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ROUSSEAU ET LES RELATIONS INTERNATIONALES

De
186 pages
On oublie souvent que le Contrat social est une œuvre inachevée. Il s'agit de la première partie des Institutions politiques, qui devait se poursuivre par une réflexion sur les relations internationales. Cet ouvrage cherche à restituer cette dimension de l'œuvre parfois occultée par les analyses classiques et à démontrer l'impact de l'expérience suisse et des petits États sur les choix normatifs de Rousseau, contrairement à certaines thèses (John Stephenson Spink et Robert Dérathé).
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Frédéric Ramel et Jean-Paul Jou bert Rousseau et les relations internationales

Direction de la collection: Charles-Philippe David COMITÉ DE LECTURE : Yves Bélanger, Université du Québec à Montréal Franklin Griffiths, University of Toronto Albert Legault, Université Laval Jacques Lévesque, Université du Québec à Montréal Diffusion Europe, Asie et Mrique : L'Harmattan 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE 33 (1) 40 46 79 14 Diffusion Amériques : Harmattan Inc. 55, rue St-Jacques Montréal Canada H2Y 1K9 (514) 286-9048 Illustration de la couverture: Serge Angers Conception graphique et montage: Olivier Lasser
Sauf à des fins de citation) toute reproduction) procédé que ce soit) est interdite l)éditeur. par quelque écrite de

sans l)autorisation

@ Harmattan Inc., 2000 ISBN: 2-7384-9639-3 Bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canada

FRÉDÉRIC JEAN-PAUL

RAMEL JOUBERT

Collection Raoul-Dandurand
Harmattan
55, rue St-Jacques Montréal Canada H2Y lK9 L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France

LA CHAIRE EN ÉTUDES

TÉLÉGLOBE+ STRATÉGIQUES

RAOUL-DANDURAND ET DIPLOMATIQUES

L

a Chaire Téléglobe+Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques a été créée à l'Université du Québec à Montréal en janvier 1996. Son titulaire, Charles-Philippe David, est professeur au Département de science politique. La Chaire Téléglobe+Raoul-Dandurand a pour mission de répondre aux besoins d'information, de formation, de recherche, d'expertise et de consultation des universités, des organismes d'État, des organisations internationales et des entreprises pour renforcer l'action stratégique et diplomatique des Québécois( es) et des Canadien( ne)s à l'étranger. Son mandat est triple. La Chaire offie une structure de développement et de diffusion de la recherche permettant l'avancement de la connaissance relative à des questions et des enjeux stratégiques et diplomatiques. De plus, elle prend part aux questions d'actualité reliées à son champ d'études et représente un lieu d'échanges pour les spécialistes et les invités de l'étranger. Enfin, elle développe un enseignement en études stratégiques et diplomatiques dans le cadre des programmes de baccalauréat, de maîtrise et de doctorat à l'UQÀM. La Chaire évoque le souvenir de Raoul Dandurand, qui fut sénateur entre 1898 et 1942. Il exerça également les fonctions de président du Sénat de 1905 à 1909. Raoul Dandurand dirigea en 1924 la délégation canadienne à l'Assemblée de la Société des Nations. Il devint le président de cette Assemblée en 1925. Le sénateur Dandurand fut l'instigateur de l'indépendance de la politique internationale canadienne vis-à-vis de celle de l'Angleterre en 1931. Pour obtenir de plus amples renseignements vités de la Chaire:
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL

sur les acti-

Chaire Téléglobe+ Raoul- Dandurand en études stratégiques et diplomatiques C.P. 8888, succ. Centre-Ville Montréal (Québec) Canada H3C 3P8 Téléphone: (514) 987-6781 Télécopieur: (514) 987-8502 Courrier électronique: chaire.strat@uqam.ca Site Internet: http://www.unites.uqam.ca/dandurand/

.

Les auteurs tiennent à remercier tout particulièrement Michèle Dumont-Portugais pour son implication lors de la phase finale du manuscrit.

