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REGARDS SUR LES LITTERATURES COLONIALES

De
256 pages
Ce troisième tome traite des littératures coloniales du monde de l'anglophonie et de la lusophonie, la Grande-Bretagne et le Portugal n'ayant pas mis en place les mêmes systèmes de colonisation que la France. On retrouve ici les rivalités coloniales puis la préparation au voyage en Afrique noire par les écrits des explorateurs, des voyageurs et des missionnaires, par les romans d'aventures, etc. Les écrivains les plus notoires (Conrad, Blixen, Cary…) sont passés en revue sous l'angle de leurs contradictions qui sont les plus riches.
Voir plus Voir moins

Jean SÉVRY (éd.)

Regards

sur

les littératures coloniales
Afrique anglophone et lusophone

Tome III

c. E. R. P. A. N. A. C, Montpellier

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8441-7

I

REGARDS SUR LES LITTÉRATURES COLONIALES AFRIQUE ANGLOPHONE ET LUSOPHONE

Introduction:

Jean SÉVRY ..

7

CHAPITRE I : D'UN MONDE À L'AUTRE: LES RIVALITÉS COLONIALES

- Gilles TEULIÉ(Montpellier) : Le roman populaire français et la guerre des Boers (1899-1902), ou la rencontre de deux

impérialismes
CHAPITRE II: D'UN MONDE À L'AUTRE: LA PRÉPARATION AU VOYAGE EN AFRIQUE

13

-

Jean SÉVRY (Université de Montpellier)

: Les littératures coloniales

et lapréparationall voyage
Michèle LUROOS(Université de Montpellier) Au cœur du

43 97

continent noir: Henry Morton Stanley

CHAPITRE III: LA LITTÉRATURE COLONIALE: AMBIGUÏTÉS, RECHERCHE DE SOI, RECHERCHE DE L'AUTRE

-

André VIOLA(Université de Nice) : L'angoisse devant l'autre et le même: le demi-sauvage (civilisé, métis) dans le roman populaire

anglais vingtième du siècle
Jacqueline BAROOLPH (Université de Nice) : Karel Blixen, Laferme africaine Denise COUSSY (Université du Mans) : Mister Johnson: un roman colonial? René RICHARD(Université de Montpellier) : Conrad et l'Afrique:
un ma len tend li ? . . . .. . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . . .. . . . . . . .. . . .. . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . .. .. . . .. . . .. . . .. . . .. .. .. . . ..

109
129 161
173

CHAPITRE

IV: QUELQUES RÉFLEXIONS & RÉACTIONS

AFRICAINES

-

Jean SÉVRY. es littératures coloniales et les réactions africaines L
V: LE MONDE LUSOPHONE

205

CHAPITRE

Pires LARANJEIRA (Université de Coimbra

- Portugal)

: La

littératurecolonialeportugaise

231

Les littératures coloniales,: Grande Bretagne & Portugal
Jean SÉVRY

Introduction Voici donc la seconde partie d'une étude d'ensemble des littératures coloniales, résultat d'une collaboration fructu~use, et qui porte sur les mondes de l'anglophonie et de la lusophonie. Si nous avons séparé cette recherche en deux parties, c'est parce que de toute évidence, ces diverses littératures revêtent des caractères différents, elles ne sont pas le produit d'une même culture, d'une même société. Les écarts ayant existé entre le système de colonisation français (politique de l'assimilation) et le système britannique (l'Indirect Rule) sont là pour nous le rappeler: nous y ferons souvent allusion dans cette partie. Comme dans la partie précédente, nous tenons à préciser ce que

nous entendons par « littératures coloniales ». C'est un champ littéraire qui s'étend du récit d'exploration, des réponses à un questionnaire rempli par un agent de factorerie, par des auteurs dont le nom a

8

Jean SÉVRY

souvent sombré dans l'oubli le plus complet, à un roman composé par un écrivain dont ses peintures de l'Afrique ont fini par lui valoir gloire et renommée. De la même façon, ceci va nous amener à retrouver toute l'épaisseur historique de ces productions. Car le phénomène colonial peut être approché de diverses façons. Il est tout d'abord envisagé comme un projet, et en ce cas, nos auteurs se laissent aller à toutes sortes de rêves et de projections à propos d'un continent encore bien obscur. Dans un deuxième temps, il est présenté comme un vécu, et comme toute expérience humaine, il est évolutif, change au fil des ans, passe de l'enthousiasme à la déception la plus amère. Enfin, avec l'approche des « indépendances», et au travers de la décolonisation, ces écritures se font de plus en plus critiques, à moins qu'elles ne se teintent de nostalgie pour se tranformer, en un dernier stade, en une mémoire, ce qui est bien différent. Le lecteur retrouvera cette démarche d'ensemble dans les pages qui suivent. Dans un premier chapitre, Gilles Teulié tente de revenir sur les rivalités ayant existé entre les deux systèmes de colonisation. En se penchant sur le guerre anglo-boer, il nous montre comment au lendemain de Fachoda, ces deux systèmes coloniaux entrent en concurrence pour découvrir ensuite leurs solidarités fondamentales, au travers de la littérature des kiosques et du roman d'aventures. Dans le second chapitre, Jean Sévry procède un peu de la même façon, en tentant de brosser un tableau historique de ces littératures populaires: elles préparaient au voyage, forgeaient des mentalités et suscitaient des vocations ce que confirme Michèle Lurdos dans un portrait de Stanley. Le chapitre III vous proposera un approche de quelques « grands» écrivains coloniaux de langue anglaise, l'étude d'André Viola constituant une sorte de transition, à propos des réactions au
«

nègre instruit ». Jacqueline Bardolph examine ensuite l'œuvre de

Karel Blixen, Denise Coussy celle de Joyce Cary, et René Richard celle de Joseph Conrad. Tous ces écrits frappent par leurs ambigüités, leurs déchirements internes et leurs contradictions. Il va sans dire -ceci est inévitable- que certains auteurs seront abordés à plusieurs reprises

