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VALEURS ET ASSOCIATIONS Entre changement et continuité

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Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Isabelle de LAJARTE, Du village de peintres à la résidence d'artistes, 1999. Brigitte LESTRADE, Travail temporaire: la fin de l'exception allemande, 1999. Michel VERRET (avec la coll. de Paul Nugues), Le travail ouvrier, 1999. Isabelle PAPIEAU, La comtesse de Ségur et la maltraitance des enfants, 1999. CHATZIS, MOUNIER, VELTZ & ZARIFIAN, L'autonomie dans les organisations. Quoi de neuf?, 1999. Jacques LEENHARDT et Pierre J6ZSA, Lire la lecture, 1999. RAMÉ Sébastien, L'insertion professionnelle et sociale des néoenseignants, 1999. Chryssoula CONSTANTOPOULOU (ed.), Altérité, mythes et réalités, 1999.

1999 ISBN: 2-7384-8174-4

@ L'Harmattan,

Anne- Marie DIEU

VALEURS ET ASSOCIATIONS Entre changement et continuité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Remerciements
Ce livre est issu d'une thèse de doctorat. Au cours de ma recherche et des deux étapes de rédaction, de nombreuses personnes m'ont apporté leur soutien et leurs concours. Je tiens à leur exprimer ici ma gratitude.

Il s'agit de: François Pichault, mon directeur de thèse (Ulg) et Jean Nizet (FUNDP), membre de mon jury et mon" patron" aux FUNDp, qui m'ont soutenue intellectuellement et moralement au cours de mes années de thèse de manière exceptionnelle. J.R. Kimberly (Wharton School et INSEAD), O. Kuty (Ulg) et L. Wilkin (ULB), membre de mon jury de thèse, qui m'ont apporté des avis et éclairages fertiles en cours de recherche. Jean-Louis Genard, Nathalie Rigaux, Denise Van Dam, mes collègues et amis des FUNDp, qui ont discuté avec moi des théories utilisées et m'ont conseillée utilement dans mes lectures. Leur amitié me fut également d'un grand apport.
Frédérique Bracoud, Thomas Destrée, Philippe Houyet, Jean-Jacques Quintin, amis qui ont relu des parties de ma thèse afin de les expurger des erreurs orthographiques et typographiques. Linda Agro, Joëlle Kivits, Marc Minon, Giseline Rondeaux et Frédéric Schoenaers, mes collègues du LENTIC (Ulg) qui ont fait de même pour la version livre.

Michèle Devos et Bérengère Piroton, qui ont assuré avec disponibilité et gentillesse la lourde tâche de dactylographie et de mise en page.
Tous les membres des organisations rencontrées qui ont accepté de me consacrer du temps et de me raconter une partie de leur vie.

Enfin, les amis et proches qui, de mille et unefaçons, ont permis que cette thèse et ce livre voient le jour: Ludo Beckers, Jean-Marie Cheffert, Annie Cornet, Karine Dejean, Chantal Dricot, Sophie Goldman, Martine Hennu)', Elisabeth Leijnse, Françoise Fierens, Marianne Lebeau, Caroline Pétiaux, Laetitia Smith, Annick Wolf, ... et tous les autres! A tous encore merci!

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INTRODUCTION

Des groupes de base d'Amnesty International aux comités blancs en passant par les groupes d'entraide tels les Alcooliques Anonymes, les associations à buts humanitaires ou humanistes sont légion dans notre société. Des hommes et des femmes s'y engagent en référence à des valeurs qu'ils désirent défendre et se mettent au service d'autres hommes et femmes qui ont besoin de leur soutien. Dans un temps où les discours sur la fin des engagements et la déperdition des valeurs altruistes sont nombreux et prégnants, nous avons désiré étudier les mécanismes explicatifs de la naissance et de la survie de telles associations. Pour la facilité du propos, nous parlerons d'organisations d'influence sociale tout au long de cet ouvrage. À titre d'exemple, nous classons dans cette catégorie des organisations telles que: ATD Quart-Monde, Amnesty International, Oxfam, La Ligue des droits de l'Homme, SOS suicide, SOS solitude, les alcooliques anonymes, les centres pour les enfants disparus, les associations féministes, les organisations de coopérations au développement travaillant en partie avec des bénévoles, etc. Ces organisations présentent, au-delà de la diversité de leur cause, des particularités communes: il s'agit d'organisations fonctionnant en tout ou en partie avec des bénévoles et défendant des buts altruistes. Examinons ces caractéristiques de plus près

