Ruptures et continuités au Cameroun

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296274792
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RUPTURES ET CONTINUITÉS AU CAMEROUN

LE CAMEROUN À L'HARMA TT AN
BASSEK BA KOBHI0 : Cameroun, lafin du maquis? Presse, livre et ouvertUre démocratique» (Coll. Points de Vue), 180"p. BAYEMI Jean Paul: L'effort camerounais ou la tentation d'une presse libre (Coll. Mémoires Africaines), 170 p. BETI Mongo: Main basse sur le Cameroun (En diffusion), 270 p. BETI Mongo: Lettre ouverte aux Camerounais - ou la deuxième mort de Ruben Um Nyobé (Éditions des Peuples Noirs), 132 p. BIYITI BI ESSAM J.P. : Cameroun: complots et bruits de bottes (Coll. Points de Vue), 120 p. BIYA Ndebi : ttre, pouvoir et génération. Le système Mbok chez les Basa du sud Cameroun. (Coll. Points de Vue), 135 p. DONNAT Gaston: Algérie, Cameroun, Afrique-Afin que nul n'oublie. L'itinéraire d'un anti-colonialiste (Coll. Mémoires Africaines), 400 p. EONE TJADE : Radios, publics et pouvoirs au Cameroun - Utilisation officielle et besoins sociaux, 285 p. ETEKI-OTABELA M.-L. : Misère et grandeur de la démocratie au Cameroun (Coll. Points de Vue). 145 p. EYINGA Abel: Démocratie de Yaoundé, t. l, Syndicalisme d'abord (1944-1946), 193 p. EYINGA Abel: Introduction à la politique camerounaise, 380 p. KAPTUE Léon: Cameroun, travail et main-d'œuvre sous le régime français, 1916-1952 (Coll. Mémoires Africaines). 282 p. KAMGA Victor: Duel camerounais: démocratie ou barbarie (Coll. Points de Vue), 200 p. KENGNE POKAM: Les églises chrétiennes face à la montée du nationalisme camerounais (Coll. Points de Vue). 202 p. KENGNE POKAM : La problématique de l'unité nationale au Cameroun (Coll. Points de Vue). 165 p. MAINET Guy: Douala - Croissance et servitude (Coll. Villes et Entreprises), 610 p. MASSAGA WOUNGL Y : Où va le Kamerun ? (Coll. Points de Vue). 292 p. MBEMBE J.A. : Le problème national kamerunais par Ruben Urn Nyobé (Coll. Racines du Présent). 444 p. MBEMBE J.A. ; Ecrits sous maquis de Ruben Um Nyobé, 300 p. MISSÉ H. : Le droit international du travail en Afrique. . Le cas du Cameroun (Coll. Droits et Sociétés). 263 p. NGA YAP Pierre F. : Cameroun, qui gouverne? De Ahidjo à Biya: l'héritage et l'enjeu, 350 p. NJEUMA M.Z. : Histoire du Cameroun, traduit de l'anglais par J.-A. MBembe et E. Nguematcha (Racines du Présent). 312 p. O.C.L.D. : Dossier noir du pétrole camerounais, 70 p. OMBE NDZANA V. : Agriculture, pétrole et politique au Cameroun. Sortir de la crise? (Coll. Points de Vue), 167 p. TITI NWEL Pierre: Thong Likeng - Fondateur de la religion NyambeATEBA YENE Théodore: Cameroun

- Mémoire

d'un colonisé,

153 p.

-

bantu (ColI. Mémoires Africaines), 238 p. WONYU Eugène: Cameroun de l'UPC à l'Ue. Témoignage à l'aube de /'indépendance (1953-1961) (Coll. Mémoires Africaines), 332 p. WONYU Eugène: Ruben Urn Nyobé Plaidoyer pour le patriote martyr, 176 p. ZANG AT ANGANA J.-M. : Les forces politiques au Cameroun réunifié, T. 1 . Les partis politiques avant la réunification, 310 p., T.2 L'expérience de ru.e. et du K.N.D.P., 195 p., T. 3 - Les groupes de pression. 300 p.

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VALENTIN NDI MBARGA

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RUPTURES ET CONTINUITES AU CAMEROUN

L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris.

L'auteur
VALENTIN NDI MBARGA est né le 25 novembre 1954 à Ekombitye (Mbalmayo). Après des études secondaires à Yaoundé, il est admis à l'Ecole normale supérieure de Yaoundé en octobre 1974. En 1979, il en ressort titulaire d'un CAPES d'Études littéraires bilingues (anglais-français). En septembre 1979, Valentin Ndi Mbarga est reçu au concours d'entrée à l'École supérieure d'interprètes et de traducteurs de l'Université de Paris III (Sorbonne Nouvelle). Titulaire de deux DESS (Traduction et Interprétation de conférence), Ndi Mbarga commence une brillante carrière internationale au secrétariat général du Groupe des États d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) à Bruxelles. Depuis 1986, il est fonctionnaire du Fonds monétaire international et réside à Washington (USA). Valentin Ndi Mbarga a une excellente maîtrise du français, de l'anglais, et de l'espagnol.

Photos de couverture 1 (d'après les originaux en couleurs) :

(JAE) Fournier (JAE) - P. Biya @ Brandily (JAE) - Bello Bouba Maïgari @ Fournier (JAE) - J. Fm Ndi

- A. Ahidjo @ Collombet @

@ L'Harmattan,

1993

ISBN: 2-7384-1745-0

REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier tous ceux qui, ouvertement ou dans l'anonymat, ont rendu cet ouvrage possible. Je suis particulièrement redevable à M. Henri Bandolo d'une lourde dette de gratitude pour son livre, Laflamme et lafumée. Il m'a apporté des renseignements auxquels je n'aurais jamais pu avoir accès autrement. À tous mes amis qui ont bien voulu consacrer leur temps précieux à la lecture et à la correction du manuscrit, je voudrais exprimer ma profonde gratitude. Mes remerciements vont en particulier à Robert Wolfenstein pour le soutien intellectuel, logistique et moral qu'il m'a apporté. Merci aussi à Jean-Christian Obame, Christophe Atangana Messanga, Achille Mbembe, Tchako Ngandjui, Jean-François Ondigui et Solange Nga Onana. Merci enfin à ma charmante épouse Béatrice Philomène qui, plus que quiconque, a vécu stoïquement les angoisses et les frustrations associées à la réalisation d'un travail de cette nature.

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«La difficulté de la démocratie, en tant que mode de gouvernement, consiste en ceci qu'elle exige une disposition au compromis. Le parti vaincu ne doit pas considérer qu'un principe est en jeu d'une importance telle qu'il soit pusillanime de céder; en revanche, la majorité ne doit pas exploiter son avantage au point de provoquer une révolte. Ceci exige la pratique, le respect de la loi et la conviction établie que des opinions contraires aux nôtres ne constituent pas nécessairement une preuve de malveillance». Bertrand RUSSEL, Power: a New Social Analysis, New York. W.W Norton and Company, 1938, p. 193.