LES LTITÉRATURES COLONIALES:

GRANDE BRETAGNE & PORTUGAL

9

dans cet ouvrage collectif sans que l'on puisse parler de répétition, car les appproches ne seront pas les mêmes. L'Occident entend se positionner sur cette terre africaine, qu'il tente ~e se l'approprier, ou qu'il sente à quel point elle lui demeure étrangère. Dans un dernier chapitre sur ce monde anglophone, nous tenterons, par un bref essai récapitulatif, de donner une idée de la façon dont certain écrivains africains, du Kényaau sud du Zambèze, ont pu réagir à ces littératures coloniales, sous toutes ses formes. Le dernier chapitre (V),. composé par Pierre Laranjeira, vous propose un panoramique des littératures coloniales de langue portugaise. Depuis quelque temps déjà, lors de colloques et congrès, les frontières étables entre les anciens empires coloniaux ont fini par s'effondrer, ce qui permet de meilleurs échanges. Or ces littératures lusophones sont encore màl connues en France, faute de traductions. Et pourtant, elles partagent les mêmes préoccupations, même si, comme vous pourrez le constater, elles ont été soumises à des pressions politiques bien différentes, du fait du régime de Salazar. Ainsi, face à l'entreprise commune de colonisation, chaque métropole entend bien imposer sa marque à ces pays qu'elle se partagera à Berlin en 1885, avec le plus grand arbitraire. Comme le faisait observer l'un des négociateurs, Lord Salisburyl : '« Nous nous sommes distribué des montagnes, des rivières et des lacs.sans savoir où ils se trouvaient ». Mais cette marque n'est pas ~a même suivant la métropole concernée, et suivant l'époque où elle se manifeste. Un dernier point mérite que l'on s'y attarde. L'énorme littérature moderne de l'Afrique australe devait-elle apparaître dans ce volume? Vous trouverez ici quelques allusions à Doris Lessing ou à S. G. Millin, mais dans l'ensemble, elle est absente de ce livre. Pourquoi? Parce que les écrivains sud-africains considèrent qu'ils ne font plus partie de cette période. Il est vrai que leur pays a depuis longtemps rompu ses amarres officielles avec son ancienne métropole, et mêm~ si historiens et les économistes ont souvent débattu de la question de

1

in Bernard Nantet, Afrique, lesMots Clés,Paris, Bordas, 1992,page 50.

10

Jean SÉVRY

savoir si l'apartheid pouvait être envisagé comme la prolongation d'un ancien système colonial, il faut reconnaître aussi qu'il s'agit de quelque chose de bien différent. L'œuvre de J. M. Coetzee, qu'il s'agisse de In The Heart of the Country (1977) ou de Waiting for the Barbarians ( 1980) se fait l'écho d'un deuil d'une situation qui n'est plus de ce monde. Nous avons demandé à Stephen Gray, un écrivain et un fin critique sud-africain ce qu'il en pensait, s'il considérait que sa littérature faisait partie du corpus des littératures coloniales, ou s'il se considé-

rait lui-même comme un écrivain « colonial ». Il nous a répondu par la
négative, estimant avec raison qu'on en était à un stade ultérieur. En guise de conclusion à cette présentation, voici ce que nous a répondu Mike Nicol, un très bon écrivain de la génération montante (The Powers that Be, 1989), en réponse aux mêmes questions:
a) Dans l'ensemble, je considère qu'effectivement la littérature blanche

d'Afrique du Sud fait partie de « la littérature coloniale», même si j'estime
qu'elle s'est peu à peu transformée avec l'afrikaans dans les années soixante, et avec l'anglais dans les années soixante-dix. Je l'envisagerais volontiers comme une littérature de transition, mais je ne pense pas qu'on puisse maintenant continuer à lui attribuer le nom de « littérature coloniale ». Car la langue, la
thématique et la nature n1ême de ces écritures les font se situer loin de ces anciens modèles.

b) Je ne me suis jamais considérécon1meun « colonial », mais pas davantage
conl1ne un « indigène ». A tout prendre, je me considère comme un être hybride: une sorte d'indigène, et de ce point de vue, je n'envisage pas ma contribution à la littérature de l'Afrique du Sud comme quelque chose qui ferait partiede la vieilletradition « coloniale», mais comme quelque chose qui s'enracine dans une « nouveauté ». Et cette nouveauté représente quelque chose à quoi les indigènes doivent aspirer: un récit qui se fonde sur le sentiment d'appartenance à un lieu avant même qu'il ne vienne se fonder sur un sens de l'histoire. C'est certainement là, je crois, cequej'ai tentédefaire.

