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SEROPOSITIFS

De
382 pages
Grâce à une méthode d'analyse combinant plusieurs éclairages (sociologique et psychanalytique) et à un processus de recherche favorisant la participation de divers acteurs, cette étude nous ouvre de nouvelles pistes pour rendre compte à la fois de la complexité et du sens de certaines pratiques largement considérées comme risquées. A cette occasion, elle contribue à maintenir ouvert l'espace d'une réflexion scientifique, éthique et politique au sujet des modes d'adaptation individuels et collectifs au risque, en particulier lorsque celui-ci se révèle dans la sphère de la sexualité.
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SEROPOSITIFS

Trajectoires identitaires et rencontres du risque

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Claude TEISSIER, La poste: logique commerciale/logique de service public. La greffe culturelle, 1997. Guido de RIDDER (coordonné par), Les nouvelles frontières de l'intervention sociale, 1997. Jacques LE BOHEC, Les rapports presse-politique. Mise au point d'une typologie "idéale", 1997. Marie~Caroline V ANBREMEERSCH, Sociologie d'une représentation romanesque. Les paysans dans cinq romans balzaciens, 1997. François CARDI, Métamorphose de laformation. Alternance, partenariat, développement local, 1997. Marco GlUGNI, Florence PASSY, Histoires de mobilisation politique en Suisse. De la contestation à l'intégration, 1997. Philippe TROUVÉ, Les agents de maîtrise à l'épreuve de la modernisation industrielle. Essai de sociologie d'un groupe professionnel, 1997. Gilbert VINCENT (rassemblés par), La place des oeuvres et des acteurs religieux dans les dispositifs de protection sociale. De la charité à la solidarité, 1997. Paul BOUFFARTIGUE, Henri HECKERT (sous la direction de), Le travail à l'épreuve du salariat, 1997. Jean-Yves MÉNARD, Jocelyne BARREAU, Stratégies de modernisation et réactions du personnel, 1997. Florent GAUDEZ, Pour une socio-anthropologie du texte littéraire, 1997. Anita TORRES, La science-fiction française : auteurs et amateurs d'un genre littéraire, 1997.

(Ç)L'HARMATTAN, 1997 ISBN: 2-7384--6024-0

François DELOR

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SEROPOSITIFS

Trajectoires identitaires et rencontres du risque

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

REMERCIEMENTS

Une recherche réalisée entre 1995 et 1996 par le Centre d'études sociologiques des Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles et menée auprès de personnes séropositives sert de point d'appui à cet ouvrage. Les premiers remerciements doivent être adressés aux personnes atteintes qui ont accepté de faire le récit de leurs difficultés et de dévoiler certaines informations très intimes au sujet de leur manière de vivre. Se raconter a parfois été d'autant plus difficile qu'il s'agissait de revenir sur des moments douloureux, sur des thèmes tabous ou sur des tensions encore vives. Pour être en contact avec ces personnes, j'ai pu compter sur de nombreux relais. Je pense aux Centres de référence Sida de l'université de Liège et de l'université Libre de Bruxelles. Des médecins généralistes ont aussi participé au recrutement. Marie-Jeanne Wuidar, Claude Bellefontaine et Lucas Rosenfeld, tous trois médecins à Bruxelles, ont accepté de partager avec moi leurs observations au cours de plusieurs rencontres. Des membres de Modus Vivendi, d'Ex Aequo et du Service Social des Etrangers, organismes de prévention du sida, sont aussi intervenus. Des membres de l'association Parlécoute, qui offre un espace d'entraide à des personnes séropositives, et de l'association Adzon, active dans le travail de rue à l'intention de jeunes prostitués, ont apporté leur aide. Bien d'autres ont contribué à cette recherche et il n'est pas possible de les citer tous. Qu'ils soient ici remerciés. Les entretiens ont été directement réalisés par l'auteur et, pour quelques-uns, par d'autres chercheurs du Centre d'études sociologiques. Toute l'équipe de ce centre a participé aux séminaires de travail organisés pour mener à bien l'analyse des entretiens et l'élaboration du cadre conceptuel. Il s'agit de Yves Cartuyvels, Anne Devillé, Jean-Pierre De1chambre, Michel

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Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque

Hubert, Philippe Huynen, Jacques Marquet, Danièle Peto, Jean Remy, Christine Schaut et Luc Van Campenhoudt. De plus, plusieurs acteurs de la prévention, de la santé ou de mouvements associatifs ont accepté de participer aux journées d'étude que nous avons organisées, au cours desquelles les analyses et les résultats de la recherche ont été largement discutés. On pense plus spécialement à Hélène Bertrand (Asbl Modus Vivendi, Bruxelles), Marlène Blyaert (Médecins sans Frontières, projets belges), Roger Collinet (Centre Alfa, Liège), Herold Decamps (Asbl Adzon, Bruxelles), Philippe Delchambre (Asbl Télégal, Bruxelles), Egon Dohmein (Centre Alfa, Liège), Didier De Vleeshouwer (Asbl Modus Vivendi, Bruxelles), Joël Dupont (Asbl Enaden, Bruxelles), Philippe Fourmentin (Solidarité Plus, Liège), Martine Galand (Asbl Ex Aequo, Bruxelles), Damian Hernandez (Asbl 1110, Bruxelles), JeanPierre Jacques (Projet Lama, Bruxelles), Marc Leemens (Ex Aequo, Liège), Thierry Martin (Asbl Ex Aequo, Bruxelles), Eric Messens (Asbl Enaden, Bruxelles), Denis Penders (Asbl Ex Aequo, Bruxelles), Dominique Theys (Centre de Guidance de Wavre), Jean-Christophe Vaes, Michel Vankrieken (Asbl Ex Aequo) et Anne Vincent (Médecins sans Frontières, projets belges). l'ai également rencontré Janine Pierret (Cermes, Paris) et Demosthène Agrafiotis (Ecole nationale de Santé Publique, Athènes) à plusieurs reprises afin de discuter avec eux de différentes recherches au sujet des personnes atteintes. Leurs réactions et leurs encouragements ont été particulièrement précieux. Josette Jamet et Françoise Paulus ont assuré avec compétence et dévouement la gestion administrative de la recherche.

Cette recherche a été rendue possible grâce à un financement de la Ministre-Présidente de la Fonction publique, de l'Enfance et de la Promotion de la Santé de la Communauté française de Belgique.

INTRODUCTION
1. Mieux comprendre

GÉNÉRALE

Qu'est-ce que le risque du sida? Comment s'adapte-t-on à celui-ci? Comment mieux le prévenir? Comment mieux comprendre la contamination? Toutes ces questions ont été largement ouvertes par l'irruption du VIR. Cette nouvelle menace a en effet suscité une mobilisation pour protéger, prévenir, aider... Emotions, actions et peurs s'entrechoquent aujourd'hui dans des initiatives publiques et privées. Des logiques d'intervention se croisent et parfois s'opposent. Le champ du sida fourmille d'initiatives et ne cesse d'évoluer. En même temps, chacun ressent le sida à sa manière. L'épidémie et le risque sont perçus par chaque institution, par chaque groupe social ou encore par chaque individu de manière différente, en fonction de ce qui constitue l'horizon de ses préoccupations, de ses projets, de ses intérêts, de ses craintes ou encore en fonction de l'endroit où il se trouve, du rapport de forces dans lequel il agit, du réseau dans lequel il est inséré, etc. Même s'il n'y avait qu'un seul virus, - ce qui, déjà, n'est pas le cas -, il n'y aurait pas qu'un seul sida ou qu'un seul risque du sida. Il est donc essentiel de continuer à mieux comprendre ce qui se passe en tenant compte de cette diversité. Pourquoi y a-t-il davantage de risques pour certaines personnes, dans certains endroits, à certains moments, lors de certaines rencontres? Comment mieux rendre compte de ces situations dites «à risque»? Quels sont les points d'observation et les points d'appui qui peuvent aider à mieux concevoir, à mieux comprendre et à mieux prévenir le risque du sida? Voilà les principales ouvrage. questions qui sont au centre de cet

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Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque

Le témoignage

des personnes

séropositives

elles-mêmes

Toutes ces questions Cependant, la manière mesure où ce sont les été choisies comme formuler ces questions

ne sont pour autant pas nouvelles. de les poser est ici renouvelée dans la personnes atteintes elles-mêmes qui ont interlocuteurs privilégiés pour mieux et pour mieux y répondre.