1. L'objet de l'étude: les organisations d'influence sociale
1.1. Les OIS: des organÎsations volontaires
J. J. J. Les organisations secteur non marchand volontaires: des organisations appartenant au

On appelle" organisations volontaires" les organisations qui présentent deux caractéristiques communes, quels que soient par ailleurs leur domaine d'intervention respectif et leur mode de fonctionnement interne: elles appartiennent au secteur non marchand et les personnes y travaillant le font, dans leur majorité, à titre bénévole. Nous allons préciser l'un et l'autre de ces aspects ci-après. Les organisations volontaires entrent, en Belgique, dans la catégorie juridique des associations sans buts lucratifs (ASBL). Cette notion correspond à la catégorie" non-profit" des pays anglo-saxons. Dans ces organisations, il n'y a pas de propriétaires auxquels sont redistribués des 9

bénéfices. L'argent récolté par l'organisation est totalement réinvesti pour la réalisation de son objet social. Par ailleur~, ces organisations sont également indépendantes, juridiquement, de l'Etat. Cependant, les rapports réels des ASBL et de l'Etat sont complexes et ont évolué au fil du temps.

D'une part, beaucoup d'ASBL développent leurs activités dans des domaines similaires aux organisations gouvernementales. C'est le cas pour les domaines de la culture, de la recherche, de l'enseignement, de la santé, de l'aide sociale, etc. Se pose alors la question de l'utilité et de la spécificité des ASBL par rapport aux organisations gouvernementales.

Tantdes économistes que des sociologuesont étudié l'apport du " troisième secteur" à la vie en société (cf. notamment à ce propos J. Douglas, 1983; L. Clarke, 1992; P.J. Di Maggio et H. Anheir, 1990). D'autre part, une série d'ASBL poursuivent des buts de mission différents (ce qui ne signifie pas opposés) à ceux des organismes gouvernementaux. C'est le cas des organisations de loisir, des groupes de pression, des organisations religieuses et philosophiques, des OIS, etc. Or, les activités de ces organisations sont partiellement financées par l'État. Les effets de ce concours financier de l'État sur le fonctionnement du secteur associatif ont également fait l'objet d'études comme, d'ailleurs, les interactions entre le secteur associatif, le secteur marchand et le secteur public (cf. R.M. Kramer et alii, 1993; J. Nizet, 1989; W.W. Powell et D.R. Young, 1987; A. Ware, 1989; D.C. Wilson, 1992). Une partie des questions posées tourne autour du problème de la dépendance des associations vis-à-vis de leurs bailleurs de fonds. Dans certaines conditions, cette dépendance peut avoir un effet sur l'évolution des buts de mission de l'organisation (cf. la synthèse, àce sujet, de W.W. Powell etR. Friedkin in W.W. Powell et D.R. Young, 1987). Un autre sujet d'études porte sur les effets de l'importation des modèles du monde marchand dans le monde non-marchand (modèle d'excellence, modèle de rentabilité, etc.).
Dans notre propre recherche, nous serons attentive à ces considérations, qui ont un lien direct avec la question du changement organisationnel, tout en adoptant à leur égard une perspective constructiviste (cf. les chapitres 5 et 6 de la première partie). J.J.2. Les organisations volontaires: des organisations avec du personnel en majorité bénévole fonctionnant

La notion d'organisation volontaire est anglo-saxonne et repose sur la prise en considération de l'engagement bénévole de la majorité du personnel comme critère distinctif. Dans les pays francophones, pour des to