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AVANT -PROPOS

Depuis 1990, le Cameroun traverse des épreuves redoutables. Pendant plusieurs mois, le spectre d'une guerre tribale a plané sur ce pays qui compte près de deux cents groupes ethniques, deux langues officielles, deux systèmes scolaires et deux hymnes nationaux différents. Sous le couvert de la revendication démocratique, Douala, la capitale économique, Bafoussam, Bamenda et plusieurs autres villes ont été paralysées six mois durant par une campagne dite «opération villes mortes», orchestrée par les partis politiques d'opposition. Pendant ce temps, un calme relatif régnait à Yaoundé, siège des institutions, comme dans l'ensemble du Centre, de l'Est et du Sud. Le pays était quasiment divisé entre les avocats d'une «conférence nationale souveraine» rassemblés dans les mouvements d'opposition et les adversaires de ces assises, regroupés autour du président de la République. Lorsque M. Paul Biya succéda à M. Ahmadou Ahidjo aux fonctions de président de la République, le 6 novembre 1982, qui aurait prédit que cette même foule qui l'acclamait traînerait plus tard son nom dans la fange? C'est pourtant à ce spectacle qu'on assiste dans les rues de plusieurs villes du Cameroun depuis 1990. Lors même que la vie politique se libéralisait avec la promulgation d'une série de lois garantissant les libertés collectives et individuelles, celui qui avait rendu cette évolution possible devenait la principale cible de la contestation. Quelle logique a conduit à ce paradoxe? Par quel retournement de situation M. Biya a-t-il pu reprendre le dessus pour coiffer au poteau une opposition qui, un temps, donna l'impression que sa victoire était acquise? C'est à ces questions que tente de répondre le présent ouvrage. Il analyse l'évolution de ce pays, depuis la démission-surprise d'Ahmadou Ahidjo le 4 novembre 1982 jusqu'au lendemain des élections présidentielles anticipées du Il octobre 1992.

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Ces dix années qui correspondent au mandat déjà exercé par le président Paul Biya à la tête de l'État ont connu la mise en orbite de la politique du Renouveau, diverses manoeuvres de déstabilisation, une tentative de coup d'État militaire, ainsi qu'une crise économique, sociale et politique profonde. Le Cameroun n'a pas été à l'abri du vent de contestation qui, parti d'Europe de l'Est, s'est mis à souffler sur le continent africain, entraînant les ruptures auxquelles nous assistons depuis 1990. Contrairement à l'idée répandue dans une certaine presse d'opinion, le processus de démocratisation qui a cours au Cameroun actuellement n'a pas été imposé au président Biya par les forces de l'opposition. Une telle interprétation est extrêmement réductrice, voire superficielle. La libéralisation de la vie politique et sociale était prévue dans le projet de société formé par M. PaulBiya dès son arrivée aux affaires. Ce projet s'inscrivait lui-même dans le cadre d'une Afrique enracinée dans une tradition tenace d'autoritarisme et d'obscurantisme. Toute évolution devait donc se faire, graduellement, par petites doses homéopathiques. Un des animateurs de l'opposition d'aujourd'hui, M. Pierre Flambeau Ngayap, alors cadre du parti unique, préconisait à l'époque ce qu'il appelait la «démocratie programmée». En 1986, l'aggravation de la crise économique longtemps occultée sous le régime précédent vint exacerber les tensions sociales entre d'une part, une classe dirigeante perçue de plus en plus comme avide de gains et insensible au sort de la majorité, et d'autre part, les masses urbaines dont cette crise accentuait la prolétarisation avec chaque jour qui passait. Dès lors, il était nécessaire de désamorcer ces tensions. Faute d'un miracle économique, il convenait d'associer davantage la population à la gestion de la chose publique. Il fallait l'amener à participer activement à la recherche des solutions à cette crise. Il n'en fut rien. Du fait des mutations géopolitiques survenues à l'échelle mondiale depuis la fin de l'année 1989, les ouvertures, timides dans un premier temps, faites au Cameroun vers plus de liberté, se révélèrent bien vite insuffisantes. Il fallait aller plus loin, plus vite.. Toutefois, la volonté de démocratisation de M. Paul Biya se heurta au conservatisme des uns et à l'impatience des autres. Ainsi, le plan de route tracé par le président de la République fut perturbé par plusieurs facteurs qui sont examinés dans les pages qui vont suivre. 8

Le grand rassemblement démocratique souhaité par le président de la République dans le cadre d'un parti unique montra très vite ses limites. Il portait en lui les germes de son échec: l'incapacité congénitale d'un parti monopolistique à se démocratiser. Aussi resta-t-il aveugle au grand mouvement vers le pluralisme qui se dessinait à travers le monde, encouragé par les vieilles démocraties occidentales et les bailleurs de fonds internationaux. Dès lors, la rupture devint inévitable. Ce qui aurait pu. être une transition harmonieuse de trente années d'autoritarisme vers un système plus démocratique devint un cauchemar de violence. Lorsque, dans ce contexte, les mesures de grande envergure prévues longtemps à l'avance par le chef de l'État, furent appliquées, elles furent noyées dans la surenchère tribale à laquelle se livrèrent les mouvements d'opposition. L'idée d'une «conférence nationale souveraine», raccourci qui a permis à des opposants sans assise politique ni représentativité populaire avérée de s'emparer du pouvoir sous d'autres cieux, devint le cheval de bataille de l'opposition. Par un cruel paradoxe, M. Paul Biya, en refusant d'organiser cette conférence, devait alors apparaître non pas comme l'initiateur d'un vaste mouvement de progrès mais plutôt comme son contempteur. D'où les appels à sa démission. L'expression de ces revendications, somme toute légitimes, fut très vite travestie et dégénéra en des récriminations contre un groupe ethnique que l'on s'empressa d'identifier au pouvoir, pour la simple raison que le président de la République et quelques grands commis de l'État en sont issus. Dans ces circonstances, les passions tribales s'enflammèrent, l'un et l'autre camp s'abaissant à de viles manoeuvres haineuses, ce qui finit par occulter le débat politique essentiel. L'opposition réussit, par ses méthodes, à effrayer les Bëti et à s'aliéner ainsi le soutien de tout une partie de la population qui pourtant, du fait des échecs du gouvernement, lui était déjà acquise. L'attitude stalinienne des chefs de file de cette opposition qui n'admettaient aucune expression de dissentiment dans leurs rangs finit par la laminer. Ainsi affaiblie, elle n'eut pas d'autre option que de se joindre au dialogue proposé par le chef de l'État. L'apprentissage de la démocratie est long et difficile. Les tragiques dérapages et ratés du début aidèrent chaque camp à comprendre qu'un débat politique peut être pacifique et 9

responsable. C'est ce qui aboutit à la signature de la déclaration tripartite de Yaoundé. Cet accord conclu entre le gouvernement, l'opposition et les personnalités dites indépendantes vint mettre fin à des mois d'agitation, de violence et de sabotage économique. Toutefois, l'ordre revenu, certains partis politiques refusèrent de jouer le jeu. Leurs chefs préféraient la logique de confrontation mais les militants ne les suivaient plus. Chat échaudé craint l'eau froide. D'autres partis signataires de la déclaration tripartite du 13 novembre 1991 firent marche arrière. Ils appelèrent les populations à boycotter les élections législatives anticipées du 1ermars sous plusieurs prétextes, notamment celui des carences du code électoral. En vérité, l'élection avait pour but de montrer le degré de représentativité de chaque parti au sein de la population. Avec le flou antérieur au scrutin, chaque parti se prétendait le plus fort. On sait aujourd'hui ce que représente chacun. C'est sur cette base que furent négociés les compromis et les accords de gouvernement. Les élections législatives de mars 1992 sont venues clarifier le jeu et jeter les bases d'une vie parlementaire fondée sur des données nouvelles. Ensuite vinrent les élections présidentielles anticipées du Il octobre 1992 qui se soldèrent par une victoire à l'arr::j.ché de M. Paul Biya. Le présent ouvhge s'appuie sur une abondante documentation: ouvrages généraux sur le Cameroun, livres d 'histoire, travaux journalistiques et de science politique. Il s'inspire aussi des nombreux entretiens que j'ai eus tant avec les acteurs qu'avec les observateurs de la vie politique camerounaise. Pour le bénéfice de tous ceux qui s'intéressent au Cameroun, et pour les générations à venir, il était indispensable de faire le point sur cette période de la vie de ce pays. Cette initiative est une entreprise humaine et, en tant que telle, elle est perfectible. Elle peut aussi paraître subjective. Ce n'est pas son objectif. Ce travail est ma contribution au débat démocratique qui se déroule au Cameroun. D'autres évaluations de la même période viendront soit corroborer la mienne, soit l'enrichir, soit la contester. Je ne pourrai que m'en féliciter car chacune d'entre elles nous mènera de plus en plus vers la vérité. C'est la connaissance qui y gagnera.