TABLE
REMERCIEMENT. INTRO DU CTI ON.

DES

MATIÈRES
5

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
EN FAVEUR

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il

LE PARTI PRIS DE ROUSSEAU

DES PETITES RÉPUBLIQUES. . . . . . . . . . . . . . . . . .. 14 L'IMPOSSIBLE LOI INTERNATIONALE. . . . . . . . . . . . . . 20 LE REFUS D'ÉTENDRE LE CONTRAT SOCIAL AU NIVEAU INTERNATIONAL. . . . . . . . . . . . . . . . . . 28

1 UN PROJET CRITIQUABLE: LA PAIX PERPÉTUELLE. .. ............. I. ARCHÉOLOGIEDES MANUSCRITS.. . . . . . . . . . . . .. IlLes origines. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 21Rédaction des manuscrits et parution de I)Extrait . .. 31Le Jugement: un écrit non publié du vivant de Rousseau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

CHAPITRE

.

35 37 37

39
42 43 43 48 58

II.

QUAND ROUSSEAU RÉSUME LE PROJET

DE PAIXPERPÉTUELLE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . IlLes principes de la paix perpétuelle selon l)abbé de Saint-Pierre. . . . . . . . . . . . . . . . .. 21Le constat de base énoncé par I)Extrait : I)Europe en proie aux guerres. . . . . . . . . . . . . . .. 31La première partie de I)Extrait et sesinflexions. . . .. 41Les remèdes juridiques: la Diète européenne)

seseffets et sesavantages.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .. 62

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III. QUAND ROUSSEAUJUGE LE PROJET. . . . . . . . . .. 75
llLes limites du projet. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 76 21Les contradictions du projet. . . . . . . . . . . . . . .. 78 31Les erreurs anthropologiques de lJabbé. . . . . . . .. 82 Rousseau admiratif mais lucide. . . . . . . . . . . . . . . . .. 88

CHAPITRE 2 . UNE RÉALITÉ INCONTOURNABLE: L'ÉTAT DE GUERRE ENTRE ÉTATS. . . . . . . . . . . . . 91
I. UNE DOUBLECRITIQUE: GROTIUS ET HOBBES. . . . 93 llLe décalage entre la théorie et lesfaits. . . . . . .. 93 21Critique de Grotius. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 95 31Les erreurs de Hobbes) le «sophiste» . . . . . . . . . .. 97 41LJétat de nature selon Rousseau. . . . . . . . . . . .101 II. LES CAUSES L'ÉTATDE GUERRE. . . . . . . . . . . . .103 DE llLJartificialité de lJÉtat . . . . . . . . . . . . . . . . . . .103 21Relativité et ostentation. . . . . . . . . . . . . . . . . .105 31Laguerre comme nature de la chosepolitique. .107 41La guerre comme ciment des individus. . . . . . .109 III. LES LOISDE LA GUERRE. . . . . . . . . . . . . . . . . . .111 llPremière loi: la guerre est une relation entre personnes publiques. . . . . . . . . . . . . . . . .111 2/LJhéritage de Bodin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .111 3/Seconde loi: la guerre ne concerne pas les hommes. .112 4/Des effets des lois de la guerre. . . . . . . . . . . . . .113 La guerre immanente à lJÉtat .114

CHAPITRE 3 . UNE SOLUTION ENVISAGEABLE: LA CONFÉDÉRATION HEL VÉTI QUE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .117
I. POURQUOI UNE RÉFÉRENCE SUISSE TARDIVE ET

EXPLICITE? llDes raisons dJargumentation et de réception. 2/La Suisse: une protection confédérale face aux puissances extérieures. . . . . . . . . . . . . . 3/Le.s Cantons suisses: la réalisation dJun idéal autarcique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4/Rousseau prolonge Montesquieu. . . . . . . . . .

