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Qui est Idi Amin Dada ?

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256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 250
EAN13 : 9782296297517
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QUI EST IDI AMIN DADA?

1995 ISBN: 2-7384-2966-1

@ L'Hannattan,

Denis L. KOPA

QUI EST IDI AMIN DADA?

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

« Dans Hitler, Staline et Amin Dada il y a beaucoup de Macbeth. » Jacques Rosner (1980)

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A VANT-PROPOS

L'Afrique de l'Est, pourtant bénie des Dieux par son climat équatorial d'altitude, la beauté vertigineuse de ses montagnes du Nil et de ses Grands Lacs, a été le théâtre et l'enjeu de guerres et de combats incessants, de cruautés inouïes; depuis des siècles: à l'image de l'Homme, l'Enfer au Paradis... Après le passage de Vasco de Gama en 1499, les Africains de la petite île de Zanzibar, proche du Continent, font appel aux sultans d'Oman pour en chasser les Portugais qui l'occupaient. Le premier Sultan de Mascate, Seyyid Said, fixe à Zanzibar sa capitale pour mieux contrôler son hégémonie commerciale sur la côte de l'Afrique de l'Est. Va commencer alors cette période du « commerce zanzibarite » qui durera près d'un siècle. Les marchands arabes et swahilis, au début de leur entreprise, ne connaissaient pas l'existence, dans l'intérieur du continent africain, d'unités politiques assez stables et responsables pour garantir le marché des esclaves et de l'ivoire qu'ils convoitaient. Or ces unités politiques existaient. Au Buganda, sous le règne du Kabaka Semakoriko, qui aurait régné de 1797 à 1814, on chassait déjà l'éléphant dans le nord du pays, à proximité de Bukedi et des régions du nord du Nil. Cet ivoire africain avait la réputation d'être meilleur que celui de l'Inde. Il était de grain plus fin; il ne jaunissait pas rapidement avec l'âge, ne se fendillait ni ne se cassait. A partir de 1828, les richesses fabuleuses en ivoire des royaumes interlacustres furent enfin connues et exploitées. Les caravanes formées à Zanzibar comptaient généralement de 200 à 500 porteurs. Les marchands zanzibarites n'admettaient pas de se déplacer si loin de leur base sans se faire suivre de tout le confort possible. Accompagnés de leurs concubines, de cuisinières et
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d'esclaves de confiance, ils pouvaient braver les désagréments inhérents à une vie itinérante à travers des pays souvent hostiles. A l'époque, il ne fallait pas moins de 80 à 100 jours en effet pour aller de la première étape forcée de Tabora, située entre les deux grands lacs, au lac de Nyanza (aujourd'hui Victoria) ou de Tanganyika. Les «routes» empruntées par les caravanes n'étaient que des pistes de 20 à 30 cm de large, dont le tracé n'était pas fixe. Il fallait traverser des marécages, des rivières au lit vaseux, des ravins profonds, des halliers touffus. Les rivières étaient presque toutes guéables pendant la saison sèche, d'avril-mai à octobre-novembre. Mais il arrivait que ces pistes soient provisoirement fermées par les guerres ou les querelles entre tribus, ce qui obligeait souvent à faire d'énormes détours. Les maladies aussi et les épidémies ont fait des coupes sombres parmi les traitants et leurs gens. Sans compter la malveillance des populations africaines qui ont souvent imposé un lourd tribu - le « hongo » - aux caravanes. Si pourtant les traitants arabes et swahilis ont longtemps préféré la route terrestre à celle des lacs, c'est que le transport par voie d'eau présentait de plus grandes difficultés encore. Les pirogues étaient peu adaptées au transport des marchandises volumineuses, ainsi qu'à celui des traitants eux-mêmes, de leurs suivants et, par la suite, de leurs esclaves. Sans parler des tempêtes soudaines et meurtrières qui se produisaient sur les deux grands lacs. Plusieurs boutres et pirogues ont disparu corps et biens au cours de tempêtes imprévisibles. Mais rien n'arrêtait les marchands zanzibarites. Le commerce de l'ivoire d'abord, celui des esclaves par la suite, à partir de 1828, était trop juteux pour y renoncer. S'il est difficile à évaluer, on sait que dans la seule année de 1859, 320 tonnes d'ivoire ont été vendues à Zanzibar, soit 146666 livres or (la livre or équivalant à 5 dol1ars). Le nombre des esclaves exportés du seul Buganda a été évalué à une moyenne de 2 000 par an jusqu'à 3 000 en 1890. Bien qu'indispensables pour l'exploitation à Zanzibar des plantations de girofliers, de cocotiers, de cannes à sucre, certains n'atteignaient jamais la côte. On les échangeait en route pour de l' ivoire ou pour payer les services de leurs 8

