Tunis au XVIè siècle

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296186248
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TuNIS AU XVIIe SIÈCLE

Collection « Histoire et perspectives méditerranéennes» dirigée par Ahmet INSEL, Gilbert MEYNIER et Benjamin STORA Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Ouvrages parus dans la collection:

- O. Cengis Akar, L'Occidentalisation de la Turquie, essai critique, préface de A. Caillé. - Rabah Belamri, Proverbes et dictons algériens. - Juliette Bessis, Les Fondateurs, index biographique des cadres syndicalistes de la Tunisie coloniale (1929-1956). - Juliette Bessis, La Libye contemporaine. - Caroline Brae de la Perrière, Derrière les héros... les employés de maison en service chez les Européens à Alger pendant la guerre d'Algérie (1954-1962). - Camus et la politique, actes du colloque international de Nanterre (juin 1985), sous la dir. de J. Guérin. Christophe Chiclet, Les communistes grecs dans la guerre. - Catherine Delcroix, Espoirs et réalités de la femme arabe (Égypte-Algérie). - Geneviève Dermenjian, La crise anti-juive oranaise (1895-1905) : L'antisémitisme dans l'Algérie coloniale. - Fathi Al-Dib, Abdel Nasser et la révolution algérienne. - Jean-Luc Einaudi, Pour l'exemple: l'affaire Iveton, Enquête, préface de P. Vidal-Naquet. - Familles et biens en Grèce et à Chypre, sous la direction de Colette Piault. en - MoniqueGadant,Islamet nationalisme Algéried'après « el Moudjahid », organe central du FLNde 1956 à 1962, préface de B. Stora. - Seyfettin Gürsel, L'Empire ottoman face au capitalisme. - Kamel Kaourche, Les transports urbains dans l'agglomération d'Alger. - Marie-Thérèse Khaïr-Badawi, Le désir amputé, vécu sexuel de femmes libanaises. - Ahmed Khaneboubi, Les premiers sultans mérinides: histoire politique et sociale (1269-1331). - Ammar Koroghli, Institutions politiques et développement en Algérie. - Ahmed Koulakssis et Gilben Meynier, L'émir Khaled, premier zaïm ? Identité algérienne et colonialisme français. - Annie Lacroix-Riz, Les protectorats d'Afrique du Nord entre la France et Washington. - Ramdane Redjala, L'opposition en Algérie depuis 1962, t. 1. - Daniel Rivet, Lyautey et l'institution du protectorat françaisau Maroc (1912-1925), 3 tomes. - Christiane Souriau, Libye: l'économie des femmes. - Benjamin Stora, Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien (1898-1974) (réédition). - Benjamin Stora, Les sources du nationalisme algérien: parcours idéologiques, origines des acteurs. - Benjamin Stora, Nationalistes algériens et révolutionnaires français au temps du Front populaire. - Claude Tapia, Les juifS sépharades en France (1965-1985). - Semi Vaner (sous la dire de), Le conflit gréco-turc, préface de P. Milza. - Gauthier de Villers, L'État démiurge, le cas algérien. - Brahim Zerouki, L'imamat de Tahan: premier État musulman du Maghreb, tome 1.

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes

PAUL

SEBAG

TUNIS AU XVIIe SIÈCLE
Une cité barbaresque au temps de la course
Publié Centre avec le concours du National des Lettres

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0449-9

A VANT-PROPOS

Après les grandes batailles qui mirent aux prises, au cours du XVP~ siècle, les forces navales de l'Espagne très catholique et de l'Empire du Grand Seigneur, s'implanta, en Méditerranée, une nouvelle forme de la guerre, marquée par les entreprises de la course barbaresque et de la contre-course chrétienne, et pour près de trois siècles. De tous les pays du Maghreb dont ils réussirent à se rendre maîtres, et qui devinrent les régences d'Alger, de Tripoli et de Tunis, les 'furcs firent des bases de la guerre de course. S'ils ne purent étendre leur domination à l'Empire du Maroc, la course s'y développa aussi, sous l'impulsion des Morisques, qui, chassés d'Espagne au début du XVIIesiècle, s'efforcèrent de porter des coups à l'Espagne à partir de Salé. Ainsi, d'une extrémité du Maghreb à l'autre, les corsaires de Barbarie constituèrent une puissance maritime redoutable. La course barbaresque ne s'exerça pas seulement à l'encontre de l'Espagne et des pays qui relevaient de sa souveraineté: Italie du Sud, Sicile, Sardaigne. Des puissances chrétiennes en paix avec l'Empire ottoman, en vertu de traités de paix et de commerce appelés « capitulations », telles que la France, l'Angleterre et la Hollande, eurent, elles aussi, à souffrir de ses attaques. Car ceux qui présidaient aux destinées des régences d'Alger, de Tunis et de Tripoli reconnaissaient expressément la suzeraineté du Grand Seigneur mais ne lui obéissaient guère. Ces puissances furent ainsi amenées à répondre aux entreprises agressives des Barbaresques par des démonstrations navales et des expéditions punitives contre les nids de corsaires, pour contraindre les régences turques à signer des traités de paix et de commerce, par lesquels elles s'engagèrent à respecter les navires battant pavillon de la France, de l'Angleterre et de la Hollande. Dès lors, les corsaires ne furent plus en droit de diriger leurs coups que contre l'Espagne, le Portugal, les possessions espagnoles de l'Italie méridionale et tous les autres États avec lesquels les régences n'étaient pas convenues de la paix. Encore que leur champ d'activité se fût considérablement réduit, les corsaires barbaresques continuèrent de croiser dans les eaux de la Méditer5

ranée occidentale, attaquant les vaisseaux marchands, s'emparant de leurs cargaisons et réduisant en esclavage tous les hommes à bord. Il est bien établi aujourd'hui que les corsaires algériens, tunisiens et tripolitains n'auraient jamais pu poursuivre leur activité prédatrice sans la complicité de puissances chrétiennes qui leur fournissaient bois, voilures, cordages, fusils, canons, poudre et balles, et qui les aidaient à écouler et à monnayer leurs prises. Mieux encore. Plus d'une puissance s'accommodait fort bien de cette petite guerre pourvu qu'elle épatgnât les 'navires de ses ressortissants et portât de rudes coups aux navires de ses concurrents commerciaux. Il reste que la course barbaresque, après avoir fait preuve d'une grande audace et d'une réelle efficacité au XVIIesiècle, déclina /fortément au cours du XVIIIesiècle. Le regain qu'elle connut à la faveur des guerres de la Révolution et de l'Empire fut de courte durée. Au lendemain du congrès d'Aix-la-Chapelle, l'action concertée des grandes puissances européennes n'eut guère de peine à l'arrêter dans les années qui précédèrent la conquête française de l'Algérie. De nombreuses études ont été consacrées à la course barbaresque, qui se sont efforcées, soit de l'embrasser dans toute son extension et toute sa durée, soit de l'analyser de près, dans le cadre d'un État, à telle ou telle phase de son développement. Nous nous sommes proposé de dresser un tableau de la course dans la régence de Tunis, de la fin du XVIeau début du XVIIIesiècle, c'est-à-dire au moment de sa plus grande force, de ce qu'il

est convenu d'appeler son « âge d'or». Mettant en œuvre toutes les sources dont l'historien de cette période dispose, nous nous sommes attaché à étUdier la guerre de course, l'esclavage des chrétiens et le rachat des captifs, et nous n'avons pu le faire sans replacer la geste des corsaires dans l'ensemble des activités de la capitale de la régence. Nous avons été ainsi amené à donner une esquisse de la vie quotidienne à Tunis au XVIIesiècle. Mais avant d'abordçr l'étude de la ville, des hommes qui la peuplaient et de leurs travaux, il nous fallait d'abord rappeler à grands traits l'histoire de la régence, au lendemain de la conquête ottomane - histoire si emmêlée que la plupart des historiens s'excusent de ne pas l'écrire - en essayant de donner une idée claire des « révolutions» de Tunis*.

* Notre ami, Guy Turbet-Delof, dont les beaux travaux sur l'Afrique barbaresque nous ont si souvent inspiré, a bien voulu relire notre manuscrit, la plume à la main, et nous suggérer corrections et précisions. Qu'il trouve ici l'expression de notre gratitude.