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CHAPITRE
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I

L'HERITAGE D'AHMADOU AIllDJO

Jeudi, 4 novembre 1982. Comme chaque soir, les Camerounais sont à l'écoute du journal parlé de Radio-Cameroun. L'indicatif passe depuis près de vingt minutes. C'est inhabituel. Soudain, l'hymne national emplit les ondes. Il est le prélude aux allocutions du président de la République. La voix d'El Hadj Ahmadou Ahidjo est fatiguée et le son plutôt sourd. L'enregistrement n'est pas de très bonne qualité mais le message est sans ambiguïté:
"Camerounaises, Camerounais, mes chers compatriotes, j'ai décidé de démissionner de mes fonctions de président de la République du Cameroun. Cette décision prendra effet le samedi 6 novembre à 10 heures.» M. Ahidjo remercie du fond du coeur tous ceux qui l'ont aidé pendant le quart de siècle qu'il a passé à la tête de l'État. Il remercie particulièrement les militants de l'Union nationale camerounaise, le parti unique au pouvoir, «de leur soutien total, constant et inébranlable.» Ensuite, il dresse un bilan très positif de sa gestion. ,,8' il reste beaucoup à faire dans la grande et longue oeuvre de construction de notre cher et beau pays, dit-il d'un ton assuré, nous avons ensemble accompli après l'Indépendance, la Réunification et l'Unification, des progrès considérables dans tous les domaines. Notre pays dispose d'atouts importants. L'unité nationale consolidée, des ressources nombreuses, variées et complémentaires, une économie en expansion continue, des finances saines, une justice sociale en amélioration, une population laborieuse et une jeunesse dynamique, de solides et fructueuses relations d'amitié et de coopération en Afrique et dans le monde...» 11

Il en vient, enfin, à la section que tout le monde attend: "J'invite toutes les Camerounaises et tous les Camerounais à accorder sans réserve leur confiance et à apporter leur concours à mon successeur constitutionnel, M. Paul Biya. Il mérite la confiance de tous à l'intérieur et à l'extérieur.»

Les auditeurs découvrent ainsi une information que tous les «barons» du régime en place connaissent déjà depuis 10 heures du matin. M. Ahidjo a reçu discrètement Sadou Daoudou, «baron des barons», secrétaire général adjoint de la présidence de la République, M. Maïkano Abdoulaye, ministr~ des Forces armées, M. Bello Bouba Maïgari, Ministre de l'Economie et du Plan, M. Ahmadou Hayatou, secrétaire général de l'Assemblée nationale. Au cours de cette réunion, il a annoncé aux personnalités présentes, toutes des Nordistes, sa décision de se retirer des affaires. Il est très màlade et ses médecins français lui recommandent un repos prolongé, leur dit-il. Apparemment, il s'agit d'une mise en scène bien orchestrée par M. Ahidjo pour déjouer son entourage dont il a des raisons de penser qu'il lui demandera de ne pas partir. M. Ahidjo n'a que 58 ans. Toutefois, il avait donné des signes de fatigue lors de son discours devant les assises du Conseil supérieur de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique ainsi que lors d'un récent Conseil des ministres où il avait failli s'écrouler. Il avait de sérieuses difficultés d'élocution. Lors d'une réunion du Bureau politique de l'Union nationale camerounaise, M. Paul Biya, Premier ministre, a été nommé premier vice-président du Comité central. Il a aussi reçu délégation générale des pouvoirs pour veiller à la bonne organisation de l'UNC et assurer son fonctionnement pendant l'absence ou l'empêchement du président national. M. Ahmadou Hayatou a suggéré à M. Charles Assalé, le vieux maire d'Ebolowa, ancien Premier ministre, ancien ambassadeur itinérant et membre du Comité central de l'UNC, de prendre la tête d'une délégation de choc. Parmi les membres de cette délégation, on reconnaît El Hadj Moussa Yaya Sarkifada, fidèle compagnon d'Ahidjo dans tous les combats, membre du Comité central et du Bureau politique de l'UNC, délégué aux affaires syndicales et féminines, fondateur avec 12

M. Ahidjo de l'UNC. M. Paul Biya, Premier ministre, M. Samuel Eboua, secrétaire général de la présidence de la République, longtemps considéré comme le dauphin, et M. Ayissi Mvodo Victor, ministre de l'Administration territoriale depuis treize ans, secrétaire politique de l'UNC, . l'homme-lige d'Ahidjo au Centre-Sud, en font aussi partie. Les membres de cette étrange formation ont pour mission de supplier le président Ahidjo de ne pas renoncer au pouvoir. Pourquoi, se demandent-ils, M. Ahidjo ne désigne-t-il pas quelqu'un pour assurer l'intérim pendant qu'il se remet de son surmenage? Ils ont en tête le cas du maréchal Tito en Yougoslavie. Le vieil homme avait lutté contre la mort pendant des mois. Jusqu'au dernier soupir, il s'était accroché au pouvoir. Ils pensent aussi à Habib Bourguiba qui ne lâche pas son sceptre, en dépit de sa sénilité évidente. Non! M. Ahidjo n'est pas du genre à jouer les figurants. S'il ne peut plus

exercer pleinement le pouvoiri il préfère se retirer.
Toutefois, M. Paul Biya n'est pas dupe. Il comprend parfaitement que cette manoeuvre est aussi un piège dans lequel on voudrait le prendre. Alors habilement, il l'évite et joue le jeu, à fond. Devant les jérémiades des membres de la délégation, M. Ahidjo accepte, à son corps défendant, de se maintenir à la tête de l'UNC. M. Paul Biya bénéficie donc du nouvel article 7 de la Constitution de 1972, révisé en 1979, qui dispose qu' «en cas de vacance de la Présidence de la République, pour cause de décès, démission ou empêchement définitivement constaté par la Cour Suprême, le Premier ministre est immédiatement investi des fonctions de président de la République pour la période qui reste du mandat présidentiel. Il prête serment dans les formes prescrites par la loi en cas d'urgence devant le Bureau de l'Assemblée nationale assisté de la Cour Suprême.» L'immense joie que manifestent les populations de Yaoundé deux jours plus tard, lors de la prestation de serment de M. Paul Biya, cache mal la consternation des «barons». Il est clair qu'ils auraient préféré que cet honneur revînt à un autre que M. Biya. M. Samuel Eboua, qui sera nommé ministre de l'Agriculture le soir même, menace de donner sa démission tout de suite. M. Ayissi Mvodo Victor, rival de longue date de M. Biya, ne fait pas mystère de son dépit. El Hadj Moussa Yaya a du mal à retenir ses larmes lors de son entretien avec Djerba Mallam le 7 novembre, pendant l'émission 13