Ce choix s'est imposé au fil de nombreuses discussions et rencontres, sur le terrain de l'action associative notamment, au cours desquelles de nombreuses personnes atteintes se sont montrées désireuses de parler au sujet de leur expérience de vie et au sujet de leur expérience effective du risque, pour essayer par là de mieux (se) comprendre et de participer pleinement au travail de prévention. Prendre ces témoignages au sérieux est d'autant plus pet:tinent qu'on considère qu'en effet, les personnes séropositives sont sans doute particulièrement à même de témoigner à la fois d'une situation de risque effectif ayant existé avant l'annonce de la séropositivité et d'une situation présente au cours de laquelle l'adaptation au risque peut demeurer plus ou moins problématique. Je ne veux pas dire par là qu'elles détiendraient par le fait de leur expérience un monopole du «savoir» tout entier au sujet du risque de contamination, conception qui disqualifierait radicalement les personnes non atteintes et donc renforcerait une démarcation. Simplement, il s'est peu à peu imposé à mes yeux que, pour mieux comprendre le risque, il était essentiel de ne pas exclure un certain nombre d'éléments que les expériences particulières des personnes atteintes étaient probablement susceptibles de révéler et d'éclairer.
A l'opposé du tabou et des caricatures

Dans le cadre d'une telle démarche, le fait de s'adresser à la personne atteinte et de parler avec elle de son histoire et de ses pratiques n'a pas été considéré comme un tabou. Au contraire, c'est le fait de maintenir à tout prix la contamination et le risque dans une forme de mutisme confidentiel qui a été considéré comme un véritable facteur de risque, dans la mesure où

Introduction générale

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l'excès de silence laisse libre cours à diverses rumeurs ou mythes, de la figure diabolisée de l'irresponsable vengeur à celle, angélique, de la personne parfaitement vigilante. Par l'intermédiaire de ces images caricaturales, les personnes atteintes sont en fait réduites à n'être considérées qu'en fonction du risque qu'elles représenteraient pour autrui.

2.

Ouvrir un espace particulier au sujet du risque

Ici, au contraire, on a voulu que s'ouvre un espace particulier pour que puisse s'exprimer une parole au sujet du risque tel qu'il a pu être vécu dans le passé et tel qu'aujourd'hui il est susceptible d'être rencontré au coeur de certaines situations. Cette recherche se situe ainsi au carrefour où l'intérêt scientifique, le respect des personnes atteintes et l'amélioration des initiatives de prévention tentent de se rencontrer. Cette croisée des chemins n'est généralement ni commode, ni assurée.
Un espace éthique

Il s'agit tout d'abord d'un espace éthique dans la mesure où, dès le départ du processus de recherche, l'objectif a été de lutter contre la réduction de la personne atteinte à quelques constructions idéales autour du thème de la menace ou de la protection. C'est à partir de là qu'il a été décidé d'aborder sans fausse pudeur la complexité de diverses situations effectives en essayant de participer à leur intelligibilité et qu'une invitation forte a été adressée aux personnes atteintes en leur offrant une place d'acteurs à part entière à l'intérieur du champ de la recherche et de la prévention au sens large. Pour que cette place d'acteur soit effective, il est indispensable

que le chercheur lui-même participe sans relâche et avec les
personnes concernées à la mise en lumière et au démantèlement des innombrables frontières ou séparations - parmi lesquelles la frontière sérologique - dont les discours et les pratiques qui participent à la «lutte» contre le sida favorisent - souvent à leur insu - l'incessante résurgence. Il faut donc à la fois

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Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque

dévoiler et «dépasser les bornes» lorsque celles-ci balisent le terrain de repères, de cibles prioritaires, d'objectifs et de découpages en sens divers, qui ne laissent trop souvent aux personnes atteintes que l'espace secondaire que définit une sollicitude subsidiaire, forme de solidarité inquiète confirmant le rapport de forces ou la mise à distance (Delor, 1993). Il s'agit enfin d'une prise de parole éthique parce que cette invitation se prononce aussi en prenant délibérément le risque de certaines confrontations, surprises ou rencontres inédites, acceptant en cela de s'inscrire dans un véritable espace de reconnaissance éthique, c'est -à-dire à l'endroit où les partenaires d'une rencontre - et une telle recherche est aussi un espace privilégié de rencontres - sont à la fois prêts à se reconnaître et à s'étonner, s'anticipant l'un et l'autre en tant qu'ils sont effectivement partenaires d'une commune humanité tout en préservant l'inattendu et l'inanticipable de leur singularité.
Une espace scientifique

Il s'agit aussi d'un espace de recherche scientifique qui tente de confèrer un statut spécifique tant aux entretiens qu'aux personnes rencontrées, notamment par la participation de ces dernières à certaines confrontations structurées lors des analyses en groupe, mettant en oeuvre un processus de validation et de réappropriation de celles-ci. Cette analyse essaie de dégager méthodiquement un certain sens de la complexité des récits, véritable travail de «reconstitution» ou, pour le dire autrement, effort de traduction qui vise à proposer un point de vue à partir duquel il est possible de mieux comprendre ce qui se passe. En cela, l'objectif pratique de la recherche - mieux comprendre pour mieux prévenir - a dû s'appuyer sur l'élaboration progressive d'un cadre de compréhension scientifique structuré.
Une espace politique

La recherche, le questionnement éthique et les objectifs pratiques s'inscrivent dans la visée politique de la reconnaissance

Introduction générale

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d'une pluralité de pistes possibles en matière de prévention et donc sur l'exigence citoyenne d'une confrontation et d'un débat constant par rapport aux actions à privilégier. C'est pourquoi des groupes de travail ont été mobilisés tout au cours de ce travail pour mettre en oeuvre cette confrontation dynamique. C'est aussi la raison pour laquelle cet ouvrage se propose comme un point d'appui parmi d'autres à l'intérieur d'un débat qu'il convient de renouveler sans relâche et non comme l'exposé des résultats d'un travail parfaitement achevé.

3.

