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TRAITÉ DE LA MONARCHIE

262 pages
De la rencontre, en 1757, du marquis de Mirabeau et de François Quesnay va naître une confrontation politique serrée : deux modèles sociaux s'affrontent, et la cible est commune, l'absolutisme. Commencée en juillet 1757, cette confrontation n'est pas encore finie en avril 1759, et le projet de texte du Traité de la Monarchie du marquis de Mirabeau en sera profondément modifié. L'ouvrage restera inédit, mais il s'est formé déjà un vrai laboratoire intellectuel, d'où va sortir un produit original : la Physiocratie.
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Traité de la monarchie

Collection Les Cahiers d'Économie Politique Dirigée par Jean Cartelier et Michel Rosier

Depuis plus de vingt-cinq ans, les Cahiers d'Economie Politique relient l'étude des économistes du passé aux débats actuels en théorie économique. Afin de mieux poursuivre cet objet, une collection d'ouvrages est créée. Y prendront place principalement des textes d'auteurs anciens devenus introuvables ou demeurés inédits, mais aussi des essais originaux.

1999 ISBN: 2-7384-8449-2

@, L'Harmattan,

Mquis

de Mirabeau - François Quesnay

Traité de la monarchie
(1757-1759)

Texte établi par

Gino Longhitano

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Gino Longhitano La monarchie française entre société d'ordres et marché: Mirabeau, Quesnay et le Traité de la monarchie (1757-1759)

1. - Avec les années trente, la société française était entrée dans une nouvelle ère1: la réduction de la dette paysanne, sous les effets libérateurs du Système de Law, et la tendance internationale à la hausse des prix agricoles avaient rendu ses structures productives plus sensibles aux pressions des marchés. Une tendance "revalorisatrice", après un XVIIe siècle dépeint parfois comme "tragique", suscitait de nouvelles possibilités dans les campagnes: une agriculture "venderesse" en sortait gagnante, entourée d'un courant de libéralisme économique qui - excédé des privilèges "colbertistes" dans les villes et des contraintes seigneuriales et communautaires dans les campagnes - manifestait de plus en plus ses exigences de "liberté". Le projet de "libérer" le commerce des blés devenait rapidement un lieu politique de formation et d'organisation des intérêts. La vieille société, ébranlée déjà par les coups de l'absolutisme, paraissait vivre ses dernières heures. Le commerce- les opinions, de Melon2 à Montesquieu3, étaient
convergentes

-

avait conféré

de nouvelles

valeurs aux rapports

entre

les hommes et entre les Etats. Les valeurs du travail et de la production - fondements de l'esprit de commerce semblaient devoir supplanter les anciennes valeurs, liées à l'esprit de conquête.La vieille sociétéd'ordres serait-elle remplacée par une société toute différente, fille de ce systèmemercantilequi était l'héritage de Colbert? Quels en seraient les résultats, à long terme? Une société de cops, offrant une place plus étendue aux "privilèges" nouveaux du commerce et de la manufacture? Une société égalitaire, sans distinctions sociales f1Xes? Que deviendrait alors la noblesse?

1 La meilleure analyse d'ensemble des transformations économiques et sociales en France au XVIIIe siècle reste celle d'E. Labrousse, dans F. BRAUDEL-E. LABROUSSE (sous la dir.), Histoire économique et sociale de la France, II, Paris, 1970, p. 367 sq. Sur le "tragique XVIIe siècle", voir ce qu'en disait alors P. Goubert, ibidem, p. 329 sq. 2 J.-F. MELON, Essai politique sur le commerce, s.!., 1734, 17362. 3 Riflexions sur la monarchie universelle en Europe, dans MONTESQUIEU, Œuvres complètes, Paris 1949-51, II, pp. 19-38.

vu

En 1756 paraissait la Noblesse commerçante l'abbé Coyer4. La quesde tion posée par l'auteur était assez banale: que faire de la partie pauvre de la noblesse française qui vivait au fond des provinces? Etait-il sensé d'en encourager les préjugés anachroniques qui la faisaient vivre noblementdans la misère, ou fallait-il intervenir sur les mécanismes de la dérogeance, associant directement ses destins aux bénéfices de la douen ceur du commerce?Et quelle aurait été sa réaction? Montesquieu, qui louait avec Melon le rôle civilisateur du commerce en général, n'avaitil attribué à la noblesse française des vocations et des rôles qui la rendaient, de fait, incompatible avec l'exercice d'activités comp1erciales?5 Le livre de Coyer - quatre éditions en un an - connaîtra un grand succès. Il suscitera l'intérêt de l'Année littéraires,du Journal de Trévoux7, de la CorrespondanceSe Grimm; il s'attirera, du côté de la noblesse, les d critiques du chevalier d'Arcq9 - P.-A. de Sainte Foix - qui, aux principes de la noblessecommerçante,opposera ceux d'une noblessemilitaire. Puis, dans les quatre années suivantes, un vaste débattO aura lieu sur les thèmes de cet ouvrage, alimenté par des "Lettres", des "Remarques", des "Réflexions", favorables ou contraires à ce qui sera désormais appelé le systèmede la noblessecommerçante. Coyer avait soulevé un problème limité, mais réel: la présence, au fond des provinces françaises, d'une noblesse pauvre nombreuse. Mais la noblesse proposait sa vision, toute différente: n'exerçant pas de profession roturière, cet ordre sacrifiait un destin de richesse privée à un devoir de loyauté publique; il avait donc le droit, tout désintéressé, de maintenir une situation sociale distincte, liée à sa nature originaire, essentielle, dans son idée, à la stabilité de la monarchie et aux équilibres qu'elle garantissait. La présence d'''ordres intermédiaires", dans une monarchie, n'était-elle pas un précieux rempart de liberté, soit contre la "tyrannie" démocratique soit contre le "despotis-

4

Abbé COYER, La Noblesse Commerçante,Londres et Paris, 1756.

De l'esprit des lois, dans Œuvres complètes, II, (!iv. XX, chap. 21), p. 598: «Il est contre l'esprit de la monarchie que la noblesse y fasse le commerce. L'usage qui a permis en Angleterre le commerce à la noblesse, est une des choses qui a le plus contribué à y affoiblir le gouvernement monarchique». 6 L'Année littéraire, Amsterdam et Paris, 1756, I, pp. 37-55. 7 Mémoires pour servir à l'histoire des sciences et des beaux arts ournal de Trévoux), T révoux, mars 1756, pp. 726-750; avril 1756, pp. 878-903. 8 Correspondance littéraire, philosophique et critique, (éd. M. Tourneux), Paris (1877-82), III, pp. 170-179.

5 MONTESQUIEU,

a

9

P.-A. DE SAINTE FOIX, chevalier d'Arcq, La Noblesse militaire ou le Patriotefrançois,

Paris, 1756. tO Pour les détails, voir E. DEPITRE, "Le Système et la querelle de la Noblesse Commerçante", dans Revue d'histoire économique et sociale, 1913, pp. 138-176.Voir aussi. F. DIAZ, Pilosofia epolitica nel S ettecentofrancese, Torino, 1962, p. 163 sq.

V111

me" royal?l1 Quant aux origines de cette pauvreté, là aussi l'explication était différente: elle était le signe d'une crise plus large, produit d'une politique de dislocation sociale de la richesse, dont depuis longtemps, à l'avantage des marchands,les revenus et le poids social des deux premiers ordres - et la condition paysanne à leur suite - avaient été les victimes. Cette crise était l'œuvre du systèmemercantile,un système politique abusif et dévastateur, instrument d'un pouvoir de plus en plus incontrôlé, qui était en train de bouleverser l'ordre social et de faire de la monarchie française un despotisme12. C'était pour empêcher cette tendance que la noblesse aurait dû rester ce qu'elle disait être à l'origine, un ordre "militaire", et la profession militaire, aux grades supérieurs, lui être réservée comme une source "honorable" et exclusive de revenus. Quand l'Ami des hommes de Mirabeau paraîtra dans ce contexte, il sera considéré comme une contribution, sous le signe de Montesquieu et du chevalier d'Arcq, à la discussion sur la noblessecommerçante. 2. - Victor de Riqueti, marquis de Mirabeau, père de cet HonoréGabriel qui deviendra célèbre lors de la Révolution, descendait d'une

famille de gibelins florentins 13 - les Arrighetti

-

qui s'étaient enfuis

d'! talie en 1268 et s' étaien t établis en Provence, où ils exercèrent par la suite d'importantes activités commerciales. Jean de Riqueti, premier consul de Marseille en 1562, armateur et fondateur d'une compagnie spécialisée dans le commerce du corail, avait acheté en 1570 la terre de Mirabeau, une propriété de plusieurs milliers d'hectares, avec juridiction de "haute, moyenne et basse justices" que Louis XIV, en 1685, aurait érigée en marquisat. Victor, né en 171514,à l'exemple de son père, Jean-Antoine, arrivé au grade de colonel, avait entrepris dans sa jeunesse la carrière militaire. Au milieu de l'opposition aux initiatives de Machault, Victor avait publié, anonyme, un Mémoire15 les états provinciaux qui avait sussur cité un grand intérêt. La Correspondanceittérairede Grimm et le Journal l de Trévoux en avaient parlé; l'impératrice Marie-Thérèse, qui en avait
11