.120 . .120 . . .122 . . .125 . . .127

Table des matières

1-2

II. LE CASDE LA CORSE: REMÈDESPOUR UN ÉTAT DOMINÉ. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .128 l/Lesoriginesdu manuscrit .130 21Une démocratie rustique. . . . . . . . . . . . . . . . . .132 3lU ne forme fédérale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .134 41Des hommes rustiques) patriotes et pacifiques. . .136 III. LE CASDE LA POLOGNE: REMÈDES POUR UN ÉTAT MENACÉ. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .139 llLes origines du manuscrit. . . . . . . . . . . . . . . . .139 2/Première arme contre l)hégémonie des voisins: le patriotisme. . . . . . . . . . . . . . . . .143 3/Deuxième arme: une confédération de trente-trois petits États. . . . . . . . . . . . . . . . .146 4/Un modèle suisse réellement applicable? .148 Patriotisme et organisation confédérale. CHAPITRE 4 . . . . . . . . . . . .149

.

EN LISANT

ROUSSEAU:

RÉACTIONS ET INTERPRÉTATIONS. . . . .151 I. LESRÉACTIONS XVIIIE ETXIXESIÈCLES. . . . . .153 AUX l/Des réactions immédiates plutôt critiques. . . . .153 2/I(ant) un héritier de Rousseau? . . . . . . . . . . . .156 3/Le projet de Saint-Simon. . . . . . . . . . . . . . . . . .160
II. LES INTERPRÉTATIONS À PARTIR DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE: ROUSSEAU RÉALISTE? . . .

. . . .164
.165 .167 .171 .173 .173 .176 .177

l/I(enneth VVaftz .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2/Stanley Hoffmann. .................... 3/Rousseau vu par Raymond Aron. ......... III. L'ESSOR DE NOUVELLES INTERPRÉTATIONS: Ra USSEA OPTIMISTE? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . U l/Martin VVight : Rousseau révolutionniste et rationaliste. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2/Michael C. VVilliams: Rousseau optimiste et le projet de confédération. ............. 3/0ptimisme et réalisme: Jane C. Carte1) David Fidler. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CONCLUSION ROUSSEAU, UN AUTEUR SUISSE. BIBLIOGRAPHIE.

. . . . . . . .179

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .181

INTRODUCTION

ans le chantier universitaire, la discussion procède parfois de nouveaux défiichements. Elle peut aussi relever de la remise en chantier de vieilles querelles comme ce sera le cas ici. L'actualité tragique des Balkans a été un facteur non négligeable de cette relecture de Rousseau et de ses interprétations. Les ravages des ethnonationalismes ont été pour beaucoup dans la formulation de notre désaccord avec la thèse défendue par Robert Derathé dans son livre ]ean-jacques Rousseau et la science politique de son temps. Vingt ans après sa parution, cette somme savante demeure inégalée. Toute l'admiration que l'on doit à ce livre somptueux n'interdit pourtant pas la discussion. Il y a vingt ans, Robert Derathé défendait qu'il était nécessaire de se débarrasser définitivement d'une interprétation de Rousseau qui avait fait longtemps autorité et qui « encombrait» encore l'histoire du rousseauisme. Cette interprétation, Rousseau lui-même lui avait donné force en écrivant qu'il avait «travaillé pour sa patrie et pour les petits États constitués comme elle ». Rousseau écrivit, en effet, que le Contrat social contenait «l'histoire du gouvernement de Genève», et que les Genevois y trouveraient « trait pour trait l'image de leur République. «J'ai pris votre Constitution, que je trouve belle, pour modèle des institutions politiques », écrit-il dans la VIème Lettres écrites de la Montagne. Robert Derathé, s'appuyant sur la thèse de John Stephenson Spink sur Rousseau et Genève) estimait qu'il ne fallait pas accorder trop de crédit à ces déclarations. Il mobilisait deux arguments: d'abord Rousseau,

