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Un Fils de Lumière

De
191 pages
Petit-fils du prince Ratsimamanga qui fut fusillé sur ordre du général Gallieni dont la famille fut dépouillée de tous ses biens et réduite à la misère. Ainsi Albert Rakoto fut-il un petit prince aux pieds nus. Etudiant en médecine à Tananarive, autorisé à rester en France pour transformer son diplôme colonial en titre universitaire métropolitain, il devient membre de l'Académie de Médecine de Paris. Grand homme de science, il assume de hautes fonctions diplomatiques à I'UNESCO et devint ambassadeur de Madagascar.
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UN FILS DE LA LUMIÈRE

Biographie d'Albert Rakoto RATSlMAMANGA

(Ç)L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-6123-9

RaYlIlond WillialIl RabelIlananjara

UN FILS DE LA LUMIÈRE
Biographie d'Albert Rakoto RATSlMAMANGA

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'HarmattanINC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

PREFACE
Dans sa préface à la biographie de François 1er, le roi de la Renaissance, par René GUERDIAN, Alain DECAUX de l'Académie Française, écrivait:
((L'Histoire se veut connaissance de ce qui a été. Dès que l' homme émerge de la nuit des temps, dès qu'il se forme en sociétés, dès qu' il laisse les traces de son passage, il fournit lui-même les matériaux de l' Histoire. J'ai bien dit: L' homme. Car il ne saurait être question d' Histoire sans l' homme."

-

Il ajoutait:
- "On méconnaissait parfaitement qu'à côté et au-delà (des) personnages couronnés, avaient existé des millions d'anonymes qui, tout autant que les Louis ou les Henri, avaientfait la France."

Et l'éminent Académicien soulignait encore, à propos de la méthode historique:

- ((On ajoutait... que toute biographie était romancée,
puisque le biographe, par définition personnage et la réalité." s'interposait entre son

3

A la lumière de ces considérations, on comprendra mieux le dessein du présent ouvrage et comment il a été conçu. Il s'agit bien d'une biographie. Mais d'un style particulier où le personnage lui-même s'exprime - en quelque sorte - en direct. Son aventure est authentique. Il est présent pour éviter précisément que le biographe ne s'interposât abusivement entre son héros et la réalité. Ce qui fait que cette biographie eût pu être une autobiographie signée par le personnage lui-même. Mais il y avait un autre intérêt, le vrai dessein: retrouver la mémoire du Temps, évoquer - à travers la saga d'une illustre famille malgache -la société des Hautes Terres de l'Emyme, sous le reflet de l'insolite et, quelquefois de l'invraisemblable, à 1'heure coloniale. Dans l'ancien pays madécasse, on appelait "Fils de la Lumière", un membre de la haute noblesse, dont l'origine lointaine et mythique remonterait au soleil, l'astre divin des civilisations antiques. Dans son enfance, le héros fut un prince aux pieds nus. Né sous un jour faste, le sort le conduira vers la renommée et la sagesse. Quelle heureuse occasion pour voyager, en esprit, vers cette lIe-Continent aux matins calmes, étendue - au cours des temps millénaires - entre le Moçambique et les Mascareignes. Raymond William Rabemananjara

IARIVO

VELOMA

!

TAN AN ARIVE, adieu!

