Raymond Guérin: une écriture de la dérision

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296324091
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RAYMOND Une écriture

GUÉRIN de la dérision

Collection Critiques Littéraires dirigée par Gérard da Silva Dernières parutions: NGANDU NAKASHAMA P., Le livre littéraire, 1995. GOUNONGBÉ A, La toile de soi, 1995. BOURKIS R., Tahar Ben Jelloun, la poussière d'or et laface masquée, 1995. BARGENDA A, La poésie d'Anna de Noailles, 1995. LAURETIE P. et RUPRECHT H.-G. (eds), Poétiques et imaginaires. Francopolyphonie littéraire des Amériques, 1995. KAZI- TANI N .-A, Roman africain de langue française au carrefour de l'écrit et de l'oral (Afrique noire et Maghreb), 1995. BELLO Mohaman, L'aliénation dans Le pacte de sang de Pius Ngandu Nkashama, 1995. JUKPOR Ben K'Anene, Etude sur la satire dans le théâtre ouest-africain francophone, 1995. BLACHERE J-c., Les totems d'André Breton. Surréalisme et primitivisme littéraire, 1996. CHARD-HUTCHINSON M., Regards sur la fiction brève de Cynthia Ozick, 1996. ELBAZ R., Tahar Ben Jelloun ou l'inassouvissement du désir narratif, 1996. GAFAITI Hafid, Lesfemmes dans le roman algérien, 1996. CAZENA VE Odile, Femmes rebelles Naissance d'un nouveau roman africain au féminin, 1996 CURATOLO Bruno (textes réunis par), Le chant de Minerve, Les écrivains et leurs lectures philosophiques, 1996. CHIKHI Beida, Maghreb en textes. Écritures, histoire, savoirs et symboliques, 1996. CORZANI Jack, Saint-John Perse, les années deformation, 1996. LEONI Margherita, Stendhal, la peinture à l'oeuvre, 1996. LARZUL Sylvette, Les traductions françaises des Mille et une nuits, 1996. DEVÉSA Jean-Michel, Sony Labou Tansi Ecrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, 1996 DURAND J.-F. & PEGUY -SENGHOR (sous la direction de), La parole et la monde, 1996. LEQUINLucie & VERTHUY Maïr (sous la direction de), Multi-culture, multi-écriture. La voix migrante au féminin en France et au Canada, 1996. PLOUVIER, Paule & VENTRES QUE Renée (sous la direction de), Itinéraires de Salah Stétié. Anthologie, textes récents, oeuvres inédites: Etudes-Hommages, 1996. GALLIMORE, RANGISA Béatrice, L'oeuvre romanesque de Jean-Marie Adiatti.

Collection Critiques littéraires

Bruno

Curatolo

RAYMOND

GUÉRIN

Une écriture de la dérision

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Smnt-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@L'Harmallan, 1996 ISBN: 2-7384-4535-7

Le présent ouvrage est une version très abrégée d'une thèse de doctorat soutenue en Sorbonne à l'automne 1990. Nous voudrions renouveler nos remerciements à Monsieur Maurice Rieuneau, Professeur émérite de l'Université Stendhal-Grenoble III, qui nous a fait découvrir l' œuvre de Raymond Guérin et à Monsieur Jean-Yves Tadié, Professeur à l'Université de la Sorbonne-Paris W, qui a dirigé nos travaux.

Raymond Guérin est né à Paris le 2 août 1905 d'une mère bordelaise et d'un père poitevin qui tenait la gérance d'une grande brasserie du côté de Montparnasse; d'abord élève au lycée Voltaire, puis étudiant à la Faculté de Poitiers, il reçoit une formation scientifique et rien ne paraît l'incliner vers la littérature. Les passions de sa prime jeunesse, comme le rugby ou la tauromachie, devaient cependant nourrir l'imaginaire de ses romans, L'Apprenti et Parmi tant d'autres feux... surtout, dans lesquels ce goût pour la pratique ou le spectacle de l' engagement physique violent entre dans la personnalité de Monsieur Hermès. C'est autour de sa vingtième année que Guérin découvre le théâtre, devient un lecteur boulimique, s'essaye à l'écriture en fondant - en 1927 - La Revue libre à laquelle collaborent, entre autres, Samuel Clerc, Maurice Fombeure, Louis Émié ou Jacques Lemarchand. Installé à Bordeaux, où son père a ouvert un cabinet d'assu-

rances, il concilie deux activités: l'une -

que la

guerre interrompra momentanément - consacrée à l'affaire paternelle, l'autre - dont la mort seule aura raison - vouée à la littérature. Bénéficiant de revenus confortables, Guérin s'est voulu un écrivain indépendant vis-à-vis des éditeurs, des cénacles parisiens, des caprices de la mode et des engouements du public: ce choix, sans l'expliquer entièrement, ne compte pas pour rien dans l'insuccès renconn:é par l'œuvre. A la fois victime des préjugés de son milieu, cette bourgeoisie bordelaise évoquée par son aîné 9