CHAPITRE

I

D'UN MONDE À L'AUTRE: LES RN ALITÉS COLONIALES

Le roman populaire français et la guerre des Boers ou la rencontre de deux impérialismes
Gilles TEULIÉ

Dans le cadre d'une étude socio-culturelle, les littératures coloniales constituent un corpus appréciable pour découvrir une société dont l'expansionnisme effréné cache toutes sortes de réalités liées à l'imaginaire collectif de ses membres. La compétition avec l'Angleterre, ajoutée à un sentiment d'infériorité entretenu dans les esprits en France à la fin du XIxe siècle, est ime de ces réalités. Sur ce thème Marc Ferro explique en effet que les Français sont complexés lorsqu'ils pensent à leurs voisins d'outre-Manche:
En France, l'anglophobie nait, dès la prime enfance, de l'accumulation des conflits avec un voisin qu'aucun adversaire n'a pu mettre à genoux. De plus l'Anglais a triomphé des héros du Panthéon national (Jeanne d'Arc, Napoléon, le colonel Marchand, etc.). Il al/chassé la France de l'Inde et du

14

Gilles TEULIÉ

Canada", et aussi apparafttoujours dans l'histoire comme un "gagnant" - ce qui n'est pas toujours le cas de la Francel.

Il est un fait que grand nombre de batailles célèbres sont des défaites françaises (Crécy, Azincourt, Trafalgar, Waterloo). De quoi, d'un côté, conforter l'idée de l'invincibilité de l'insularité britannique et, de

l'autre, donner des complexes à un peuple amateur de « revanche ».
Lorsqu'éclate la guerre des Boers en Afrique du Sud entre Anglais et Sud-Africains blancs (les colons boers des républiques du Transvaal et de l'Etat Libre d'Orange) en octobre 1899, un transfert s'opère chez les

Français. L'affrontement direct avec la « perfide Albion» n'est plus
d'actualité (l'Egypte et le Soudan sont bel et bien perdus). C'est donc par procuration que la lutte va continuer. Un an à peine après la perte de Fachoda (1898),la résistance du peuple boer à l'envahisseur anglais suscite un engouement démesuré chez les Français, enthousiasme d'autant plus surprenant de prime abord, que la France n'est pas impliquée dans le conflit et ne possède pas d'intérêts vitaux dans cette partie du monde. Ce transfert symbolique vers la terre sud-africaine de la lutte des Français contre leurs voisins, puisqu'il ne peut impliquer l'ensemble de la nation et son armée, s'effectue idéologiquement dans la propagande française selon un schéma récurrent: le héros français (réel ou imaginaire) lutte « seul» contre l'Anglais car son gouvernement ne le soutient pas. M. Georges Berry, éminente figure de la propagande pro-boer en France, expliquait cela dans une conférence:
Honte à elle (l'Angleterre), qui ayant échoué dans ses criminels desseins, fit le même jour acclamer Dreyfus et lacérer le drapeau français par une foule en délire. Mais qu'elle se rassure, ce drapeau trièo1"ore arraché de Fachoda et déchiré à Londres, a été porté à Prétoria par des volontaires français, et c'est, abrités

1

Marc Ferro, Comment on raconte l'histoire aux enfants. Ed. Petite bibliothèque Payot. Coll. documents n° 82, 1992, p. 144.

LE ROMAN

POPULAIRE

FRANÇAIS

ET LA GUERRE

DES BoERS

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SOllSses plis, mêlés à ceux de l'étendard de la République de l'Afrique du Sud, que les Boers battront leurs oppresseurs, et conquerront leur indépendance2.

C'est donc en terme de rivalité hégémonique et coloniale qu'il faut placer l'étude du roman populaire français sur le thème de la guerre des Boers, puisque la littérature dite «populaire» participe à ce courant nationaliste. Ce conflit, en effet, n'est assurément pas pour les auteurs de ces œuvres un simple décor exotique dans lequel on localise la trame d'une histoire d'aventure, mais un outil précieux dont la finalité est d'induire chez les lecteurs une vision magnifiée de la grandeur de la France. Ainsi, les romans d'aventures constituent un véritable champ d'investigation qui leur permet de mieux appréhender les systèmes de représentation français au tournant du siècle, et souligne l'intérêt que revêt ce type de documents pour l'étude d'une société. A la fin de l'année 1899, alors que la guerre en est encore à ses prémices, la France, dans son ensemble, prend fait et cause pour les Boers et propose une vision manichéenne du conflit. Les vitupérations françaises ne font pas preuve d'originalité lorsqu'il s'agit de jeter l'anathème sur l'Angleterre. Faire référence à la cruauté du groupe sur lequel on veut jeter l'opprobre est le meilleur moyen de le « déshumaniser », de l'exclure du giron de la société humaine et a fortiori de celui des nations civilisées. La dichotomie civilisé / barbare, être humain / animal est donc au centre des propos de la propagande française pendant le conflit anglo-boer. Le côté sauvage et animal des Anglais, qui tels des charognards se délectent de la dépouille des Boers est une représentation conventionnelle de cette période. Pour beaucoup d'auteurs et journalistes français, la dévalorisation de l'ennemi potentiel que sont les Anglais, au même titre que les Allemands, sert de catharsis aux sentiments de frustration des Français que l'épisode de Fachoda, la défaite de 1871 ou la perte de confiance liée à

2

Georges Berry, Conférence de M. Georges Berry, publication (pendant la guerre). p. 61.

privée

16

Gilles

TEULIÉ

l'affaire Dreyfus, ont exacerbés. Pour eux, l'Angleterre de ce conflit comme l'explique Henri Cyral:

sort amoindrie

En agissant ainsi, !' Angleterre s'est placée au banc de la civilisation, le monde la regarde avec horreur, et de plus, elle a perdu tout son prestige militaire. Elle a montré à la fois sa faiblesse et sa lâcheté: le serpent britannique est très venimeux, il peut siffler, il peut cracher son venin empoisonné, mais il ne peut mordre; et lorsqu'il essaye d'enlacer sa victime entre ses anneaux, son impuissance est telle que la proie convoitée lui échappe.