Structure de l'ouvrage

Plus précisément, l'objectif de cet ouvrage est double. D'une part, il s'agit de mettre en lumière le mode d'interrogation qui a été privilégié. En effet, ainsi qu'il doit en être dans une démarche en sciences sociales, les conduites, les pratiques ou les histoires des personnes atteintes ont été abordées en s'appuyant sur la conviction a priori qu'elles avaient un sens, même si, en les racontant, ces personnes ont, à plus d'une reprise, dit au sujet de tel ou tel événement qu'il leur demeurait tout à fait incompréhensible. Cette prise de position en faveur du sens permet précisément de se libérer de diverses figures tout aussi a priori de l' «insensé» ou de l' «incompréhensible» et, par là, d'ouvrir un espace d'intelligibilité - que ce soit à la personne concernée elle-même ou à d'autres intervenants au sens large - au sujet de certaines pratiques d'apparence énigmatique. Une telle attitude peut se révéler féconde tant en matière de recherche qu'en matière de prévention. D'autre part, il s'agit, surIe versant des résultats, de faire apparaître la complexité des situations rencontrées et de proposer au lecteur un certain nombre d'observations saillantes au sujet du risque et de la vulnérabilité. La première partie de cet ouvrage est tout entière consacrée à élucider la démarche de recherche. On y présente à la fois les questions qu'on s'est posées et la méthode employée pour essayer d'y répondre. On y propose aussi un certain nombre de points d'appui conceptuels qui ont servi de balises au cours

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Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque

de la progression de ce travail. Les trois parties suivantes exposent de manière plus systématique les résultats de la recherche, en posant un certain nombre de questions spécifiques relatives à la prévention. En conclusion, on développera quelques enseignements de ce travail qui, tout en concernant le champ de la prévention, s'inscrivent à nos yeux dans un questionnement plus large au sujet du champ de l'éthique et de la politique, questionnement que l'émergence du risque du sida et la diversité de réactions sociales qu'il suscite rendent plus que jamais incontournable. Pour des raisons déontologiques évidentes, les entretiens et les portraits qui sont ici communiqués ont subi quelques transformations de manière à rendre l'identification des personnes impossibles. Ces transformations ne modifient cependant pas la cohérence des récits. Pour la facilité de la lecture, un tableau récapitulatif reprend, à la fin de l'ouvrage, la liste des entretiens avec quelques motsclés. Un index des portraits les plus significatifs est également proposé de même qu'un index des figures à partir desquelles on a essayé de proposer quelques modalités de reconstitution de sens ou de traduction.

Première partie

UNE RECHERCHE

AU SUJET

DU RISQUE DU SIDA

INTRODUCTION

Les notions de risque du sida et de vulnérabilité sont présentes dans la plupart des actions de prévention. De même, elles sont au centre de nombreuses recherches. Dans le premier chapitre de cette partie, la manière dont ces questions ont ici été abordées est mise en lumière. Plus spécialement, on explique comment s'est élaboré l'objet de la recherche (1) de même que le processus d'analyse (2) et le cadre conceptuel (3). Dans le deuxième chapitre, quelques aspects de la méhodologie seront développés. On expliquera tout d'abord comment la récolte des entretiens s'est effectuée (I) et ensuite quelles méthodes d'analyse ont été privilégiées (2).

Chapitre 1

De l'objet de la recherche à l'analyse
.

1.

Objet de la recherche
sociales de vulnérabilité

1.1. Des situations

Il ressort des entretiens que les personnes séropositives interrogées ont connu des situations de solitude, des moments de grande rupture ou de tension, notamment à l'égard de leur milieu familial. Lorsqu'elles essaient de rendre compte de leur vulnérabilité par rapport au risque du sida, ce sont par ailleurs ces situations qu'elles évoquent en premier lieu. De même, dans la période qui suit la rupture, la personne «abandonnée» par son partenaire peut se trouver sans repères et fragilisée. Elle connaît alors souvent une période de. grande vulnérabilité par rapport à divers risques sociaux (Martin, 1996) dont le risque du sida (Peto, 1992). Enfin, comme dernier exemple, la personne à laquelle on annonce sa séropositivité connaît une phase de grande fragilité et de «recomposition identitaire» (Carricaburu et Pjerret, 1992) au cours de laquelle elle est confrontée à des risques plus ou moins nouveaux ou renouvelés, que ce soient le risque de dépression, la crainte de l'exclusion sociale, la honte, etc. Tous ces exemples invitent à resituer le risque spécifique du sida dans le cadre plus large de situations sociales de vulnérabilité et, par là, à le définir en qualité de risque social.

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Une recherche au sujet du risque du sida

A partir de là, l'attention se porte sur les éléments qui permettent de mieux comprendre les processus de fragilisation qui, au cours des trajectoires, ouvrent des espaces ou des temps particuliers de vulnérabilité qui sont, dans le même temps, des terrains propices au risque du sida. Cette approche opère un déplacement du point de visée de l'analyse, de l'individu et de ses caractéristiques personnelles vers les mécanismes sociaux participant aux processus de vulnérabilisation. En même temps, les exemples cités ci-dessus mettent en lumière que la vulnérabilité par rapport au risque du sida n'est pas constante. Elle s'accroît ou diminue à certains moments de la trajectoire sociale, au cours de certaines rencontres, dans certains lieux ou dans certaines circonstances au sens large. C'est pourquoi les situations de vulnérabilité doivent ellesmêmes être resituées à l'intérieur de processus dynamiques et d'histoires dans lesquelles les individus sont engagés.
Entendre des histoires et courir le risque du sens?

Pour comprendre en profondeur les histoires, les processus de vulnérabilisation ou de fragilisation sociale ainsi que les situations à risques, on doit d'abord considérer a priori que ces histoires ont du sens. Il faut ensuite savoir que pour chaque individu, le sens de son histoire et de ses actions n'est pas un «donné» préalable, stable et objectivable, que ce soit par lui ou par les autres mais qu'au contraire, ce sens est profondément subjectif (Bertaux, 1986). Il impose, pour être appréhendé - ou surpris par endroits - que le chercheur se détache de significations «généralement» ou communément admises pour entendre et ensuite comprendre la manière spécifique qu'a chaque individu de «bricoler» du sens à la mesure de son progrès ou encore «les bonnes raisons qui rendent compte du sens que les individus attribuent à leurs pratiques». (Demazière et Dubar, 1997, p. 36). Plus particulièrement encore, le risque supporte mal l' objectivation puisque «ce qui s'étudie constitue un révélateur de logiques sociales, d'agencements complexes de situations et de sens» (Baudry, 1996, p. 137). Objectiver ou généraliser la

De l'objet de la recherche à l'analyse

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notion de risque ou le sens du risque n'est pas seulement une gageure. C'est souvent une simplification par laquelle les multiples quêtes de sens des individus se trouvent rabotées au niveau d'une signification commune et réduites par là à l'état de caricatures qui ne satisfont que ceux qui les dessinent. On pense par exemple à la caricature du romantique suicidaire, du joueur défiant volontairement la mort, du jouisseur indomptable et sourd à tout message ou de l'individu dominé par une réserve inconsciente de morbidité. Sans jouer sur les mots, le risque - éthique notamment - d'une lecture trop externe d'un comportement dit «à risque» est de le réduire à n'avoir aucun sens, en lui appliquant, par exemple, la formule «communément admise» selon laquelle «agir de la sorte n'a pas de bon sens», ou encore en concluant qu'un tel comportement ne peut être que le fait d'individus plus ou moins pathologiques, exceptionnels, bizarres et le plus souvent incompréhensibles.

1. 2. Une multitude de dangers
Au contraire, on considère ici que le risque n'est pas une donnée qui préexiste à l'expérience sociale des acteurs mais qu'il fait l'objet d'une élaboration subjective dont l'individu est à la fois l'opérateur et le traducteur, dans un processus complexe d'arbitrage et de hiérarchisation entre plusieurs événements potentiellement menaçants. En effet, à chaque instant de son existence, un individu est confronté à un certain nombre. de dangers dont la structure hiérarchique ne lui est pas imposée a priori. Certains de ceux-ci sont bien connus de lui. Par exemple, il a une relation sexuelle protégée mais il n'ignore pas qu'un «accident» de préservatif reste possible. D'autres peuvent lui être inconnus. Il ne sait pas, il ne pense pas ou il ne veut pas savoir qu'il est possible que son ou sa partenaire soit séropositi(f)ve. Cette éventualité n'est pas envisagée ou prévue par lui. Parfois, il se trompe en envisageant certaines éventualités ou en estimant les dangers qui y sont attachés. Ainsi, certains paniquent après une relation à faible risque alors que d'autres paraissent tout à fait décontractés après une relation «objectivement» très risquée.

