UNE REBELLION INDIENNE AU CHIAPAS 1712

De
Publié par

Le Chiapas est l'un des États les plus indigènes et les plus pauvres du Mexique. A partir d'une révolte des indiens du Chiapas en 1712, Juan Pedro Viqueira replace la spécificité de cette région dans le temps long de l'histoire : il fait comprendre une réalité géographique et humaine trop souvent caricaturée.
Publié le : jeudi 1 avril 1999
Lecture(s) : 219
Tags :
EAN13 : 9782296384989
Nombre de pages : 174
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

UNE REBELLION INDIENNE AU CHIAPAS, 1712

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos Dernières parutions
MUZART-FONSECA DOS SANTOS Idelette, La littérature
de Cordel

des voix, grenier d'histoires, 1997. GROS Christian, Pour une sociologie des populations indiennes et paysannes de l'Amérique Latine, 1997. LOBATO Rodolfo, Les indiens du Chia pas et la forêt Lacandon, 1997.

au Brésil.

Ménwire

DE FREITAS Maria Teresa; LEROY Claude, Brésil, L'utopialand de Blaise Cendrars, 1998. ROLLAND Denis, Le Brésil et le nwnde, 1998. SANCHEZ Gonzalo, Guerre et politique en Colombie, 1998. DION Michel, Omindarewa lyalorisa, 1998. LE BORGNE-DAVID Anne, Les migrations paysannes du sud-Brésil vers l'Amazonie, 1998. COLLECTIF, L'Amérique Latine et les nwdèles européens, 1998.
GRUNBERG Bernard, L'inquisition apostolique au Mexique, 1998. GUICHARNAUD-TOLLIS Michèle (dir.), Le sucre, 1998. BOCCARA Guillaume, Guerre et ethnogenèse Mapuche dans le Chili colonial, 1998. MAUGEY Axel, Les élites argentines et la France, 1998. PICARD Jacky, Amazonie brésilienne: les marchands de rêves, 1998. BELLAABELLAN Salvador, L'univers poétique d'Eliséo Diégo, 1998. MALENGREAU Jacques, Structures identitaires et pratiques solidaires au Pérou, 1998. BLANCPAIN Jean-Pierne, Le Chili et la France (XVllle-XXe siècles),

1999.

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7702-X

J nan

Pedro Viqneira

UNE REBELLION INDIENNE AU CHIAPAS, 1712

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Introduction
La prise de la ville de San Cristobal de las Casas et de sept communes indigènes de la Forêt lacandone et de Los Altos par l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) le 1er janvier 1994 a fait connaître le Chiapas à travers le monde entier. En quelques jours, des centaines de journalistes se sont rués vers cet Etat à part du Mexique afin d'informer leurs lecteurs, leurs auditeurs et leurs téléspectateurs des avatars de cette rébellion indienne inattendue, dans un pays dont le gouvernement s'était efforcé - pour une grande part, avec succès - d'offrir au reste du monde une image de stabilité économique, politique et sociale. Très rapidement, le mystérieux sous-commandant Marcos, guérillero et poète à la fois, fascina les journalistes, puis, à travers eux, les gauchistes de la planète qui, après la chute du mur de Berlin et la réapparition des intégrismes et des conservatismes ethniques, nationaux et religieux, étaient à la recherche d'une cause à embrasser et d'une figure susceptible d'incarner leurs idéaux. Tout en exaltant "la première révolution du XXIème siècle" , les journalistes et les analystes politiques s'employèrent à "expliquer" le soulèv"ement zapatiste, dressant un tableau manichéen de la situation politique et sociale de l'Etat du Chiapas. Il n'y avait place que pour les anges et les démons: de pauvres Indiens, héritiers de la sagesse millénaire issue de la civilisation maya, face à l'exploitation et au racisme de quelques propriétaires terriens riches et puissants. La complexité, les ambiguïtés, les contradictions et les innombrables zones de flou, inhérentes à toute réalité humaine, étaient systématiquement ignorées en l' honneur de la défense de la lutte zapatiste 1. L'information s'est convertie, de la sorte, en propagande politique que le grand public a acceptée sans se poser trop de questions. Car il est toujours réconfortant de savoir que, quelque part, de préférence dans une région lointaine et exotique, l' "utopie" est toujours vivante. La transfiguration d'une réalité sociale dramatique et complexe sur une scène où s'affrontent les forces du Bien et du Mal a besoin d'une histoire taillée sur mesure. Les journalistes

