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QUESTIONNEMENTS FéMINISTES ET MéTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE

De
256 pages
La recherche féministe repose-t-elle sur une éthique de la recherche qui lui est propre, Est-elle mieux servi par les méthodes qualitatives que quantitatives ? Comment arrive-t-elle à concilier engagement politique et effort d'élaboration d'un discours vrai sur le monde ? Cet ouvrage présente quelques éléments essentiels de la réflexion féministe actuelle sur la méthodologie de la recherche en sciences humaines et sociales.
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Michèle OLLIVIER
et
Manon TREMBLAY
QUESTIONNEMENTS FÉMINISTES
ET
MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE CANADA H2Y 1K9 HONGRIE ITALIE@ L'Harmattan, 2000
ISBN: 2-1384-9713-6REMERCIEMENTS
Plusieurs personnes ont collaboré à la rédaction de cet ouvrage.
Nous les remercions chaleureusement de l'aide qu'elles nous ont
apportée. Lorraine Albert, bibliothécaire à l'Université
d'Ottawa, a contribué à l'identification des sources
documentaires et des sites Web présentés aux chapitres 5 et 6.
Julie Guénette a été responsable de la mise à jour constante des
sites Web et des adresses électroniques présentés au chapitre 6
et à l'Annexe N. Nathalie Riendeau et Julie Guénette ont aidé
à la vérification de la concordance de la bibliographie. Nous
remercions Francine Descarries et une évaluatrice anonyme qui
ont fait une lecture attentive de la première ébauche de
l'ouvrage. Leurs commentaires ont grandement contribué à
améliorer la version définitive. Finalement, nous remercions la
Faculté des sciences sociales de l'Université d'Ottawa qui a
réalisé la mise en pages du manuscrit. Aucune des personnes
mentionnées ci-dessus n'est évidemment responsable des oublis
ou erreurs qui auraient pu nous échapper.INTRODUCTION
Qu'est-ce que la recherche féministe?
Qu'est-ce que la recherche féministe? Une recherche qui est
effectuée sur des femmes? Une recherche qui s'articule autour de
notions comme celles de « genre », de « rapports sociaux de sexe »,
de « sexisme» ou de « patriarcat»? Une recherche réalisée par une
femme ou, encore, par une chercheuse ou même un chercheur qui se
réclame du féminisme? Une recherche qui s'inscrit dans un
programme universitaire d'études féministes? Une recherche qui se
donne pour objectif de comprendre les multiples expériences de vie
des femmes? Une recherche dans laquelle les femmes peuvent puiser
pour améliorer leur quotidien? Une recherche qui vise à alimenter
la lutte collective des femmes contre les diverses formes de leur
oppression? Une recherche qui est subventionnée par un ou des
groupe(s) de femmes?
La recherche féministe englobe un peu tout ça, mais pas
nécessairement non plus! Toutes les recherches effectuées sur les
femmes ne sont pas féministes. Régulièrement, des recherches sont
menées auprès de femmes afin de mieux comprendre leurs
expériences de vie quotidiennes (par exemple en marketing, pour
identifier leurs habitudes de consommation) et qui ne peuvent
absolument pas être qualifiées de féministes. Il ne suffit pas non plus
qu'une femme mène une recherche pour que celle-ci soit féministe,
bien des études étant réalisées par des femmes et auprès de femmes,
sans qu'elles puissent être qualifiées de féministes pour autant (c'est
le cas de bien des sondages d'opinion). Pour compliquer les choses,
des recherches qui ne se réclament pas d'une perspective féministe
donnent parfois lieu à des résultats qui, pratiquement, améliorent le
quotidien des femmes (en médecine par exemple). Par ailleurs, des
recherches se réclament du féminisme, mais ne se situent pas dans le
cadre d'un programme en études féministes. Alors, qu'est-ce donc
que la recherche féministe?
Une première caractéristique de la recherche féministe, qui
la distingue de la recherche traditionnelle, est sa double dimension:
elle représente à la fois un projet socio-politique de transformation
des rapports sociaux et un projet scientifique d'élaboration deQUESTIONNEMENTS FÉMINISTES ET
MÉTHODOLOGIE DE RECHERCHE
connaissances (Dagenais 1987).Projet socio-politique, puisqu'elle est
issue du mouvement de révolte des femmes, amorcé au XIXe siècle
dans le monde occidental, contre les diverses formes de leur
oppression. C'est en grande partie dans le mouvement des femmes
que la recherche féministe puise son inspiration et par rapport à lui
qu'elle définit ses finalités. La recherche féministe a ainsi contribué
à alimenter la lutte des femmes sur des questions telles que la
violence, l'avortement, la pauvreté, l'équité salariale, le travail non
rémunéré et les stéréotypes sexistes. Ses analyses visent non
seulement la compréhension, mais également la transformation des
conditions économiques, culturelles et sociales qui légitiment et
perpétuent la subordination des femmes dans diverses sociétés.