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Une recherche au sujet du risque du sida

Face à une multitude de risques, l'individu opère de manière continue, plus ou moins intuitive, consciente, réfléchie ou spontanée, une sélection et une hiérarchisation, en fonction notamment de l'expérience sociale qui est la sienne, afin de monopoliser à l'encontre du danger considéré comme majeur à un moment et en un lieu donnés la plus grande partie des ressources mobilisables. La mobilisation de ressources et l'identification d'un risque comme majeur vont ainsi de pair pour faire en sorte que l'individu - même s'il reste conscient de la multitude de dangers successifs qui sont susceptibles de l'atteindre l - ne se perçoive confronté qu'à un seul risque à la fois. A partir d'une telle conception, le risque du sida et la santé en tant que capital à protéger, tels qu'ils sont définis et supportés par la norme médicale et préventive, n'ont pas a priori de statut privilégié, à la différence des approches «objectivistes» du risque qui ont pour hypothèse implicite que, pour chaque individu, la protection de la santé est la chose la plus importante. C'est pourquoi on préfère ici adopter une démarche compréhensive qui peut s'attacher à reconstituer, à partir des paroles des individus (Demazière et Dubar, 1997, p. 36) la manière complexe dont le risque s'élabore, se construit (Hubert, 1989) et se comprend dans une situation sociale, c'est-à-dire à l'endroit particulier où s'entrelacent à la fois des trajectoires sociales et leurs sens, des interactions et leurs enjeux et des contextes sociaux et leurs orientations ou tendances déterminantes.

La confrontation de l'individu à plusieurs risques non hiérarchisables pour lui est une situation immobilisante, forme de sidération au coeur de laquelle il perd sa capacité d'identifier les menaces, de définir des priorités et de mobiliser des défenses. Cette situation représente le danger particulier d'une submersion subjective par une menace indifférenciée, mécanisme comparable à celui de l'angoisse, définie par l'absence d'objet, au contraire de la peur qui est toujours susceptible de mobiliser des ressources contre un objet spécifique.

De l'objet de la recherche à l'analyse

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Une opération

de traduction

Le danger est toujours traduit par l'individu au cours de l'anticipation qui est la sienne, laquelle est moins une spéculation strictement réflexive, consciente ou rationnelle qu'une élaboration narrative. En effet, l'anticipation ou la prévision se situent au croisement entre le passé et l'avenir. Le récit continu des événements passés s'inscrit dans une visée à la fois descriptive (que s'est-il passé ?) et prescriptive (que faut-il faire ?), analytique ou étiologique (à cause de quoi cela s'est-il passé ?) et préventive (comment éviter un tel événement à l'avenir ?). Ces dimensions se structurent et confèrent au récit sa tension temporelle (Ricoeur, 1983). Pour le formuler en d'autres mots, la multitude de dangers à venir ainsi que l'ensemble des événements du passé ne cessent de s'articuler dans des processus cognitifs complexes auxquels la mise en récit participe, définissant d'une certaine manière et à chaque instant à la fois l'horizon des préoccupations de l'individu et une modalité particulière de les prendre en compte. C'est en ce sens que le danger et la préoccupation qu'il suscite ne sont pas définis en eux-mêmes, c'est-à-dire à partir d'une approche «objectiviste» mais bien à partir de la manière dont l'individu, à un moment donné et dans un certain endroit, les «traduit» pour lui-même et/ou pour autrui, c'est-àdire à partir d'ùne approche constructiviste 2. C'est à partir de ce point de vue que la récolte des paroles de personnes séropositives elles-mêmes - et de ce qu'elles seules peuvent raconter au sujet de leurs histoires et des événements de celles-ci -, est apparue incontournable pour mieux connaître leurs situations effectives de vulnérabilité à l'égard
2
Il s'agit ici de distinguer deux types de définition du risque. La première consiste en une définition a priori. technique, institutionnelle, valable pour tous et articulée à l'arsenal médico-préventif. L'autre considère le risque comme étant le fruit instable d'un processus de construction par les individus et les collectivités. A ce sujet, voir "Les modes d'adaptation au risque de transmission sexuelle du Sida: Synthèse des recherches de l'ANRS", (Bajos, 1994).

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Une recherche au sujet du risque du sida

du risque du sida et le sens qu'elles attribuent à leurs pratiques sociales, que celles-ci concernent ce qui s'est passé en amont de l'annonce ou ce qui se passe encore aujourd'hui.

2.

Processus.

d'analyse

2. 1. Un travail de «reconstitution» du risque et du sens
La «reconstitution» du risque et du sens en fonction de la situation sociale nécessite un véritable travail d'analyse puisqu'il s'agit, d'une certaine façon, de «retraduire» ce qui a déjà fait l'objet d'un travail de traduction de la part de l'individu. La rigueur de la reconstitution est importante pour plusieurs raisons. Tout d'abord, le sens d'une conduite ou d'une pratique n'est, la plupart du temps, pas saisissable ou compréhensible du premier coup d'oeil. D'autre part, le relevé des éléments qui peuvent avoir une influence sur les conduites des individus doit être effectué à l'intérieur de chaque entretien mais aussi comparé avec les éléments relevés dans les autres entretiens puisque seule cette comparaison permet de dépasser le niveau de chaque «cas» ou sens particulier pour mettre en évidence certaines situations de vulnérabilité, certaines appréhensions du risque et certaines modalités d'adaptation communes à plusieurs individus. Enfin, pour éviter de prêter aux conduites observées des sens «prêts-à-porter», il faut mobiliser des outils méthodologiques dans une véritable démarche analytique (cf. infra).
A distance de deux points de vue

La démarche analytique qui a été choisie ici se situe à distance de deux points de vue. D'une part, il ne s'agissait pas de restituer pùrement et simplement, à l'état brut et «sans autre forme de procès» ce que c.hacune des personnes rencontrées avait dit. Un tel choix, qui aurait obligé à communiquer «sans y toucher» les textes complets ou, mieux encore, les enregistrements des interviews, aurait laissé au lecteur toute la tâche de

De l'objet de la recherche à l'analyse

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traduction du sens alors qu'un des objectifs de la recherche était précisément de présenter une interprétation structurée. D'autre part, il ne s'agissait pas non plus, au nom de cet objectif, de réduire toute la complexité et toutes les particularités des entretiens pour les mettre, de gré ou de force, au service d'une théorie et d'hypothèses prédéfinies.
Un processus progressif

C'est pourquoi un processus progressif d'analyse a été privilégié, dans lequel on tente à la fois de respecter la richesse - et même par endroits l'exubérance - du terrain d'investigations tout en mobilisant des outils méthodologiques et théoriques pour dégager des interprétations fécondes. La recherche évolue ainsi de manière dynamique entre plusieurs pôles. D'une part, il y a les questions qu'on s'est posées dès le départ au sujet de la vulnérabilité et du risque et les premières hypothèses qui ont initié le processus de recherche. A partir de là, chaque entretien a été traversé à plusieurs reprises et de long en large dès le début de la recherche. Cette lecture a fait rebondir vers les premières hypothèses qui ont été reformulées, affinées ou, au contraire, laissées de côté pour en formuler d'autres. Par làmême, de nouveaux apports théoriques ont été mobilisés ainsi que de nouveaux outils.