Aujourd 'hui, on utilise l'avion. On quitte l'aéroport d 'Ivato et le voyage commence. La voie aérienne est devenue commune. A l'intérieur même du pays, la densité des relations aériennes permet de rompre l'isolement des régions mal desservies par le réseau routier défaillant. Les gens circulent, le mystère du voyage est révolu. Naguère, un déplacement quelconque était un grand événement. Traverser la mer, la mer immense avec ses houles, ses vagues et ses tempêtes - dans l'esprit de l'insulaire des Hautes Terres qui a perdu le souvenir de la réalité océane - c'était une aventure semblable à l'Odyssée d'Ulysse; c'était s'engager dans le merveilleux du monde où le Destin dictait le sort du voyageur. Notre départ fut annoncé. Dans chaque famille, on s'y préparait avec fébrilité. La délégation des artistes malgaches - chanteurs, chanteuses, comédiens et comédiennes, danseurs et danseuses, musiciens, peintres, sculpteurs- et artisans - représentait honorablement le génie malgache. A vrai dire, on constituait une grande famille. Il y avait là Beby Rasoanirina, fille d'une vieille amie de mon Père; il y avait le compositeur Teraka Ramamonjisoa, le danseur Razafimahefy d 'Itaosy, les peintres Ramanakamonjy et Razanamaniraka, dont les oeuvres figurent dans des collections privées. Dans le groupe des Éclaireurs qui représentait la jeunesse malgache, je retrouvais des amis: Prosper Rajaobelina, Hermann Ravelomanana qui jouera un rôle important dans l'Enseignement protestant à Ambatolampy, Albert Randriamaromanana qui sera, plus tard, fusillé par le régime colonial en raison de ses activités patriotiques.
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Au sein de la famille que nous constituions, les relations étaient ouvertes et franches. Aucune distinction de fortune, de caste ou de région: nous étions tous des Malgaches et il nous suffisait de l'être. On voulait offrir aux étrangers une image vraie de notre pays, image marquée par la diversité dans l'unité.

Mon beau-père voulut remercier, à sa façon, les amis français qui contribuèrent au succès de mon voyage. Il organisa un après-midi musical. Nous jouâmes des morceaux du répertoire classique et des airs à la mode, surtout des valses et des tangos. Jusqu'au crépuscule, on dansa, on chanta. Quand nos hôtes furent partis, la fête recommença, mais, cette foisci, en famille. Il faisait un clair de lune splendide. Les jeunes filles, taquines, me demandèrent d'improviser un poème. J'étais embarrassé. Pouvais-je refuser? Je me suis retiré dans le jardin. La lune haute me regardait et je sentais l'ampleur du soir m'envahir et gonfler mon imagination. Mon coeur battait la chamade. Il me fallait être à la hauteur de l'événement. Sur un bout de papier, j'ai griffonné quelques vers. Quand je revins vers l'assistance, un silence profond m'accueillit. Les filles avaient déjà les yeux mouillés. "0, Lune que je vois dans le lointain! L'Autre aussi, loin d'ici, te voit. Ton image est mienne, Ton image est nôtre. Nous te contemplons du même regard. Ainsi, ton image aimée enlève nos chagrins Et sèche nos pleurs. 0, Lune, que je vois dans le lointain. L'autre aussi, loin d'ici, te voit !" Alfred de Musset fit mieux. Il n'y avait là rien qui pût émouvoir. Mais l'assistance fut émue. 8

Il a bien fallu que l'on fit adieu aux Ancêtres. Ces Ancêtres qui nous escortent partout. Alasora n'était pas loin. Mais nous décidâmes, avec ma tante paternelle et mes deux frères, de nous rendre plutôt à Ambohimpiara Andakana pour solliciter la bénédiction de mon Père.

Nous repnmes le même chemin que nous suivîmes naguère pour l'enterrement paternel. Le paysage me parut plus lumineux. Etait-il donc vraiment un état d'âme? J'ai revu le grand palmier royal; j'ai revu le lac sacré où les nénuphars palpitaient sous le souffle de la brise légère.
Le vénérable de la famille était là. Il me présenta un bambou rempli de miel, un morceau d'ajonc et un morceau de lamba trempé dans un jus de canne à sucre fermenté. Nous montâmes sur le faîte du tombeau. Tandis que le vénérable invoquait les Ancêtres, j'adressai mes adieux à mon Père. Les femmes pleuraient, elles disaient:

- ({Bénissez votre fils qui va traverser la mer immense, il va
nous laisser seules. Vous avez souhaité sa réussite, il réussira. Vous avez voulu qu'il fût digne de votre Monsieur Ainsi soit-il l''