E. CARCASSONNE,Montesquieu et le problème de la constitutionfrançaise au XVIIIe

siècle, Paris, 1927, pp. 221-260. 12 Sur les thèmes traditionnels de l'anti-mercantilisme nobiliaire et ecclésiastique, voir L. ROTHKRUG, Opposition to Louis XlV. The political and social origins of the French Enlightenment, Princeton, 1965. 13 Mémoires biographiques, littéraires et politiques de Mirabeau, écrits par lui-même, par son père, son oncle et son fils adoptif, Paris 1834-1835, t. I, p. 8 sq. Sur cette origine florentine, voir les observations dans L. et Ch. de LOMÉNIE, Les Mirabeau, nouvelles études sur la sociétéfrançaise au XVIIIe siècle, Paris 1879-1891, 5 vol., I, pp. 19-42. 14 Il mourra le 13 juillet 1789. , 15 Mémoire concernant l'utilité des Etats provinciaux, relativement à l'Autorité Royale, aux Finances, au bonheur, & à l'avantage des Peuples, Rome, 1750.

1x

apprécié le contenu, avait chargé l'abbé de Bernis de lui en trouver l'auteur: et le marquis d'Argenson avait cru pouvoir l'identifier avec MontesquieuJ16 Le Mémoire s'inscrivait dans le cadre de la polémique de la noblesse contre la monarchie absolue. Son auteur, d'ailleurs, déclarait ouvertement l'appartenance à ce milieu, en liant les thèmes de son ouvrage aux projets des amis de Fénelon, et en dédiant son travail à la mémoire du duc de Bourgogne, feu le père du roi Louis XV, dont on connaissait l'intérêt pour un projet de réorganisation de l'État inspiré aux idées de réforme avancées dans les Tables de
Chaulnes17.

Le Mémoire de 1750 avait un antécédent inédit dans la production de Mirabeau: un Testament politique rédigé en 1747, quelques années après son mariage, et destiné à un héritier qui naîtrait deux ans après. Reproposé récemment par Gilles Henryl8, après que les Loméniel9, Ripert20 et Carcassonne21 l'aient utilisé, le manuscrit de cet étrange document offre une intéressante clef de lecture des positions politiques du marquis. Dans ce Testament, Mirabeau définit le comportement d'un ,seigneur de province, dans ses rapports avec les représentants de l'Etat et la communauté paysanne. Il en ressort le schéma d'un projet politique qui vise à la «régénération de l'aristocratie féodale, fortifiée par l'exercice des justices seigneuriales et du pouvoir locab)22.Il faut replacer dans le contexte de ce projet les exigences populationnistes qui caractériseront le discours de l'Ami des hommes. C'est un populationnisme féodal, soucieux de combler les vides d'une campagne de plus en plus dépeuplée, avec les fiefs désertés: il s'agit d'une polémique anti-mercantiliste contre l'attrait que les activités citadines exercent sur la population rurale. La légende répandue d'un Mirabeau mercantiliste, avant sa rencontre avec Quesnay, vient d'une mauvaise in16 L'attribution du texte à Montesquieu, de la part du marquis d'Argenson, était justifiée par le fait que dans l'Esprit des lois (!iv. XIII, chap. 12: "Rapport de la grandeur des tributs avec la liberté") on pouvait lire le passage suivant: «Dans certaines monarchies en Europe, on voit des provinces qui, par la nature de leur gouvernement politique, sont dans un meilleur état que les autres. On s'imagine toujours qu'elles ne payent pas assez parce que, par un effet de la bonté de leur gouvernement, elles pourraient payer davantage; et il vient toujours à l'esprit de leur ôter ce gouvernement même qui produit ce bien qui se communique, qui se répand au loin et dont il vaudrait bien mieux jouir» (MONTESQUIEU, Œuvres complètes, II, p. 467). 17 FÉNELON, Plans de Gouvernement concertés avec le duc de Chevreuse, pour êtreproposés au duc de Bourgogne, dans Œuvres, 10 vol., Paris, 1851-1852, VII, p. 182 sq. 18 G. HENRY, Mirabeau père, Paris, 1989. 19 L. et Ch. de LOMÉNIE, Les Mirabeau. . . 20 H. RIPERT, Le Marquis de Mirabeau (l'Ami des hommes), ses théories politiques et économiques, Paris, 1901. 21 E. CARCASSONNE, Montesquieu. . . 22 G. HENRY, Mirabeau..., p. 74.

x

terprétation des raisons sociales de son populationnisme. Le repeuplement des campagnes est pour lui l'instrument d'une régénération de la société seigneuriale; dans un projet de reconstruction de l'ancien pouvoir local, quel pouvait être d'ailleurs le rôle d'un seigneur sans vassaux? Cette régénération du pouvoir seigneurial, dans une réalité provinciale manipulée d'en haut par les «préposés de la Cour», présentait toutefois quelques difficultés. Mirabeau, lecteur attentif de Boulainviltiers, ne manquait pas de rappeler à son héritier que ces préposés «sont les intendants, sorte de magistrature informe et monstrueuse. . . contre laquelle serait inutile et nuisible de se raidir directemenb>23. Contre ces «préposés», Mirabeau conseille la prudence, mais suggère à son héritier des initiatives précises pour restaurer l'autorité du se1gneur.
«Quant à un seigneur, il oublie la plus noble et la plus indispensable partie de ses devoirs quand il néglige de prendre soin de ses vassaux et sujets. Usez-en autrement; commencez d'ailleurs par bien établir votre autorité, car vous trouverez cent fois plus d'opposition à faire le bien pour autrui que le mal, mais cette autorité une fois en train, servez-vous-en pour corriger les abus et multiplier les avantages»24.

Il fallait pour cela, en matière de justice, neutraliser les recours aux tribunaux supérieurs, habitude qui «sème la zizanie, détourne les gens du travail, fait mettre le nez chez-vous à mille gratte-papier et emporte votre argent à l'extérieur». Il était nécessaire que «justice bonne et prompte» soit rendue par les officiers du seigneur, «choisis bons et habiles». Il fallait rétablir l'autorité du seigneur devant les processus de transformation qui, par le bas et par le haut, avaient détruit en province les institutions de l'ancienne société, et après avoir rétabli cette autorité en faire bon usage:
<<Ayezun état, paroisse par paroisse, de tous vos habitants, de leurs biens et industrie, de leur famille. Aidez-les selon leur besoin, et selon leur plus grande commodité... Soutenez les misérables, mais empêchez-les de le devenir... Excitez l'industrie de toute votre force... Un des grands moyens de vivification et que vous devez toujours avoir, c'est la population; attirez de partout des habitants; quelques dépenses que vous fassiez pour cela, elles vous seront rendues avec usure... Protégez ces sortes de colonies, tâchez d'y joindre des gens adroits et propres aux arts. .. Songez à vérifier l'intérieur, obtenir des foires et des marchés, célébrer des fêtes et protéger le pauvre peuple contre toute sorte d'oppression... Prenez soin des orphelins, faites travailler le pauvre; c'est pour cela uniquement que vous êtes dans le monde, c'est pour faire du bien de tout votre
23 MIRABEAU, Testament politique, extraits dans G. HENRY, Mirabeau..., 24 Testament politique, dans G. HENRY, Mirabeau. . ., p. 84. pp. 75-76.

xi

POUV01r, et dans cette observance, neur»25.