Une écriture de la dérision Mauriac, et de ses complexes d'autodidacte, Guérin fait ses "gammes" pendant une dizaine d'années et publie, à trente ans, son premier roman, Zobain, chez Gallimard. Ses parrains sont Jean Grenier, Marcel Arland et Jean Paulhan, l'ouvrage est bien accueilli, toutes les conditions semblaient, en somme, réunies pour favoriser une carrière d'auteur provincial fort tranquille. Seulement Guérin devait s'avérer I'homme des ruptures, subies ou volontaires. Il y eut, en premier lieu, la guerre et la captivité en Allemagne pendant cinq ans: en tant que sous-officier, et conformément à la Convention de Genève, il refusa le travail en kommando, subissant ainsi les privations et les humiliations infligées aux "réfractaires". Et réfractaire, il le devint au sens moral du terme, tournant en dérision toute autorité, toute valeur consacrée, toute forme d'idéal factice dans ces milliers de pages écrites au stalag et dont allait naître l'essentiel de son œuvre. Une autre rupture, plus pertinente sur le plan littéraire, vient du dessein que Guérin forge par son écriture: se faire l'artisan d'une poétique de la disparate, changer de ton et de style d'un ouvrage à l'autre, créer incessamment la surprise. De fait, dès 1941, Quand vient la fin, le second roman, marquait un net contraste avec Zobain et, après la guerre, de 1946 à 1953, en une dizaine de titres, devait être adopté un parti pris caméléonesque : précipiter le lecteur d'un registre soutenu à un registre insoutenable, du lyrisme exalté à l'atroce réalisme, de l'émotion la plus délicate au grotesque le plus appuyé. Entonnée le plus souvent au sein d'un même ouvrage, cette polyphonie n'a pas manqué de dérouter critique et public, trop habitués aux factures homogènes, trop frileux également sou~ le souffle d'un cynisme ouvertement proclamé. Epris d'authenticité,Guérin a fustigé ses contemporains, traqué toutes les compromissions, crevé toutes les baudruches, sans égard aucun pour la bienséance. «Entré en indignation comme d'autres entrent en 10

Ouverture religion», disait de lui Henri Amouroux -l'auteur de L'Apprenti a choqué, voire scandalisé, mais peut-être moins, au fond, par ses romans que par ses articles: pour s'en convaincre, il suffit de mesurer l'audience des Poulpes, vendu à 1500 exemplaires alors qu'il s'agit là du chef-d'œuvre incontestable de l'écrivain, par lequel lui-même entendait être reconnu «comme un des plus grands romanciers de ce siècle» - c'est, du moins, ce qu'il aurait déclaré à Gaston Gallimard en lui remettant son manuscrit. En revanche, les milieux littéraires ont encore en mémoire les chroniques de La Parisienne! dirigée par Jacques Laurent, où d'octobre 1953 à juillet 1954, Guérin a rossé d'importance «amis et

-

pas amis», gloires consacrées ou soudaines d'Aragon à Nimier -, allant jusqu'à s'en prendre aux bonnes fées d'autrefois, Arland, Paulhan. .. Cette ultime rupture, il est toujours possible de l'interpréter comme la rage rancunière d'un créateur incompris, confiant à Maurice Toesca dans une lettre du 19 décembre 1954, sa vocation «au silence qui devrait être la loi suprême de tout artiste»2 ; bien sûr, l'amertume, le dépit peuvent se lire comme le désespoir d'un homme condamné par la maladie: ainsi nous ont dit le comprendre Dora et Maurice Sarthou, ses amis. Mais nous aimerions surtout voir en Raymond Guérin un misanthrope humaniste, un écorché vifà la peau dure, cherchant inlassablement à corriger chez ses semblables les défauts qu'il savait être les siens. Tout son art tient du paradoxe, son éthique de la contradiction: orgueil et humilité, sobriété et foisonnement, préciosité et argotisme, plénitude et vanité élaborent l'œuvre, anéantissent l'être. Raymond Guérin est mort à cinquante ans, le 12 septembre 1955, des suites d'une pleurésie et
1 Voir notre édition d'un choix de ces articles, Le Dilettante, 1996. 2 Le Pus de la plaie, p. 18.

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Une écriture de la dérision même si, dans son acharnement à tirer matière de l'expérience, il n'a Pt},comme il l'espérait, ajouter un quatrième tome à l'Ebauche d'une Mythologie de la Réalité, il vit entièrement dans l'œuvre achevée, une œuvre qui répond admirablement à la définition que donne Nietzsche dans Ecce homo: «Le cynisme est ce qui peut être atteint de plus haut sur terre; il faut, pour le conquérir, les poings les plus hardis et les doigts les plus délicats.»3