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quand il écrivait Du contrat social) ne connaissait pas vraiment l'histoire de Genève; ensuite, les vues démocratiques défendues dans cet ouvrage n'ont pas grand chose à voir avec les institutions aristocratiques de la ville de Genève. La conclusion de Robert Derathé rejoint celle de Spink: Du contrat social est un livre «universel», «pour tous les temps» et n'a pas pour objet les seuls petits États, et il ajoute que si tel était le cas, Rousseau n'aurait pas écrit ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, qui s'adressent à un État de grande taille. Nous pensons au contraire qu'il faut prendre les propos de Rousseau au sérieux et faire retour, avec lui, à la thèse ancienne que Derathé entend congédier. L'historiographie française, entraînée par la recherche de justifications en faveur de la construction de la nation française, a instrumentalisé Rousseau dans sa recherche de fondements à la conception française de la volonté générale, qui, à vrai dire, n'a pas grand chose à voir avec le modèle rousseauiste. Rousseau n'a jamais écrit pour la nation française. Il mobilisait, contre l'absolutisme français de grande puissance, le modèle antique des cités grecques. C'est post facto que les intellectuels partisans de la nation française se sont appropriés Rousseau. Ce qui, du coup, a été refoulé par les interprètes français de Rousseau, c'est son parti pris pour les petites républiques. Il existait, en effet, à l'époque de Rousseau une tradition, évidemment inspirée des exemples antiques mais qui correspondait aussi à un modèle existant réellement dans une Europe qui n'était pas constituée des seules grandes puissances en lutte pour l'hégémonie, qui voyait dans la petite taille des républiques un remède aux méfaits de l'absolutisme et une garantie des libertés. Rousseau appartient à cette tradition qui trouve en Montesquieu, dont on connaît l'influence sur Rousseau et qui a été également instrumentalisé dans le même sens, son plus ardent défenseur. Dans L)esprit des lois, Montesquieu écrit: «Il est de la nature d'une république qu'elle n'ait qu'un petit territoire; sans cela elle ne peut guère subsister. Dans une grande république, il y a de grandes fortunes, et par conséquent peu de modération dans les esprits... dans une grande république, le bien commun est sacrifié à mille considérations, il est subordonné à

Introduction

12

des exceptions.. .Dans une petite, le bien public est mieux senti, mieux connu, plus près de chaque citoyen, les abus y sont moins étendus...» (Livre VIII, chapitre 16). Les tenants de ce courant antiabsolutiste en faveur des petites républiques posaient de façon inévitable la question de la sécurité des petites républiques qu'ils appelaient de leurs vœux... Trop grandes, les républiques sont menacées par la discorde intérieure; petites, elles risquent de perdre leur existence et de finir absorbées par de puissants voisins. Contre cette menace, Rousseau fait sien un principe du monde grec repris par Montesquieu et l'abbé de SaintPierre: pour être à même de résister aux empires, les cités doivent se constituer en fédérations ou en confédérations défensives alliant la cohésion interne des petites communautés à la force extérieure des grands États 1. C'est ainsi que Rousseau résume l'abbé de Saint- Pierre dans l'Extrait du Projet de paix perpétuelle, qu'il semble bien ici approuver: «S'il y a quelques moyens de lever ces dangereuses contradictions, ce ne peut être que par une forme de gouvernement confédérative... Ce gouvernement paraît d'ailleurs préférable à tout autre, en ce qu'il comprend à la fois les avantages des grands et des petits états, qu'il est redoutable au dehors par sa puissance, que les lois y sont en vigueur, et qu'il est le seul propre à contenir également les sujets, les chefs, et les étrangers. Quoique cette forme paraisse nouvelle à certains égards, et qu'elle n'ait en effet été bien entendue que par les modernes, les anciens ne l'ont pas ignorée. Les Grecs eurent leurs Amphictyons, les Étrusques leurs Lucumonies, les Latins leurs féries, les Gaules leurs cités; et les derniers soupirs de la Grèce devinrent encore illustres dans la Ligue achéenne. Mais nulle de ces confédérations n'approchèrent, pour la sagesse, de celle du corps germanique et de la ligue Helvétique, et des États généraux». Saint-Pierre, que résume Rousseau, suivait ici Montesquieu qui, dans le chapitre 1 du livre IX de L)esprit des loiSydéfendait également «une manière de Constitution qui a tous les avantages intérieurs du gouvernement républicain, et la force extérieure du monarchique. Je
1. MONTESQUIEU, De Fesprit des lois in Œuvres complètes, Paris, Pléiade, 1979, Livre IX, chapitre 1. ROUSSEAU Jean-Jacques, Émile, Livre V.