Ce qui constitue par contre l'apport spécifique de la recherche
féministe au mouvement des femmes, c'est qu'elle est en même
temps projet intellectuel de production de connaissances. En ce sens,
la recherche féministe s'inscrit dans une relation de continuité avec
l'ensemble des traditions propres aux sciences humaines, sociales et
naturelles, dont elle partage certains principes et objectifs. Bien qu'ils
1,soient loin de faire l'unanimité certains fondements de l'approche
scientifique, tels que la nécessité d'une adéquation entre les énoncés
à portée empirique et la réalité à laquelle ils se réfèrent, la cohérence
logique de l'argumentation et l'évaluation intersubjective des
connaissances, sont néanmoins largement acceptés par les
chercheuses féministes. Comme nous le verrons tout au long de cet
ouvrage, le rapport entre recherche féministe et tradition scientifique
a toutefois pris la forme d'un engagement critique, qui a entraîné une
remise en cause souvent radicale des savoirs établis et du processus
même d'acquisition des connaissances. C'est ainsi en grande partie
parce qu"elle est ancrée dans le mouvement des femmes que la
recherche féministe a su contribuer au renouvellement des savoirs et
des pratiques.
Une deuxième caractéristique essentielle de la recherche
féministe est la place centrale qui est accordée aux rapports sociaux
de sexe dans ses analyses. Bien que la recherche féministe puisse être
définie comme étant généralement faite sur des femmes, par des
8INTRODUCTION
femmes et avec des femmes, plusieurs auteures s'accordent pour
affirmer qu'il s'agit là d'une étape transitoire de son développement
(Dagenais 1996 : Il). La constitution des femmes en tant
« qu'objets» de recherche, fondée sur leur reconnaissance comme
« sujets» historiques, politiques et épistémologiques, a représenté une
étape essentielle dans la recherche féministe. Pour reprendre
l'expression de Mathieu, c'est en devenant « un suj~t dans l'histoire»
que les femmes sont devenues « un objet dans la théorie» (1991 :
82). Ce sont toutefois les processus mêmes de division et de
hiérarchisation, qui constituent les femmes et les hommes en
catégories sociales sexuées et qui en font des objets et des sujets dans
la recherche, qui sont au coeur des analyses féministes. La recherche
féministe se construit ainsi sur la base d'un nouveau regard, celui des
rapports sociaux de sexe, plutôt que d'un nouvel objet, celui du
groupe social des «femmes» (Laurin-Frenette 1981). Elle est« une
forme d'analyse scientifique engagée de la société, ayant comme
point de départ, angle d'approche privilégié et variable fondamentale,
les rapports sociaux de sexe. » (Dagenais 1996 : Il).
En plaçant les rapports sociaux de sexe au coeur de ses
analyses, la recherche féministe ne réalise pas qu'un simple ajout de
la variable sexe aux paradigmes disciplinaires et devis de recherche
traditionnels (Descarries et Vandelac 1994). La recherche féministe
implique une transformation plus radicale du regard porté sur le
monde, puisqu'elle exige non seulement la reconnaissance des
femmes comme sujet historique et social, mais surtout la
reconnaissance des rapports sociaux de sexe comme facteur de
division et de hiérarchisation dans l'ensemble de la vie sociale. C'est
à partir de la prise en compte de la dimension sexuée des rapports
sociaux que se sont articulés les multiples axes de la recherche
féministe, notamment la critique des savoirs établis et des cadres
théoriques qui naturalisent l'infériorité des femmes, la remise en
cause des prétentions universalistes et objectivistes de la science
moderne, l'articulation de visions autres de la société ainsi que
l'élaboration de savoirs sur les femmes (et sur les hommes), par les
femmes et pour les femmes.
9QUESTIONNEMENTS FÉMINISTES ET
MÉTHODOLOGIE DE RECHERCHE
Troisièmement, il faut souligner qu'au-delà d'une finalité,
celle de la lutte des femmes, et d'un prisme d'analyse, celui des
rapports sociaux de sexe, qui sont communs à la plupart des
recherches actuelles qui se réclament du féminisme, la recherche
féministe demeure avant tout plurielle. Tout comme le mouvement
des femmes, elle se présente comme une nébuleuse (De Sève 1994),
constituée d'une multitude d'objets, de problématiques, d'approches
théoriques, de postures épistémologiques et d'outils méthodologiques,
qui permettent d'offrir une diversité de lectures, parfois
contradictoires et souvent complémentaires, de la nature et des causes
de la subordination des femmes à travers l'histoire. Elle est
multidisciplinaire et transdisciplinaire en ce sens que la question des
rapports sociaux de sexe traverse les champs disciplinaires
traditionnels et qu'une même problématique, par exemple la violence
faite aux femmes, peut être analysée à la lumière des outils
conceptuels et méthodologiques de disciplines aussi différentes que
les études littéraires, la science économique ou la médecine.
L'ambition même de trouver une cause unique, transhistorique et
universelle au patriarcat est aujourd'hui fortement remise en cause
(Descarries 1998 : 205) et remplacée par des analyses et des regards
socialement et historiquement situés, donc nécessairement partiels et
pluriels. Pour résumer, citons la définition proposée par Descarries,
selon laquelle la recherche féministe est « un champ pluridisciplinaire
de production de connaissances, qui fait appel à divers outils
conceptuels et problématiques pour analyser la dimension sexuée des
rapports sociaux à la lumière des conditions symboliques, matérielles
et sociales de leur reproduction» (Descarries 1994 : 20).