l'ont construite en faisant appel à deux types d'écrits, dont les auteurs se situent à des années-lumière de leurs propres positions politiques, mais dont les affirmations pouvaient être facilement reformulées pour répondre à leurs buts: les études réalisées par des anthropologues nord-américains au cours des décennies 1950 et 1960, et les chroniques de l'oligarchie chiapanèque du XIxème siècle. De l'anthropologie culturaliste nord-américaine2, les journalistes ont repris l'idée que les peuples' indiens formaient des communautés égalitaires et harmonieuses qui avaient réussi à conserver vivantes les formes de vie, les traditions, et surtout, l'infinie sagesse de la civilisation maya, malgré quelque cinq siècles de domination étran~ère, celle des Espagnols tout d'abord, puis celle des métis'3. Ainsi, les Indiens du Chiapas ne seraient pas des hommes comme les autres - qui dans la vie quotidienne transforment leur culture et leurs identités pour faire face aux nouvelles conditions historiques - mais des incarnations d'une essence ethnique intemporelle, des habitants d'une Arcadie révolutionnaire. Dans les chroniques historiques du XIxème siècle, les mass media ont trouvé un complément utile aux idéalisations anthropologiques: la résistance des Indiens n'aurait pas été essentiellement souterraine et pacifique, constituée d'une suite de dissimulations quotidiennes face aux envahisseurs, de constants réajustements et de réorganisations devant les nouvelles formes de domination, mais au contraire, ouverte et violente. En effet, selon les historiens de San Cristobal du XIxème siècle, l'histoire du Chiapas n'avait été qu'une longue lutte entre la Civilisation et la Barbarie. Les Indiens, disaientils, étaient imperméables au Progrès et à la Culture, et malgré les remarquables efforts de l'Eglise catholique, ils continuaient à professer leur sanglante religion païenne. Le désir le plus profond de tout Indien, affirmaient-ils, tendait à l'extermination des blancs. Ainsi, sous la plume de ces conservateurs, toute manifestation de mécontentement de la part des indigènes devenait une mutinerie de masse et toute plainte à l'encontre des mauvais traitements et des abus d'un ladino (blanc ou métis de langue non indigène), un dangereux complot, grâce à Dieu, découvert à temps~. C'est ainsi qu'un mouvement religieux assez confus qui, en 1869, avait réuni les 8

Indiens Chamulas autour du culte de quelques pierres tombées du ciel et avait converti un petit hameau en un marché indien très fréquenté, au détriment de celui de San Cristobal de las Casas - cause d'une répression féroce - fut présenté comme une" guerre des castes" qui aurait menacé l'existence même de la Civilisation dans Los Altos du Chiapas5. Cette historiographie réactionnaire et, en grande partie raciste, a été transformée. par les journalistes contemporains en une chronique de cinq siècles de luttes ininterrompues et héroïques menées par les Indiens pour leur indépendance et pour la survie de leur culture. Toute la complexité d'une histoire faite de lumières et d'ombres, de transactions quotidiennes et de résistances silencieuses, de symbioses culturelles et de changements d'identités, a été tout simplement ignorée au nom d'une dangereuse exaltation de la lutte ethnique qui, en de nombreux endroits du monde, est devenue un stimulant du fondamentalisme. Le lecteur aura compris que je n'ai pas l'intention de présenter ici une histoire au service d'une cause politique qui vise à mythifier les Indiens du Chiapas pour en faire les dépositaires d'idéaux politiques particuliers: en finir avec l'injustice et les inégalités du capitalisme ou du néolibéralisme, préserver la spiritualité et le sentiment communautaire de l'homme face au matérialisme et à l'individualisme occidental, vivre en accord avec la nature ou encore harmoniser le particulier avec l'universel. Ce livre n'essaye donc pas d'exalter, sous de nouvelles formes, le mythe du bon sauvage qui serait maintenant incarné par les Indiens du Chiapas. Inverser la logique raciste des conservateurs de San Cristobal, pour transformer les Indiens en anges et non en démons, n'est qu'une autre façon de nier leur humanité. Et ce n'est sans doute pas par hasard que la majorité des journalistes et des analystes sociaux s'intéressent beaucoup plus au souscommandant Marcos qu'aux Indiens, acteurs et victimes du soulèvement armé. Mon propos se "réduit" donc à offrir au lecteur une histoire de la rébellion indienne qui, en 1712, a secoué l'alealdia mayo,.6 du Chiapas, une histoire élaborée en suivant les principes actuellement admis par les historiens 9