L'Angleterre, c'est un dogue sans mâchoire.
Le lion britannique est tout simplement

.

une hyène qui se nourrit de cada vres3 .

Les romanciers français ont depuis des décennies eu une appétence particulière pour l'Afrique du Sud, principalement motivée par les exploits des explorateurs comme Livingstone, Caillé, Grant, Speke, Burton, Kingsley et autres Stanley sur l'ensemble du continent. L'intérêt pour les mondes perdus, en vogue à cette période, lié à la recherche des origines de l'homme et de la vie (Conan Doyle), le mythe édénique de l'éternel retour tel que défini par Mircea Eliade, ou la quête de richesses disponibles pour tout homme courageux (Jules Verne, H. Rider Haggard), ont mis l'Afrique du Sud au premier plan des destinations mythiques, génératrices de fantasmes chez l'homme blanc (notamment dans la deuxième partie du XIxe siècle à la suite de la découverte des diamants à Kimberley et de l'or du Witwatersrand, et de la "re"découverte des ruines du Zimbabwé). La guerre des Boers propulse ce pays un peu plus sous les feux de la rampe et apporte plusieurs éléments supplémentaires dans le choix d'un tel lieu d'aventure. Il y a, avant tout, l'engouement du public français pour un conflit entre Blancs, que les caricaturistes représentent comme la lutte entre David et Goliath. Les propagandistes profitent ensuite de l'opportunité pour fustiger l'Angleterre avec qui le contentieux est séculaire. Les Boers, soldats, paysans et républicains incarnent des
3 Henri CyraI,
1902. p. 284.
France

et Transvaal!' opinion française et la guerre sud-africaine

LE ROMAN

POPULAIRE

FRANÇAIS

ET LA GUERRE

DES BOERS

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valeurs auxquelles la France aspire et servent donc d'exemple. On peut également confronter les héros de fiction à maints dangers: animaux sauvages, peuplades autochtones, soldats britanniques... Enfin, il est possible aussi de rappeler que la « race» française est valeureuse, puisqu'elle a essaimé dans le monde entier et que sa « souche» huguenotte est en partie à l'origine du solide et courageux peuple boer. Force est de constater que la littérature devient ainsi un élément essentiel pour une étude des systèmes de représentation comme le souligne Michel V ovelle: «Dans la longue durée où beaucoup s'accordent à reconnaître le temps propre de l'histoire des mentalités, la littérature véhicule les images, les clichés, les souvenirs et les héritages, les productions sans cesse gauchies et remployées de l'imaginaire collectif »4. Si l'on se penche sur ce corpus avec attention, il s'avère que les romanciers boerophiles s'adressent à divers types de lecteurs de romans. Le premier concerne les jeunes enfants. Souvent porteurs d'une visée pédagogique, les livres mettent l'accent sur l'exemplarité des mœurs boers. Si, bien souvent, les écrivains essaient d'éviter la polémique pour se concentrer sur ce qu'il y a de positif dans le conflit, on constate qu'il est difficile d'éviter les diatribes anglophobes. Les Petits Boers Episode de la Guerre du Transvaal en 1900 relève de ce type d'ouvrage. Ecrit par Marie Léra (ed. Librairie Geldage, Paris 1900)

pour « les tout petits», le roman est dédié « A ma petite fille Marguerite et aux petits enfants qui aiment les Boers» (p. 1). La préface nous éclaire sur le public auquel l'ouvrage est destiné:
Chers enfants qui, dans le monde entier, avez suivi anxieux les luttes et les malheurs du Transvaal; c'est pour vous que j'ai écrit cette petite histoire. C'est en pensant à vous, fillettes qui jouez à la poupée, heureuses et sans soucis près de votre maman, que j'ai parlé de ces petites sud-africaines dont l'enfance est assombrie par les deuils et agitée par les émotions cruelles de la guerre. Et pour ne pas vous attrister, vous, davantage, je n'ai pas voulu vous 4 Michel Vove lIe, Idéologies et mentalités Ed. Gallimard. 1982. p. 57. Coll. Folio Histoire

18

Gilles

TEULIÉ

montrer les plus infortunées entre les petites filles du Transvaal. La petite Grœtel, avec qui vous allez faire connaissance, est une heureuse parmi ces enfants. Il en est d'autres, qui, désormais sans abri et sans demeure, n'ont plus même des bras de maman oÙ se réfugier, ni le tendre cœur de maman oÙ reposer leurs têtes lasses... Pensez à elles, à ces pauvres petites errant aujourd'hui dans les champs dévastés de leurs pays, et pensez à elles avec amour et pitié. (pp. 5-6)

