//img.uscri.be/pth/2a93d80550f76aadcb03ad715565b8e134905b4a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

SANG (DU) ET DU SEXE DANS LES CONTES DE PERRAULT

De
194 pages
Pourquoi la Barbe Bleue conservait le corps de ses femmes assassinées ? Que venait faire le Petit Chaperon Rouge dans le lit du Loup ? Pour quelles raisons un Ogre repu égorge-t-il sept filles qu'il choyait ? Perrault ne nous donne jamais clairement les mobiles de tous ces crimes qu'il sait bien mettre en scène. Nous voudrions en savoir plus et une enquête s'impose.
Voir plus Voir moins

DU SANG ET DU SEXE DANS LES CONTES DE PERRAULT

Collection L'Œuvre et la Psyché dirigée par Alain Brun

L'Œuvre et la Psyché accueille la recherche du spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue... ) qui jette sur l'art et l' œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.

Déjà parus

Michèle RAMOND, La question de l'autre dans FEDERICO GARCIA WRCA, 1998. Jean Tristan RICHARD, Les structures inconscientes du signe pictural, 1999. Pierre BRUNO, Antonin Artaud, réalité et poésie, 1999.

@ L'Hannattan, 1999 ISBN: 2-7384-7671-6

Jean-Pierre MOTHE

DU SANG ET DU SEXE DANS LES CONTES DE PERRAULT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

ARGUMENT

La lecture des contes de Perrault que nous proposons est celle d'un médecin légiste expert psychiatre. Dans le cadre restrictif de cette option, il ne convient ni d'analyser les sources des contes ni d'étudier la biographie de Charles Perrault; d'autres l'ont fait, et au premier rang de ces études vient celle de Soriano, qui sera souvent citée. Face aux problèmes très débattus que soulèvent les contes de la Mère l'Oye, il est difficile d'apporter des éléments nouveaux; dès qu'on approche un tel sujet, on est envahi du sentiment désespérant d'arriver trop tard. Reste que l'on peut revendiquer la position d'un lecteur contemporain, attentif, éclairé par une longue pratique de psychiatrie médico-légale. Cette pratique semble bien éloignée de l'univers merveilleux des contes mais elle donne une certaine expérience de la psychologie criminelle et de la vie sexuelle normale ou déviée. Cependant que vaut une expérience actuelle pour juger des textes recueillis il y a plus de trois cents ans, à partir d'une tradition orale encore plus ancienne? A cette question, deux réponses sont peut-être possibles. La première consiste à souligner que si les récits de ces contes sont de vieilles histoires, ils restent actuels, leur intérêt ne faiblit pas. La question n'étant plus: pourquoi Perrault a-t-il

écrit ainsi? mais: pourquoi ses textes continuent-ils à séduire chaque nouvelle génération? Un texte toujours lu et relu sans interruption n'est plus un texte ancien, il devient un texte immortel. La deuxième réponse est dans le droit fil de la première. Le crime et sa description sont eux aussi très anciens. Adam et Ève s'étaient déjà mis hors la loi de Dieu avant leur union, Caïn a tué son frère Abel, Noé le juste a pourtant sombré dans l'ivresse et l'exhibitionnisme, Abraham prostitue sa femme et couche avec sa servante... La tradition païenne est pire encore. Dans la famille des Labassides et dans celle des Atrides se retrouvent inceste, cannibalisme, infanticide et parricide. Pour Ovide, dès l'Âge de Fer, l'insécurité est partout: "On vit de rapt,. {hôte n'est pas en
sécurité auprès de son hôte, ni le gendre auprès de son beau-père,. entre frères même, la bonne entente est rare. L'époux est une menace pour la vie de son épouse, l'épouse pour celle de son mari,. les redoutables marâtres mêlent aux breuvages les livides poisons,. le fils, devançant la date fatale, complote contre la vie du père. La piété gît vaincue, et, la dernière des hôtes

célestes,la viergeAstrée a abandonné la tem ntisselante de sang. "

C.-G. Jung n'est pas plus optimiste quand il écrit: ''Nous
avons au début signalé des rêves de violence sexuelle: dans une maison et y commet un acte dangereux. le brigand qui pénètre Cela aussi est un thème

mythologique qui fut sans doute aussi bien souvent une réalité. Indépendamment de la fréquence du rapt des femmes aux époques
préhistoriques,
des époques

cette façon d'agir fut aussi très souvent objet de mythologie à

cultivées.