porteurs noirs (<<pagazi »). Les marchands zanzibarites n'avaient donc rien à perdre à écumer la région des grands Lacs. Qu'en était-il pour les royaumes interlacustres qui traitaient avec eux? D'abord, ce fut, sous leur influence, que le troc fut abandonné pour des unités monétaires telles que des perIes de toutes sortes, des fils de laiton. La concurrence commerciale est apparue; des marchés ont été créés, surtout auprès des capitales et des groupes de commerçants spécialisés. Ils ont même introduit des cultures nouvelles: agrumes, tomates, oignons, mangues, goyaves, papayes, grenades, maïs, blé, riz et manioc. Au Buganda, noyau central du futur Ouganda, les habitants privilégiés se sont mis à porter les cotonnades apportées par les traitants et ont adopté la façon de vivre des Zanzibarites. Une amélioration de la vie matérielle qui n'a évidemment profité qu'à une minorité: les monarques, les grands chefs et tous ceux qui fréquentaient le palais royal (le Lubiri). Les petites gens ont continué leur vie traditionnelle sans vraiment prendre conscience des transformations dans les centres urbains. Du point de vue culturel, le swahili est devenu une langue de contact, qui a réussi à pallier l'inconvénient présenté par une profusion de langues vernaculaires. Quant à l'islamisation de la population, relativement faible dans d'autres royaumes, elle a été considérable au Buganda, plus centralisé que les autres mais surtout à cause de l'intérêt que lui ont porté les Kabaka. On a compté qu'en] 875, il y avait environ] 500 Zanzibarites auprès de Mutesa. Ce même Mutesa a été le premier à exiger des traitants des armes et des munitions en échange de l'ivoire et des esclaves, refusant dorénavant toute autre marchandise de traite comme des étoffes et des produits de luxe. Décision aux conséquences imprévisibles et malheureuses pour le commerce des Zanzibarites. Ces armes, en effet, ont contribué à renforcer le pouvoir royal au Bunyoro et au Buganda où l'on a vu apparaître des régiments armés de fusils modernes qui ont constitué de véritables armées de métier. Au Buganda, les régiments du Kabaka Mwanga, successeur de Mutesa, après s'être attaqués aux grands chefs
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traditionnels, s'étaient retournés contre lui et l'avaient déposé (octobre 1888). Et, bien, qu'intervenant indirectement dans les coups d'État et les guerres civiles qui s'ensuivirent, les traitants zanzibarites et musulmans se sont heurtés finalement aux armées des puissances européennes qui, à partir de 1885, s'étaient partagé le bassin du Congo et l'Afrique orientale. Ils ont dû finalement s'incliner, la rage au cœur, dépossédés de ce qu'ils considéraient comme leur appartenant. S'ouvre alors après la période des marchands, celle des explorateurs des missions religieuses et, pour finir, des colonisateurs.

