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REGARDS SUR LES LITTERATURES COLONIALES

De
367 pages
Ce deuxième tome s'articule autour d'une triple problématique : le problème de l'altérité dans le roman colonial, les expériences d'"inculturation " d'auteurs qui ont vécu l'Afrique de l'intérieur, le traitement du thème africain dans les romans où triomphe l'imaginaire, bien plus que la visée réaliste du roman colonial classique.
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Regards sur les littératures coloniales
Afrique francophone: Approfondissements

@

L'Harmattan, 1999

ISBN: 2-7384-8440-9

Jean-François DURAND (éd.)

Regards

sur

les littératures coloniales
Afrique francophone: Approfondissements

Tome II

Axe francophone et méditerranéen Centre d'étude du XXe siècle Université Paul-Valéry - Montpellier III L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

REGARDS SUR LES LITTÉRATURES COLONIALES AFRIQUE FRANCOPHONE
Tome II Approfondissements CHAPITRE I: REPRESENTER L'AUTRE (DE L'AUTRE A AUTRUI)

-

-

-

Roger LITTLE(Trinity College, Dublin) : Blanche et noir aux années vingt . Janos RIEsz (Université de Bayreuth) : Regards critiques sur la société coloniale, à partir de deux romans de Robert Randau et de Robert Delavignette ............................................................................... Messaouda YAHIAOUI(Université d'Alger) : Regards de romancières françaises sur les sociétésféminines d'Algérie, 1898-1960 ~............... Christian BARBEY (Université de Tours) : La vision de lafemme noire et de la métisse dans le roman colonialfrançais de l'Afrique occidentale ale 1900 atlx indépendances........................................................................ Marcelin VOUNDAETOA (Université de Yaoundé) : Foi exotique et aliénation dans L'arrêt au carrefour de André Kerels ............................ Richard Laurent OMGBA(Université de Yaoundé) : Mythes et fantasmes de la littérature coloniale............................................................

7

51 79 95

111 125

CHAPITRE II : L'AFRIQUE VUE DE L'INTÉRIEUR - Jean-François DURAND(Université de Montpellier) : Regards sahariens ....... ... - Michel LAFON(El Kbab, Maroc) : Regards croisés sur le Capitaine Saïd Cuennoun Michel LAFON(EI-Kbab, Maroc) : Un écrivain oublié, Maurice Le Clay .....................

141 177 209 227

(Université de Rennes) : René Euloge, un destin - Gérard CHALAYE dans la montagne berbère CHAPITRE III: AFRIQUES LITTÉRAIRES - Robert JOUANNY(Paris IV, Sorbonne) : Un premier regard romanesque sur le Congo belge Udinji (1905) de C.A. Cudell ...................................... - Bernard URBANI(Université d' Avignon) : Montherlant à la recherche de la Rose de sable ................................................................... - André NOT (Université d'Aix-en-Provence) : L'Afrique illusoire de Bardamu ..................................................................................................... - Jean-Marie SEILLAN(Université de Nice) : De la scène du vaudeville au théâtre du fantasme: l'Afrique d'Adolphe Belot dans la Vénus noire
( 18 77) .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

257
281

299

313 343

(Ecole Normale Supérieure, Meknès) : "du haschich et - Guy RIEGERT des livres" ou la quête de l'Atlantide ..........................................................

: Représenter l'autre (de l'autre à autrui)
CHAPITRE I

Blanche et noir aux années vingt
Roger LITTLE

«Le phantasme

accouplant

le Nègre avec la Dany Laferrière

Blanche est l'un des plus explosifs qui soit. »

«

La colonisation n'est pas une entreprise humanitaire, elle est

un régime d'oppression politique ayant pour fin l'exploitation économique des peuples soumis. »1 Le discours colonial a de tout temps donné naissance à son contre-discours. L'exotisme humanitaire des philosophes occupe même dans notre histoire des mentalités bien plus de place que le discours simpliste mais combien rentable des négriers. À une époque plus récente, grosso modo pendant la troisième République, l'équilibre se serait redressé, du moins jusqu'à la remise en question fondamentale effectuée, avec plus ou moins de retardement, par la première guerre mondiale, en faveur de l'établissement dans les

colonies d'une présence française vouée à sa « mission civilisatrice ».
Ce modèle binaire, manichéen, diabolisant, aurait même eu plus de succès que la colonisation elle-même, si l'on veut bien admettre que
1 Félicien Challaye, Souvenirs sur la colonisation, Pic art, 1935, p.4. Sauf indication contraire, le lieu de publication est toujours Paris.

8

Roger

LITTLE

les ex-colonisés, souvent à leur dépens, en sont encore très largement tributaires. Comment y échapper? La question reste valable pour les intellectuels africains d'aujourd'hui. Nos réflexions sur la littérature des années vingt témoigneront bien des deux discours qui se regardent en chien de faïence, mais avec ceci de particulier grâce au biais que nous avons choisi: le discours anticolonialiste sera tenu par des femmes. Les prémices d'un troisième terme seront aussi perçues. En effet, pour la première fois, des écrivains noirs, prenant de plus en plus systématiquement conscience de leur état, «répondent au centre» selon l'expression lancée par Salman Rushdie avec la fortune que l'on sait. 2 Si le colonialisme baignait dans le paradoxe - « œuvre civilisatrice mais qui s'accomplissait dans la violence et les destructions, œuvre de régénération nationale mais qui détruisait tant de Français, épopée aventureuse mais qui sombrait dans l'ennui et la monotonie, découverte des autres mais regrets qu'il ne soient pas nous »3 - les romans coloniaux, quant à eux, étaient forcément pris dans le même étau, ne confortant le lecteur que pour mieux le tromper. Fuyant l'Europe aux anciens parapets pour des raisons parfois négatives, leurs héros devaient en faire l'éloge devant des indigènes perçus toujours comme bêtes et parfois comme méchants. Fuyant l'exotisme post-romantique d'un Loti, leurs auteurs versaient dans un naturalisme dont la science même nuisait à l'invention romanesque. Souvent, trop souvent, au grand dam des deux littératures, créatrice et documentaire, il n'y a pas de solution de continuité entre romans et reportages, entre nouvelles et essais. Une des métaphores maîtresses de la colonisation est celle de la pénétration mâle de territoires vierges, de la domination virile de la
2 Voir Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire Writes Back: Theory and Practice in Post-Colonial Literatures, Londres, New York: Routledge,1989. Martine Astier Loutfi, Littérahtre et colonialisme: l'expansion coloniale vue dans la littérature romanesque française, 1871-1914, Paris, La Haye: Mouton, 1971, p. 139.

3

BLANCHE

ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

9

gent indigène qui se trouve par là même féminisée. Que d'« amours exotiques» dans les romans coloniaux, que de complaisances sen-

suelles devant la « mousso », que de mariages « à la mode du pays »,
que de « ménagères» qui font plus que le ménage. La Blanche en est largement absente, protégée par cet éloignement des assauts intem-

pestifs de « la prétendue puissance sexuelle extraordinaire du Noir»
tel que le conçoit l'imagination européenne, d'autant plus grossissante qu'elle se sent menacée dans ses fanfaronnades masculines.4 Vers 1910, le colonel Baratier exprime l'opinion courante: « Nous serions stupéfaits qu'une femme blanche s'éprenne d'un nègre. »5 En re-

vanche, ainsi que le fait remarquer Jean-Pierre Houss~in, « les amours
entre hommes blancs et femmes noires occupent dans la littérature

4

le Blanc et l'Occident au miroir du roman négro-africain de langue française, des origines au Festival de Dakar, 1920-1966, Yaoundé: Clé, 1973,écrit, p. 149 : « Il est certain que le mythe du nègre créé pour la danse et pour le rythme du tamtam qui invite à la licence sexueUe, existe dans le subconscient occidental. Lorsque l'homme blanc a une peur inconsciente de la prétendue puissance sexuelle extraordinaire du Noir, il en vien~ facilement à considérer le nègre comme un être bestial, fait pour l'accouplement et qui menacerait la société occidentale par son désir de la femme blanche. » Dans le même sens, Léon Fanoudh-Siefer note, dans Le Mythe du Nègre et de l'Afrique noire dans la littérature française (de 1800 à la 2e guerre mondiale), Klincksieck, 1968, p. 167 : « La bamboula, telle qu'elle est décrite dans la littérature coloniale, c'est tout simplement la licence, c'est la sensualité animale déchaînée et folle, c'est l'érotisme impudique, brutal et bestial, c'est la furie de la libido exaspérée collectivement par la magie

Mineke Schipper-De Leeuw, dans Le Blanc vu d'Afrique:

du tam-tam.
5

»

Lt-Colonel [Albert-Ernest]

Baratier, A travers l'Afrique, Fayard, s.d., p. 80,

cité par Janos Riesz, « Les Métamorphoses d'un livre: textes et images dans la littérature coloniale française (1900-1845) », in L'Historien et l'image: de l'illustration à la preuve, Metz: Centre de recherche histoire et
civilisation de l'université de Metz, 1998, p. 265.

