SYNCRÉTISME CHRÉTIEN ET RIGUEUR ANTI-PENTECÔTISTE EN AFRIQUE NOIRE OCCIDENTALE

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La nécessaire adaptation du christianisme aux cultures africaines ne l’oblige nullement à se laisser envahir par des croyances et des pratiques magico-religieuses traditionnelles, contraires à ses principes. Il n’en existe pas moins des Eglises dans lesquelles se concilient curieusement des caractères empruntés à des catégories d’Eglises fortement rivales, qui se révèlent synchrétiques dans un cadre purement chrétien, et bon nombre aussi d’Eglises locales, opposées à toute exubérance spirituelle. L’auteur livre ici le fruit d’observations et d’enquêtes effectuées au sein de ces deux dernières catégories d’Eglises.
Publié le : dimanche 1 décembre 2002
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EAN13 : 9782296303003
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SYNCRÉTISME CHRÉTIEN ET RIGUEUR ANTI-PENTECÔTISTE
EN AFRIQUE NOIRE OCCIDENTALE

Du même auteur

Ouvrages sur les Églises d'Afrique

noire:

L'Église du christianisme céleste. Un exemple d'Église prophétique au Bénin, Paris, Karthala, 2001, (16 x 24, 324 pages). Le phénomène pentecôtiste en Afrique noire (le cas béninois), Paris, L'Harmattan, 2001, (13,5 x 21,5,462 pages).

Films produits par le C.N.R.S.-Audiovisuel: Une séance de prières 34 minutes. à l'Église apostolique africaine, 1995,

Regard sur le Christianisme

céleste, 1995, 40 minutes.

Ceux qui ne laissent aucun repos à l'Éternel - Une jeune communauté pentecôtiste en République du Bénin, 1996, 53 minutes. Les Chrétiens célestes entre tradition et modernité - Une église du Bénin à l'écoute de ses visionnaires, 1997,75 minutes. Sang de Jésus, sauve-nous! - Un aperçu de l'Église nique chrétienne 'Sang de Jésus " 1999, 48 minutes. œcumé-

Albert de Surgy

SYNCRÉTISME CHRÉTIEN " ET RIGUEUR ANTI-PENTECOTISTE
EN AFRIQUE NOIRE OCCIDENTALE

Le cas béninois

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3259-3

PRÉAMBULE

L'ardeur avec laquelle les Églises prophétiques africaines, mais surtout les Églises pentecôtistes, combattent le 'paganisme' donne à croire que le christianisme est condamné à entrer en conflit avec les cultures locales. Son affairement à soumettre à l'autorité du Christ les âmes de toutes les nations semble indiquer qu'après avoir été propagé sous la protection des administrations coloniales, il continue d'être de connivence avec l'impérialisme de la civilisation occidentale pour imposer aux populations indigènes une mentalité et des structures sociales incompatibles avec le respect de leurs traditions. La lutte engagée par les Églises contre les pratiques magicoreligieuses qui continuent de subsister ne serait en somme que la contrepartie spirituelle des efforts déployés par les entrepreneurs d'une civilisation technicienne constamment innovante pour conquérir sans répit de nouveaux marchés en supprimant tout obstacle à l'adoption de modes de vie semblables aux leurs. Mais comment expliquer alors l'empressement de nombreux Africains à se convertir? Seraient-ils assez naïfs pour se laisser embrigader aussi facilement dans des institutions les obligeant à participer sans ménagement à la destruction de leur propre culture ?

Préambule En réalité le christianisme prend bien moins parti contre les civilisations d'Afrique noire qu'il ne fait fonction de moyen tenne entre celles-ci et les évolutions qui tendent à leur être imposées, sous couvert d'incitation au développement, par un néo-progressisme aveugle. Le christianisme est tout aussi opposé au triomphe de l' idéologie ultra-libérale - propagatrice d'égoïsme et d'injustice sociale que ne le sont les religions traditionnelles. Pour des sociétés fortement ébranlées par la mondialisation des communications, des relations commerciales et des flux financiers, il représente, au sein de la civilisation dominante, une force de résistance au déclin de leurs valeurs fondamentales. La lutte des chrétiens contre le paganisme vise surtout un certain immobilisme qui, par attachement à des pratiques surannées, échoue à préserver l'essentiel: de fortes relations de solidarité au sein des groupes et une ouverture de la conscience aux réalités spirituelles. Par le biais du christianisme, les Africains cherchent principalement à demeurer ce qu'ils sont. Ils s'en font un allié pour soutenir leurs revendications à une pleine autonomie culturelle et politique. Ils y perçoivent un excellent moyen d'accéder à la modernité, exigeant certes d'eux certains renoncements, mais ne les obligeant pas à se renier totalement. Au nom de valeurs équivalentes à leurs valeurs ancestrales, il leur pennet de lutter contre l'inhumanité scandaleuse de la société de marché qui s'impose. Grâce à son appui, ils parviennent, en dépit de leur pauvreté, à jouer un rôle sur la scène internationale. Il n'est point dès lors étonnant que des innovations propres à satisfaire leurs goûts et leurs attentes spécifiques aient été introduites dans les Églises qu'ils ont inventées ou prises en main: - tenues et décorations bariolées, pratiques analogues aux consultations divinatoires et exécution de rites spécialisés d'évitement du mal dans les Églises prophétiques, - louanges et supplications véhémentes, émission de 'paroles de connaissance', multiplication des prières miraculeuses et des exorcismes dans les Églises pentecôtistes.

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Préambule N'en déplaise à certains rigoristes, il en résulte non pas une dénaturation, mais un enrichissement considérable du christianisme, tant sur le plan liturgique que sur les plans spirituel et social. Nul ne s'ennuie plus aux cultes. Ils sont vivants et chaleureux. On y chante et on y danse. On y prend la parole. Ce n'est jamais une corvée de s'y rendre. Dieu, en outre, n'y est honoré que dans la mesure où il se révèle utile aux hommes, contribue à satisfaire leurs justes demandes d'amélioration de leur santé ou d'épanouissement et consent à les inspirer, voire même à leur parler, pour orienter leurs décisions dans le bon sens. Continuellement présent et agissant, il apparaît soucieux du bien-être de ses créatures. C'est dans la perfection de sa création que sa propre perfection s' affirme. Le monde et l'engagement dans le monde se trouvent ainsi valorisés. Lorsque l'Esprit divin remplit une personne, ce n'est nullement pour l'extirper d'un océan de misère, mais pour lui donner la force de remédier à toutes sorte de maux ne prévalant ici-bas que dans la mesure où le principe du mal ne s'y trouve pas, avec son aide, suffisamment combattu. Réorientée selon une telle perspective, justifiable par de nombreuses références bibliques, la religion chrétienne n'aide en rien à s'évader d'une condition irrémédiablement douloureuse. Elle se présente comme un admirable instrument d'amélioration de l'existence terrestre conformément à un idéal transcendant d'amour universel. La connaissance des nouvelles formes qu'elle revêt et des fonctions psychologiques, sociales et culturelles qu'elle assume devient, de ce fait, un objectif majeur de l'anthropologie africaniste. Après avoir traité précédemment des Églises prophétiques locales, en prenant pour exemple l'Église du christianisme céleste, puis des Églises de caractère pentecôtiste, je tiens à compléter mon propos en mettant à la disposition des personnes intéressées par le nouveau visage du christianisme en Afrique noire quelques descriptions de deux autres sortes d'Églises rencontrées au Sud-Est du Bénin, dans la région de Cotonou et Porto-Novo.

