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QUAND LES CARTES SONT TRUQUEES

De
224 pages
L'auteur nous entraîne, au rythme d'une danse sauvage, à travers sa vision d'enfant, dans une Algérie française où, par un sanglant parjure, la France abrogea le " décret Crémieux ", laissant libre cours à l'antisémitisme, déjà ancien, de nombreux européens. Elle nous fait vivre le rôle que joua son père dans son engagement anti-colonialiste et l'enseignement qu'il lui donna sur les rapports qui existaient entre sa propre liberté et celle du peuple algérien.
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Myriam BEN

Quand les cartes sont truquées
Mémoires

L'Harmattan

Collection Itinéraires Contemporains dirigée par Maguy Albet

Corinne HAPPY, Tribulations d'une métisse optimiste, 1998. Patrice-Loup RIF AUX, Berlin, fin de siècle, 1998.

@L'Harmattan, 1999 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan,ltalia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-7865-4

Une courte recherche d'un abri avant une giboulée

croyez-moi ce n'est pas autre chose La Vie
(Sagesse Japonaise)

I

C'est dans un ailleurs, quelque part dans un passé à jamais englouti, que je pars à la recherche de moi-même. Je quitte le monde pour aller à ma recherche, et je rêve. Je veille, j'existe ici et maintenant. Je ne bouge pas et je pars. Je ne dors pas et je rêve. Je pars dans le rêve. La rêverie m'emporte, me sépare de mon corps. Mon corps, ou plutôt son enveloppe, reste vide dans l'espace que j'occupe - et que j'occupais et que j'occupe toujours. Je m'éloigne doucement de mon enveloppe charnelle. Je flotte dans un univers inconnu, que j'avais cru connu. Je navigue vers un moi, qui n'est plus moi et qui fut moi. Je me dédouble à la recherche de mon double. Je me dirige vers mon ombre. J'enfonce et je m'élève. J'enfonce vers les profondeurs obscures qui sont en moi et je m'envole vers majeunessse. Vers tout ce
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qui fut moi, vers tout ce qui n'appartient qu'à moi seule et qui, tout ce temps-là, n'appartenait qu'aux autres. Je projette ma rêverie dans un palais de solitudes. Je règne en souveraine sur mon rêve. J'échappe ainsi à la société qui m'enserre, et je découvre que le monde des princes, qui m'écrasait, n'est qu'un monde de dégradés, de rois et de reines, à la couronne brisée. Les pierreries ne sont que caillasse ordinaire, les métaux précieux, vile ferraille rouillée, tombés à leurs pieds en morceaux. J'attise le feu de mon soufflet géant. Le foyer flambe. Les étincelles jaillissent, gerbes de fleurs en boutons à peine écloses, fleuries, et mes préférées: fanées. Je souffle de toutes mes forces cachées sur les flammes claires. Dans le feu, surgissent des formes. Je me défends de les voir déjà, je les refuse, je les fuis. J'ai un autre plan. Mais elles s'imposent à moi. Ce sont des images détestables. Je les croyais enfouies enfin, dix-huit ans après la mort de ma mère. Mais non, la mémoire, plaque sensible à sélection émotive, me les renvoie, les jette au-devant de mes pas. Je voudrais les écarter de ma route, mais elles sont là. Je voudrais m'en délivrer, mais je sais maintenant que mes rapports d'incompréhension avec ma mère étaient provoqués chez moi par de brusques secousses, qui déclenchaient de violents ébranlements affectifs, dus à l'influence émotionnelle qu'exerçaient, sur ma sensibilité, le caractère et la nature exclusive, fidèle à sa logique, de ma mère dans ses rapports avec moi et dans ses rapports avec chacun de ses enfants, 8

