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Polynésie, Polynésiens hier et aujourd'hui

De
224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 214
EAN13 : 9782296346956
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Polynésie,

Polynésiens

hier et aujourd'hui

Cette recherche a bénéficié des subventions de "Cordet" et de "La Jeune Equipe" : Anthropologie, Identités et Oralités dans la Zone Pacifique.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5751-7

Textes réunis

et présentés
,

par

Guy FEVE

Polynésie,

Polynésiens

hier et aujourd'hui
Contributions de : N. BARBIÉRA, E. LOMBARDINI, D. MARGUERON, J-M. RAAPOTO, S. RACINE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint -Ja,:qucs Montréal (Qc) - CA~ADA H2 y 1K9

SOMMAIRE

Guy FEVE: Polynésie, Polynésiens, hier et aujourd'hui. Présentation. Roselyne GOBERN: Le français parlé à Tahiti. Christian LOMBARDINI: Etude d'une représentation du fmnçais à Tahiti: l'opposition langue du foyer Ilangue de l'école. Sylviane RACINE: Le silence: valeur ancestrale ou préoccupation sociologique contemporaine? Eric CONTE: Représentation du passé des Polynésiens: figure d'un kaléidoscope historique. Guy FEVE: Représentation spatiale et modalisation dans les discours d'élèves Tahitiens. Jean-Marius RAAPOTO: Ecriture ou représentation graphique du Roo Maôhi des Îles de la Société. Noëlle BARBIERA: taiu Matohi, taiu Farani. De quelques représentations culturelles de l'enfant chez les jeunes mères tahitiennes. Daniel MARGUERON: La littérature au miroir. Comment les jeunes Polynésiens des lycées se représentent la littérature et son enseignement en 1993. Isabel LA V AREC: A la recherche de quelques représentations mentales. Une enquête sur les" motivations et besoins d'apprendre" chez les normaliens.

p.9 p. 13

p. 37

p. 63

p. 77

p. 91 ,p. 109

p. 131

p. 165

p. 191

7

POLYNÉSIE, POLYNÉSIENS, HIER ET AUJOURD'HUI

- PRÉSENTATION -

Les représentations parcourent la vie de tout un chacun, et elles ne sont pas seulement le fait de travaux de chercheurs en sciences humaines. En effet, nul ne pourrait vivre et agir sans ces" représentations" qui structurent et organisent la pensée humaine. Mais comme toutes ces notions d'un usage courant, qui " vont de soi", il n'est pas aisé de les définir. Une représentation peut être une idée que l'on se fait de quelque chose ou de quelqu'un; elle est image mentale. Elle peut être référentielle, si l'on rend compte des divers aspects d'un référent. Elle peut être aussi système de relations, que l'on construit et établit au cours de raisonnementsl. En parler et, mieux, essayer de les reconstruire, fait alors appel à diverses disciplines. C'est ce qui a motivé linguistes, sociologues, anthropologues, psychologues, spécialistes du français et/ou du réo maohi2 à se réunir et confronter leurs approches de ces" représentations" mentales qui structurent et la pensée et la langue, lors d'un séminaire annuel organisé à l'Université Française du Pacifique à Tahiti, en 1993-1994. Le présent recueil est le résultat de ces rencontres. Il comporte neuf études, extraits les plus significatifs de ces travaux.
1 Nous suivons ici les distinctions de P. VERGES, 1984,
méthodologie pour l'approche des représentations représentations, in : Communication-Information, 2 Littéralement:" Polynésiens. langue des Maàhi ". c'est
...

Une possihle

économiques", [Ji',\' vol. VI. n° 2-3. des

à dire des autochtones.