Les femmes essuyèrent leurs larmes. Le patriarche invoqua encore les Ancêtres. Je me rapprochais du coin - est du tombeau - à peu près vers l'endroit où devait se trouver le corps de mon Père. J'ai versé le miel et le betsabetsa d'un geste lent et doux et j'ai planté le bambou sur place. Je me suis retiré pour oindre la pierre tombale située au sommet de l'édifice, avec une graisse composée de végétaux et de lard de boeuf qui rendait un parfum léger. Avant de partir, nous fimes un peti t feu de bois de hasina, l'arbre sacré des nobles et nous l'allumâmes en guise d'encens. Le soleil était à son couchant. Ah ! Ces lieux sacrés où l'esprit est enraciné dans les entrailles de la terre, on a toujours le coeur serré d'avoir à les quitter. 9

Au retour, la tante paternelle est allée directement chez elle à Anosimanjaka, où se trouvent les tombeaux des ancêtres des Andriamasinavalona. Ma Mère Lala rejoignit Atsimokady à Mahamasina, tandis que mon autre Mère et moi, nous montâmes à la maison de mon beau-père. Tout le monde nous y attendait avec une certaine impatience. Le dimanche, avant le départ, fut réservé à l'église. Les Anciens de l'École d' Ambohimanoro étaient là. Les délégués des foyers chrétiens, une députation d'éclaireurs, tous, avaient tenu à participer à la cérémonie d'adieu. L'après-midi les cinq grandes églises épiscopales du district de Tananarive organisèrent - après le culte - une fête de l'amitié. Chants, choeurs et discours alternèrent. L'évêque anglican prononça une allocution pleine de diplomatie et de tact à propos des relations anglo-françaises à Madagascar. Puis, les éclaireurs entonnèrent leur hymne:
-" Ce n'est qu'un au-revoir, mes Frères" .

Oh ! Ces voix pures et graves qui montaient et voltigeaient vers la nef! Je ne cesserai de les entendre, tant elles exprimaient la tendresse et la fraternité. Enfin, pour donner à notre réunion une allure solennelle, nous l'achevâmes par le magnifique Cantique de l'espoir:

"Seigneur, il se fait trop tard, demeurez avec nous! "
Dans le quartier de Soarano, la gare de Tananarive dresse sa façade éloquente. Une grande avenue la relie au Jardin d' Ambohijatovo où, jusqu'à une date relativement récente la statue équestre du général Gallièni semblait consacrer la pérennité de l'ère coloniale. Dans le hall de départ, une foule énonne s'agitait. On allait, on venait, on passait de groupe en groupe. Les accompagnateurs étaient aussi nombreux que les partants. Pourtant, aucun désordre, aucune bousculade. 10

Nous passâmes sur le quai. Du compartiment où je m'étais installé, j'aperçus mon jeune frère en lannes. En vain, les femmes essayaient d'esquisser un sourire. Je devinais leur émotion et je vis quelques lannes - furtivementessuyées - perler.surleursjoues. Ma Mère Lala détournait la tête. Ce fut la dernière vision que j'ai eue d'elle. Comment oublier un tel moment? Dès que le train s'ébranla, elle partit triste et chagrinée, au milieu des mains et des bras qui se levaient pour nous adresser le veloma. Et le train s'ébranla, grinçant, sous une épaisse touffe de fumée. Sur le quai, le chef de gare s'époumonait à souffler dans son sifflet strident qui brisait le silence des angoisses et des émotions retenues. On traversa de magnifiques paysages de champs, de rizières et de villages accrochés au flanc des collines. Entre la halte de Perinet et le Canal des Pangalanes, on baigne dans la verdure tropicale. A Ambila-Lemaitso - station estivale - on sent déjà l'emprise de la porte océane. Le trajet dura une journée entière. La nuit venue, nous arrivâmes à Tamatave. Le bateau illuminé était là, en rade. Le "Maréchal Joffre" était un navire allemand débaptisé, octroyé à la France comme prise de guerre. Sa silhouette fonnait masse. C'était impressionnant du quai où nous étions. Mes amis betsimisaraka étaient présents. Nous évoquâmes les vieux souvenirs de notre École d' Ambohimanoro. On riait, on plaisantait, mais, en vérité, une force mystérieuse semblait nous retenir au sol natal. Enfin, l'ordre d'embarquer fut donné. Un pincement au coeur. Un je ne sais quoi qui remuait les entrailles. Il fallait embarquer, nous embarquâmes.. Nous prîmes place dans de petits canaux à moteurs qui tanguaient sous la houle. On avait peur de chavirer, mais on n'osait pas montrer notre émoi. Nous fûmes transportés à bord dans des nacelles. Quelle épopée! Il est des rencontres qui laissent des impressions inoubliables. Ma Il