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Préambule a) D'une part des Églises, moins soucieuses de rigueur doctrinale que de répondre aux besoins des populations, qui parviennent à concilier de manière originale les caractères, en principe incompatibles, des Églises prophétiques, des Églises protestantes ou évangéliques (pour la plupart pentecôtistes) et des Églises catholique et orthodoxe. Alors qu'aucun véritable syncrétisme n'est observable entre les cultes chrétiens et les cultes traditionnels l, elles témoignent de la possibilité d'un syncrétisme, circonscrit au milieu chrétien, entre catégories d'Églises assez fortement rivales les unes des autres. Je les ai regroupées, ci-dessous, sous l'appellation d'Églises syncrétiques. b) D'autre part des Églises qui réprouvent non seulement le faste liturgique, les visions et les prières efficaces des Églises prophétiques, mais aussi l'exubérance, les procédés d'obtention de miracles et les manifestations spirituelles qu'affectionnent les Églises pentecôtistes. La plupart d'entre elles prônent une intériorisation de la foi. Elles jugent celle-ci bien plus authentique et plus forte au terme d'une maturation discrète, dans l'intimité de l'âme, que proclamée avec emphase sur la place publique. Plusieurs autres se bornent à sécuriser superficiellement leurs adeptes par la rigueur de leurs cultes et de leur enseignement. Elles leur donnent le sentiment d'appartenir à une élite qui, par la vérité qu'elle détient et par sa conformité aux commandements révélés, est assurée non seulement de traverser sans faiblir les épreuves des derniers temps, mais surtout d'accéder ultérieurement de plein droit à la vie éternelle au sein du royaume de Dieu.

1

Ce qui n'exclut pas, bien entendu, l'utilisation chrétienne de modes d'exde réponses chrétiennes à des problèmes

pression traditionnels et l'invention spécifiques de la population.

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Première

partie

ÉGLISES

SYNCRÉTIQUES

On trouvera présentées, ci-dessous, à des degrés de précision très inégaux, six Églises dans lesquelles se mélangent, de manière originale, des caractéristiques d'Églises prophétiques, de nouvelles Églises évangéliques et d'Églises bien plus anciennement instituées: La première et la quatrième ont été fondées par d'anciens membres d'Églises prophétiques s'étant laissés séduire par les discours de pasteurs évangéliques. La seconde a été fondée par un chef de paroisse d'Église prophétique demeuré fortement marqué par une éducation catholique. La troisième est le fruit d'une dissidence au sein de cette dernière. La cinquième amalgame à un catholicisme de base l'élitisme des Églises prépentecôtistes et évangéliques. Elle a été fondée avec le souci de faire accéder les Noirs à une sainteté leur semblant avoir été jusqu'alors réservée aux Blancs. La sixième, née dans la mouvance évangélique, s'est mise à répondre aux besoins de la population environnante en inventant des pratiques entrant directement en concurrence avec celles des Églises prophétiques.

L'ÉGLISE

AFRICAINE

APOSTOLIQUE

Fondée par un ancien membre de l'Église des chérubins et séraphins, ayant un moment adhéré à la Christ apostolic church, une Église africaine de caractère pentecôtiste fondamentaliste, l'Église africaine apostolique (African apostolic church), en abrégé E.A.A., associe à une doctrine reprenant grosso modo celles des Églises pentecôtistes, des pratiques qui la rapprochent des Églises prophétiques: - goût prononcé pour la décoration du temple, les ornements et les habits liturgiques, - adjonction au temple d'un lieu de prière séparé où aller quémander de la force divine ou se livrer à des prières de combat 1, - tolérance de la polygamie, - interdiction d'introduire un cadavre au temple avant de l'amener au cimetière, - hommages rendus ensuite au défunt, les troisième et huitième jours après l'enterrement, par des séances de prière, puis, le quarante et unième jour, par un office religieux. - utilisation d'eau, d'huile et de fruits comme vecteurs de force divine,
1 Ce lieu est analogue aux lieux sacrés de brousse qui, en complément des sanctuaires traditionnels, sont destinés à l'établissement d'un premier contact avec de bons esprits ou à l'expulsion de mauvais esprits. 13

L'Église africaine apostolique

- exploitation quasiment divinatoire des capacités de personnes des deux sexes, appelées woli (prophètes ou visionnaires), à recevoir des 'messages' des anges ou de l'Esprit Saint. Au cours de certains cultes, ces woli font fréquemment, en état de transe, des 'révélations' concernant la communauté tout entière ou certains fidèles en particulier. Par ailleurs ils tiennent chaque jour une permanence à l'église pour y accueillir les personnes en difficulté qui se présentent et découvrir, par voyance, les causes cachées de leurs souffrances, les meilleurs conseils à leur donner et les prières à dire à leur intention. À la différence de leurs homologues chrétiens célestes, ils ne réclament pas alors de bougie à leurs consultants et les prescriptions qu'ils fournissent n'induisent pas à utiliser autant d'objets. L'efficacité des prières qu'ils recommandent est essentiellement renforcée par de l'eau, de l'huile consacrée et du lait de coco, assez rarement de plus par une ou plusieurs bougies.
Une telle Église recrute essentiellement parmi les ruraux et les semi-ruraux, mal intégrés à l'existence urbaine, craignant terriblement d'être attaqués par des mauvais esprits, des sorciers ou des magiciens maléfiques, mais jugeant préférable de s'en protéger en se plaçant sous l'autorité exclusive de Jésus-Christ au lieu de chercher à les berner ou les repousser par les moyens traditionnels. Outre l'intérêt qu'elle présente par la combinaison originale de ses caractères, j'ai eu l'occasion d'y observer les péripéties d'une scission comme il s'en produit en grand nombre dans les jeunes Églises africaines. Bien qu'elles soient généralement engendrées par des querelles peu honorables, de telles scissions, au lieu de leur porter préjudice, contribuent à leur prolifération.

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IMPLANTATION

ET ÉVOLUTION

DE L'ÉGLISE

1. Sa naissance au Nigéria

*

Le fondateur de l'Église, Emmanuel Omoniyi Omotunde (18641960), maçon de profession à Aramoko-Ekiti (Ondo State), fut d'abord membre de la Church Missionary Society (C.M.S.), émanation de l'Église anglicane. Il rejoignit ensuite l'Église des chérubins et séraphins. En 1937, deux menuisiers: Michael Ojo Ajanunigbala (18891981) et Joshua A. Adeyemi, membres du groupe de prière qu'il dirigeait depuis 1930, se rendirent dans une forêt située entre Ijero et Aramoko pour y abattre un iroko l, mais ne purent y parvenir. Ils y entendirent une voix, qu'ils attribuèrent à un ange, les invitant à se rendre dans une forêt voisine, connue sous le nom d'Ajalu, où les attendait un arbre de qualité encore supérieure. Ils s'y dirigèrent, guidés par la voix en question, et, arrivés à destination,
* D'après une brochure éditée au Nigéria par l'Église et un entretien avec le chef spirituel de l'Église, assisté par son secrétaire général. 1 Dans toute la région l'iroko est un arbre vodou. L'aventure de ces deux menuisiers est assez semblable à une rencontre traditionnelle, en forêt, avec une puissance vodou.