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INTRODUCTION

A la fin du XI Xe siècle, trois grandes puissances occidentales ont cherché dans la région des Grands Lacs à contrôler les principales routes maritimes et à se réserver l'exploitation de nouveaux territoires: l'Allemagne, l'Angleterre et la France. En 1885, une société allemande de colonisation dirigée par le professeur Karl Peters avait acquis des territoires pour le compte de l'Allemagne. Placée sous protectorat allemand en 1891, l'Afrique orientale allemande était devenue pendant la Première Guerre mondiale le théâtre de combats incessants entre Britanniques et Allemands. Le traité de Versailles devait porter un coup fatal aux ambitions coloniales de l'Allemagne vaincue. En vertu de l'article 22 du pacte de la S.D.N., la colonie fut placée sous mandat administré par la Grande-Bretagne. Devenue le Tanganyika (1919), un des fils de colon de ce pays allait devenir le prince célèbre d'une des plus grandes Cours d'Europe. La France, pour sa part, et pour venger la défaite de 1870, avait voulu devancer l'Angleterre sur le haut Nil et envoyé à cet effet le colonel Marchand explorer les cours de l'Oubangui, du Bahr el Ghazal (affluent du Nil blanc) et atteindre Fachoda - aujourd'hui Kodok. Rencontre célèbre avec l'Anglais Kitchener qui l'obligea à évacuer le fort français, mettant fin ainsi aux ambitions françaises dans une région vitale pour les deux pays. Cet échec profondément ressenti en France entraîna l'accord franco-anglais de mars 1899, qui a consacré le renoncement définitif de la France sur le Nil. Pour les Britanniques, la possession de l'Égypte supposait en effet qu'aucune nation hostile ne vînt s'installer tout le long du Nil, le plus long fleuve du monde (6671 km) et en particulier sur le haut Nil. S'étant débarrassé successivement des Allemands et des Français, les Britanniques, en s'appuyant sur les protestants contre les catholiques et sur
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des structures administratives du Buganda, allaient conférer a l'Ouganda la physionomie qu'il devait garder jusqu'à l'Indépendance (Accord Johnston de ] 900). Le pays, de 235886 km2 (la moitié de la France) et d'une douzaine de millions d'habitants, avait été découvert en ] 862 par l'explorateur anglais J.H. Speke et surtout en ] 875 par Stanley. D'abord terrain de chasse pour les Anglais déjà implantés au Kenya, il ne devint officiellement un protectorat qu'en avril ]894. Ma]gré le handicap d'être un pays encJavé à plus de ] 000 km de l'Océan Indien, son relief harmonieux - un plateau central de 850 à 1 350 m d'altitude - et son climat équatorial d'altitude lui donnent une originalité qui le distingue de ses deux voisins de ]a communauté est-africaine, le Kenya et la Tanzanie (ex-Tanganyika). Trois pays groupés autour de ce lac fabuleux, le plus vaste d'Afrique (83 000 km2), le Lac Victoria. Une sorte de mer intérieure qui n'est pourtant qu'une «pellicule d'eau» avec sa profondeur maximale de 80 mètres, mais qui donne à l'Ouganda une étrange poésie. Un mélange de Paradis perdu, fait d'angoisse et d'espérance, de somptueuse tragédie. C'est ce pays, déjà chargé d'histoire, que va conquérir, diriger, écraser de tout son poids de chair, de cruauté à la fois joviale et impensable, un homme aussi troublant qu'ldi Amin Dada.

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PREMIÈRE PARTIE
LA PRISE DE POUVOIR

I. LA CHUTE DU KABAKA, LE ROI DU BOUGANDA

- Kabaka Yekka ! - Kabaka Yekka (vive le Kabaka)
La rumeur monte, tumultueuse, dans la ville où les partisans de Sir Edward Mutesa II, Kabaka du Bouganda, ont dressé des barricades dans toutes les rues conduisant au Palais. Des pavés et des poteaux télégraphiques ont été arrachés pour s'opposer à la marche des troupes fidèles au «Petit Homme », le Premier ministre Milton Obote, qui veut en finir avec l'indépendance des Bagandais. On est le 22 mai 1966. Obote vient en effet de décider l'arrestation des principaux chefs royalistes qui avaient osé lui demander le transfert du gouvernement central en dehors de Kampala! Il réunit ce même jour ses principaux collaborateurs dans son « Lodge» de Nagassero. La guerre au Kabaka est décidée à l'unanimité. Le commandement des opérations militaires, sur l'insistance d'Obote, est confié à l'adjoint du chef d'Étatmajor, trop impliqué dans la famille royale, un certain Idi Amin Dada !...