mais tout particulièrement demier né. L'injustice,

avec sa fille aînée et son

avec laquelle elle répartit
((

son amour

maternel qui était censé

se diviser et demeurer en-

tier», me plongea dans le désespoir d'avoir mérité cela par ma nature - forcément mauvaise quelque part -, avant de me pousser à passer de la culpabilité à la pleine révolte, dans laquelle j'entrai un jour précis de 1942. Et chaque jour qui allait suivre, jusqu'à l'instant présent, vit cette flamme me dévorer et soulever en moi une lutte permanente contre l'héritage social de nos pères, prête à franchir les abîmes les plus sanglants, pour combattre ce qui m'avait plongée, tout au long de ma précoce adolescence d'enfant de la guerre, au cœur de l'accablement, de la mélancolie et de la tristesse. La fonne née dans le feu s'impose: c'est ma sœur. Elle est là, penchée sur moi, elle m'étrangle. J'étouffe. De sa main gauche, elle enfonce dans mon cœur un joyau qu'elle porte à son doigt. Mon cœur saigne. C'est le brillant de fiançailles de ma mère, qu'elle a arraché de son support, quelques semaines avant la mort de celle-ci. Le diamant était taillé, il taillade ma chair. L'entaille est profonde, la plaie reste béante. Ma mère est là aveugle. Les yeux ouverts et vides. Ma sœur a appelé un expert. Ma mère va bientôt nous quitter. Pour toujours. La séparation définitive. Comment savoir à l'avance le blême insupportable de son silence?
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Oui, dit l'expert, ses yeux sont bien des diamants riches en carats. Oui, oui, ce serait dommage de l'enterrer avec. Mais elle vit encore! Justement, dit l'expert, c'est encore en vie qu'il faut lui enlever les yeux. Après, les brillants seront morts. Plus de carats, plus de valeur. Et je vois ma sœur arracher les yeux de ma mère. Oh ! les beaux joyaux. Ces bijoux n'avaient pour moi qu'une valeur: affective. Et tout s'emmêle dans ma tête et dans mon cœur. L'évidence est là, et pourtant je ne peux y croire: l'argent. L'argent pourrit tout. Voilà une banalité. Qu'importe que le brillant de ma mère fût plus riche que celui de ma sœur. La bague de fiançailles de ma sœur a une si belle et si terrible histoire qu'elle méritait bien que personne n'y touchât, fût-elle en fer blanc, jusqu'à la disparition des intéressés... au moins. Et pourtant ma sœur a placé le brillant de sa mère à la place de l'original de sa propre bague... sa mère qui n'était pas encore morte. Ma sœur a connu celui qui, après beaucoup de souffrances pour eux deux et pour tout l'entourage, allait devenir son mari, à cause de la Deuxième Guerre mondiale. Il avait seize ans, sortait du Conservatoire de musique de Paris, sans avoir eu le temps de concourir pour le prix. Il vivait dans cette ville, depuis l'âge de quatorze ans, venu de Tétouan avec sa tante, qui était son professeur de piano, et qui avait décelé en lui un talent certain de concertiste.

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Sous sa direction, il travaillait huit à dix heures par jour le piano, et réussit son concours d'entrée au Conservatoire. Après ce succès, le père, la mère, le frère aîné et les deux sœurs quittèrent Alger pour s'installer à Paris. Les débuts de la vie en France furent d'enfer. Mais tous les espoirs éclairaient leur chemin avec la perspective du concours. Tous se voyaient, pardon, le voyaient déjà couronné du premier prix. Tous les pronostics s'affirmaient en sa faveur, quand arriva l'année du concours. Malheureusement, avec elle, les armées nazies. La famille de mon beau-frère, au grand complet, fit ses balluchons en grande hâte et quitta Paris pour Alger, dès l'approche des troupes allemandes. Quand toute la famille protectrice du musicien réfugié débarqua à Alger, ce fut une nouvelle galère qui commença. Tous étaient prostemés aux pieds de II, le dieu, l'archange, pas le petit mais le « l'artiste grand « génie II.