professionnels: une utilisation critique et transparente des documents d'archives, la révision des études antérieures sur le thème en question, la mise dans leur contexte des phénomènes analysés, l'élimination des anachronismes, etc... Le "soulèvement des 32 villages des provinces de Los Zendales, Coronas y Chinampas et Guardianfa de Huitiupan", ainsi appelé par les autorités espagnoles et rebaptisé, de façon malencontreuse par l'historiographie académique, du nom de "soulèvement tzeltal de 1712", constitue l'unique rébellion digne de ce nom qui se soit produite dans l'Etat du Chiapas, avant le soulèvement armé des zapatistes du 1er janvier 1994. Il s'agit, de plus, d'un événement historique qui eut une influence profonde et durable dans la région de Los Altos. De nos jours encore, 285 ans après, les récits concernant ce soulèvement continuent à se transmettre de génération en génération parmi les communautés indiennes. Par ailleurs, il n'est pas douteux que cet affrontement armé a accentué l'opposition indien-ladino dans la région de Los Altos et a contribué à la prolongation de cette opposition au cours des siècles, à la différence de ce qui a pu se produire en d'autres endroits du Chiapas, où les antagonismes d'identités, liés à la colonisation, se sont progressivement atténués au cours du XIXème siècle, pour faire place à un dense éventail de métis mexicains, immergés dans des cultures locales hybrides d'une grande originalité et pleines de vitalité7. . Afin de faire sentir toute la complexité de la rébellion de 1712, j'ai réuni ici deux travaux antérieurs que j'ai remaniés pour cette occasion. Ils constituent deux approches complémentaires de cet événement historique, l'une extérieure, l'autre intérieure. Le premier, "Les causes de la rébellion", vise à situer cet événement par rapport aux différents contextes historiques et
sociaux qui en rendent possible la compréhension~ . Le

soulèvement est alors envisagé dans le cadre des transformations à moyen et à long terme qu'a connues l'alcaldfa mayor du Chiapas, après sa conquête par les armées espagnoles. Il est également mis en relation avec la profonde crise, agricole, économique et politique qui s'est produite quelques années auparavant. Cette façon de procéder met en évidence l'absurdité du propos de l'anthropologie culturelle 10

nord-américaine, qui veut étudier les sociétés indiennes du Chiapas comme des communautés repliées sur elles-mêmes, étrangères à èe qui se passe autour d'elles, ou qui recherche dans toutes les rébellions de l'aire maya une" structure.' commune et, par conséquent intemporelle, chacune de ces révoltes ne constituant que des répétions, sans grandes différences entre elles9. Nous sommes au contraire convaincus que cette rébellion, comme toutes les autres, n'est rien d'autre qu'une réponse - parmi bien d'autres possibles - à une situation unique et non reproductible. Aussi, ce n'est que par une patiente reconstruction du contexte social et du moment historique dans lesquels évoluaient les Indiens qu'il est possible de mettre en évidence le sens de leurs actes. Et ce contexte ne se réduit pas à leur entourage immédiat, dans la mesur~ où les Indiens subissent les effets de transformations qui se produisent dans des régions forts lointaines. C'est ainsi, par exemple, que la crise générale du XVllème siècle et la reprise économique qui l'a suivie à partir des années 1670, ainsi que l'incertitude politique liée à la longue maladie de Charles II et la guerre civile - dite de succession - dans laquelle s'est trouvée impliquée l'Espagne à partir de 1702, ont touché l' alealdia mayor du Chiapas et ont retenti sur la vie quotidienne des Indiens. Le travail intitulé "Les causes de la rébellion" vise également à récuser les interprétations déterministes et mécanicistes des commotions sociales. En effet, les explosions sociales n'ont pas grand chose à voir avec les déflagrations chimiques. C'est un rêve impossible, autant qu'absurde et contradictoire, que de vouloir découvrir les composantes démographiques, économiques, sociales, politiques, religieuses et mentales constituant le mélange explosif soumis à une étincelle plus ou moins fortuite qui déclencheraient infailliblement une détonation historique. Les hommes ne sont pas des particules soumises à des lois sociales .inflexibles, mais des êtres pensants qui interprètent le monde qui les entoure grâce aux outils intellectuels mis à leur disposition par leur culture, ce sont des personnes qui prennent la mesure des conditions historiques et recherchent les moyens les plus adaptés pour atteindre les buts qu'elles se sont fixés. Les troubles sociaux ne sont pas contenus en germe dans les