***
Les hommes du Kabaka, prévenus pendant la nuit de l'offensive gouvernementale, se sont regroupés à l'intérieur du Palais qui est une sorte de village fortifié à l'intérieur de murs hauts de six mètres et qui abritent plusieurs bâtiments séparés, des résidences privées, jusqu'à une école et même une piste d'atterrissage...
- Kabaka Yekka ! - Kabaka Yekka... (vive le Roi !)

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La résistance se prolonge de façon inattendue. Les Bagandais pourtant ne disposent que d'armes datant de l'époque où l'on faisait le coup de feu contre l'Anglais. Le

Kabaka lui-même riposte inlassablement à ses assaillants avec
un antique fusil à répétition. Cette résistance a le don d'enflammer l'ardeur guerrière du grand gaillard qu'est Idi Amin. Pistolet au poing, il hurle des ordres, tire en l'air comme un forcené, conduit ses hommes à l'assaut dans l'espoir de mettre la main sur le Kabaka, comme on le lui a ordonné. Vers trois heures de l'après-midi, néanmoins, il perd patience, prend sa jeep découverte et fonce au Lodge présidentiel, armé d'un fusil long de 122 mm. Obote le reçoit immédiatement. - Your Excellency, les affaires traînent. Il faut m'autoriser à bombarder le Palais. Sinon, nous n'arriverons jamais à faire céder le Kabaka. Ils sont coriaces, vous savez, ces Bagandais.. . Le petit homme à la tignasse d'intellectuel reste songeur. Il aurait souhaité que le « Roi Freddy» capitule tout de suite, sans effusion de sang. Amin l'effraie un peu, tant il est énorme et visiblement heureux de la bataille. Il y a longtemps, il est vrai, qu'il n'a pas déchaîné tant de tempête avec les armes et il brûle de repartir à l'assaut du Palais de Mutesa. Tout ce qui sommeillait en lui de ses tendances meurtrières se réveille, et cela fait peur au président Obote, qui essaie de tergiverser.

- Écoutez Amin, essayez d'éviter ce bombardement. Je ne veux pas de boucherie. Si les Bagandais sont massacrés, nous aurons tous les fidèles du Kabaka contre nous. - Your Excellency, interrompt Amin, il n'y a pas d'autre solution! Si nous ne faisons pas une brèche dans les murs du Palais, nous ne pourrons jamais y pénétrer. Ils sont bien armés, les bougres, et ils nous tuent comme des antilopes... Il faut en finir pour de bon.
Le Président contemple cet homme si rustre et si intrépide, qui le domine de près d'un mètre et qui remplit tout son

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bureau de sa pétulance et de son ardeur guerrière. Il sent bien qu'il faudra céder. - Bon, je vous autorise à bombarder, mais seulement pour en terminer plus vite. Rendez-moi compte en fin d' aprèsmidi. Je vous attends. Amin repart dans sa jeep et retourne à Mengo. Peu après, on entend deux grandes explosions. Les obus ont fait de larges brèches dans les murs de la résidence principale du Kabaka. La fumée envahit tout le champ de bataille... C'est alors que se produit l'inespéré, qui a fait croire à certains témoins, même des Blancs, à la réalité de la magie noire. Un grand banc de nuages mauves avançait lentement depuis le début de l'après-midi au-dessus des collines vertes de Mengo et de Rubaga. Le tonnerre avait grondé par intermittences et des éclairs en jaillissaient qui illuminaient la terre rouge devant le Palais. Puis le vent s'était levé; soudain tout avait disparu derrière un rideau de pluie rageuse. Le combat avait aussitôt cessé. La tornade passe et les troupes régulières repartent à l'assaut et pénètrent enfin dans le Palais. Mais de Kabaka, point! On cherche partout, dans l'espoir de le voir caché dans une des innombrables pièces de sa résidence principale, mais sans succès. Amin, vers cinq heures, retourne au Lodge où l'attend Obote. Il ne ramène pas le Roi Freddy comme il se l'était promis mais seulement quelques trophées royaux: chapeaux, fanions, couronnes, vêtements de cérémonie. Le Président qui cache mal sa déception, se demande bien comment a pu faire le Kabaka. Mais il faut se rendre à l'évidence: le Palais a bien été pris d'assaut, mais le Roi s'est volatilisé.