Mon père portait d'autant plus d'estime à ce grand enfant de seize ans, qui brûla de passion pour sa fille, que ce géant d'un mètre quatre-vingts tenait tout le monde sous le charme de son jeu divin au piano. Il était entré chez nous, mes parents faisant une « mezva II, un acte de bienfaisance, pour ce jeune pianiste de génie sans piano et sans argent, doué de mains d'or: ils le recrutèrent comme professeur de piano pour mon jeune frère. Un soir à table, ma mère lui annonça:

Il

- Demain, tu prendras ta première leçon de piano, chéri. Le professeur arrivera à huit heures et demie. Tu devras être prêt. Il a une autre leçon chez des voisins, une heure après. - Oh ! demain, c'est dimanche. J'ai le droit de me lever plus tard.
J'étais là, présente, et je me sentis devenir le domestique noir de Black Boy, le livre que je dévorais alors. On parlait devant moi de donner des leçons de musique à mon petit frère qui rechignait... tandis qu'en moi un tourbillon si fort d'envie agitait ma poitrine que je baissai la tête sur ma soupe, de peur que ma mère ne s'aperçût de mon désir, sur l'instant devenu ravageur, d'apprendre le piano, moi aussi. Fort heureusement, ce soir-là, ma grand-mère était parmi nous. Elle dit, l'air innocent, s'adressant à moi: « Et toi, tu ne veux pas apprendre le piano » ? J'étais trop bouleversée pour répondre. Si j'ouvrais la bouche, je fondais en larmes. Je fis de la tête un signe: Oh, oui, oui, accompagné d'un regard de chien battu. Ma grand-mère dit alors à ma mère:
« Eh bien, c'est elle qui commencera

demain. Et toi,

tu pourras dormir, fit-elle à mon frère ». Voilà comment je pris des leçons de musique. J'avais sept ans moins trois mois, quand j'ai reçu le premier choc qui fit naître pour moi la question capitale au sujet de ma mère. Ce jour-là, allait devenir nous sommes allés visiter la villa qui le sanctuaire de ma vie. Ma mère, ses

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quatre enfants derrière elle, arpentait la maison, décidant sans hésitation au fur et à mesure qu'elle découvrait une pièce: Première à droite de l'immense couloir, agrandi par le souvenir: ici, ce sera ma chambre. Elle entendait par là, ma chambre à coucher. Je ne comprenais que vaguement, mais non sans un certain malaise, le drame contenu dans ce « ma Il. Et inti(( ma)) mement, je me dis: (( pourquoi chambre? C'est aussi celle de papa)). Je ne saisissais pas encore très clairement cette exclusion de mon père,

contenue

dans ce

«

ma chambre)).

En somme,

elle

cherchait toujours à chasser mon père de sa vie. Et c'est beaucoup plus tard que je compris pourquoi en vérité elle regrettait tant qu'il n'y eût pas une pièce de plus dans cette villa. Ce regret qu'elle manifestait régulièrement, je l'avais interprété tout autrement. Tandis qu'elle poursuivait la désignation et l'attribution des pièces de la villa, nous, les enfants, nous suivions toujours. A gauche, ce sera la chambre des garçons. Là, deuxième pièce sur la droite, le salon et la chambre de ma fille aînée. Et tout le petit monde s'engouffrait dans la pièce: là, le piano, ici le bureau.

Dès que ma mère eut prononcé le mot

((

piano

)),

je

me faufilai entre les jupes et les jambes de pantalon pour voir la place destinée au piano. Il était à moi en somme ce piano. Eh oui, bien à moi. Ma grandmère et ma mère m'avaient assez raconté l'histoire de son arrivée à la maison. Alors que ma mère m'attendait, trois mois avant ma naissance, mon grand-père vint, un jour, l'appeler du trottoir d'en