première rencontre avec la mer est de celles-là. Comme le désert, la forêt ou les hautes montagnes, la mer est toujours un sujet de méditation. La mer est un mystère. Son flux et son reflux semblent vouloir exprimer l'éternel retour des choses d'ici-bas. "La mer, la mer, toujours recommencée" Au moment précis d'atteindre le bastingage - je ne sais pourquoi j'ai pensé à Baudelaire qui, lui aussi, avait connu la Mer des Mascareignes et dont le séjour au Capricorne avait serti les "Fleurs du Mal"de ses meilleures pièces. "Homme libre, toujours, tu aimeras la Iner, La mer est ton miroir... " La mer! Ce n'est pas sans raison que les poètes - ces génies de l'insondable n'ont cessé de l'évoquer. La mer est le symbole de l 'Humanité en route à travers son Histoire millénaire. Ainsi méditais-je quand le navire prit lentement le large et s'éloigna des terres betsimisaraka. Nous longions les Côtes madécasses. Il nous fallait faire escale à Diégo-Suarez, puis à Majunga. C'est là que nous allions rompre avec le monde malgache. A Diégo-Suarez, j'ai revu Bao, une cousine germaine. Son histoire est une histoire, mais une histoire tristc. C'était une belle jeune fille. Une chevelure souple et brillante encadrait un visage ovale d'un teint de pêche tendre. Ancienne élève des Soeurs de Cluny, elle avait acquis un certain sens de la liberté individuelle, d'où une tendance à ne pas vouloir se plier aveuglément aux traditions. A quinze ans, elle avait été remarquée par un jeune prince sakalave de dix ans son aîné. De belle prestance, il avait le teint légèrement bronzé, le nez aquilin, les lèvres fines. Il avait l'air d'un Numide. Amoureux de Bao, il demanda aux parents la permission de la courtiser et de demander sa main. Quel scandale! Dans la famille, ce fut 12

un refus fenne et outré. On semblait avoir oublié la leçon du sage Andrianampoinimerina : au lieu de s'imposer par la violence, il choisit de sceller de solides alliances par le mariage. Ainsi eut-il douze épouses issues des principales principautés de I'lIe. A l'époque, j'étais à Tananarive. Bao est venue.

- liMon
avis? "

Frère, la famille s'oppose à mon mariage. Que ditesAurait-il quelque démérite? Votre

vous de ce prétendant?

- liMa soeur, pour

moi, ce prétendant

est un Malgache à part compte, c'est sa Mais l'essentiel, C'est un homme Ce n'est pas un

entière. Qu'importe son terroir! Ce qui valeur personnelle, ses qualités humaines. c'est votre propre sentiment. L'aimez-vous? de belle allure, distingué, d'origine noble.

vagabond

,.

il est riche, dit-on. Réfléchissez et décidez ensui-

.

te en conscience. Mon sentiment? Il Y a des traditions à respecter ,. il Y a des traditions à dépasser, à dépoussiérer."