La recherche féministe peut bien sûr être définie de façon
beaucoup plus large et à partir de nombreuses autres caractéristiques,
postulats ou principes (voir entre autres Reinharz 1992, Mayer-
Ouellet 1991, Beattie- 1988, Dagenais 1987). Ces principes seront
abordés plus en détails dans le premier chapitre. Dans cette
introduction, nous avons cependant choisi d'insister sur les trois
points mentionnés ci-dessus, parce. qu'ils nous semblent
particulièrement déterminants pour comprendre la façon dont se sont
10INTRODUCTION
posées, dans la recherche féministe, les questions de méthodologie.
La nécessité de concilier théorie et pratique, la mise au jour des
processus de sexuation à l'oeuvre dans toutes les dimensions du
social ainsi que le caractère multidisciplinaire de leurs recherches ont
amené les chercheuses2 féministes à remettre en cause divers aspects
du processus même d'acquisition des savoirs scientifiques,
notamment la notion de détachement qui est au cœur de la science
moderne au moins depuis Descartes. Les chercheuses féministes ont
ainsi participé, de façon innovatrice et souvent déterminante, aux
grands débats épistémologiques, éthiques et méthodologiques des 30
dernières années.
En ce qui concerne les débats épistémologiques, la recherche
féministe a très fortement contribué à la remise en cause des notions
d'objectivité et de neutralité par rapport aux valeurs. Le constat de
l'exclusion des femmes de l'activité scientifique, les critiques du
caractère androcentrique des théories dites scientifiques et la
reconnaissance que le sujet universel de l'épistémologie classique
était implicitement masculin constituent des aspects importants de la
critique postpositiviste de l'approche scientifique. À la séparation
radicale entre objet et sujet de recherche, la recherche féministe
oppose la notion d'engagement: engagement personnel de la
chercheuse envers son objet de recherche, engagement théorique
envers une perspective féministe, engagement pratique pour une
transformation des rapports sociaux. Cela n'empêche pas la recherche
féministe d'être rigoureuse et de viser à donner une représentation
fidèle de la réalité empirique. Cette scientificité se déploie toutefois
dans un cadre paradigmatique qui se réclame d'un engagement
éthique et social explicite plutôt que d'une neutralité qui ne peut être
qu'illusoire.
Pour ce qui est de l'éthique, la recherche féministe représente
une autre perspective originale. En effet, si le féminisme a comme
objectif non seulement d'apporter des changements aux institutions
et structures sociales qui gouvernent la vie des femmes, mais
également de contribuer à accroître, par sa pratique même,
l'autonomie de chacune des femmes, la recherche qui s'en réclame
11QUESTIONNEMENTS FÉMINISTES ET
MÉTHODOLOGIE DE REŒIERCHE
comporte nécessairement un engagement éthique qui va bien au-delà
des codes de déontologie adoptés par les instances universitaires et
subventionnaires. Cet engagement suppose, à tout le moins, une
attention particulière aux conséquences de la recherche pour les
personnes qui y participent, à l'utilisation et à la diffusion des
résultats, aux rapports de pouvoir au sein des équipes de recherche de
même qu'aux relations entre chercheuses et participantes. La
recherche-action féministe va même plus loin, puisqu'elle exige non
seulement que la recherche n'ait pas d'effets négatifs sur les
participantes, mais qu'elle ait des effets positifs sur leur capacité de
comprendre le monde et de le transformer. La recherche féministe va
ainsi à l'encontre d'une certaine conception de la recherche
scientifique, selon laquelle les scientifiques, dans leur quête
désintéressée de la Vérité, ne seraient pas tenus de se préoccuper des
conséquences sociales de leur recherche.
En ce qui concerne la méthodologie de la recherche, les
questionnements féministes ont mis en lumière certaines forces et
limites des approches traditionnelles. Au cloisonnement de la
recherche à l'intérieur des disciplines, la recherche féministe oppose
une approche résolument multidisciplinaire, qui cherche à intégrer
une diversité de perspectives théoriques et méthodologiques. Bien
qu'elle ne repose pas sur des méthodes de collecte et d'analyse de
données radicalement différentes de celles qui sont utilisées dans
l'ensemble des sciences humaines, sociales et naturelles, la recherche
féministe demeure sensible aux présupposés et aux conséquences de
l'utilisation de différentes techniques en regard d'objectifs de
transformation des rapports sociaux.C' est en tenant compte de ces
principes qu'on peut évaluer la pertinence et les limites de différentes
techniques de collecte de données.
12INTRODUCTION
Questionnements féministes et méthodologie de la recherche:
objectifs et plan de l'ouvrage
Cet ouvrage poursuit un double objectif. D'une part, il vise
à présenter quelques éléments essentiels d'une réflexion féministe sur
la méthodologie de la recherche et, d'autre part, à fournir aux
étudiantes des outils pratiques pour faciliter leurs recherches. Dans la
première partie, nous examinerons quelques principes qui sous-
tendent la recherche féministe ainsi que certains questionnements
portant sur l'éthique, l'épistémologie et l'instrumentation. Dans la
seconde partie, nous présenterons quelques outils de recherche
documentaire qui pourront être utiles aux étudiantes en études des
femmes et dans les autres disciplines des sciences humaines et
sociales.