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face, dans la rue. Ma mère sortit au balcon. Mon grand-père lui annonça qu'on allait lui livrer un piano, parce que l'enfant qu'elle portait serait musicien. Ma mère demanda à son père de monter. Il était âgé alors de soixante-dix ans. Mon grand-père refusa, se disant un peu fatigué. Il rentra chez lui, après être passé saluer, comme chaque jour, la boulangère. Il n'eut pas le temps de se dévêtir en arrivant, s'affala sur une chaise et dit à ma grandmère: « Ouf, je suis fatigué. Donne-moi à boire ». Ma grand-mère mit de l'eau à chauffer pour lui faire un thé à la menthe, sa boisson préférée, et lui apporta un verre d'eau. C'était trop tard. Il était mort, sur sa chaise. A peine avais-je eu le temps de réaliser que le piano serait dans la chambre de ma sœur et que je n'y aurais donc pas accès librement... Cette idée me laissa un malaise étrange mais je n'eus pas le loisir de réfléchir plus longuement car déjà la petite troupe, ma mère en tête, se trouvait dans la salle à manger: ici ma desserte, ici mon buffet, le plafond est assez haut, là il reste largement de la place pour ma grande table, et là, la grosse radio « radiola I). Un vrai meuble. Bon. Les autres pièces, cuisine et salle de bains, ça va. De l'autre côté du couloir, contre la chambre des garçons, une immense pièce. Ici, je ferai la lingerie. Elle est assez longue pour y loger ma garde-robe, et de chaque côté, mes malles en osier. - Voilà, c'est entendu, dit-elle au propriétaire qui faisait visiter. Ça me convient. - Cette villa vous plaît, madame?
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- Oh I moi, POUIVUque je puisse y loger tous mes enfants, que chacun ait sa chambre, je suis heureuse. Vous pourrez prendre contact dès demain avec mon mari, et vous entendre pour la signature du contrat de location. Quand tout le monde se retrouva dans le jardin, je faussai compagnie à la troupe et retoumai à toute vitesse faire le tour de la maison. Oui, toutes les pièces avaient bien été attribuées à un membre de la famille, mais je revins deux ou trois fois vers la chambre dite «lingerie)). Je ne comprenais pas le plan de ma mère. Elle avait bien dit: (( L'essentiel

est que chacun de mes enfants ait sa chambre

I).

Mais moi? Moi? Elle m'avait oubliée. Je n'avais pas de chambre. A moins que... la lingerie? Alors chacun avait sa chambre, sauf moi. Ma.J.selle avait bien
dit: «tous mes enfants... )) «tous mes enfants... )).

La lingerie se trouvait juste en face de la chambre destinée à ma sœur. Et je restai là plantée au milieu du couloir. Je jetais un coup d'œil, tantôt à la lingerie, tantôt à l'angle de la pièce, où avait été désignée la place du piano. Mon cœur me fit mal, très mal et je commençai à tousser. Une quinte de toux forte, très forte, me saisit et m'étouffa. Des larmes me montèrent à la gorge et je les refoulai dans une toux de plus en plus forte. Tout le monde se réjouissait de la beauté du jardin. Ma mère s'extasiait devant le chevrefeuille qui recouvrait toute la clôture de façade ; ses senteurs exubérantes, mêlées aux parfums des quatre citronniers et des massifs de roses rouges, roses, blanches et rose-thé, la mettaient en joie. Après avoir grandement apprécié la buanderie aux deux splendides bassins, le poulailler, le pigeonnier
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et le jet d'eau de l'entrée où nageaient six poissons rouges, ma mère prit la main de son petit dernier, alors âgé de cinq ans, et qui ne voulait plus partir, fasciné par les poissons rouges. Elle le traîna littéralement. Ils étaient déjà en haut de l'escalier qui conduisait au chemin de l'autobus, quand le pro-

priétaire me trouva assise par terre, à l'entrée de « la lingerie Il.

- Mais, qu'est-ce que tu fais là, toi? dit-il, en me caressant la joue gentiment, si gentiment que ma toux s'arrêta enfin et des larmes coulèrent. Il avait
un très doux accent italien:
Il

Tu es triste parce que

la maison ne te plaît pas, mais tu verras, tu seras heureuse ici, parce que c'est moi qui ai construit cette maison pour ma femme. Elle était malade et je me suis dépêché de la construire, mais ma pauvre femme est morte avant, et elle ne l'a jamais habitée. Mais je te jure que tu seras heureuse ici. Ne pleure pas, je t'en supplie Il, et il me porta dans ses bras.