vous rencontrerez

tout bien et tout hon-

Le Testament de 1747, document privé, éclaircit les thèmes du Mémoirede 1750 et annonce ceux de l'Ami des hommes.Ce que l'on remarque immédiatement à la lecture du Mémoire, c'est que, comme l'avait déjà noté Carcassonne26, sur les quarante-quatre pages qui composent cette première édition de l'écrit, seize sont consacrées à tracer la frontière entre monarchieet despotisme.<9e crois - est-il dit au début - qu'il seroit également fâcheux que le Prince ne vit ses droits que dans sa puissance, & que les sujets ne connûssent de principe de leur obéissance que la Loi du plus fort: cette façon d'envisager les choses pourroit un jour produire, d'un côté la violence & le délire; de l'autre, la crainte, les murmures & le désir de secouer le joug»27.Une monarchie - aff1rme Mirabeau - «a des loix fondamentales», mais ces "loix fondamentales" ont un sens particulier. «Quelles sont ces loix, me diton? Les Privilèges»28. L'interprétation des privilèges comme concessions du roi ne trouve pas l'assentiment de Mirabeau. Ces privilèges naissent, pour la plupart, avant ou avec la monarchie, et personne ne peut y toucher. Mirabeau en énumère quelques-uns, en commençant par ceux dont bénéficie le pouvoir royal:
«1. Privilèges du Roi. 2. Ceux du sang royal; Privilèges de succession, Privilèges de rang & de distinction reconnus même chez les Etrangers & dans toute la terre. 3. Privilèges de différens ordres de l'État, ou fondés en même tems que la Monarchie, ou établis par l'ordre du Prince, avec l'accession des autres corps assem~lés. 4. Privilèges des différentes Provinces, sceau de leur réunion au corps de l'Etat; prix de leur sang versé depuis & de leurs richesses employées pour sa défense. 5. Privilèges des villes Particulières, concessions des Rois, soit pour les encourager, soit pour reconnaître leur zèle & leur fidélité, mais toujours monumens précieux & propres à reproduire le même effet. 6. Loix civiles & particulières de chaque pays, telles qu'elles sont avouées des Tribunaux, & autorisées par l'ancien usage. Ces différentes parti~s, composées d'une infinité de rameaux, forment un tout, qui est le corps de l'Etat: la Royauté en est la pierre angulaire qui seule soutient tout cet édifice; mais sans cet édifice, elle serait cachée sous l'herbe & les épines»29.

Parmi ces privilèges, se trouve celui de l'administration locale, liée, dans la tradition de quelques provinces françaises, aux assemblées des
25 Testament politique, 26 E. CARCASSONNE, 27 Mémoire 28 Mémoire 29 Mémoire concernant concernant concernant pp. 84-85. . ., p. 233. . ., p. 1. . ., p. 8. . ., pp. 10-11.

Montesquieu. l'utilité. l'utilité. l'utilité.

xu

états provinciaux. Mais ces institutions de l'administration locale sont, en France, en décadence. La monarchie absolue les a détruites30. C'est seulement afm de renforcer la monarchie, de restaurer les fmances et le crédit, que Mirabeau, visant «au bonheur & à l'avantage des peuples», va aborder le problème des états provinciaux. Il ne veut pas entrer «dans les discussions de droiD) et déclare, comme Montesquieu, qu'il veut s'en tenir à l'intérêt gér;éral. Une «discussion de droit» aurait opposé à l'évolution réelle de l'Etat, depuis les guerres de religion, la validité formelle d'un passé révolu. Ce n'était pas l'intention de Mirabeau: les institutions, les corps et les privilèges étaient "différentes parties" d'un "tout" qui constituait le "corps" de la monarchie française. La royauté elle-même, "pierre angulaire" de cette monarchie, risquait de perdre son éclat, sa force et son sens, si l'organisation de ce tout était désarticulée. La crise de cette monarchie signifiait la destruction de la plus haute et de la plus prestigieuse forme de gouvernement de la société que connaissait à cette époque, grâce à Louis XIV, l'Europe. Curieux éloge, de la part d'un adversaire de l'absolutisme, mais devant le mér~te attribué par Voltaire à Louis XIV d'avoir comme "nationalisé" l'Etat, ayant raccourci les distances qui séparaient le monarque d'une,grande partie de ses sujets, Mirabeau voyait au contraire dans cet Etat un édifice dont le rôle de la "pierre angulaire" consistait à maintenir, dans son propre intérêt, la complexité du tout, en laissant à leur place les éléments de distinction qui dérivaient des privilèges de chacune des parties composant ce tout. Mirabeau ne revendique donc pas la légitimité des états provinciaux, il réclame leur actualisation afm de renforcer la monarchie. Les états provinciaux, d'ailleurs, se limitent à percevoir des impôts, et s'occupent des détails de l'administration locale. Convoqués par le roi, contrôlés par ses préposés, ils ne peuvent guère faire d'ombre au pouvoir royal. Le "droit de consentir" yient de l'exigence que la participation des sujets aux besoins de l'Etat n'advienne pas exclusivement par la force. L'organisation de la province autour de notables locaux désignés par la population est une garantie, pour le roi même, de bonne administration et d'obéissance. Les institutions locales des "pays d'états" sont le modèle à travers lequel Mirabeau prop9se que soit récupérée la structure "naturelle" de l'organisation de l'Etat: une forme de gouvernement local dans la province, en alternative à la centralisation "despotique". Il pourra en
30 Sur les provinces françaises, sur leurs états et sur le caractère contractuel du royaume de France jusqu'aux guerres de religion, R. MOUSNIER, Les institutions de la France sous la monarchieabsolue, I, Paris, 1974, pp. 470-496. Sur les rapports entre monarchie absolue et gouvernement des provinces,

J. R.

MAJOR, Representative government

in earlYmodernFrance, New Haven-London,

1980, surtout p. 205 sq. X111

dériver le schéma d'un système fiscal31et d'un modèle de production sur lesquels Mirabeau, ensuite, nous renseignera amplement. 3. - Monarchie, despotisme, crise de la province, projet fénelonien, noblesse commerçante: tout ceci réapparaît sept années plus tard dans les pages de l'Ami des hommes32. livre naît comme un traité de Le la population, et au cœur de ses thèmes se trouve l'homme, «le plus utile, le plus aimable & le plus reconnoissant de tous les animaux, & le plus propre à tout genre de plaisir, de travail, d'embellissement et d'utilité». Il s'agissait au début d'un «commentaire libre sur un ouvrage excellent», dont Mirabeau possédait le manuscrit; la publication, à Londres33, en 1755, de cet ouvrage -l'Essai sur la nature du commerce en généralde Richard Cantillon -l'avait obligé à un remaniement complet de ce commentaire, qui restera dans ses papiers34. Il ne s'agissait plus maintenant d'un commentaire libre, mais d'un travail autonome. Il reprend cependant le leitmotiv de l'œuvre de Cantillon, le rapport entre richesse et population, et revient donc aux thèmes populationnistes.
<<LaPopulation est-elle utile ou non? Il semble au premier coup d'œil que cette question soit l'équivalent de celle-ci: Le soleil éclaire-t-il ou non? Mais on verra que j'arriverai d'inductions en inductions jusqu'à une morale si austère, que je revolterai bien des gens. Je vais créer une infinité d'hommes; que d'embarras pour les gouverner! Je vais les rendre laborieux & riches; combien de gens m'ont dit sagement qu'il ne falloit pas que le peuple connût une aisance qui le rendoit insolent! Je vais diminuer le nombre des chevaux & des équipages, & mettre leur augmentation au niveau de l'incendie & du parricide; je vais prouver enfin, oui, démon-

31Mémoire concernantl'utilité..., p. 28: <<LesProvinces mettent sous les yeux du Souverain leurs fonds et leur produit; les Notables du pays en corps rendent les impositions solidaires & en répondent à la Caisse par leur signature: que le Trésorier fasse banqueroute, ou de grands profits, ce n'est point au~ dépens du Roi... Je suppose que le Royaume soit divisé en douze grands Pays d'Etats, à certains desquels on en subordonnât d'autres petits, comme le Gevaudan, le Velay, les Sevenes, le Vivarais le sont au Languedoc, quel retranchement de frais, dès lors, dans la perception de cette portion des deniers du Roi qu'on tire des fonds, des terres & autres qui sont compris dans les abonnemens des grands Pays d'États? Quelle promptitude dans le service? Quelle solidité dans la répartition?». 32 MIRABEAU,L~i des hommes ou Traité de la population, Avignon, 1756-58. Mais les trois premières parties, datées de 1756, paraissent en 1757. 33 L'ouvrage était présenté comme "traduit de l'anglois" et imprimé a Londres "chez Fletcher Gyles". Deux réimpressions du ce texte existent actuellement: celle éditée par H. Higgs en 1931 (réimprimée ensuite à New York en 1964) et l'autre, éditée à Paris en 1952 par l'INED. C'est à cette dernière édition que nous emprunterons nos citations dans les notes suivantes. Une nouvelle édition de l'Essai, sur un manuscrit trouvé à la Bibliothèque municipale de Rouen, a été présentée (Tokyo, 1979) par Takumi Tsuda. 34 Voir l'inventaire dans G. WEULERSSE,Les manuscrits économiquesde F. Quesnqy et du Marquis deMirabeau aux Archives Nationales, Paris, 1910. XiV

trer que le luxe est, proportion d'un petit»35.

gardée, l'abyme d'un grand État plutôt encore que

L'homme est <deplus vivace des animaux..., le plus courageux, le plus fort, le plus adroit, le plus abstinent, & celui de tous, qui fait le plus aisément pâture de tOUD>. e tous les animaux, l'homme est D donc le plus versatile. La distinction entre animaux sauvages et domestiques est, pour Mirabeau, une division "défectueuse". Il faut les partager entre solitaireset sociables,et l'homme «est assurément de ces derniers». Cette sociabilitéest instinctive, et n'est pas le fruit d'une réflexion rationnelle; ce qui distingue l'homme des autres animaux sociables, c'est la manière dont il gère son avidité. L'animal est avide du présent, l'homme est avide du passé, du présent et du futur. Cette projection dans toutes les directions rend l'homme peu sûr de luimême, d'où le meurtre originel (Caïn et Abel) et les lois sur le partage des biens. On trouve des traces de ces lois dans toutes les sociétés présentes et passées, même les plus informes. «Le partage des biens est la première loi de la société, & le tronc, pour ainsi dire, de toutes les autres 1000>. C'est l'institution de la propriétéqui engendre l'inégalité.
«C'est ainsi que le territoire entier de la société passe dans les mains d'un petit nombre, & que tout le reste vit dans une sorte de dépendance de ce petit nombre, soit à ses gages, soit comme entrepreneur du maniement des fonds & de leur produit>}36.