Pourquoi écrire un ouvrage sur la méthodologie féministe,
alors que la recherche elle-même ne semble pas trop mal se porter, du
moins si on se fie à son évolution au cours des 25 dernières années au
Québec (Dagenais 1996 : 9-10) ? Tout d'abord, parce que la plupart
des réflexions sur le sujet ont été exprimées en anglais. Les quelques
textes en français disponibles abordent des aspects particuliers de la
recherche féministe, notamment l' androcentrisme des connaissances
(Descarries et Vandelac 1994, Lapointe et Eichler 1985, Mura 1991,
1998), ce qu'est l'approche féministe (Dagenais 1981, 1986, 1987,
1994 ; Descarries 1998), le rapport des femmes avec la science
(Mathieu 1991 ; Dumais et Boudreau 1996 ; Collin 1992), l'éthique
(Kurtzman 1999) ou les ressources documentaires (Drolet 1997). Les
ouvrages et articles traitant des méthodes de la recherche féministe se
retrouvent dispersés dans des ouvrages spécialisés ou encore dans des
ouvrages qui datent déjà de quelques années (Dagenais 1986 ;
Descarries 1990).
Notre ambition n'est pas de remplacer les manuels
traditionnels sur la méthode et les techniques de recherche en sciences
sociales, qui présentent de façon très détaillée les procédures et
conventions qui ont cours dans les différentes disciplines
scientifiques. Nous souhaitons plus simplement aborder, dans un
13QUESTIONNEMENTS FÉMINISTES ET
MÉTHODOLOGIE DE RECHERCHE
même ouvrage et dans une perspective critique, quelques questions
de méthodologie posées par la recherche féministe. L'orientation de
l'ouvrage relève également d'un certain parti pris, à savoir que la
recherche féministe n'est pas une méthode, au sens restreint de
techniques et de procédures qui lui seraient propres. Elle est avant
tout une approche, une perspective, un regard sur les rapports sociaux,
qui ne se limite pas à un choix restreint de techniques de collecte et
d'analyse de données. Si certains objectifs de la recherche féministe,
par exemple de rendre compte de l'expérience de vie des femmes à
partir de leurs propres schèmes d'interprétation, sont parfois présentés
comme étant plus compatibles avec une approche qualitative que
quantitative, ou encore avec une démarche inductive plutôt que
déductive, des recherches se réclamant du féminisme ont utilisé, avec
succès, toute une diversité de techniques, y compris le questionnaire,
l'analyse statistique et les tests d'hypothèses. Nous préférons parler
de méthodologie plutôt qu~ de méthodes de la recherche féministe, au
sens large de discours, réflexion ou questionnements sur les méthodes
de recherche, à partir d'une perspective féministe.
La première partie comporte quatre chapitres. Le premier
reprend et élabore quelques éléments d'une définition de la recherche
féministe, présentés sous forme de principes. Nous appuyant sur
l'ouvrage de Shulamit Reinharz (1992), Feminist Methods in Social
Research, nous expliquerons certains principes qui sous-tendent la
recherche féministe et les illustrerons à l'aide de recherches récentes
réalisées dans la francophonie.
Le second chapitre présente des éléments d'une
épistémologie féministe. Après avoir examiné comment la critique de
l' androcentrisme des savoirs établis a contribué à une remise en cause
des fondements de l'approche scientifique, nous examinerons
quelques-unes des positions élaborées par des féministes en réponse
à la crise épistémologique provoquée par l'effondrement des
certitudes positivistes. Nous chercherons à nous dégager à la fois des
positions rationalistes, qui assimilent la science à la quête
désintéressée d'une Vérité inscrite dans la Nature, et des positions
relativistes, pour qui les savoirs scientifiques ne sont que des
14INTRODUCTION
construits sociaux au service d'intérêts particuliers.
Le troisième chapitre portera sur l'éthique. Définissant celle-
ci comme une pratique qui a pour objectif l'évaluation des conduites
humaines en recherche, particulièrement celles qui ont des
conséquences sur les autres personnes, nous présenterons quelques-
uns des principaux paramètres de l'Énoncé de politique des trois
Conseils, Éthique de la recherche avec des êtres humains. Nous
soutenons que si l'Énoncé constitue un effort important en vue
d'établir des normes éthiques irréprochables pour les recherches
menées au Canada, il ne permet pas de saisir le rôle particulier de
l'éthique en recherche féministe, notamment parce que lui échappe
l'un de ses piliers fondamentaux, soit la remise en cause du pouvoir
comme source d'inégalité. Nous proposons ainsi une vision élargie de
l'éthique de la recherche féministe, qui pose la question du pouvoir
dans le processus de recherche et qui s'interroge sur la dimension
normative inhérente à toute activité scientifique.
Le quatrième chapitre, qui clôt la première partie, examinera
quelques-uns des impacts du féminisme sur l'instrumentation en
sciences sociales, notamment l'enquête par questionnaires et l'analyse
de statistiques, l'entrevue d'enquête et l'histoire orale, et finalement
l'analyse de contenu. Nous décrirons d'abord chacune de ces
techniques, telles qu'utilisées selon la méthodologie traditionnelle.
Nous discuterons ensuite leur contribution possible à la recherche
féministe, pour finalement identifier quelques-unes de leurs limites
et les ajustements possibles.