Ne pleure plus, parce que tu vas me faire pleurer aussi I). Ses yeux s'emplirent de larmes et devinrent
Il

tout rouges de sang. Il sortit un immense mouchoir blanc, bordé de gris et se moucha très fort. Il courut, me portant toujours dans ses bras, monta à vive allure les escaliers et rencontra mon frère aîné qui revenait me chercher. Avant de me remettre à terre, il me déposa un gros baiser sur la joue. Mon frère me prit la main et me dit: Il toi, ce soir, tu vas recevoir une raclée de papa Il. Je retirai ma main qu'il rattrapait, que je retirai encore et ainsi de suite. Les menaces de mon frère, même si je savais que mon père ne nous avait jamais touchés, ne laissaient pas de m'angoisser un peu plus, mais je refusai d'autant plus fort de lui donner la main.
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Observant la scène, le grand et beau monsieur, à la voix si douce, qui m'avait raconté son secret, me prit la main et je me sentis tout à coup tranquille et apaisée. Il nous raccompagna jusqu'à l'arrêt de l'autobus. Ma mère commença à me gronder avec humour, avec le charme et la grâce, dont tout son être était fait, et elle rit quand le propriétaire lui dit : - Ne la grondez pas, Madame, je vous le demande, vous avez une enfant très sensible, une enfant comme j'aurais voulu en avoir, et puisque vous en avez quatre, vous ne voudriez pas me donner cellelà ? Je suis prêt à l'adopter. D'ailleurs, nous sommes devenus des amis, et je ne crois pas qu'elle serait contre. Je regardai cet homme tout à coup comme le danger suprême de ma vie, et je me rapprochai de ma mère, dont j'attrapai la jupe nerveusement, et une immense détresse m'envahit lorsqu'elle répondit : - Oh t avec plaisir, adoptez-la, mais vous me la rendrez vite t Vous en aurez rapidement assez... J'étais cramoisie, le monsieur comprit, je pense, qu'il se passait des choses inattendues en moi, et il dit : - En tout cas, vous avez là une enfant pas ordinaire. Non, ajouta-t-il, en me caressant la joue, ne crains rien, je ne t'enlèverai pas à ta chère maman... Et il me caressa une fois encore la joue avant de repartir, en me faisant un petit clin d'œil complice. Il se retouma deux ou trois fois pour nous faire des signes d'adieu.

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Quand je ne le vis plus, parce qu'il avait tourné au coin de la rue, je courus pour le voir encore; il m'aperçut et me fit un grand signe des deux mains croisées au-dessus de la tête, puis m'envoya un baiser. Je restai là figée à le regarder, et au moment où je ressentais en moi l'effet d'une caresse sur mon cœur, la voix sévère de ma mère m'intima l'ordre de revenir à côté d'elle. Dans l'autobus, je me précipitai vers la banquette du fond, en sens inverse de la marche et qui puait les odeurs de gaz brûlés; j'aimais cette place, parce qu'on y était très secoué, et à cause de l'odeur infecte que j'adorais. Quand tout le monde fut assis, ma mère me fit les gros yeux, et m'intima, d'un geste, l'ordre de venir m'asseoir à côté d'eux. Mais je fis semblant de ne pas comprendre, et l'autobus se remplissant très vite, il n'y eut plus de place auprès d'eux. Et pendant tout le voyage, j'étais libre de méditer sur la journée. J'avais toujours la main du monsieur. Et puisqu'il m'avait dit son secret, moi, dans l'autobus, je lui racontais le mien. - Ma mère m'a oubliée. Mais pourtant elle a bien dit TOUS MES ENFANTS. Donc, si je n'ai pas de chambre, ce n'est pas parce qu'elle m'a oubliée. C'est parce que je ne suis pas son enfant. Je m'en doutais déjà. Mais maintenant, c'est sûr. Hein, monsieur?

- Mais

oui. C'est sûr. - Monsieur, tenez-moi

bien la main.