9

On trouvera d'abord, dans cet ouvrage, des textes de R. GOBERN,C. LOMBARDINIet S. RACINEabordant le thème du séminaire sous l'angle de la sociolinguistique. R.GOBERN part du principe que "c'est la langue, reflet du mode de pensée, qui fait un peuple: plus de langue, plus de peuple." Le "français-tahitien", enfant naturel du contact de deux langues n'est pas reconnu institutionnellement ; son mépris provoque démotivation, frustrations, rejets. R. GOBERN attire l'attention sur la nécessité d'un changement méthodologique de l'enseignement du français à Tahiti, sur la base d'une représentation objective des langues à l'école. Par une autre approche que la précédente, C. LOMBARDINI aboutit à des conclusions similaires. En effet, de part la fausse idée (au sens de représentation) quel'on a du français (normé) de l'école et du " français mélangé" ainsi que du réo maohi, valorisant le premier, dévalorisant le second et le troisième, on aboutit au ,rejet de l'école par les parents et pour les élèves à une mise e~ situation d'échec. S. RACINE, pour sa part, s'interroge sur les significations d'une parole en creux: le silence, au cours d'un échange verbal et essentiellement aussi en situation pédagogique. Le silence peut être porteur de signification, attitude entrant dans le cadre cohérent d'une représentation cosmogonique
de l'univers. Ensuite, E. CONTE, en anthropologue averti de la Polynésie, s'attache à mettre en évidence certaines représentations de leur passé chez les Polynésiens d'aujourd'hui: des constructions mentales, produits de l'acculturation. L'auteur se pose ensuite la question de l'objectivité de la reconstruction ainsi offerte. G. FÈVE montre, par une analyse plus spécifiquement linguistique, que les élèves adoptent, dans leurs travaux scolaires, des attitudes fortement culturelles pour exprimer leurs jugements. Ce texte marque la complexité des représentations construites par ces élèves. D'une part, ces représentations peuvent être similaires à celles de tout locuteur francophone de par leurs manières de décrire un objet, un fait, d'exposer une idée. Mais d'autre part, ces élèves valorisent systématiquement ces représentations en les
.

10

marquant culturellement et en recherchant l'approbation implicite du lecteur. J-M. RAAPOTO propose une représentation graphique systématique et raisonnée du réo maohi. Il est vrai que l'écriture des divers dialectes polynésiens, dont le tahitien, réunifiés sous le terme de réo maohi, n'est pas encore entièrement stabilisée. Elle a subi, depuis son apparition par la première traduction de la Bible en tahitien (1838), divers aléas. Il y aurait évidemment un intérêt pédagogique, pour l'enseignement du réo maohi, à ce que cette écriture soit .
stabilisée. J-M. RAAPOTO apporte ici sa contribution.

N. BARBIERA, en psychologue, analyse les pratiques familiales et en particulier les relations mères-enfants. L'auteur décrit, au-delà des coutumes, rites et traditions, les représentations de ces acteurs dans leur réalité sociale et psychologique, ces représentations qui finalement structurent et organisent les relations mères-enfants à Tahiti. Les deux dernières contributions sont des enquêtes menées auprès de.lycéens et normaliens polynésiens. D. MARGUERONmontre la place qu'occupe le fait littéraire dans la conscience et les représentations culturelles des élèves d'un lycée de Tahiti. I. LAVAREC, elle aussi, reconstruit au cours d'une enquête, cette fois-ci auprès des normaliens de Tahiti, des espaces de représentations mentales autour des notions de " motivations", "savoirs" et d'agents sociaux comme "les enseignants", "la famille". Et enfin, somme toute, l'ensemble des acteurs de ce séminaire sur les représentations n'ont jamais douté que leurs études étaient aussi représentations des scènes de la vie dans ce bout du monde mythique.
Guy FÈVE
r

Il

Roselyne GOBERN

LE FRANCAIS PARLÉ A TAHITI

I

- LA

LANGUE FRANÇAISE REPRÉSENT ATIONS.