10

Roger

LITTLE

coloniale une place envahissante.

»6 La Noire n'y est pourtant

qu'un

délassement passager, qu'une « nécessité physique »,7 qu'un exutoire
physiologique, qu"une hygiène, en un mot, pour le broussard loin de sa bien-aimée.8 Si Blanche(-Neige) il y a sur l'horizon, elle est bel et bien invisible et muette, murée, ou supposée telle, dans sa patiente attente du retour du héros qui la libérera... pour mieux poursuivre sans doute, en sa qualité d'époux, son rôle dominateur. Outre une rare épouse d'administrateur,9 ou quelque prude aventurière,lD les

6

Jean-Pierre Houssain, «L'Afrique noire et les écrivains français entre les deux guerres », thèse d'état, Paris-Sorbonne, 1981, p.218. Lui aussi

consacre à son tour des pages (371 à 375) à la « bête sexuelle» qu'est le
Noir selon le mythe que dénonce Frantz Fanon au chapitre 6 de Peau noire masques blancs, Éditions du Seuil, 1952, mais surtout pour compléter le tableau qu'en propose Fanoudh-Siefer et pour nuancer celui de Ada Martinkus-Zemp dans Le Blanc et le Noir: essai d'une description de la vision du Noir par le Blanc dans la littérature française de l'entre-deux-guerres, 7

Nizet,1975. « Une nécessité physique qui illumine la solitude d'un broussard », écrit Daouda Mar dans sa thèse, « La Vision du Sénégal dans les comptes
rendus de mission (1620-1920) et ses prolongements dans la littérature sénégalaise », thèse d'état, Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 1996, p. 731. Cf. Gaston Pichot, La Brousse et ses dieux, Éditions de la Revue mondiale,

8

1931, pp. 52-53, cité par Houssain, p. 219 : « ... la femme noire: instrument de plaisir bref ou d'hygiène, mais certainement jamais élue d'amour et sœur en esprit. » Houssain, pp. 222-23, cite en outre Louis
Sonolet d'abord (Le Parfum de la dame noire, La Renaissance plus brève du livre, 1931 (publié les
» «

en une version

en 1908), pp. 15, 172) : «Chez »

Noirs, l'amour n'est pas un sentiment. Ce n'est qu'une fonction. 9

Pour

l'Européen, l'épouse [noire] ne peut et ne doit être qu'un meuble.

Madeleine Poulaine, par exemple, qui, de la hauteur de son privilège, raconte ses périples aux Congo français et belge dans Une Blanche chez les Noirs: l'Afrique vivante, Tallandier, 1931. (Cf. le rapport parallèle de son mari, Robert Poulaine, Étapes africaines: voyage autour du Congo, Éditions de la Nouvelle Revue critique, 1930.) Il est significatif que quand le

BLANCHE

ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

Il

10

chemin devient difficile, elle monte dans son tipoye (p. 39), alors que Lucie Cousturier descend du sien (Mes inconnus chez eux,2 : Mon ami Soumaré, laptot, Rieder, 1925, p. 126 ; nouvelle édition, Les Belles Lectures, 1956. Notre édition de référence est celle de 1925). À la même date, on trouve sous la plume de Michelle Marty, née Martinet, épouse du peintre Albert Marquet et elle-même peintre à ses heures, le récit Moussa, le petit noir (Crès, 1925, avec 23 dessins et aquarelles d'A. Marquet) une attitude analogue à celle de Madeleine Poulaine en ce sens que Moussa disparaît pendant la plus grande partie du texte. Freya, par exemple, dans La Caravane en folie, de Félicien Champsaur, Fasquelle, 1926. Dans Le Credo de l'homme blanc, Bruxelles: Complexe, 1995, p. 220, Alain Ruscio commente un épisode qui n'est pas sans rappeler ces textes du XIxe siècle où l'arrogance, voire la bravade féminines le disputent à la niaiserie pudibonde (nous songeons au Balzac du Nègre (1822), à Amour et liberté de Mme Cashin (1847)... : voir Ruscio, p. 221 et Léon- François Hoffmann, Le Nègre romantique: personnage littéraire et ob-

sessioncollective,Payot, 1973) : « Au sein de cette caravane, Freya, femme
blonde (comme toujours), plantureuse,
«

désirable,

et son compagnon,

explorateur, entourés de deux cents

nègres ». Ce qui devait arriver ar-

rive: les hommes noirs, «bêtes en rut qui n'obéissent plus qu'à leurs instincts, des instints [sic] ignobles, déchaînés, avides de meurtre, de luxure» se révoltent et veulent tous posséder la femme blanche. Alors celle-ci, sans peur, affronte le danger:
«

-

Que

le plus

amoureux

de vous

se détache

et vienne

jusqu'à

moi. Tous s'élancèrent. Mais elle les arrêta d'un geste bref. - J'ai dit: un seul! Alors un colosse à bouche lippue repoussa brutalement ses camarades, se fit un chemin comme un sanglier une trouée; se campant devant Freya, ilIa dévisagea effrontément et dit: - Moi, je t'aime plus que les autres... Il roula sur l'herbe, la tête fracassée par le coup de revolver que Freya lui déchargea dans la figure. - Qu'un autre se présente et il aura le même sort! cria-t-elle. Chiens que vous êtes! ... Vous avez cru que la reine vous laisserait
lever les yeux vers elle?

... Aviez-vous

pensé,

crapauds

immondes,

que j'apaiserais

vos ignobles désirs? »

12

Roger

LITTLE

seules Blanches en Afrique Occidentale Française, territoire que nous privilégierons dans cette étude, sont les exclues de la société bien-pen-

sante: au service du tout venant, elles « font la ligne» comme on
disait au Sénégal,ll ou bien se complaisent dans une promuiscuité moins péripatéticienne.12 Telle - Marie-faite-en-Fer - fait œuvre de charité en faisant œuvre de chair ;13telle autre, maîtresse du docteur Antoine Thibault, ne dédaigne pas de rappeler son accueil sans arrière-pensée d'un jeune Togolais avec qui elle n'avait fait, préalablement, qu'échanger un regard ;14 telle autre enfin, poule de luxe exaltée, se distingue par son attachement passager à son image en

Les Noirs, matés, reculent, comprenant

soudain la monstruosité

de

11

12 13 14

leur avidité sexuelle... On en entend certains demander pardon... » Une situation analogue se dessine dans Le Démon noir d' A.-P. Antoine, créé par Charles Dullin au Grand-Guignol en 1922, où Catherine, femme d'un ingénieur cartographe au Soudan, fait face à la bestialité de Ti-Saao à la tête d'une « ruée de corps noirs », et use largement de sa cravache. Son sort est pourtant plus équivoque que celui de l'astucieuse Freya, puisque, à la tombée du rideau, on l'entend crier: «Je te défends! entends-tu... Je ne veux pas!... » Voir Sylvie Chalaye, Du Noir au nègre: l'image du Noir au théâtre de Marguerite de Navarre à Jean Genet (15501960), L'Harmattan, 1998, pp. 314-18. Robert Randau [pseudo Robert Arnaud], Le Chef des porte-plume: roman de la vie coloniale, Éditions du Monde nouvea~, 1922, p. 57, n.1 : «Au Sénégal, l'expression Faire la Ligne s'applique aux blanches demimondaines qui vont de gare en gare, sur les voies ferrées, et de poste en poste, sur le fleuve et au Soudan, se prostituer à tout venant. » Jean d'Esme, Fièvres: roman de la forêt équatoriale, Flammarion, 1935. Pierre Mille, dans la nouvelle « Marie-faite-en- Fer», in Barnavaux et quelques femmes, Calmann-Lévy, 1908; nouvelle édition, 1931. Roger Martin du Gard, Les Thibault,III : La Belle Saison,Gallima.rd, 1923;

Bibliothèque de la Pléiade, 1969, pp. 1002-03): « ... sans un mot, il laissait glisser son boubou le long de son petit corps. [...] Là-bas, l'amour, non, ça n'est pas du tout le même que le vôtre. Là-bas, c'est un acte silencieux, à la fois sacré et naturel. Profondément naturel. Il ne s' y mêle aucune pensée, d'aucune sorte, jamais. »

BLANCHE

ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

13

négatif - et c'est le cas de Vania éprise de Tiékoro dans la Femme et l'homme nu sur lequel nous reviendrons.15
Pour y faire contraste, nous nous pencherons aussi