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INTRODUCTION

LA RÉGENCE DE TUNIS AU XVIIe SIÈCLE

Au terme du long duel qui mit aux prises en Méditerranée l'Espagne et la Turquie, les armées ottomanes se rendirent maîtresses, au cours de l'été de l'année 1574, de l'ancien royaume des sultans hafsides, qui devint alors une province de l'Empire ottoman. Comme les autres, cette province fut gouvernée, au nom du sultan de Constantinople, par un walî - un gouverneur - ayant le titre de pacha, et fut désignée par le terme iyâla, synonyme de wilâya, que l'on a traduit en français par le mot « régence» 1. Ainsi, le pays qui devait être un jour la Tunisie fut communément appelé « régence de Tunis », comme les deux pays voisins, passés eux aussi sous la domination turque, étaient appelés « régence d'Alger» et « régence de Tripoli ». S'il n'a cessé, tout au long du XVIIesiècle, de faire partie de l'Empire ottoman, de multiples changements ont affecté tant ses rapports avec la Sublime Porte que son organisation interne. On a vu successivement la province affirmer son autonomie à l'égard de la métropole, le pouvoir du dey élu par la milice des janissaires éclipser celui du pacha représentant le Grand Seigneur, le bey chargé de collecter les impôts, d'abord subordonné au dey, finir par le soumettre à son autorité. Ces mutations scandent l'histoire de la régence de Tunis au XVIIesiècle et la découpent en périodes que nous esquisserons à grands traits.

7

1. Les premières

années

de la régence

(1574-1591)

Devenue une province ottomane, la Tunisie fut organisée comme les autres provinces de l'Empire. Désormais le nom du sultan de Constantinople remplaça celui des sultans hafsides dans la khuçba, le prône précédant la prière du vendredi dans les mosquées, et les monnaies frappées à Tunis portèrent le sceau de celui que l'on appelait « le maître des deux continents ». Le pays fut placé sous la haute autorité d'un walî - gouverneur - ayant le rang de pacha à deux queues, désigné par le sultan et le représentant. Pour assurer l'ordre et imposer sa loi, il disposait d'une force armée constituée par un détachement de l'armée ottomane. Ses effectifs s'élevaient alors à trois mille soldats et officiers, répartis en compagnies de cent hommes commandées par un capitaine (bulûk-bâshî). L'ensemble de la milice relevait d'un commandant en chef (âgha) qui, pour toute décision importante, s'entourait des avis des capitaines placés sous ses ordres, lesquels formaient un conseil appelé Divan. Le commandant en chef de la milice était en principe subordonné au pacha-gouverneur, mais il était difficile à ce haut dignitaire, qui ne demeurait en charge que trois ans, de se faire obéir du commandant en chef et des capitaines de la milice. En fait, comme l'écrit le chroniqueur Ibn Abî Dînâr, l'âgha et le Divan formaient le gouvernement 2 . Le nouveau pouvoir établi par les Turcs n'eut pas de peine à s'imposer dans la capitale et dans les principales villes du pays qui furent dotées de garnisons turques. Mais il n'en fut pas de même dans l'arrière-pays où de nombreuses tribus se dressèrent contre l'occupation ottomane. Ainsi furent-elles amenées à promettre' et à apporter leur concours à un essai de restauration hafside. Au cours de l'année 1581, un prince de la lignée des Banû I:Iaf~, A4mad b. Mu4ammad, vivant depuis des années en Italie, réussit à débarquer dans le golfe de Gabès, infligea une sévère défaite aux troupes turques qui se portèrent à sa rencontre, mais ne put s'emparer de Tunis où la milice était solidement retranchée. Il n'en continua pas moins à camper dans le pays, se portant d'une région à l'autre, bravant le pouvoir ottoman, sans arriver à remporter contre lui de succès décisif. L'existence, plusieurs années après la victoire de l'été 1574, d'une vaste zone de dissidence n'en témoigne pas moins d'une résistance à l' occupation turque 3. Le premier pouvoir turc se montra sans doute oppressif à l'égard des populations tunisiennes. D'une consultation donnée par le muftî Qâsim 'A~~ûm, il ressort qu'un qâcJî - un juge - turc a pu se laisser aller, sous l'empire de la colère, jusqu'à frapper au visage un savant de Tunis, appartenant à l'une des familles les plus estimées de la capitale, et le condamner à la bastonnade 4. Ce premier pouvoir turc donna des raisons de se plaindre aux soldats turcs eux-mêmes. On ne peut préciser les maux dont ils eurent à souffrir. Retards apportés au versement de leur solde? Ordres arbitraires et contradictoires? Sanctions sévères et injustifiées? Nous 8

savons seulement qu'un jour les janissaires de Tunis se soulevèrent contre leurs chefs et les massacrèrent (29 dhû al-l}.ijja 999/18 octobre 1591)5. Au lendemain de cette révoite, d'importants changements furent apportés à l'organisation de la régence. En accord avec le gouverneur-pacha, il fut établi que la milice serait désormais placée sous les ordres d'un officier supérieur, élu par l'ensemble des janissaires, qui prendrait le nom de « dey». Le mot turc dayi, qui signifie « oncle maternel », désigna alors le chef suprême de la milice, auquel tous les officiers se trouvaient soumis. La Sublime Porte continua à être représentée à la tête de la province par un pacha nommé pour trois ans, mais il n'eut plus de part à l'administration du pays. Le dey se vit attribuer tous les pouvoirs, qu'il devait exercer, cependant, en s'entourant des avis du Divan. Ainsi, la milice ne se limitait pas à élire le dey, mais encore se trouvait associée à l'exercice du pouvoir. On comprend dès lors que le régime issu de la révolte des janissaires ait pu apparaître à de bons observateurs comme une « démocratie militaire» 6. La crise traversée à la fin du XVIe siècle par l'Empire ottoman força le sultan de Constantinople à reconnaître le fait accompli. Il reste qu'un changement majeur était intervenu: c'étaient encore des Turcs qui gouvernaient la régence, mais, au pouvoir du Grand Seigneur, s'était substitué le pouvoir des janissaires établis dans le pays, qui avaient accédé à une réelle autonomie 7.

2. La domination

des deys (1591-1640)

Le premier dey que les janissaires portèrent au pouvoir fut un officier de la milice, originaire de l'île de Rhodes, nommé Ibrâhîm. Il eut du mal à imposer son autorité, et il finit par renoncer à sa charge, au terme de trois ans (1591-1594). Il en fut de même pour un autre officier de la milice, nommé Mûssâ, qui donna sa démission après avoir été dey pendant un an ( 1594 -1595 ) 8 . C'est alors qu'un officier de la milice, nommé 'Uthmân, avec le concours d'un petit nombre de partisans, s'empara du pouvoir et se fit reconnaître comme dey. Il ne tarda pas à se faire obéir de tous les officiers de la milice et à soumettre le pays à son autorité. Selon Ibn Abî Dînâr, il fut « le premier dey qui gouverna seul». Il se fit craindre parce qu'il fit « asseoir la terreur à ses côtés ». Le drogman vénitien J.B. Salvago estime qu'il substitua, à la « démocratie militaire» des premiers temps, un « régime despotique ». Il se maintint au pouvoir pendant quinze ans,de 1595 à 16109. Il eut pour successeur un officier de la milice nommé Yûsuf qui sut s'assurer les suffrages des membres du Divan et se faire reconnaître comme dey. Il gouverna seul, lui aussi, pendant près de trente ans, de 1610 à 1637 10. Le pouvoir passa alors à un renégat d'origine génoise qui avait été, pendant des années, le général des galères de la régence. Ce dey, connu 9

sous le nom de U~ta Murâd, ne devait gouverner que pendant trois ans, de 1637 à 164011. Au cours de cette période, le sultan de Constantinople continua de nommer tous les trois ans, à la tête de la régence, un pacha pour y représenter sa souveraineté, mais il ne participait guère à l'administration du pays. C'était le dey qui gouvernait, consultant le Divan de la milice pour toute affaire importante, mais décidant souverainement en dernier ressort; C'est alors que fut créée la charge de bey dont le titulaire était appelé à prendre une importance de plus en plus grande. Dès la fin du XVIe siècle, semble-t-il, 'Uthmân Dey chargea l'un de ses officiers de conduire une mal].alla - un camp volant - deux fois l'an, au début de l'été dans le nord, et au début de l'hiver dans le sud, pour y collecter les impôts, en brisant par la force des armes toute forme de résistance. Le premier bey, nommé Ramdân, réduisit les zones de dissidence en assurant à l'État des rentrées régulièr<i:s.:.. Ramgân, d'abord secondé par son frère Rajab, puis par son fils SWa.ymân', le fut enfin par un mamlûk, c'est-à-dire un esclave affranchi, nommé Murâd. Celui-ci, d'origine corse, de son vrai nom Jacques Santi, avait été pris en mer par les corsaires de Tunis, alors qu'il était à peine âgé de neuf ans. Le sort lui donna pour maître le bey Ramgân qui lui fit embrasser l'islam et l'éleva comme son fils. Les grandes qualités dont il ne tarda pas à faire preuve l'amenèrent à lui confier le commandement du camp volant, et il sut s'acquitter parfaitement de cette tâche. Aussi, à la mon de Rarngân Bey, Yûsuf Dey estima que Murâd était le plus digne de lui succéder et lui confia la charge de bey en rabî' I 1022/avril-mai 1613. Murâd exerça les fonctions de bey pendant près de vingt ans, écrasant l'une après l'autre les révoltes de l'arrière-pays pour forcer les tribus à satisfaire les exigences du fisc. Ses succès lui valurent la considération de la Sublime Porte qui, au cours de l'année 1041/1631, lui attribua le titre de pacha. Mais il ne devait pas survivre longtemps à cette marque d'estime puisqu'il mourut au cours de cette même année 1041/1631. Avant de mourir, en accord avec Yûsuf Dey, il avait renoncé à sa charge de bey en faveur de son fils I:Iammûda qui lui succéda à la tête de la mal].alla. I:Iammûda, bon général et fin politique, sut par ses expéditions annuelles assurer à l'État des rentrées régulières, en faisant régner la paix dans les régions les plus reculées de la capitale. Mais, jusqu'à la mort de U~ta Murâd, la puissance du bey demeura subordonnée à celle du dey, reconnu par tous comme le maître du pays 12 . Sous le règne des premiers deys, la régence de Tunis semble avoir joui d'une réelle prospérité. La course, encouragée par le pouvoir, animée par des chrétiens convertis à l'islam, prit un développement spectaculaire, et le pays tira de grands profits du rançonnement des captifs et du commerce des prises. L'agriculture et l'industrie tirèrent avantage des nouvelles techniques de production introduites par les Morisques chassés d'Espagne auxquels les deys firent bon accueil. Les impôts prélevés sur les populations des campagnes et des villes permirent de faire face aux dépenses ordinaires de l'État et de verser régulièrement leur solde aux officiers et aux sol10