***
Le Buganda était le plus grand des mini-royaumes que les Anglais avaient en 1962, regroupés sous le nom de République Fédérale d'Ouganda. Kabaka-Mutesa Il, le Roi, avait trouvé tout naturel que le titre de Président du Nouvel État lui échût et ses fidèles s'étaient regroupés en un parti,
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«Le Kabaka Yekka» (Vive le Kabaka) qui avait créé un parlement régional indépendant. Cela ne l'avait pas empêché de cultiver les traditions féodales archaïques, même après l'époque coloniale. Pour ses deux millions de sujets, il était leur roi dieu; on ne pouvait l'approcher qu'à genoux. La circulation devait s'interrompre quand dans sa Rolls Royce, il traversait Kampala, à la fois capitale de l'Ouganda et de l'actuelle province du Buganda. Comme le prescrivait la coutume, il tenait à ce que les veuves de ses prédécesseurs gardent « les feux des ancêtres» dans les immenses maisons des morts, situées à l'entrée de la ville. Bien qu'ayant pris un goût immodéré, lors de ses études à Cambridge, pour les boissons alcoolisées, on ne lui en tenait pas trop rigueur. Sauf, bien sûr, Leslie Brown, l'évêque anglican de Kampala qui, lorsqu'il le voyait arriver au premier office du dimanche, ou aux cérémonies solennelles des jours de fête, avec une haleine empestant le whisky, et tenant à peine sur ses jambes, s'obstinait à le morigéner sans succès. Mutesa II n'en adorait pas moins la présence des femmes, blanches ou noires, qui se pressaient à ses réceptions somptueuses, souvent légères. Surtout lorsque pour amuser ces dames en gaieté, il jetait aux requins de sa grande piscine bleue tous ceux qui osaient l'encombrer. Le Kabaka, dont les pouvoirs étaient de plus en plus restreints, se rattrapait sur les intrigues dont il raffolait. Surtout lorsqu'on lui laissa espérer la chute de ce «petit homme» qu'était pour lui Milton Obote. Les dieux en ont décidé autrement.

***
Mutesa II avait bien profité en effet de la tornade miraculeuse et de l'interruption momentanée des combats pour s'échapper par une porte dérobée et se réfugier dans une maison voisine. De là, il était passé clandestinement au Burundi puis à Londres où il vécut en exil jusqu'à sa mort en novembre 1966. Mais pour ses fidèles, l'esprit vengeur du Kabaka mort continue à hanter la vie politique ougandaise. Pour Milton Obote, la victoire est donc incomplète. Mais victoire tout de même puisque pour remplacer le Kabaka en 18

fuite, il devient automatiquement le Président de la République d'Ouganda. Quant à Idi Amin, l'artisan de cette demi-victoire, il devient le chef de l'Armée ougandaise et le favori incontesté du nouveau Président qui pense n'avoir rien à craindre de ce militaire, à peu près illettré, qui ne montre aucune ambition politique. Beaucoup plus inquiétants pour Obote sont ces jeunes officiers formés dans les écoles de Grande-Bretagne et d'Israël... C'est donc sur Amin que Milton Obote va désormais se reposer pour prévenir tout péril de ce côté-là. Pendant les mois qui suivent la fuite du Kabaka, il va charger le nouveau chef de l'armée de missions d'inspection dans tout le pays. Partout où une opposition semble vouloir se déclarer, Amin est envoyé avec la troupe, dans le but déclaré de «reconnaître la carte du pays» (map reading exercises). En fait, il s'agit de mater toute tentative de rébellion au nouveau régime. C'est ainsi qu'au fil des mois, l'Ouganda, de démQcratie pacifique qu'il était, est devenu une sorte de dictature larvée. Le départ du Kabaka, le Bouganda maîtrisé par la force, il n'y avait plus en effet de possibilité de majorité parlementaire pour Obote. Des centaines de personnalités sont emprisonnées sans jugement. Parmi elles, l'ancien commandant en chef de l'armée, Shaban Opolot. Des listes de détenus politiques sont publiées, comme la loi l'exige, dans l'hebdomadaire Uganda Gazette. Bien souvent, on peut y dénombrer dans le même numéro jusqu'à une centaine de noms. Les «Services Généraux» de la Sûreté, recrutés parmi les Langi, s'organisent et recherchent activement tous les suspects. Voilà déjà en filigrane le système de gouvernement par la peur et la menace qu'adoptera le futur dictateur. N'est-il pas ironique de constater qu'un homme aussi illettré qu'Amin ait pu recevoir un tel héritage d'un homme comme Milton Obote, élevé et formé dans les plus pures traditions démocratiques?