2.2. La théorie est l'effet d'un travail à plusieurs
En cela, l'amélioration de la compréhension théorique est davantage un résultat inachevé du travail de recherche qu'un point de départ inébranlable. Le cadre conceptuel de la recherche qui est exposé ci-dessous a été élaboré par étapes, au fil même des analyses. Il est le fruit d'une démarche à la fois progressive et essentiellement inductive. La conduite des entretiens elle-même a bénéficié au fur et à mesure des apports de cette élaboration et le guide d'interviewa été réaménagé en fonction de nouvelles hypothèses ou de certaines observations effectuées dans les premiers entretiens. Ce processus n'est pas le travail d'un seul. Au contraire, on a privilégié à la fois la production d'analyses par le chercheur

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Une recherche au sujet du risque du sida

lui-même, l'examen de celles-ci et une production complémentaire d'hypothèses en groupe de chercheurs et enfin la

confrontation des analyses produites avec des acteurs de la
prévention et des personnes atteintes. Ces travaux ont été menés selon un dispositif méthodologique mieux décrit ci-dessous. On a ainsi essayé de confèrer un statut spécifique aux entretiens et aux personnes rencontrées 3 en évitant de les réduire à l'état d'objet d'étude ou encore au statut de «données» confrontées à une .théorie pour fournir des explications générales.
Eclairer les conduites

L'analyse vise à dégager de la complexité des récits certaines structures d'intelligibilité, c'est-à-dire à «reconstituer» du sens ou, pour le dire autrement, à traduire ce qui est raconté pour proposer - que ce soit aux personnes elles-mêmes, à l'acteur de prévention ou, ici, au lecteur - un nouveau point de vue à partir duquel les conduites s'éclairent davantage. L'objectif pratique de la recherche est de mieux comprendre les situations de vulnérabilité pour mieux prévenir le risque du sida. Il était donc essentiel que les personnes atteintes ellesmêmes confirment au cours de la recherche que la manière de comprendre ou encore que le processus de traduction à l'oeuvre était effectivement un outil qui leur permettait également à elles-mêmes de mieux se comprendre. C'est en privilégiant une démarche progressive et des analyses continues qu'on a effectivement pu inviter, au cours de la recherche, un certain nombre d'acteurs parmi lesquels des acteurs de prévention, des acteurs d'associations diverses, des personnes atteintes non interviewées et des personnes rencon3
Pour un parcours exemplaire au sujet de ces différentes approches et du statut qu'elles confèrent implicitement aux «paroles des gens», on se réfèrera à l'articulation qu'en donnent Didier Dernazière et Claude Dubar dans leur ouvrage «Analyser les entretiens- biographiques» et plus spécialement au chapitre intitulé «Posture de recherche et statut de la parole des gens» (Demazière et Dubar, 1997).

De l'objet de la recherche à l'analyse

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trées qui ont été considérés comme participant pleinement à la dynamique de la recherche.

3.

Enracinement conceptuel, démarche et évolution

3. 1. Trois premiers niveaux
Tout en privilégiant une démarche inductive, on s'est s'appuyé au départ sur certains points de vue qui ont été progressivement réaménagés. Il n'est pas possible de rendre compte ici dans tous ses détails de l'évolution du cadre conceptuel. Celle-ci fait pourtant partie intégrante de la recherche puisqu'elle montre comment certains éléments de compréhension se sont peu à peu dégagés, comment des points d'appuis théoriques se sont imposés de même que la manière dont les différents intervenants se sont approprié ou ont contesté des analyses. On peut donc jeter un regard rétrospectif sur l'évolution de l'outil de recherche et d'analyse pour mieux saisir d'où on est parti, vers où on pensait se diriger, pourquoi tel ou tel rebondissement de recherche a modifié le trajet et comment on est arrivé là où on se trouve.
Au point de départ...

Au départ, trois points d'observation avaient été privilégiés pour aborder les situations sociales: les formes typiques des trajectoires sociales, les caractéristiques saillantes des interactions et les éléments déterminants du contexte social. En effet, on sait que pour chaque individu, le risque n'est pas égal à tous les moments de sa trajectoire et dans tous les lieux qu'il traverse. Le rôle des structures de cycle de vie (Iifecourse) a ainsi été considéré comme incontournable pour expliquer certains comportements sexuels (Peto et al., 1992). De même, les études relatives aux comportements sexuels ont accordé une importance justifiée à la dynamique individuelle, au processus de croissance, à certains moments de crise, etc. (Erikson, 1972).

26

Une recherche au sujet du risque du sida

La notion de trajectoire ou d'itinéraire social peut être en outre rapprochée de la notion de ~<carrière» (Becker, 1963) dont la valeur heuristique est reconnue et à partir de laquelle est désignée et analysée la mobilité d'une position sociale vers une autre de même que ses facteurs. On pense par exemple au passage, pour certains homosexuels, de la position de «victime» ou de «dominé» par le fait du discours et de la norme sociale à son sujet à une position de «militant». On pense encore, sous ce concept de trajectoire, à certains moments et à certains lieux qui participent à des phases décisives du processus de socialisation comme le moment de la majorité, le départ de la cellule familiale ou le moment spécifique de l'affirmation de soi pour l' homosexuel. A ce niveau, la question initiale était la suivante: Que s'est-il passé, au cours de la trajectoire sociale de tel individu, qui puisse aider à mieux comprendre la situation dans laquelle il s'est trouvé et celle où il se trouve encore? Cette conception de l'histoire de l'individu en terme de trajectoire ou d'itinéraire social permet de donner un statut fort au parcours lui-même et de saisir ce dernier comme une succession d'étapes et de passages-clés ayant une certaine structure (Chaudron, 1984; Battagliola, 1984). Il s'agissait plus précisément d'observer certaines similitudes entre les tracés et les structures des trajectoires sociales, certains passages-clés communs, certaines affinités entre les moments de vulnérabilité spécifiques repérés au long de ces parcours sociaux. De même, les caractéristiques saillantes des interactions ont été considérées dès le départ comme un point de vue incontournable. En effet, la contamination nécessite, sauf en certains cas qui n'ont pas fait l'objet de l'étude, la rencontre et la relation d'au moins deux individus ou de deux itinéraires. La situation sociale de vulnérabilité doit donc aussi être envisagée sous l'angle des divers aspects de cette rencontre elle-même. Toute l'expérience de la prévention du sida et de ses difficultés invite à donner un statut aux éléments du contexte relationnel. Par exemple, le fait d'être <Œouveau» ou d'être «fournisseur» dans un groupe d'usagers de drogue entraîne des comportements différents à l'égard du risque. Des variations de comportement