L'Église africaine apostolique

l'entendirent déclarer qu'ils se trouvaient en un lieu où l'on viendrait en grand nombre se rassembler au nom de Jésus et qu'euxmêmes se devaient désormais d'œuvrer à plein temps pour Dieu. Étonnés et hésitants, ils objectèrent qu'ils ne savaient pas comment s'y prendre, mais l'ange leur répondit d'aller chercher Emmanuel O. Omotunde qui les aiderait à voir clair. Comme ils s'inquiétaient aussi de la façon dont, s'ils se mettaient au service de Dieu, ils parviendraient à trouver de quoi manger, l'ange leur répondit que Dieu y pourvoirait et, comme pour confirmer ses paroles, un homme se présenta aussitôt à eux et leur fit cadeau de trois tubercules d'igname qu'ils grillèrent et consommèrent sur place. Après être allés rendre compte de l'événement à E. O. Omotunde, ils revinrent avec lui au lieu indiqué pour l'examiner et discuter des décisions à prendre. Ils se mirent à prier et Dieu leur fit savoir qu'il désignerait bientôt parmi eux un prophète. Un peu plus tard, un autre membre du même groupe, nommé Ore Ewi, vint les trouver en brousse en prétendant que Dieu lui avait appris comment guérir un fou et abattre un arbre particulier à Aramoko. Ils le suivirent à Aramoko pour voir le miracle mais, en chemin, l'homme vit arriver une voiture et lui commanda mentalement de stopper. La voiture stoppa si brusquement qu'elle fut accidentée. Or elle appartenait à un missionnaire. Pour avoir fait ainsi un mauvais usage des pouvoirs divins dont il disposait, Ore Ewi en fut aussitôt privé. À Aramoko aucun miracle ne survint, au grand désappointement des gens du marché et du chef qui s'étaient déplacés pour l'observer. Nos 'évangélistes', ridiculisés, entrèrent dès lors en disgrâce et durent aller se cacher. Michael Ojo Ajanunigbala et Joshua A. Adeyemi, accompagnés par Emmanuel O. Omotunde, se replièrent d'abord dans la mystérieuse forêt d'Ajalu. Se rappelant que Dieu avait promis de choisir parmi eux un prophète, ils jurèrent que celui sur qui le choix divin se porterait n'oublierait pas les deux autres. Sur ce, ils se séparèrent en empruntant des chemins divergents. Omotunde se rendit à Ilorin chercher du travail. Deux ans plus tard, en 1939, l'Esprit de Dieu descendit sur lui à Ilesha, où il se 16

Implantation

et évolution de l'Église

mit à accomplir de nombreux miracles. Au bout de quelque temps il fit venir à Ilesha ses deux anciens amis et leur demanda d'annoncer son retour à Aramoko. De retour dans sa ville natale, il y accomplit également beaucoup de miracles, à tel point que le roi voulut le retenir en ville. Mais la voix de Dieu lui disait de se rendre à Ajalu. Sollicité par des membres de la Christ apostolic church, il adhéra à cette Église puis, inspiré par l'Esprit, donna à l'endroit élu de la forêt d'Ajalu le nom d'Oké Ajayé (signifiant "montagne de la victoire"). Peu après il se rendit à Lagos rejoindre l'apôtre Babalola et fonda à Lagos plusieurs paroisses de la Christ apostolic church. C'est entre 1942 et 1945 qu'il fonda sa propre Église, l'African apostolic church, créant des paroisses à Lagos, Egbado, Abeokuta, Ijebu-Ode, Ado-Odo, Ekiti, etc. L'Église fut officiellement enregistrée au Nigéria en 1956 et le fut de nouveau en 1985 après modification de ses statuts. Son secrétariat national est installé à Shomolu, Lagos, ses 'Général Headquarters' (bureaux de son président et chef spirituel) à Ijeshatedo, Lagos, mais ses 'Missionary Headquarters' à Oké Ajayé, dépendant d'Ekiti. À Oké Ajayé, aucun bâtiment n'a été construit 2, mais le lieu est devenu un centre de pèlerinage. Lorsqu'on s'y rend demander une faveur à Dieu, on constate bientôt, dit-on, qu'elle se réalise. Il comprend sept lieux d'efficacité particulière: la "terre d'origine", la rivière d' Amubina, la "terre sacrée", la rivière du Jourdain, la rivière d'Araromi, le "mont de prière" et la mare Olutokin 3. Par la grâce de Dieu, le fondateur y aurait guéri de nombreux malades. Quoi qu'il en soit, il y prêcha avec succès l'Évangile. Un premier temple fut d'abord construit non loin de là, puis beaucoup d'autres aux alentours. En 1995, une cinquantaine d'années après sa création, l'Église comprenait environ trois cents paroisses, ce qui correspond à un effectif de 50 à 60.000 fidèles.
2

Il en est de même sur les lieux de brousseannexésaux templesdes vodous.

3 Ces sept lieux sont à mettre en parallèle avec les (4 + 3) = 7 principes vitaux et les 'sept terres' de la tradition géomantique du Fa. 17

L'Église africaine apostolique Comme la plupart de ses semblables, l'Église africaine apostolique compte moins, pour se propager, sur la prédication de l'Évangile que sur la production de guérisons 'miraculeuses' dont les bénéficiaires s'empressent de porter témoignage. La doctrine qu'elle prêche reste très sommaire car ses adhérents y attachent peu d'importance en regard de l'excellence du moyen d'accès à Dieu mis à leur disposition par le prophète fondateur. L'essentiel pour eux est de s'abstenir de faire le mal, de renoncer à toute relation avec des esprits douteux et de ne compter pour son salut (physique et spirituel) que sur Jésus-Christ, protecteur divin le plus puissant et le plus digne de confiance. Le baptême y est pratiqué par immersion. Ce baptême sacramentel a pour complément un 'baptême du Saint-Esprit', accompagné par la réception de 'dons' appropriés à l'œuvre divine. Parmi ces dons, celui de 'vision' est le plus prisé. La communion sous les deux espèces (pain et vin) n'y est distribuée qu'aux grandes occasions aux baptisés ayant reçu une instruction religieuse suffisante. Le sacrement de confession y est inconnu. Chacun ne reconnaît ses péchés que devant Dieu. On y propage la croyance en la Trinité divine, en la nature corrompue de l'homme et en sa rédemption par Jésus-Christ, au retour de celui-ci sur terre, à son règne éternel, au jugement des morts, au "nouveau paradis et à la nouvelle terre". Les représentants de l'État: policiers, militaires et fonctionnaires y sont regardés avec méfiance et assimilés à des "membres observateurs". Ils ne sont autorisés ni à voter ni à officier. Sous la présidence de l'Apôtre, successeur du fondateur et chef spirituel de l'Église, on y distingue, à trois niveaux (mondial, national, de zone ou paroissial), des' superviseurs' (pasteurs), des 'prophètes' (visionnaires) et des évangélistes. Tous doivent avoir été consacrés en recevant sur la tête une onction d'huile de coco bénie au nom de Jésus-Christ par l'Apôtre. Ils sont assistés dans leurs tâches par des conseils exécutifs comprenant de nombreux laïcs (secrétaires, trésoriers, juristes...).

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Implantation

et évolution de l'Église

L'huile sainte destinée à leur onction est également utilisée pour combattre, en s'en frottant le corps, n'importe quel type d'épidémie ou de maladie. La vente de cette huile (ou de toute autre huile miraculeuse semblable bénie par un pasteur accrédité) est l'une des principales ressources de l'Église.

2. Son implantation au Bénin
L'Église fut introduite au Bénin en 1962, à Javi Alladako, par le visionnaire (woli) nigérian Michel Assogba (un ancien membre de l'Église des chérubins et séraphins).
« Notre père Michel Assogba fréquenta premièrement l'Église des chérubins et séraphins. Comme il était tombé malade, Dieu se manifesta à lui et lui recommanda de quitter cette Église pour entrer dans l'E.E.A. qui se trouvait à lIumon au Nigéria. C'est notre woli Emmanuel Avocè, originaire de Tori Agonsa (au Bénin) qui était le grand woli à cette époque et c'était lui qui faisait les prières. C'était par ce woli que jésus transmettait des messages. À peine notre père Michel était-il guéri qu'il fut atteint d'une autre maladie. jésus fit alors comprendre à Emmanuel Avocè de quitter lIumon avec lui pour rejoindre Oké Ajayé, là où il y a aujourd'hui notre grande paroisse. Arrivés là-bas, ils y rencontrèrent notre fondateur Emmanuel Omotunde. Ils séjournèrent à Oké Ajayé un long moment et notre père MichelAssogba fut cette fois complètement guéri. Après sa guérison Dieu lui demanda d'aller fonder des paroisses un peu partout. C'est pourquoi il se rendit au Bénin et y fonda premièrement la paroisse de javi, puis celle d'ici. »
4

«

MichelAssogba a amené cette Égliseau Bénin en 7962. Il

désirait l'implanter à Aglôgbè, plus précisément à Ahowésa, mais cela ne lui fut pas possible car le vodou dominait là-bas. Les Chrétiens célestes n'y avaient pas encore fait leur apparition. » 5

4 Récit effectué par un Nigérian, le dimanche 9 avril 1995, à Hêvié-Kpota, au cours de l'office célébrant la reconnaissance officielle de l'Église par le gouvernement béninois. 5 Complément d'information apporté par le pasteur de la paroisse de HêviéKpota.