Dimanche-Midi. La décision du président Ahidjo de démissionner l'a, dit-il, assommé comme une massue. L'allocution que prononce le nouveau président de la République immédiatement après avoir prêté serment est un hommage appuyé à son prédécesseur. M. Paul Biya y est allé de sa plus belle plume. Il l'a lue et relue avant la cérémonie publique. Le message doit être clair et sans ambiguïté. Il veut que ce soit l'expression de gratitude et d'admiration d'un fils récompensé à son père. Il doit rassurer, indiquer qu'il poursuivra l'oeuvre de son prédécesseur. Il ne faut pas donner de prétexte à ses adversaires. Dieu seul sait que tout est possible en cette matinée du 6 novembre 1982. L'homme n'a pas une belle voix mais il sait écrire. Il entend situer l'action des années à venir, dit-il avec fierté, sous le double signe de l'engagement et de la fidélité, fidélité à un homme, El Hadj Ahmadou Ahidjo, son illustre prédécesseur qu'il considère comme un «digne et prestigieux.fils de ce pays, père de la nation camerounaise, artisan de son unité et de son développement, et comme un géant de I 'histoire camerounaise, de I 'histoire africaine, de I 'Histoire tout court», engagement à une politique, celle de l'Union nationale camerounaise. Hormis l'usage légèrement insolite de l'expression «tout court» non loin de «géant», l'allocution est parfaite. Toutefois, certains pensent déjà que le nouveau président de la République en fait un peu trop. Doit-il vraiment prendre le risque de s'identifier à ce point à la personne et à l'action de M. Ahidjo? Certes, il est étroitement associé à cet héritage. En 22 ans, il a occupé des postes de responsabilité au plus haut niveau: chargé de mission à la présidence de la République (1962-1964), directeur du cabinet du ministre de l'Education nationale, de la Jeunesse et de la Culture et ultérieurement secrétaire général de ce même ministère (1964-1967), directeur du cabinet du président de la République (1967-1968), secrétaire général de la présidence de la République (1968-1975), Premier ministre (1975-1982). Il reste cependant que ces fonctions ont toujours été celles d'un technocrate. Il n'est pas nécessaire que M. Biya «se mouille» ainsi, d'autant plus que l'héritage d'Ahidjo n'est pas aussi positif qu'il a voulu le faire croire il y a deux jours. Les Camerounais, il est vrai, sont très fiers de leur pays. Chez les voisins, franchement, les choses ne sont pas bien brillantes. Comme le dit la publicité gouvernementale, le 14

. ont une explication. Les Gabonais sont très peu nombreux à se

Cameroun est une oasis de prospérité au milieu d'un désert de pauvreté. Les Camerounais ont les cadres les mieux formés de l'Afrique centrale. Leur économie ne se porte peut-être pas aussi bien que celle du Gabon, mais à cela, les Camerounais

partager les immenses richesses de leur sous-sol. En effet, la population du Gabon est à peine égale à celle de Douala. Le Tchad est déchiré par la guerre civile; la République centrafricaine n'est plus que le terrain de chasse de Valéry Giscard d'Estaing; le marxisme-léninisme et les coups d'état militaires ont mis le Congo en faillite; la Guinée équatoriale est anémiée du fait des déprédations de Macias Nguema et de son neveu Obiang Nguema Mbazogo. Toutefois, c'est un cadeau empoisonné qu'Ahidjo vient de faire à M. Paul Biya. Ce n'est pas un pays en paix avec lui même qui est légué au nouveau président de la République. Les blessures ouvertes pendant la période tumultueuse des années 60 ne se sont pas encore cicatrisées. Les militants de l'Union des populations du Cameroun (UPC) sont toujours pourchassés à l'intérieur comme à l'extérieur du Cameroun. Le voile n'a pas été levé sur les atrocités commises pendant la lutte pour l'indépendance. Beaucoup de sang a été versé sur ce sol camerounais. Il n'a jamais été lavé. Nyobè Pandjock, «général» en chef du Comité national d'organisation (C.N.O.), l'aile armée de l'UPC, a été tué en Sanaga Maritime en juin 1958. Ruben Um Nyobè, secrétaire général de l'UPC, figure mythique de la lutte pour l'indépendance, a été abattu dans le maquis le 13 septembre 1958 par une patrouille militaire. Le 3 novembre 1960, Félix Moumié, président de l'UPC, est décédé dans un hôpital helvétique, empoisonné. William Bechtel, agent des services spéciaux français, travaillant pour le compte de M. Ahidjo, l'a entraîné dans le restaurant Le Plat d'argent, situé dans la vieille ville de Genève, et a mis du thallium dans son pastis et dans son vin. L'assassin a vécu en France en toute liberté jusqu'à son arrestation en Belgique en 1975. Extradé vers la Suisse, il vient d'être acquitté par un tribunal au bénéfice du doute. Il coule une existence paisible à Cercottes. 15

Osende Afana, docteur en économie, auteur de L'économie de l'Ouest africain 1, a été abattu en mars 1966 dans les maquis de Boumba-Ngoko. On raconte que ses bourreaux lui ont tranché la tête afin d'aller porter à M. Ahidjo la preuve irréfragable de son élimination. Noé Tankeu, commandant de l'Armée de libération nationale du Kamerun (A.L.N.K.), a été exécuté sur la place publique, en janvier 1964. Noungué David alias Milton, commandant en chef de l' A.L.N .K. a été, à son tour, abattu en septembre 1965. M. Ernest Ouandié, Président de l'UPC, tombé dans un piège grossier tendu par M. Ahidjo, a été capturé et accusé d'avoir comploté pour renverser le régime. Condamné à mort par le tribunal militaire de Yaoundé, il a été fusillé sur une place publique de Bafoussam le 16 janvier 1971. Au moment où M. Ahidjo se retire des affaires, il n'a réhabilité aucun de ces hommes tombés au champ d'honneur. Aucun d'entre eux n'a bénéficié d'une sépulture digne de. ce nom. Toute mention publique de leur nom est proscrite. Des dizaines de milliers d'autres Camerounais ont trouvé la mort dans les mêmes conditions lorsque M. Ahidjo s'employait à asseoir son autorité. Leurs familles sont loin de considérer M. Ahmadou Ahidjo comme un «digne fils du Cameroun», encore moins comme un «artisan de l'unité». À travers le monde, des milliers de Camerounais connaissent les rigueurs de l'exil. Alexandre Biyidi Awala, alias Mongo Beti, le plus grand écrivain camerounais et l'un des meilleurs romanciers africains, vit en France depuis 1951. M. Ahidjo donnerait tout pour avoir sa peau depuis que le vitriol paru chez Maspero en 1972. Il vient de publier La ruine presque cocasse d'un polichinelle 3, un roman acerbe, qui annonc,e l'effondrement de Baba Toura, dictateur ubuesque d'un Etat africain. Le rapprochement est vite fait. Les événements qui se produisent aujourd'hui à Yaoundé semblent témoigner de la perspicacité de l'auteur.

talentueux polémiste s'en est pris à lui dans un pamphlet 2 au

1. Osende AFANA, L'économie de l'Ouest africain, Maspero, 1966 2. MONGO BETI, Main basse sur le Cameroun, Maspero, 1972. 3. MONGO BETI, La ruine presque cocasse d'un polichinelle, Éditions des peuples noirs, 1979. 16