La deuxième partie comprend deux chapitr~s. Le cinquième
chapitre portera sur la recherche documentaire. Après avoir identifié
cinq moments en vue d'accéder à la documentation et à l'information,
nous présenterons quelques-unes des sources documentaires dont
dispose la chercheuse féministe, qu'il s'agisse de bases de données
informatisées spécialisées ou disciplinaires, de documents de
référence (comme des encyclopédies et des dictionnaires) ou de
périodiques. Le sixième chapitre portera sur les nouvelles techniques
d'information et de communication. Après avoir discuté des enjeux
des communications électroniques pour la recherche féministe, nous
15QUESTIONNEMENTS FÉMINISTES ET
MÉTHODOLOGIE DE RECHERCHE
examinerons les avantages et les inconvénients d'outils tels que le
courriel, les listes d'envoi et les sites Web. Nous abordons ensuite la
recherche et l'évaluation de documents sur Internet. Trois annexes
compléteront l'ouvrage. Les chapitres 1, 3, 4 et 5 ont été rédigés
principalement par Manon Tremblay et les chapitres 2 et 6 par
Michèle Ollivier.
Notes
1. On pense ici aux critiques qui assimilent la cohérence discursive, propre à la pensée
scientifique, à une forme masculine de rationalité, fondée sur l'abstraction, la linéarité
et la fermeture, et qui cherchent à lui opposer une logique « autre» fondée sur un
éthos spécifiquement féminin (voir Irigaray 1977 : 149).
2. Partout dans le texte, le féminin est utilisé par commodité, en reconnaissance du fait
que les femmes représentent, encore aujourd'hui, la très grande majorité des
chercheuses et étudiantes en études féministes.
16CHAPITRE 1
QUELQUES PRINCIPES DE LA,
RECHERCHE FEMINISTEQUELQUES PRINCIPES DE LA RECHERCHE FÉMINISTE
INTRODUCTION
La recherche féministe, comme toute autre recherche,
s'inscrit dans une activité plus vaste appelée la science. Elle a
toutefois ceci de particulier qu'elle repose sur une valeur maîtresse,
celle de l'égalité des femmes et des hommes. Cette valeur
fondamentale à la recherche féministe se traduit par un certain
nombre de principes (ou de paramètres). L'objectif de ce chapitre est
d'établir certaines des lignes directrices de la recherche féministe.
Dans la première partie, nous identifierons quelques paramètres de la
recherche féministe qui découlent de son engagement fondamental
envers l'égalité pour les femmes puis, dans la seconde partie, nous les
expliquerons et les illustrerons à l'aide d'études effectuées dans la
francophonie.
1.1 Identifier quelques principes de la recherche féministe
Dans Feminist Methods in Social Research, Shulamit
Reinharz (1992) énonce un certain nombre de principes généralement
associés à la recherche féministe. Ces principes, que nous retenons
parce qu'ils nous apparaissent systématiques et relativement
exhaustifs, sont: IOle féminisme est une perspective, non une
20méthode de recherche; la recherche féministe recourt à plusieurs
30méthodes de elle se veut un regard critique au sein des
0 50disciplines; 4 elle est guidée par les théories féministes; la
60 elle serecherche féministe tend vers la pluridisciplinarité;
70préoccupe de changement social; la recherche féministe s'efforce
80de reconnaître la diversité parmi les femmes et d'en tenir compte;
90elle sollicite l'engagement de la chercheuse en tant que personne;
elle invite aussi à l'engagement des participantes à la recherche;
enfin, 100elle favorise l'engagement du lectorat.
Quelques remarques importantes s'imposent par rapport à ces
paramètres. Primo, ils ne sont pas exclusifs à la recherche féministe;
ils caractérisent aussi bien d'autres types de recherche. Par exemple,
il n'y a pas que le féminisme qui soit critique vis-à-vis des grandesQUESTIONNEMENTS FÉMINISTES ET
MÉTHODOLOGIE DE RECHERCHE
théories qui ont dominé les sciences sociales jusqu'à ce jour (comme
le structuralisme, le fonctionnalisme ou le marxisme) ;elles sont aussi
la cible d'autres perspectives (telles l'herméneutique et le
postmodemisme) qui en dénoncent l'impérialisme occidental (ou
l'américanisme), l'hétérosexisme ou l'agéisme par exemple. Ces
divers regards critiques ont d'ailleurs contribué à l'élaboration d'une
science plus ouverte et plus critique d'elle-même (Kirsch 1999 : 8).
Secundo, une recherche féministe intègre rarement tous ces
paramètres à la fois (bien que cela soit certes souhaitable). Toute
recherche, qu'elle s'inspire ou non du féminisme, est marquée par une
série d'aléas avec lesquels la chercheuse devra composer et auxquels
elle devra trouver des solutions. En outre, la chercheuse peut juger
qu'un principe n'est pas important ou applicable dans le contexte de
sa recherche, voire même elle peut être en désaccord avec l'un d'entre
eux. .. sans que cela remettre nécessairement en cause son
engagement de féministe! Tertio, la liste ainsi élaborée par Reinharz
(1992) est le fruit de sa propre lecture du féminisme en recherche,
lecture qui, au demeurant, est parfaitement crédible et fort utile pour
les chercheuses féministes. Il existe aussi de nombreux autres
principes et paramètres dont nous nous inspirerons tout au long de ce
chapitre (voir, entre autres, Beattie 1988, Dagenais 1987, 1996,
Descarries 1998, Eichler 1986, Lapointe et Eichler 1985, Fonow et
Cook 1991, Kirsch 1999, Mayer et Ouellet 1991 et Smith 1981,
1987). Quarto, ces principes, tels que nous les présentons et les
analysons ici, sont aussi le fruit de notre propre lecture et de notre
propre compréhension de la pensée de Reinharz (1992). Aussi, nous
insisterons sur certains aspects plutôt que sur d'autres simplement
parce que nous les pensons plus importants ou parce que nous y
croyons en tant que chercheuses.