"

Si l'origine des contes est populaire, c'est que dans tout l'Occident bien des Mères raye étaient passées près des crimes aussi répandus que le viol et le meurtre. Elles nous ont transmis leur témoignage, témoignage de grands-mères soucieuses de mettre en garde ou simplement de divertir leurs enfants. Pourquoi ce témoignage est-il brouillé par tant de conventions artificielles et d'éléments merveilleux mêlés au récit? Parce qu'il convenait de ne pas effrayer l'enfant, peut-on penser, mais cette

8

explication est peu convaincante. Ces grands-mères savaient fort bien que l'enfant se choque rarement à la vue de la violence, il est déjà un homme incorrigible et l'avertir resterait sans effet: il n'y a pas de prophylaxie du crime, il est en nous dès la naissance. Alors pourquoi s'obstiner à imposer une tournure pédagogique aux contes, mieux vaut les laisser divaguer dans le merveilleux et le crime pourra servir enfin à quelque chose: il fera rêver. Le mariage, dans le conte, est un signe constant. Certes, le mariage n'est pas qu'une union charnelle et Perrault ne donne pas de détails bien clairs sur la sexualité de ses héros. Nous connaissons toujours la magnifique toilette de la mariée et nous savons que l'époux est noble, puissant et riche, mais que se passe-t-il dans l'alcôve? Souvent, nous ignorons même si le mariage est consommé et la formule "Ils se marièrent, furent heureux et eurent beaucoupd'enfants", qui n'est jamais employée par Perrault, se sous-entend plus qu'elle ne se démontre. Si le mariage est constant, ses motivations sont variables. Mariages d'argent dans Les Fées et La Barbe bleue, mariage convenu pour fuir la famine pour le maître du Chat Botté, mariage par séduction dans Cendrillon, mariage d'amour avec passion dans La Belle au Bois Dormant, Griselidis, Peau d'Âne. Ces motivations conditionnent évidemment les rapports conjugaux, tels qu'on les voit ou plutôt qu'on les devine à la lecture. Mais si le conte est pudique dans son expression, il reste infiltré et dans certains cas obsédé par des problèmes sexuels. Ceux-ci apparaissent avec une cruelle violence dans les deux contes sans mariage: Le Petit Chaperon Rouge et Le Petit Poucet. L'inceste est montré clairement dans Griselidis et Peau d'Âne. D'autres déviances sont à rechercher dans La Belle au Bois Dormant ou dans Riquet à la Houppe. Enfin, deux contes ont un statut assez à part: Les Souhaits et La Barbe bleue. Dans Les Souhaits Ridicules, un ménage pauvre et malheureux n'a manifestement pas de vie sexuelle et ne connaît que des échanges verbaux et verbeux régressifs. Dans La Barbe bleue,

9

conte original en bien des points, c'est une sexualité perverse qu'il faut découvrir ou supposer. Le thème est trop sulfureux pour être dévoilé clairement et surtout Perrault ne donne pas sa caution à cette interprétation. Il avait accepté de voir dans Le Petit Chaperon Rouge une affaire de viol et de le dire dans la moralité du conte, il nomme l'inceste dans Peau d'Âne et dans Griselidis mais il ne pouvait aller plus loin, et dans La Barbe bleue, il préfère brouiller les cartes et nous faire croire qu'il vient de narrer les malheurs d'une femme curieuse. Curieuse, oui, mais curieuse de quoi? C'est en suivant l'histoire du mariage de La Barbe bleue que nous pourrons le mieux comprendre la thématique sexuene de l'ensemble des Contes.

10

I. LA BARBE EST BLEUE

Dans la Barbe Bleue, un riche bourgeois cherche à se marier: "mais par malheur cet homme avait la Barbe bleue: cela le rendait si laid et si temble, qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuie de

devant lui". Une voisine, dame de qualité, a deux filles parfaitement belles, qui répugnent à épouser un homme aussi laid mais "Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait dljà épousé
plusieurs femmes, et qu'on ne savait ce que ces femmes étaient devenues. "

La Barbe bleue invite la mère, les filles et de nombreux jeunes gens pour un séjour dans sa maison de campagne, où l'on fait la fête, et la cadette est séduite par tout ce faste: elle
"commença à trouver que le Maitre du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme".