-

et davan-

tage - sur deux textes méconnus, publiés par des femmes dans les années vingt, qui présentent des rapports proches, voire intimes, entre Blanches et Noirs. Prenant le contre-pied des coloniaux, ces récits ont pour décor non la forêt tropicale mais la France provinciale.16 Lucie Cousturier (1870-1925) et Louise Faure-Favier (1870-1961), car c'est d'elles qu'il s'agit, osent voir d'un œil favorable les personnes ou personnages noirs qu'elles nous présentent. La première, aquarelliste parisienne, en dehors de toute communion mais communiste de la première heure, avec toute la naïveté et toute la générosité que cela fait supposer, évolue dans un milieu très libre.17 Dans sa maison secondaire de Fréjus, elle subit le choc d'une rencontre pour elle capitale: celle des Tirailleurs sénégalais. Le livre qui en résulte, Des inconnus chez moi, est le témoignage, fatalement unilatéral, de ce qui s'ensuit: une profonde mutation dans ses attitudes envers les Noirs au cours des leçons d'alphabétisation qu'elle leur prodigue.18 L'ouvrage se classe sans ambiguïté parmi les reportages. La seconde ra15 16 Pierre Mille et André Demaison, La Femme et l'homme nu, Éditions de France, 1924. Tout comme Madame de Duras, dans son roman Ourika, de 1823, évitait la fantaisie et un exotisme de pacotille en le situant dans le Paris aristocratique qu'elle connaissait profondément. Voir notre réédition du texte aux Presses universitaires d'Exeter, coll. Textes littéraires n° LXXXIV, 1993; nouvelle édition revue et augmentée, ibid., n° CV, 1998. On peut mesurer la liberté de sa pensée par la déclaration suivante: « ... je n'ai rien à dire contre l'islamisme en tant que religion: c'est un poison qui en vaut un autre, et je ne saurais avoir plus d'hostilité à l'égard des pratiquants musulmans qu'à l'égard de n'importe quels

17

autres intoxiqués de la foi. » Mes inconnus chez eux, 2 : Mon ami Soumaré,
18 laptot, p. 43. Lucie Cousturier, nouvelle édition: est celle de 1920. Des inconnus chez moi, Éditions de la Sirène, 1920 ; Les Belles Lectures, 1957. Notre édition de référence

14

Roger

LITTLE

conte, dans son roman non moins clairement roman, Blanche et Noir, la révolution effectuée dans un milieu on ne peut plus bourgeois de la France profonde par le mariage d'une part d'une veuve de Monistrolsur-Loire, Malvina Lortac-Rieux, qui se morfondait chez le fils de ses premières noces et sa bru collet monté, et d'autre part d'un Sénégalais, Samba Laobé Thiam, venu représenter son pays à l'Exposition Universelle de 1889.19 La narratrice, Jeanne Lortac-Rieux, petite-fille de Malvina, a pour oncle le fils métis, de peau pourtant très foncée, de

cette union de « couple domino» (et pour mieux asseoir le contraste
cocasse, la fiction veut que François Laobé-Rieux et sa nièce soient nés le même jour). Fascinée par l'Afrique dès qu'elle apprend la vérité longtemps tue par ses parents, Jeanne viendra à rencontrer l'oncle François lorsque ce dernier, pilote rompu à la (Grande) guerre, atterrira un jour à l'improviste dans le champ situé derrière sa maison. L'entente est parfaite. Hypothèses suggestives mises à part -le couple oncle-nièce serait exclu par l'Église -, Jeanne n'hésitera pas à partir pour le Sénégal avec ce Noir pourtant marié, à prendre un envol qui, pour ambivalent qu'il soit, s'annonce résolument libérateur. Dans quel contexte une telle révolution dans les mœurs peutelle avoir eu lieu? On ne s'attardera pas sur le macrocontexte : il convient seulement de rappeler que les années vingt ont la réputation d'avoir été des années folles, des années de défoulement après les contraintes et les peurs de la première guerre dite mondiale.2o Cette guerre a vu arriver sur le sol français quelque cent soixante-quatre mille Tirailleurs sénégalais, chair à canon au point d'yen avoir laissé vingt-cinq mille, sans compter les disparus.21 Jamais les Français n'avaient vu tant de Noirs en chair et en os. Ceux-ci, dépaysés dans le
19 20 21 Louise Faure-Favier, Blanche et Noir, Ferenczi, 1928. Et que Lucie Cousturier appelle malicieusement « la guerre francoanglo-italo-serbo-turco-allemande », Des inconnus chez moi, p. 153. Voir Jean Suret-Canale, Afrique noire: l'ère coloniale: 1900-1945, Éditions sociales, 1964, p. 181. Les chiffres pour la deuxième guerre seraient 180 000 recrutés, avec 63 000 venus en France, dont 24 000 morts ou disparus.

BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

15

froid et la boue, baragouinant pour la plupart un « petit nègre» sommaire qui donnait lieu à toutes les caricatures (racistes avant la lettre),22 faisaient pitié en revanche aux infirmières et aux marraines de guerre qui s'occupaient d'eux. Déracinés par des méthodes de recrutement souvent peu catholiques, morts et blessés pour une France dont ils ne connaissaient que des camps, des tranchées et des hôpitaux, ils recevaient l'uniforme, des remerciements emphatiques, parfois même des médailles, avant d'être réexpédiés chez eux.23 Certains restaient. De loin en loin, ils figurent dans une littérature qui ne partait pas des mêmes principes que le roman colonial. Mais, administrateurs ou intellectuels, assimilés, «nègres blancs », bien ou mal blanchis, « négropolitains », « lactifiés » dira Fanon, ils commençaient aussi à s'exprimer. La controverse soulevée par le prix Goncourt décerné à René Maran pour Batouala, véritable roman nègre,24 en 1921 - l'année même où Cendrars publia son Anthologie nègre avait des prétextes surtout extra-littéraires: pouvait-on ou non admettre qu'un prix soit attribué à la critique cinglante faite par un Noir du système colonial? Mais très tôt, les couples dominos préoccupent les écrivains noirs. On a malheureusement perdu toute trace d'une nouvelle qui aurait été écrite par Massyla Diop en 1923 et qui « traitait du tabou de la mixité raciale dans le couple [...], plus fort [...], à

22
23

Le mot « raciste» ne serait entré dans le lexique que dans les années
tren te. Parmi les blessés et médaillés, le héros éponyme de la Randonnée de Samba Diouf, des frères Tharaud, Plon, 1922. Pour être lucides, Jérôme et Jean Tharaud (mais A. Roland Lebel, in L'Afrique occidentale dans la littérature française (depuis 1870), p. 220, montre que les frères Tharaud n'ont été que le nègre d'un André Demaison qui ne s'était pas encore constitué romancier) n'atteignent pas à la qualité satirique du Vieux Nègre et la médaille de Ferdinand Oyono, Julliard, 1956; nouvelle édition, 10/18, 1979. René Maran, Batouala, véritable roman nègre, Albin Michel, 1921 ; nouvelle édition, 1938. Blaise Cendrars, Anthologie nègre, Éditions de la Sirène, 1921 ; nouvelle édition, Corrêa, 1947.

24

16

Roger

LITTLE

l'époque, que le tabou religieux. »25Si Bâkary Diallo ne fait qu'effleurer pudiquement le leitmotiv dans son roman de 1926, Force-bonté, Ousmane Socé Diop le placera au cœur de ses Mirages de Paris, publiés onze ans plus tard.26 On rencontrera souvent le thème chez les romanciers noirs d'après-guerre et même contemporains, d'Un homme pareil aux autres de René Maran à l'Impasse de Daniel Biyaoula en passant par Cœur d'Aryenne de Jean Malonga, Ô pays, mon beau peuple! d'Ousmane Sembène, et Un chant écarlate de Mariama Bâ.27 La littérature nègre attirait pourtant bien moins l'attention dans les années vingt (la Négritude ne connaissant ses débuts qu'une décennie plus tard et sa gloire qu'après la guerre) que l'art nègre.
« Découvert» en 1905 par les Fauves,
«

inspirateur

des Cubistes
»

gré la boutade de Picasso:
25

l'art nègre, connais pas!