Abel Eyinga, docteur en droit, vit à Alger sans passeport. Il est parti du Cameroun en 1962. En 1970, il a manifesté l'intention de présenter sa candidature aux élections présidentielles. M. Ahidjo s'en est offusqué et l'a fait condamner par contumace à 5 ans de prison. Abel Eyinga a relaté ces faits dans un ouvrage qui est interdit au Cameroun 4. Ngouoh Woungly Massaga, secrétaire général de l'Union des populations du Cameroun, vit de pays en pays, sans résidence fixe depuis une trentaine d'années. De 1965 à 1969, à la tête de l'Armée de libération nationale du Kamerun, il tente, sans grand succès, des opérations sporadiques contre le régime d'Ahidjo dans le sud-est du pays. En 1968, il est expulsé du Congo vers Cuba. Il revient en Afrique en 1970 et tente de s'établir en Libye. Le jeune colonel Kadhafi, qui vient de prendre le pouvoir, se méfie de ce «communiste» et le jette dehors. Grâce à une démarche de Kwame Nkrumah, coprésident de la Guinée, Woungly Massaga s'installe en Guinée mais pas pottr longtemps. Sékou Touré l'expulse manu militari vers Dakar. A l'aéroport de Dakar, le guérilléro s'évade et disparaît dans la nature. En 1975, il refait surface en Angola où il rejoint les guérilleros d'Agostinho Neto pour combattre les colons portugais et ensuite les forces de l'UNIT A. M. Ndeh Ntumazah, président du One Kamerun Party, échappé du Cameroun en 1961, s'est établi à Londres, après avoir écumé les capitales africaines: Khartoum, Le Caire, Accra, Conakry, Rabat. Pour la plupart, ces hommes ont déjà dépassé largement les cinquante ans. Depuis plus de trente ans, ils réclament une amnistie générale qui ne leur a jamais été accordée. Il y en a qui sont décédés et reposent en sol étranger. Pour leurs familles, leurs amis et leurs disciples, M. Ahidjo est un homme sanguinaire. Ils espèrent, sans trop y croire, que son départ pourrait apporter un changement. M. Paul Biya est associé à ce régime depuis son retour au bercail en 1962. C'est un technocrate, un homme de dossiers. Il est plutôt effacé, à la différence des autres membres du gouvernement. Son image auprès de l'opposition en exil et des

4. Abel EYINGA , Mandat d'arrêt pour cause d'élections, L'Harmattan, Paris. 17

intellectuels n'est pas aussi négative que celle de M. Ahidjo. Avec des réserves, l'UPC est disposée à lui accorder le bénéfice du doute et à travailler avec lui. Elle le précise dans un communiqué de presse quelques heures plus tard. C'est pour cette raison que beaucoup de Camerounais sont surpris par la manière dont leur nouveau président s'identifie à l'ancien. On veut encore croire qu'il le fait pour apaiser les appréhensions des Nordistes. En effet, les musulmans du Nord sont mortifiés par le passage du témoin à un catholique du Sud. Depuis 25 ans, un grand nombre d'entre eux ont accès à d'énormes privilèges. Le Nord a fait de grands progrès dans le domaine de l'urbanisme et dans celui des infrastructures. Cependant, il accuse toujours un retard sur le plan de la scolarisation. Le taux de scolarisation du Nord est de 31 % alors que la moyenne pour l'ensemble du Cameroun est de 66%. Le Centre-Sud, avec 94%, vient en tête, suivi de peu par l'Ouest qui atteint un taux de 90%. L'écart entre le Nord et le reste du pays est le plus visible dans l'enseignement secondaire. 4% seulement des Nordistes y sont inscrits. Le pourcentage est encore plus faible pour l'enseignement supérieur, soit 1%. Pour que le Nord rattrape les autres provinces, M. Ahidjo a pris des mesures exceptionnelles. Pendant de nombreuses années, les lycéens et collégiens de la partie septentrionale du pays devaient passer un baccalauréat spécial, dont les épreuves étaient moins difficiles que celles que devaient subir les candidats des autres provinces. En outre, pour favoriser les ressortissants du Nord lors des concours administratifs, M. Ahidjo a institué une liste A et une liste B. S'agissant de l'admission dans certaines écoles préparatoires, les critères de sélection sont différents, selon que le candidat est nordiste ou non. Il suffit qu'il soit né de parents originaires du Nord pour bénéficier de ces dispositions particulières. Peu importe alors qu'il ait fait ses études dans un lycée du Sud ou du Littoral. Ainsi, le,Probatoire seul suffit pour que les Nordistes soient admises à l'Ecole des Infirmières alors que le baccalauréat est exigé du reste des candidates. Il en est de même de l'admission à l'École nationale d'administration et de magistrature (ENAM), où sont formés les futurs cadres supérieurs de l'administration. C'est ce qui explique que le pourcentage de Nordistes incrits dans cette école atteigne 20 %, 18

alors qu'il est de 6% seulement pour le Centre universitaire des sciences de la santé (CUSS). La plupart des officiers supérieurs des Forces armées sont originaires du Nord. Dans l'Afrique en proie aux coups d'État, il vaut mieux confier la sécurité à ceux en qui on a confiance. M. Ahidjo n'y est pas allé de main morte. Le lieutenant-colonel Saleh Ibrahim, commandant de la Garde républicaine, le colonel Oumaroudjam Yaya, directeur de la sécurité présidentielle, le colonel Ousmanou Daouda, chef du Cabinet militaire. du président de la République, sont originaires du Nord. Le colonel Abdoulaye Garoua, commandant des Forces d'intervention de Koutaba, Ibrahima Wadjiri, le Délégué général à la Gendarmerie nationale dont dépend la Garde républicaine, le colonel Aba Kaka Bourkou, Intendant des Forces armées, le colonel Ngoura Belladji, responsable de la sécurité militaire de la capitale, et le ministre des Forces armées, le Dr Maikano Abdoulaye, sont tous originaires du Nord. L'élite bëti du Centre-Sud, dont fait partie le nouveau président de la République, a toujours eu beaucoup de mépris pour les Nordistes. À leurs yeux, ces derniers n'ont jamais vraiment été qu'une race d'éleveurs plus ou moins nomades, imperméables à la civilisation. Les grandes familles religieuses refusent d'envoyer leurs enfants à l'école. . Que les Foulbé descendent de l'aristocratie qui a dominé l'Afrique de l'Ouest pendant les dix derniers siècles n'y change rien. Ce n'est qu'un lointain souvenir des manuels d'histoire. Au demeurant, on rappelle à qui veut l'entendre que le terme Bëti signifie Les Seigneurs. Dans les villages du Sud, les riches planteurs de cacao mettent un point d'honneur à être propriétaires d'un esclave haoussa qui fait les travaux des champs. Les Bëti n'ont pas oublié qu'André-Marie Mbida, un des leurs, fut le tout premier chef du gouvernement camerounais en 1957. Ils sont persuadés que n'eût été le coup de force manigancé par M. Ramadier, le Il février 1958, à l'Assemblée territoriale en faveur d'Ahmadou Ahidjo, le pouvoir n'aurait jamais changé de mains. Pour eux, ce qui se produit

19

aujourd'hui n'est donc que le juste retour des choses 5. Ils estiment que le moment est venu pour eux d'envahir l'appareil de l'État et de faire la chasse aux sorcières. À l'Ouest, les anglophones sont mécontents. À l'issue du référendum organisé par les Nations Unies sur la Réunification, M. John Ngu Foncha, Premier ministre du Cameroun méridional, s'engage à former une union avec la République du Cameroun. Le 1eroctobre 1961, naît la République fédérale du Cameroun. C'est la réalisation de l'une des revendications des nationalistes camerounais. M. Ruben Urn Nyobè en avait fait un des principaux points de son programme. En vertu des dispositions transitoires et spéciales de la Constitution fédérale