raisons historiques et culturelles, cette notion n'est pas aussi usitée. Les organisations volontaires sont généralement des ASBL (même si l'on peut trouver du personnel bénévole dans des organisations gouvernementales). Par contre, une ASBL peut très bien fonctionner uniquement avec du personnel rémunéré. C'est le cas des hôpitaux, des écoles, des services d'aide sociale, etc. Néanmoins, une part non négligeable d'ASBL fonctionné principalement avec des bénévoles. En résumé, légalement, toutes les organisations volontaires sont des ASBL, mais toutes les ASBL ne sont pas des organisations volontaires. Selon D. Billis, l'engagement bénévole de la majorité du " personnel" de ces organisations est à l'origine de différences importantes entre celles~ci et celles travaillant simplement avec du personnel rémunéré. D. Billis évoque la complexité du monde des organisations volontaires dans les termes suivants: "We find situations where employees were previously the unpaid founders of the organization, where complex founding arrangements make it difficult to identify who really is the employer, where volunteers complicate the neatness of the division between employee and non-employee, where there may be no differentiation between managers and other roles, and where self-help groups confuse the whole caboodle by employing staff from amongst their own members and providing services" (D. Billis, 1993, p. 135). D. Billis a établi une classification des différentes modalités de coordination sociale afin de rendre compte à la fois de la spécificité et de la diversité du monde des organisations volontaires. Il distingue tout d'abord les régulations privées, associatives et bureaucratiques. Dans le monde privé, les règles du jeu sont basées sur les qualités personnelles. Les fondements du jeu sont les liens affectifs. Les résolutions de problèmes se font dans des situations de face-à-face. Dans le monde associatif, les règles du jeu sont fixées par des mécanismes tels que le vote et les élections. Enfin, dans le monde bureaucratique, les règles du jeu sont fixées par un emboîtement de rôles hiérarchisés. Les règles reposent sur les valeurs de responsabilité et d'autorité. Pour D. Billis, les organisations volontaires sont à mi-chemin entre le monde associatif et le monde bureaucratique, tout en conservant des traces du monde privé. Il affine ensuite ses catégories en divisant le monde bureaucratique entre les organisations gouvernementales et les entreprises. Ceci lui permet de diviser les organisations volontaires en sous-types selon les proximités plus ou moins grandes qu'elles entretiennent avec l'un ou l'autre modèle. On obtient de la sorte: les " government-oriented associations", les" profit-orientated Il

associations" et les" entrepreneurial associations". Les OIS que nous étudions rentrent toutes dans cette dernière catégorie, que D. Billis décrit de la manière suivante: " The EA often has strong roots with sometimes a strong associational base, and is resourced from the associations by means of membership fees, donations, legacies, endowments". (D. Billis, 1993, p. 168). Les organisations volontaires sont donc confrontées à des problèmes de fonctionnement interne spécifiques, dont nous aurons à tenir compte dans notre analyse des termes dans lesquels s'y pose la question du changement. 1.2. Les OIS, des organisations à buts de mission éthiques et politiques La catégorie des organisations volontaires recouvre une réalité multiple allant d'une amicale des joueurs de cartes à une organisation féministe. À la suite d'autres auteurs, A. Meiser (1972) propose d'effectuer une distinction entre les organisations expressives (qui sont centrées sur la satisfaction des besoins de leurs membres, comme un club sportif) et les organisations d'influence sociale (qui tentent de transformer leur environnement et/ou d'aider autrui). D. Knoke et l.R. Wood se sont, eux, intéressés aux organisations dont les buts de mission visent à une transformation au niveau des normes et des valeurs. Ils ont établi une classification de ces orgamsations en fonction de leur degré d'ouverture et d'action vis-à-vis de leur environnement. Ils nomment organisations d'influence sociale les organisations qui cherchent" not only to change values of members or the mass public but to transform general societal values, primarily through new laws or social policies promulgated by the authority of other institutions [...] (D. Knoke et l.R. Wood, 1981, p.25). Enfin, M.N. Zald et ses collègues ont étudié ce qu'ils appellent les" social movement organizations" (SMOs). Il s'agit d'organisations appartenant à un mouvement collectif les dépassant et qui, " first, have goals aimed at changing society and its members; they wish to restructure society and individuals, not to provide it or them with a regular service [...] " et " Second (and related to the goals of change), SMOs are characterized by an incentive structure in which purposive incentive predominate" (M.N. Zald et R.A. Gamer, in M.N. Zald et J.D. Mac Carthy, 1990, p. 123). Au sein de ces SMOs, ils distinguent les organisations exclusives et les organisations inclusives. Une organisation inclusive 12

est, à l'inverse d'une organisation exclusive, une organisation qui" [ ] requires minimum levels of initial commitment - a pledge of general support without specific duties, a short indoctrination period, or none at all [...] The inclusive MO typically requires little activity from its members - they can belong to other organizations and groups unselfconsciously, and their behavior is not permeated by organizational goals, policies and tactics" (p.125). Nous appelons organisations d'influence sociale les SMOs inclusives.