Passons maintenant à quelques principes de la recherche
féministe, illustrés à l'aide de recherches récentes réalisées dans la
francophonie.
20QUELQUES PRINCIPES DE LA RECHERCHE FÉMINISTE
1.2 Expliquer et illustrer quelques principes de la recherche
féministe
Le féminisme est une perspective, non une méthode de recherche
Dans son acception la plus large, Grawitz (1984 : 348) définit
la méthode en recherche comme« l'ensemble des opérations
intellectuelles par lesquelles une discipline cherche à atteindre les
vérités qu'elle poursuit, les démontre, les vérifie. »En d'autres
termes, la méthode interpelle la logique; elle consiste en une
séquence d'opération~, déployées de façon systématique et
rigoureuse, en vue d'atteindre un objectif (qui, règle générale, est
précisé dans le devis de la recherche sous la forme d'hypothèses ou,
à tout le moins, d'intuitions relativement précises). C'est un ensemble
de guides pour mener à bien une recherche, une sorte de livre de
recettes qui vous indique quels ingrédients utiliser et la façon de les
agencer, de les apprêter, de les servir. Ainsi, la méthode
philosophique s'intéresse aux grandes représentations qui structurent
les sociétés pour les interroger. La méthode d'enquête explore son
objet de recherche en appliquant à une population donnée une
procédure d'investigation précise. La méthode historique emprunte
une démarche de recherche et d'examen de documents pour
appréhender et interpréter un événement passé (ou son objet de
recherche). Bref, la méthode est la façon de s'y prendre pour élaborer
et vérifier les hypothèses de recherche (parfois des intuitions
formalisées dans des hypothèses qualitatives).
De ce point de vue, la recherche féministe n'est pas une
méthode, puisqu'elle ne consiste pas en un ensemble de procédures
(ou. de façons de faire) en vue de produire des connaissances. Elle
propose plutôt d'aborder un objet de recherche dans un esprit autre et
d'adopter une façon autre d'être avec lui ainsi qu'avec les
participantes. Selon Dagenais (1987 : 21), il s'agit d'« une façon
d'être en même temps qu'une façon d'observer, caractérisée par un
état d'esprit plus que par des étapes rigoureuses. »Autrement dit, la
recherche féministe pose un regard nouveau sur des objets d'étude
21QUESTIONNEMENTS FÉMINISTES ET
MÉTHODOLOGIE DE RECHERCHE
inscrits dans les champs disciplinaires des sciences sociales et sur les
méthodes éprouvées par elles, voire, parfois, en vertu de ce regard
neuf, elle favorise l'émergence et le développement de méthodes de
recherche novatrices, et ce, dans le but de provoquer un changement
social, d'améliorer les expériences de vie des femmes et d'établir des
rapports égalitaires entre la ou les chercheuses{s) et les participantes.
Comme on le verra au chapitre 2, une part importante de la recherche
féministe a consisté à mettre au jour les biais androcentriques de la
recherche traditionnelle. Ceci signifie concrètement qu'une
perspective féministe en recherche invite à poser des questions
nouvelles. Au lieu de se demander pourquoi les femmes n'ont pas
participé à l'histoire (peut-être pour justifier ainsi leur absence.. .),
une perspective féministe cherchera à établir où et comment les
femmes ont participé à l'histoire officielle (ou à cette autre histoire,
moins officielle, qui est celle des femmes), s'emploiera à identifier
les mécanismes responsables de leur exclusion. À ce propos, dans La
domination masculine, Bourdieu (1998) écrit:
La recherche historique ne peut se limiter à décrire
les transformations au cours du temps de la condition
des femmes, ni même la relation entre les genres aux
différentes époques, et elle doit s'attacher à établir,
pour chaque période, l'état du système des agents et
des institutions, famille, Église, État, École, etc., qui,
avec des poids et des moyens différents en différents
moments, ont contribué à arracher plus ou moins
complètementà l' histoire les rapports de domination
masculine (p. 91).
Dans la même ligne de pensée, plusieurs auteures insistent sur
un paramètre qui nous apparaît central à la recherche féministe, soit
la valorisation de l'expérience et du vécu des femmes comme point
de départ de la recherche - ou ce que Smith (1981 : 139) décrit
comme «'adopter le point de vue des femmes, [...] envisager la
société par le biais du rôle des femmes et [...] comprendre le
22QUELQUES PRINCIPES DE LA RECHERCHE FÉMINISTE
processus historique à partir de leur vécu de femme. » Une démarche
(positiviste) traditionnelle de recherche nous enseigne qu'il faut
établir une rupture entre le« sujet» et 1'« objet», celle-ci étant
d'autant mieux consommée qu'elle n'implique pas de relations
émotives comme celles qui ponctuent les expériences au quotidien.