Le pathos visant à faire plaindre les petites filles boers par les jeunes lectrices françaises, nous prouve que tous les âges sont concernés par

ce conflit. C'est en même temps une « leçon de vie », car l'aspect
didactique vise au développement moral du lecteur et participe ainsi à l'éducation du futur citoyen, comme le souligne la suite de cette préface:
Vous, petites filles, vous pouvez beaucoup déjà et vous pourrez beaucoup plus

tard.
Ah ! gardez dans vos cœurs la flamme qui réchauffe! N'ayez jamais peur, enfants, d'aimer, d'aimer de tout votre cœur le bien partout oÙ il est, la justice là oÙ elle se trouve, et soyez enthousiastes... même si on vous dit que l'enthousiasme n'est plus de mode. Mais si vous gardez précieusement la flamme qui réchauffe, sachez aussi avoir au cœur le feu qui consume. Il ne suffit pas d'être passif, de ne pas contribuer au triomphe du mal, il faut être actif, lutter de tout son effort et être le bon soldat du bien et du beau... Mais vous ferez tout cela quand vous serez grandes; et lorsque d'autres petits enfants vous demanderont des histoires, comme vous en demandez à présent à vos mères, vous choisirez, pour le leur conter, quelque récit de vaillance et d'actions généreuses, et à votre tour vous leur apprendrez que ce n'est point le nombre de citoyens qui fait la grandeur d'un peuple et que, dans leur malheur, elles sont heureuses les nations qui ont le droit de chanter leur Gloria Victis.

T~ut comme la préface, le roman est empreint d'humanisme. Les « bons» sont ceux qui veulent le bien, les « mauvais» ceux qui ignorent la générosité. Le manichéisme est clairement défini dans ces ouvrages: il se calque sur la dichotomie Boers / Britanniques. Les premiers sont investis d'une image positive, contrairement aux

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seconds. Pour Marie Léra toutefois, si les Boers sont tous dignes d'éloges, certains Britanniques le sont aussi: lorsque le héros de dix ans, Dick Ozerpoom, est blessé mortellement au combat, il est recueilli par les Anglais qui essaient de le sauver, puis lui rendent les honneurs militaires après son décès. Mais les quelques traits positifs accordés aux Britanniques, n'empêchent cependant pas les reproches habituels de cette époque à leur encontre: «Le général voyant les cadavres s'amonceler autour de lui, demanda au chef de l'armée anglaise une suspension d'armes pour enterrer les morts. Lord Roberts la refusa, et les Boërs durent continuer la lutte au milieu des cadavres d'hommes et d'animaux. L'on ne connait rien de semblable dans l'histoire» (p. 102). Cet épisode est présenté comme une abomination et l'auteur induit implicitement que des nations civilisées ne peuvent autoriser

de telles choses: « A l'a\J.tre extrémité du camp, les Anglais entraient
déjà, désarmant leurs ennemis. Les officiers reculaient d'horreur devant la misère et les souffrances qui leur étaient révélées. Les soldats eux-mêmes étaient émus, quand le hasard les mettait en face d'un cadavre de femme ou d'enfant, tombé l'arme encore à la main» (pp. 104-105). La romancière explique que les Anglais, confrontés à la réalité des horreurs de la guerre doivent regretter leurs actes, ils sont de ce fait rendus responsables des malheurs boers, d'autant que la propagande britannique est à l' œuvre dès le plus jeune âge, comme cela est évoqué lors de la mort de Dick:
On l'enterra comme un homme; les clairons ennemis sonnèrent sur sa tombe creusée le long du laager; et les armes des ennemis rendirent honneur à son jeune courage. Plus d' un Anglais pensa sans doute aux enfants blonds et roses qui, à cette même heure, jouaient au tennis et au foot-ball sur les pelouses veloutées de la vieille Angleterre; heureux petits enfants dont les rêves étaient une succession de boules de croquet et de plum-puddings, et qui, aux récréations et aux promenades de leurs collèges, chantaient dès leur petite enfance Rule Britannia et God Save the Queen avec autant de conviction que si ces deux chants étaient l'évangile du monde. Ces enfants blonds et frais, si beaux, mangeant à heures fixes leur oatmeal et leur marmelade, petits anges de nurseries riantes et bien tenues, étaient-ils donc les frères de ces enfants

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Gilles TEULIÉ

transvaaliens que la 1110rtvenait cueillir loin des bras de leurs maman? Et plus d'un Anglais a dû penser - de ceux qui pensent - que cette guerre n' était

pas près definir; qu I elle serait longue à détruire laforêt oÙ les rameaux poussent si vite et deviennent si tôt des arbres! (p. 107).

Le désarroi de ces soldats est provoqué par le fait que certains d'entre eux ont une capacité de réflexion (<< de ceux qui pensent »). Très

logiquement le lecteur en déduit que certains « ne pensent pas », et
sont donc des gens qui ne réfléchissent pas aux conséquences de leurs actes. La conclusion du roman est tirée par Patrick O'Parry, soldat irlandais soigné par les Ozerpoom, qui déclare vouloir redevenir civil

après la guerre car « je ne veux plus avoir à servir une cause aussi
injuste» (p. 117). Même si l'auteur ne critique pas entièrement les Anglais (ils ont eu de la compassion pour Dick et ont tout fait pour le sauver), elle souligne toutefois l'injustice de leur cause et l'immoralité de leur attitude. Le très jeune lecteur, qui outre le fait d'entendre les adultes honnir les Anglais, fait l'objet lui aussi d'une « lecture expliquée »du conflit au travers de ce genre d'ouvrage. Dans un autre type de romans, ceux destinés aux adolescents, l'argumentation est plus élaborée, la critique aussi. On trouve certains de ces ouvrages dans des éditions peu onéreuses probablement vendues en kiosque et dans les gares comme c'est le cas pour la Nouvelle Collection Bleue Illustrée de l'éditeur Albert Mérican de Paris. Dans l'un d'entre-eux. Les Chasseurs du TransvaaI5, Marc Mario propose, à travers son histoire, une analyse de la guerre dans laquelle il mêle personnages réels et fictifs. Il décrit, par exemple un Anglais, sir Brooke, qui se prétend ami de Cecil Rhodes, et qui, peu de temps avant la guerre, soutire à sa tante une aristocrate anglaise argentée, une importante somme d'argent afin d'investir dans les mines du