2. Les fils conducteurs de la recherche
2.1. L'importance des valeurs organisationnelles de changement des OIS dans le processus

L'objet de notre recherche est le changement organisationnel et nous aurons recours, pour mener notre entreprise à bien, aux apports de la sociologie organisationnelle. Nous nous référerons, plus spécifiquement, aux courants contingent, constructiviste et politique (voir à ce sujet les chapitres 5 et 6 de notre première partie). Or, la majorité des auteurs appartenant à ces courants ont peu étudié les organisations volontaires. Ainsi que le constate J. Lammers, la sociologie des organisations est issue des théories sur la bureaucratie et de la sociologie industrielle, ce qui implique que" for the analysis of social movements organizations, political parties and other kinds of voluntary associations, the five core types and the theories on which (it) rest(s) may not always suffice" (J. Lammers, 1990, p. 186). Plusieurs auteurs se sont cependant penchés sur le fonctionnement particulier des organisations d'influence sociale. C'est le cas, notamment, d'A. Etzioni, M.N. Zald, J.D. McCarthy et R.A. Gamer; de T.H. Jeavons; D. Knoke et J.R. Wood. Leurs travaux s'orientent dans plusieurs directions, dont trois nous intéressent plus particulièrement. Premièrement, ces auteurs ont analysé les facteurs contribuant à une implication des bénévoles dans l'organisation. Dans leurs conclusions sur ce point, l'importance du contrôle normatif existant dans l' organisation est souligné: les valeurs partagées sont un élément majeur pour l' implication des membres. Deuxièmement, une partie des chercheurs ont étudié les facteurs permettant à l'organisation de recevoir des ressources de son environnement. 13

Leurs résultats mettent en lumière les liens entre l'apport important et diversifié des ressources en provenance des segments de l'environnement, l'efficacité estimée de l'organisation, sa légitimité externe et son degré de mobilisation interne (cf. D. Knoke et J.R. Wood, 1981; T.H. Jeavons, 1992; M.N. Zald et ses associés, 1990).
Enfin, trois des types de changements que peuvent connaître des organisations d'influence sociale sont plus particulièrement analysés: le déplacement des buts de mission (voire le renoncement à ceux-ci), la bureaucratisation de l'organisation et l'évolution vers l'oligarchie. À l'inverse du premier, les deux derniers phénomènes ne sont pas spécifiques aux organisations d'influence sociale. Les auteurs cités, notamment M.N. Zald et R.A. Garner, remettent en cause le caractère inéluctable de ces phénomènes concernant les SMOs.

Notre projet est d'explorer certaines pistes ouvertes par ces auteurs, tout en insérant nos réflexions dans un cadre d'analyse élargi. En effet, les auteurs du courant interprétatif de la sociologie des organisations ont analysé l'influence des perceptions communes, des valeurs et des schémas interprétatifs partagés dans la structuration d'une organisation et dans les rapports qu'elle entretient avec son environnement. Nous posons comme hypothèse que ces mécanismes seront particulièrement prégnants dans des organisations qui, pour conserver leurs membres et donc leur force de travail, doivent obtenir et entretenir leur adhésion aux buts de mission et valeurs qu'elles défendent. Notre recherche s'inscrit quelque peu dans la lignée des recherches d' AJ. Abramovitz et P. Chatterjee ( 1993). Ces auteurs ont étudié le fonctionnement d'organisations non marchandes dans lesquelles les membres et les donateurs ne sont pas les bénéficiaires des services produits. Lorsqu'on analyse ce type d'organisations, on doit, selon eux, s'attendre à ce que la structure interne soit fonction de la manière dont les membres conçoivent le service à rendre, autrement dit de l'idéologie organisationnelle. Nous posons, en outre, l'hypothèse que la question des générations de membres peut être une clé de compréhension de la dynamique organisationnelle des OIS, notamment en ce qui concerne l'évolution des buts de mission et des valeurs.