dats de la milice, dont les effectifs furent portés, sous le règne de Yûsuf Dey, de trois à quatre mille hommes. Ils laissèrent d'imponants excédents qui furent consacrés à la construction de palais, à des fondations pieuses et à des travaux d'utilité publique qui ont donné à la Tunisie des premiers deys un petit air de grandeur.

3. L'affirmation

de la puissance

des beys (1640-1675)

Longtemps subordonné au dey, le bey a fini par devenir la première puissance, de l'État. Cette mutation, préparée par une évolution qui s'était faite sous les premiers deys, on s'accorde généralement pour estimer qu'elle s'est accomplie après la mort du dey U~ta Murâd, en 1050/1640. Il apparut alors que l:!ammûda b. Murâd, qui assumait la charge de bey depuis l'année 1041/1631 était en fait le maître du pays. Les raisons de cette « révolution» peuvent être assez aisément dégagées. - Depuis qu'il était entré en fonctions, l:!ammûda b. Murâd s'était illustré par des exploits militaires qui lui avaient donné un grand prestige;
-

en quelques années, il était venu à bout, par la persuasion ou par
des tribus du Centre et du Sud, et de l' arrière- pays;

la force, des vélléités d'indépendance il était devenu le maître incontesté
-

les deux expéditions annuelles qu'il conduisait, dans le nord au début

de l'été et dans le sud au début de l' hiver, fournissaient à la régence la plus grande panie de ses ressources et permettaient de payer régulièrement leur solde aux soldats et aux officiers de la milice; - alors que de nombreux d'assurer la charge de bey; deys s'étaient succédé, il n'avait pas cessé

- à la différence des deys qui tiraient leur légitimité du choix de la milice, il avait succédé à son père et semblait tirer sa légitimité de sa nalssance. Ayant pris la première place~ l:!ammûda b. Murâd devait la garder de longues années durant. Il entretint néanmoins d'excellentes relations avec tous les deys que la milice pona, l'un après l'autre, au pouvoir. Les deys A4mad Khûja (juillet 1640 - juillet 1647), Mu4ammad Lâz (juillet 1647 - septembre 1653), Mu~tafâ Lâz (septembre 1653 - juillet 1665), Mu~tafâ Qâra Kûz (juillet 1665 - juin 1666), reconnurent expressément la primauté du bey et celui-ci les traita avec de si grands égards qu'ils n'éprouvèrent ni jalousie ni rancœur. Le pouvoir de !:Iammûda Bey fut d'autant plus grand qu'il obtint du Divan. et du dey l'autorisation de créer un corps de cavalerie dont il recruta les éléments parmi les populations locales et qui releva de sa seule autorité. Les unités de ce nouveau corps, cantonnées dans les villes de Tunis, Kairouan, Le Kef et Béjà, tinrent en respect" les tribus les plus turbulentes Il

et les empêchèrent de se livrer à des razzias, rendant ainsi les routes plus sûres et favorisant les échanges entre les diverses régions. Des rentrées fiscales abondantes et régulières permirent de faire face aux dépenses ordinaires de l'État, et d'entreprendre de nombreux travaux. Devenu le vrai maître du pays, il prit une pan de plus en plus grande à la direction de la 'politique étrangère de la régence, orientant les négociations qui devaient conduire à la signature de traités de paix et de commerce avec les principales puissances européennes: Provinces-Unies (20 septembre 1662), GrandeBretagne (5 octobre 1662), France (25 novembre 1665). Ibn Abî Dînâr, qui lui consacre dans sa chronique de longs développements, estime que son pouvoir fut comparable à celui des souverains hafsides et qu'on devait le compter au nombre des sultans. Dans les dernières années de sa vie, l:!ammûda b. Murâd adressa à la Sublime Pone - le sultan au pouvoir alors était Mehemet IV - des cadeaux somptueux et sollicita le titre de pacha qui avait été accordé peu avant sa mort à son père Murâd. Le Grand Seigneur accéda à sa demande et le bey reçut, avec le fuman sultanien, les insignes de sa nouvelle dignité, au mois de rajab 1068 (4 avril - 3 mai 1658). Dès lors, on ne l'appela plus que «pacha fils de pacha ». Après avoir été bey et pacha pendant quelques années, l:!ammûda b. Murâd demanda à être relevé de sa charge de bey et régla sa succession entre ses trois fils. L'aîné, Murâd, était appelé à lui succéder comme bey à la tête de la malJ.alla ; le cadet, Mu4ammad al-l:!af~î, se vit attribuer l'administration des districts de Kairouan, Sousse, Monastir et Sfax; au plus jeune, l:!assen, échut l'administration du district de Béja. Ces dispositions qui furent prises, semble-t-il, au cours de l'année 1073/1662, ne tardèrent pas à être mises en application. Après avoir vécu quelques années en se reposant sur ses fils de la conduite des affaires du pays, l:!ammûda b. Murâd mourut le 9 shawwâl 1076/14 avril 166613. La succession se fit sans heun. Murâd b. l:!ammûda, placé par son père à la tête du camp volant, exerçait déjà les fonctions de bey. Il continua à les exercer, en plein accord avec Mu4ammad al-I:Iaf~î. L'aîné associa le cadet à la direction des affaires du pays. Le nom de bey fut donné à l'un comme à l'autre, sans qu'il y ait eu, à proprement parler, de partage de la charge de bey ou beylik. L'entente qui ne cessa de régner entre les deux frères permit à Murâd Bey d'asseoir son autorité sur le pays tout entier et de soumettre les deys à son pouvoir. Le dey Mu~tafâ Qâra Kûz, entré en charge en juillet 1665, fut déposé en juillet 1666. Il fut remplacé par Mu4ammad Ughlu (juin 1666 - juillet 1669). Entré en charge en juillet 1669, Sha'bân Khûja prit pan à une conjuration qui ne se proposait rien de moins que de renverser le pouvoir mouradite. Mais la conjuration fut éventée avant qu'elle n'eût mis ses plans à exécution, Murâd Bey n'eut pas de peine à obtenir la déposition de Sha'bân Khûja et son remplacement par Mu4ammad Mantashâlî qui était l'une de ses créatures (avril 1672). Mais peu de temps après, une nouvelle conjuration se forma. Mettant à profit une. absence de Murâd Bey, retenu 12

loin de sa capitale, un certain nombre d'officiers de la milice déposèrent Mu4ammad Mantashâlî et élirent à sa place 'Alî Lâz (mars 1673). Le nouveau dey ne tarda pas à entrer en lutte ouverte contre le pouvoir mouradite. Il obtint que le Divan prononçât la déchéance de Murâd Bey et confiât la charge de bey à un nommé Mu4ammad Agha. Mais Murâd Bey finit par venir à bout de la sédition, au terme de combats au cours desquels' Ali Lâz trouva la mort. Murâd Bey fit nommer à sa place un homme sûr qui devint le dey Mâmî Jamal (juin 1673). Après cette épreuve de force, il put sembler que le pouvoir beylical avait rejeté définitivement au deuxième plan le pouvoir des deys. Mais Murâd Bey ne devait pas jouir longtemps de sa victoire, puisqu'il mourut, deux ans après, le 25 jumâdâ I 1086/17 août 167514.