- mal-, accueilli par

Pierre Klein, dans sa présentation d'une Anthologie de la nouvelle sénégalaise (1970-1977), Dakar, Abidjan: Nouvelles Éditions africaines, 1978, écrit, p. 10 : « Quoi qu'il en soit, la première Nouvelle sénégalaise a, m'at-on dit de différents côtés, été écrite en 1923 par Massyla Diop. Elle était intitulée « Le Chemin du ~alut. » Je n'a pas réussi à la retrouver - Birago
Diop,
«

frère [cadet]

de Massyla,

non plus;

mais Birago

m'a confirmé

que

Le Chemin

du salut»

traitait du tabou de la mixité raciale dans le

couple - on dit maintenant « le couple domino» -, plus fort selon lui, à l'époque, que le tabou religieux. »
26 Bakary Diallo, Force-bonté, Rieder, 1926; NEA/ ACCT, 1985 ; Ousmane Socé [Diop], Mirages de Paris, Nouvelles Éditions latines, 1937 ; nouvelle édition, 1979. René Maran, Un homme pareil aux autres, Arc-en-ciel, 1947 ; Jean Malon-

27

ga, Cœurd'Aryenne,Présence africaine, 1953(le texte est daté « Brazzaville, le 14 juillet 1948 ») ; Ousmane Sembène, 6 pays, mon beau peuple f, Le Livre contemporain/ Amiot-Dumont, 1957 ; nouvelle édition, PressesPocket, 1975 ; Mariama Bâ, Un chant écarlate, Dakar, Abidjan: Nouvelles Éditions africaines, 1981 ; Daniel Biyaoula, L'Impasse, Prsence africaine, 1996. Fanon dénonce longuement ce roman de Maran dans Peau noire masques blancs (chap. 3). Nous avons consacré aux romans de Maran, de Sembène et de Bâ mentionnés ici, une étude publiée sous le titre:
«

Escaping Othello's Shadow», ASCALF Yearbook,1 (1996),pp. 95-112.

BLANCHE

ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

17

les Surréalistes puis rejeté en bloc lorsque ces derniers désapprouvaient d'abord, en 1925, l'intervention française au Maroc puis l'Exposition Coloniale de 1931, l'art nègre exerçait son influence sur toute une génération d'écrivains français.28 C'est pourtant dans le domaine des arts populaires qu'il convient de mesurer l'ampleur de cette négrophilie que Paul Morand

appela « l'engouement nègre », ajoutant ailleurs que « notre âge est un
âge nègre ».29 Il seràit difficile d'exagérer l'impact, dans un premier temps, du jazz, de la Revue nègre, du Bal nègre de la rue Blomet, de Joséphine Baker, voire d'Al Jolson grimé dans le Chanteur de jazz de 1927, sur la jeunesse dorée parisienne, puis gagnant comme un feu de brousse les couches populaires et « un public avide de dépaysement et d'exotisme ».30 Les affiches hautes en couleur, où Apollinaire, dans « Zone », voyait déjà toute une poésie, proposaient aux passants les joies du Bal nègre et des braves Tirailleurs sénégalais munis de ces «rires Banania» que dénoncera Senghor.31 Les arts décoratifs et publicitaires répondaient à l'engouement nègre tout en le stimulant.32 28
Voir notamment Jean-Claude Blachère, Le Modèle nègre: aspects littéraires du mythe primitiviste au xxe siècle chez Apollinaire, Cendrars, Tzara, Dakar, Abidjan: NEA, 1981. Paul Morand, Magie noire, Grasset, 1928, 1968, pp. 10,206. Houssain, p. 392. L'engouement du public avait également été stimulé par les stéréotypes charriés par le théâtre de boulevard d'après-guerre. Parlant de «Malikoko, roi nègre », de Mouëzy-Eon, Sylvie Chalaye

29 30

demande (p. 310) : « Ce croque-mitaine moricaud, plus célèbre en son
temps que Joséphone Baker, n'allait-il pas contribuer au décervelage de toute de génération? » « Je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France. » Léopold

31

Sédar Senghor, 32

«

Poème liminaire» d'Hosties noires (1948),in Œuvre poé-

tique, Éditions du Seuil, ColI. Points, 1990, p. 55. Voir Raymond Bachollet, Jean-Barthélemi Debost, Anne-Claude Lelieur & Marie-Christine Peyrière, Négripub : l'image des Noirs dans la publicité, Somogy, 1992; et J. Nederveen Pieterse, White on Black: Images of Africa and Blacks in Western Popular Culture, New Haven & London: Yale V.P., 1992.

18

Roger LITTLE

L'imagination populaire trouvait également de nouveaux héros dans les aviateurs - Mermoz, Saint-Exupéry... - de l'Aéropostale qui reliait la France avec l'Amérique du Sud en faisant escale au Sénégal. Dans les « raids» automobiles aussi: la première traversée du Sahara en 1923, celle de l'Afrique centrale en 1924-25.33 La notoriété d'André Gide - il occupait alors la place dans la vie intellectuelle française que Sartre devait occuper par la suite - suffisait pour que son Voyage au Congo de 1927 et son Retour au Tchad de l'année suivante connussent une large audience. Suffisait-elle pour contrecarrer l'influence de la Mentalité primitive de Lévy-Bruhl? Il Y a lieu d'en douter, puisque Gide en est lui-même, quoique tardivement, explicitement tributaire, mais certaines de ses dénonciations des effets et méfaits de la mission civilisatrice de la France, reprises en 1929 sur un ton souvent moins nuancé et plus polémique dans Terre d'ébènepar le journaliste Albert Londres, battaient en brèche certains stéréotypes du colonialisme.34 Certes, l'exotisme pittoresque de Paul Morand qui, en cette même année 1928, publiait Magie noire et Paris-Tombouctou, confortait les préjugés, mais à leur manière les Surréalistes aussi poursuivaient le sabotage des idées reçues.35 Certes, les défenseurs du système ne manquaient pas, mais l'édifice tant vanté à l'Exposition Coloniale de 1931 montre déjà les fêlures qu'élargira la deuxième guerre mondiale au point où il ne tiendra plus longtemps debout. 33
Voir Georges-Marie Haardt et Louis Audouin-Dubreuil, La Première Traversée du Sahara en automobile: le raid Citroën de Touggourt à Tombouctou par l'Atlantide, Plon, 1923 et La Croisière noire: expédition Citroën CentreAfrique, Plon, 1927 (avec, parallèlement, un film du même titre tourné par Louis Poirier). André Gide, Voyage au Congo: carnets de route, NRF /Gallimard, 1927, et Retour au Tchad: suite du Voyage au Congo, NRF/Gallimard, 1928, les deux ouvrages étant très souvent réédités; Lucien Lévy-Bruhl, La Mentalité primitive, Alcan, 1922; Albert Londres, Terre d'ébène : la traite des Noirs, Albin Michel, 1929 ; nouvelle édition, Le Serpent à plumes, 1994. Voir p. ex. La Révolution surréaliste, n° 5 (nov. 1925), René Crevel, Babylone, Kra, 1927 et Philippe Soupault, Le Nègre, Kra, 1927.

34

35

BLANCHE

ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

19

*

La représentation du couple domino Blanche/Noir apporte sa modeste contribution à cet écroulement de la mentalité colonialiste. Le témoignage des femmes, conscientes d'être asservies dans une société où domine le mâle, est d'autant plus accablant. Bien avant Simone de

Beauvoir, pour qui la femme et le Noir « s'émancipent aujourd'hui
d'un même paternalisme », non seulement on avait connu le phénomène, mais on avait reconnu la métaphore de la colonisation commune aux deux états.36 Houssain cite Marthe Bancel, par exemple, à l'appui de sa question pertinente:
Comment les coloniaux, avec leurs préjugés, imagineraient-ils d'ailleurs qu'une Blanche puisse tomber amoureuse d'un Noir? La différence de culture semble un obstacle infranchissable, et surtout c'est un sujet tabou car il remettrait en question la supériorité du Blanc et l'égoïsme du mâle. Une coloniale en témoigne avec véhémence: Pourquoi, vous qui avez certainement recherché le contact de négresses, d'annamites, de japonaises, vous mettez-vous en colère à la seule idée d'amour entre blanches et gens de couleur? Ne me dites pas que c'est l'horreur du mélange des races, puisque c'est vous, coloniaux célibataires, qui laissez un peu partout vos métis /37

Il est vrai, ainsi que le rappelle Anna Maria Diefenthal, qu'à l'époque coloniale, si l'on s'en tient aux relations durables, il y avait
«

très peu de chances pour que des couples Blanches et Noirs se

forment. »38Il ne fallait pas moins, en effet, qu'une révolution dans les
36 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Gallimard, 1949, t.I, pp. 24-25. Le terme de « gynœcolonisation» figure dans le titre d'un ouvrage féministe paru à la Cambridge University Press. Houssain, pp. 229-30, citant Marthe Bancel, La Faya sur le Niger, Éditions des Belles Lettres, 1923, p. 167. Anna Maria Diefenthal, « La Perception de l'Européen dans le roman sénégalais », thèse de 3e cycle, Université Cheikh Anta Diop de Dakar,