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2.2. L'importance du phénomène générationnel de changement des OIS

dans le processus

Intérêts et valeurs sont portés par les acteurs de l'organisation. Différents facteurs peuvent expliquer les divergences, à ce niveau, entre acteurs. Certains facteurs sont propres à la situation organisationnelle: place dans la hiérarchie, fonction occupée, relations nouées avec les autres travailleurs ou avec les différents segments de l'environnement (ces phénomènes sont notamment étudiés par H. Mintzberg ou M. Crozier). D'autres facteurs sont externes au système organisationnel, même s'ils vont se combiner avec les facteurs organisationnels de façon non aléatoire. Il s'agit de facteurs tels que la formation, l'âge, le sexe, l' appartenance à certains groupes sociaux, etc. Un facteur a, plus précisément, retenu notre attention: le facteur générationnel. Il est, en effet, souvent fait mention dans la littérature organisationnelle du conflit entre les" anciens" et les" nouveaux ", entre les" conservateurs" et les" modernistes". La distinction des acteurs en termes de générations s'arrête généralement là et la constitution de ces catégories est peu explorée. Or, dans le cas des OIS, certains acteurs se définissent comme membres d'une génération historique dont ils ont à défendre les valeurs. Les liens entre générations de membres et conflits de valeurs nous ont donc paru un sujet d'étude intéressant à explorer pour comprendre le mécanisme du changement dans les OIS. Le concept de génération est analysé dans le quatrième chapitre de notre première partie. Nous y envisageons l'approche historiciste (dont K. Mannheim est un représentant) et l'approche constructiviste (adoptée notamment par C. Attias-Donfut) du concept. Notre ouvrage suivra donc trois fils conducteurs: celui de la sociologie des organisations, celui de la sociologie des valeurs et celui de la sociologie des générations. C'est à l'aide de ces trois fils que nous espérons pouvoir interpréter les mécanismes du changement dans les OIS.

3. Les etudes de cas comme methode d'analyse du champ organisationnel
Notre propos est d'ordre historique et processuel. C'est pourquoi nous avons choisi, pour notre investigation empirique, une méthodologie reposant sur l'analyse transversale d'études de cas. 15

PREMIERE PARTIE LE CADRE THÉORIQUE

...

Chapitre 1
Intérêts, besoins, passions, valeurs et acteur social

Introduction
Dans notre recherche, nous allons nous référer au concept de valeurs et, ce, à deux niveaux d'analyse: nous parlerons des valeurs des acteurs et des valeurs défendues par les différentes organisations. Notre recours à ce concept nécessite que nous explicitions la représentation que nous avons des différents déterminants de l'action sociale et que nous situions la place que nous accordons aux valeurs parmi ceux-ci. C'est à cette tâche que nous consacrerons les pages qui suivent. Nous aborderons successivement (et succinctement) les notions suivantes:

. . . . .

les intérêts; les besoins;
les émotions et les passions;

les valeurs; l'habitus.

Signalons d'emblée que, dans une perspective que d'aucuns jugeront peut-être trop œcuménique, nous estimons que chacun de ces concepts, à côté d'une multitude d'autres, non abordés ici, relevant notamment du domaine psychanalytique, nous aide à comprendre ce qui meut les hommes et les femmes que nous sommes. Certains de ces concepts se chevauchent ou se court-circuitent d'ailleurs. Nous concevons donc l'acteur social comme une personne animée par une série de motivations diverses qui s'entrechoquent, se complètent ou se contredisent.
J.-L. Genard va dans le même sens quand il affirme, après avoir évoqué l'équivocité des motivations probables d'autrui dans une interaction: "Cette équivocité peut d'ailleurs se jouer également dans le rapport de l'acteur à lui-même, au travers par exemple des conflits entre valeurs de

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référence, entre intentions expressives, entre motivations effectives et avouées du comportement. "(J.-L. Genard, 1991, p. 182). Il nous reste à expliquer à présent les sens que nous mettons dans chacun de ces termes (polysémiques, comme il se doit) et de quelle manière ils seront opérationnalisés dans la suite de notre travail.