4. La crise du pouvoir

beylical

(1675-1686)

Murâd b. l:Iammûda -avait laissé trois fils, prénommés Mu4ammad, 'Alî et Ramçlân, les deux premiers nés de son union avec une fille de Yûsuf Dey, le troisième, beaucoup plus jeune, né d'un second mariage. Qu'allait-il advenir du beylik ? Irait-il tout entier à l'aîné? Ferait-ill' objet d'un partage entre l'aîné et lé cadet? L'absence de principe clairement établi réglant la transmission du pouvoir beylical dans la famille mouradite, l'égale détermination de Mu4ammad à vouloir la totalité du pouvoir et de 'Alî à en vouloir une partie, le soutien que les deux frères allaient trouver, tour à tour, dans les tribus de l'arrière-pays, furent à l'origine d'une longue guerre civile, aux incessants rebondissements et aux multiples phases. Ce fut d'abord Mu4ammad b. Murâd qui se vit reconnaître comme bey par le Divan de la milice (25 jumâdâ I 1086/17 août 1675). 'Alî ne s'inclina pas devant le fait accompli et réclama une part de beylik; Muhammad refusa de la lui accorder. Pour finir, les deux frères convinrent de soumettre leur différend à l'arbitrage du Divan. Celui-ci trouva expédient de ne donner raison ni à l'un ni à l'autre, et attribua la charge de bey à leur oncle, Mu4ammad al-l:Iaf~î (25 rajab 1086/15 octobre 1675). Cette décision, qui réservait l'avenir, fut bien accueillie par' Alî, mais Mu4ammad se prépara à la combattre, les armes à la main. Mu4ammad al-I:Iaf~î renonça au beylik en faveur de Mu4ammad. Mais celui-ci ne se contenta pas de cette renonciation: il exigea que son oncle quittât la régence. Mu4ammad al-I:Iaf~î s'embarqua à destination de Constantinople, et Mu4ammad fit son entrée dans la capitale (28 ramadan 1086/16 décembre 1675). Il devait rester à la tête du beylik un peu plus de quatorze mois, pendant lesquels il fut secondé par le dey Mâmî Jamal. 'Alî b. Murâd reconnut son frère comme bey et lui fit acte d'hommage. Mais Mu4ammad, se méfiant de lui, l'assigna à résidence hors de Tunis, à La Marsa. Néanmoins, 'Alî n'eut pas de peine à prendre la fuite et à gagner l'Algérie. Là, il trouva le meilleur des accueils auprès du shaykh de la tribu des I:Iannânsha, qui lui donn~' sa fille en mariage et promit 13

de lui prêter main forte pour combattre son frère et se rendre maître du beylik. Dans les derniers jours de l'année 1676, il passa la frontière algérotunisienne à la tête d'une armée, dont les effectifs furent bientôt grossis par de nouvelles recrues. Mu~ammad se porta à sa rencontre pour le combattre, mais dans toutes les batailles il eut le dessous. 'Alî finit par remporter une victoire décisive dans la plaine de Kairouan (10 dhû al-~ijja 1087/13 février 1677). Alors, il demanda et obtint que le Divan le reconnût comme bey. Il devait demeurer à la tête du beylik pendant plusieurs années au cours desquelles la charge de dey fut exercée par des hommes à sa dévotion. Il déposa le dey Mâmî Jamal pour le remplacer par Mu~ammad Bishâra (mars 1677 - mai 1677), auquel succédèrent Uzûn A.4mad (juin 1677 - juillet 1677) et Mu4ammad Tâbâq (juillet 1677 - octobre 1682). Alors que' Alî b. Murâd se trouvait à la tête du beylik, Mu~ammad al-I:Iaf~î, qui avait obtenu du sultan de Constantinople le titre de pacha, décida de revenir dans la régence. Il fit son entrée à Tunis dans un grand déploiement de faste (29 sha 'bân 1089/16 octobre 1678). Mais de sérieuses divergences ne tardèrent pas à se faire jour entre l'oncle et le neveu. Mu~ammad al-I:Iaf~î, ne se contentant pas du rôle de pacha, demanda à 'Alî de destituer Mu~ammad Tâbâq et de le nommer dey à sa place. Le bey refusa de sacrifier aux ambitions de son oncle un homme qui l'avait toujours servi avec un grand dévouement. Désespérant d'obtenir l'appui du plus jeune de ses neveux, Mu~ammad al-I:Iaf~î se rapprocha du plus âgé et fit alliance avec Mu~ammad contre' Alî. Le bey livra bataille à son oncle et à son frère, coalisés, et leur infligea une sévère défaite. La menace d'une intervention du dey d'Alger dans les affaires de la régence amena les deux partis à conclure un accord aux termes duquel' Alî serait bey, Mu~ammad Tâbâq, dey, et Mu~ammad al-I:Iaf~î, pacha. Quant à Mu~ammad, il se verrait confier le gouvernement du district de Kairouan, mais il devait s'engager à ne plus troubler la paix publique, et comme gage de sa bonne foi, il devait remettre son propre fils en otage à son frère (7 dhû al-qa'da 1090/10 décembre 1679). Cependant, quelques jours après, Mu~ammad al-I:Iaf~î trempa dans un complot visant à évincer Mu4ammad Tâbâq pour se faire attribuer la charge de dey. 'Alî Bey décida alors de mettre son oncle hors d'état de nuire. Le pacha fut arrêté, d~pouillé de tous ses biens et embarqué sur un navire qui le déposa dans l'île de Candie, d'où il devait gagner Constantinople (dhû al-~ijja 1090 = 3 janvier - 1er février 1680). Il devait y mourir au mois de sha'bân 1097 (juinjuillet 1686). Après le départ de Mu~ammad al-I:Iaf~î, la régence retrouva la paix pour un temps. Mu~ammad ne s'était sans doute pas résigné à son éviction du beylik. Mais il ne pouvait entrer en lutte ouvene contre' Alî Bey, sous peine de mettre en péril la vie de son fils que son frère retenait en otage. Il s'attacha donc à ruiner la bonne intelligence qui existait entre le bey et le dey. Grâce à une ingénieuse machination, il réussit à perdre 14

Muqammad Tâbâq dans l'esprit du bey. Ce dernier le fit arrêter et exécuter, et la charge de dey fut c.onfiée à Aqmad Shalbî (octobre 1682). Entre' Alî Bey et Aqmad' Shalbî, les relations, d'abord satisfaisantes, finirent par ,se détériorer. Le dey brava l'autorité du bey qui décida de le destituer. Aqmad Shalbî prit contact avec Muqammad b. Murâd et lui proposa de le reconnaître comme bey, s'il voulait l'aider dans la lutte contre 'Alî Bey. Le prince mouradite s'empressa de saisir l'occasion qui s'.offrait à lui et s'engagea à faire cause commune avec le dey. Alors, le Divan de la milice prononça la déchéance de 'Alî b. Murâd et attribua le beylik à Muqammad b. Murâd. 'Alî, furieux, se prévalut de l'une des clauses de l'accord conclu à la fin de l'année 1679 pour mettre à mort le fils de Muqammad qui lui avait été remis en otage (jumâdâ I 1095 = 16 avril 15 mai 1684). Les deux princes reprirent leur lutte fratricide. Muqammad, régulièrement investi de la charge de bey, livra combat sur combat à 'Alî, qui faisait désormais figure de rebelle, sans arriver à remponer une victoire décisive. 'Alî s'étant retranché dans la ville de Sousse, Muqammad voulut aller l'assiéger. Mais Aqmad Shalbî se refusa à lui en donner les moyens. Muqammad comprit alors que le dey voulait à tout prix l'empêcher de devenir le maître de l'arrière-pays, car il ne se proposait rien de moins que de restaurer l'ancienne puissance des deys, auxquels les beys étaient soumis. Muqammad entreprit alors de se réconcilier avec 'Alî, afin qu'il luttât avec lui contre leur ennemi commun. Le cadet se rallia aux vues de l'aîné. Les deux frères convinrent de se partager le beylik et de combattre l'un et l'autre contre le dey de Tunis. Ayant appris le revirement de Muqammad b. Murâd, Aqmad Shalbî demanda au Divan de prononcer sa déchéance et d'attribuer le beylik à l'un de ses meilleurs officiers, un certain Muqammad Maniyût. Celui-ci se porta à la rencontre des deux frères réconciliés, et leur infligea une cuisante défaite dans la plaine de Kairouan, sans en venir à bout. La régence se trouva coupée en deux: Tunis et sa région, où commandait le dey Aqmad Shalbî, et l'arrière-pays aux mains des princes mouradites. Un nouveau traité de paix et de commerce entre la France et la régence fut successivement signé: dans la rade de Tunis par le pacha Muqammad, par le dey Aqmad Shalbî et par le bey Muqammad Maniyût, le 30 août 1685, et dans la rade de Sousse par Muqammad b. Murâd et 'Alî b. Murâd, le 4 septembre 1685. Pour triompher du dey Aqmad Shalbî et restaurer la puissance de leur famille, les deux frères sollicitèrent et obtinrent le concours du maître d'Alger, le dey Ibrâhîm Khûja. Celui-ci passa la frontière à la tête d'une armée qui opéra sa jonction avec celle des beys mouradites dans les premiers jours de septembre 1685. Les deux armées vinrent bientôt camper aux portes de Tunis, en soumettant la capitale de la régence à un siège dans les règles. Au terme d'un blocus qui ne dura pas moins de neuf mois, la ville fut contrainte de capituler. Aqmad Shalbî fut pris et mis à mort. 15

'Alî b. Murâd tomba sous les coups des partisans de son frère. MlÙ).ammad

se trouva seul maître du beylik (27 rajab 1097/19 juin 1686) 15.