5. Jean Ramadier, haut-commissaire de la France, était arrivé au Cameroun le 3 février 1958 avec la mission de renverser le gouvernement de Mbida au profit d'Ahmadou Ahidjo, alors vice-premier ministre, ministre de l'Intérieur. Voici le récit que Georges Chaffard donne de ces événements: «Le haut-commissaire voit sur-le-champ le parti à en tirer. Dans les heures qui suivent, il consulte les principaux ministres, et notamment Ahidjo, chef de file des élus du Nord. Il les persuade sans peine de donner leur démission pour ouvrir une crise ministérielle. À la faveur de la crise on peut espérer le départ de Mbida et son remplacement par Ahidjo. Ramadier s'entretient aussi avec le président de l'Assemblée, Daniel Kemajou, chef traditionnel bamiléké et conseiller de l'Union française. Celui-ci confirme qu'une large majorité se dégagerait à l'Assemblée contre le Premier ministre, soit que Mbida, devant la crise menaçante, prenne l'initiative de poser la question de confiance, soit qu'un groupe de députés dépose lui-même une motion de censure». «...Le II au soir, le groupe de l'Union camerounaise (Ahidjo-élus du Nord) décide de retirer ses représentants du gouvernement. Le groupe des Paysans indépendants (élus de l'Ouest, tendance Kemajou) déclare à l'unanimité moins une voix ne plus maintenir son soutien à Mbida. Son unique représentant au gouvernement, Michel Njiné (Travaux publics), approuve la décision de son groupe. Enfin, les parlementaires d'Action nationale (élus de Douala et neutralistes, chef de file-Soppo Priso) sont déjà dans l'opposition. En faisant ses comptes, Ramadier peut dénombrer d'ores et déjà 47 députés hostiles à MBida sur 67. Le mouvement est enclenché. Il n'y a plus qu'à le laisser se poursuivre inexorablement selon les procédures de circonstance.» Georges CHAFFARD, Les Carnets secrets de la décolonisation, Tome l, Calmann-Lévy, Paris. 20

du 1erseptembre 1961, M. John Ngu Foncha accède à la vice-présidence de la nouvelle République. Depuis 1970, M. Foncha a été écarté au profit de M. Solomon T. Muna. Lorsque, par un référendum auquel la majorité des Camerounais ne comprend rien, M. Ahidjo fait adopter une nouvelle Constitution abrogeant la République fédérale du Cameroun, le 20 mai 1972, les chantres de l'Union nationale camerounaise s'empressent de parler de révolution pacifique. Il s'agit, en vérité, d'un réaménagement en profondeur du rapport des forces au sommet de l'État en faveur d'Ahidjo et d'un réajustement des structures administratives.

La

nouvelle

loi

fondamentale

6

supprime

les

gouvernements et les Assemblées des Etats fédérés ainsi que le poste de vice-président et celui de Premier ministre fédéral. Solomon T. Muna est élu président de l'Assemblée nationale en juin 1973. C'est lui qui, d'après la Constitution, succède au président de la République en cas de vacance, le temps d'organiser de nouvelles élections. Une série de mesures viennent alimenter la contestation chez les anglophones. En 1975, l'article 7 de la Constitution est amendé afin de réintroduire le poste de Premier ministre. M. Paul Biya est nommé à ce poste. En 1979, ce nouvel article 7 est révisé. Il prévoit que c'est le Premier ministre qui succède au président de la République. Les anglophvnes se sentent floués. En outre, la commémoration de la Réunification, qui était célébrée chaque année comme fête nationale, journée fériée et chômée, n'est plus observée depuis 1972. La mise en valeur du pétrole du Rio deI Rey à la frontière avec le Nigéria et le boom pétrolier allument des velléités sécessionnistes dans cette partie du pays, sous la houlette d'un avocat nommé Gordji Dinka, bien connu dans les milieux nationalistes d'avant l'indépendance. Dinka a à son actif d'avoir défendu le prélat de Nkongsamba, Mgr Ndongmo, accusé en 1971 avec Ernest Ouandié d'avoir conspiré pour renverser M. Ahidjo par la force. Le choix de M. Paul Biya pour succéder à M. Ahidjo et sa dévotion pour son prédécesseur sont loin de rassurer la communauté anglophone.

6.

Adoptée le 2 juin 1972. 21

Sur le plan économique, M. Ahmadou Ahidjo a, en 25 ans, doté le Cameroun des infrastructures de base et préservé, dans l'ensemble, les grands équilibres macroéconomiques. Le revenu par habitant est un des plus élevés d'Afrique. Alors que la plupart des pays africains font face à une crise économique profonde, l'économie camerounaise continue à croître au rythme de 6 % annuellement. La politique budgétaire est apparemment prudente. Les responsables des finances publiques résistent à la tentation de recourir massivement aux emprunts. Dès 1978, alors que la première crise pétrolière dure depuis quatre ans, le Cameroun commence à exporter son pétrole. M. Paul Biya arrive aux affaires au moment où se déclenche la seconde crise pétrolière. Cette manne pétrolière représente un apport de capitaux considérable pour les finances publiques. En 1981, les exportations de pétrole qui atteignent plus de 3 millions de tonnes ont rapporté plus de 180 milliards de francs CFA, soit près de la moitié du budget national. Toutefois, la gestion de ces ressources pétrolières fait l'objet de vives critiques de la part des bailleurs de fonds et des milieux de l'opposition en exil. Dans Peuples noirs-Peuples africains 7, Mongo Beti s'en prend à M. Ahmadou Ahidjo qu'il accuse d'avoir organisé, avec la complicité de M. Marcel Yondo, ministre des Finances et des compagnies françaises, une campagne de pillage du pétrole camerounais. Il fait état de déclarations de M. Yondo indiquant que les recettes pétrolières sont débudgétisées et placées dans un compte hors-budget à l'étranger. Cet article fait écho aux inquiétudes des experts du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale à propos du manque de transparence dans la gestion du secteur des hydrocarbures. Les recettes pétrolières sont de deux types: les recettes provenant du partage de la production avec les sociétés étrangères qui l'exploitent et les redevances et les impôts sur le bénéfice que ces compagnies versent à l'État. Ces recettes sont déposées à la Morgan Bank aux États-Unis et à la Banque nationale de Paris en France avant d'être rapatriées. Elles sont alors transférées dans des comptes hors budget. Ces avoirs sont utilisés comme une caisse noire, sur instructions du président

7. Peuples Noirs-Peuples africains, nO 12 novembre-décembre 1979, p. 1-14.

22

.

de la République, pour occulter les déséquilibres de l'économie. Ainsi, M. Ahidjo peut se passer de l'aide financière du FMI ou de la Banque mondiale. Les montants transférés au budget ne sont pas communiqués aux ministères qui les dépensent avant le milieu de l'exercice budgétaire. Les recettes au titre de l'impôt sur le bénéfice des compagnies et les redevances que ces compagnies pétrolières versent à l'État sont «budgétisées» directement contrairement aux ressources des comptes hors budget qui sont incorporées au budget dès l'adoption de la loi de Finances. Comment, dans ces conditions, s'étonner des satisfecits que reçoivent les responsables de la politique économique camerounaise? Seulement, très peu de gens comprennent les dessous de cette étonnante prospérité. C'est ainsi que naît le mythe de la santé robuste de l'économie camerounaise que le nouveau président contribue, lui-même, à diffuser en le martelant dans chacune de ses allocutions. Or la réalité est moins belle. L'administration publique constitue peut être la principale faiblesse de la gestion de M. Ahidjo. Népotisme, corruption, incompétence, absentéisme, pesanteurs bureaucratiques, détournements de fonds publics et fraudes gangrènent la fonction publique. Le secteur des entreprises publiques accuse des déficits d'exploitation de plus en plus élevés. Les investissements de ces entreprises sont financés par des subventions de l'État, sous forme de créances futures sur ces entreprises et de transferts. C'est ainsi que sont maintenues en vie des entreprises moribondes et improductives, distribuant des salaires faramineux. Les cadres brillants qui n'ont pas le privilège de trouver un empl9i lucratif dans le secteur parapublic désertent les services de l'Etat et frappent aux portes du secteur privé qui offre de meilleurs salaires. Les étudiants qui achèvent leurs études en Europe ou aux États-Unis s'y installent. La société est tiraillée par les revendications et les attentes des différents groupes ethniques et sociaux. Dans un article très favorable à M. Ahmadou Ahidjo, paru dans l'hebdomadaire français Marchés Tropicaux et méditerranéens le vendredi 12 novembre 1982, Pierre Chauleur brosse un tableau des différents problèmes auxquels M. Paul Biya devra faire face. 23