Les Incas paraissent à Mirabeau comme les seuls souverains ayant fourni un exemple visible de l~ manière dont une société peut s'étendre et prendre la forme d'un Etat: ils ont construit un empire favorable à l'humanité, en rassemblant de nombreuses familles errantes et sauvages, en donnant des lois utiles à chaque canton, et en apprenant à ces familles l'agriculture. En les rassemblant et en les organisant, ils «fttent un corps immense». Un corps a besoin d'aliments. Mais la terre donne bien peu à l'homme qui ne soit le fruit de son travail même. <<La population & l'agriculture sont donc intimement et nécessairement liées, & forment ensemble l'objet principal d'utilité première, d'où naissent tous les autres»

.

35

L:4mi des hommes, I, pp. III-IV.
des hommes, I, p. 3.

36 L~mi

xv

Puis, en fournissant le «tableau extérieur de la population», Mirabeau commence à se rapporter à l'analyse de Cantillon sur la hiérarchie des espaces37:
<<Leshameaux & les villages sont l'habitation des cultivateurs des champs, & de ceux d'entre les propriétaires qui sont obligés de les faire valoir eux-mêmes. Les bourgs sont d'une part des villages, dont le territoire est plus considérable; de l'autre, ils sont le séjour des petits propriétaires qui peuvent s'écarter de leur fonds, & qui en ont assez pour que la rente que leur en fait l'entrepreneur ou fermier, les fasse subsister dans le voisinage; comme ils sont aussi l'entrepôt du troc intérieur du canton, & de l'échange du superflu avec le nécessaire, qui est l'âme de la société. Les villes sont de gros bourgs, séjour de l'espèce des propriétaires qui sont encore plus dans l'indépendance que les premiers, qui se rassemblent pour le plaisir ou pour les affaires. Les villes sont aussi le séjour des Tribunaux de Justice, & de tous les entrepreneurs de détail, qui sont employés à fournir les nécessités & commodités aux habitans & étrangers que de semblables motifs plus passagers attirent à cette espèce de rendez-vous. Les Capitales enfin sont le séjour du Prince, des grands propriétaires qu'attirent la faveur & les emplois dans le gouvernement. Elles le sont des grands Tribunaux, des arts, de la magnificence, du superflu»38.

C'est de ce tableau cantillonien que naît le schéma en circuit sur lequel se fonde le modèle politique de l'Ami des hommes.La société est un tout organisé «par hiérarchies & par échelons». Chacune de ses parties contribue à la perfection du tout, mais les plus basses (les plus éloignées du centre, et donc les plus extérieures dans l'espace) sont destinées à porter le poids de l'ensemble: c'est donc principalement sur elles que devrait se porter l'attention d'un souverain. Sur le plan moral, la tendance au regroupement avec ses semblables met en relief la sociabilitéde l'homme, porteuse de vertus; l'avidité qui le conduit à la possession exclusive met à jour un autre de ses penchants, la cupidité,porteuse de vices. Si la sociabilité a inventé et ordonné <d'attachement à ses proches, à ses amis, au public, à la patrie, au gouvernement, & toutes les vertus de détail qui illustrent la vie privée, & rendent l'héroïsme aimable», la cupidité <<vomitau contraire l'envie, l'orgueil, la violence, la fraude, la cruauté & tous les vices qui déshonorent l'humanité»39. Inutile de songer à éliminer ce principe,
37 Sur Cantillon, comme "précurseur" des grandes prises de position en matière d'espace dans l'histoire de la pensée économique, voir l'important travail de P. DocKÈs, L'espace dans la pensée économique du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, 1969. Voir aussi A. E. MURPHY, Richard Cantillon, entrepreneur and economist, Oxford, 1986. Sur les différentes "lectures" de Cantillon au XVIIIe siècle, J.-C!. PERROT, "Les économistes, les philosophes et la population", dans Une histoire intellectuelle de l'économie politique, Paris, 1992, p. 162 sq. 38 L~i des hommes, I, p. 4. 39 L~i des hommes, l, p.s.

XV1

composante naturelle du comportement ver «une direction utile à la société».

humain. Mieux vaut lui trou-

«En effet, dès que le Souverain... sera persuadé que la sociabilité & la cupidité existent & se combattent comme deux élémens contraires dans tous les hommes; qu'il aura compris encore que les mœurs, usages & opinions décident en générall'inquiétude humaine vers celle de ces deux affections rivales qui se trouve en vogue dans la société; que marchant par gradation, il aura senti que c'est lui qui peut enchaîner celui de ces deux élémens qu'il voudra, & donner carrière à l'autre, certainement le résultat de cette spéculation aussi simple que sérieuse sera de ne se connoître qu'un devoir, qui est de marcher en tout & par-tout & jusques dans ses moindres actions vers la sociabilité, & de se détourner même, avec affectation, s'il est possible, de la cupidité. Celle-ci n'est jamais riche de ce qu'elle possède, elle est toujours pauvre de ce qu'elle désire. Dans les vues de la sociabilité au contraire, comme il n'est question que de se réunir, chacun apporte tranquillement son contingent à la masse; riche de ce qu'il y fournit, il n'est pauvre que de ce qui manque à son confrère; & comme malgré toute habitude de confraternité, nos besoins, situés en la personne d'autrui, sont toujours très-bornés, il ne faut pour nous satisfaire sur cet article que la vie & le vêtement. Il n'est qu'un moyen d'enrichir un peuple, c'est de le tourner vers la sociabilité»40.

Est-ce une simple question de principe que d'attribuer à la cupidité la cause de tous les maux sociaux? Non, répond Mirabeau: les faits le prouvent. «Si l'on en excepte quelques passions brutales... on verra que tout le reste vient de la cupidité, du désir de s'approprier les biens de goût ou d'opinion»: nous en sommes au rapport avec la richesse. Mais qu'est-ce que la richesse? déf111ition change selon qu'on la La considère du point de vue de la sociabilitéou de la cupidité.
«Le nécessaire, l'abondance & le superflu sont en fait de biens ce que sont, en style de grammaire, le positif, le comparatif, & le superlatif. Le premier est la base des deux autres, qui sans lui portent en l'air. Examinez les calculs de la cupidité, ils prennent l'échelle à rebours. Ces trois ordres de biens sont de telle nature qu'on ne les voit que du bas en haut. C'est dans les entraves de la nécessité, que le nécessaire est un objet d'ambition. Le nécessaire desire l'abondance, & l'abondance le superflu; mais ce dernier, d'autant moins satisfait qu'il devroit le plus l'être, voit & desire au-delà de ce qu'il possède, sans avoir jamais senti ni l'abondance ni le nécessaire. Quel est le riche, interrogé sur ce qu'il lui faut, qui répondra: le pain, le vin à suffisance, un habit de laine l'hiver, & de toile l'été. S'il s'en trouve un qui réponde de la sorte, examinez ses actions, & ne l'en croyez sur sa parole que quand vous aurez vu de près que tout ce qu'il possède au-delà, est aux siens, à ses amis, à la Société plutôt qu'à lui; que loin de songer à accroître son bien, il est prêt à le sacrifier au besoin d'autrui. Ce riche-là, s'il en est, jouit véritablement de ce qu'il possède, puisqu'il connoît le nécessaire, l'abondance & le superflu; mas l'exemple est trop rare pour faire règle.

40 L~i

des hommes, I, p. 6.

XVll

Sortons de la thèse particulière, & p,ortons nos spéculations sur le corps entier de la Société, sur ce qu'on appelle l'Etat. Les trois ordres de biens établis cedessus, sont & seront, de l'aveu de tout homme sensé, l'agriculture, le commerce, les trésors. L'on y trouve les mêmes qualités de proportion & de progression que j'ai notées dans leur emblême, le nécessaire, l'abondance & le superflu»41.