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L'Église africaine apostolique Vers la même époque, Jacob Vitou, un Béninois de Porto-Novo parti travailler au Nigéria, apprit que sa femme malade n'obtenait aucune amélioration de son état en s'adressant aux vodous. Comme, là où il était, il fréquentait déjà l'Église en question, il demanda à sa fille de la diriger vers Michel Assogba qui saurait peut-être la guérir. Grâce aux prières et aux prescriptions de ce visionnaire, sa femme recouvra effectivement la santé au bout de six mois et se fit baptiser peu après à l'E.A.A., en 1963. Incité en ce sens par une 'vision', il prit dès lors l'engagement, pour témoigner à Dieu sa reconnaissance, de fonder chez lui, au village de Hêvié-Kpota (commune de Malanhoui, sous-préfecture d'Adjarra), au nord-est immédiat de Porto-Novo, une nouvelle paroisse de cette Église et se fit donner une instruction convenable à cet effet. «JI y a ici parmi nous une dame appelée Séla dont le mari s'appel/ait Jacob. Cette dame était une adepte du vodou. EI/e avait été initiée dans un couvent vodou. Quelques années après son mariage, elle tomba gravement malade. Elle chercha secours auprès des devins et des féticheurs mais ne reçut d'eux aucun soulagement. Elle demanda secours au vodou dont elle était adepte, mais ce vodou lui fit savoir qu'il ne pouvait pas la sauver et qu'elle devait mourir. L'une des filles de son mari, qui était déjà mariée, vint un jour lui rendre visite. Constatant les souffrances et le désarroi de sa Imère', elle lui conseilla de s'adresser à Michel Assogba qui, à Aglôgbè, guérissait miraculeusement les gens. Lorsque la mère malade se rendit à Aglôgbè, on lui apprit que Michel Assogba était parti s'installer ailleurs. Elle se rendit donc au nouveau domicile de Michel Assogba qui se trouvait à Javi. L'ayant accueil/ie chez lui, Michel Assogba lui confirma que la maladie dont elle souffrait devait la conduire à la mort, mais que Jésus allait la sauver. Alléluia [Alléluia]. On lui fit savoir qu'avant d'être guérie elle devait croire en Dieu. On pria pour elle et, au nom de Jésus-Christ, elle fut guérie au bout de six mois, puis se fit baptiser. Les adeptes du même vodou que le sien se soulevèrent alors contre elle en s'opposant à sa conversion. Mais jésus qui l'avait guérie entièrement ne voulait pas qu'elle retourne au vodou et lui demanda de quitter Javi. Elle se rendit donc en plusieurs endroits. Elle resta un moment à Yékémè, puis à Sado Okè. Conformément à une recommandation lui ayant été faite par une visionnaire, elle se déplaçait d'église en église, de maison en maison, pour

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Implantation

et évolution de l'Église

informer les gens de l'implantation prochaine de l'E.A.A. à HéviêKpota. Là où nous sommes, à présent, il y avait alors plusieurs sortes de vodous... Notre frère Jacob, le mari de Séla, était lui même autrefois un grand responsable de vodous. Mais Dieu avait dit que c'était ici que l'Église devait être implantée. C'est au Nigéria (où il avait trouvé du travail) que Jacob fut informé du Imessage' qui le précisait. Après que Jacob et Séla aient cru en Dieu et se soient entièrement mis à sa disposition, les gens se soulevèrent à nouveau contre eux. Ceux du Zangbeto se soulevèrent. Ceux du (vodou) Manon aussi. Jacob demanda secours auprès du délégué du village qui l'encouragea à suivre la voie de Jésus. Le temple fut bientôt construit, mais les adeptes des vodous arrivaient constamment nous déranger ici. C'est pour cela que nous avons fait construire la clôture que vous voyez. Ils venaient avec leurs choses de vodous juste devant la clôture, et ils s'asseyaient. De notre côté, nous les regardions faire. Alléluia [Alléluia]. Aujourd'hui ils n'osent plus se manifester ouvertement. »
6

C'est en 1968 que la paroisse de Hêvié-Kpota fut enfin fondée, et Jacob Vitou en assuma la direction jusqu'à sa mort, survenue en 1982.

Le pasteur Antoine Kpoviessi, originaire de Javi-Alladako, qui prit deux ans plus tard sa succession, était parti, tout jeune, chercher du travail au Nigéria où il avait réussi à se faire embaucher comme chauffeur dans un collège. Il n'adhérait alors à aucune religion mais ses parents étaient des Témoins de Jéhovah et, enfant, il les avait suivis dans leurs pratiques. Ce n'est qu'en 1962 qu'il fut mis en contact avec l'Église par l'intermédiaire d'une tante paternelle qui y avait adhéré. Il en devint, au Nigéria, un adepte convaincu et commença à y étudier la doctrine chrétienne. Ayant fait preuve de zèle et de capacités suffisantes, il fut admis, du 3/1/82 au 19/5/84, à suivre les cours du collège biblique de cette Église (ayant été institué en 1981) pour y recevoir une formation de pasteur, puis fut envoyé en mission apostolique au Bénin.

6

Récit effectué le 9 avril 1995 par le pasteur de la paroisse de Hêvié-Kpota. 21

L'Église africaine apostolique

De retour à Javi, il eut quelques problèmes avec le responsable local qui n'avait pas bénéficié comme lui d'une formation religieuse, ainsi qu'avec les fidèles qui l'entouraient. Se prévalant en effet des connaissances qu'il avait acquises, il tenta de leur imposer sans ménagement sa manière de voir mais ne réussit qu'à les rendre de plus en plus rétifs. Or, en ce temps-là, la paroisse de Hêvié-Kpota se trouvait privée de pasteur et la veuve de son fondateur 7, qui ne comprenait pas le yorouba, avait exprimé le désir qu'un serviteur de Dieu parlant correctement le goun soit rapidement envoyé en prendre la direction. Comme l'épouse d'Antoine Kpoviessi connaissait assez bien cette paroisse pour avoir été amenée, trois ans plus tôt, sur le conseil de visionnaires, à y effectuer un séjour curatif 8, elle suggéra à son mari de se proposer pour ce poste. Celui-ci, auquel cette solution convenait parfaitement, s'arrangea donc pour s'y faire nommer pasteur par ses supérieurs Nigérians. Cependant les paroissiens de Javi, comme ceux de sept petites paroisses de la région qui en dépendaient (dont l'une implantée à Porto-Nova), continuèrent à le bouder. Quelque temps plus tard, une querelle de succession étant survenue entre les deux fils du prophète fondateur Omotunde (mort en 1960), l'Église africaine apostolique se trouva partagée entre partisans de l'un et partisans de l'autre. Comme Antoine Kpoviessi nourrissait l'ambition de parvenir, au Bénin, au sommet de la hiérarchie de l'Église, il fut tout naturellement amené à se ranger dans le camp - apparemment plus légitime, et s'étant assuré la suprématie - opposé à celui des fidèles de Javi, duquel pourtant il était issu. En 1993 il réussit à se faire nommer 'superviseur national' (traduction de l'anglais 'national superintendant'), chargé de promouvoir le développement de l'E.A.A. dans tout le pays.
7 En attendant le remplacement de leur défunt pasteur, les anciens de la paroisse y assuraient eux-mêmes un service de prières. 8 Un visionnaire prescrit parfois en effet à un malade de se 'mettre en sécurité' à l'église, durant plusieurs jours, dans une autre paroisse que la sienne. 22