À TAHITI

ET SES

1 Le " français de Tahiti" a) Description En Polynésie Française, il existe une façon particulière de parler le français. Il s'agit d'un parler familier, de la langue de la rue, des conversations de la vie de tous les jours, lorsque les locuteurs sont en situation d'échanges courants, lorsque leur intention n'est pas de montrer qu'ils savent bien parler, mais cherchent simplement à communiquer. C'est certes, comme en France métropolitaine, une langue orale aux usages différents de ceux de l'écrit, mais c'est aussi un français spécifiquement local. Nous l'appellerons" français de Tahiti" ou " F.T. ". En voici un échantillon, relevé par P. MONTILLET1 pour illustrer la première description du "français tahitien" réalisée en 1962 par _P~O'REILL y2. Il s'agit du récit d'un accident de la route. _ "Tu sais, (Pépé~ il vient par-dessus la route, mais vitesse, alors hein. Et juste après le pont à Mataiea, on voit pas bien pai pasque ça fait un peu comme ça en haut la route, et après ça va en bas tout à fait hein? Alors, un garçon, un gosse pai, il a couru par-dessus la route, on a tamponné c'est le Vespa. I ya, ça a chaviré alors le Vespa avec mea... Pépé. Ça a cogné sa tête sur le cailloux. Et le Vespa ça allé tâ fait par-dessus le
1 Pierre MONTILLET, 1957, professeur d'anglais au collège Paul GAUGUIN de Papeete (Tahiti). 2 Patrick O'REILLY, 1962, ilLe français parlé à Tahiti", société des Océanistes, p. 69-81. 13

-

garçon. Il a crié. Sa maman a couru à coté de lui... elle a porté... elle a donné avec son papa. I, elle a pleuré. I ya ça fait pitié seulement. Après, on a téléphoné l'ambulance de venir. Et aussi les mutoi farani. Après, on a enlevé les linges de Pépé et du gosse; on a bien lavé avec le mercure, on a mis le plaster c'est l'infirmier. On a fait aussi tout à fait une piqûre c'est le docteur Tétanos pai. Tu vois ?"
UN LEXIQUE FRANçAIS

Il s'agit d'une langue à lexique presque exclusivement français, mis à part certains mots originaires - en particulier du tahitien: mots désignant des signifiés exclusivement locaux comme certains noms d'animaux, de végétaux, de coutumes. Par exemple: tupa (crabe de terre), vana (oursin), maa (nourriture), niau (palme de cocotier), faaamu (système particulier d'adoption). - mais aussi de l'anglais: OK (d'accord), ice-cream (crème glacée), drum (fût).
DES STRUCTURES

. TAHITIENNES
.

Ce lexique français, formant le matériau de la langue, est souvent organisé, construit, selon les modèles syntaxiques, les structures de la langue tahitienne. (Voir des exemples dans le tableau en annexe). C'est la reconstruction quasi systématique 'de la phrase française à la manière polynésienne: on prend les matériauxllexèmes du français et on les assemble selon une manière/syntaxe polynésienne~ On utilise des éléments étrangers" à la manière de chez soi", on perpétue une manière d'être collective par une manière de parler, une culture par son expression.

14

LES DÉTOURNEMENTS D'USAGE

Prenons quelques exemples de ces détournements en F.T. et examinons parallèlement leurs significations en tahitien et en français: " seulement" :
tahitien ua hora noa vau F.T. j'ai couru seulement français
j'ai couru (tout le long du chemin) J'ai dansé toute la soirée,ou, je n'ai pas arrêté de danser

ua 'orinoa vau

j'ai dansé seulement

na raro noa vau

je vais marcher seulement

je vais marcher
Ge vais rentrer à pied)

ainsi que: te papai nei au j'écris seulement
j'écris Ge suis en train d'écrire)

On peut aussi assimiler cet emploi à l'idée de restriction: " Je n'ai fait que courir... " J.C. CORNEl, en,,1974, ne signale l'emploi de seulement qu'en tant que progressif: je joue seulement (je suis en train de jouer), il écrit seulement (il est en train d'écrire). Nous rajoutons que cet usage de " seulement" en F.T. est plutôt la marque aspectuelle indiquant que le procès est exclusif. En tahitien, les deux aspects progressif et exclusif sont marqués par des formes différentes.

1 J.C. CORNE, 1974, université d'Auckland. "Le français à Tahiti", in : Le français hors de France (1979), WALDMANN, Paris, H. Champion. p. 631-661.