1.1. La conception de l'acteur social en tant qu'individu ses intérêts

défendant

La notion d'intérêt, comme toutes les notions qui seront développées ici, est définie différemment selon les auteurs. Une première catégorie d'auteurs conçoit plutôt l'intérêt (ou les intérêts) de l'acteur sur le schéma hérité de l'homo economicus et, donc, en termes de rétributions matérielles ou immatérielles. Ces auteurs dérivent de ces notions un homo sociologicus, construction utilisée pour leur analyse du fonctionnement général des interactions sociales. On peut classer un auteur comme P. Bourdieu dans cette catégorie. Une autre catégorie d'auteurs (dont M. Crozier et E. Friedberg) parlera plutôt de zone d'autonomie, de marge d'incertitude et de "pouvoir" recherché par l'acteur. Ces auteurs, travaillant principalement dans le domaine de la sociologie des organisations, s'inscrivent dans le courant dit politique. Nous exposerons donc ici uniquement notre synthèse du premier courant, le deuxième étant développé dans notre partie consacrée aux théories organisationnelles. De manière un peu simplifiée, nous nous proposons d'envisager les différentes catégories d'intérêts que, selon les auteurs, les acteurs sociaux poursuivent, comme l'équivalent des différents capitaux imaginés par P. Bourdieu. Dans cette optique, on pourrait dire que l'acteur social poursuit son intérêt lorsqu'il pose des actes dans le but (conscient ou inconscient, selon les auteurs) d'accroître un de ces quatre types de capitaux: économique, social, culturel ou symbolique. Il nous semble, de surcroît, que la catégorie des motivations" égoïstes" (telles que la recherche d'une qualification professionnelle, la recherche d'une reconnaissance sociale, etc.), évoquées dans différents articles de psychosociologie sur les militants d'organisations volontaires (voir notamment E. P. Brown et J. Zahly, 1989; E. G. Clary et alii, 1992; C. Widmer, 1985), pourrait prendre place dans cette classification. Nous reviendrons sur ces théories dans le sous-chapitre consacré aux besoins.

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Cette conception, appliquée à l'objet de notre recherche, reviendrait à analyser l'acte d'engagement d'une personne dans une organisation d'influence sociale et les autres actes posés au sein de celle-ci uniquement comme des actes posés dans l'intention d'en retirer un avantage dans un deuxième temps. Autrement dit, l'acte posé ne serait pas considéré comme " valant" en lui-même mais en fonction de ce qu'il permet d'obtenir: gratification matérielle, sociale, culturelle ou symbolique. La tâche du sociologue serait alors de dévoiler ces jeux d'intérêts. Nous nous positionnerons par rapport à cette perspective en fin de chapitre. Emportés par leur enthousiasme pour la notion d'intérêt, de nombreux auteurs y ont également inclus une série de motivations comme: la volonté de se sentir en accord avec ses exigences morales, le désir de réduire son sentiment de culpabilité, la volonté de donner un sens à sa vie, le plaisir de se sentir utile, le besoin d'être aimé, etc. Ce qui permet à ces auteurs d'affirmer que l'intérêt, au sens large, est à la base de toute action. Toute analyse des motivations d'un acteur social pourrait donc se résumer à la phrase" il a fait telle ou telle chose parce qu'il y trouvait un intérêt quelconque". À la suite d'A. Caillé (1981) et de 1. Douglas (1983) notamment, nous pensons que cette extension de la notion d'intérêt la vide de tout pouvoir explicatif. Comme l'écrit J. Douglas, en prenant comme exemple les motivations qui poussent une personne à

sauver un enfant qui se noie: " On peut argumenterque le fait que nous
choisissions de sauver un enfant qui se noie prouve que, pour nous, la gratification que cet acte procure est plus importante que la dépense à faire auprès du teinturier. Le concept de préférence peut être étendu à toute préférence observée, qu'elle soit égoïste ou altruiste, mais seulement au prix de devenir une tautologie. Les acteurs économiques choisissent selon leur fonction de préférence, et leur fonction de préférence est définie par ce qu'ils choisissent" (J. Douglas, 1983, pp. 65-66, notre traduction). Ceci est également vrai pour la notion de besoin, comme nous allons le voir à présent. 1.2. La conception de l'acteur social en tant qu'individu cherchant à combler des besoins. Les théories des besoins reposent sur l'idée que l'homme éprouve un certain nombre de besoins qu'il va tenter de satisfaire par ses actions. Les théories des besoins ont été produites dans la sphère de la sociopsychologie du travail et reposent sur des postulats, tels l'homogénéité et la hiérarchisation des besoins, qui ont été sévèrement critiqués (voir P. Bemoux, 1985; R. Sainsaulieu, 1987). C'est, cependant. en référence 21