De l'objet de la recherche à l'analyse

27

peuvent tenir à des effets de trajectoire sociale mais aussi à des éléments liés à l'interaction, tels le moment où elle a lieu, le lieu où elle se passe, sa durée, la signification qu'y prend le partenaire, les enjeux de pouvoirs qui s'y jouent, les autres priorités qui s'y imposent, les règles qui la régissent, etc. Tous ces éléments constituent ensemble le tissu même de l' interaction. A ce niveau, la question qui se pose est la suivante: Que s'est-il passé au niveau de l'interaction qui puisse aider à mieux comprendre la situation dans laquelle les partenaires se sont trouvés ou dans laquelle ils se trouvent encore? Ce point de vue fait partie aujourd'hui des perspectives conceptuelles les plus récentes et les plus stimulantes pour comprendre les situations de vulnérabilité (Van Campenhoudt et al., 1997). Enfin, les itinéraires des individus et les interactions entre eux n'existent pas en dehors du monde où ils sont plongés. Le contexte social exerce une influence sur les moments et les modalités des rencontres entre diverses trajectoires. On pense ainsi à l'influence du développement des moyens de transport sur les modalités de certaines rencontres, aux effets de certains impératifs culturels ou sociaux en matière de comportement sexuel ou à l'influence des prévalences différentielles selon les régions ou selon les réseaux socio-sexuels, etc. Par exemple, l'interaction sexuelle entre un jeune prostitué et son client se situe dans un contexte de rapports de forces économiques ou de domination symbolique que les deux partenaires ne peuvent pas modifier à eux seuls. De même, la relation entre un homme et une femme s'inscrit dans un contexte où les rôles sont en partie déterminés. La relation entre deux homosexuels s'établit également à l'intérieur d'une société qui impose un système de normes sociales dont les partenaires sont les héritiers plus ou moins consentants. A ce niveau, la question qui se pose est alors: Quels sont les éléments du contexte social qui permettent de mieux comprendre la situation de vulnérabilité? Ces éléments représentent en fait l'ensemble des contraintes et des

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Une recherche au sujet du risque du sida

ressources effectivement influentes mais dont la maîtrise ou la logique échappent à l'influence directe des individus 4.
. Figure 1. Les trois premiers niveaux de lecture de la situation sociale

Contexte

interaction

Trajectoire B

3 .2. La distinction entre socio-structurel et sodo-symbolique
Les éléments mis en évidence à ces différents niveaux peuvent être saisis sous un double aspect. En effet, d'une part, il yale côté concret, observable ou descrjptjble de chaque élément en fonction d'une signification «objective» ou communément admise par tous. D'autre part, il y a la dimension particulière et davantage latente qui est élaborée par chaque individu en
4

La distinction est ici opérée en prenant, d'une certaine manière, le point de vue de l'interaction, dans la mesure où l'opération de reconstruction du concept de «situation de vulnérabilité» mise en oeuvre pose l'interaction en qualité de point nodal de mise en relation de deux trajectoires dans un contexte. Dans les faits, il est parfois plus difficile de trancher entre des éléments de l'interaction et des éléments du contexte. Peut-être une image permettra-t-elle de mieux rendre compte de la distinction ici opérée: Dans une situation d'accident de la route, deux itinéraires sociaux se rencontrent au cours d'une interaction spécifique par rapport à laquelle la route, son état, sa géographie et la signalisation sont des faits de contexte.

De l'objet de la recherche à l'analyse

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fonction d'un sens particulier ou encore d'une destination subjective qu'il lui attribue. Ainsi, porter un préservatif est aujourd'hui communément reçu comme un comportement de protection. Pourtant, dans certaines situations, le préservatif peut être ressenti comme une menace, que ce soit parce qu'il évoque, dans certains contextes, le risque du sida, ou parce que, dans une relation, il laisse entendre une méfiance à l'égard du partenaire ou encore parce qu'il est attaché, pour quelqu'un en particulier, à l'image d'une sexualité débridée. La signification commune est souvent appelée signification ethnosociologique ou encore dimension socio-structurelle (Bertaux, 1986) tandis que le sens particulier pour chaque individu est appelé dimension socio-symbolique (Bertaux, 1986, Demazière et Dubar, 1997).
Se dégager d'une certaine vulgate

La prévention du sida elle-même a une dimension largement socio-structurelle et s'inscrit dans un univers social particulier qu'elle participe à définir. Elle fait l'objet d'un dispositif social de mise en pratique et en discours au centre duquel sont définies des normes, une certaine vision du monde et des significations communes au sujet du risque, au sujet de ce qu'il convient de protéger et au sujet des modes de protection. Ce discours de prévention a largement envahi l'espace social dans lequel il a imprimé son projet sanitaire en suscitant ses points d'appui et ses structures et, aujourd'hui, l'ensemble du dispositif participe à l'élaboration et à l'entretien du fond commun - ou fond ethnosociologique - de significations au sujet du sida. C'est à partir de celui-ci que se diffuse la traduction largement partagée ou encore la «vulgate» communément admise au sujet du sida et des risques qui contient la désignation de certaines pratiques ou de certains comportements «à risque», en tant qu'ils seraient «déviants» ou- au moinsinadéquats par rapport au projet collectif et à ses impératifs. Prêter a priori du sens au risque et se vouloir prêt à l'entendre oblige à prendre une certaine distance méthodique par rapport à ce discours.

30

Une recherche au sujet du risque du sida

Comportements sexuels, enjeux affectifs, projet préventif questions de sens

et

En effet, il n'est pas possible de comprendre en profondeur les comportements et les choix des personnes dans le cadre de leurs relations affectives ou sexuelles en ne s'appuyant que sur les significations communes des éléments qui y sont mobilisés. Au contraire, il est essentiel de faire place à la manière dont chacun est susceptible de traduire le monde pour son propre compte, c'est-à-dire de conférer aux éléments un sens particulier en fonction de ses intentions propres et de ce qui constitue, à chaque moment, son horizon d'idéaux et de craintes 5. L'idéal de protection a ici d'autant plus d'importance qu'il s'agit ici de s'interroger au sujet de la vie sexuelle et affective, domaines au coeur desquels, plus que dans tout autre, l'individu se situe précisément au croisement entre ses désirs et ses fragilités, ses demandes et ses manques, découvrant en même temps qu'il tente de les protéger les multiples visages de son intimité.
Le risque est du côté de l'interprétation...

Cependant, en s'aventurant sur le territoire ~u sens individuel et des traductions symboliques, on est nécessairement dépourvu d'un dictionnaire qui expliquerait «une bonne fois pour toutes» le sens des choses, des gestes ou des comportements puisqu'il s'agit d'essayer de resituer les comportements dans la perspective particulière où ils s'inscrivent et donc de dénoter le sens symbolique que sont susceptibles de se voir attribuer certains «objets» ou «actants» au sens large 6, lorsqu'ils sont mobilisés à l'intérieur d'une quête individuelle de protection.

5

Bertaux (Op.CiL, p. 27) n'hésite pas à parler d'approche «herméneuticienne» dans la mesure où le travail de déchiffrage du sens à partir des textes y est central. C'est dans cette mesure que j'ai utilisé tant l'analyse thématique que l'analyse structurale (cf. infra, la partie relative .

à la méthode).

6

On reprend ici la notion d'actant, utilisée dans le cadre de l'analyse structurale et, notamment, dans la description du récit de quête (Greimas, 1970) pour y désigner divers éléments au sens le plus large, en tant qu'ils

De l'objet de la recherche à l'analyse

31

Le risque pour le chercheur est alors de trahir le sens au moment où il essaie de le traduire. C'est pourquoi on a essayé de «s'adapter» à ce risque en s'appuyant sur une démarche méthodique. Dans ce cadre, l'analyse structurale - qui sera mieux expliquée dans la partie méthodologique (Cf. infra) - a été un outil précieux pour rendre rigoureuse l'exploration de la dimension socio-symbolique. De plus, la discussion avec des personnes concernées au sujet des analyses en cours pendant la recherche elle-même de même que la dynamique de confrontation en groupe d'acteurs et en groupe de chercheurs ont été des moyens de validation d'interprétations qui ont pû se trouver confirmées et affinées au cours d'un véritable processus de réappropriati on.
Risque, désir de se protéger et «récit de quête» du sujet

Le voeu et les modalités de protection d'un individu sont indissociables de l'ensemble du processus dynamique de sa quête individuelle. Autrement dit, le désir particulier d'être protégé est à la fois un élément - en ses modalités spécifiques 7 - et un révélateur privilégié de la dynamique d'un sujet par rapport à divers idéaux au centre desquels l'idéal de protection s'inscrit.