Implantation

et évolution de l'Église

Afin de lui assurer une certaine notoriété, il la fit agréer peu après par le Conseil des Églises protestantes et évangéliques du Bénin (C.E.P.E.B.), dominé alors par l'Église protestante méthodiste, dont elle devint l'un des quatorze membres. Il persuada parallèlement son conseil paroissial de remplacer l'ancien temple en terre crépie, il est vrai largement lézardé, par un temple plus vaste, édifié en parpaings. À cet effet il s'efforça, avec un certain succès, de récolter des fonds de-ci de-là. Cependant il se mit aussi à pressurer ses fidèles par des collectes spéciales. Tout en n'osant s'opposer ouvertement, par obéissance, à la réalisation du projet, beaucoup de ceux-ci commencèrent à s'interroger sur le montant exact des sommes recueillies et sur la sagesse de leur utilisation. La construction n'en débuta pas moins en 1995, autour de l'ancienne, et le gros œuvre fut achevé pour l'été 1996, ce qui lui permit de faire démolir, à l'intérieur, le petit temple initial. Entre temps, il était parvenu, dès le mois d'août 1995, à se procurer un matériel de sonorisation (micro, amplificateur et enceintes) permettant d'y assourdir comme ailleurs les oreilles des fidèles. Par ailleurs, fort de l'appui de ses supérieurs nigérians, il avait réussi, dès décembre 1994, à obtenir du gouvernement béninois la reconnaissance officielle de l'Église qu'il dirigeait. Pour célébrer l'événement il eut à cœur d'organiser une grande fête qui eut lieu le dimanche 9 avril 1995, en présence d'une délégation nigériane de très haut niveau, présidée par le chef spirituel de l'Église en personne: l'apôtre H. A. Ajayi. Voici un extrait du discours qui fut prononcé à cette occasion par le secrétaire général de l'Église:
«En 1981 notre grand apôtre Adjagbigbala

est mort. CJesten

1982 que jésus désigna notre grand apôtre Ajayi pour être le président mondial de cette Église. Depuis sa désignation il a demandé à ce que les églises (E.A.A.) qui sont en dehors du Nigéria se fassent connaÎtre aux autorités des pays où elles se
trouvent. Mais Satan a bloqué beaucoup de choses, cJest pourquoi

nous nJavons commencé à faire le nécessaire auprès des autorités de ce pays quJà partir de 1993. CJest en 1994 que nous
avons écrit au gouvernement béninois. Nous avons été confrontés

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L'Église africaine apostolique à beaucoup de problèmes et nous avons dépensé beaucoup d'argent avant d'être en possession de l'autorisation... Aujourd'hui nous remercions Dieu pour cette autorisation. Nous l'avons obtenue du ministère de l'Intérieur le 6 décembre 7994, sous le nom d'Église africaine apostolique. C'est la paroisse de HêviéKpota qui fera fonction de 'paroisse-mère' pour toutes les autres paroisses du Bénin... /I nous reste maintenant à créer d'autres paroisses dans ce pays. Ce sera un grand travail, mais il n'y a plus de raison d'avoir peur de l'accomplir... Bientôt nous allons nous étendre au Togo puis au Ghana... /I y aura à lutter contre le Legba, contre les sorciers, contre les ennemis. Mais Dieu sera au milieu de nous. Sa Parole nous donnera toujours de la force. C'est avec cette Parole que nous allons mener la lutte... Notre grand apôtre Ajayi a désigné le pasteur Antoine Kpoviessi comme président et responsable de toutes les paroisses de l'E.A.A. au Bénin. L'apôtre a encore désigné quatre personnes qui vont l'aider et superviser aussi les travaux. Vous devez régulièrement informer la paroisse-mère de toutes vos activités. Dieu demeurera dans son Église [Amen]. Praise the god [Alléluia]. » Après présentation par le pasteur Kpoviessi des onze membres de son comité paroissial, promu dans la foulée au rang de 'comité national du Bénin', et après que ces membres aient tous prononcé un serment de fidélité et de dévouement à l'Église, l'apôtre Ajayi conclut par ces mots avant la reprise de l'office: «Le travail que nous vous avons confié, faites-le correctement... Les portes vous sont maintenant ouvertes. Vous devez créer des paroisses. Avant l'année prochaine, il faut qu'il y en ait au moins une ou deux nouvelles... Désormais (puisque c'est devenu possible) vous devez déposer tout l'argent de l'Église à la banque... Vous devez chaque fois informer les fidèles des dépenses effectuées et des sommes collectées. On ne prête l'argent de l'Église à personne, car l'argent de l'Église est celui de Dieu Le patron de tE.A.A. au Bénin est le pasteur Kpoviessi. Les membres du comité doivent l'aider... Dieu vous bénira et vous soutiendra [Atchè]. »

À cette célébration solennelle, qui attira peu de monde, étaient 9 curieusement absentes les autres paroisses de l'Église concernée.
9 Parmi les paroisses invitées: celles de Javi et ses dépendantes, celles des Églises protestantes (méthodistes) de Djégan Daho et d'Adjarra, de l'Église christique primitive de Tchinvié, et des Églises chrétiennes célestes de Danto, 24

Implantation

et évolution de l'Église

3. La 'paroisse-mère'

de Xêvié-Kpota en 1995

*

Vingt-sept ans après sa fondation, la paroisse de Hêvié-Kpota comprenait 127 fidèles (possédant un livret de dîme) : 30 hommes, 77 femmes, 20 garçons et filles de moins de douze ans. En vue de leur instruction, ils étaient répartis en trois' classes' : - celle des enfants (de moins de 12 ans), enseignée par un catéchiste, - celle des candidats au baptême, enseignée par le pasteur, rassemblant toutes les personnes se préparant au baptême, - celle des 'travailleurs', rassemblant toutes les personnes ayant promis, aussitôt après avoir reçu la communion le lendemain de leur baptême, d'œuvrer activement pour Dieu dans l'Église. En raison des fonctions particulières qu'ils assumaient, on distinguait parmi eux: a) Une trentaine de membres de la chorale: musiciens et chanteurs des deux sexes, conjointement dirigés par un président d'un certain âge, nommé par le comité paroissial, et par un chef d'orchestre relativement jeune, élu par ses pairs. b) Une douzaine de visionnaires, parmi lesquels 3 hommes seulement et 9 femmes (mais la plus âgée de celles-ci, doyenne de la paroisse, n'exerçait plus en tant que telle). Deux d'entre eux assuraient, chaque jour ouvrable, une permanence à l'église. Quelques femmes, habitant à proximité, acceptaient de se retrouver deux fois de permanence par semaine pour en remplacer d'autres. Elles pouvaient en outre être convoquées à tout moment en cas de problème délicat. Il n'était pas rare que, de

d'Adjarra, d'Aglogbê, de Jésukô et de Zébé, seule l'Église protestante de Djégan Daho avait envoyé des représentants. * On pourra se reporter à ce sujet au mini-mémoire de licence intitulé Étude monographique de l'Église africaine apostolique de Xêvié-Kpota (Université Nationale du Bénin, département de Sociologie et d'Anthropologie), soutenu en 1996 par Bienvenu D. Fassinou, qui me servit, de 1994 à 1997, d'assistant et interprète.