5. Les trois

derniers

beys (1686-1702)

Après la longue crise que le pays avait traversée, trois beys de la famille mouradite se succédèrent dans les dernières années du XVIIesiècle. Mu4ammad b. Murâd, seul détenteur de la charge de bey après la mon de son frère 'Alî, devait se maintenir au pouvoir pendant plus de dix ans, en donnant des preuves de ses qualités d'homme d'État. Il parvint sans peine à 'se faire obéir de ceux qui se virent confier la charge de dey: Mu4ammad Baqrâsh Guin 1686), 'Alî Rays (xxx 1688), Ibrâhîm Khûja Guillet 1694). Il s'attacha à rétablir l'ordre dans l'ensemble du pays, en contenant les velléités d'indépendance des tribus. Des rentrées fiscales abondantes et régulières lui permirent d'entreprendre de nombreuses constructions, dans la capitale comme dans les villes de l'intérieur, qui lui valurent le qualificatif de saiJ.ib al-khayrât, « le dispensateur de bienfaits ». Mais après un début de règne relativement paisible, il dut faire face à la sédition de son lieutenantL Mu4ammad b. Shukir, dont le dey d'Alger avait embrassé la cause. Ayant réussi à s'emparer de Tunis, le dey d'Alger fit prononcer la déchéance de Mu4ammad- b. Murâd et placer Mu4ammad b. Shukir à la tête du beylik, alors que la charge de dey était confiée à Mu4ammad Tâtâr (novembre 1694). Mais Mu4ammad b. Murâd finit par l'emporter sur le bey et le dey, qui se rendirent vite odieux à la population de la régence (juillet 1695). Revenu au pouvoir, le bey mouradite fit
élire des deys jouissant de sa confiance: Mu4ammad Ya'qûb Guillet 1695

-

octobre 1695) et Mu4ammad Khûja (octobre 1695 - mars 1699). Mais un peu plus d'un an après sa victoire, Mu4ammad Bey mourut le 17 rabî' I 1108/14 octobre 169616. Le défunt laissait deux enfants en bas âge. Ce fut son ~frère Ramqân qui lui succéda. Le nouveau bey n'avait rien d'un homme d'Etat et il montra peu de goût pour l'exercice du pouvoir. Enclin à fuir le monde, il aimait à vivre dans un petit cercle de familiers, en s'adonnant à la poésie et à la musique. Un chrétien renié nommé Mazhûd, qui alliait au talent de chanteur celui d'instrumentiste, devint son favori, et le bey lui abandonna bientôt la direction des affaires, pour le malheur du pays qui eut à souffrir des exactions et des violences du favori tout-puissant. Mazhûd fit croire à Ramqân Bey qu'un complot se tramait pour l'évincer du pouvoir et confier le beylik à son neveu Murâd b. 'Alî. Le bey ajouta foi à ces accusations. Il assigna le jeune prince à résidence dans une aile du palais du Bardo. Pis: après une tentative d'évasion, il lui fit crever les yeux et le plaça sous bonne garde dans la q~ba de Sousse. En fait, le chirurgien qui devait lui crever les yeux lui avait brûlé les paupières sans le priver de la vue. Mais Murâd, d'une force d'âme peu commune, simula la cécité pour tromper la vigilance de ceux qui le gardaient. Il parvint à assommer 16

ses geôliers, à s'évader et à gagner la tion lui fit bon accueil. Des milliers fin au pouvoir du souverain régnant, alors sur Tunis où il se fit proclamer Ramçlân tenta sans succès de s'enfuir

région de Kairouan, dont la populade mécontents, désireux de mettre se rallièrent à sa cause. Il marcha bey en lieu et place de son oncle. et périt sous les coups des hommes

de main du nouveau bey (mars 1699) 17.
Murâd b. 'Alî fit déposer le dey Mu4ammad Khûja auquel succédèrent les deys Mu1)ammad Dâlî (mars 1699 - mars 1701) et Mu1)ammad Qahwâjî (mars 1701 - juillet 1702). Il fut à peine investi du pouvoir qu'il entreprit de se venger de tous ceux qui avaient soutenu son oncle, responsables, selon lui, de toutes les épreuves qu'il avait endurées. L'un après l'autre ,il les fit arrêter et mourir dans des supplices auxquels il assistait et prenait une part active. Les chroniqueurs tunisiens relatent en détailles atrocités de ce fou sanguinaire qui devait passer à l'histoire avec le surnom de Abû Bâla, « l'homme au sabre ». Murâd Bey, qui allait deux fois l'an à la tête de son camp volant collecter les impôts dans l' arrière- pays, se livra à de véritables expéditions punitives contre les populations rebelles. Il entretint des relations pacifiques avec les puissances chrétiennes en observant les clauses des traités de paix et de commerce avec la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies. Mais il adopta à l'égard de la régence d'Alger une politique agressive dont il n'avait pas les moyens. Au printemps de l'année 1700, il déclara la guerre au dey d'Alger. Après avoir assiégé Constantine pendant plus de cinq mois sans pouvoir la prendre, il subit une lourde défaite qui le força à se replier sur Tunis (octobre 1701). La Sublime Pone, informée du conflit qui mettait aux prises les deux régences, les contraignit à faire la paix. Mais Murâd b. 'Alî, désireux d'effacer le souvenir de sa défaite, ne songeait qu'à reprendre les hostilités. Au printemps de l'année 1702, Murâd Bey sortit de Tunis à la tête de sa mal].a11a,pour aller collecter les impôts dans le nord du pays, croyaiton. Mais en chemin, officiers et soldats apprirent qu'il entendait se porter vers la frontière pour envahir le territoire algérien. C'est alors qu'un âgha des spahis, nommé Ibrâhîm al-Sharîf, décida de mettre un terme à sa politique aventureuse. Alors que le camp volant se trouvait encore en territoire tunisien, au lieu-dit Wâdî Zarqa, il tira sur le bey des coups de feu, dont ce dernier ne tarda pas à mourir (13 mu4arrem 1114/9 juin 1702) 18.

6. D'une

dynastie

à l'autre

(juin

1702

-

juillet

1705)

Ibrâhîm al-Sharîf fut alors proclamé bey et il regagna Tunis à la tête de l'armée, pour se faire reconnaître par le Divan de la milice et la population de la capitale. Afin de mieux assurer sa victoire, il s'employa aussitôt à éliminer tous ceux qui auraient pu prétendre à la charge de bey en se prévalant de leur appartenance à la famille mouradite. Ainsi, en quelques jours, furent pris et mis à mort non seulement les deux enfants de Mu4ammad b. Murâd - âgés l'un de douze ans et l'autre de quatre 17

mais encore un cousin germain de Mu1).ammad, 'Alî et Ramçlân, dénommé I:Iammûda b. I:Iassen, ainsi qu~ son fils en bas âge. Avec eux disparurent les derniers représentants d'une famille où la charge de bey s'était transmise de père en fils pendant près de cent ans. Le nouveau bey exerça d'abord le pouvoir comme l'avaient fait les derniers beys mouradites. Peu après son avènement, il destitua le dey Mul).ammad Qahwâjî, et le remplaça par l'un de ses affidés qui devint le dey Qâra-Mu~tafâ. Mais il ne se passa guère de temps que Ibrâhîm alSharîf décida d'assumer à la fois la charge de bey et la charge de dey. De plus, il sollicita et obtint de la Sublime Porte le titre de pacha. Dès lors, il fut pacha, dey et bey, et les trois puissances traditionnelles de l'État se trouvèrent pour la première fois réunies en une seule personne. Le régime politique de la Régence faisait ainsi de nouveaux pas vers la monarchie. Mais le règne de celui qui avait su réunir entre ses mains tant de pouvoirs devait être de courte durée. Les hostilités reprirent entre la régence de Tunis et la régence d'Alger. Au cours de la première rencontre, les troupes tunisiennes essuyèrent une lourde défaite et Ibrâhîm al-Sharîf, qui se trouvait à leur tête, fut fait prisonnier (18 rabî' I 1117/10 juillet 1705). Alors, l'armée tunisienne se donna pour chef un brillant officier turc, originaire de Candie, nommé I:Iusayn b. 'AIt Ayant reçu l'investiture de la milice, il s'employa à organiser la défense de la capitale, que les Algériens vinrent assiéger. De la victoire remportée sur l'ennemi, il tira un grand prestige, et il ne tarda pas à s'affirmer comme le maître du pays. Réussissant à transmettre son pouvoir à des princes de sa lignée, il fondera une nouvelle dynastie à laquelle il donnera son nom - la dynastie 1).usaynite - dont les princes se succéderont au pouvoir jusqu'à une époque toute proche de la nôtre19. Son avènement mit fin à cette période de l'histoire de la régence qui va de la conquête ottomane aux premières années du XVIIIesiècle, au cours de laquelle nous nous sommes proposé d'étudier la vie quotidienne dans la ville-capitale.