7

sont susceptibles d'être mobilisés dans la dynamique de la quête d'un sujet. «C'est avec le modèle actantiel de Greimas que la corrélation entre intrigue et personnage est portée à son niveau le plus élevé de radicalité, antérieurement à toute figuration sensibe. C'est pourquoi on ne parle pas ici de personnage mais d'actant afin de subordonner la représentation anthropomorphique de l'agent à sa position d'opérateur d'actions sur le parcours narratif» (Ricoeur, 1990, p. 173). Bruno Latour (Latour, 1984) reprend ce concept et l'applique à l'étude de la diversité d'éléments agissants à l'intérieur des rapports de forces: «Qu'est-ce qu'une force? Qui est-elle? Que peut-elle? Est-elle un sujet, texte, objet, énergie ou chose? (...) Au lieu de force, nous pouvons parler d'actants. (H) On ne peut dire qu'un actant suit des règles, des lois ou des structures. Mais on ne peut dire non plus qu'il agit sans elles. Il élabore au fur et à mesure et de proche en proche à partir des autres actants, des règles. des lois et des structures» (Latour, 1984, p. 179). Faire de la recherche au sujet du risque du sida est sans doute aussi une modalité de ce voeu de protection et c'est pourquoi une telle démarche doit poser la question de son désir au chercheur lui-même.

32

Une recherche au sujet du risque du sida

La dimension symbolique dont on tente d'explorer les contours s'inscrit dans cet espace de traduction qu'ouvre la visée ou la quête imaginaire. En effet, la protection qu'un individu «imagine» pour lui-même est toujours un peu à distance de la réalité ou, pour le dire en d'autres mots, elle se structure toujours en partie en fonction d'une image projetée ou anticipée de la réalité. C'est en cela que les objets ou éléments de la réalité au sens large, de la table au préservatif en passant par les mots, peuvent, par le recours au registre symbolique, se trouver potentiellement traduits, transportés, déplacés ou orientés, - c'est-à-dire transformés en actants - en fonction d'un projet, c'est-à-dire de quelque chose qui n'existe pas encore tout à fait

.

Figure 2. Traduction, élaboration et mobilisation symbolique d'actants au coeur d'un projet imaginaire

.
individu

Objet élaboré

~ON ACTANT
Mobilisation

trajet

uni;; proy

De l'objet de la recherche à l'analyse

33 en trois niveaux

. Figure . Un cadre 3
Au niveau des trajectoires

d'analyse

Au niveau interactions

des

Dimension sociostrncturelle Cycle de vie, âge, mobilité sociale, moments-clés, socialisation primaire, carrière sociale, identité sociale, etc. Age des partenaires, décor de l'interaction, lieu objectif, durée de Ia relation, moment ou stade spécifique de la relation, stigmate effectif, statut sérologique effectif, sérodiscordance connue, etc.

Au niveau contexte

du

Dimension socios mboJi ue Temps subjectif, perception subjective de la norme sociale, enjeux personnels, perception subjective de l'es ace social, etc. Représentation subjective d'autrui et du risque, perception subjective du lieu, multiplicité des enjeux de la relation, protections symboliques de l'idéal d'harmonie relationnelle, perception différentielle du préservatif selon le statut séroloi ue, etc. Système de normes Perception subjective collectives, institudes normes, interprétations, rapport sexuel tion personnelle et anlégitime, dispositifs de ticipation imaginaire contrôle et de sanction des sanctions sociales, sociale, rapports de représentations de soi forces institués, inéga- et d'autrui, inscription lités économiques, personnelle à l'intétraitement social et rieur du contexte mépénal des usagers de dico-préventif, dimendrogues, processus de sion symbolique de marginalisation effecl'architecture ou des tive, cadre légal, resespaces publics, persources objectives dis- ception subjective de ponibles, effet objectif l'obscurité, évolution de l'obscurité, disposi- anticipée ou espérée de tif de santé publique l'épidémie, etc.
existant, etc.

On sait par exemple que le discours de prévention impose aux usagers de drogues le changement de seringue en cas de consommation en groupe. Cependant, pour tel ou tel usager qui vient d'arriver dans un groupe, ce qui est en jeu, c'est surtout de ne pas être exclu par ce groupe. On peut parler à ce

34

Une recherche au sujet du risque du sida

propos d'un voeu de protection par «incorporation» dans un groupe ou d'un projet subjectif d'inclusion, c'est-à-dire d'un «objet» partiellement imaginaire susceptible de polariser la quête du sujet. Sur fond d'un tel projet de protection, le partage de seringue est susceptible de se voir attribuer une dimension symbolique forte. Comme le montre l'exemple de l'usager de drogue, la lecture des premiers entretiens a aussi mis en lumière certains points de tension ou certaines impasses qui marquent les rapports entre la dimension structurelle et la dimension symbolique et, à partir de là, certaines contradictions entre une protection objective ou structurelle à l'égard du virus et des protections subjectives ou symboliques à l'égard de divers dangers subjectivement ressentis sont apparues.

3 .3. La dynamique identitaire comme concept supplémentaire
Dans la mesure où les multiples aspects de la quête individuelle - telle que celle-ci s'inscrit dans un processus social de rencontres et à l'intérieur d'un contexte - sont apparus incontournables pour mieux comprendre le risque du sida, les notions de dynamique et de structuration identitaires se sont peu à peu imposées au cours du processus de recherche afin de rendre compte et de condenser les observations relatives à la dimension subjective ou socio-symbolique de la tr~jectoire sociale, des interactions et du contexte. L'individu comme sujet d'un projet traductions dans l'épreuve est un opérateur de

En effet, dans la mesure où la réalité sociale «en soi» n'existe pas mais, qu'au contraire, elle ne cesse de se constituer de manière plus ou moins durable au sein des expériences diversifiées que des individus en font (Dubet, 1994), le sujet est un véritable «lieu social» au coeur duquel s'opère de manière continue un processus de traduction et de (re)construction de la réalité. Ainsi, pour reprendre la formule de Latour, n'est réel que ce qui résiste (Latour, 1987) et un sujet représente, pour

De l'objet de la recherche à l'analyse

35

lui-même et pour autrui, un «lieu de résistance» particulier, c'est-à-dire un lieu identifiable où s'expérimentent une succession d'épreuves, d'expériences et de rapports de force, où se mobilisent dans les épreuves un certain nombre de ressources et où se racontent, au cours et au sujet des épreuves un certain nombre d'histoires ou de récits. Par là, l'espace social spécifique dans lequel l'individu tente de s'inscrire en qualité de sujet se trouve transcrit en filigrane des histoires qu'il se raconte et qu'il raconte aux autres. La «réalité d'un sujet» comme lieu de résistance et comme lieu d'expression réside dans sa capacité de résistance effective face au virus - par exemple - et dans la traduction continue de cette expérience à l'intérieur d'un récit 8. L'expérience sociale d'un sujet peut ainsi être comprise comme une épreuve au sens d'un lieu et d'une action où s'établissent et se racontent selon des temporalités spécifiques des concordances, des alliances, des mobilisations et des résistances. Cette mobilisation et cette traduction d'éléments dans l'expérience du sujet se joue au présent d'une activité subjective incessante et d'une forme de vigilance mise au service de la résistance. En même temps, cette résistaI1'Ce«actuelle» s'inscrit dans une histoire et dans une visée. Elle tient compte à la fois des résultats accumulés des expériences passées et se soutient d'un projet ou «objet imaginaire» qui polarise la quête du sujet.