Transvaal: « Admirateur de Cecil Rhodes, fanatique des mines d'or,
de l'avenir sud-africain, de la domination anglaise, apôtre zélé de Chamberlain, il était de ceux qui, en sous-marin, avaient poussé le
5 Marc Mario, Les chasseurs du TransiJaal Ed. Albert Méricant, siècle. début du

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DES BoERS

21

gouvernement à faire la guerre au Transvaal et à la république de l'Etat Libre d'Orange; toutes ces contrées, selon eux, appartenaient légitimement à l'Angleterre» (p. 115). Le personnage stéréotypé permet à l'auteur d'exposer la technique "machiavélique des Anglais:
(. . .) malgré les insistances puissants qui ne voyaient indiscrètes et gênantes d'un groupe d'actionnaires

dans la guerre qu'un moyen certain de décupler la

valeur de leurs entreprises minières, le gouvernement de la reine hésitait à rompre les relations diplomatiques existant entre les deux pays. Les ministres de Sa Gracieuse Majesté, suivant en cela leur habituelle tactique, voulaient avoir l'appui non seulement moral, mais encore effectif des autres puissances européennes. C'est le système anglais, de faire participer les nations voisines dans ses entreprises coloniales, afin d'avoir l'appui de leurs fortunes et de leurs armées au moment de la conclusion des traités de paix, à se tailler. la plus belle part, à croquer les marrons tirés du feu à son profit et à se glorifier des succès d'autrui et des victoires remportées par d'autres armées que les siennes

(p. 117). Les explications de l'auteur mêlent à la fois politique et atavisme soulignant l'avidité du peuple britannique. Il nuance les réactions anglaises en fonction des événements. Les défaites britanniques face aux boers au début de la guerre (Black Week) sont l'occasion de souligner l'égocentrisme de ce peuple:
Tandis que le War-Office organisait les lointaines expéditions, les nouvelles alarmantes se succédaient. Rien ne pouvait arrêter la marche victorieuse des Boers. A Londres, la consternation grandissait. Les pertes anglaises étaient considérables; l'incapacité des généraux manifeste.(...). A l'enthousiasme des premiers jours succéda une sorte de torpeur qui envahissait le peuple, déconcerté par les récentes défaites et peu habitué aux insuccès (p. 111).

Pour Marc Mario, ce constat permet de distinguer entre différents types d' Anglais car ce sont les pauvres Tommies (soldats britanniques) qui doivent souffrir de l'exaltation coupable des financiers comme sir Brooke:

22

Gilles TEULIÉ

Les soldats, équipés à la hâte, ne se montrèrent point animés de cet enthousiasme qui préside généralement à de semblables départs. Ces mercenaires, pour la plupart vagabonds sans gîte, et que seules les guinées anglaises avaient rendus patriotes, n'étaient pas sans être au courant de la situation d'Albion en Natalie. Les derniers revers avaient, dans une large mesure, refroidi leurs patriotisme factice, et un abattement général se lisait sur leurs visages glabres et sans expression. Les adieux à leur parents, de ces hommes que la peur de la mort envahissait, étaient navrants et sinistrement comiques. (pp. 111-112).

Cette scène ne doit probablement son ton pathétique qu'à la volonté de l'auteur de provoquer un sentiment de pitié et de compassion à l'égard de ces militaires anglais. Les responsables de to.us ces malheurs sont, de fait, clairement désignés: ce ne sont pas les Anglais dans leur ensemble, mais simplement quelques financiers impérialistes poussés par la passion du lucre. C'est d'ailleurs ce que l'auteur veut nous démo.ntrer. Les citations que no.us venons d'évoquer, en effet, ne so.nt en réalité que des digressio.ns visant à exposer au lecteur la situation. Le reste du récit relève plus des formes traditionnelles du roman: les relations qui lient le héros, l'héroïne, le père de celle-ci et

le « mécréant ». Ce dernier, Harry Blacking (au nom évocateur), est un
Anglais avide de richesses et de pouvoir, à l'instar de sir Broo.ke, autre personnage déjà mentionné. Mais l'on trouve aussi d'honnêtes

Anglais comme le frère du « vilain », James Blacking, ou le commandant du Navire de Sa Majesté «Cromwel» (sic) sir Lowel ou sa charmante fille miss Emily Lo.wel. De fait, la co.nclusion que le lecteur déduit à la lecture des « digressions» des pages 110 à 117, dont nous veno.ns de faire état, trouve un écho. dans la fictio.n de M. Mario.. Désireux de s'enrichir, le perfide Harry veut que son jeune frère James épouse la jolie Cornélia Rosendaal, une Boer, afin de pouvoir, un jo.ur, s'octroyer les terres riches en minerai d'or du père de celle-ci. Les deux frères se présentent donc devant Christian Rosendaal pour faire leur demande, Harry voulant servir de soutien et caution morale à son

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frère. Mais très rapidement le vieux boer devine les vraies motivations de la demande en mariage:
- (. ..) Je devrais vous faire chasser comme on chasse un chien enragé, comme on chasse les animaux nuisibles!. .. Ah ! Je devine et je vois clairement maintenant.C'est encore moins ma fille que mes biens que vous désirez. - Vos biens? s'exclama Harry, mais je suis dix fois millionnaire. - Oui, mais vous savez que le sol du Transvaal renferme des fortunes plus considérables encore, et derrière la proposition de mariage que vous aviez l'auda~e de me faire, doit se cacher quelque calcul odieux~ semblable à ceux pour la réussite desquels, en ce moment, sont sacrifiés tant de vies humaines (p. 7).