Ce que revendiquent Smith (1981, 1987) en sociologie, ou Vickers
(1997) pour les sciences politiques, c'est que la recherche parte de là
où les femmes sont sujets, qu'elle émerge de situations quotidiennes
jugées problématiques par les femmes. Cela implique de valoriser les
expériences et le vécu des femmes comme point de départ de la
recherche, de considérer 1'« ordinaire» comme important. Partir du
point de vue des femmes permet ainsi l'ouverture de la recherche à
tout un univers de problèmes autrefois considérés comme
« triviaux ». Ce sont les expériences des femmes qui initient et
alimentent la recherche, l'objectif étant de« découvrir comment un
problème est vécu [au quotidien] par les femmes et, surtout,
il se perpétue» (Mayer et Ouellet 1991 : 220) ; en dernier lieu, il
s'agit d'imposer de nouveaux savoirs et de nouvelles façons de faire.
Pour cela, il importe de développer des problématiques, des théories,
des concepts, des pratiques, des modèles analytiques, voire même des
véhicules de diffusion de la recherche qui non seulement tiennent
compte de la position minoritaire des femmes dans la société!, mais
qui mettent au jour les processus sociaux responsables de sa
reproduction et qui permettent aussi d'envisager une transformation
de la situation (voir Descarries 1998). En somme, partir du point de
vue des femmes, c'est démystifier la recherche comme ne
s'intéressant qu'à des problèmes d'importance, c'est, pour citer
Beattie (1987 : 139-140), s'opposer« à une théorisation érudite ou
éloignée de la réalité pour développer plutôt une nouvelle théorie à
partir d'un vécu réel et concret. » En cela, la recherche féministe se
veut éminemment démocratique.
La recherche féministe invite aussi à revoir les définitions
jusqu'ici admises de certains concepts, pour en proposer de nouvelles
compréhensions. Par exemple, le concept de« participation
politique» est défini par des indicateurs qui correspondent davantage
23QUESTIONNEMENTS FÉMINISTES BT
MÉ1HODOLOGIE DB RECHERCHE
à la socialisation des hommes qu'à celle des femmes. Il n'est pas
étonnant alors de découvrir que pour certains aspects, les femmes sont
moins politisées que les hommes! La recherche féministe envisage
sous un autre jour certaines théories. Ce qui, dans la sociologie
parsonnienne de la famille, est compris comme des rôles féminins et
masculins complémentaires, apparaît à l'examen féministe comme
des rôles profondément différenciés, ségrégués et hiérarchisés en
défaveur des femmes. La recherche féministe propose des façons
novatrices d'appliquer certaines techniques et certains instruments de
recherche. Lors d'entrevues, une attention particulière sera portée au
genre des personnes qui administrent les questionnaires, et ce, parce
que certaines questions peuvent mieux se discuter entre femmes
(comme des expériences de harcèlement sexuel, d'agressions
sexuelles, de violence, d'inceste), c'est-à-dire que ce contexte« au
féminin» peut favoriser des réponses plus sincères et plus profondes.
La recherche féministe s'intéresse à des groupes de personnes
(notamment des femmes, mais aussi des enfants) le plus souvent
ignorés par les sciences sociales: les femmes de la classe ouvrière,
les femmes pauvres, les.femmes âgées, les immigrantes, les femmes
violentées, les lesbiennes, les femmes politiques. La recherche
féministe s'efforce d'adopter des méthodes lui permettant d'accéder
aux expériences des femmes, par exemple l'histoire orale ou le récit
de vie pour saisir la mémoire des femmes âgées ou illettrées. La
recherche féministe suggère des façons autres d'interpréter les
résultats. Ainsi, certaines chercheuses féministes soumettront aux
commentaires et à la critique des participantes à la recherche leur
propre interprétation des résultats, pour arriver ainsi à une
convergence d'interprétation.
En somme, la recherche féministe est une perspective plutôt
qu'une méthode car, s'inscrivant dans des univers disciplinaires qui
possèdent leurs propres méthodes, elle se propose plutôt de les
envisager et de les utiliser différemment, notamment en plaçant les
femmes au centre de son investigation et en poursuivant un objectif
de changement social.
24QUELQUES PRINCIPES DE LA RECHERCHE FÉMINISTE
Encadré 1.1 : Le féminisme comme perspective en recherche
L'histoire officielle a occulté les femmes, c'est bien connu. Dans Encyclopédie
politique et historique desfemmes, Christine Fauré (1997) profite d'un mouvement
plus vaste de redéfinition des notions, d'événements et d'action pour revoir la
participation des femmes aux transformations qui ont marqué la société occidentale,
en d'autres mots pour placer les femmes au centre de son investigation. Pour cela,
elle soumet certaines questions aux participantes et participants:« Que faut-il
retenir comme événement? Y a-t-il correspondance entre les grands événements
dont la valeur inaugurale est d'habitude reconnue et une mobilisation féminine
attestée? Peut-on dire raisonnablement que la dimension subjective et expressive
des actions menées par des femmes, à l'écart de tout pouvoir institutionnel,
contribue à enrichir la connaissance de l'événement? » (p. 1) En d'autres mots,
Fauré, les participantes et participants s'appuient sur les acquis disciplinaires pour
les revoir du point de vue des femmes, pour mettre en relief les formes de
participation des femmes à l'histoire et à la politique.
La recherche féministe recourt à plusieurs méthodes de recherche
La recherche féministe tend vers une diversité de méthodes
ou la« triangulation », c'est-à-dire un« moyen d'évaluation
scientifique par divers procédés de comparaison» (Angers 1996 :
71). Il s'agit simplement de recourir à une multitude de moyens afin
d'accroître la confiance dans les résultats de la recherche. Pourtois et
Desmet (1988 : 50-57) distinguent jusqu'à huit types de
triangulation2.