8

L'apparition de nombreux romans ou récits de personnes atteintes va exactement dans le sens de la mobilisation du papier et de l'écriture comme ressources durables par le sujet pour y inscrire sa résistance à la menace effective du virus (Voir à ce sujet l'analyse d'Alexis Nouss au sujet de Hervé Guibert (1996». Ainsi, par exemple, Cyril Collard est mort et donc effectivement absent de la cérémonie lui octroyant un César pour «Les Nuits fauves». En même temps, il y est présent comme sujet (du film), c'est-à-dire comme objet par lui-même mobilisé pour résister à l'épreuve. Il est absent, mort et, en même temps, plus réel que jamais puisque résistant - en qualité d'oeuvre - à l'épreuve de l'anéantissement. Cyril Collard est aussi traduit et mobilisé par d'autres que lui comme ressource. Ce qui demeure réel en tant que résistant à l'épreuve, c'est aussi ce qui s'y constitue de nouveau, du poster au chiffre d'affaire du film en passant par l'éloge ou la critique.

36 Dynamique

Une recherche au sujet du risque du sida

et projet identitaires

Pour comprendre en profondeur cette opération de traduction sur fond d'un projet, les concepts de dynamique identitaire ou de projet identitaire sont apparus tout à fait cruciaux, dans la mesure où ils permettent de rendre compte de la manière dont les individus ne cessent, au cours de leur trajectoire, dans le cadre de leurs rencontres et en fonction du contexte social, de redéfinir pour eux-mêmes et pour autrui les contours de leurs inscriptions sociales. Plus précisément, l'objet imaginaire ou encore l'idéal qui soutient la quête ou le «travail identitaire 9» (Dubet, 1994) peut être décrit comme l'espace-temps dynamique au sein duquel un individu soutient une tension et une cohésion entre deux pôles identitaires. D'une part, il yale voeu et la nécessité d'être «reconnu», c'est-à-dire attendu et inscrit comme membre à part entière d'une communauté sociale qui reçoit l'individu et confirme son inscription effective là où il était attendu. D'autre part, il yale désir et la nécessité d'être «inattendu» tant pour soi que pour autrui.
Un concept fructueux

Le concept d'identité sociale a déjà été mobilisé de manière fructueuse dans diverses recherches antérieures relatives au risque du sida (Carricaburu et Pierret, 1995; Pollak, 1993; Théry, 1994). Cependant, l'usage de la notion d'identité en sociologie comme dans d'autres disciplines n'est pas sans

poser quelques problèmes théoriques lO.
9 «Les rôles, les positions sociales et la culture ne suffisent plus à définir les éléments stables de l'action parce que les individus n'accomplissent pas un programme mais visent à construire une unité à partir des éléments divers de leur vie sociale et de la multiplicié des orientations qu'ils portent en eux. Ainsi, l'identité sociale n'est pas un être mais un travail.» (Dubet, 1994, p. 16). 10 Sur ce thème, la sociologie et la psychanalyse sont d'ailleurs à un point critique de leur rencontre. En effet, le sujet de la sociologie et celui de la psychanalyse ne sont pas superposables. La sociologie, en tant qu'elle participe à la visée scientifique, pose le plus souvent un sujet

De l'objet de la recherche à l'analyse

37

Ici, on a utilisé cette notion comme point privilégié d'observation de la manière dont des personnes «racontent leurs trajets, justifient leurs pratiques ou anticipent leurs avenirs» (Dubar, 1996) et cela afin notamment de «recomposer les systèmes de significations les plus typiques et les plus éclairants, en mettant en évidence les similitudes et les différences entre les récits» (Demazière et Dubar, 1997). La notion d'identité évoque ainsi à la fois l'appartenance à un groupe social ou à une catégorie sociale définie, dimension collective, et l'histoire ou le système de sens individuel, dimension biographique. Cette notion permet de mettre en relation la catégorie sociale par laquelle les personnes rencontrées sont désignées et parfois stigmatisées et les catégories à partir desquelles, dans leurs récits, elles font état de leurs propres expériences. On peut ainsi rendre compte de la tension qui peut exister entre des processus effectifs de stigmatisation ou de vulnérabilisation fonctionnant puissamment par l' intermédiaire de diverses institutions sociales et la manière dont les individus concernés donnent un sens particulier à leurs expériences. On aborde par là l'identité en tant qu'identité narrative (Ricoeur, 1983), point de tension, de condensation et de médiation où se structurent les rapports dialectiques et singuliers pour chacun entre deux polarités de son histoire, à savoir d'une part celle qu'il conçoit comme ayant une certaine unité ou continuité et, d'autre part, celle qu'il perçoit comme plus ou moins menacée ou imprévisible. Ainsi, le récit opère une synthèse dynamique entre l'identité idem, c'est-à-dire l'ensemble des traits qui demeurent stables chez l'individu ou entre plusieurs individus et à partir desquels se définit de l'identique

potentiellement identique à lui-même, même s' il est le lieu d'une tension subjective, de questions existentielles ou d'une dynamique structurante. L'individu y porte bien son nom d' «in-dividus» alors que la psychanalyse n'appréhende le sujet qu'en tant qu'il est radicalement divisé et en cela précisément non identifiable à lui-même. La psychanalyse se donne d'ailleurs pour projet de recueillir «le corps exclu de la jouissance», c'està-dire ce qui, du «sujet de la science», résiste à la réduction identitaire opérée par le discours de la science. (Voir à ce sujet l'ensemble du n° 59 de la revue Quarto, «La médecine mise à nu par la psychanalyse, même», éd. du Seuil, 1995).

38

Une recherche au sujet du risque du sida

et d'autre part l'identité ipse, c'est-à-dire la manière particulière qu'a chaque individu de donner un sens particulier au temps et aux événements biographiques par la mise en récit. C'est en ce sens que Ricoeur parle d'ailleurs de dialectique identitaire. On voit par là qu'en employant cette notion dans sa dimension dynamique, l'objectif n'est pas d'enfermer les individus dans des catégories préexistantes ou encore dans des identités idem Il mais de «classer, de manière structurale et compréhensive, des structures de récits, tenus en situation, pour mettre en évidence leurs similitudes et leurs différences» (Du bar, 96) pour participer de la sorte à l'élucidation avec les personnes elles-mêmes de leurs situations de vulnérabilité. A partir de ce point de vue, les pratiques dites «à risque» sont considérées - parmi d'autres pratiques sociales - en tant qu'elles se structurent, à un moment donné, dans le cours d'un processus de mobilisation et de production - tant au niveau individuel que collectif -, d'identités sociales cOJlçues comme ressources ou points d'appui où se nouent et se condensent un processus d'inscription sociale et les tensions qu'il suscite (Barbier, 1996).

3.4. Un détour par la psychanalyse
L'ambivalence et les embarras

La tension entre un «sujet actuel» et son 'idéal imaginaire n'est pas un simple trajet ou encore un projet univoque. Au contraire, l'expérience montre combien les ambiguïtés sont manifestes. Tout en sachant bien ce qu'il souhaite, le sujet ne parvient pas toujours à agir dans le sens de ses souhaits. Il se sent plus ou moins encombré, empêché. Il ne sait pas exactement pourquoi. Parfois, il exprime lui-même qu'il est ambiva-

lIOn pourrait parler à ce sujet du processus d'assignation identitaire en tant que ce processus est précisément assignation à un groupe socialement construit à partir de «semblables».