15

Ou " Je n'ai que deux robes", ou je n'en ai pas d'autres ". On peut donc aussi dire que noa indique l'exclusion de tout ce qui se situe hors des bornes de la restriction. Or, toujours en tahitien, dans le cas d'une action qui s'étale sur toute la durée considérée, l'accent est mis davantage sur la composante exclusive que sur l'idée de totalité, ce qui revient au même, comme pour le verre à moitié vide et le verre à moitié plein, car si j'ai dansé tout le temps, je n'ai rien fait d'autre, j'ai fait seulement cela, je n'ai fait que cela, et l'idée est aussi exprimée par noa, qui marque l'exclusion. En tahitien donc, si j'ai passé toute la soirée à danser, j'exprimerai concrètement par noa le fait que je n'ai rien fait d'autre, ce qui est aussi le cas en français dans les tournures exclusives "je n'ai pas arrêté de danser", ou "je n'ai fait que danser" . Reste à établir le pont entre "seulement" traduisant le fait qu'une action s'est déroulée sur toute la durée disponible, et "seulement" exprimant le progressif simple. C'est que: - d'une part, le progressif contient aussi une idée d'occupation exclusive du temps: si j'étais en train d'écrire, je ne faisais pas autre chose, je faisais seulement cela. - d'autre part, le progressif a toujours un marqueur isolé en tahitien, alors qu'il est souvent amalgamé en français à une autre forme (On peut dire: "j'écrivais "). Pour que le progressif reste toujours concrètement marqué et que soit exprimée l'idée d'occupation exclusive du temps qu'il contient, l'adverbe restrictif (ou exclusif) " seulement" a été chargé de traduire les locutions te...ra et te...nei, marques obligatoires du progressif en tahitien. Ainsi a pu être préservé, dans ce cas précis, le mode de pensée polynésien. " un peu" : tahitien
haere mai na

F.T.
viens un peu

français
viens s'il te plaît, ou, tu peux venir s'il te plaît?

16

Le "un peu" représente ici le "na" tahitien, formule de politesse atténuative qui transforme un ordre en requête. En tahitien, comme en français, l'adjonction d'une formule atténuative à un impératif transforme un ordre en requête: En tahitien, l'atténuation est marquée par la locution" na ". En français l'atténuation est souvent marquée par la forme de la phrase (interrogative), la question laissant à l'interlocuteur la possibilité d'une réponse négative, ceci pour satisfaire aux exigences de la politesse. Elle est aussi quelque fois marquée par l'adjonction au verbe de la formule" un peu", lorsque les locuteurs ont un degré de familiarité certain. On dira: "passe-moi un peu le livre" à son ami, pas à son professeur. Cette formule adjointe à un verbe peut aussi marquer d'autres idées: - la menace: Viens un peu! U' ai deux mots à te dire !) - le défi: Viens un peu! (j'ai deux mots à te dire!) - l'accusation: Dis moi un peu qui a mis de l'eau partout dans la salle de bain? On peut penser que le F.T. a choisi la formule" un peu" pour plusieurs raisons: En tahitien, pour satisfaire aux exigences de politesse, l'atténuation d'un ordre n'est jamais marquée par une forme interrogative. Elle est toujours marquée par la même locution na. Et en outre, en tahitien, la politesse veut que l'on dérange le moins possible, "un peu" seulement. La présence de na veut dire en substance: "Je sais que je dérange en te demandant de faire ça pour moi, je suis gêné, alors je te demande de le faire juste un petit peu, pour que tu sois dérangé le moins possible... ". Parmi les formes marquant l'atténuation d'un ordre en français, le F.T. a naturellement sélectionné celle qui préserve le plus la manière polynésienne de l'exprimer pour: - éviter la forme interrogative, - exprimer l'idée qu'on veut déranger le moins possible, - s'exprimer par une seule locution. Cette formule" un peu" n'étant employée en français que dans le cadre de rapports familiers entre deux locuteurs, son utilisation a été élargie à tous les registres par le F.T., comme celle du na tahitien. 17

Dans ce cas, il y a plutôt élargissement d'usage que détournement d'usage. Le professeur, arrivé de France depuis peu, s'entendant dire par un élève tahitien: "Monsieur, passe un peu la règle" ou " efface un peu le tableau", sera étonné, puis agacé par une formule inèorrecte en français normé. La marque de politesse" un peu " sera mal interprétée et comprise comme une erreur, et si le professeur ironise en répondant du tac au

tac tu veux que j'efface un peu, ou beaucoup? ", "j'arrête
Il

un peu ou tout à fait? ", l'élève sera mal à l'aise, tiraillé entre la nécessité d'être poli et celle de parler français.