Il

situations historiques qui les précèdent. Ils constituent une réponse toujours imprévisible, une création qui néanmoins reflète le moment historique (de la même façon qu'une réaction inverse le ferait également). En référence à la pertinente formulation de Jean-Paul Sartre, la révolte, comme tout projet humain, "retient et dévoile la réalité dépassée, refusée, par le mouvement même qui la dépasselO". Sa compréhension nécessite une connaissance préalable de la culture et de la société dans lesquelles elle se produit. Néanmoins il n'existe pas de situations objectivement insupportables qui obligeraient les hommes à se rebeller, seulement des injustices vécues subjectivement comme intolérables à la lumière d'un idéal ou d'une espérance. Pour cela même, les rébellions sont toujours le résultat d'un choix individuel et collectif, un pari historique, qui, cela dit en passant, s'avère très souvent des plus malencontreux. La première version des" causes de la rébellion" a été écrite au cours de l'année 1994, sous l'influence du soulèvement armé de l'EZLN. Néanmoins je ne me suis jamais proposé d'établir un parallèle entre ces deux événements. J'aurais ainsi trahi mes convictions philosophiques les plus profondes; c' eût été tomber dans l'anachronisme et renier le principe historiographique élémentaire selon lequel les phénomènes sociaux ne sont qu'historiques, autrement dit inséparables du temps et de l'espace où ils se produisent, bien que le besoin, pour l'esprit humain, de les aborder en utilisant des concepts abstraits ou généraux, entraîne certains à confondre leurs schémas d'analyse avec la réalité étudiée. En dépit de cette précision, il n'en reste pas moins que les conversations que j'ai eu avec de nombreux amis. - historiens et anthropologues - chez moi, à San Cristobal de Las Casas, afin d'essayer de comprendre le choix de la voie armée effectué par une grande partie des Indiens de la Forêt lacandone et de Los Altos, ont laissé une profonde empreinte sur ce travail. En effet, les questions que je m'adressais à propos de la rébellion de 1712 se sont multipliées de façon considérable. Pour utiliser la terminologie de l'historien Paul Veyne, un sage nominaliste, on peut dire qu'après avoir réfléchi sur le soulèvement zapatiste, mon questionnaire historique sur la rébellion de 1712 s'est singulièrement allongéll. Il pourrait 12

être d'une certaine utilité, pour le lecteur intéressé par la situation actuelle dans le Chiapas, de se soumettre à l'exercice inverse et d'utiliser les questions qui sont posées dans ce livre, comme fil conducteur pour comprendre ce qui se passe actuellement 12. Alors que le premier travail vise à approfondir l'analyse du contexte dans lequel s'est produite la rébellion de 1712 et, à g.rands traits, en décrit le déroulement, le second, intitulé "Qu'y avait-il derrière le petate13 de la chapelle de Cancuc ?", constitue une tentative destinée à comprendre les catégories mentales, les croyances collectives à travers lesquelles les Indiens ont interprété et vécu les événements antérieurs à la rébellion et la rébellion elle-mêmeI4. Ainsi, cet essai, dont la
forme s'inspire