37

38

1997, p. 87. En affirmant toutefois (ibid.) que

«

dans le roman sénégalais

20

Roger LITTLE

attitudes, pour qu'il y ait, entre une Blanche et un Noir, dans la réalité comme dans la littérature qui la reflète, un amour heureux. D'abord et surtout, comme l'a si bien démasqué Frantz Fanon, il fallait une modification fondamentale dans l'esprit des individus concernés. Du côté de la jeune fille blanche, elle risque, dans les termes de Martine

Bauge-Gueye, d'être « plus attirée par le mystère africain que par la
personnalité de l'homme. »39Quant au Noir, « il s'agit de déterminer dans quelle mesure l'amour authentique demeurera impossible tant que ne seront pas expulsés ce sentiment d'infériorité [...], cette surcompensation. »40Son embarras est manifeste: « il y a comme un reniement de sa race dans son choix d'une femme blanche. Il a gardé d'elle une certaine image de supériorité par rapport à la femme noire. [...] I~ cherche à se valoriser plus ou moins inconsciemment en devenant un objet digne de l'amour d'une Blanche. »41 Le résultat est

inéluctable: « On a l'impression qu'il s'agit moins de mariages d'inclination que d'une manière de s'affirmer pour le Noir, de réaliser une théorie pour la Blanche. »42Une révolution dans les mœurs fait que de nos jours des écrivains sénégalais tels que Ken Bugul (nom d'emprunt
de l'époque coloniale nous trouvons uniquement des couples de Noires et de Blancs », elle oublie notamment Mirages de Paris d'Ousmane Socé, avec son couple Blanche/Noir de Jacqueline et Para. Diefenthal, à l'instar de Martinkus-Zemp, n'admet qu'un corpus restreint et somme toute aléatoire qui, dans l'un comme dans l'autre cas, invalide souvent les analyses et les conclusions proposées. Martine Bauge-Gueye, « ta Femme blanche dans le roman africain », Notre Librairie, 50 (nov.-déc. 1979), p. 101. Nous verrons que la narratrice du roman Blanche et Noir de Louise Faure-Pavier n'est pas exempte de ce trait. On consultera avec intérêt deux autres numéros de la revue Notre Librairie, nos 90 et 91, consacrés à l'Image du Noir dans la littérature occidentale, 1 : Du Moyen-âge à la conquête coloniale (oct.-déc, 1987) & 2 : De la conquête coloniale à nos jours (janv.-févr. 1988). Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Éditions du Seuil, 1952 ; Coll. Points, 1975, p. 34. Bauge-Gueye, p. 101. Idem., p. 102.

39

40 41 42

BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

21

de Mariétou Mbaye, signifiant en wolof «Personne n'en .veut ») ou Diana Mordasini (nom de mariée d'une trans-sexuelle établie en Suisse) ne se privent pas de représenter des mélis-mélos tant raciaux que sexuels.43 Une révolution personnelle ne suffit pourtant pas. La société exerce ses pressions plus ou moins avouées, plus ou moins directes. Le roman colonial, de par sa nature même, évolue dans le cadre de la colonie. Mais une lapalissade peut en cacher une autre: le roman anticolonial, où une Blanche et un Noir peuvent éventuellement s'aimer, se situe presque obligatoirement en métropole, mais dans le seul milieu contestataire de la mentalité dominante. La première analyse des couples Blanche/ Noir dans la l~ttérature négro-africaine, celle de Mineke Schipper-De Leeuw, souligne la différence radicale ~ntre ceux qui élisent domicile en Europe ~t ceux qui s'installent en Afrique, et en même temps la difficulté, dans l'un et l'autre continent, à en juger d'après cette littérature, à réussir un tel mariage:
Un mariage entre Blanches et Noirs s'avère pratiquement impossible en Afrique coloniale. Si la société africaine traditionnelle s'y oppose, la société blanche le combat par tous les moyens, afin de maintenir sa position de prestige et de supériorité. [...1 On dirait qu'en Europe les obstacles s'interposent moins nombreux entre femmes blanches et hommes noirs [...1 mais la société occidentale y est hostile encore bien desfois.44

Même après la deuxième guerre mondiale, la majorité des romanciers africains qui traitent de la question et qui choisissent l'Afrique pour cadre, préconisent une fin tragique.45 Lorsque le couple évolue en

43

44 45

Voir Ken Bugul, Le Baobab fou, Dakar: Nouvelles Éditions africaines, 1984 (nouvelle impression 1996) et Cendres et braises, L'Harmattan, 1994; et Diana Mordasini, Le Bottillon perdu, Dakar: Nouvelles Éditions africaines du Sénégal, 1990. Schipper-De Lee,:!w, p. 166. C'est le cas, par exemple, de Cœur d'Aryenne de Jean Malonga, d'6 pays mon beau peuple! d'Ousmane Sembène, d'Un chant écarlate de Mariama

22

Roger LITTLE

Europe, toujours selon Schipper-De Leeuw, « le romancier ne croit pas, ou pas encore, à la réalisation durable de l'amour entre l'homme noir et la femme blanche, c'est pourquoi il fait intervenir un destin défavorable pour y mettre fin. »46 Pourtant un amour normalement « biodégradable» peut y être situé sans qu'il y ait nécessairement un dénouement tragique.47 Mais de manière générale les romanciers négro-africains d'après-guerre sont discrets sur l'amour, s'attachant davatage à leur lutte socio-politique.48

46
47

Bâ etc. L'Initié d'Olympe Bhêly-Quenum (Présence africaine, 1979), où Kofi et Corinne vivent heureux en Afrique, fait figure d'exception. Les pressions sociales sur les couples Blanche/Noir vivant en Afrique sont bien explorées dans les cinq nouvelles de Michèle Assamoua réunies dans Le Défi (Abidjan, Dakar, Lomé': Nouvelles Éditions africaines, 1987) . Schipper-De Leeuw, p. 161. C'est déjà le cas dans Mirages de Paris d'Ousmane Socé. C'est le cas dans Bertène Juminer, Les Bâtards, Présence africaine, 1961, où les rapports entre Cambier and Charlotte s'évanouissent après la première partie du roman; et dans Charles Nokan, Le Soleil noir point, Présence africaine, 1962, où l'engouement passager de Sarah pour Tanou relève plutôt de l'espèce que de l'individu: «la différence de leurs peaux créait chez tous deux un état physique qu'intensifiait leur bonheur» (p. 26). L'Impasse, de Daniel Biyaoula, continue à explorer ce thème: Joseph/Kala et Sabine se séparent pour raisons d'incompatibilité, même si cette incompatibilité est due en grande partie à l'état psychologique du Noir causé par les préjugés raciaux tant noirs que blancs. Encore une fois, c'est Bhêly-Quenum qui se distingue: le racisme en Europe entraîne une fin tragique dans sa nouvelle « Liaison d'un été », in Liaison d'un été, SAGEREP, L'Afrique actuelle, 1968. Voir notre étude
«

The

«

couple domino» in the Writings of Olympe Bhêly-Quenum »,

48

Research in African Literatures (Columbus, Ohio), 29, 1 (Spring 1998), pp. 66-86. Ainsi, dans « Le Thème de l'amour chez les romanciers négro-africains d'expression française », in « Colloque sur les écrivains africains d'expression française, Université de Dakar, 26-29 mars 1963 », ms. dact. des

BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

23

Faut-il donc en c.onclure, avec Diefenthal, que « l~ mariage mixte réussit difficilement en Europe comme en Afrique» ?49Ce serait dire, platement, que toute relation intime connaît ses problèmes. Ce serait oublier, comme on ne le fait que trop souvent, qu'une œuvre littéraire n'est pas un traité de sociologie. 50 Schipper-De Leeuw nous le rappelle au passage: «Il est vrai qu'un bonheur durable comme thème n'est pas aussi intéressant que des péripéties dramatiques, mais la fin abrupte qui intervient chaque fois dans l'amour entre Blanches et Noirs des romans négro-africains suggère tout de même que les auteurs se voient dans l'impossibilité de faire survivre cet amour aux vicissitudes de la vie. »51En admettant loyalement les difficultés, on est mieux à même de juger des qualités littéraires d'un ouvrage.
*

Il est donc possible à présent, ayant passé brièvement en revue le contexte des années vingt et celui, chronologique, de l'évolution en littérature de langue française du couple Blanche/Noir, de revenir à la contribution des textes que nous avons signalés, tant par rapport l'un à l'autre que dans le contexte général: Des inconnus chez moi, La Femme et l'homme nu et Blanche et Noir.

communications reliées en un vol. (B.U., U.C.A.D., L7895), p. 94, Francis Fouet constate: «on est frappé par le peu d'importance relative du thème de l'amour. [...] Premièrement, le concept occidental de l'amour n'existe guère en Afrique [...] et d'une manière générale n'occupe pas dans les civilisations africaines une place aussi envahissante que dans la nôtre. En second lieu, la grande majorité des romanciers sont contemporains du réveil de l'AfriqQe et de la lutte pour l'indépendance: la littéra-

ture africaine est avant tout une littérature engagée [...]. 49 50
51 Diefenthal, p. 88. Dans notre dom~ine, Ada Martinkus-Zemp dance dans Le Blanc et le Noir. Schipper-De Leeuw, p. 166.