L'Anglais est donc, selon Marc Mario un être calculateur, dénué de scrupules, fourbe et empreint de duplicité. Ainsi le ton monte entre les deux hommes, c'est l'occasion pour Christian Rosendaal d'exprimer ses griefs à l'encontre des sujets de Sa Gracieuse Majesté:
- (. . .) Ah ! Ça n'est pas assez que votre nation maudite fasse saigner le cœur de nos enfants, que vos misérables compatriotes foulent le sol de notre patrie depuis un siècle, il faut encore que le mal devienne, non plus général, mais particulier! Ça n'est pas la ruine du pays qu'il vous faut, c'est aussi l'asservissement des Boers... (...) Un homme d'honneur se doit d'abord à sa patrie. Mais votre patrie, c'est le pays de l'argent (p. 8)

La dispute se termine par le départ des deux Britanniques. Le narrateur omniscient nous confirme ensuite l'anoalyse du Boer, entérinant ainsi l'image de l'Anglais perfide:
(.. .), les deux Anglais partaient précipitamment, non sans toutefois qu'Harry, furieux d'avoir été découvert et traité de la sorte, ne grommelât entre ses dents: -Oui, je pars, mais je reviendrai, victorieux et implacable, et ce domaine que vous me refusez aujourd'hui, je m'en emparerai et vous en chasserai à votre tour!

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Tandis qu'Harry Blacking s'enfuyait, blessé dans ce qu'il avait de plus sacré son orgueil, Cornelia s'empressait auprès de son père. (p. 11)

L'auteur souligne ici que les valeurs boers et françaises ne sont pas les mêmes que celles des Anglais, car l'orgueil de ces derniers est ce qu'ils ont de plus sacré. Il propose aussi d'autres analogies entre Boers et Français symboliquement unis dans la lutte contre un ennemi commun lorsque, par exemple, les efforts déployés par C. Rosendaal dans la scène de dispute que nous venons d'évoquer provoque chez lui la réouverture d'une vieille blessure. Avant de mourir il offre sa fille en mariage à un valeureux Boer qui répond au nom très français d'Armand Silbert: «Je vous unis dans l'amour de la patrie, pour laque,lie j'ai fait le sacrifice de ma vie... je vous unis dans la haine de l'ennemi de notre race, dans la haine de ce peuple maudit, de cet

ennemi du monde entier... soyez heureux! » (p. 21). Si le parallèle
n'est pas explicite, on peut toutefois envisager la transposition fidèle de cette citation dans un contexte plus hexagonal. Les termes employés par le père de Cornélia pourraient certainement être entendus dans la bouche d'un Alsacien ou Lorrain qui donnerait sa fille à un jeune homme de son entourage, afin que le couple soit uni dans
«

l'amour de la patrie» (la France) contre « l'ennemi de leur race» :

l'Allemand. Dans le contexte de l'époque il parait concevable d'imaginer que des lecteurs fassent le parallèle ou même que l'auteur ait voulu le suggérer. Le méchant Harry est donc un type dramaturgique,

il est désigné comme: « le traître, le perfide» (p. 25),« Son caractère
arrogant, faux et vindicatif reprit le dessus» (p. 26), son « sourire méphistophélique» (p. 41) etc. Lors, par exemple, du départ de son fiancé dans un commando boer, Cornélia accuse les Anglais de tous

les maux qui l'accablent: « Oh ! oui, je les hais, s'écriait Cornélia, oui,
j'ai de la haine pour ce peuple égoïste, barbare, cupide 'et lâche... oui j'ai de la haine pour ces Anglais qui ont tué mon père, mon père que j'adorais et qui tueront peut-être mon Armand, mon fiancé, le seul être cher qui me reste à aimer» (p. 50). Ce roman allégorique se veut schématique de la situation sud-africaine au moment de la guerre des

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Boers, car il est indubit~ble que l'on peut voir en Cornéli~ l'incarnation de l'Afrique du Sud, belle, simple et riche, qui revient de droit au Boer Armand (l'héritage s'est fait « légalement» de père à fils), contre le perfide Harry qui complote sournoisement afin d'avoir la main mise sur elle. On retrouve ici les ingrédients et le lyrisme des pièces de vaudeville de cette période et les divers rebondissements sont donc

autant de « coups de théâtre ».
Les mêmes éléments apparaissent dans la plupart des romans boerophiles publiés pendant le conflit. Dans le Roman vécu au Transvaal du Comte G. d'Adhémar6, l'équivalent de Harry Blacking s'appelle Hopkins, sans que l'on fasse mention de son prénom, alors qu'un personnage d'origine français~ s'appelle Jean Vaillant et s'avère être le héros. Hopkins est un être sans noblesse qui ne pense qu'à se venger d'un affront qui lui est ,fait au début du roman. Il se révéle effectivement comme lefourbe'de l'histoire qui se soumet à toutes les viles bassesses afin de se venger. Il se laissera même aller à ses instincts les plus primaires comme lorsqu'il pénètre dans un camp boer et dans le chariot d'une jeune femme endormie:
La jeune fille, plongée dans un sommeil profond, souriante d'un songe doré, oublieuse des pudeurs peignoir s'était entr' ouvert et laissait transparaître veloutées. Hopkins sentait Sa bouche était contractée s'étendait, statue animée, exquises de la vierge. Le des blancheurs rondes et l'envahir. comme si

les frémissements d'une passion brutale et ses mains se fermaient fébrilement,

elles eussent déjà tenu ce corps frêle et délicat. Une planche cria. La jeune fille ouvrit les yeux, aperçut le mineur et allait pousser un cri quand le bandit se rua sur elle, comme une bête fauve; déposant ses armes sur un ballot, il enlaça l'Anglaise par la taille et, l'attirant jusqu'à sa bouche, il lui ferma les lèvres d'un baiser hideusement répugnant