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parle de la République fédérative... ce furent ces associations qui firent fleurir longtemps le corps de la Grèce. Par elles les Romains attaquèrent l'univers, et par elles seules l'univers se défendit contre eux. C'est par là que la Hollande (elle est formée par environ 50 républiques ), l'Allemagne, les Ligues suisses, sont regardées en Europe comme des républiques éternelles» . Le parti pris de Rousseau en faveur des petites républiques Dans la première version du Contrat social2, Rousseau développe ses arguments en faveur des petites républiques:
« Comme

la nature a donné des termes à la stature d'un homme

bien conformé au delà desquels elle ne fait plus que des géants ou des nains, il y a de même, eu égard à la meilleure constitution d'un État, des bornes à l'étendue qu'il doit avoir afin qu'il ne soit ni trop grand pour pouvoir être bien gouverné, ni trop petit pour pouvoir se maintenir par lui-même. Il est difficile de rien imaginer de plus insensé que les maximes de ces nations conquérantes qui croient augmenter toujours leur puissance en étendant sans mesure leur territoire: on commence à sentir qu'il y a dans tout corps politique un maximum de forces qu'il ne saurait passer et duquel il s'éloigne souvent à force de s'agrandir; mais on ne sent peut-être pas encore assez que plus le lien social s'étend, plus il se relâche et qu'en général un petit État est toujours proportionnellement plus puissant qu'un grand». Rousseau, dans une logique toute platonicienne, est d'ailleurs ici plus préoccupé de stabilité de l'État que d'auto-législation démocratique. Il défend que dans un état trop étendu, l'administration devient très difficile, la distance au centre rendant la centralisation difficile et onéreuse par la multiplication des administrations intermédiaires. Le gouvernement a moins de vigueur pour faire observer les lois et le lien social se distend: «le peuple a moins d'affection pour ses chefs qu'il ne voit jamais, pour la patrie qui est à ses yeux comme le monde et pour ses concitoyens dont la plupart lui
2. ROUSSEAU Jean-Jacques, 1964, p. 320. Œuvres complètes, Vol. 3, Paris, La Pléiade,

Introduction

1-

15

sont étrangers ».

Dans un État aux dimensions trop importantes, les chefs, accablés d'affaires, «ne voient rien par euxmêmes» et les mesures qu'il faut prendre pour maintenir l'autorité absorbent tous les soins publics au point qu'il n'en reste plus pour le bonheur du peuple. «À peine en reste-t-il pour sa défense au besoin, et c'est ainsi qu'un État trop grand pour sa constitution périt toujours écrasé sous son