Nous sommes au cœur du discours de Mirabeau: la cupidité est à l'origine du renversement des valeurs qui défmissent la richesse. Le superflu fmit par prévaloir, à cause de la cupidité effrénée, sur l'abondance et le nécessaire: insi, dans l'esprit des hommes, le signe de la ria chesse, sa représentation monétaire, finit par prendre le dessus sur la chosesignifiée.La richesse qui vient de la banque et de la finance conduit à négliger celle qui vient du commerce de l'agriculture.Ce renversement et des valeurs produit des dégâts sur le physique et sur le moral de la société. La nature des biens qui représentent cette forme de richesse «échappe au régime des lobo>.Elle met le Prince, les lois, l'administration et tous les moyens humains dans l'impossibilité d'«empêcher le monopole & la vénalité de !a loi même & de la conscience»; elle ébranle les fondements de l'Etat «en sauvant les grands coupables», détruit <dadépendance où le riche est du travail du peuple, seul palliatif du mal véritable de l'inégalité des fortunes», rend «fautif & ruineux le tarif de la subvention réciproque entre le gouvernemen! & les sujets, qui fait la principale artère de la circulation dans un Etat», brise enfm «tous les liens de la sociabilité entre les citoyens, & établit la dureté, l'intérêt & la bassesse». Il faut donc absolument définir la vraie richesse. errière le discours D de Mirabeau, Cantillon est toujours présent42:
«La nourriture, les commodités & les douceurs de la vie sont la richesse. La terre la produit, & le travail de l'homme lui donne la forme. Le fonds & la forme sont la terre et l'homme... Par-tout la forme est nécessaire au fonds, ici plus qu'ailleurs. Tant vaut l'homme, tant vaut la terre, dit un proverbe bien sensé. Si l'homme est nul, la terre l'est aussi. Avec des hommes on double la terre qu'on possède, on en défriche, on en acquiert... La multiplication des hommes s'appel41 L~i des hommes, I, pp. 7-8. 42 R. CANTILLON,Essai..., pp. 1-2: <<Laterre est la source ou la matière d'où l'on tire la richesse; le travail de l'homme est la forme qui la produit: et la richesse en ellemême, n'est autre chose que la nourriture, les commodités et les agréments de la vie. La terre produit de l'herbe, des racines, des grains, du lin, du coton, du chanvre, des arbrisseaux et bois de plusieurs espèces, avec des fruits, des écorces et feuillages de diverses sortes, comme celles des mûriers pour les vers à soie; elle produit des mines et minéraux. Le travail de l'homme donne la forme de richesse à tout cela. Les rivières et les mers fournissent des poissons, pour la nourriture de l'homme, et plusieurs autres choses pour l'agrément. Mais ces mers et ces rivières appartiennent aux terres adjacentes, ou sont communes; et le travail de l'homme en tire le poisson, et autres
avan tages».

XV111

le Population. L'augmentation du produit de la terre s'appelle Agriculture. Ces deux principes de richesses sont intimement liés l'un à l'autre... On peut résumer de [ce chapitre]-ci que la base des loix positives est le partage des biens & avantages de la société, & le maintien des droits de chaque individu à cet égard; & que la base des loix spéculatives, est la direction des inquiétudes & de l'avidité humaine vers la sociabilité & la vérité, & le soin continuel de les détourner de la cupidité & de l'illusion»43.

Ce qui détruit la société, c'est une fausse idée de la richesse, d'où la crise qui frappe les sociétés qui ont connu l'opulence; c'est toujours sur cette fausse idée que naît - pour Mirabeau - l'idée absurde d'une
noblesse commerçante.

4. - Le principal devoir d'un souverain serait celui de ramener son peuple à la véritable notion de richesse, et de ne pas contribuer à la légitimation morale d'une idée fausse et perverse: en somme, il devrait stimuler la sociabilitéet lutter contre la cupidité.La populatio~ est le premier bien de la société. La corruption des mœurs, dans un Etat, se reflète dans le dépeuplement de son territoire. Mais par quels moyens "politiques" peut-on combattre le dépeuplement? Mirabeau sourit devant toutes les tentatives de remédier à ce phénomène en attaquant les effets sans se soucier des causes. Ces causes ne résident pas dans le célibat des moines, dans les guerres, dans le recrutement d'importantes armées, dans la navigation ou dans les migrations transocéaniques. Les véritables causes sont au nombre de deux: la décadence l'agricultured'une part, le luxe et l'excès de consommation de d'un petit nombre ?e personnes d'autre part. La disproportion dans le peuplement des Etats s'explique par les moyens différents avec lesquels on utilise les terres.
«En proportion de ce qu'on y cultive les terres, & qu'on les emploie à produire ce qui est de la nourriture essentielle de l'homme, l'espèce augmente en nombre. En proportion de ce qu'on les laisse en friche, ou qu'on les emploie en inutilités, ou productions d~ consommation précaire, l'espèce diminue invinciblement malgré tous les Edits & Loix d'encouragement ou de rigueur en faveur des mariages»44.

Le luxe détruit la société. C'est de la richessedéplacée,c'est-à-dire un usage de la richesse qui entraîne la destruction de la population. C'est aussi un facteur d'homologation sociale sur une fausse idéede la riches-

43 L~mi 44 L~i

des hommes, I, p. 10. des hommes, I, p. 13.

X1X

se. La justification "progressiste" du luxe, introduite par Melon45, est donc rejetée sous tous ses aspects. La population donne la mesure de la richesse, la subsistance donne la mesure de la population: <deshommes multiplient, comme les rats dans une grange, s'ils ont les moyens pour subsister»46. Mais «si vous mettez un cheval de plus dans l'Etat, toutes autres choses demeurant égales, vous êtes certain d'y tuer quatre hommes au moins»47. En retirant la subsistance aux hommes, le luxe ftnit donc par détruire la population. Le célibat ecclésias~que, auquel les auteurs protestants attribuent le dépeuplement des Etats catholiques du Sud, ne semble pas une cause crédible pour Mirabeau. Si la subsistance donne la mesure de la population, l'agriculture seule activité capable de multiplier la subsistance - est le premier des arts. Les hommes qui s'y consacrent forment une base étendue sur laquelle repose solidement la pyramide du gouvernement monarchique, et doivent donc faire particulièrement l'objet de la protection et de l'encouragementde ce gouvernement. Plus la terre produit de subsistance pour les hommes, plus ceux-ci seront nombreux; plus les hommes sont nombreux, plus la terre produit. C'est le populationnismede Mirabeau. L'agriculture est «de tous les arts le plus admirable, le plus nécessaire dans l'état primitif de la société»; elle constitue aussi, «dans la forme la plus compliquée que cette même société puisse recevoir..., le genre de travail qui rend le plus à l'industrie humaine avec usure ce qu'il en reçoit»48.Les gains qu'elle permet sont même plus sûrs et plus
45

J.-F. MELON, Essai politique...

(ed. 1736), p. 106: <<Leluxe est une somptuosité

extraordinaire que donnent les richesses et la sécurité d'un gouvernement; c'est une suite nécessaire de toute société bien policée. Celui qui se trouve dans l'abondance, veut en jouir: il a là-dessus des recherches que le moins riche n'est pas en état de payer, et cette recherche est toujours relative au tems et aux personnes. Ce qui étoit luxe pour nos pères est à présent commun; et ce qui l'est pour nous, ne le sera pas pour nos neveux». MIRABEAU,L~mi des hommes, l, p. 13: <<Lesconsommations en superfluités sont un crime contre la société qui tient au meurtre & à l'homicide; d'autant que ce qui est luxe en naissant, devient usage & décence dans la suite». Sur le luxe, voir La polemica sullusso nel Settecentofrancese (a cura di C. Borghero), Torino, 1974, intéressant recueil de textes, mal servi par l'idée d'un Mirabeau "physiocrate" (pp. IX, XXIX, 79, 80) à l'époque des premières parties de l'Ami des hommes. 46 L~i des hommes, l, p. 16. Voir Cantillon: <<Leshommes se multiplient comme des souris dans une grange, s'ils ont les moyens de subsister sans limitations» (CANTILLON, Essai. . ., p. 47); pour ce dernier, néanmoins, <<la multiplication des hommes peut être portée au plus loin dans les pays où les habitants se contentent de vivre le plus pauvrement et de dépenser le moins de produit de la terre; mais dans les pays où tous les paysans et laboureurs sont dans l'habitude de manger souvent de la viande, et de boire du vin, ou de la bière, etc., on ne saurait entretenir tant d'habitants» (Ibidem, p.46). 47L~i des hommes, I, pp. 17-18. 48L~mi des hommes, I, p. 32. xx