" 0 K alors... " :
Cette formule met très souvent fin à une discussion, elle tient souvent lieu de " au revoir", elle clôt une entrevue. Elle signifie bon d'accord, marché conclu, je peux m'en aller ou parler d'autre chose". En Polynésie, le locuteur qui clôt une entrevue, ou une discussion, doit toujours donner raison à l'autre sous peine de violer les règles de politesse. Par convention, les locuteurs doivent être d'accord pour pouvoir se quitter ou passer à un autre sujet, la formule exprimant l'accord indiquant que l'entrevue est finie. Dans" OK alors... ", OK emprunté à l'anglais, exprime l'accord et " alors", marqueur temporel, exprime la fin dans le temps, ainsi qu'une idée de conséquence obligatoire: " puisque je m'en vais, je suis d'accord avec toi Il ou " je dois m'en aller, alors je te donne raison ".
Il

Ces détournements d'usage sont certainement très rarement le fait du hasard, ou d'une erreur devenue à la mode. TIsont: - soit le fait d'une association d'idées, toujours selon le mode de fonctionnement du tahitien. - soit dus à la nécessité de traduire une expression ou un mot polynésien qui n'a pas son correspondant en français. Les deux langues étant très éloignées culturellement l'une de l'autre (le français faisant partie des langues indoeuropéennes et le tahitien des langues austronésiennes), il 18

existe dans chacune d'elles des marques signifiantes qui n'existent pas dans l'autre. Ce phénomène est d'ailleurs généralisable. Tahitien

~c

~
ft

J

<= Français

Concepts inter-traduisibles (zone hachurée)

Dans ce schéma, le champ conceptuel représenté par les zones blanches n'a pas de marques autonomes dans l'autre langue. La solution la plus simple, pour exprimer les
tt du tahitien, a été de concepts de la tt zone blanche détourner de leur usage premier des lexèmes du français (mots ou expressions d'ailleurs). tt sont aussi l'expression d'une créativité Ces tt détournements dans l'appropriation: je prends des éléments extérieurs et je m'en sers à ma façon, je leur donne un air de chez moi, je leur. imprime la marque de ma propre culture.

b) Interprétation Au cours d'une longue période de déculturation, les polynésiens ont dû, bon gré mal gré, apprendre à parler une langue étrangère, le français. Cette langue leur a été imposée du fait de conditions politico-historiques. Dans ce cas de figure, il y a forcément une résistance aux modèles de la langue imposée, car ces modèles étant d'abord culturels, leur intégration implique la perte des modèles de la culture d'originel. Cette résistance exprime la nécessité vitale à
1 Remarque: il faut tout de même noter que même lorsque l'apprentissage de la langue étrangère est librement choisi, on sait bien qu'il est plus facile d'en apprendre le vocabulaire que d'en intégrer les règles de fonctionnement. Car il faut alors fonctionner mentalement sur un mode différent, penser autrement, découper le réel selon d'autres formes, bref intégrer l'autre culture en même temps que l'autre langue, performance autrement plus ardue.

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laquelle est soumis le mode de pensée d'un peuple: il possède un puissant instinct de survie, il doit se perpétuer sous peine de mort de l'identité culturelle. C'est la langue, reflet du mode de pensée, qui fait un peuple: plus de langue, plus de peuple. Comme partout où la situation est comparable (langues en contact et contexte socio-historique similaire), cette nécessité vitale a donné naissance à un double processus illustré plus haut pour la Polynésie française: 10 Transfert de la syntaxe polynésienne sur la langue française, pour conserver le mode de fonctionnement polynésien. 20 Détournement d'usage ou appropriation créative de mots et expressions français pour traduire des concepts polynésiens n'ayant pas leur équivalent en français. Ce double processus a créé peu à peu un parler ayant le charme d'exprimer une personnalité collective, d'être en accord avec la mentalité propre à une culture, d'avoir sa couleur unique.
CREOLISA nON?