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L'HOMME

II. AMIN: TEL QU'EN LUI-MÊME

Quand il accède à la fonction suprême à la tête de l'armée ougandaise, Idi Amin a un peu plus de quarante ans. Il est né en 1924, peut-être en 1925, dans le Comté de Koboko, à quarante-sept kilomètres de la vil1e d'Arua, capitale des provinces situées dans le West-Nile. Son père appartient à la petite tribu des Kakwa, mais il semble bien avoir vécu plutôt dans le Soudan méridional qu'en Ouganda. Les Ougandais considèrent d'ailleurs que toutes les terres situées à l'ouest du Nil blanc ne font pas réellement partie de leur pays, mais plutôt du Soudan ou du Zaïre, avec qui les frontières aussi bien du point de vue des paysages que des ethnies sont plus que floues et indécises. Le petit Idi est de ces petits garçons aux pieds pourtant endurcis, qui courent d'ombre en ombre pour échapper à la brûlure du sol. L'herbe qui craque sous les pas comme après un incendie, et qui même sur les sommets est toute jaunie. Le soleil qui se déverse des hauteurs d'un ciel impitoyable. Le bétail qui erre, maigre et hagard, au bord des ruisseaux presque toujours à sec. Les gens qui vivent dans ces contrées sont rudes et cruels. Réputés pour leur goût du sang et des sacrifices humains. Tous les Ougandais, à tort ou à raison, les méprisent parce qu'ils sont il1ettrés. Les musulmans, en occupant ces régions reculées, n'ont pas disposé en effet, comme les chrétiens, de missionnaires susceptibles de leur fournir des écoles. A dix-huit ans, pesant déjà cent kilos, Amin a fréquenté pendant quatre ans une école à classe unique dans la petite ville d'Arua. Sans succès apparent. Ne sachant ni lire ni écrire, il écorchait quelque peu la langue Kisuahali. Mais il avait appris à garder les chèvres. Sa mère, vite abandonnée par son mari, dont on ne sait pas grand' chose, vivait - dit-on - des recettes de sa sorcellerie et des aumônes que lui glissaient ses amants. S'étant installée finalement dans le 21

quartier « nubien », à une quarantaine de kilomètres de Jinja, près du lac Victoria, elle s'était mise à suivre les garnisons. ldi, qui l'accompagnait, vendait des biscuits sucrés sur les marchés pour se faire un peu d'argent. Engagé comme plongeur dans le régiment anglais des «King' s African Rifles », puis comme mitron, il se fait remarquer par les officiers britanniques qui le font entrer dans le service actif. Même si, selon son camarade de longue date, Ian Grahame, il n'était doté que d'un nombre restreint de cellules grises, il plaisait à ses supérieurs pour son esprit sportif et ses qualités de commandement. L'ex-Général Sir Richard Goodwin raconte que lorsqu'il rencontrait le sergent Amin, il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. C'était, ajoutait-il, « le type même du bon officier plein d'avenir, un soldat grand, droit, aimable, qui avait toujours le sourire aux lèvres ». De son côté, Amin affichait pour les Anglais une vénération quasi fanatique. Il honorait comme des objets de piété les insignes militaires britanniques, l'uniforme, l'Union Jack. Il était le seul joueur noir du «Nile Rugby Club» ; on l'emmenait parce que ce « colosse noir» était craint et déjà célèbre. Jouer avec Amin c'était gagner et, à lui seul, il remplaçait trois attaquants blancs. Mais après le match, quand les officiers et sous-officiers anglais fêtaient la victoire, il était obligé de rester dehors dans la voiture. L'harmonie raciale tolérée et même recherchée sur le terrain de rugby n'était plus de mise dans le Club House. Amin semble avoir supporté cette discrimination avec une apparente placidité, mais il ne l'a sans doute jamais oubliée. Ian Grahame se s'est guère étonné que, par la suite, le Président Amin Dada ait trouvé un plaisir presque enfantin à faire enrager les sujets de sa Gracieuse Majesté; à faire rire à leurs dépens, par ses farces et ses pitreries ou à faire peur par sa cruauté. C'est durant la guerre contre les rebelles «Mau-Mau », qui répandirent au Kenya une terreur sanglante au milieu des années cinquante, qu'Amin apprit auprès des officiers anglais qu'en cas de doute, il fallait tirer d'abord et poser des questions ensuite. Il apprit à tuer sans faire de bruit, au couteau. On lui montra comment faire parler les prisonniers obstinés, en leur enfonçant des cure-dents sous les ongles. 22