élevés que ceux fournis par le commerce maritime ou la recherche de l'or. Mais l'agriculture est aussi «de tous les a~ts le plus sociable». La France regroupe, plus que tout autre Etat, les avantages qu'offrent - en termes de variété de cultures possibles - sa latitude étendue, la configuration de son territoire et la longueur de ses côtes. Son agriculture est l'une des meilleures du monde, sa population est travailleuse et frugale. Pourtant, la France est en crise: la crise est une conséquence de sa prospérité, de cette cupiditéqui l'a livrée au luxe. Le luxe dérive de la concentration de la richesse: or cette concentration de la richesse empêche la vivification.Plus le territoire d'un canton est divisé et la réeartition des terres y impose la «différence du tien au miem>, plus l'Etat en ressort vivifié. La concentration de la richesse entre les mains d;un petit nombre ravage l'agriculture et détruit la population d'un Etat. Le seigneur qui peuple ses terres, en s'entourant de vassaux, est le modèle de Mirabeau. Le grand propriétaire abs entéis te, qui délègue ses terres à de gros fermiers et vit en
ville ou à la Cour, aveuglé par les activités de la finance

-

par les af-

faires qu'offre l'industrie du fisc à sa cupidité- est le principal objectif de sa critique, car il porte ses ressources au centreet pèse sur la périphérie du pays. La croissance de la prospérité, accompagnée d'une augmentation des besoins du fisc et de la capacité de ce dernier à étendre ses ramifications et ses activités à l'ensemble du territoire de la France, a attiré, sur les fortunes que produit l'industrie dufisc, une attention qui a entraîné le discrédit des terres et l'exode des populations rurales. L'habitant du village espère aller habiter au bourg, celui qui réside dans un bourg ne pense qu'à aller s'établir en ville, l'homme de la ville ne pense qu'à aller vivre dans la capitale. Les ravages de l'agriculture, conséquence de cette poussée de la périphérie vers le centre, transforment la structure pyramidale de la société monarchique en une, structure instable, en forme de cône renversé. Quelle sera la vie d'un Etat dont la capitale est une t~te gigantesque juchée sur un corps nain? La capitale est nécessaire à l'Etat autant que la tête l'est au corps, mais si la tête grossit trop et que tout le sang y afflue, le corps - affirme Mirabeau - devient apoplectique, et tout périt. En France, les circuits de la richesse sont devenus asymétriques: le centre vide constamment la périphérie de ses ressources. Dans la capitale fmissent les "appointements & profits" et les revenus privés des grands officiers de la couronne, ceux des officiers des tribunaux supérieurs et des innombrables titulaires de "charges" vénales. Les proportions entre centre et périphérie perdent, à cause de cette importante concentration de richesses, leur équilibre. Les circuits f111ancierset économiques perdent leur symétrie. Les provinces sont abandonnées à une sorte de "dépendance directe" du centre. La vivificationde la périphérie de la part du centre n'a pas lieu. Mirabeau xX!

remarque comment, dans ce processus généralisé de concentration de pouvoirs et de ressources, même les manufactures - que Colbert, ditil, aurait voulu étendre au pays tout entier - finissent par se concentrer autour de la capitale, privant ainsi l'industrie de la possibilité d'employer les populations dans les provinces. Il ne reste en province que des propriétaires-cultivateurs et des fermiers qui résistent à l'appel des villes et de la capitale, et supportent tout le poids de l'augmentation du coût de la capitale et de la Cour. Les grands nobles vivent à la Cour et consomment loin de leurs terres les ressources qu'ils ôtent aux provinces. La noblesse pauvre des provinces partage avec le reste des populations rurales les effets des ravages de l'agriculture, qui sont la conséquence de ces mécanismes. C'est donc sur les deux tableaux que devrait jouer la politique d'un souverain français désirant apparaître comme un "Roi pasteur": restaurer l'idée d'une richesse authentique; favoriser, dans le rapport entre centre et périphérie du pays, ce reversement de population et de ressources qui fmirait par guérir, en mê~e temps, aussi bien la tête monstrueuse que le corps exsangue de l'Etat, en leur redonnant des proportions équilibrées. Même Henri IV avait invité les nobles à retourner à leurs demeures, à y faire <~aloir leurs terres», où ils seraient <d'avantage, la force & le lustre de rEtat», plutôt que <da véritable sangsue». <<LaNoblesse sert mieux l'Etat chez elle qu'à la Cour & à la ville», et il faut «par tous les moyens doux & agréables, faire refluer dans les campagnes les habitans de la Capitale & des Villes». La, périphérie, vulnérable, souffre des abus des préposés de la Cour. L'Etat, dans les provinces, est représenté par des <<vampires errants», des «archers de corvées». Dans les pays d'élections privés d'assemblées d'états -la population vit sous un régime arbitraire d'oppression et de déprédation. C'est la présence locale des seigneurs, selon Mirabeau, qui peut assurer la protection des populations rurales. Mais les seigneurs doivent pouvoir exercer pleinement les fonctions qui leur reviennent. Devant les préposésde la Cour, le pouvoir du seigneur foncier est donc surtout une garantie pour les paysans. Mais les grands seigneurs, en France, ont été corrompus, eux-aussi, par la fausse idée de la richesse49.
49 Lj4mi des hommes, I, p. 87: <<Autrefç>isles grands Seigneurs entretenoient un beaucoup plus grand nombre d'hommes. A la vérité le bas domestique consommoit infmiment moins qu'aujourd'hui, qu'on les habille comme des Comédiens, qu'on les nourrit, qu'on les couche comme des maîtres; mais les grandes maisons étoient pleines de commensaux d'un tout autre ordre, qui leur faisoient plus d'honneur & plus d'avantage, qui leur coûtoient moins que des mercenaires, & qui les obligeoient à une décence extérieure des mœurs, utile au maintien de la case comme à la société, & honorables en gros à la Nation comme en détail à leur Maison. Les Dames avoient auprès d'elles des Demoiselles, les Seigneurs des Gentilhommes souvent d'aussi bonXX11

L'agriculture est la base des activités économiques, car c'est seulement autour d'elle -la plus productive et la plus sociabledes activités humaines, la plus adaptée au territoire et à l'industrie des Français que peut se reconstruire cette large base de la pyramide sociale, qui constitue le meilleur fondement hiérarchique d'une monarchie. Sur ses terres, le seigneur - devant la Cour et la ville - est le protecteur naturel de la population rurale: en y exerçant l'autorité qui lui revient, loin du luxe et de l'oisiveté, il cultive les principes qui justifient son essence et son rôle social. Le commerce n'est pas fait pour le noble, parce qu'il corrompt sa nature militaire et son rôle social authentique. Et c'est justement par la nature militaire dont la noblesse entoure la monarchie que se justifie - pour Mirabeau, comme pour Montesquieu et pour le chevalier d'Arcq -l'existence de cette "considération héréditaire" qui distingue, dans une société monarchique, l'ordre de la noblesse. Garder cet ordre, dans sa nature et dans sa qualité particulières, est donc essentiel pour la société et pour la monarchie ellemême. 5. - En 1757 - signalée dans la troisième partie de l'Ami des hommes - Mirabeau publie une nouvelle édition du Mémoire50 les états prosur vinciaux. Le texte est remanié, considérablement déve19Ppé, et le titre en est modifié: l'ordre original des parties - Utilité desEtats Provinciaux
relativement à l'autorité royale, relativement aux finances, &
bonheur des peuples - est remplacé relCl;tivement au par la séquence Utilité des Etats Provinciaux relativement au bonheur despeuples & relativement à l'autorité royale. Les

finances font l'objet des deux premières ,parties et une troisième, ajoutée, s'occupe de la Façon d'établir des Etats provinciaux dans tout le Royaume. La continuité entre les thèmes de l'Ami des hommes et le Méne Maison qu'eux, & les uns & les autres des Pages, des Écuyers, &c. C'étoit un débouché pour la pauvre Noblesse qui n'en a point aujourd'hui, qui tombe dans les plus viles dérogeances, faute d'emploi, ou pour mieux dire, qui n'existe presque plus, en comparaison du nombre qu'il y en avoit ~utrefois». 50 Intitulé, cette fois, Mémoire sur les Etats Provinciaux, s. 1., 1757, 138 pages, devant les 44 de l'édition originale. Le numéro de septembre du Journal de Trévoux, en appendice au compte rendu de la troisième partie de l'Ami des Hommes, le mentionne. Le même Journal avait rendu compte des deux premières parties de l'Ami des Hommes dans les numéros de juillet et août. L'édition 1757 du Mémoire porte une lettre adressée à "M. de S. C.", réimprimée ensuite à la tête de l'édition 1758 du Mémoire (dans la IVe partie de l'Ami des hommes), qui a fait croire à quelques commentateurs qu'il s'agirait d'une lettre adressée à l'origine à Quesnay, et réutilisée - sur conseil de ce dernier - pour Bigot de Sainte-Croix. Les dates ne justifient pas cette conclusion: à l'époque où cette lettre a été imprimée, en 1757, Mirabeau n'avait pas encore connu Quesnay. ev oir l'excellent travail de A. ALIMENTO, "Tra fronda e fisiocrazia: il pensiero di Mirabeau sulla municipalità", dans Annali della Fondai/one Luigi Einaudi, XXII, 1988, pp. 97-141). Quesnay mentionne l'édition 1757 du Mémoire à l'article Impôts, destiné à
l'EnfYcloPédie.