Un créole est un "système linguistique mixte provenant du contact du français, de l'espagnol, de l'anglais, du portugais, du néerlandais, avec des langues indigènes ou importées." Le processus d'apparition du F.T. pourrait être comparé à une créolisation. Le F.T., comme le créole, sont en fait du français fonctionnant autrement, nés spontanément du contact de langues et cultures radicalement différentes, dans des conjonctures socio-historiques présentant certaines similitudes. On peut constater que dans les deux cas, les unités sémantiques (mots, vocabulaire) sont en français, plus ou moins déformées. Ce sont les relations entre les mots qui ont changé de couleur, qui se sont calquées sur un autre modèle. Mais il existe une différence fondamentale entre les processus. En effet, les créoles français sont nés dans des lieux où n'existaient ni un peuple ni une culture. Ils ont été 20

inventés par des gens transplantés, coupés des liens vitaux qui les unissaient à une terre, un peuple, une culture, et même souvent une famille, formant une mosaïque de minuscules communautés qui ne se comprenaient pas souvent entre elles: Il y a eu nécessité vitale de création. Or, tel n'a pas été le cas à Tahiti où existaient une langue, un peuple, une culture puissante, même si les" civilisateurs" en ont renié, pendant longtemps, l'importance. Si les systèmes (créoles, F.T.) sont apparentés par la similitude des phénomènes de calque et de transferts, les conditions de leur apparition sont radicalement différentes. Le F. T. ne peut donc pas être considéré comme un créole.
REGISTRE DE LANGUE ?

On pourrait considérer ce F.T. comme un registre français. En effet, c'est une langue non académique, parler familier, celui des rapports de la vie quotidienne, l'on prend toutes les libertés par rapport à la norme: comportement verbal se retrouve dans toutes les régions France et dans tous les milieux. On pourra avoir:
_

du un où ce de

le parler"

officiel",

dans des circonstances

de

I
~,

I

représentation, et lorsque la fonction sociale de l'individu est mise en avant, - et le parler de la vie de tous les jours, lorsque la fonction sociale de l'individu s'efface au profit de la personne. Le journaliste, l'homme politique, l'enseignant, le commerçant utilisent un registre de langue différent dans leur vie socioprofessionnelle et leur vie personnelle. De la même façon, on a tendance à parler différemment à des inconnus et à des intimes, le degré de relâchement du registre utilisé étant souvent un indicateur du degré de familiarité, voire d'amitié entre deux locuteurs. On pourrait être tenté de considérer le F.T. comme un registre de langue, à l'image du français familier de métropole. Mais un registre de langue, s'il présente parfois un aspect très différent de la norme, respecte la structuration, l'ossature de la langue. Or, le F.T. possède ses propres lois, présente des

21
t

formes différentes de celles du français, puisque transférées de formes polynésiennes, de structures. fixes et relativement pérennes: Le récit de l'accident de la route relevé par P. MONTILLET en 1962 (cf. chapitre 1) pourrait fort bien être entendu tel que aujourd'hui:

- De part sa différence de structuration par rapport au français, - Et de part la relative pérennité de cette structuration, on peut conclure que le F.T. ne peut être considéré, par rapport au français, comme un registre de langue.
Il faut noter, en outre, que le F.T. évolue, comme toute langue vivante, au niveau lexical : - Beaucoup de termes relevés en 1974 par J.C. CORNE sont tombés aujourd'hui en désuétude, comme" paletot" (veste), " matelot" (chauffeur de truck), " faire de l'eau" (chercher de l'eau), " couiller " (coïter), " parcage" (parking), " nha-qué ou niakué " (indigène) - ainsi que" les robinets" (les toilettes) et " rampeau " (match nul ou ex aequo) relevés douze ans avant (1962) par Patrick
O'REILL Y.

LANGUE

A PART ENTIERE

?