»

aurait nettement

cette ten-

24

Roger

LITTLE

Pour les besoins de sa thèse, Houssain s'attache bien plus aux écrits de voyage de Lucie Cousturier qu'à celui où elle découvre des Africains pour la première fois. Certes, les deux volumes de Mes Inconnus chez eux (1 : Mon amie Fatoui citadine et 2 : Mon ami Soumaré, laptot), sont des récits perspicaces et fins qui justifient de classer l'auteur, avec André Gide et Félicien Challaye, parmi les « inquiéteurs ».52« La sympathie envers les Noirs n'exclut pas l'esprit critique, et Lucie Cousturier voit l'Afrique plus encore en féministe qu'en artiste (elle peint des aqu~relles). [...] Sensible et cultivée, douée pour la polémique et en avance sur son époque, Lucie Cousturier mérite d'être relue, malgré quelques erreurs d'interprétation. »53 En nous penchant davantage sur son premier livre, nous verrons que ces erreurs d'interprétation n'existent tout simplement pas: elle est chez elle à recevoir, de plus en plus nombreux, les Tirailleurs sénégalais de Fréjus désireux d'apprendre à lire et à écrire le français. Son témoignage, écrit avec un délicieux sens de l'ironie,54 est d'autant plus 52
L'un et l'autre publiés chez Rieder en 1925. « Lucie Cousturier est une voyageuse exceptionnelle non seulement à cause de sa sympathie pour les Noirs, mais aussi à cause des circonstances de son voyage. [Elle] visite - seule -le Sénégal, la Guinée et le Soudan, d'octobre 1921 à juin 1922. Elle bénéficie d'une mission officielle, mais préfère loger chez l'habitant... » (Houssain, pp. 202-3). Pour les « inquiéteurs », voir Houssain, pp. 127 et 143 n.1. Houssain, p. 204. Les erreurs relèvent du fait qu'elle n'a pas une formation d'ethnologue. On sait toutefois à quel point le regard innocent et sympathique peut être éclairant. Un exemple parmi mille, puisqu'il touche de près notre sujet. Dans la première de deux réponses insérées à la tête du premier tome de Mes inconnus chez eux (pp. 7-8), Cousturier, citant le deuxième tom~, p. 198, s'adresse à un lecteur sceptique: « Louant un administrateur français, j'ai dit dans un fragment déjà publié de cet ouvrage: « Ce capitaine agile et enjoué, ces Toma confiants, nouveau-nés à la domination française, cela me rappelle, observé ailleurs, un spectacle étrange et touchant d'innocence. C'était, en France, dans une ferme, au milieu d'un clapier, une pigeonne blanche qui couvait des lapereaux gris. »

53

54

BLANCHE

ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

25

émouvant qu'elle avoue d'emblée non seulement une ignorance totale des Noirs mais encore «une colère peu patriotique» à leur égard lorsque la construction de leurs camps entraîne la destruction d'un bois d'oliviers voisin quatre fois centenaire. »55Un tel massacre nourrirait chez plus d'un, un préjugé autrement indéracinable. Cette ouverture d'esprit permettra à Lucie Cousturier de prendre le contre-pied du discours colonial en affirmant: «Je ne conquiers rien, je suis plus ou moins conquise. »56 En dehors de tout cadre confessionnel ou politique, loin des supercheries langagières qui transforment la domination en « pacification» ou en « assimilation », elle n'a l'esprit missionnaire que dans la mesure où elle cherche à
Ce petit trait d'histoire naturelle vous a paru invraisemblable en soi et intentionnellement injurieux envers la colonisation. Cependant, je n'ai jamais été plus que là véridique et exempte d'arrière-pensée. Je respecte et prise au plus haut degré l'enseignement donné par les bêtes. [...] Qu'est cela sinon le spectacle le plus beau qui se puisse voir d'une défaite des intérêts, - non pas seulement de classe et de race, - mais d'espèce même? Et qu'ai-je fait, sinon honorer, en l'y rattachant, la

forme de colonisation que j'avais à peindre?
Cette leçon narquoise

»

de science naturelle anticipe sur celle que le mali«

cieux Étiemble propose dans son

Esquisse d'une pédagogie antira-

55 56

ciste », Présence africaine, 26 Guin-juillet 1959) : « Peut-être avez-vous lu ces jours-ci, dans la presse, la mésaventure du lapin noir qui, dans un livre américain à l'usage des petits enfants, se marie au clair de lune avec une lapine blanche. La vigilance des blancs de l'État d'Alabama réussit à accuser ces lapins d'intentions subversives et à les proscrire des librairies: ce qui est bon pour les lapins pourraient le devenir pour les hommes, écrivent là-bas les journaux racistes. S'il arrivait qu'un noir épousât une blanche, où irions-nous? » Cousturier, Des inconnus chez moi, pp. 11-12. Cousturier, Mes inconnus chez eux, 1 : Mon amie Fatou, citadine, Rieder, 1925, p. 92; nouvelle édition, Les Belles Lectures, 1956. Notre édition de référence est celle de 1925. Houssain rappelle à juste titre (p. 204) la réaction analogue d'Isabelle Eberhardt en Algérie: «Je voulais posséder ce pays, et ce pays m'a possédée. »

26

Roger LITTLE

fournir un enseignement primaire très libre sans rien demander en retour. Avant qu'elle se rende en Afrique, on dirait que la naïveté

même qu'elle tiendra à maintenir jusqu'au bout - « croyez-en un peintre, - vous qui possédez l'inégalable génie d'être noir! » écrit-elle
pour clore le deuxième tome de ses voyages 57 - la protège contre une attitude de refus en faveur de celle du don. Aussi ne tient-elle pas ouvertement un discours anticolonialiste dans son premier ouvrage, ce qui lui confère une convivialité que n'aurait pas un tract. Reléguée à une note, la remarque suivante de Jean-Pierre Houssain nous paraît mériter une place plus importante dans nos réflexions: Par son doublerôlede «franc-tireur» et d' « inquiéteur », l'écrivain anticolonialiste apporte à la fois une réponse (attaques contre un régime donné) ET une question (comment a-t-on pu mépriser la race noire? comme peut-on mépriser l'homme?). Or, selon la belleformule de Serge Doubrovsky, la littérature n'est-elle pas
«

toujours une question à travers une réponse, une réponse à travers une

question» ?58

Si Cousturier ménage ses attaques directes, elle n'a de cesse d'inquiéter en posant des questions embarrassantes pour l'esprit colonialiste, certes, mais aussi pour tous ceux qui s'y complaisent, à savoir la vaste majorité, et cela jusque dans les milieux prolétaire (passe encore: on peut alléguer le manque d'instruction) et gauchisant (ou cet alibi n'a plus prise). Cousturier résume la nature et la valeur de son expérience comme suit: «Moi, je ne cherche pas comment les hommes sont vernis: je cherche comment ils aiment, pensent et souffrent. J'ai mêlé pende:mt trois années mes rires et mes larmes avec ceux des noirs et je serais flattée de pouvoir dire que les miens ressemblaient aux

57 58

Cousturier, Mes inconnus chez eux, 2 : Mon ami Soumaré, laptot, p. 265. Houssain, p. 143, n.1, citant Serge Doubrovsky, Pourquoi la nouvelle critique? Critique et objectivité, Mercure de France, 1966, 1972, p. 95.

BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

27

leurs. »59Sous la rubrique « comment ils aiment », nous pouvons faire un pas vers le couple Blanche/Noir. L'auteur évoque avec infiniment de délicatesse la petite amie, fille d'un épicier raphaëlois, de Damba

Dia,

«

gracieux sentimental de vingt ans », devenu peu assidu à ses

cours, qui à son tour fait état des quolibets lancés à son intention par des «gradés européens », de la désapprobation de l'épicier, de 1'« adjudant européen» qui fait office de fiancé.6o La sensibilité même du peintre devenu éducatrice par la force des choses fait que les Tirailleurs se confessent volontiers à elle: plus d'une fois elle leur sert comme de mère. Vivant avec son mari et leur fils, elle ne saurait admettre d'autre relation plus intime. On la surprend toutefois à rêver de l'accueil que lui réserverait un de ses élèves si elle se présentait un jour chez lui. Est-ce parce que Macoudia M'Baye a révélé des talents de dessinateur, que Lucie Cousturier profère une pensée peu avouable? :
[. . .] j'avais pris l'habitude de prévenir tous ses désirs comme il est naturel de sans

le faire à l'égard des personnes que l'on reçoit. Je lui demandais toujours: « As-tu chaud? as-tu soif? as-tu faim? es-tu fatigué? » Il attendait

doute que [je] lui demande encore: « Es-tu content tout à fait?..
manger ce gâteau? Veux-tu m'embrasser?