XX111

moire est clairement affichée, et la proposition politique devient encore plus claire. Il s'agit désormais d'exiger avec force que les assemblées des états provinciaux soient étendues à l'ensem~le de}a France. C'est sur la base de ce modèle qu'il faut remodeler l'Etat. A la tyrannie absolutiste, porteuse d' égalité51,il faut opposer la revendication de la liberté.
<<Leshommes ont un amour naturel pour la liberté. .. Les peuples sont persuadés qu'ils en jouissent dès qu'ils sont admis à l'administration de leur province, qu'ils n'ont point d'autres impositions à payer que celle qu'il leur a paru nécessaire à eux-mêmes d'établir; qu'ils ne sont point exposés aux inconvéniens d'une taxe arbitraire, & qu'ils se voient à l'abri des recherches d'un préposé avide & intéressé»52.

L'organisation des populations autour des «notables de chaque province» garantit une harmonie sociale qui éloigne du pays les dangers de l'anarchie et du despotisme. Le modèle d'états que propose Mirabeau est celui de~ états provinciaux du Languedoc. Il s'agit d'assemblées où le Tiers-Etat aurait un nombre de représentants égal à la
51 Mémoire sur les États..., pp. 39-43: <<Latyrannie égale tout, en tout opprimant; état forcé, qui passe en un clin d'œil & fait place à l'anarchie. L'Autorité légitime au contraire organise ses ressorts de façon que, semblable à l'action de l'électricité, l'impulsion du pouvoir souverain se communique avec force & rapidité du premier degré au dernier, toujours passant par toutes les classes... Quelques Princes ont" dit-on, pensé que tous leurs sujets étoient égaux devant eux; j'ai peine à croire qu'un Etat policé ait jamais été gouverné par un Souverain assez aveugle & pusillanime pour cela: il est vrai que tous les ordres de sujets doivent un respect & une obéissance égale au Souverain comme tel & revêtu d'un pouvoir sacré selon les lois divines & humaines; mais le père de famille, le maître, le seigneur ont aussi des droits fondés dans la nature & le droit divin: l'Autorité souveraine est faite pour maintenir tous ces droits; si le Prince traite le père comme le ftis, le maître comme le valet, le seigneur comme le vassal, ainsi du reste, je ne dis pas dans les détails relatifs à la justice où tout le monde a le même droit, mais comme homme, si tout est égal en prérogative, en autorité auprès de lui, il sera le moteur de l'anarchie, loin d'être le soutien du 90n ordre. Les Princes sçavent donc que les distinctions sont nécessaires dans leur Etat; ils aiment naturellement & considèrent celle de la naissance, parce que presque tous héréditaires & fiers de leur sang, les avantages d'autrui en ce genre relèvent encore la prééminence des leurs. Il en est tout autrement dans les Républiques où la noblesse est ou détruite ou forcée à se maintenir par des précautions tyranniques. La noblesse a donc intérêt au maintien de l'autorité, indépendamment du penchant qui nous porte vers les objets dont nous tirons notre lustre & notre subsistance. Les rapports d'intérêt & d'inclination établis de la noblesse au Prince, sont à-peu-près les mêmes du peuple à la noblesse. De même que la mémoire des services & de la fidélité des pères porte les enfants à tâcher à les imiter, celle de leur lustre & de leur prééminence concilie le respect & l'affection du peuple à leur postérité; & l'on vit de tout temps & chez toutes les nations, l'autorité confiée à des gens de peu être bien plus sujette à exciter la contradiction & les murmures, que celle dont le représentant a les avantages d'un nom auquel l'habitude a attaché des idées de respect & de déférence».
52 Mémoire sur les états..., p. 23.

XXiV

somme des représentants du cle~gé et de la noblesse: on voterait par tête et non par ordre. Le Tiers-Etat pourrait donc s'estimer satisfait. La monarchie - une royautéet trois ordresconsultants- en sortirait renforcée. Et il n'est pas vrai, ~elon Mirabeau, que les pays d'états rapportent moins aux caisses de l'Etat que les pays d'élections:«cette opinion est fausse de toute fausseté». Au contraire, disposant des états, la monarchie pourrait se débarrasser des fermiers généraux et des fermiers particuliers et, de là, réformer l'ensemble d;un système fiscal trop lourd pour la population, improductif pour l'Etat, et seulement utile à cette industrie dufisc dont bénéficie exclusivement la finance parasite. Une réorganisation du système fiscal autour du rôle des états provinciaux permettrait de laisser plus longtemps les ressources à la disposition des provinces. La symétrie des flux de richesse entre centre et périphérie pourrait être rétablie, tout le pays en serait vivifié, le comme~ce en province et entre les provinces en retirerait un grand profit. Etat, fisc, économie. Mirabeau a tracé les lignes d'un modèle social où la richesse est le reflet d'une structure sociale précise. La noblesse l'attend comme effet d'un rôle social et politique qui lui échappe, dérivant plus de son pouvoir sur les hommes que d'une intervention sur la production. Mirabeau se sert de Cantillon pour actualiser un projet politique visant à restaurer la structure du pouvoir seigneurial en décadence. C'est sur ces thèmes que la noblesse française avait mené, au XVIIe siècle, les révoltes du monde rural contre le fisc53.Mais dans les campagnes la situation a changé, et la noblesse n'a plus désormais de proj et crédible d'opposition "populaire". Au milieu du XVIIIe siècle, le paysan ne considère plus le fisc royal comme la cible privilégiée de sa révolte. Depuis maintenant quelques dizaines d'années, la reprise économique internationale et le retour à la hausse des rentes seigneuriales, qu'elles soient nobles ou bourgeoises, lui font découvrir de nouveaux horizons. 6. - Bourgeois anobli d'origine paysanne, médecin à la Cour de Versailles, possédant un goût prononcé pour la philosophie et les mathématiques, auteur de traités de médecine et d'économieanimale, Fran-

53 Sur les révoltes paysannes dans la France du XVIIe siècle voir E. LE ROY LADURIE, "Révoltes paysannes et histoire sociale", dans F. BRAUDEL-E. LABROUSSE, Histoire économique..., 1,2, pp. 819-865. Du même auteur, voir aussi: "Révoltes et contestations rurales en France de 1675 à 1788", dans Annales, 1974, pp. 6-22; "Pour un modèle de l'économie rurale française au XVIIIe siècle", dans Mélanges de l'Écolefrançaise de Rome, 1973, pp. 7-29; "De la crise ultime à la vraie croissance, 1600-1789", dans G. DUBy-A. WALLON (sous la dir.), Histoire de la France rurale,Paris 1975, II, pp. 355-599.

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çois Quesnay54 collaborait alors à l'Enryclopédi~de Diderot et d'Alembert. Des six55articles qu'il avait rédigés - Evidence, Fermiers, Grains, Hommes, Impôts, Intérêt de l'ar;gent- seuls les trois premiers, sous le pseudonyme de "M. Quesnay, le flls", avaient été effectivement publiés - l'attentat de Damiens contre Louis XV, début 1757, et les événements qui l'avaient s~vi ayant provogué l'interruption de la publication du dictionnaire. A part l'article Evidence, de nature essentiellement philosophique, les autres formaient un tout homogène au contenu politique et économique. C'est à ces écrits, négligés par ses anciens éditeurs - en particulier à Fermiers, Grains, et à Hommes, ce dernier publié au début de notre siècle56- qu'il faut se rapporter pour faire le point sur les idées politiques et économiques du docteur,au moment de sa rencontre en 1757 avec le marquis de Mirabeau. L'idée que Quesnay nous présente de la richesse est clairement liée à une analyse précise des mécanismes de production, et part d'une conception différente de la société: son bagage culturel se compose de Cantillon, mais aussi de Vauban, Boisguilbert, Domat, et l'idéologie de la noblesse n'y joue aucun rôle. Dans son analyse sont présents les processus qui sont en train de transformer - sur le plan des techniques et des rapports de propriété - les économies agricoles et les équilibres sociaux des pays de l'Europe occidentale. L'instrument privilégié de ces processus réside dans l'agriculture commerciale, qui agit à travers les structures de la grande propriété conduite par des fermiers. C'est une eXploitation à grande culture,techniquement avancée, qui dispose de grosses avances,pratique la culture céréalière et l'élevage, calcule les coûts et les prix en fonction du marché, auquel elle destine la plupart de ses produits. C'est une eXploitation qui marche sur de gros capitaux et distribue des salaires 57. Au-delà de ses effets particuliers sur les mécanismes de formation de la richesse nationale, son expansion dans le pays serait la condition d'une profonde transformation des équilibres sociaux. On dit parfois que Quesnay pense au modèle anglais et qu'il oppose ce modèle à la
54 Né