Huit années de guerre civile au Kenya ont marqué d'une manière indélébile la notion des valeurs morales d'Amin Dada. L'escalade des cruautés amena chez lui une liquidation des valeurs. Les colonisateurs, malgré leur degré de civilisation considérablement supérieur, n'avaient rien à envier à leurs adversaires animistes en matière de brutalité. Le Captain G.S.L. Griffith, par exemple, en tant que chef de compagnie d'une unité des «King African Rifles », avait ordonné à ses soldats «d'abattre des hommes à volonté, à condition qu'ils soient noirs ». I D'autres témoignages sur cette période démente de la chasse aux Mau-Mau, malgré les effets de la solidarité militaire, on sait que des centaines de rebelles sont morts des suites de sous-alimentation délibérée et de traitements innommables. L'horreur bien sûr était des deux côtés. Ce qui compte, c'est cette atmosphère impitoyable qu'a vécu le jeune soldat Idi Amin et qui lui a donné les impulsions qui ont orienté sa future carrière. On ne peut pas rendre les colonialistes britanniques responsables de toutes les horreurs commises bien plus tard sous le règne d'Amin. Mais seulement dire que le germe de la brutalité devait déjà sommeiller dans sa tête de Kakwa lorsqu'il rejoignit les « Rifles ». Et que les Anglais ont fourni le terrain fécond sur lequel il a pu s'épanouir. Durant la révolte des Mau-Mau, son unité avait été momentanément transférée du Kenya dans le nord de l'Ouganda. Les Kamarajons, ces «nudistes» obstinés, comme les Massaï du Kenya, volaient les troupeaux et ce faisant, menaçaient la paix à la frontière du Soudan. De par ses origines plutôt floues entre ce pays et le nord de l'Ouganda, le gouverneur britannique avait cru bon de confier à Amin Dada le soin de « pacifier» cette région. Les résultats avaient dépassé ses espérances. Sous la houlette de ce géant à la fois si frustre intellectuellement, mais efficace, on n'avait jamais découvert autant d'armes cachées et de bovins volés que lui! Ses méthodes, bien sûr, n'étaient pas tout à fait en accord avec la tradition juridique des Britanniques. Amin, conformément à ce que lui avaient appris ses maîtres blancs qu'il vénérait, a imaginé une
1. Éric Wiedeman, Amin Dada, Ch. Denu, 1976, pp. 55-57. 23