Veux-tu

Veux-tu dormir un peu avec

moi? »
Il attendait, par sentiment du rythme; mais il devait à la fin trouver bizarre ma conception de l'hospitalité, laquelle proposait tant de choses dispendieuses et médiocres et omettait les plus magnifiques et qui ne coûtent rien.
Il devait être attristé de ma bêtise, et sans doute se disait-il que, si les rôles s'étaient renversés et qu'il eût à me recevoir, il m'aurait aussi simplement qu'une boisson fraîche. 61 offert de l'amour,

59 60 61

Cousturier, Des inconnus chez moi, p. 135. Ibid., pp. 230-37. Ibid., p. 264. La générosité du réconfort de Cousturier rappelle encore celle d'Isabelle Eberhardt selon les Notes et souvenirs de Robert Randau (La Boîte à documents, 1989, 1997, pp. 114-15). N'était l'opposition fa-

28

Roger LITTLE

Cette pensée la séduit assez pour qu'elle raconte en tête de son prochain livre l'expérience de «Mme X..., femme d'un administrateur colonial en congé» qui, retenue seule en brousse, se trouve l'objet d'une hospitalité exceptionnelle. Confiée par le chef, lors de son

départ, à son frère cadet, ce dernier proteste: « Mais tout cela n'est
pas assez pour toi... Moi j'ai pensé beaucoup à te donner aussi de l'amour qui est le mieux de tout pour une personne qui est forte comme notre roi... mais tu es restée tous les jours et toutes les nuits à marcher, à parler avec tout notre village. »62 Tout n'est pas mesuré à l'aune européenne. Le regard de l'artiste se fait lui-même instruire par la fréquentation des Noirs. Au début, elle reconnaît volontiers qu'elle se distingue à peine des auteurs qui, ayant à dépeindre le «bon sauvage », n'arrivent pas plus que Mme Aphra Hehn, dans son portrait d'Oroonoko,63 à détacher la beauté noire d'une tradition gréco-romaine:
Nous nous rappelons bien les yeux intelligents de Saër, sa bouche puissante sans lourdeur, sa peau mate, son visage mince aux joues longues et fines, avec assez de front et de menton pour ne pas déconcerter notre esthé-. tique européenne. Nous ne savîons encore dire, en 1917, qu'un noir est joli ; mais si ce mot signifie relations affables des traits, accord, musique, Saër Gueye était joli. Il « était» car il est mort à la guerre, et nous n'avons pas revu, après avril 1917, ses mains délicates, aux ongles bombés et brillants, avec lesquelles il avait plutôt l'air de mimer que d'accomplir ses fonctions d'ordonnance. [. ..1 En février 1917 je disais, ma famille disait, nous disions habituellement: «Ce nègre-là a du caractère... Il a un masque intéressant. » Mais ce n'est

62 63

rouche de son mari, elle songeait sérieusement à tirer du désespoir le petit Mbarek amoureux d'elle. Cousturier, Mes inconnus chez eux, 1 : Mon amie Fatou, citadine, pp. 9, Il. Aphra Behn, dans son Oroonoko or The Royal Slave, publié à Londres en 1688, a donné lieu à des imitations que l'on continue à retrouver jusqu'à nos jours.

BLANCHE

ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

29

qu'en 1918 que nous oserons articuler devant Dieu et nos compatriotes:
nègre-là est joli. .. de toutes les manières. »64

«

Ce

Ultérieurement,
Ahmat ce dernier, nous dans trop ronde

elle saura se détacher des normes occidentales:
n'est pourtant pas aussi noir que Baïdi et, en l'observant auprès de on songe que c'est par timidité peut-être qu'il s'est arrêté devant la voie de la complète saturation. De même sa tête est trop petite et pour sa taille de près de deux mètres et ses traits, d'une indécision

à décourager les ethnologues, encore émoussés par quelques marques de la petite vérole, semblent de fortune, comme provisoires. Seul, dans cet appareil négligé de la face, un détail essentiel est bien aménagé: son sourire.65

Enfin, elle va jusqu'à péen :

renverser

complètement

le point de vue euro-

Si nous avons substitué aux dieux les jolies femmes; si les Grecs leur avaient déjà substitué d'orgueilleux athlètes, ce n'est pas tant mieux, ainsi qu'on l'a dit, c'est tant pis! La beauté-type, dans les arts, n'est qu'un idéal d'empailleurs; les Dieux égyptiens, les Moines de Giotto, les baigneuses de notre Renoir ne comptent que par ce qui les lie à l'art nègre et non par ce qui les lie aux canons.66

Cette déclaration est d'autant plus extraordinaire que les Fauves et les Cubistes ne s'étaient inspirés de l'art nègre que pour l'assimiler à leur propre esthétique, non pour en reconnaître la valeur intrinsèque.67
*

64 65 66 67

Cousturier, Des inconnus chez moi, pp. 33, 40. Ibid., pp. 66-67. Ibid., p. 250. Voir Jean Laude, La Peinturefrançaise et l'art nègre (1905-1914), Klincksieck,1968.

30

Roger

LITTLE

Certes, pour une réhabilitation plus scientifique et systématique des Noirs à cette époque, il faut regarder ailleurs. Mais la plupart des travaux d'un pionnier comme Maurice Delafosse, par exemple, sont postérieurs à Des inconnus chez moi.68 De même, la collecte systématique des traditions orales africaines, ponctuelle et partant aléatoire encore au XIxe siècle, ne commence à porter ses fruits qu'au cours des années vingt du XXe.69C'est en partie pour cela sans doute que plus d'un romancier des colonies s'arroge un droit ethnographique70 qui

68

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Maurice Delafosse avait commencé avant la guerre en publiant un roman (Les États d'âme d'un colonial, Comité de l'Afrique française, 1909 ; nouvelle édition sous le titre Broussard ou les états d'âme d'un colonial, suivis de ses propos et opinions, Larose, 1923) et une étude (Haut SénégalNiger, Larose, 1912). Il enchaîne avec Les Noirs de l'Afrique, Payot, 1922; L'Arne nègre (anthologie comportant une trentaine de contes, des proverbes etc.) Payot, 1923 ; Les Civilisations disparues: les civilisations africaines, Stock, 1925 ; Les Nègres, Rieder, 1927. La méprisante appellation « demoiselle Teinturier» proférée à l'intention de Mme Cousturier par Oswald Ducros & Gaillar~-Groléas (alias Hippolyte & Prosper Pharaud, dans Pellobellé, gentilhomme soudanais, Éditions du monde moderne, 1924) ne déshonore que ceux qui... font le faraud. Houssain, p. 432, rappelle les recueils de l'abbé Grégoire, du baron Roger et du R. P. Trilles au XIxe siècle, d'Auguste Dupuis dit Yacouba et surtout de François-Victor Equilbecq (qui a fourni tant d'éléments à l'Anthologie nègre de Cendrars) au tout début du xxe. Mais aux années vingt, on connaît les travaux concertés de Louis Tauxier, d'Henri Labouret, de Maurice Delafosse, de Georges Hardy, de Théodore Monod et de Robert Delavignette entre autres. Cousturier porte un jugement sur l'ethnographie qu'on ne retrouvera, suite à l'approbation que leur accordent par exemple les écrivains de la Négritude, que sous la plume d'écrivains sceptiques des années soixante: «je n'aime pas l'ethnographie. Je l'aimerais si elle n'était qu'une science, même inexacte, comme les autres. Mais elle est un art de trahir les peuples pour les diviser, pire que l'histoire. Donner la vie de quelques individus pour la vie de tous, c'est la tromperie de l'histoire. Donner les formes collectives de la vie d'un peuple, pour ce peuple lui-

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souvent porte atteinte à l'équilibre de ses ouvrages de fiction: nous en venons justement au cas flagrant de la Femme et l'homme nu. Fruit d'une collaboration entre deux auteurs confirmés, La Femme et l'homme nu sent le procédé, la recette littéraires. Aussi le long prologue, dû sans doute pour l'essentiel à Pierre Mille, est-il entièrement consacré au portrait de Vania, aristocrate russe aux cheveux d'un cuivre symbolique qui se complaît dans des extravagances de toutes sortes, dont un goût prononcé pour l'anarchie révolutionnaire. Quittant à la légère son époux, elle s'installe à Paris pour mieux