- il

est juste de le reconnaître

- du magnifique

livre de Carlo Maria Cipolla, Chi ruppe i rastelli a Monte Lupo ?, cherche à pénétrer certains aspects de la vie des Indiens: leurs pratiques religieuses - tiraillées entre le catholicisme et l' "idolâtrie" - , leurs croyances dans les hommes-dieux, la construction de la personne, la sexualité, l'au-delà, et finalement, les luttes de factions à l'intérieur de leurs communautés. Tout cela afin de répondre à la question, apparemment anecdotique, donnée comme titre à ce travail. Je souhaite, de la sorte, fournir un exemple supplémentaire des énormes possibilités que recèle l'étude intensive et minutieuse d'un événement historique, permettant d'aboutir à des réflexions solides et fondées sur le milieu social et culturel dans lequel il s'est produit. Je voudrais ainsi rendre un modeste hommage aux livres de micro-histoire qui m'ont incité à devenir un historien et qui ont marqué ma carrière: Le problème de l'incroyance au 16ème siècle de Lucien Febvre (1943), Unepetite ville nazie de William Sheridan Allen (1965), Les Barrières de la solitude de Luis Gonzalez (1968), Le Fromage et les vers de Carlo Ginzburg (1976), Comunidades indigenas frente a la ciudad de México d'Andrés Lira (1983), Le pouvoir au village de Giovanni Levi (1985) et Copanaguastlaen un espejo de Mario Humberto Ruz (1985). Je veux enfin signaler que ce second essai a été écrit en 1992, autrement dit avant que n'arrivent à mes oreilles les premières nouvelles de l'existence d'un groupe de guérilleros dans la Forêt lacandone, de sorte qu'il serait inutile de voir 13

dans le petate qui cachait l'image (une Vierge du Rosaire, une idole préhispanique ?), dictant ses ordres aux Indiens, une allusion au passe-montagne qui recouvre le visage du souscommandant Marcos. Ces deux essais sont essentiellement basés sur les documents ,historiques que j'ai étudiés aux Archives générales des Indes, à Séville, en 1989 et 1990, grâce à une bours.e du Conseil national de science et technologie du Mexique (CONACYT). A mon retour au Mexique, des amis, historiens et anthropologues, je voudrais mentionner tout particulièrement Dolores Aramoni, Pedro Pitarch et Mario Ruz - ont lu les premières ébauches, qu'ils ont corrigées et el1fichies de leurs commentaires amicaux. En France, mon directeur de thèse, Jean-Pierre Berthe m'a laissé m'éloigner quelque peu de ma thèse pour me consacrer à ces travaux et n'a cessé de me' stimuler de ses conseils et de ses encouragements. L'enviable liberté dont jouissent les chercheurs du Centre de recherches et études supérieurs en anthropologie sociale du Sud-est (CIESAS-Sureste) à San Cristobal de Las Casas m'a permis de consacrer pleinement de longs jours de réclusion à analyser et à mettre en ordre le matériel recueilli à Séville et à polir les versions successives de ces essais et d'autres. Tout au long de ces années, l'appui et
les remarques judicieuses de mon épouse

- Graciela

Alcala - et

de mes parents - Anne-Marie Alban et Jacinto Viqueira - ont joué un rôle déterrhinant dans la réalisation de cette tâche passionnante. Ces deux travaux ont été écrits en espagnol. Alain Grebot a effectué la traduction du premier et Paule Rosenstein, celle du second. Tous deux les ont réalisées avec beaucoup d'enthousiasme et une très grande conscience professionnelle. Jérôme Baschet a bien voulu relire une dernière version de ce texte et m' a conseillé des corrections et des modifications fort utiles. Finalement, la publication de ce livre a lieu en France grâce à l'intérêt et aux efforts de Pierre Ragon. A toutes ces personnes - et à d'autres que j'aurais omises de mentionner dont les idées et- les encouragements ont rendu possible ce travail" individuel" , j'adresse mes plus sincères remerciements.

14

Notes
1 Afin de fournir une vision moins manichéenne de la réalité du Chiapas, un groupe de 17 chercheurs de diverses disciplines, nationalités et sympathies politiques, travaillant depuis de nombreuses années sur l'Etat du Chiapas, s'est réuni afin de produire un ouvrage qui propose un vaste panorama sur l 'histoire du Chiapas et les problèmes sociaux actuels de ses deux principales régions indiennes, Los Altos et la Forêt lacandone : J. P. Viqueira et M. H. Ruz (Editeurs), Chiapas: Los rumbos de otra historia. 2 Une vaste bibliographie des résultats du projet de recherche menée au Chiapas par l'Université d'Harvard se trouve dans E. Z. Vogt, Bibliography of the Harvard Chiapas Project. L'autre projet anthropologique nord-américain sur l'Etat du Chiapas réalisé à cette même époque est celui de l'Université de Chicago. Ce projet, beaucoup plus modeste, mais moins ingénu que le précédent, s'est un peu plus intéressé à l 'histoire du Chiapas et aux relations sociales dans lesquelles se trouvaient immergées les communautés indiennes: voir par exemple le livre de N. A. McQuown et J. Pitt-Rivers (Editeurs), Ensayos de antropologfa en la zona central de Chiapas, qui réunit des articles des participants à ce projet. 3 Pour une critique de cette vision idyllique des communautés indiennes: J. P. Viqueira, "La comunidad india en México en los estudios antropol6gicos e hist6ricos" . 4 Voir par exemple le livre de V. Pineda, Sublevaciones indfgenas en Chiapas. 5 Pour une critique bien documentée et sérieuse de la vision traditionnelle concernant ces événements, voir: J. Rus, "l Guerra de castas segun quién ?" . 6 Territoire sous la juridiction d'un alcalde mayor, qui était un représentant du roi, doté de certains pouvoirs judiciaires (première instance) et exécutifs. 7 On peut trouver une brève histoire comparée des différentes régions du Chiapas dans: J. P. Viqueira, "Régions métisses et régions indiennes au Chiapas" . 8 Une première version, un peu plus développée, fait partie du livre: J. P. Viqueira et M. H. Ruz (Editeurs), Chiapas: Los rumbos de otra historia.