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L'Église africaine apostolique

surcroît, elles se rendent spontanément à l'église pour le plaisir de prier ou de se rendre utiles. Les femmes visionnaires en exercice portaient de préférence une robe blanche et une toque blanche (rappelant la tenue des Chrétiennes célestes), leur cheftaine se distinguant d'elles par une robe et une toque de couleur: rose ou jaune. Quant aux hommes, il n'était pas de règle, dans l'E.A.A., de leur faire porter une 'robe de prière' . c) Cinq membres du 'service d'ordre' qui se relayaient, deux par deux, chaque dimanche, pour discipliner l'entrée, la sortie, les déplacements et les comportements des fidèles dans le temple. d) Quelques femmes chargées du nettoyage du temple et de ses abords. Par ailleurs des groupes d'entraide et de solidarité s'étaient créés parmi les jeunes gens, les jeunes filles, les hommes adultes et les 'mamans'. Ils leur permettaient notamment d'épargner de quoi présenter une action de grâce convenable lors de la fête annuelle de la paroisse. La gestion des affaires communes était assurée par un comité paroissial rassemblant, sous la présidence du pasteur, 9 hommes (dont le baba-ij6, ou père de la communauté, et un secrétaire) et 2 femmes (la iya-ij6, ou mère de la communauté, veuve du fondateur de la paroisse, et la cheftaine des visionnaires). La cour de l'église 10, flanquée d'un côté par le domicile des héritiers de son fondateur et, de l'autre, par celui de son pasteur, comprenait: - un temple, en cours de remplacement par une construction plus grande et moins fragile, où il était possible de pénétrer en vêtement ordinaire, sans devoir ôter ses chaussures.

10 Comme dans mes ouvrages précédents, je nomme église l'ensemble du terrain paroissial clôturé, considéré comme saint, comprenant divers bâtiments affectés soit au culte, soit aux réunions ou au secrétariat, soit à I'hébergement de malades ou d'hôtes de passage. Parmi eux, je désigne du nom de temple le bâtiment principal où est rendu le culte du dimanche. 26

Implantation

et évolution de l'Église

- à sa droite un hangar de prière séparé, analogue au 'jardin de prière' des Chrétiens célestes, dans le périmètre duquel il ne fallait cette fois pénétrer que déchaussé, où se déroulaient les cultes nocturnes et diurnes du vendredi, - à sa gauche une rangée de pièces destinées à I'hébergement des personnes malades, menacées ou en convalescence. À la fin de l'été 1995, se trouvaient temporairement logés dans ces dernières pièces: . un malade mental, . un homme (accompagné par sa femme) désireux de se protéger d'un oncle par lequel il se jugeait envoûté, . un homme, sujet à des crises nerveuses, accompagné par ses deux femmes et l'enfant de l'une d'elles, . une femme, atteinte de troubles mentaux, avec son bébé, . un vieillard, venant de répudier son vodou, en cours de rétablissement. Le programme des activités était le suivant: - chaque jour, prière du matin à 5 h. 30 ou 06 h., et prière du soir à 17 h. 30 ou 18 h., - le lundi, à 18 h., cours biblique avancé et formation des lecteurs, - le mercredi, de Il h. à 12 h., prière pour les femmes stériles, les malades et les affligés Il ; dans l'après-midi, répétition de la chorale; à 18 h., cours biblique pour les candidats au baptême, - dans la nuit du jeudi au vendredi (de minuit à 04 h.), une semaine sur deux, veillée de 'combat' pour repousser les mauvais esprits (avec 'visions'), - le vendredi, de Il h. à 13 h., séance de prière pour demander la force du Saint-Esprit et diverses grâces (avec 'visions'), - le samedi après-midi, répétition de la chorale,
Il Comme chez les Chrétiens célestes, le même jour, il ne s'agissait pas là d'un véritable culte mais d'un 'travail spirituel' exécuté cérémonieusement chaque semaine pour plusieurs personnes à la fois. Ne s'y présentaient devant le pasteur et quelques acolytes, de préférence visionnaires, que les personnes se sentant plus ou moins cruellement éprouvées. 27

L'Église africaine apostolique

- le dimanche, à 9 h., école du dimanche (pour les enfants) ; à 10 h. (et jusque vers 13 h. 30), office religieux. Les hommes, qui pour la plupart travaillaient, participaient peu aux prières diurnes organisées en semaine. Ils venaient bien plus nombreux aux veillées bimensuelles et au culte du dimanche. Les ressources de la paroisse provenaient: - de la dîme, - d'offrandes effectuées en action de grâce, pour beaucoup présentées solennellement lors d'un office religieux, - des quêtes, - des dons systématiquement apportés par les fidèles, et par les membres extérieurs invités, lors de la fête annuelle de la paroisse en début d'automne, - des bénéfices tirés de la vente d'huile de coco, aux vertus miraculeuses, ayant été bénie en haut lieu.

4. La scission survenue en 1996.
La rivalité entre des 'modernes' ayant reçu un minimum d'instruction, intéressés par la ville et les relations internationales, et des 'anciens' mal formés, entourés de fidèles issus du milieu rural, rej oints par des jeunes acceptant mall' autorité pastorale, allait provoquer, dès novembre 1995, facilitée par une partition des hauts responsables de l'Église en deux camps, une scission de la jeune 'paroisse-mère' venant de se pourvoir d'un temple neuf. Le groupe des 'rebelles', qui comprenait huit des onze membres du comité paroissial, reprochait au pasteur: - de gouverner autoritairement au mépris de l'avis des autres, - en raison de ses relations conflictuelles avec les fidèles de Javi, d'isoler la paroisse en l'empêchant d'entretenir de bonnes relations avec ses voisines, - de garder la haute main sur les fonds de l'église déposés à son nom à la banque et d'accaparer pour lui une partie des dons reçus, - de séduire à son profit les' copines' de certains fidèles.

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Implantation

et évolution de l'Église

Le pasteur et ses partisans leur reprochaient en retour: - de ne pas vouloir accepter la juste doctrine de l'Église et l'autorité de ses chefs, - de désirer profiter indûment de l'argent de la dîme et des sommes déposées dans un tronc spécial en contrepartie des prières dites avec succès à l'intention de certains individus; en effet, en vertu du règlement intérieur, cet argent revenait de plein droit au pasteur qui ne disposait d'aucun autre moyen de subsistance et restait seul juge de l'opportunité d'en réserver une partie au profit de quelqu'un ou de la communauté, - d'attendre un pourboire en contrepartie de leur participation à une corvée et de puiser parfois momentanément dans l'argent qu'on leur remettait, par exemple, pour faire un achat en vue d'une réparation, - de propager d'odieuses calomnies contre le pasteur à propos de sa conduite envers les femmes. Le conflit se déclencha à l'occasion d'une hospitalité un peu trop longue accordée à une visionnaire étrangère. Plusieurs paroissiens s'étaient déjà antérieurement irrités de voir certaines personnes extérieures, notamment des femmes visionnaires prétendument envoyées par les responsables du Nigéria, venir se faire entretenir à l'église, aux frais de la communauté. La visionnaire en question appartenait à l'Église des chérubins et séraphins. Elle s'était présentée au pasteur en prétendant que Dieu lui avait ordonné de passer d'église en église pendant sept ans avant de réintégrer sa propre paroisse. Mais voici que, prolongeant son séjour, elle imposait insidieusement aux fidèles des pratiques de sa propre Église en leur prescrivant des prières nécessitant un usage d'objets divers, en plus de l'eau et de l'huile sainte. De surcroît, elle se mit bientôt à faire des 'révélations' intolérables pour le pasteur, sapant son autorité et mettant en cause son honnêteté. Elle l'accusa notamment d'avoir empoché au Nigéria une commission sur l'achat de quelques instruments de musique (alors que, selon l'intéressé, il s'agissait là d'un cadeau du commerçant qu'il avait partagé de bon cœur avec l'homme qui l'accompagnait). 29