Mariage immédiat, et au bout d'un mois la Barbe bleue déclare à sa femme que, devant partir pour un voyage d'affaires, il laisse à sa disposition sa maison, son or, ses trésors et l'engage à inviter des amis et à faire bonne chère. Sa libéralité ne connaît qu'une limite: "voilà le passe-partout de tous les appartements: Pour cette petite clefci, c'est la c!if du cabinet au bout de la grandegalerie de f appartement bas: ouvrez tout, allezpartout, mais pour cepetit cabinet,je

vous défendsd'y entrer". Dès le départ de la Barbe bleue, les amis affluent mais l'épouse qui s'ennuie en leur compagnie s'empresse

11

d'aller ouvrir le petit cabinet pour y trouver:
la Barbe bleue avait épousées

"touteslesfemmes que

et qu'il avait égotgées l'une après l'autre".

Retour prématuré du mari qui confond vite sa femme et s'apprête à la tuer. Celle-ci, avec l'aide de sa sœur Anne, peut gagner du temps et permettre aux deux frères - l'un est dragon, l'autre est mousquetaire - d'intervenir. La Barbe bleue est massacrée, son épouse en hérite, se remarie, dote sa sœur et achète des charges de capitaines pour ses frères.

UNE ÉPOUSE CURIEUSE MAIS UN MARI BIEN CURIEUX
De tous les contes de Perrault, voici le plus riche en signifiants sexuels et le plus frappant par la valeur évocatrice de sa mise en scène. Et naturellement, ce petit drame a connu le plus rapide et le plus durable des succès. Pour autant, la Barbe bleue ne semble pas le conte le mieux explicité. B. Bettelheim y voit une affaire de mari jaloux et une épouse faisant la noce avec ses invités dès que le mari a tourné le dos, mais on ne lit rien de tel dans le conte. Il relève ''l'écart sexuel" de la femme mais ne semble pas s'interroger sur la sexualité de la Barbe bleue, et pour lui la seule coupable, coupable sexuelle, est l'épouse, le mari n'est qu'un vengeur arrêté dans sa réaction cruelle par de bons
soldats: "L'individu qui cherche à se venger cruellement de l'infidélité est mis hors d'état de nuire comme il le mérite, tout comme celui qui ne voit dans le sexe que son aspect destructif'.

Mais on peut avoir aussi un sentiment tout à fait opposé et on a l'impression que Bettelheim n'a pas voulu s'attacher à un conte dans lequel il ne voit qu'une mise en garde: femmes, ne soyez pas curieuses, maris, ne soyez pas violents! Il ne trouve rien de subtil dans ce conte et ajoute: "ce qui sepasse dans Barbe
Bleue n'a absolument rien à voir avec l'amour. Barbe Bleue ne veut en faire qu'à sa tête et ne pense qu'à une chose: posséder sa partenaire ,. il ne peut

aimer que lui-même". N'y a-t-il pas là l'embryon d'une explication 12

qui aurait pu engager le psychanalyste à rechercher les signes d'une sexualité perverse? Il se détourne de cette voie pour parler de la Belle et la Bête, thème voisin mais qui évolue vers un amour adulte et accompli. Le prosélytisme de Bettelheim l'engage à préconiser une large diffusion des contes et si l'on veut mettre ces textes entre toutes les mains, mieux vaut en souligner les aspects positifs "d'une humanité supérieure" qu'y chercher des exemples de perversions. Soriano, lui, reprend à son compte les analyses d'auteurs plus anciens (Abbé Boissard et P. Delarue) et insiste sur le travail d'actualisation fait par Perrault qui aurait mis, sinon au goût du jour, du moins dans une version acceptable pour un lecteur du 17èmesiècle, une tradition orale plus ancienne: "Tout
se passe comme si notre conteur, ne percevant pas le sens exact d'un motif très ancien, lui avait cherché - et trouvé - un sens différent. Ainsi les motifs barbares et archaïques de finterdit et du meurtre rituel deviennent ceux de la curiosité qui est toujours punie, dans le cadre d'une aventure rationalisée

et christianisée."On verra que cette actualisation reste imparfaite et les motifs anciens se cachent mal derrière les deux moralités plaquées à la fin du conte, moralités qui veulent nous faire croire que l'on vient de lire la banale histoire d'une femme curieuse.