18

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NOTES

DE L'INTRODUCTION

1. L'appellation « régence de Tunis» figure pour la première fois dans le traité francotunisien du 28 juin 1672, cf. PLANTET(E.), Correspondance des beys de Tunis et des consuls de France avec la Cour (1577-1830), 3 vol., Paris, 1893-1899, v. t. I, p. 269. 2. IBN ABI DINAR, Kitâb al-Mû'nis fi akhbâr Ifriqiya wa Tûnis, Tunis, 1286/1869, p. 285 ; ID, trade de PELLISSIER RÉMUSAT,Paris, 1845, p. 483. et 3. MONCHICOURT (Ch.), Kairouan et les Chabbiya (1450-1592), Tunis, 1939, pp. 221 sqq. 4. CHERIF (H.), «Témoignage du muf~î Qâsim 'A~~m sur les rappons entre les Turcs et les autochtones dans la Tunisie de la fin du XVIesiècle », dans Les Cahiers de Tunisie, 1972, pp. 39-50. 5. IBN ABI DINAR, op. cit., pp. 190/339; IBN ABD AL-'AzIZ, Kitâb al-Bâshi, B.N., Tunis, Mss. Or. 77, pp. 3-4 ; IBN ABI !?IYAF, I~âf ahl al-zamân bi akhbâr mulûk Tûnis wa 'ahd al-amân, Tunis, 1963-1965, t. II, pp. 27-28. 6. SALVAGOO.B.), Africa overo Barbaria, éd. A. Sacerdoti, Padoue, 1937, p. 69 et trade GRANDCHAMP(P.), dans Revue Tunisienne, 1937, p. 481. 7. BRAUDEL (F.), La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, 2e éd., 1966, t. II, pp. 472-477. 8. IBN ABI DINAR, op. cit., pp. 190/340 sqq. ; IBN ABD M-'AzIZ, op. cit., pp. 4-5 ; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, p. 28. 9. IBN ABI DINAR, op. cit., pp. 191/341 ; IBN ABD AL-'AzIZ, op. cit., pp. 6-9 ; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, pp. 28-31. Les chroniqueurs tunisiens placent l'avènement de 'Uthmân Dey sous l'année 1007/1698. Mais si l'on retenait cette date, il y aurait un hiatus de trois ans entre le règne de Mûssa et celui de 'Uthmân. 10. IBN ABI DINAR, op. cit., pp. 193/345 ; IBN ABD AL-'AzIZ, op. cit., pp. 9-14 ; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, pp. 31-34. 11. IBN ABI DINAR, op. cit., pp. 197/350; IBN ABD AL-'AzIZ, op. cit., pp. 25-26; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, pp. 37-38 ; PIGNON O.), « Osta Moratto, Turcho genovese, dey de Tunis (1637-1640) », dans Les Cahiers de Tunisie, 1955, pp. 331-362. 12. IBN ABI DINAR, op. cit., pp. 214/381 sqq; IBN ABD AL-'AzIZ, op. cit., pp. 15-19 ; IBN ABI QlYAF, op. cit., t. II, p. 35 ";Histoire des dernières révolutions de Tunis, Paris, (P.), « Les beys mouradites (161.-1702) », dans Revue 1689, pp. 33-63 ; GRANDCHAMP Tunisienne, 1941, pp. 227-232. 13. IBN ABI DINAR, op. cit., pp. 215/382 sqq ; IBN ABD AL-'AzIZ, op. cit., pp. 19 sqq ; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, pp. 35-36 ; Histoire..., pp. 64 sqq ; PLANTET(E.), op. cit., t. I, pp. 140 sqq. 14. IBN ABI DINAR, op. cit., pp. 228/400 sqq ; IBN ABD AL-'AzIZ, op. cit., pp. 34 sqq ; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, pp. 42-47 ; Histoire..., pp. 95 sqq ; PLANTET(E.), op. cit., t. I, pp. 221-289. 15. IBN ABI DINAR, op. cit., pp. 234/412 sqq ; IBN ABD AL-'AzIZ, op. cit., pp. 49-109 ; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, pp. 47 sqq ; Histoire..., pp. 167 sqq ; [BÉRANGER (N.)], « Mémoire pour servir à l'histoire de Tunis depuis l'année 1684 », dans LUCAS P., Voyage fait par ordre du roi, dans la Grèce, l'Asie Mineure, la Macédoine et l'Afrique, Paris, 1712, t. II, pp. 140 sqq ; PLANTET(E.), op. cit., t. I, pp. 289 sqq. 16. IBN ABD M-'AzIZ, op. cit., pp. 110-131 ; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, pp. 61-68; [BÉRANGER(N.)], op. cit., pp. 173-225 ; PLANTET(E.), op. cit., t. I, pp. 381-542. 17. IBN ABD AL-'AzIZ, op. cit., pp. 132-146; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, 68-72 ; [BÉRANGER(N.)], op. cit., pp. 226-240 ; PLANTET(E.), op. cit., t. I, pp. 542-593. 18. IBN ABD M-'AzIZ, op. cit., pp. 146-164 ; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, pp. 72-79 ; [BÉRANGER(N.)], op. cit., pp. 240-313 ; PLANTET(E.), op. cit., t. I, pp. 594-611. 19. IBN ABD AL-'AZIZ, op. cit., pp. 165-312 ; IBN ABI !?IYAF, op. cit., t. II, pp. 80-84 ; [BÉRANGER(N.)], op. cit., pp. 314-405 ; PLANTET(E.), op. cit., t. II, pp. 18-28.

20

CHAPITRE

PREMIER

LA VILLE

La ville qui est devenue la capitale des deys et des beys, après avoir été celle des sultans hafsides, avait déjà, derrière elle, une longue histoire. Fondée au terme de la conquête du pays par les Arabes, à la fin du VIlesiècle, Tunis ne fut d'abord qu'un modeste chef-lieu de province. Elle ne laissa pas de s'étendre d'année en année autour de sa Grande Mosquée, dont la première construction remonte à la fondation de la ville. Au IXe siècle, elle bénéficia de la sollicitude des princes de la dynastie des Banû-I-Aghlâb qui reconstruisirent la Grande Mosquée sur de nouveaux plans, enveloppèrent la ville de remparts et la dotèrent d'une q~ba, c'està-dire d'une citadelle 1. Au Xe siècle et au XIe siècle, sous les Fatimides et les Zîrides, la capitale du pays fut successivement Kairouan et Mahdia, mais Tunis n'en était pas moins déjà une ville importante. C'est dans la première moitié du XIe siècle que le géographe AI-Bakrî nous en donne la première description détaillée. Le centre en est constitué par le quartier des souks, groupés autour de la Grande Mosquée, où se trouvent concentrées les principales activités artisanales et commerciales. Ils sont enveloppés de tous côtés par les quartiers d' habitation, dont les maisons, luxueuses ou modestes, se pressent le long de ruelles hérissées d'impasses, avec leurs fours à pain, leurs hammâms, leurs oratoires et, vers la périphérie, les fondouks, hôtelleries, où trouvent à se loger les gens de passage. Cette ville qui correspond, à peu de chose près, à, ce que l'on appelle aujourd'hui la Médina, est entourée d'un mur d'enceinte percé alors de cinq portes dont la principale, située à l'est, porte le nom de 21