3 Cité en exergue par Michel Onfray, Cynismes, rééd. Le Livre de Poche, "Biblio-Essais", 1994. 12

Le manteau

d'Arlequin

Dans L'Apprenti, Monsieur Hermès fait de ses sorties au théâtre l'une de ses plus consolantes distractions et exerce sa plume d'auteur en herbe en composant un drame, La Joie du cœur; à l'instar de son héros, Raymond Guérin aimait les tréteaux, se rendait souvent au spectacle, soit à Bordeaux, soit à Paris et, pour Empédocle, pièce publiée en 1950, il s'est essayé au registre dramaJique. Cette "tragédie", habillant à l'antique, comme Electre ou Les Mouches, des préoccupations contemporaines, Guérin avait dû sentir qu'elle ne révélait pas le meilleur de son talent et il ne la fit jamais représenter. C'est bien plutôt dans son inspiration romanesque que se manifestent de façon significative les emblèmes et les sortilèges du théâtre, au trav,ers des procédés, des symboles et des personnages. Evoquant le style de La Main passe, Guérin écrit à Maurice Toesca : «il faut des dons d'agilité et d'arlequinerie qui sont tout à fait dans ma nature.»1 ; et, dans Un Romancier dit son mot, il s'interroge sur les possibilités d'un «art à la fois réaliste et idéaliste [...] n'hésitant pas (dût-il, à la rigueur, décourager les lecteurs trop bien habitués aux ouvrages d'une seule veine, d'un seul ton ou d'une seule sensibilité) à juxtaposer les éclats les plus disparates. Ce serait enfin, pour ce romancier protée, l'occasion tant attendue de revêtir la tunique de l'Arlequin et de se glisser froidement dans la peau du caméléon.» (p. 110).
1 Le Pus de la plaie, p. 15.

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Une écriture de la dérision Le bouffon bariolé et masqué, le dieu et l'animal de toutes les métamorphoses, voilà un «jeu de rolles» que Guérin, connaissant son Montaigne par cœur, s'est plu à mettre en scène afin d'inventer une esthétique singulière. L'un et le multiple La seule recension des ouvrages publiés ou annoncés fait apparaître un art de la disparate, directement hérité de la meilleure tradition baroque. En effet, telle qu'elle se présente dans les volumes publiés chez Gallimard, l'œuvre laisse deviner une double volonté: d'une part, répartir la production en trois grandes rubriques - "Confessions", "Fictions", "Mythes" -, de l'autre, indiquer sous chacune d'elles et à côté d'ouvrages déjà édités un certain nombre de titres à venir, soit sans mention particulière, soit suivis des formules consacrées "à paraître" ou "en préparation". La lecture de ces catalogues, pour moitié "fictifs", n'est pas sans intérêt dès lors qu'ils révèlent un souci d'organiser la mouvante diversité ou bien des sujets d'inspiration restés lettre morte, peut-être parce qu'ils n'étaient que de vagues projets, peut-être parce que la maladie qui a emporté l'écrivain en a empêché le développement. En manière d'exemple, dans les "Confessions" figure dès 1945 l'annonce du Temps de la sottise, devenant en 1946 et jusqu'en 1953 La Sottise du temps: si cet intitulé renvoie bien aux carnets de captivité dont une grande partie évoque la débâcle et dont il n'est pas exclu de penser que Guérin souhaitait en tirer un roman indépendant des Poulpes, l'on s'étonnera de ne pas le trouver dans les "Fictions" ; de même, en 1953 et 1955 - trois mois après la mort de l'écrivain! - sont signalés dans les "Confessions" Madame Mère, dans les "Mythes" Hermès B,lues qui font tous deux écho aux personnages de l'Ebauche alors que, pour celle-ci, sont prévus de 1945 à 1953 16

Le manteau d'Arlequin cinq tomes, les trois que nous connaissons (sous des titres et un ordre invariables) complétés par IV -Je est un autre et V-Explication orphique du Moi, changés à partir de 1946 en IV - Il s'agit d'un autre et V - Où l'auteur s' explique, titres que nous aurions plus volontiers recensés au nombre des "Confessions"; d'autant plus que leur matière, selon toute probabilité, a dû inspirer respectivement La Main passe et Un Romancier dit son mot, ouvrages donnés par Guérin à d'autres éditeurs sans qu'il modifie ses intentions auprès de Gallimard. La cohérence de la répartition en trois volets distincts fait donc problème, surtout lorsqu'il s'agit d'œuvres non abouties, encore que le classement de La Confession de Diogène en "Mythes", eux-mêmes séparés de la Mythologie contribue. à brouiller un peu plus les cartes. En fait, tout se passe comme si l'auteur avait voulu prévenir le lecteur des travestissements que son talent était capable d'emprunter et il est fort dommage que Les Arlequins, "mythe" constamment annoncé de 1945 à 1955, n'ait jamais vu le jour. Le possible glissement des titres d'une rubrique à l'autre ne doit pas poUf autant éluder la question du classement: des "Confessions", supposant un caractère franchement autobiographique, en passant par les "fictions" pour aboutir aux "Mythes", l'éloignement par rapport à la réalité suit une apparente progression; toutefois le cycle qui constitue à lui seul les "fictions" réunit, dans son titre général, "mythologie" et "réalité". . . Alors que le manuscrit de L'Apprenti est entre les mains de Jean Paulhan, Guérin s'inquiète auprès de ce dernier: «Ai-je enfin réussi à sortir du réalisme où certains voulaient me maintenir stupidement ?» (Lettre du 24 janvier 1943)2. La formulation ne manque pas d'ambiguïté

puisque la facture réaliste de Quand vient lafin - où
2 Grandes Largeurs, nOll, été 1985, p. 90. 17

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