LA BARBE EST_ BLEUE
Une petite fille à qui je lis le conte s'aperçoit vite que le héros risque de ne jamais pouvoir se marier tant sa barbe apparaît repoussante. Elle a cette remarque frappée de bons sens: "Pourquoi ne se rase-t-il pas ?". La remarque vient d'un enfant et il faut donc qu'on s'y arrête. Autant Riquet ne pouvait corriger son faciès hideux, ou faire disparaître sa bosse, autant le Petit Poucet devait s'accommoder de sa petite taille, autant il était facile à la Barbe bleue de faire disparaître la seule difformité qui venait l'enlaidir. Car le conte est formel, le héros n'est affligé d'aucune autre tare 13

physique ni a priori morale, seule la barbe pose problème. Si on la supprime ou si on ne veut plus la voir, comme le fera la Cadette, il devient un parti tout à fait enviable. Nous devons donc admettre qu'il existe une motivation sérieuse qui empêche cet homme de se raser. Ne lâchons donc pas cette barbe et remarquons que les titres des contes sont toujours évocateurs du problème qui sera posé, souvent le titre fait référence à une particularité physique ou vestimentaire du héros et ici le titre comprend trois éléments. L'article "la" peut faire croire que c'est l'histoire d'un objet, d'une barbe, qui va être contée, et que le porteur de la barbe n'est qu'un personnage secondaire. D'emblée l'intérêt est mis sur une masse de poils, un objet partiel détaché d'une anatomie, et nous nous en souviendrons plus tard, quand la sexualité de la Barbe bleue sera explicitée. Pour l'instant, remarquons simplement que ce conte va parler d'un personnage a priori viril en faisant précéder son nom d'un article féminin. Jamais Perrault ne parle de "Barbe bleue", mais toujours de "La Barbe bleue". Avec le nom "Barbe", nous abordons par contre une symbolique résolument virile. Cette pilosité faciale ne se retrouve que chez l'homme, elle n'apparaît qu'après la puberté et des poils abondants font partie des attributs masculins. Identifier l'homme à sa barbe est facile et point n'est besoin de recourir à de nombreuses références que tout le monde a en tête. "Du côtéde la barbe est la toute-puissance", dit Amolphe dans l'École des Femmes. Mais voilà que cette barbe est bleue, couleur tout à fait extravagante, mais elle aussi significative. Le bleu est la plus immatérielle des couleurs: le bleu est profond mais sans consistance, c'est la couleur de la transparence et du vide. C'est une couleur &oide, qui neutralise les objets qu'elle recouvre: le mur bleu cesse d'être un mur et disparaît au regard, s'évanouit, comme dans certaines toiles de Magritte. Les enfants impubères, non sexués, sont voués au bleu ou au blanc, qui sont les deux couleurs de la Vierge. En langage populaire, le bleu exprime une perte, un manque, une castration,

14

sa signification est négative: n'y voir que du bleu est ne rien voir, être bleu c'est perdre conscience dans l'alcool. Dans le Dictionnaire des Symboles, auquel j'emprunte, je lis: ''Ainsi une
tradition des bagnes de France voulait que finverti ejJéminé fasse tatouer sa

virilité d'une uniforme calotte bleue, pour exprimer qu'il y renonçait. A f opposé de sa signification mariale, le bleu, ici, exprimait aussi une castration fYmbolique,. et fopération, l'imposition de ce bleu au prix d'une longue souffrance, témoignait d'un héroïsme à rebours, non plus mâle mais femelle, non plus sadique mais masochiste.

" Pour notre génération, la longue agonie de la Yougoslavie aura bien fait ressortir qu'un Casque bleu est un soldat impuissant. Doublement impuissant, puisque ce casque bleu ne protège ni les populations martyres, ni le soldat qui le porte, certains se sont fait tuer. La cause pourra être facilement entendue: si la barbe est bleue, c'est que l'homme est peu viril, ou plus exactement: la barbe est là pour nous rappeler que le personnage a bien son sexe mais qu'il en fait soit peu d'usage soit un usage négatif. U sage négatif, donc usage peut-être pervers. La barbe, comme identification ambiguë, se retrouve dans Macbeth: "Vous devez
être femmes, et pourtant vos barbes m'empêchent de croire que vous fêtes"