propre poids. »
Dans une logique qui relève de toute évidence de la justice distributive des Anciens, Rousseau en arrive à la conclusion que le talent en politique consiste donc à trouver «la proportion la plus avantageuse à la conservation de l'État». Dans la recherche de ce bon équilibre, une «bonne et saine Constitution» est la condition décisive. On doit plus compter, écritil) sur la vigueur qui naît d'un bon gouvernement que sur les ressources que fournit un grand territoire. »3. C'est encore le bon pilote de Platon ou le Législateur cher à la tradition antique qui est derrière le rideau quand Rousseau complète la nécessité d'une bonne Politeia par des considérations sur les difficultés inévitables qui résultent, pour les dirigeants, de la gestion d'un État de trop grande dimension: «Pour que l'État puisse être bien gouverné, il faudrait que sa grandeur ou pour mieux dire son étendue fut mesurée aux facultés de ceux qui le gouvernent, et l'impossibilité que de grands génies se succèdent sans cesse dans le gouvernement veut qu'on se règle sur la portée commune. Voilà ce qui fait que des nations agrandies sous des chefs illustres, dépérissent nécessairement entre les mains des imbéciles qui ne manquent pas de leur succéder et que pour peu qu'un État soit grand, le Prince y est presque toujours trop petit». Le modèle qui est celui de Rousseau se résume au fond dans cette phrase: «l'État devrait se borner à une seule ville. S'il y en a plusieurs, la capitale aura toujours de fait la souveraineté et les autres seront sujettes, sorte de constitution où la tyrannie et l'abus sont inévitables ». C'est Rome, Sparte, Athènes... et Genève qui sont mobilisées.

3.

Ibid., p. 321.

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Rousseau ne dit pas autre chose lorsqu'il aborde la question sous l'angle de la constitution du «corps politique », une expression qui renvoie, cette fois, de toute évidence au De corpore politico de Hobbes, mais dont le contenu fleure l'autarcie de La république ou des Lois de Platon: «Il faut remarquer qu'on peut mesurer un corps politique de deux manières; savoir par l'étendue du territoire ou par le nombre du peuple, et qu'il y a entre l'une et l'autre de ces mesures un rapport nécessaire pour donner à l'État sa véritable grandeur; car ce sont les hommes qui font l'État et c'est le terrain qui nourrit les hommes. Ce rapport est que la terre suffise à l'entretien de ses habitants et qu'il y ait autant d'habitants que la terre en peut nourrir. C'est dans cette proportion que se trouve le maximum de forces d'un nombre donné de peuple; car s'il y a du terrain de trop, la garde en est onéreuse, la culture insuffisante, et le produit superflu; s'il n'yen a pas assez, l'État se trouve pour le supplément dans la dépendance de ses voisins. »4. Le modèle prôné par Rousseau saute aux yeux et il aura fallu toute la distorsion opportuniste d'une lecture moderne et française pour le refouler: c'est le modèle de la cité autarcique chère aux Anciens qui est au cœur de sa réflexion. Et les textes que Rousseau consacre aux gouvernements réels n'apportent que des confirmations. Il y a bien entendu d'abord les remarques de Rousseau concernant Genève. À plusieurs reprises, Rousseau affirme avoir écrit pour Genève et pris sa cité pour modèle. On a un peu rapidement écarté cet argument en plaidant, avec raison d'ailleurs, que Du contrat social était fort éloigné de la cité aristocratique de Genève. Que la distance soit grande entre le modèle démocratique de Rousseau et la Genève aristocratique est une évidence. Mais il est tout aussi évident que Rousseau se présente comme un législateur à l'antique ayant la volonté de réformer les institutions genevoises. Mais Genève est réformable, et si tel est le cas, c'est parce que sa taille lui confère une vertu capitale; la république de Genève est une petite République autonome participant pour sa défense à une confédération, et cela Rousseau ne le remet
4. Ibid., p. 323.