15

9 C'est ce que l'on trouve dans le livre de V. R. Bricker, El Cristo indfgena, el rey nativo. Il est nécessaire de préciser que, bien que l'idée centrale soit contestable, il s'agit d'un travail remarquable, aussi bien pour l'analyse critique des sources historiques utilisée que pour la reconstruction des faits décrits. 10 J. P. Sartre, Questions de méthode, p. 86. Il P. Veyne, Comment on écrit l'histoire, pp. 281-309. 12 Sur les causes de l'actuelle rébellion, voir le livre Chiapas : Los rumbos de otra historia. Les articles qui présentent un point de vue synthétique de ces causes sont: M. H. Ruz, "Prologo"; J. P. Viqueira, "Los Altos de Chiapas : Una introduccion general"; J. de Vos, "El Lacandon: Una introduccion historica"; et N.' Harvey, "Rebelion en Chiapas : Reformas rurales, radicalismo campesino y los limites deI salinismo". L'article de G. Zaid, "Chiapas: la guerrilla posmodema", bien qu'écrit par un non spécialiste du Chiapas, constitue une analyse d'une grande originalité et d'une grande qualité de la sédition zapatiste. 13 Natte de feuilles de palmier. 14 Des versions antérieures à cet article ont été publiées dans: Catolicismo y extirpacion de idolatrfas, Sig los XVI-XVIII (Cuademos para la historia de la evangelizacion en América Latina, 5), Gabriela Ramos et Henrique Urbano, compilateurs, Cusco, Pérou, Centro de Estudios Regionales Andinos "Bartolomé de Las Casas", 1993, pp. 389-458 ; et dans: J. P. Viqueira, Indios rebeldes e idolatras. Dos ensayos historicos sobre la rebelion india de Cancuc, acaecida el ano de 1712.

16

Chapitre
lES CAUSES

I

DE lA REBElliON

Introduction
Au début du mois d'août 1712, dans l' alcaldfa mayor du Chiapas, éclata l'une des plus importantes rébellions indiennes jamais connue dans l'Empire espagnol. Les provinces de Los Zendales, de Coronas y Chinampas et de Guardiania de Huitiupân - dont la population représentait près de 40 % de toute l' alcaldia mayor - prirent les armes avec l'intention déclarée d'en finir avec 'la domination espagnole. Il s'en fallut de peu que les rebelles ne prissent Ciudad Real (l'actuelle ville de San Cristobal de Las Casas), siège des pouvoirs civils et religieux. Avant de succomber face aux troupes en provenance du Guatemala et de Tabasco, les Indiens insurgés avaient réussi à contrôler, pendant presque quatre mois, le tiers des villages du Chiapas, où ils avaient nommé des capitaines et des vicaires pour en assurer l'administration militaire et religieuse. Il ,existe de nombreuses études d'anthropologues et d' historiens sur cette rébellion 1, mais les auteurs ne sont pas d'accord sus ses causes. Certains évoquent les extorsions économiques subies par les Indiens2, tandis que d'autres font appel à des facteurs d'ordre religieux3. C'est là, en fait, un faux dilemme. Aucun phénomène historique ne peut être expliqué à partir d'une cause unique4. Les rébellions ne sont pas des exceptions à cette règle; au contraire, à l'origine, nous trouverons toujours un grand nombre de facteurs très divers, présentant des relations complexes. De fait, le problème qui se pose à l'historien face à