",À

l'intérieur, écrit Pierre Chauleur, il se trouvera

face à de graves problèmes. Sans doute dispose-t-il d'une administration sérieuse, bien rodée et qui enserre étroitement les avenues de la vie économique et politique du pays, également d'une police vigilante et dont la crainte s'étend des faubourgs grouillants des grandes cités aux villages de brousse. ",Et puis, il lui faudra faire face aux poussées envahissantes des grands courants ethniques que M. Ahidjo avait réussi à neutraliser, et qui peut-être se réveilleront. ",Les musulmans du Nord entendent conserver, en effet, leur large influence au sein du gouvernement. Les événements qui se sont récemment produits au Nigéria, les massacres d'étrangers et même de policiers, à l'appel de fanatiques, sont de nature à faire réfléchir et appellent l'attention des autorités. ",Les Bamiléké de l'Ouest, la grande force vive du pays dont le dynamisme s'étend des plateaux Grassfield à Douala et jusque dans l'Est et dont on se plaisait à dire qu'ils étaient neutralisés, auront-ils la tentation et le désir de participer plus activement à la vie politique? S'efforceront-ils d'affirmer davantage leur personnalité? ",Les ethnies du Sud auront-elles la volonté de s'unir pour animer l'évolution du pays et consacrer son unité? ",Autant de questions que M. Paul Biya connaît bien, d'ailleurs, mais qu'il devra résoudre lui-même dans les deux ans à venir. Puisse-t-il le faire avec autant de bonheur que son prédécesseur!»

Comment le nouveau président de la République saura-t-il concilier les attentes de tous ces groupes? On se souvient que M. Ahidjo aimait à rappeler que, s'il venait à disparaître, le Cameroun sombrerait à nouveau dans la guerre civile. L'euphorie populaire survivra-t-elle au 6 novembre 1982 ? Ce n'est pas un pays réconcilié avec lui même que M. Paul Biya hérite de M. Ahidjo. C'est un pays en équilibre instable, une bombe à retardement prête à exploser à la moindre friction. L'étincelle pourrait venir de la Garde républicaine qui est responsable de la sécurité du président de la République. Or 24

elle est composée presque entièrement de Nordistes. Sur les conseils d'un de ses amis, ancien colonel de l'armée française, M. Ahidjo avait pris soin de n'y recruter que des «Mundangs, des Toupouris, des Falis, etc...ni peuhls, ni bantous, ni tout à fait chrétiens, ni tout àfait musulmans, et davantage animistes. Ceux-ci n'auraient pas de «frères» parmi les sudistes, pour hésiter à tirer le moment venu de défendre le président contre une tentative séditieuse, d'origine sudiste», confia-t-il un jour à un journaliste camerounais 8. Les populations non islamisées du Nord, appelées, avec beaucoup de mépris kirdis par les musulmans, détestent les Foulbé. M. Ahmadou Ahidjo avait choisi de jouer sur cette haine, en mettant sur pied sa Garde présidentielle. «Ces peuplades, ajouta-t-il, ont toujours eu des compteshistoriques à régler pour avoir été réduites par ceux-ci. Sij'avais été menacépar les peuhls, l'occasion eût été donnée, non seulement à ma garde, mais également aux soldats de notre armée, dont le gros de
la troupe est aussi composé de Mundangs et de Toupouris, de «casser du peuhl», comme l'envie les en

chatouille depuis toujours. Les peuhls le sachant, se
tenaient donc tranquilles
9.»

Nul n'ose vraiment envisager avec sérieux l'hypothèse d'une rébellion de la Garde républicaine. Il faut dire qu'au Cameroun jusqu'en novembre 1982, on ne s'exprime pas librement. Le seul nom d'Ahidjo évoque la terreur et fait venir à l'esprit des pénitenciers d'où on revient rarement vivant: Tcholliré, Yoko, Mantum etc. L'homme a mis en place, avec l'aide de Jacques Foccart, un redoutable appareil de répression dont la pièce maîtresse est le Centre national de documentation (CND), nouvelle appellation de la Direction des études et de la documentation, à la tête de laquelle trône le tout-puissant et inamovible Jean Fochivé. Le CND, installé dans la tour de la Vallée de la mort, est un véritable État dans l'État. L'article de Pierre Chauleur, déjà évoqué, fait allusion à une autre menace qui viendrait de l'ancien président lui-même.

8. Henri BANDOLO, Laflamme et lafumée, Éditions Sopecam, Yaoundé, 1986, page 70. 9. Henri BANDOLO, op. cit., page 70. 25

«Il y a si peu de temps, écrit-il, qu'il avait fait construire un palais somptueux - et il conserve la présidence de l'UNC -, aurait-il l'intention, après un temps de repos, de revenir sur la scène en rénovant à la base l'outil qu'il n'avait pu mettre au point quand il était président de la République? Veut-il faire comme M. Julius Nyerere, qui démissionnapour se consacrer au parti qui devait le porter de nouveau au pouvoir ?» Le peuple qui acclame M. Paul Biya ce 6 novembre 1982 est un peuple assoiffé de liberté et de démocratie. Il appelle de ses voeux une meilleure gestion des affaires de l'État. Il aspire de toute son âme au changement. La démission-surprise de M. Ahmadou Ahidjo, après 25 ans d'exercice sans partage du pouvoir, représente une chance d'exaucer ces voeux. Le nouveau président saura-t-il la saisir et inaugurer une ère nouvelle de la vie de la nation? La majorité des Camerounais l'espère, certains en doutent et une poignée de nostalgiques le redoutent.

26

CHAPITRE

II

LE RENOUVEAU

M. Paul Biya, nouvellement installé dans le fauteuil de président de la République Unie du Cameroun, préside son premier Conseil des ministres le 11 novembre 1982. Le gouvernement formé le 6 novembre porte encore les empreintes d'Ahidjo. Ceux qui attendaient le grand chambardement sont déçus. Les «barons» n'ont pas été touchés. Bello Bouba Maïgari, administrateur civil principal, 35 ans, est promu Premier ministre. C'est un technocrate d'origine foulbé. Il était ministre de l'Économie et du Plan dans le précédent gouvernement. Déjà, il avait été secrétaire général du ministère des Forces armées, secrétaire général du ministère de l'Économie et du Plan, sécrétaire général adjoint de la Présidence de la République. Un parcours sans faute qui n'est pas sans rappeler celui de M.Biya lui-même. Dès la matinée du 5 novembre, M. Paul Biya l'a fait venir discrètement auprès de lui et lui a indiqué qu'il souhaitait en faire son Premier ministre. Celui-ci n'a pas hésité et a accepté l'offre. . On relève notamment la présence de El Hadj Sadou Daoudou, âgé de 56 ans. Après avoir été pendant deux ans chef de cabinet de M. Ahmadou Ahidjo lorsque ce dernier était Premier ministre et chef du Gouvernement, il est nommé secrétaire d'État chargé de l'information dans le gouvernement Charles Assalé le 17 mai 1960. Le 20 juin 1961, il est nommé ministre des Forces armées. Il s'est maintenu dans ces fonctions jusqu'en 1980. Dix-neuf ans au même poste! Il faut le faire! Après un bref passage à la Fonction publique, il devient secrétaire général de la présidence de la République. M. Maïkano Abdoulaye, autre inconditionnel de l'ancien président, est confirmé au ministère des Forces armées. M. Engo Pierre Désiré, 41 ans, administrateur civil, ancien directeur du commerce et ancien vice-ministre de l'Économie et du Plan, est promu ministre de l'Économie et du Plan. 27