Bâb al-Ba4r, parce qu'elle est tournée vers la mer. À l'ouest, sur une colline qui domine la ville, se dresse la Q~ba dont la garnison assure la défense de la cité contre d'éventuelles attaques venues de l'arrière-pays2. Après l'invasion hilalienne, dans un pays en proie à l'anarchie, Tunis d~vient le siège d'une petite principauté indépendante, gouvernée pendant près d'un siècle par les princes de la dynastie des Banû Khorâssân. Ceuxci se donnent une résidence, appelée le Château, dont une mosquée nommée ]âmi' al-Q~ar perpétue le souvenir. C'est alors que prennent naissance deux faubourgs qui porteront le nom des pones hors desquelles ils se sont formés, Bâb al-Suwayqa au nord et Bâb al-]azîra au sud 3. Après la conquête du pays par le souverain marocain 'Abd al-Moumen, c'est à Tunis que siègent les gouverneurs almohades de l'Ifrîqiya. Mais l'un de ces gouverneurs affirme son indépendance vis-à-vis de la métropole et fonde une dynastie qui présidera aux destinées de la Berbérie orientale du XIIIe au XVIe siècle. Devenue la capitale des sultans hafsides, Tunis connaît de nouveaux développements. La Q~ba, ~ans laquelle réside le souverain, est reconstruite sur de nouveaux plans. A l'enceinte qui fait le tour de la ville primitive - la Médina - s'ajoute une deuxième enceinte qui enveloppe du nord au sud les deux faubourgs de Bâb al-Suwayqa et de Bâb al-]azîra. La sollicitude des princes et la piété des fidèles y multiplient les constructions - mosquées, medersa-s, zâwiya-s - qui viennent enrichir sa parure monumentale. Ainsi s'est formé un ensemble complexe dont

la capitale des deys et des beys a recueilli l' héritage 4 .

Ceux qui visitent la ville de Tunis au XVIIesiècle et s'efforcent d'en donner une vue d'ensemble ne se font pas faute de distinguer les principaux éléments de la cité. Ainsi, J: B. Salvago, dans sa relation au doge de Venise, écrit: « Au milieu de la ville, le terrain s'élève, et sur la partie la plus haute se trouve le château, en forme de râteau ou de double croix. La ville, entourée de murs, a la forme d'un triangle obtus ou tronqué, à base convexe: elle occupe un espace de sept milles, et elle est flanquée, de pan et d'autre, par deux faubourgs très vastes qui l'agrandis-

sent.

»5

Dans son Histoire de Barbarie, le père Dan présente Tunis en ces

termes: « Quant au circuit de cette ville, il est d'environ une lieue, et, quoique les murailles en soient assez bonnes, si est-ce qu'elle n'est pas beaucoup fone, comme n'ayant aucun fossé, ni point d'autre forteresse que l'alcassave où loge le Bacha et où il y a garnison de janissaires. Elle a eu autrefois de bons faubourgs et en a encore aujoud'hui, vers le Ponant, un assez grand et fon beau du côté de Bizene, et un autre qui mène à Sousse, vers le Levant 6 ». Lui aussi distingue la vieille ville enveloppée de murs, la citadelle ou « alcassave » (de l'arabe al-q~ba) qui en assure la défense et les deux faubourgs qui la flanquent, l'un du côté de Bizene, c'est-à-dire non au ponant, mais au nord; et l'autre du côté de Sousse, c'est-à-dire non au levant, mais au sud. Ce sont ces éléments constitutifs du complexe urbain que nous allons nous attacher à décrire, avant d'évoquer la liaison de la ville au fond de 22

la lagune avec le port de La Goulette sur le littoral, et les principaux centres qui existaient dans les en.virons de la cité.

1. La Qa~ba
La Q~ba, que les Européens appellent communément le Château, se dresse sur une colline qui domine la ville, à l'ouest. Cette citadelle n'a

rien de commun avec celle dont la ville a. été dotée à la fin du

IXe

siècle

par un émir aghlabide. Le chroniqueur Ibn Abî Dînâr, sans doute bien informé, nous présente la q~ba qui existe de son temps, comme une construction hafside 7. Nous savons, en effet, que le fondateur de la dynastie, Abû Zakariyyâ, entreprit de refaire la q~ba de Tunis sur de nouveaux plans en l'an 629/1231, et qu'il y éleva de fastueux palais avec une mosquée réservée au souverain et à sa cour, dont la construction fut achevée en 633/12358. Les sultans hafsides qui se succédèrent du XIIIe au XVIesiècle apportèrent de nombreuses retouches à l' œuvre d'Abû Zakariyyâ, mais, exception faite pour sa mosquée, dont le beau minaret se dresse encore sur les hauteurs de la ville, on sait peu de chose des constructions qui avaient été élevées dans les limites de la citadelle9. La Qa~ba eut à souffrir des combats que se livrèrent au XVIe siècle, à Tunis, Turcs et Espagnols. Après leur victoire de l'été 1574,les Turcs se hâtèrent d'en relever les parties ruinées pour qu'elle pût servir de demeure aux pachas qui

devaient gouverner le pays 10.
Au XVIIesiècle, la Q~ba ne se présentait sans doute pas comme elle ressort des premiers plans de la ville, dressés au cours du siècle dernier. Mais nous avons du mal à nous figurer une citadelle dont] .B. Salvago nous dit qu'elle avait la forme d'un rateau (rastello) ou d'une double croix (croce doppia)ll. ].A. Peyssonnel est plus clair lorsqu'il présente la Q~ba comme «une espèce de carré flanqué de quelques tours rondes 12 ». Il s'agissait là, bien évidemment, de l'enceinte fortifiée à l'intérieur de laquelle s'élevaient les constructions. On y accédait par une porte, à l'est, qui s'ouvrait sur la ville. C'est par cette porte que l'on entrait dans la citadelle qui a servi successivement de résidence au pacha, représentant de la Sublime Porte, et au dey, général de la milice. Dans les pages qu'il a consacrées à son escale dans la capitale de la régence, le voyageur français]. Thévenot écrit: «Dans cette ville, il y a sur une éminence un château qui commande à la ville, lequel paraît fort joli. Devant la porte, il y a quelques petits canons; la face en est belle, qui est tout ce que j'en ai p.u voir, encore n'osais-je bien la regarder, car on m'avait averti du danger qu'il y avait pour les chrétiens qui regardaient ce château 13.» Dans ses Mémoires, le chevalier d' Arvieux apporte de nombreux compléments d'information. Il évoque d'abord la porte de -la Q~ba : « Cette porte est précédée d'une grande place, autour de laquelle il y a des appentis en manière de halles, où la milice va s'asseoir pendant

les grandes chaleurs de l'été

14. »

À la faveur des négociations qu'il avait
23

L

A.

C

D

40
\ \

Fig. 1. Tunis au XVII~ siècle 1 - Jâmi' al-Zaytûna; 2 - J. al-Q~ar; 3 - J. al-Q~ba; 4 - J. Yûsuf Dey; 5J. Hammûda Pacha; 6 - J. Mul).ammad Bey; 7 - J. al-Tawfiq; 8 - J. al-Jazîra ; 9 - J. al-Huluq ; 10 - J. Sîdî Yal).iya; Il - J. al-Tabbânîn ; 12 - J. Abî Mul).ammad ; 13 - J. Subl).ân Allah; 14 - Medersa al-Shammâ'iyya; 15 - M. al-'Unqiyya ; 16 - M. al-Munt~iriyya ; 17 - M. al-Yûsfiyya ; 18 - M. al-Murâdiyya ; 19 - M. al'Ashûriyya; 20 - M. Sîdî Yal).iya; 21 - M. al-Andalusiyya: 22 - Dâr al-Bâshâ ; 23 - Dâr al-Dey; 24 - Dâr al-Dîwân ; 25 - Dâr al-Bey; 26 - Fondouk des Françai~ ; 27 - F. desAnglais; 28 - F. desjuifs; 29 - Bagnede Sainte-Croix;30 - B. de SaintLéonard; 31 - Marché aux moutons; 32 - M. aux chevaux; 33 - M. au blé; 34 - M.
de la laine; 35 - M. des fruits et légumes; 36

- Mâristân

; 37

- Cimetière

Saint-

Antoine; 38 - C. Saint-Georges; 39 - C. israélite; 40 - C. musulman. 24

reçu mission de con,duire avec les puissances de Tunis, il eut plus d'une fois l'occasion d'en franchir le seuil. Il a pu ainsi détailler les constructions qui se trouvaient à l'intérieur de l'enceinte. Le château est divisé en deux panies : « La première, qui est toute environnée de logements, sert pour les soldats et les officiers de la garde du dey qui y sont logés assez

coinmodément avec leurs familles. » La seconde pattie constitue la résidence
du dey. Dans une grande salle basse que le chevalier d'Arvieux appelle « l'esquiffe » (de l'arabe al-sqîfa : vestibule), le dey donne ses audiences. Elle communique avec une cour encadrée par une galerie qui donne accès aux appanements du dey 15. Comme les chroniqueurs tunisiens ne font état d'aucune construction nouvelle dans la Q~ba au cours du XVIIesiècle, il est permis de penser qu'elle ne se présentait pas autrement que sous les sultans hafsides. Depuis les premières années du XVIIesiècle, tous les deys qui se sont succédé au pouvoir ont résidé dans la Q~ba. Quand un dey venait à mourir, l'imam de la mosquée de la Q~ba montait au sommet de son minaret pour en annoncer la nouvelle. Dès que la milice lui avait donné un successeur, celui-ci se rendait dans la Q~ba et prenait place à son entrée pour y être solennellement reconnu par le pacha, le divan et le bey et recevoir les hommages de la population de la citél6. Après quoi, il s'installait dans son palais pour toute la durée de son règne, car c'était là la demeure de ceux qui arrivaient au pouvoir 17 .