Introduction

12

jamais en cause. À ses yeux, Genève a la bonne dimension, même si elle ne possède pas encore les bonnes institutions, la bonne politeia. Il n'y a donc aucune raison de suspecter la sincérité de Rousseau quand il affirme parler pour Genève. Il force seulement un peu le trait quand il écrit qu'il l'a prise pour modèle. Comme le Platon de l'Atlandide et de La république, Rousseau construit des modèles qui, des cités réelles aux cités idéales, se répondent en miroir.
Les lignes que Rousseau consacre à la Constitution de la Corse sont encore plus claires. Elles traduisent l'idéal platonicien d'autarcie. Rousseau plaide contre le commerce et pour la vie saine de paysans citoyens à l'ancienne. Rousseau va même très loin dans la définition de l'autarcie, aussi loin que Platon dans Les lois. Rousseau pose, en effet, la question de savoir comment un État peut être libre et il répond par analogie avec la liberté de l'individu. Pour qu'un individu soit libre, écrit-il, il ne faut pas qu'il soit dépendant d'un autre homme. On sait que la solution que trouve Rousseau sera de rendre l'individu dépendant, non d'un autre individu, mais de la communauté toute entière sous la forme d'une dépendance d'un type nouveau à l'égard de la loi exprimant la volonté générale. Dans le domaine des relations internationales, où les États dépendent les uns des autres par des relations commerciales qui selon lui conduisent au conflit, la solution pourrait être de rendre les États dépendants de la loi internationale, traduction concrète de la volonté générale de l'humanité. Telle n'est pas la proposition de Rousseau, qui adopte stricto sensu la réponse de Platon en prônant l'autarcie la plus complète. Dans le Projet de constitution pour la Corse) Rousseau conseille aux Corses de refuser le jeu même des relations internationales: «quiconque dépend d'autrui et n'a pas ses ressources en lui-même ne saurait être libre. Des alliances, des traités, la foi des hommes, tout cela peut lier le faible au fort et ne lie jamais le fort au faible. Aussi laissez les négociations aux puissances et ne comptez que sur vous-mêmes». Il conseille aux Corses de refuser tout commerce et d'attacher, comme c'était le cas dans la cité grecque, le citoyen à la terre, lui interdisant même de voyager. La Corse est même à ses yeux trop grande pour être une démocratie. Il prône «quelques modifications à faire à

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cause de la grandeur de l'lIe; car un gouvernement purement démocratique convient à une petite ville plutôt qu'à une nation. On ne saurait assembler tout un peuple d'un pays comme celui d'une cité, et quand l'autorité suprême est confiée à des députés, le gouvernement change et devient aristocratique »5. Et Rousseau de conclure qu'en conséquence, le gouvernement qui convient le mieux à la Corse n'est pas en raison de cette «grandeur» un gouvernement aristocratique mais, reprenant la formulation d'Aristote, un «gouvernement mixte» où le peuple ne s'assemble que par parties et où les dépositaires de son pouvoir sont souvent changés. Le texte concernant la Pologne est peut-être encore plus net pour notre propos et a été bien souvent invoqué J?our défendre l'idée que Rousseau parlait aussi pour les grands Etats et non seulement pour les petits. Le texte sur le gouvernement de Pologne n'est assurément pas un texte de circonstance. Il révèle un Rousseau en pleine possession de son système qui se réfère sans cesse au texte du Contrat social. Rousseau ne contourne pas le problème et aborde d'emblée la question de la taille de la Pologne pour y apporter une réponse des plus nettes. Le premier vice de la Pologne est en effet sa taille, et le premier conseil qu'il donne aux Polonais est de diviser autant qu'il est possible ce grand ensemble, une idée qu'il avait d'ailleurs déjà caressée pour la Corse elle-même. Les premiers mots de Rousseau peuvent sans doute induire en erreur: Rousseau aborde, en effet, la question par ces mots: «Quelle entreprise, Messieurs, vous occupe en ce moment? Celle de réformer le gouvernement de Pologne, c'est-à-dire de donner à la constitution d'un Grand Royaume la consistance et la vigueur de celle d'une petite république». À s'arrêter là, on pourrait effectivement penser que Rousseau se donne l'objectif d'appliquer le contrat social à un grand État. Rien n'est moins évident pour qui veut bien prendre la peine de continuer la lecture. «Avant de travailler à l'exécution de ce projet) poursuit en effet Rousseau, il faudrait voir d'abord s'il est possible d'y réussir. Grandeur des nations! Étendue des États! Première et
5. ROUSSEAU Jean-Jacques, Projet de constitution pour la Corse) op.cité, p.907.