L'Église africaine apostolique

Manifestement elle entrait ainsi dans le jeu des 'rebelles', si bien que le pasteur, dont elle était l'hôte, la chassa de sa propre cour. Il eut néanmoins la faiblesse de la laisser se loger dans l'une des pièces réservées à l'hébergement des malades. Un beau jour, en plein office du dimanche, l'un des partisans du pasteur, que décidément elle exaspérait, se rendit enfoncer la porte de sa pièce en lui intimant l'ordre de déguerpir. Cependant ceux dont elle avait, par ses 'révélations', renforcé les penchants à l'insubordination prirent sa défense et accoururent s'interposer, provoquant vite une bagarre. L'un d'eux, estourbi par un violent coup de poing, fut emmené, pantelant, se faire examiner à l'hôpital. Quelques personnes allèrent chercher la police pour rétablir le calme. Il fut suggéré aux offensés de porter le différend devant le conseil des anciens du quartier. Ceux-ci, ayant estimé préférable de faire fermer momentanément l'église, eurent recours pour cela à la société traditionnelle des Zangbet6. C'est ainsi qu'on eut la surprise d'apercevoir durant quelque temps le portail d'une église chrétienne condamné par un lien (nommé aza) de jeunes feuilles de palmier à huile 12, auquel était suspendu un modèle réduit de masque, en raphia, de zangbet6. Le pasteur se vit contraint, les dimanches suivants, d'aller célébrer le culte dans la maison, relativement peu éloignée, du secrétaire de son comité paroissial. Quant aux rebelles, ils se lièrent immédiatement aux fidèles de Javi et rejoignirent avec eux la fraction rivale de l'Église qui venait de se constituer, au Nigéria, en une Église dissidente: l'African apostolic evangelical church. La rupture fut dès lors consommée. Le pasteur conserva le compte bancaire (quasiment vide) de la paroisse, mais dut céder celui de la chorale au camp adverse. Les jeunes 'rebelles' qui, avec l'accord des héritiers du fondateur

12 Lien de même nature que ceux qui interdisent à des personnes non autorisées l'accès d'un lieu sacré du culte vodou. 30

Implantation et évolution de l'Église Jacob Vitou, s'étaient attribué la jouissance des lieux 13,y puisèrent pour payer à la société des Zangbet6 les frais de réouverture du temple à leur profit (des honoraires et un mouton pour une vingtaine de milliers de francs C.F.A.). Ne voulant pas s'imposer par la force, le pasteur, tout en continuant de loger à proximité immédiate du temple auquel il n'avait plus accès, se fit édifier sommairement, à un kilomètre de là, sur un terrain appartenant à son secrétaire, un petit temple provisoire en ramures de palmier à huile et toit de chaume, dans lequel il put officier à partir du 24 décembre. Les deux parties poursuivirent dès lors leurs querelles sur le plan judiciaire, au niveau des directions de leurs Églises respectives, en revendiquant chacune la propriété du grand temple neuf. Certes, selon une convention passée avec la famille Vitou, ce temple et son terrain étaient devenus une propriété de l'Église, mais fallait-il entendre par celle-ci l'institution actuelle du même nom (l'E.A.A.) ou bien plutôt l'ensemble ou la majorité des anciens fidèles du lieu? Les sécessionnistes qui s'étaient rattachés à une autre dénomination (l'E.A.A.E.) et avaient autant que les autres contribué aux frais de son édification, prétendaient y avoir des droits au moins aussi importants. En décembre 1997 le nombre des assistants à l'office du dimanche était sensiblement le même dans le temple occupé par les 'rebelles' que dans le petit temple en chaume nouvellement construit par le pasteur: une trentaine d'adultes et une dizaine d'enfants, soit un peu moins dans l'ensemble des deux endroits que l'église unie ne comptait auparavant de fidèles assidus. Quelques-uns, écœurés par le conflit, avaient apparemment cessé de pratiquer ou avaient rejoint d'autres Églises. Les membres des deux camps ne se cherchaient plus querelle, se saluaient volontiers en se croisant, mais ne souhaitaient plus faire partie de la même assemblée religieuse.
13La famille du fondateur de la paroisse voyait sans doute à regret la direction de celle-ci lui échapper de plus en plus au profit d'un homme originaire d'un autre village. 31

L'Église africaine apostolique

Les jeunes leaders du groupe sécessionniste, dans lequel se retrouvaient, en grande majorité, les membres de la chorale, s'estimaient fort satisfaits de la situation. Ils se sentaient plus libres de leurs mouvements et se félicitaient d'une meilleure ambiance. Ils avaient notamment rétabli d'excellentes relations avec les fidèles des autres paroisses du même bord que le leur: les uns et les autres se fréquentaient désormais à l'occasion des fêtes paroissiales de leurs églises respectives, et une rencontre de chorales venait d'être organisée à Hêvié-Kpota. L'organisation des cultes laissait toutefois à désirer. Je vis par exemple une prière de combat du vendredi midi devoir être annulée faute de participants. Le culte du dimanche y était de temps en temps rendu par le pasteur de Javi. Il était parfois dirigé par un diacre envoyé par ce dernier. À défaut il se trouvait tout bonnement animé par un paroissien zélé. De son côté le pasteur Antoine Kpoviessi n'entendait pas baisser les bras. Fort de l'appui des dirigeants de son Église, et la représentant toujours au Bénin, il songeait d'une part à acheter (pour 250.000 francs C.F.A. environ) un terrain voisin de celui qu'il occupait pour s'y construire un temple définitif convenable. Il envisageait d'autre part d'ouvrir une nouvelle paroisse aux environs de Sémé.

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Il

CULTES

1 se Les offices religieux et séances de prière de l'E.A.A. caractérisent par: a) Une participation active de l'assemblée: Les fidèles sont souvent invités à crier 'Alléluia' ou 'Gloire à Dieu', et à ajouter 'Saint' (Wiwé) après certaines appellations de Dieu. Ils sont amenés à réciter des psaumes et à prier plusieurs fois collectivement. Certains d'entre eux sont désignés par le pasteur pour s'exprimer de temps en temps au nom de tous ou lire, à la demande, des passages de la Bible. Plusieurs se font interpeller pendant le sermon pour réveiller leur attention. Nul d'entre eux ne peut se comporter en simple observateur. Même un 'chercheur' de passage est invité à se présenter publiquement et à dire aussi quelques mots. b) Une remarquable expression corporelle des émotions et des idées: - danses extrêmement vives de louange de Dieu, d'excitation à la lutte contre les esprits maléfiques et de demande de force
1 On pourra se reporter, à ce sujet, à mon film Une séance de prière à l'Église apostolique africaine (C.N.R.S. Audiovisuel, 1995, 33 minutes).

L'Église africaine apostolique

spirituelle; exécutées jusqu'à suer abondamment, elles fatiguent systématiquement le corps pour le dénouer et le disposer à recevoir l'Esprit Saint, - gestes symboliques tels que menacer Satan du poing, se frotter le crâne à deux mains pour en éliminer les 'mauvaises choses', élever la main en direction des quatre points cardinaux pour y renvoyer les mauvais esprits qui en proviennent, se baisser pour saisir au sol ce que Jésus a laissé de bon sur la terre, etc., - mimique du pasteur qui reste en interaction constante avec l'assistance et raconte théâtralement les histoires édifiantes qu'il mêle à son sermon. c) De puissantes prières cacophoniques collectives: Faisant suite à une intention préalablement exposée par le pasteur (ou le conducteur du culte), ces prières que je qualifie de cacophoniques sont improvisées indépendamment, à haute voix, par tous les membres de l'assemblée. Il en résulte une énorme clameur, interrompue par un coup de clochette ou une exclamation comme "Au nom de Jésus !", "Jésus est le roi !" ou (plus rarement) "Éternel qui es au dessus de tout t"~. Celles proférées dans l'E.A.A. comptent parmi les plus vigoureuses que l'on puisse entendre dans les Églises. De surcroît on les trouve remplies de sortes d'injonctions du genre: Enlève nos maladies! Terrasse mes ennemis! Lie-les! Détruis-les! Donne-moi la force! Viens me donner l'Esprit !, etc., adressées à Dieu en les répétant fréquemment plusieurs fois de suite comme pour le forcer à obtempérer. Ainsi par exemple: - (intention exposée par le pasteur) «Demandons à Dieu de nous donner la force qu'il a donnée à Moïse et qu'il a donnée à Jésus pour affronter Satan. Qu'il nous donne cette force et vienne dans notre camp! Qu'il nous donne la force qui permet de lutter contre la sorcellerie! »
(entendu de la bouche du pasteur durant la prière cacophonique) « Donne-nous la force pour lutter contre la sorcellerie, contre la mort, contre Satan. Viens nous donner cette force (6 fois). Viens désarmer la sorcellerie et la mort (7 7 fois). Donnenous la force de brûler la sorcellerie (6 fois). Donne-nous la force que tu as donnée à Daniel, à Élisha et à tous tes disciples. Donnenous la force (3 7 fois). Jésus, donne-nous la force (76 fois). Écoute