tactique très efficace. Encerclant avec ses Askaris les Manyattas, petits hameaux constitués de trois ou quatre huttes, il oblige les présumés voleurs à se mettre en file indienne, nus bien sûr puisqu'ils le sont déjà, et à poser leur long pénis sur une grosse pierre plate. Tout ce qu'il veut savoir, c'est où se cachent les armes et les bêtes qu'ils ont volées. C'est pourtant bien simple. Mais il y en a toujours qui font les malins et qui prétendent ne pas très bien comprendre ce qu'on leur demande. Alors là, Amin n'hésite pas. Vlan! un grand coup de panga bien affûté sur le pénis. Du sang qui gicle partout. Après ce spectacle, ceux qui suivent ont compris. Ils font bien attention de répondre convenablement à ce que leur demande ce « bon» géant qui, tout en souriant si jovialement, n'a pas l'air de plaisanter avec la « Loi» ! Un soir, il ramène à l'État-major un grand sac et l'ouvre tout fier devant ses supérieurs blancs, éberlués. Devant eux s'étalent pêle-mêle avec des lances, des épées et des massues, quelques pénis coupés du plus macabre effet. Les Anglais cette fois n'admettent pas ce genre de plaisanterie. D'autant moins que d'autres détails rapportés par des nomades sur les razzias d'Amin ont transpiré jusqu'à la police de Nairobi. Sir Éric Griffith-Jones, Gouverneur du Kenya, exige de faire passer Idi Amin devant un tribunal militaire. Sir Walter Gault, Gouverneur de l'Ouganda, s'y oppose, pour des raisons d'opportunité et sur les conseils de Milton Obote, qui fait valoir qu'on ne peut décemment pas condamner un officier noir à la veille de l'Indépendance! Obote dans ses Mémoires d'exil, avouera que «les souffrances de l'Ouganda remontent en partie au conseil que j'avais donné en son temps a Sir Walter». A l'armée, Amin apprend à se faire obéir, le swahili aussi et un peu d'anglais. Mais c'est encore en baragouinant du mauvais arabe qu'il se débrouille le mieux pour s'exprimer. Il a toujours de la peine à écrire et à lire, ce qui expliquera plus tard cette sorte de répugnance à mettre par écrit ses instructions ou à lire ses discours. C'est pourtant dans cette même période de sa vie qu'il fait la connaissance de son futur ministre et secrétaire particulier, Henry Kyemba. Ce dernier, un Busoga, fils de magistrat, a fait des études universitaires et ne partage
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absolument pas les mêmes préoccupations qu'Amin, ce marginal de quinze ans son aîné. On ne peut imaginer hommes plus différents, par la taille d'abord, puis le tempérament, l'éducation et la formation. Kyemba est un homme frêle et réservé, presque timide. C'est un médecin honnête et scrupuleux. Amin, ce géant débonnaire et truculent, fait presque peur bien qu'on ne lui connaisse pas encore les instincts sanguinaires qu'il montrera par la suite. Au contact d'un homme aussi bien élevé que Kyemba, Amin a-t-il conscience de ses propres manques culturels et intellectuels? A-t-il connu les premières affres de ce phénoménal complexe d'infériorité qu'il développera plus tard vis-à-vis des universitaires et dont il essaiera de se débarrasser en persécutant les professeurs et les étudiants de la fameuse Université de Makere ? Nul ne le saura jamais. Mais c'est peut-être en fréquentant ce «beau-frère» tranquille que le sergent Amin a pour la première fois conçu de l'envie ou le regret de se trouver aussi fruste et inculte, car ce sont les femmes qui rapprochent les deux hommes. Ils se rencontrent en effet chez Monsieur Kibedi, le maître d'école de Busesa. L'une des filles de ce dernier, Mary, s'attache au frère de Kyemba, Kisajja. L'autre fille, Malyamu, est attirée par Amin lui-même et deviendra sa première femme. II est d'ailleurs surprenant qu'un simple sergent, Kakwa musulman de surcroît, ait pu être introduit dans une famille de maître d'école. A cette époque en effet, l'armée n'a pas encore le prestige ni la considération qu'elle aura plus tard dans la société ougandaise. L'ambiguïté du personnage, son côté bon géant débonnaire font qu'Amin fait en effet illusion. Les officiers anglais ont pu constater le résultat positif de ses sadiques exploits et on a toujours passé l'éponge: le Palais du Kabaka a été pris, les voleurs de bestiaux ont cessé leurs rapines. Au nom de l'efficacité, les autorités blanches ou noires pardonnent les excès d'Amin qui va en conclure qu'il peut impunément continuer à tuer ou à mutiler. Le 19 décembre 1969, dans la soirée, trois ans après la grande crise de 1966 qui a rapproché momentanément le Président Obote de son chef d'État-major, se tient une réunion de l'U.P.c. (Uganda People's Congress) dans Ie Kampala Hall. A la sortie, dans la nuit, des coups de feu sont 25