Pourquoi la recherche féministe adopte-t-elle ce principe de
la triangulation? Une première raison est que le féminisme privilégie
la diversité des perspectives. L'évolution récente, tant du mouvement
des femmes que de la recherche féministe, a mis en lumière les
limites de tout regard unique sur les expériences de vie des femmes
et de toute explication totalisante des causes de leur infériorisation.
Appréhender un objet d'étude depuis des regards multiples plutôt
qu'un seul permet d'en tirer une image plus complète et complexe.
Or, c'est là la meilleure méthode pour étudier les femmes et leurs
expériences, puisque ces dernières s'enracinent dans une histoire et
des rapports sociaux qui ne se satisfont guère d'explications
25QUESTIONNEMENTS FÉMINISTES ET
. MÉTHODOLOGIEDE RECHERCHE
univoques. Une deuxième raison pour laquelle la recherche féministe
tend vers une diversité de méthodes est qu'il n'y a pas une façon de
faire de la recherche féministe, mais des façons d'en faire. Ceci n'a
rien d'étonnant; si l'hétérogénéité bien plus que l'homogénéité
caractérise le monde de la recherche, cela est vrai aussi du féminisme.
Entre autres, le féminisme est traversé par une pléthore d'idées et de
courants, il se préoccupe d'une foule de thématiques, il est animé
d'un large éventail d'analyses et de stratégies, il est habité par des
femmes (parfois des hommes) dont les expériences de vie varient
grandement. Cette diversité inhérente au féminisme (<< aux
féminismes» serait probablement plus juste) teinte les recherches qui
s'en réclament. Il n'y a qu'à feuilleter les revues féministes pour se
rendre compte de la diversité des recherches dont elles publient les
résultats: par exemple, de visées (décrire, classer, expliquer,
comprendre), de sujets (ici, l'imagination des chercheuses féministes
n'a pas de limite I), des méthodes (où se côtoient les démarches
quantitatives et qualitatives, l'étude de cas, la méthode d'enquête et
la méthode expérimentale, etc.), des disciplines représentées (à notre
connaissance, le féminisme a envahi tous les champs disciplinaires,
même les plus conservateurs comme la philosophie, le droit, la
théologie ou les sciences politiques). Qui plus est, cette diversité dans
la production collective des chercheuses féministes se retrouve aussi,
le plus souvent, chez chaque chercheuse, qui diversifiera ses
méthodes d'une recherche à l'autre, voire même à l'intérieur de
chacune de ses études.
La nécessaire flexibilité est une troisième raison pour laquelle
la recherche féministe tend vers une diversité de ses méthodes. La
flexibilité se pose comme une stratégie développée par certaines
féministes pour saisir leur problématique générale de recherche, à
savoir les rapports sociaux de sexe et les expériences de vie des
femmes.3 Que les méthodes des sciences sociales doivent être
adaptées aux recherches féministes n'a rien de surprenant.
Historiquement, les méthodes des sciences sociales ont été définies
et élaborées par les hommes, à l'exclusion des femmes et de leurs
expériences (à l'occasion, les femmes étaient prises en compte
26QUELQUES PRINCIPES DE LA RECHERCHE FÉMINISTE
comme terrain de vérification des théories élaborées à partir de
schèmas d'interprétation masculins, ce qui a souvent conduit à les
poser comme déviantes par rapport à la norme masculine). Reprendre
et appliquer ces constructions aux femmes, non seulement ne permet
pas de saisir adéquate ment ce que sont leurs expériences, mais peut
nourrir certains préjugés à leur endroit qui, au demeurant, auront
statut de vérité car véhiculés par la science. En économie du travail
et de l'emploi, le postulat qui veut que la reconnaissance d'un
passe par sa« marchandisation »a pour conséquence que les
activités non rémunérées ne sont pas considérées comme du
« travail» et non intégrées au Produit intérieur brut (PIB). En
d'autres termes, ceci signifierait que les femmes au foyer ne
travailleraient pas... C'est pourquoi on peut lire dans Portrait
statistique des femmes au Canada (Statistique Canada 1995) que
« [d]ans tous les groupes d'âge, les femmes sont moins actives que
les hommes. » (1995 : 43) Notons également que le féminisme a
franchi depuis relativement peu de temps les portes des universités et,
même encore, il y fait l'objet d'une mise en ghetto intradisciplinaire
et interdisciplinaire (voire même de violences envers des féministes
universitaires et le chilly climate; Osborne 1995), limitant ainsi son
influence au-delà de ses programmes, centres de recherche et
instituts. Aussi, pour sortir les femmes de l'ombre, les féministes
s'appuient sur les méthodes des sciences sociales (ce qui, au
demeurant, donne plus de crédibilité à leurs productions
intelleètuelles...) et les adaptent aux réalités des femmes. C'est cette
démarche qu'empruntent Caroline Andrew (1984) et Yolande Cohen
(1997) : elles revoient les connaissances et les méthodes acquises, la
première en sciences politiques et la seconde en histoire, pour mettre
en relief le rôle des femmes dans l'émergence de l'État-providence au
Canada.
En somme, la recherche féministe se veut plurielle: présente
dans toutes les disciplines des sciences sociales, elle recourt à toutes
les méthodes, ce qui lui permet de couvrir un large champ
d'investigation. Elle est un regard critique delà l'interne.
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