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Cultes
la prière (6 fois). Fais descendre l'Esprit (42 fois). Fais des miracles dans ton Église. Des miracles (73 fois)! Donne-nous la force de Dieu (9 fois). (avec une vigueur accrue) Au nom de jésus! Descends vers nous! jésus, descends (6 fois)! Dieu, descends (72 fois). Viens nous donner la force. Viens nous suivre dans

notre vie. Au nom de jésus! »

- (intention exposée par le pasteur) « Dites à jésus que, là où il est, le Satan cherche à être aussi. Dites à Jésus de l'éloigner de
nous tous.
»

(entendu durant la cacophonie) «Toi, le Père, les mauvais esprits qui cherchent à être toujours avec nous, attache-les 2. Attache-les (8 fois). jésus-Christ, viens les attacher. Seigneur, viens les attacher (8 fois). Jéhovah, viens les attacher (2 fois).
Écoute nos prières.
»

La concentration vers Dieu de toutes les forces de l'individu n'est pas de la sorte réalisée dans un recueillement plus ou moins contraint, mais par une intense mobilisation du corps, de la voix et de la volonté. Devant l'incapacité de toute créature humaine à se saisir par elle-même de l'Être divin transcendant, il est en effet jugé bon d'exhiber sous son regard toute la vigueur naturelle dont on dispose pour mieux le décider à venir en prendre la direction. Le recueillement n'est pas pour autant mésestimé, mais il ne s'impose qu'en conclusion, comme une conséquence de la présence de l'Esprit qui, en réponse aux sollicitations pressantes lui ayant été adressées, est descendu sur l'assemblée jusqu'à se manifester à travers plusieurs de ses membres. Il réussit à s'établir, non pas à partir d'un état de manque et d'inquiétude, mais dans le savourement d'une présence surnaturelle s'avérant seule capable de faire taire tous les' bruits' qui, à l'intérieur des personnes comme au sein des groupes sociaux, font le jeu de Satan en y suscitant un cafouillis incompatible avec le progrès spirituel. Par ailleurs les paroles qui y sont prononcées (au cours des prières, des prédications et des révélations prophétiques) mettent en évidence comme partout ailleurs:
2 le verbe bla, attacher, est aussi celui qui est utilisé pour désigner l' attachement d'esprits indésirables par un charme magique (ho). 35

L'Église africaine apostolique

a) Une crainte omniprésente des sorciers, des mauvais esprits et des maléfices des féticheurs, jugés être cause de la plupart des malheurs des hommes, y compris de leurs infirmités de naissance: - « Seigneur jésus, nous t'en supplions, viens nous guérir. Viens
enlever de nous les mauvaises cordes (ligatures magiques). Viens

nous arracher des mains de nos ennemis.

»

- « Au nom de jésus, que toutes les forces de Satan, que toutes les forces de la sorcellerie, que toutes les forces comme celles du Gambada (surnom d'un vodou du département du Mono), que toutes les forces des bo soient détruites. Soyons les maÎtres cette nuit (5 fois). » - « Certains hommes portent des marques indiquant qu'ils ont subi dès leur naissance les attaques de mauvais esprits. Si tu ne le sais pas, sache-le aujourd'hui. Certains sont nés avec des difficultés. Certains enfants sont malades depuis leur premier jour et on doit dépenser beaucoup d'argent pour qu'ils survivent Qu'un tel malheur ne vous atteigne pas * (bis) 3. JI y a plusieurs maladies dont on peut être atteint par la volonté des mauvais esprits depuis le ventre de sa mère. »

b) Parallèlement un grand appétit de guérisons et d'interventions divines miraculeuses: - «Au nom de jésus, viens ce soir faire des miracles. Viens nous aider! »

- « Viens aider celui (le pasteur) qui nous a transmis ta parole *. Viens lui donner la force *. Donne-lui
»

la force de ressusciter

les morts

*.

Viens écouter nos prières.

c) Une adhésion au christianisme principalement motivée par la supériorité de Jésus, dans ce domaine, sur toutes les puissances de la religion traditionnelle: - (chant) «C'est la maladie incurable que Jésus guérit
gratuitement. traditionnels, C'est la maladie que les bok6n6 (géomanciens adeptes de Fa) ne peuvent pas guérir que Jésus

guérit gratuitement. » - «Sachez que vous avez reçu le pouvoir d'affronter les sorciers, les ennemis, les méchants... Vous n'avez plus à les
3 Comme nous l'avons fait dans les ouvrages précédents pour les citations de prières, nous remplaçons ici par un astérisque les Nishé d'approbation de l'assistance.

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Cultes
redouter. Ce sont eux maintenant qui ont peur de vous faire face car ils ont peur de jésus... Souvenez-vous des prodiges qu'il a accomplis, de ses miracles. »

d) L'idée que le culte doit être profitable: - «Puisque vous êtes venus, vous repartirez avec quelque chose. Puisque vous êtes venus, vous verrez que vos maladies guériront. Puisque vous êtes venus, Dieu éloignera de vous tous
les mauvais esprits. » - « La Bible dit: "Demandez et vous recevrez". Vous allez sonner à la porte de Dieu par la prière... Dites-lui: "Seigneur, ne fais pas que je souffre. Que l'argent dont j'ai besoin pour bien passer les fêtes avec ma femme, avec mon mari, avec mes enfants, avec

malheur ne nous arrivera... Seigneur, fais que les plans forgés par Satan contre nous soient mis en échec. Envoie-nous ceux (des anges) qui font le combat pour qu'ils combattent pour nous *. Que tous les projets fomentés contre nous par de mauvaises personnes se retournent contre elles *. Que le feu de la pauvreté et de la misère allumé en nous soit éteint *. Seigneur, fais que celui qui est arrivé ici avec des problèmes ne reparte pas avec eux *... Dieu du temps-ci *. Viens nous le donner *... »

mes proches, soit mis à ma disposition." Allez-y, priez! » - « Le psaume 91 nous dit qu'à l'ombre du Tout-Puissant, aucun

ciel, viens nous donner l'argent qui nous est nécessaire ces Les demandes intéressées à Dieu qui en résultent apparaissent parfois formulées avec la même simplicité que les formules du Notre Père, comme si elles sortaient de la bouche d'un enfant exprimant innocemment ses désirs, en toute confiance, à son papa: - «jésus-Christ, viens écouter nos prières * (bis). Veille sur
nous *. Veille sur nos allées et venues *. Éloigne de nous toute mauvaise chose *. Donne-nous de quoi manger *. Donne-nous beaucoup *. Éloigne de nous toute difficulté *. Demeure à nos côtés *. Donne-nous de la joie *. Que les poches dans lesquelles nous avons puisé de l'argent (pour donner à la quête) ne soient pas vides *... »

- «Père,

aide-nous.

Jésus,

aide-nous.

Je t'en supplie,

montre-

nous la voie que nous devons emprunter pour trouver à manger et à boire... Dieu, envoie-nous quelqu'un qui nous aidera à vivre... Viens nous ouvrir les portes du bonheur... »

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