dit Banquo aux sorcières rencontrées dans la lande (1, 3). Dès le titre du conte, les prétendantes sont averties: vous aurez un homme mais attention à sa sexualité. Les jeunes filles semblent d'ailleurs avoir perçu le message puisque nous lisons:
"Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes,

et qu'on ne savait ce que ces femmes étaient devenues". Il est dit "dégoûtait" là où nous aurions attendu "intriguait" ou "inquiétait", et le dégoût renvoie plus volontiers à un acte sale, comme peut l'être un acte sexuel dévié. Car si la Barbe bleue n'avait été qu'un riche veuf, son projet de mariage aurait été tout naturel et n'aurait soulevé aucun dégoût. A vrai dire, pour le lecteur contemporain, le dégoût s'entend ainsi, mais il faut quand même être plus nuancé sur l'emploi du mot par Perrault. Le Dictionnaire de l'Académie Françoise donnera quelques

15

années plus tard: "Dégoût: manque de goût... répugnance pour certains aliments et au figuré aversion qu'on prend pour une chose ou une personne".

Le sens figuré est donc moins fort et Perrault a pu jouer sur les deux sens car la répugnance des jeunes filles n'est pas uniquement due à la barbe, elles ont bien perçu que cet homme avait des problèmes avec les femmes. On peut donc penser que la Barbe bleue savait que sa sexualité était suspecte. S'il voulait se remarier, il fallait qu'il montre une certaine virilité, et il valait mieux qu'il conserve sa barbe, s'il s'était rasé, il aurait accrédité un soupçon d'impuissance. Car c'est à l'impuissance que nous pensons en

premier, non pas une impuissance hormonale

- mais plutôt à une impuissance anatomique acquise après la puberté, ou à une impuissance psychogène. J. Dreyfus-Moreau écrit à
n'est jamais décrit comme un castrat ou un efféminé
juste titre: "Rappelons que les hommes atteint d'impuissance p.!Jchogène sont physiologiquement nortJ1aux: t émoi érotique est toujours chez eux

- le personnage

capable d'amener au niveau des organes génitaux les modijications
vasomotrices qui en sont

t expression

somatique,.

ces sujets ont des érections,

des é.iaculationset des orgasmes au cours d'excitations particulières à
chacun, masturbatoires ou peroersespar exemple. "

Mais l'impuissance de la Barbe bleue se devine aussi ailleurs. Il n'a pas d'enfants alors qu'il a épousé à plusieurs reprises des jeunes filles. Il paraît indifférent au beau sexe, on ne le sent jamais amoureux ni jaloux. Il veut se marier, le mariage étant une bonne démarche pour faire taire les commérages toujours plus virulents contre un veuf ou un célibataire. Il veut donc une femme-alibi, peu lui importe le choix de la fiancée, et il charge sa voisine de lui donner une épouse. En s'adressant à sa voisine et en s'alliant à elle, il se met à l'abri des médisances vicinales, qui sont en général les plus documentées. Il demande l'une des filles en mariage, laisse le choix de celle qu'on voudra lui donner, c'est visiblement un mariage convenu, et toute flamme amoureuse est absente. La Barbe bleue ne fait a\lcun effort de séduction personnelle, il subjugue par l'étalement de

16

ses richesses à l'occasion d'une manoeuvre bien calculée: la fête somptueuse donnée à la campagne. Jamais on ne le voit en têteà-tête avec sa fiancée, et il invite la mère, la sœur et des jeunes gens, sans redouter une concurrence amoureuse et plus tard, quand il partira en voyage, il apparaîtra comme un mari très libéral. Il laisse sont épouse disposer de toute sa fortune: "ilia
priait de se bien divertir pendant son absence, qu'elle fit venir ses bonnes elle fit amies, qu'elle les menât à la Campagne si elle voulait, que par/out bonne chère. "

Marthe Robert remarque que le héros des contes est en général un enfant ou un adolescent, plus rarement un homme mûr, et que la Barbe bleue constitue une exception: "Si ton trouve chez Grimm quelques personnages adultes - le tailleur, le soldat ou
ce "fidèle Jean", qui est le centre d'un des plus beaux contes du recueil Perrault ne connaît guère que Barbe bleue. Le rapport deforces est du reste