à Méré, village de l'Île-de-France, à une vingtaine de kilomètres de Versailles

56 Découvert en 1889 par Stephan Bauer au Département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, le manuscrit de l'article Hommes a été publié en 1908. Voir FQPh, pp. 332 et 511. 57 Grains, dans FQPh, p. 482 sq.
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en 1694, mort à Versailles en 1774. Pour la biographie de Quesnay,). HECHT, "La vie de François Quesnay", dans François Quesnay et la Pf?ysiocratie, pp. 211-294, et le travail classique di G. SCHELLE, Le Docteur Quesnay, chirtl''l,ien, médecin de Madame de Pompadour et de Louis XV; pf?ysiocrate, Paris, 1907. François Quesnay et la Pf?ysiocratie (paris, 1958) est un important recueil, publié par l'INED, qui contient les écrits de Quesnay et des études de nombreux auteurs sur lui: nous le citerons ensuite abrégé comme FQPh. 55 D'un septième, Fonctions de l'âme, il reste un schéma, daté 1760 et intitulé Aspect de la p{Jchologie. Voir FQPh, pp. 683-685.

réalité "féodale" de l'économie agricole française. Mais pour Quesnay le modèle anglais comporte des dangers sur le plan politique. Le système électoral qui est à la base de sa constitution représente, un côté "républicain" qui est inassimilable, pour lui, à la nature d'un Etat agricole. En fait, s'en tenant aux conditions qui défmissent la nature d'un rqyaume agricole,il médite sur deux modèles qu'il trouve dans la réalité française: d'un côté une économie paysanne de subsistance, très répandue, liée à la dimension parcellaire de l'exploitation familiale, où le recours à la main-d'œuvre non-familiale n'est pas significatif, d'autre part une agriculture propriétaire, où les terres présentent plus facilement les conditions économiques et juridiques d'une gestion sous forme de fermage ou de métayage.Du point de vue de la capacité productive, le métayage58 lui apparaît cependant comme la manifestation d'une agriculture propriétaire pauvre qui reproduit dans son sein les éléments de l'économie paysanne. La richesse d'un pays agricole est liée pour lui à l'expansion progressive de la grande eulture en fermage59. L'économie paysanne est une économie pauvre: le surplus de main-d'œuvre familiale qu'elle cache ne peut trouver en elle-même les moyens qui valorisent son rôle productif. En soi, sans ressources qui valorisent son travail, la population, pour Quesnay, n'est pas une richesse. C'est la grande culture qui crée les emplois, distribue les salaires, et modernise les rapports sociaux. Or, la grande culture en France a deux ennemis importants, pour Quesnay: d'un
58 Le métayage,déploré à l'époque par tous les agronomes, était le mode de tenure le plus fréquent en France. Son principe était simple, même s'il connaissait de nombreuses variations: <debailleur apporte son capital foncier, du bétail et des semences; le preneur, sa force de travail, un peu de cheptel et de matériel; les charges, les risques, les profits sont rigoureusement partagés par moitié, qu'il s'agisse du croît du bétail, des arbres, des gerbes, du foin, parfois même des fruits de verger. Sur ce schéma fondamental, mais un peu théorique, les réalités régionales et les affrontements sociaux ont brodé cent variations; peu sont favorables au métayer» (p. GauBERT, dans F. BRAUDEL-E. LABROUSSE,Histoire économique..., II, pp. 142-143). Le métayage était inconnu «dans les grandes campagnes qui vont de la Normandie à la Lorraine, de la Flandre aux franges bourguignonnes et à la Loire» (Ibidem). 59 Le fermage «dérivait presque toujours d'un contrat écrit soigneusement rédigé; il dominait dans les grands domaines ecclésiastiques. .. il dominait aussi dans le Bassin parisien... Les grands propriétaires, quels qu'ils soient, l'utilisent couramment... Le fermage fut une des grandes voies de la conquête capitaliste des campagnes. Grâce à lui, se dégagent les traits saillants d'une caste rurale puissamment originale, le vrais coqs de village... Régnant sur une ou plusieurs centaines d'arpents, maîtres d'un train de culture, d'un cheptel et d'un matériel considérable, des réserves plein leurs greniers, leurs granges et leurs chaix, disposant de milliers de journées de travail à offrir aux «gagne-deniers», investis souvent de la recette des cens, des champarts, des banalités, voire de la dîme, créancieu de tout le petit peuple, ils sont vraiment les maîtres du village, autant et parfois plus que le seigneur, quand il est absent... Dans toute la région parisienne, ils rachèteront, la Révolution venue, les biens de leurs anciens maîtres. Certains de leurs descendants y sont encore.. .» (p. GauBERT, dans F. BRAUDELE. LABROUSSE, istoire économique..., II, pp. 144-145). H
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côté l'attitude seigneuriale, liée à une mentalité et des habitudes féodales, plus soucieuse de son pouvoir sur les hommes et de ses privilèges fiscaux que d'un rapport avec la production, de l'autre la politique économique philo-industrielle, héritage du mercantilisme colbertiste. Le premier constitue un facteur traditionnelde résistance à la modernisation des structures productives, le deuxième est en revanche un facteur nouveaud'intervention active, mais dés équilibrante, datant seulement de trois quarts de siècle, sur les mécanismes de production de la richesse. Quesnay se basait sur l'expérience de l'Île-de-France, dont il connaissait bien l'exploitation à grande culture6° avec son potentiel économique et ses difficultés. Ses potentialités résidaient dans la disponibilité de grandes avances,et les limites à son développement dans la difficulté de rencontrer, sur le marché, les conditions d'un bonprix de ses produits qui honore ses investissements. Contrairement à l'Angleterre, où l'agriculture s'intégrait à un élevage dont les produits étaient essentiels pour l'industrie, cette exploitation, moderne dans sa structure productive, payait la faiblesse "politique" d'un produit comme le blé, sur lequel pesait le rôle délicat de bien de première nécessité, objet de police plutôt que de commerce61. pour Quesnay, ce qui menaOr, çait davantage ce type d'exploitation depuis quelque temps, ce n'était pas tellement les raisons de l'économie morale des foules, c'était plutôt les pressions que la politique du commerce exerçait dans la ligne de l'héritage colbertiste.

60 Ce qui distinguait la "grande" de la "petite culture", pour Quesnay, était la présence, dans la première, d'un module technique organisé autour d'un train aratoire composé d'une charrueà quatre chevaux, pour une unité agraire de 120 arpents cultivée à céréales en assolement triennal. L'exploitation à "grande culture" est constituée par un multiple de ce module: dans l'article Ferme de l'EnrycloPédie,dont l'auteur, Leroy, "lieutenant des chasses" du parc de Versailles, est un ami de Quesnay, l'exemple donné est celui d'une ferme de 500 arpents, avec un parc animal de quatorze chevaux, vingt vaches et six-cents moutons. Les coûts nécessaires - 16.000 livres pour l'implantation, et 11.000 pour les frais annuels d'exercice, en grande partie des salaires ne mettaient pas à la portée du paysan l'accès à l'agriculture commerciale. L'utilisation du cheval, à la place du bœuf, comme animal aratoire, impliquait pourtant de grandes économies sur les salaires. Mais il impliquait aussi des coûts d'implantation beaucoup plus élevés. Ce n'était pas un choix purement technique. Il fallait disposer de ces grandes avances qui étaient à la portée des riches fermiers. La petite culture des métayers et des paysans pauvres était, pour Quesnay, l'effet de la misère: <des causes qui obligent de cultiver avec des bœufs, ne permettent pas de cultiver avec des chevaux» (Fermiers,dans FQPh, p. 428). 61 Sur les problèmes que posait en France une libéralisation "illimitée" d~ l'exportation des blés, je me permets de renvoyer à ce que j'ai écrit à propos des Elémens du commercede F. Véron de Forbonnais, dans G. LONGHITANO, Il progettopolitico di François Quesnay. Materiali e note per una riconsideraiione dell'agrarismo jisiocratico, Catania, 1988,

p. 47 sq.
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