La Mère Supérieure des Soeurs de Cluny consultée donna un avis défavorable, me confia Bao. Après une longue réflexion, elle passa outre à toutes les oppositions et épousa l'homme de son choix. Du coup, la quarantaine fut organisée dans les villages où existaient des tombes familiales. On mit sur le compte du Destin vengeur la mort de son frère aîné frappé par la foudre sur le chemin qui le conduisait à Anosimanjaka. Au bout de six mois, le mari de Bao décéda, à son tOUf,à Antalaha. La thèse des intégristes paraissait se confirmer: malheur à ceux qui manquent au respect des traditions! Sur eux tombera la juste vengeance des Ancêtres! Nous quittâmes la célèbre baie de Diégo-Suarez pour rejoindre Majunga. C'était l'ultime étape de notre périple maritime en terre malgache. Le temps était splendide. Scrutant I'horizon, j'ai pensé à ces hardis navigateurs des siècles lointains: venus du Pacifique et d'ailleurs, ils traversèrent le vaste océan sur leurs pirogues à balan13

cier .et échouèrent sur ces rives que nous allons abandonner à l' ardeur du Soleil et aux souffles forts des vents du Sud. A Majunga, j'ai rencontré Gergine Ravaosehena, fille du grand poète Andrianjafitrimo. C'était une camarade de classe. Elle enseignait dans un établissement de la ville.
U

Je viens vous adresser mes adieux. Je pars en France."

Elle semblait être heureuse de me revoir et attristée de mon départ. Il est vrai que nous étions très liés. Depuis l'âge de quinze ans, nous échangions une correspondance, sous fonne de hain-teny. Entre nous deux, c'était une véritable joute poétique qui se poursuivit, du reste, après mon arrivée en France. Le bateau devait ,\~itter le port au début de la nuit. A pas lents, nous cheminions sur le quai. Déjà, le crépuscule rayonnait à travers les manguiers. L'odeur de la Mer moçambique montait vers nous. Elle me demanda d'échanger un dernier poème. On s'abrita sous un bibassier. Debout, face au ciel embrasé, nous avons composé et déclamé, chacun, nos vers.

"Quand cette nuit viendra, je serai en partance Vers des horizons étrangers, Je serai comme une fourmi égarée Au milieu des fagots Quand cette nuit viendra, je serai comme un oiseau Sans ailes surpris par l'orage. Qui entendra mon cri ?" Elle répondit: "0, Toi qui t'en vas pour une course lointaine, Te souviendras-tu de la fleur esseulée? "

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La nuit vint. On leva l'ancre. Rassemblés sur le pont, les voyageurs étaient crispés par l'émotion. La terre malgache s'éloignait. On sentait, en nous, une déchirure. Quitter le sol natal, à l'époque, c'était un événement solennel, un drame du cœur et de l'esprit. Alors - dans un même élan - nous tournâmes, tous, nos regards vers le pays dont les contours s'estompaient devant nous, dans la moiteur nocturne. Chacun, nous jetâmes une pièce d'argent et une pincée de terre. La sirène du navire retentit. C'était le dernier cri d'adieu! Puis, nous nous enfonçâmes dans la nuit noire de l'immense océan, le coeur brisé, les yeux perlés de lannes. Entre les côtes malgaches et les Comores, le navire essuya les rafales de hautes vagues. On tanguait. N'était l'assurance affichée par le Commandant de bord et son équipage, les voyageurs novices pouvaient, à bon endroit, se sentir inquiets. Embarqués pour le meilleur et le pire, nous fîmes confiance au Destin. Nous passâmes au large de Zanzibar et de Mombassa. La mer, encore la mer, toujours la mer! Nous étions dominés par l'océan, son immensité, son mystère. Enfin Djibouti! En face, la mystérieuse Aden, roc brûlé par le soleil, les vents forts du désert arabique et les souffles de la mer. Une chaleur épaisse, accablante. Étions-nous en Enfer? On nous invita à descendre. Déjà des dockers somaliens nus et au teint cuivré chargeaient le navire en charbon. La poussière charriée par le vent du large flottait partout. On était vraiment mal à l'aise dans cette atmosphère de bain turc. Djibouti, à l'époque, était un modeste comptoir colonial. Il résumait dans sa pauvreté, la philosophie des responsables. Le village indigène était l'expression même de la misère acceptée et entretenue. Quelle peine de voir cette foule de mendiants en guenilles, ces gourbis en torchis, ces enfant~ morveux et ventrus qui lançaient vers l'étranger un regard affamé de pitié!