C'est, dit-on, le choix du président Biya. Comme lui, il est boulou. Il est réputé pour son intégrité. Le message que le président de la République adresse à ses ministres est sévère. Il leur demande «une gestion saine et efficace des services et du patrimoine publics. À travers une telle gestion, vous devez non seulement en donner l'exemple dans votre comportement et vos activités, mais également combattre ces maux dont la nation est à juste titre préoccupée et que le gouvernement s'est, avec fermeté et persévérance, engagé à enrayer: le tribalisme, le laxisme, l'affairisme, les fraudes, l'enrichissement effréné et illicite, le détournement des deniers publics, la corruption, le gaspillage, le mauvais entretien du matériel, des bâtiments, des villes...» Quelle que soit la manière dont il est maquillé, c'est un missile SCUD que lance M. Biya. L'état de l'union qu'il dresse frise la catastrophe. Il sait de quoi il parle. - Il crache dans la soupe. - Cela est inacceptable; c'est de la subversion, entend-on rouspéter dans les rangs à la sortie du somptueux Palais d'Etoudi. Le discours du président est repris par les médias nationaux et internationaux. Il vient confirmer les espoirs que nourrissent ceux qui attendent de M. Paul Biya qu'il déploie une éthique nouvelle du service public au sommet de l'État. Le programme du président de la République, baptisé le Renouveau, s'appuie sur la rigueur dans la gestion des biens publics, la moralisation des comportements sociaux, la libéralisation de la vie politique et la poursuite de l'intégration nationale. Le 17 novembre, M. Paul Biya augmente de 13% l'ensemble des salaires des agents du public et du privé. Cette mesure est accueillie très favorablement. Les augmentations de salaires sont toujours très populaires. C'est l'état de grâce entre les Camerounais et leur nouveau président. Cette lune de miel est amplifiée par le communiqué que Bello Bouba Maïgari signe le 24 novembre, annonçant que le gouvernement va procéder à un recrutement spécial de 1500 jeunes gens et jeunes filles titulaires d'une licence de l'enseignement supérieur ou d'un diplôme équivalent. Les candidats sont invités à déposer leur dossier avant le 10 décembre. Après les agents de l'Etat et du secteur privé, c'est au tour des diplômés au chômage de bénéficier des largesses de M. Paul Biya. 28

Le président de la République tient à plaire. Il choisit l'offensive de charme. Le 9 février 1983, M. Paul Biya entreprend une tournée de prise de contact avec les populations des provinces. Le peuple camerounais dans son ensemble, il faut l'avouer, ne connaît pas son nouveau président. Il n'y a pas de télévision au Cameroun. M. Fame Ndongo, directeur de l'École supérieure de journalisme de Yaoundé et ses étudiants ont réalisé une édition spéciale d'ESIJY-HEBDO consacrée à M. Paul Biya. L'itinéraire de M.Paul Biya y est retracé dans le menu, de son enfance modeste à Mvomeka'a, petit village boulou, à la magistrature suprême. L'accent est mis sur ses origines familiales humbles, son intégrité, et sa compétence tant au niveau académique que professionnel. Rien n'a été négligé. Les témoignages de ses parents, amis et collègues de service ont été recueillis. Il n'y a pas une voix discordante. Georges Ngango, Etoga Florent et d'autres camarades ont dit l'importance que M. Paul Biya attachait à la compétence, au travail bien fait, à l'amitié et surtout à la modestie. Les bulletins de notes et les vieilles cartes d'identité scolaires ainsi que les numéros des chambres que M. Paul Biya a occupées à la Cité universitaire d'Antony dans la région parisienne ont été présentés au public. On a même eu droit à la photo de tous les frères et soeurs du président réunis autour de leur mère, devant la vieille case familiale. Tout cela ne suffit pas. Il recherche le contact direct avec le peuple. Il veut parler aux Camerounais sans intermédiaire. Il veut les entendre poser les problèmes particuliers de leur province. Il veut les sentir. M. Biya choisit Bamenda, chef-lieu de la province du Nord-Ouest comme première étape de son périple. Ce n'est pas un choix spontané. Il l'a longuement mûri.
«Je suis bien tenté de commencer par Garoua, avouait-il à Henri Bandolo. Mais vous connaissez les Camerounais: ils vont dire que j'y vais en pèlerinage pour faire acte d'allégeance. Bien entendu, il est hors de question que j'aille à Sangmélima. D'abord, ce n'est pas un chef lieu de province. Et vous pouvez imaginer, d'ici, les critiques que soulèverait le fait que ma première prise de contact avec les populations soit avec celles de ma localité d'origine. Et même si je 29

commençais par Yaoundé, qui est le siège des Institutions, les gens y verraient encore l'appel du Sud, l'appel du sang. Les Camerounais ont l'esprit très aiguisé et très critique. Il faut toujours en tenir compte. Avec eux, il faut toujours regarder où l'on met les pieds 10.»

Bamenda n'est pas, a priori, une étape facile. C'est le fief de M. John Ngu Foncha, ancien Premier ministre du Cameroun occidental, ancien vice-président de la République fédérale du Cameroun dont il est l'un des principaux architectes. M. Ahidjo l'a écarté des affaires en 1970. Il s'est retiré auprès des siens en plein coeur du pays anglophone. Nul ne sait ce qu'il mijote ni même s'il mijote quelque chose. En revanche, il ne fait pas de doute que ses avanies lui ont porté énormément préjudice auprès des populations anglophones qui estiment, non sans raison, qu'il s'est fait rouler dans la farine par les francophones. M. Foncha se retrouve aujourd'hui, à 67 ans, sans grande assise politique. Il attend donc avec beaucoup d'intérêt le message de M. Paul Biya. À Bamenda, le chef de l'État remporte un franc succès. Il choisit de s'adresser à la foule en anglais. Le fait est sans précédent dans l'histoire du pays. M. Paul Biya n'appartient pas à la génération du bilinguisme. Il a achevé ses études secondaires avant la Réunification. Après ses études universitaires en France, il rentre au Cameroun en 1962, titulaire d'un diplôme d'études supérieures et d'une licence en droit public, d'un Brevet de l'Institut des hautes études d'Outre-Mer et du diplôme de l'Institut d'études politiques de Paris. En 1962, la République fédérale du Cameroun a à peine un an et l'anglais est déjà l'une des deux langues officielles. Par conséquent, ce n'est pas un parfait bilingue qui prend la parole devant les populations de Bamenda le 9 février 1983. La portée symbolique et sentimentale du geste est immense. Ce discours fait oublier aux anglophones leurs frustrations. M. Paul Biya assène les concepts de rigueur, de moralisation et d'intégration nationale à son auditoire. Il annonce la fin des pénibles voyages à Yaoundé dans le but de

10. Henri BANDOLO, op. cit., p. 81. 30

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