- Pourtant, vous savez Monsieur, on me l'a racontée, ma naissance, en long, en large et en travers. Et
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combien de fois n'ai-je pas entendu: Elle m'a déchirée, cette chipie; il a fallu me recoudre trois points, et la sage-femme qui appuyait de toutes ses forces sur mon ventre. Poussez. Plus fort. Encore plus fort, et après, les abcès au sein. Et les épaules qui ne voulaient pas passer. C'est pas un enfant, c'est un boxeur que vous mettez au monde. Et à la naissance, j'ai tellement hurlé que tout le voisinage avait entendu deux voix. Et ma tante, en montant l'escalier, distinguait nettement les deux voix; tous les voisins lui disaient qu'il y avait des jumeaux. Elle fut presque déçue en découvrant que j'étais seule, avec ma double voix de ténor ventriloque, disait-elle. Et mon père qui faisait des bonds de fièvre dans son lit, car il avait la dingue, maladie épidémique qui sévissait alors à Alger. Et ma grand-mère, au milieu de tout ce tintamarre, qui lavait les linges et faisait bouillir sans cesse des bassines d'eau, entre la mère et la fille qui l'une poussait des cris de douleur au sein et à sa déchirure, et l'autre des cris féroces de bébé qui refusait de se calmer. Elle finit par faire bouillir de l'eau et m'administra une sucette de tisane de cumin. Je la dévorai aussitôt et recommençai à hurler. Alors elle fit une autre sucette et me la fit boire. Cette fois, je m'endormis. Quand la sage-femme revint trois heures après ma naissance, elle me trouva endormie. Elle chercha à me réveiller. Impossible. J'avais un sommeil de plomb. Alors ma grand-mère lui avoua qu'elle m'avait donné à boire du cumin. La sage-femme prit une colère folle et lui dit: « si cette enfant ne se réveille pas, ce qui, je pense, va arriver,

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je vous dénoncerai à la police. Vous savez bien qu'on ne donne rien à avaler à un nouveau-né». - Soyez tranquille, répondit ma grand-mère, elle se réveillera. Et je me suis réveillée. Je pesais onze livres. Même pour un troisième enfant... il y avait de quoi déchirer sa mère. Mais malgré tous ces témoignages, j'étais sûre de ma grand-mère, j'étais sûre de mon père, mais ma mère, c'était clair, n'était pas ma mère. C'est sûr, hein, Monsieur? - Oui, c'est sûr.

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II

Je n'avais jamais vu ma grand-mère ajouter de l'huile à la veilleuse qui brûlait en permanence dans sa maison, comment pouvais-je savoir que la petite lampe à huile qui brûlait d'amour et de rêves tout au fond de moi, il fallait la remplir quand un orage l'éteignait? Je ne savais pas redonner au lumignon qu'on avait allumé en moi, une nouvelle flamme. Aussi, je sombrai dans une nuit inattendue par sa densité et son épaisseur quand je rencontrai la bourrasque, la seule qui souffle éternellement en ce monde et que je ne connaissais pas encore: l'immortelle bêtise des hommes, source de leur éternelle injustice et de leur perpétuelle cruauté. C'était la rentrée des classes. Ce dimanche trente septembre 1935, je m'étais endormie avec l'âme et le corps baigné des odeurs de savonnette et du cuir tout neuf de mes souliers bordeaux aux revers frangés sur le dessus et aux cordons terminés de pompons. J'étais ivre des senteurs que j'avais passé la soirée à humer, de ma trousse à trois volets d'un rouge marbré qui m'enchantait, et des fortes émanations dégagées par la boîte de crayolors.
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Au moment de me coucher, j'avais enfin osé formuler mon angoisse de ne pas avoir la boîte à compas avec le « rapporteur Ce mot me fascinait d'autant plus que je me demandais le rapport qu'il y avait entre ce mot, l'instrument qu'il désignait, et un rapporteur, c'està-dire l'affreux dénonciateur toujours si méprisé par les enfants entre eux. Ma sœur mit fin sans pitié, et d'un rire sarcastique à mes inquiétudes: « attends, je vais te donner ma table de logarithmes )) ! Je savais lire, avant d'entrer dans la classe d'apprentissage de la lecture, ma grand-mère y avait consacré de nombreuses soirées; j'avais déjà appris la table de multiplication du deux et du trois, sans rien y comprendre et je les récitais comme un perroquet, mais je me demandais ce que pouvaient bien êtres ces tables de « l'eau garithme)) qu'en se moquant sauvagement de moi, ma sœur me proposait. Juste comme j'allais au lit, me disant que ce devait être quelque chose comme l'eau d'Alibour, et sans voir aucun sens à cet humour de ma sœur, que je me permis de trouver stupide, en me gardant bien de manquer au sacro-saint respect dû dans cette famille à l'aînée, je plongeais sous les couvertures quand la panique me reprit: je ne savais pas où se trouvait l'école. C'était une année avant la visite de la fameuse villa. Nous avions emménagé deux jours avant dans cet appartement immense, au sixième étage d'un immeuble neuf, doté d'un balcon qui faisait tout le tour des six pièces, et de l'angle de l'immeuble, rue Borély-Ia-Sapie, et d'où l'on pouvait voir la mer dans son immensité, jusqu'au grand large. On y arrivait par un ascenseur, garni par-ci
)).