conservé: l'adulte est soit cruel et puissant, soit bon, mais mis en état de minorité par finfériorité de sa condition. "Mais dans le cas de la Barbe bleue où est cette infériorité de la condition? Il ne s'agit pas d'une infériorité sociale et son seul désavantage, la barbe, n'est là que pour masquer et symboliser l'impuissance, force est d'admettre que la seule infériorité est d'ordre sexuel, et dans ce conte le rapport est doublement conservé: le héros est cruel et impuissant. On peut ajouter que ce nouveau marié, non seulement n'apparaît pas jaloux, mais semble inciter sa femme à prendre un amant comme le ferait un mari impuissant qui cherche à stabiliser son mariage en fermant les yeux sur une liaison qu'entretient une épouse qu'il ne peut satisfaire. Toutefois ce mari, apparemment libéral, impose un interdit très ponctuel: ne pas ouvrir le petit cabinet. L'épouse reçoit "Iepasse-partout de tous /es appartements", entendons un blanc-seing pour sa conduite en général, mais aussi la petite clé avec l'interdiction très précise de
pénétrer dans "Ie cabinet au bout de la grande galerie de t appartement

bas". L'interdit est formulé en termes de contrat, le mari s'engageant à laisser sa femme disposer de sa fortune: "ouvrez

17

tout et allezpartout", alors que la femme doit s'engager à ne pas ouvrir le cabinet. Si le contrat n'est pas respecté, les sanctions sont prévues: "s'il vous arrive de t ouvrir, il n)1 a rien que vous ne
deviez attendre de ma colère. Elle promit d'obseroer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné,. et lui, après {avoir embrassée, il monte dans son

camsse, et part pour son vf!Yage." C'est à l'occasion de ce départ et dès que le contrat est conclu qu'apparaît pour la seule fois dans le conte un geste tendre: il l'embrasse. Mais l'on pense plutôt à l'accolade diplomatique qui clôt un traité qu'aux effusions affectives d'un départ, et cette embrassade va devenir un baiser de Judas quand on aura compris que le voyage n'est qu'une affaire alléguée et que la Barbe bleue va revenir subitement, bien avant les six semaines prévues. On ne sait d'ailleurs pas comment a-t-il été prévenu. On peut penser à un serviteur laissé en place pour espionner l'épouse, mais on peut penser aussi que cet homme, qui a de bonnes raisons de connaître la curiosité des femmes, savait qu'en revenant quelques jours seulement après sont départ, il était certain de trouver une femme coupable. Nul n'ignore qu'une femme ne peut garder un secret six semaines! La Barbe bleue le sait par expérience et Perrault l'admet par postulat. Le petit cabinet au bout de la galerie de l'appartement bas a déjà été identifié par de nombreux commentateurs comme l'appareil génital féminin et la littérature galante a devancé la psychanalyse dans cette interprétation. L'appartement bas étant le périnée (plancher de l'abdomen, disent les anatomistes), la grande galerie devient le vagin (conduit qui s'étend de la vulve à l'utérus) et il faut admettre que le cabinet est l'utérus lui-même. On voit donc que l'image est très proche de la réalité anatomique que Perrault connaissait peut-être mieux que ses contemporains s'il avait consulté les planches de son frère médecin. Si l'on veut rester tout à fait précis, on remarque que la pénétration interdite est celle de l'utérus et non celle du vagin, c'est-à-dire que l'interdit porte plus sur la maternité que sur le rapport sexuel lui-même. La galerie n'est pas interdite mais il