(pp. 19-20).
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'

Comte G. d'Adhémar, Roman vécu au Transvaal Ed. Ernest Flammarion. Cet ouvrage ne comporte pas de date de parution. Il parle de la première guerre des Boers (~881), bien que publié pendant la seconde (1899-1902)

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Gilles TEULlÉ

La référence au « bandit» et surtout à la « Bête fauve », et son baiser «hideusement répugnant », exclut indéniablement Hopkins de l'humanité et le met dans la catégorie des sauvages qui obéissent a leur instinct et non à leur raison. Un des personnages du roman le transforme en stéréotype, généralisant une fois de plus une image négative des Britanniques: «Un mine.ur anglais recueilli par nous dans le désert, ça ne peut-être qu'un bandit» (p. 17). Tout comme l'exemple précédent, nous noterons que ce roman comporte les digressions explicatives de la situation en Afrique du Sud et surtout

une analyse sémantique du comportement des Anglais: « Ajoutons
que, pour s'imposer, la perfide Albion s'est largement servie dans l'Afrique australe des procédés habituels de domination qu'elle apporte généralement dans ses empiétements successifs» (p. 67). Le narrateur pédagogue explique ces procédés plus loin: «Potschefstrom -l'ancienne capitale du Transvaals'était emplie de Boërs et de Hollandais, au moment où la Reine Victoria, déclarant qu'elle ne pouvait permettre à ses sujets, les Boërs, de fonder un Etat au bord de la mer, s'était emparée de la petite République hollandaise du Natal. L'annexion une fois consommée, les Boërs avaient reculé encore pour

éviter le contact de leurs oppresseurs, (...) » (p. 67). Nous pouvons
constater que les romanciers français anglophobes écrivant sur la

guerre des .Boers proposent à leurs lecteurs une double « lecture» de
leur système de représentation: au travers de commentaires généraux sur l'attitude des Britanniques .dans le monde, complétés par un comportement manichéen pragmatique de leurs personnages, image stéréotypée de l'anglais fourbe. Si le roman boerophile est conçu pour différents âges, il se présente aussi sous des formes diverses. Ainsi, on trouve des hebdomadaires qui permettent à des jeunes gens de se procurer l'histoire de leur héros pour dix centimes par semaine. Les Aventures d'un enfant de

comme l'indique la mention sur la couverture

«

Se vend au profit du Comité

Françaisdes RépubliquesSud-Africaines».

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Paris au Transvaal7 fait p.artie de ce type de revue. Paraissant tous les
mardis, il raconte en 74 fascicules de 10 pages chacun les aventures de Julien, jeune parisien de dix-sept ans, qui bien qu'ayant le cœur brisé à l'idée d'abandonner sa pauvre grand-mère avec qui il vit, n'hésite pas à aller combattre aux côtés des Boers. Il est présenté comme un honnête fils de la France qui met la défense du faible contre le fort au dessus de sa vie. C'est ainsi qu'il est digne de rencontrer et de servir

sous les ordres du colonel de Villebois-Mareuil8 : « (...) La valeureuse
petite troupe sortit du laager sous la conduite du vaillant et admirable Villebois-Mareuil dont mille faits héroïques qu'on ne pourra jamais raconter avaient immortalisé déjà le nom parmi les Boers» (fascicule 20). Ces ouvrages sont l' occasion d~ diffuser un message propagandiste en se remémorant la gloire passée de la France, tout en critiquant le gouvernement françaisprés~nté ici comme inactif et inefficace à gérer la grandeur du pays:
Il eut des gestes magnifiques, impossibles aujourd'hui parce que tout ne sefait que par la collectivité. Autrefois il suffisait d'un homme qui eut une belle pensée pour qu'un bel acte s'ensuivit. Aujourd'hui une belle pensée est noyée dans le règne omnipotent de la médiocrité. C'étaient aussi ces faits chevaleresques, les coups de sang généreux d'un pays jeune. Maintenant, comme les vieillards, nous n'avons plus qu'une politique de rhéteurs. La Raison a tué l'Enthousiasme: or l'Enthousiasme seul fait naître les actions sublimes chez les peuples comme chez les individus. Aussi ne devons-nous ni nier ni nous étonner de ces événements grandioses qui sont comme des phares dans notre passé: la France en Espagne, la France en Italie, la France au Mexique, la France en Amérique, la France partout! (fascicule 3).

Cette gloire passée que l'on cherche avidement à retrouver, est un des traits caractéristiques de ces romans pour la jeunesse. L'auteur cherche à enflammer l'esprit des jeunes français, afin que ceux-ci

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Pierre Burel, Ave11:tures d'un enfant de Paris au Transvaal Ed. 5, rue du Croissant Paris (probablement publié entre 1901 et 1902) Volontaire français mort au Transvaal aux côtés des Boers.