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par-là de velours rouge, et qui s'ouvrait par une somptueuse porte en ferronnerie noire brillante. Je me disais bien qu'il fallait demander où se trouvait l'école, mais dans cette maison, je me sentais toujours paralysée par les moqueries de ma sœur, qui me glaçaient, et auxquelles je ne répondais jamais, celles de mon frère et de mes cousins, contre lesquelles je me défendais très mal, en rageant et en essayant de les vaincre par ma verve. Hélas, ils avaient très vite le dessus par leurs méthodes de harcèlement implacable, ce qui se terminait régulièrement par des cris et des colères violentes, provoqués par l'acharnement qu'ils mettaient à m'exciter avec d'autant plus de cœur et de rires, que je « mordais ». Je cherchais à répondre à leurs agressions par les jeux de la parole; cela ne me donnait jamais l'avantage, mais au contraire m'apportait une recrudescence de quolibets et de sobriquets, dont ils avaient le secret. Ces jeux, qui n'étaient qu'amusement pour eux, devinrent, pour moi, tragiques le jour où, pleine de mon bon droit à lire tranquillement sur la branche de l'oranger, où j'étais toujours perchée pour lire à mon aise: le harcèlement en force commença et s'enfla à la mesure du silence que j'avais décidé d'y opposer. Je me résolus à demander à ma tante d'intervenir. Elle appela ses fils et mon frère aîné. J'attendais toute fière que justice me soit rendue, quand elle se mit à rire aux éclats au récit qu'ils lui firent de tous les noms dont ils m'affublaient à chaque passage autour de moi, et leur dit : « Oh I laissez-la tomber, elle est bête, elle ne sait pas s'amuser. Allez mes chéris et ignorez-la, c'est tout ce qu'elle mérite. Quant à toi, rentre et viens aider ta mère à la cuisine».
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De telles expériences n'ont pas fait de moi une enfant très ouverte. Il m'en est resté une hantise qui devait m'habiter jusqu'à ce jour: demander de l'aide à qui que ce soit. C'est ainsi que je mijotais dans mon lit, me demandant comment, le lendemain, je ferais pour trouver l'école. Je pensais que ma sœur m'y accompagnerait. C'est alors que ma mère vint me dire: «demain, une petite fille, qui habite la maison, viendra te chercher pour t'accompagner à l'école. Tu regarderas bien le chemin, parce que l'après-midi, tu iras toute seule. Tu verras, c'est très facile. Bien que tu saches lire, tu vas entrer au cours préparatoire, et au bout de quelques jours, quand la maîtresse se sera rendu compte que tu sais lire, tu changeras de classe. Alors... fais bien attention ». Ma mère avait d'autant plus confiance que la veille, j'étais allée, seule, chercher le pain et que j'étais retournée acheter du sei chez l'épicier, à côté de la boulangère. J'avais accompli cette prouesse avec d'autant plus de fierté que nous étions arrivés dans ce quartier, un jour avant. Finalement, j'aurais pu intituler ce chapitre « le troisième jour ou comment on perd le sens de l'orientation », qui semblait être chez moi un

sixième sens. Ou bien,

«

comment l'intelligence vient

aux enfants ». Au moment du départ, ma mère me fit enfiler une veste, une écharpe et un caban, que les enfants apcar dehors l'ouragan se dépelaient le ((capuchon», chaînait. On sonna à la porte. C'était Myriam, la petite orpheline, qui vivait avec ses deux frères et un père très âgé. Elle était très pauvrement vêtue, de
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