l'abondante documentation de première main produite tant par la rébellion de 1712 que par les différents conflits qui l'ont précédée, est de savoir trier, ordonner et hiérarchiser l'ensemble des phénomènes démographiques, économiques, sociaux, politiques et religieux antérieurs à la rébellion, dont la trame constitue le contexte historique qui en rend possible la compréhension5. Pour atteindre cet objectif, nous procéderons analytiquement au classement des forces historiques qui rendent intelligibles la rébellion de 1712 en fonction de ses divers rythmeso. Nous allons tout d'abord décrire les forces de longue durée, résultant de la forme particulière prise par la domination espagnole au Chiapas. Nous analyserons ensuite celles qui font partie de la phase ascendante de l'un des cycles économiques séculaires typiques des sociétés traditionnelles, phase qui a débuté vers les années 1670, et qui, au cours des premières années du XVlllème siècle, a commencé à présenter les signes annonciateurs de son achèvement. En troisième lieu, nous examinerons justement les phénomènes compris entre les années 1707 et 1711, conséquences de la crise découlant de ce que l'on pourrait appeler, sans craindre les anachronismes, le "projet de développement" qui a provoqué et accompagné la phase économique ascendante depuis 1670. Nous terminerons en signalant les faits particuliers qui se sont produits en 1712, et qui, avec les autres phénomènes évoqués antérieurement, ont peimis à un groupe d'Indiens de -déclencher et de propager une rébellion d'une intensité et d'une durée jusqu'alors inconnues dans l' alcaldfa mayor du Chiapas.

Les paysages et les hommes (1528-1670)

Indiens et Espagnols Tout au long de la période coloniale, l' alcaldfa mayor du Chiapas fut un territoire marginal qui apporta peu de richesses à la Couronne espagnole. La rareté de métaux précieux, le 18

manque d' accès à la mer et son éloignement des principales routes commerciales en firent un lieu peu attractif pour les colonisateurs qui venaient en Amérique afin de faire rapidement fortune. C'est pourquoi le nombre des Espagnols et, par conséquent, des métis - y fu~ toujours réduit. A la fin du XVllème siècle, parmi les 66 500 habitants de l' alcaldfa mayor, il n'y avait que 1 500 Espagnols - péninsulaires ou créoles - qui ne représentaient ainsi qu'à peine 2 % de la population. Les métis, les noirs et les mulâtres devaient être au nombre de 4 000 individus (6% du total) et les Indiens composaient alors les 92 % restants 7 . L'ordre social colonial, basé sur la présence de différents groupes sociaux et raciaux, avec des obligations légales différentes, est devenu de ce fait, dans le Chiapas, d'une extrême rigidité. Aussi, l'opposition entre les Espagnols - seuls détenteurs du pouvoir économique, politique et religieux - et les Indiens - obligés de fournir un service personnel et de payer un tribut, éloignés des affaires publiques autres que celles concernant leurs républiques indiennes, et forcés à renier leurs croyances ancestrales pour pratiquer une religion dans laquelle on ne leur permettait d'occuper que des charges hiérarchiques de rangs inférieurs - s'est tendue à l'extrême, compte tenu de l'absence quasi totale d'autres" castes" occupant des positions sociales intermédiaires. Ni les grandes différences de richesse entre les Espagnols, ni les fréquents et violents conflits politiques qui se produisaient entre eux, ni la grande diversité linguistique et culturelle entre groupes indiens, ni les rivalités entre les villages voisins, pas plus que la stratification sociale plus ou moins prononcée à l'intérieur des communautés, n'ont pu empêcher la permanente polarisation de la société. Par ailleurs, malgré l'importance des changements culturels liés à la domination espagnole et à l' évang~lisation catholique, les Indiens n'ont pu être intégrés spirituellbment à la société coloniale. Sans aucun doute, l'enthousiasme et . l'énergie mises par les premiers religieux à la conversion des autochtones, les pouvoirs surnaturels qui leur étaient attribués, leurs fréquents sermons, ainsi que leur rôle de confes~eurs, leur donnaient la possibilité d'exercer une influence sur la conscience des Indiens. Ils étaient, de plus, aidés dans cette
'

19

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.