18

faut s'arrêter devant la porte de la chambre utérine, où se développent la nidation et la grossesse. Là encore, on peut voir une certaine libéralité dans cette interdiction: les jeux de l'amour sont possibles à condition qu'ils restent stériles. Pas de grossesse, c'est-à-dire pas de traces et pas d'héritier. Souvenonsnous qu'à l'époque l'accouplement conjugal ne devait avoir pour finalité que l'engendrement et tout ébat gratuit était condamnable et considéré comme un péché. A l'inverse, l'amant était jugé moins coupable s'il avait su éviter une grossesse. La clé, est-il besoin de le dire, représente le pénis qui ne doit pas entrer dans la serrure ou, si l'on veut, le sperme qui ne doit pas franchir le col cervical de l'utérus. Mais il reste quand même un problème: à qui appartient ce petit cabinet, quelle est la femme qui est en cause? C'est l'épouse, pourrait-on répondre un peu vite, il n'y a qu'elle dans le conte. Regardons-y de plus près. Si ce mari partait en voyage en confiant la richesse et la gestion de sa maison à un frère, un intendant, un secrét~e, on comprendrait parfaitement le symbole. Il aurait fait savoir à son mandataire qu'il lui laissait la jouissance de tous ses biens, excepté celle de sa femme. Mais ici la situation n'est pas la même, puisque c'est l'épouse elle-même qui est le mandataire choisi par l'époux. Si celui-ci laisse son sexe-clé à la maison, il ne fait que pérenniser sa présence, marquer son territoire et devrait engager l'épouse à ne se servir que de cette clé. C'est la petite clé qui devrait être autorisée et le passe-partout banni. Il y a donc ici une difficulté que l'on devra essayer de résoudre plus loin. On peut se souvenir ici que Louis XVI fut un mari timide et peu viril qui n'aurait osé conquérir Marie-Antoinette que six ans après le mariage et après avoir été opéré pour un phymosis. Comme le roi négligeait ses devoirs conjugaux pour suivre les cours de serrurerie du maître ouvrier Gamain, des épigrammes circulèrent à la Cour :
''Malgré tant et tant de lefons Dont on lui fait bonne mesure, Louis ne sait de quelle ftlfon

19

Mettre la clef dans la serrure. Pour qu'il en trouve! ouverture, Faudra-t-il vraiment que Gamain, Tout comme un maître d'écriture, Un beau soir lui tienne... la main?

Mais revenons chez la Barbe bleue, où l'on fait la fête et où toutes les amies curieuses accourent, fouillant dans toute la maison pour admirer les richesses, vêtements, meubles, tapisseries, sofas, guéridons, tables, miroirs, tout un luxe qui paraît entassé dans des garde-meubles et des garde-robes. On sent qu'on est chez un collectionneur qui entasse sans exposer et non chez un honnête homme qui goûte les curiosités en cherchant à se cultiver comme commencent à le faire les antiquaires du 17èmesiècle. Dans toute cette agitation, l'épouse ne se divertit pas "à causede !impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas". A partir de là, le conte va se développer comme un drame dont les mouvements scéniques et les décors sont d'une exceptionnelle qualité. Comme le lecteur s'y attend, l'épouse se rend à l'appartement bas et sa démarche est décrite comme un premier rendez-vous amoureux :
"elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Etant arrivée à la porte du cabinet, elle sy
arrêta quelque temps, songeant à la défense que

son Mari lui avait faite, et considérantqu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été
désobéissante,. mais la tentation était si forte qu'elle ne put la surmonter: elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du
cabinet.

"

On ne peut rien retrancher ni ajouter, tout y est: l'émoi, la précipitation, l'hésitation à la dernière minute puis, la faute accomplie, le tremblement.

20

A cette scène en mouvement couleur :

fait suite un tableau en

"D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées,. après quelques moments elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que dans ce sang se miraient les cops de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs (c'étaient toutes /es femmes épousées et qu'il que la Barbe avait bleue avait égorgées IIune après

Ilautre " J. C'est le harem de la mort. Les femmes semblent en attente, rangées le long du mur et attachées. Remarquons que l'épouse ne les voit ni d'emblée ni directement. Elle ne voit que l'image des victimes qui se reflète sur le plancher transformé en miroir. Devant l'horreur la clé tombe de ses mains, puis elle se mettra à saigner avec rémanence quels que soient les efforts de nettoyage. Saignement accusateur, bien sûr, la clé a été l'arme du crime et de plus, si on y voit un pénis, c'est un pénis souillé par un vagin impur comme celui de la femme pendant ses menstrues. Si on y voit le sang des épouses déjà tuées, il est là pour confondre la dernière et pour l'attirer dans ce caveaugynécée. Puis l'action se précipite, la Barbe bleue est de retour le soir même flet dit qu'il avait reçu des ùttres dans le chemin, qui lui
avaient appris que IIaffaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée

à son avantage".On pense donc plutôt à un messager-espion, un piège tendu, et si l'affaire se termine à son avantage, c'est surtout parce qu'elle se termine au désavantage de l'épouse. Là commence un jeu du chat et de la souris: la Barbe bleue sait mais il n'est pas pressé de confondre son épouse et semble jouir de son angoisse. Ce n'est que le lendemain qu'il demande les clés. Il manque celle du cabinet. Il la réclame à plusieurs reprises, sans se fâcher mais il faut bien, après plusieurs dérobades, qu'on la lui donne:

21