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Assurément nos cases malgaches étaient des palais à côté de ces huttes misérables qui abritaient, sous le ciel aride, le vain espoir des hommes. Nous voyons notre misère; nous ignorons celle des autres. Ce spectacle somali aura été pour beaucoup d'entre nous une leçon d'humanité. Marchandises chargées, soute remplie, le navire allait reprendre sa route. La sirène retentit. A bâbord, de jeunes garçons étaient montés sur le pont et plongeaient dans la mer infestée de requins pour attraper des pièces de monnaie que des marins ou des voyageurs jetaient en pâture. Pour quelques centimes, ces adolescents risquaient leur vie. Je remerciai le Dieu de mes Ancêtres de m'avoir fait naître à Madagascar. La traversée du Canal de Suez offre des visions inoubliables. Au loin - de temps en temps - on voyait défiler une caravane de cha-' meliers noblement drapés dans leur burnous. La démarche saccadée des chameaux donnait à leur convoi une allure extraordinaire. Ces pas lents et mesurés dans le désert voulaient, sans doute, exprimer la soumission de l'Homme à la Nature souveraine. Nous parvînmes à Port Saïd. Quel contraste avec Djibouti! On était en terre égyptienne. On foulait ce sol millénaire des fàbuleux Pharaon! Du coup, revenait, en images tumultueuses, l 'Histoire d'une civilisation exceptionnelle. Emportés par la foule, dans ses mouvements, nous étions baignés dans ce monde démesuré des Pyramides et des Temples du Nil. A Port Saïd, on sentait la vie à profusion. Partout des cohortes de marchands ambulants, des enfants qui ciraient les chaussures. Partout des boutiques achalandées, des cafés maures où des consommateurs enturbannées fumaient paisiblement le narguillé. La Méditerranée est un autre monde. La mer bleue et agitée contrastait avec la nappe tranquille du Canal de Suez. Au fur et à mesure que le navire approchait les rives italiennes, on avait l'impression de retrouver aussi toute l'histoire de ces hauts lieux où les Dieux des Latins avaient soufflé à l 'homme le goût de la puissance et de l'universel. 16

La France! La France! Ce ne fut qu'un cri. On était sur le pont. On voulait voir. Il faisait nuit. Rien que le ciel étoilé et la mer infinie. Nous débarquâmes, au petit matin, au Quai de la Joliette, à Marseille. Devant nous, les lumières de la Cité phocéenne scintillaient à perte de vue. Notre Dame de la Garde dominant les contours se dressait fièrement. Le jour est venu. sur le quai, quelle animation! Une flottille de petits bateaux, les uns à voile, les autres à vapeur. Des leviers, des grues. Une foule de parents et d'amis attendait avec impatience la descente des voyageurs. Nous pensions, quant à nous, être reçus en triomphe. N'étions-nous pas une délégation officielle? Ni drapeaux, ni fanfare. J'ai perçu la déception de mes compatriotes. Trois fonctionnaires du Ministèr~ des Colonies vinrent à notre rencontre. Pour les braves gens de Marseille, le débarquement des Malgaches fut un spectacle inédit.
liCe ne sont pas tous des Malgaches, s'étonna une dame respectable. Il ont des yeux bridés avec des cheveux plats, certains ressemblent à des hindous, d'autres ont le teint et le nez aquilin, sans doute des métisses..."

-

- life les croyais comme les Africains, fit remarquer un ouvrier en salopette. C'est drôle! ils n'ont pas l'air sauvage. Eh ! Tu vises, Paulo, la brunette là-bas qui traîne son valochon. Je l'amènerai bien, ce soir, au bastringue!
II

Un jeune en casquette vint vers moi.

- Tu viens de Madagascar? Tu es un llhova"? Tous ces
gens qui sont avec toi, sont des Malgaches? voit surtout des Africains, des Arabes." Très aimablement, il proposa d'être mon cicerone. 17 Tu sais, ici on

II