En poussant plus loin l'analyse, on sè rend compte que si la motivation d'un tel relâchement est, comme en métropole, psychologique et sociale, elle est en même temps, en Polynésie française, de nature différente. La plupart des polynésiens parlent le F.T. Un bon nombre d'entre eux n'ont accès qu'à cette seule variété de français et ne maîtrisent pas le français normé. Pour ceux qui le possèdent aussi, et qui ont donc le choix, le F.T. reste couramment employé dans les relations quotidiennes. Pourquoi? Lorsqu'on parle le F.T. en Polynésie, - c'est bien sûr pour montrer à son interlocuteur qu'on n'a pas la prétention de parler mieux que les autres en général et

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que lui en particulier, pour le mettre à l'aise, pour détendre la conversation, et dans le fond pour lui montrer qu'on ne se croit pas supérieur à lui. Dans ce sens, un tel comportement langagier serait à rapprocher du respect des maximes de politesse, qui selon LAKOFF (1977) règlent l'interaction verbale, comme satisfaisant à la nécessité de "ne pas prendre son interlocuteur de haut". - Mais c'est aussi, et surtout, pour signifier qu'on appartient au même groupe humain géographique, pour montrer qu'on est d'ici. Ce parler est un moyen de se positionner: le seul fait d'employer le F.T. constitue un message immédiatement compris par tous, et qui signifie: "moi, je suis d'ici, comme vous." : - A tel point que certaines personnes de milieux très cultivés, comme ceux qu'on appelle communément les "demis"l, parfaitement capables de maîtriser un français très normé, et l'utilisant souvent chez eux, surtout avec leurs enfants dans un souci de "bonne" éducation, se mettent à parler le F.T. dans leurs rapports familiers et quotidiens avec les autres, avec même parfois une pointe d'exagération dans l'accent, les tournures syntaxiques locales et les éléments mimo-gestuels (importants en tahitien) pour bien signifier aux autres qu'ils ne s'en démarquent pas malgré leur aisance matérielle ou culturelle, mais surtout pour être reconnus comme" gens d'ici", malgré leur mélange ethnique. - A tel point même que les enfants d'origine métropolitaine qui ont pour langue maternelle le français de France utilisent celui-ci à la maison avec leurs parents et à l'école pendant les cours, alors qu'ils parlent le F.T. en récréation, dans la rue ou à la plage avec leurs copains, leur bande, (voir le langage des surfers), leurs pairs, pour s'intégrer au groupe, se faire accepter en utilisant le parler local. En tant qu'élément de reconnaissance d'un groupe humain géographique, en tant qu'élément de cohésion de ce
1 Les "demis", ou métis, constituent la néo-bourgeoisie, même si certains d'entre eux ont des revenus modestes, et ce terme définit plus souvent, à Tahiti, une catégorie sociale qu'une catégorie ethnique. ~. 23

I

groupe, on peut dire que le F.T. fonctionne comme une langue à part entière.
LANGUE MATERNELLE?

Le F.T. est de plus en plus parlé à la maison, dans les familles. Il a donc tendance à constituer l'équivalent d'une langue maternelle, aux dépens du tahitien qui est de moins en moins parlé. Par ailleurs, on vérifie souvent un changement de comportement verbal local par rapport au français: un même individu, capable de produire en français un discours parfaitement normé, passera au F.T. dès qu'il s'agira de s'exprimer affectivement: la colère, la surprise, la peur, l'affection, l'attendrissement sont exprimés en F.T. : c'est le langage du coeur et des "tripes" alors que le français normé est celui de la "tête". A titre d'anecdote: je me trouvais assise dans le ferry reliant Tahiti et Moorea près de deux hommes originaires du Territoire pouvant être classés parmi les "demis" (métis). Il s'agissait d'un représentant syndical très connu et d'un de ses collaborateurs. Le premier parlait, l'autre écoutait et approuvait. Pendant un certain temps, le discours s'est déroulé dans un français parfait du point de vue de la norme, celui d'un personnage public ayant une longue habitude de l'argumentation politique, utilisant des termes et des formules spécifiques. Ce discours révélait un niveau de maîtrise du français peu commun. Sans transition, le chapitre politique ayant été clos, le même individu est passé au F.T. pour raconter sa dernière partie de pêche au gros. C'était proprement spectaculaire et j'aurais bien aimé avoir un magnétophone. Ce comportement verbal ressemble beaucoup à celui des étrangers vivant en pays d'adoption. Bien que parlant couramment la langue d'un pays où ils sont parfois arrivés très jeunes, ils ont souvent recours à leur langue d'origine pour exprimer leurs émotions.

24