2. La Médina
La Médina, c'est-à-dire la villé, constitue la partie la plus ancienne de la cité. Elle correspond à ce que l'on appelle encore aujourd'hui la Médina, par opposition aux faubourgs qui représentent des extensions ultérieures. Les artères qui en font le tour ont reçu le nom des portes qui y donnaient accès et elles suivent d'assez près le tracé de l'enceinte fonifiée qui en assurai t la défense. La Médina est plus longue que large, et dessine un ovale de forme quelque peu irrégulière. Au début du XIe siècle, le géographe Al-Bakrî assigne à la ville de Tunis, qui se confond alors avec la Médina, un circuit de 24 000 coudées, soit pour une coudée valant 0,48 m, une longueur de onze à douze kilomètres 18. Mais les calculs qu'il est aisé de faire aujourd'hui, à partir de plans de la ville levés avec précision, ne permettent de lui attribuer que quatre kilomètres environ. Ainsi le père Dan donne à la ville des dimensions assez exactes lorsqu'il écrit que son pourtour est d'une lieue de France, dont on sait qu'elle équivalait à 4,445 km 19. Au XVIIesiècle, la cité avait conservé les traits qui étaient les siens à la fin du Moyen Age. Il est difficile d'y découvrir un plan, soit que la ville procède d'un développement spontané, soit que le plan originel ait été oblitéré par une poussée urbaine sans contrôle. Mais à défaut de plan, on peut y découvrir un ordre. Le centre en est occupé par la Grande Mos25

quée. Autour d'elle, s'ordonne le quartier des souks, où se trouvent concentrées les principales activités artisanales et commerciales de la cité. Audelà du quartier des souks, s'étendent les quartiers résidentiels dont toutes les activités sont exclues, à l'exception de celles qui doivent répondre aux besoins quotidiens des familles. Les divers quartiers résidentiels sont peuplés électivement par un groupe ethnique ou une classe sociale, assurant ainsi, à la fois, la coexistence et la ségrégation des divers éléments

de la population urbaine 20.
Tous ceux qui ont visité Tunis au cours du XVIIesiècle ont été frappés par le contraste existant entre le centre actif et la périphérie résidentielle. Dans leurs relations, ils ne manquent pas de faire mention du quartier des souks - qu'ils appellent souvent « bazars »21 - avec ses rues bordées d'échoppes ou de boutiques spécialisées dans la fabrication ou la vente d'un seul produit. Ils en donnent des descriptions plus ou moins détaillées. J. Thévenot ne s'attarde à décrire que le bazar des mar(hands de drap. Il ajoute: «Il y a encore plusieurs autres bazars pour les autres marchandises22. » Le père Philémon de la Motte écrit: « Il n'y a de beau que le bazar ou marché. Il consiste en deux rues qui se croisent presque à angle droit, plus larges et plus longues que les autres, et toutes couvertes, où sont des marchands dont les boutiques sont assez bien garnies23. » Mais le quartier des souks ne se limite pas à deux rues se coupant à angle droit. La Condamine visite les divers bazars et en note la stricte spécialisation : «Il y a un quartier de la fabrique des bonnets... Il y a une rue où l'on vend du drap, une autre où l'on vend des joyaux de femme 24.» Mais c'est M. Poiron qui est, à la fois, le plus concis et le plus complet: « Il y a dans le centre de la vill~ plusieurs rues couvertes qui se croisent en tout sens et qu'on appelle « bazars ». C'est là où les marchands de toute espèce ont des boutiques où ils étalent toutes sortes de marchandises. Dans quelques-uns de ces bazars, on ne voit que des épiciers, dans d'autres que des marchands d'étoffe. Plusieurs ne sont remplis que de bonnetiers et ainsi

des autres 25.

»

Pour aller à ce centre, où se trouvent concentrées toutes les activités, ou pour en revenir, tous les voyageurs ont dû traverser les quaniers résidentiels qui l'enveloppent de toutes pans. Ils ont été frappés par l'irrégularité de la trame urbaine, par l'étroitesse des artères et le mauvais état de la voirie. Le chevalier d'Arvieux écrit: «Excepté un petit nombre de rues principales, toutes les autres sont étroites, et quoiqu'elles soient pavées, elles sont fort sales en hiver26. » Au début du XVIIIesiècle, le voyageur J .A. Peyssonnel écrira encore: «Les rues sont étroites et mal percées: il n'yen a que quelques-unes de pavées27. » Les rues, les venelles et les impasses des quaniers résidentiels sont bordées uniformément de maisons. Elles sont généralement peu élevées. Le chevalier d'Arvieux écrit: «Les maisons sont basses et n'ont pour l'ordinaire que l'étage du rez-de-chaussée. Seules celles des personnes considérables ont un second étage avec des balcons et quelques jardins28. » Le 26

voyageur] .A. Peyssonnel est sensible à l'originalité des maisons du pays: « Les maisons sont bâties à la. turque, c'est-à-dire très basses, contenant un grand espace et peu de logement, presque toutes carrées. Une cour découvene remplit le milieu et tous les appartements y répondent. La plupart de ces maisons n'ont qu'un étage, peu deux, et plusieurs n'ont que le rez-de-chaussée. Les toits sont plats, terrassés, n'ayant qu'une petite pente

pour laisser écouler les eaux 29.

»

De l'extérieur, les maisons de Tunis n'offrent rien qui retienne le regard. Philémon de la Motte note: « Il semble que l'on marche plutôt entre deux

murs de clôture qu'entre des maisons 30.

»

Mais si ces maisons paraissent

très peu de chose au-dehors, ceux qui y pénètrent les trouvent plus d'une fois fort plaisantes, avec leur cour intérieure bordée de galeries, leurs pièces pavées de marbre, leurs plafonds rehaussés de plâtres « sculptés à l' arabesque » et leurs murs recouverts de carreaux de faïence, où l'or se mêle à l'azur31. Comme on peut l'observer de nos jours encore, une maison à étage pouvait enjamber la rue et constituer ainsi un passage voûté. Si des voûtes se trouvaient à l'entrée d'une rue ou d'une impasse, il était aisé de les munir de portes et de donner naissance à des rues fermées. Philémon de la Motte est frappé par ce trait et le note dans sa relation de voyage: « Les rues où nous passâmes étaient fermées de grandes portes cochères à chaque extrémité32. » En fermant: les portes d'un cenain nombre de rues, on pouvait interdire l'accès de tout un quartier. Tous les jours, à la tombée de la nuit, on verrouillait les portes du quartier des souks, et il formait alors une petite ville à l'intérieur de la ville. De la même façon, de nombreux quartiers résidentiels pouvaient se fermer, et leurs habitants, retranchés derrière leurs portes closes, se trouvaient à l'abri de ceux qui

auraient tenté de troubler la paix publique

33

.

Si la Médina de Tunis, au XVIIesiècle, a conservé les limites et la structure qu'elle avait déjà à la fin du Moyen Age, les deys et les beys y ont multiplié les fondations pieuses et les constructions d'utilité publique, et sa parure monumentale s'en est trouvée profondément renouvelée. Le partage du pouvoir entre plusieurs puissances a appelé la construction de palais, plus ou moins fastueux, pour leur donner, à chacune, une résidence. Dans les premières années du XVIIesiècle, le pacha, représentant de la Sublime Porte, quitta la Q~ba, où s'installa le dey, pour s'établir dans un palais - Dâr al-Bâshâ - édifié dans la rue qui pone aujourd'hui le nom de rue du Pacha34. On ne sait exactement à quelle date le Conseil de la milice, ou Dîwân, abandonna le vieux château des Banû Khorâssân, où il avait d'abord tenu ses séances, pour se transponer dans un nouvel édifice, construit à son intention - Dâr al-Dîwân - qui devait devenir son siège ordinaire, situé dans l'actuelle rue du Divan.35. Quant au bey, il eut lui aussi sa résidence dans la partie haute de la Médina avec la construction du Dâr al-Bey. Ce palais a été plus d'une fois remanié et agrandi au XVIIIeet au XIXesiècle, sous les beys de la dynastie hus27

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