évoluer en toute liberté dans la vie mondaine, traînant « cette affection
définitive dont, inconsciemment, malgré l'insolence apparente de ses écarts, elle avait faim et soif... »71 S'enveloppant de ses fourrures et des plumes à la mode à l'époque dite Belle, elle fait contraste avec l'homme nu, Tiékoro, décrit au premier chapitre (sans aucun doute par André Demaison) de manière aussi absolue que les personnages extravagants qui se font miroir, mais en négatif, à la une d'un numéro du Rire, ou que les clowns du début du siècle, Footit et Chocolat.72 Dans ces dessins gouailleurs, les Noirs sont toutefois habillés, même si c'est d'une manière outrancière: Tiékoro, natif de la tribu Koniagui du sud du Sénégal, n'arbore qu'un étui pénien. Demaison compense ce dépouillement par un foisonnement de détails ethnologiques qui, pour intéressants qu'ils soient, versent dans le goût d'un exotisme para-scientifique et nuisent par là même à la qualité artistique du roman. On n'hésite pas à déclarer que chez cet auteur, dont on peut louer par ailleurs le talent, « l~ minutie de l'observation [peut] nuire à

71 72

même, c'est la trahison bien plus grave de l'ethnographie. » Mes inconnus chez eux, 2 : Mon ami Soumaré, Zaptot, p. 106. L'Homme et Zafemme nu, p. 16. Nederveen Pieterse reproduit, p. 220, la une du Rire du 23 janvier 1897 ; et Négripub fournit, p. 181, l'image des clowns d'après une affiche dont nous avons dit tout l'intérêt dans Nègres blancs: représentations de l'autre autre, L'Harmattan, 1995, pp. 113-14 (le dessin de Roubille y étant reproduit à la planche 15).

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Roger LITTLE

la valeur artistique» parce que, en somme, il « privilégie l'aspect documentaire ».73 Mille et Demaison sont pourtant trop expérimentés et trop connaisseurs pour être qualifiés de naïfs quant aux détails de l'écriture ou au regard qu'ils portent sur leurs personnages. Il subsiste toutefois une naïveté de colonialiste non seulement dans le contraste frappant entre Vania et Tiékoro, qui ne sont partant que des pions sur le damier racial, mais encore dans leur acceptation de la fatalité bienpensante d'une intrigue qui doit nécessairement finir mal. En partie sous l'effet de l'alcool à l'instar du Tamango de Mérimée et, plus lointainement, de l'Oroonoko d'Aphra Behn réduits, eux, à un esclavage plus traditionnel,74 Tiékoro est persuadé de se faire Tirailleur sénégalais. Blessé -- « il fut flambé, soufflé par l'éclatement d'un obus de gros calibre »75-, hospitalisé à Saint-Raphaël, il a une marraine de guerre en mal d'exotisme qui n'est autre que Vania. Petit à petit, elle s'avoue pour lui un intérêt croissant:

73

Houssain, p. 211. Louis Noir, dans ses livres d'aventure pour enfants des années 1880 (Le Coupeur de têtes, A la recherche d'un trésor, Les Chasseurs du désert), pécherait, au contraire, par une insuffisance de documentation. Lebel (pp. 183-84) le déplore avec malice: « Les faunes et les flores sont mêlées avec indifférence; les aspects du sol sont méconnus; un courrier met deux jours pour franchir des distances qui demandent un mois de marches pénibles; ailleurs, l'auteur vante le mobilier en bois de bananier incrusté de nacre et fait cueillir par de sagaces éléphants des ananas au sommet des arbres; des voyageurs, pour passer plus vite, incendient la forêt vierge comme un simple bois de pins. Ainsi s'ac-

cumulent les erreurs et les extravagances. » Même un autochtone peut toutefois se tromper: dans Le Chant des ténèbres (Dakar: NEAS, 1996,
p. 80), Fama Diagne Sène place les toits d'un quartier cossu «sous l'ombre généreuse des palétuviers. » Vair notre étude sur l'épisode en question dans le roman de Behn et la nouvelle de Mérimée: « Oroonoko and Tamango : A Parallel Episode», French Studies, XLVI, 1 Gan. 1992), pp. 26-32.
La Femme et l'homme

74

75

nu, p. 102.

BLANCHE

ET NOIR AUX ANNÉES VINGT

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Elle croit savoir fort bien qu'un abîme la sépare de ce Noir, mais plus elle en soupçonne les profondeurs, plus elle les voudrait sonder... Il Y a bien de la pitié en elle: pitié pour cet homme apporté de si loin par la plus grande tourmente qui jamais dévasta l'univers; pitié pour lui, qui souffre, et dont elle souhaite adoucir la souffrance. [...] Mais elle s'avouerait plus malaisément un désir secret de ce qui est singulier et de se rendre ellemême singulière sive et trouble... la générosité, que de pouvoir songer: « Ce que d'autres ne connaissent
»

pas, et

je le connais; ce que d'autres n'ont pas, je le possède!
Elle confond l'héroïsme et l'impudence immédiate des instincts la satisfaction

Son âme est impul-

[sic], l'insouciance et la liberté... 76

Le contraste entre les deux personnages souligné dans les pages suivantes:

est encore une fois fortement

Les actions, les pensées mêmes du Noir lui sont dictées de l'extérieur, par des usages, des traditions, des injonctions spirituelles, dont il n'a même pas l'idée qu'il soit possible d'enfreindre les ordres. Pour Vania, tout ce qui n'est pas sa fantaisie n'est que préjugé négligeable, convention illégitime à laquelle il est beau de ne pas se soumettre. [...] Vania prétend retrouver en ce moment en Tiékoro un frère d'exil, de race inférieure, qui pourrait être à la fois son esclave et, pour une heure, un passetemps... Mais elle soupçonne que ce passe-temps ne doit pas être chose commune, et peu à peu monte en elle le désir de s'en convaincre. Les confidences de sa camériste qui tient ses renseignements on ne sait d'où, les racontards [sic] extraordinaires de la ville habituée depuis trois ans aux Noirs des camps de tirailleurs, sont pour elle des indications troublantes apparemment exagérées... Elle brûle de les contrôler. Ses sens qu'elle croyait endormis en souhaitent contrôler l'exactitude... Lui ne voit pas si loin. La femme blanche est dispensatrice de friandises et de douceurs; il l'accueille avec l'émerveillement d'un enfant qui voit venir une fée. 77

76 77

Ibid., p. 111. On peut penser qu'à la place d'« impudence» lire « imprudence». . Ibid., pp. 112-13.

il faudrait

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Roger LITTLE

Partis de ces bases psychologiques, ni l'un ni l'autre ne saurait échapper aux poncifs des écrivains coloniaux selon lesquels, comme nous l'avons vu, la Blanche veut prouver une théorie et le Noir se l1isser au niveau des Blancs. Le déclic se produit chez Vania qui, toujours et nécessairement selon la mentalité colonialiste, prend l'initiative lorsqu'elle parle de l'invasion de son pays par les Soviets et que

Tiékoro répond: « Pourquoi nous n'allons pas les tuer, madame? »
Vania dressa subitement la tête. Une flamme luisait dans ses minces yeux noirs. Elle se recula un peu; elle regarda Tiékoro du haut en bas et conçut pour lui de l'admiration. Dans sa simplicité, le Noir venait d'évoquer dans toute saforce la chose que souhaitaient tous les exilés. Tiékoro venait de parler comme un enfant; elle vit en lui un homme, le seul qu Ielle eût rencontré depuis longtemps. Elle lui prit la main, cette grosse main qui débordait entre ses petits
doigts, et elle eut la sensation d'un airain fraîchement fondu prêt à frapper le

colosse d'argile. Ses sens déjà avaient parlé; la pitié de son cœur l'avait entraînée. En ce moment le Noir acheva de la conquérir.78
« l'accouplement bicolore »79 ne sera retardé que par un excès de respect de la part de Tiékoro, lequel se défoule au besoin au bordel du coin. Vania, toujours à son bovarysme, réussira enfin à faire coucher son homme nu. Mais l'écriture se dégrade pour

Ce que Voltaire appela

afficher les points de suspension comme suit:

du

«

soft », car le chapitre se termine
-

Dans le silence, le choc des boutons d'uniforme le bruit mou des habits.

sur le parqu?t accompagna

[.. .J
78 Sauvage! cria Vania, tendrement...
80

Ibid., p. 117.

79

Voltaire,

«

La Princesse de Babylone », XIe (et dernier) chapitre: p. 374

80

in Romans et Contes, I : Zadig et autres contes, éd. F. Deloffre, Gallimard, Coll. Folio, 1992. La Femme et l'homme nu, p. 137