à ces théories que de nombreux articles sur les motivations des membres des organisations volontaires sont encore écrits à l'heure actuelle. Il est vrai que, comme l'écrit P. Bernoux, la notion de satisfaction peut être un instrument empirique intéressant pour mesurer le malaise d'un groupe précis dans une situation déterminée. Mais, alors, ajoute P. Bernoux, " la théorie des besoins doit renoncer à [sa] prétention sociologique naturaliste " (P. Bernoux, 1985, p. 93). Rappelons brièvement la plus connue de ces théories: celle d'A. Maslow. A. Maslow a établi une pyramide des besoins sur laquelle se fondent encore de nombreuses études managériales, dans le secteur marchand comme dans le secteur non marchand. Cette pyramide comporte six niveaux. À la base, on trouve les besoins primaires visant la sécurité ontologique; au centre, les besoins secondaires tels que la considération et la participation; enfin, au sommet, les besoins tertiaires d'indépendance et de réalisation de soi. Selon A. Maslow, si les besoins primaires ne sont pas satisfaits, il est vain de vouloir satisfaire les besoins secondaires et ainsi de suite. Mais la satisfaction des besoins primaires accroîtra la demande de satisfaction des besoins secondaires. Les typologies des motivations que l'on trouve dans les articles consacrés aux motivations des bénévoles sont liées aux théories des besoins. Elles tentent, en effet, de répondre à la question suivante: quels sont les types de besoins que les acteurs tentent de satisfaire en s'engageant dans une organisation volontaire en tant que bénévoles? Chaque typologie a son vocabulaire propre et des divergences d'interprétation existent entre auteurs sur le point de savoir si tel ou tel besoin entre dans telle ou telle catégorie. Les présentations suivantes reprises, l'une à E.G. Clary, M. Snyder et R. Ridge (1992) et l'autre à C. Widmer (1985), nous semblent suffisamment complémentaires pour présenter un bon aperçu des résultats obtenus par cette démarche.

. .

J.2.J. Le classement de E.G. Clary, M. Snyder and R. Ridge

L'engagement dans le but de défendre des valeurs. Les auteurs incluent autant dans cette catégorie les engagements militants que les engagements faits au nom de l'altruisme. L'engagement dans un but d'apprentissage personnel. Il s'agit de la recherche d'un enrichissement personnel non momiayable dans le monde du travail.

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L'engagement dans un but professionnel. Il s'agit de la poursuite d'avantages matériels tels que l'acquisition d'une qualification, la formation de relations utiles dans le monde du travail, etc. L'engagement en raison de la soumission à des exigences sociales. Ceci concerne les engagements effectués sous l'influence de la famille, d'amis que l'on estime ou de relations que l'on respecte.

.

. .

L'engagement en tant que soutien de l'estime de soi. Cette catégorie

.

couvre les cas des personnes qui se sentent importanteset reconnues en
tant que volontaires et de celles qui acquièrent une bonne image d'ellesmêmes parce qu'elles font" quelque chose de bien". Il s'agit pourtant, selon nous, de ressorts de l'action relativement différents, la gratification étant extrinsèque dans le premier cas et intrinsèque dans le second.

. L'engagement en tant que méthode d'évitement de sentiments négatifs. À nouveau, cette catégorie ne nous paraît pas totalement pertinente car elle regroupe aussi bien les personnes qui fuient leur dépression que celles qui s'engagent pour lutter contre leur sentiment de culpabilité, vu leur position privilégiée en tel ou tel domaine. Or, le sentiment de culpabilité renvoie, selon nous, à l'univers des valeurs. Notons que la problématique des valeurs est présente en filigrane dans d'autres sous-catégories que celle qui y réfère explicitement: car si l'engagement est perçu positivement par l'entourage (6Csous-catégorie) ou s'il est vivement encouragé par l'entourage (5Csous-catégorie), c'est bien parce que les valeurs partagées dans la communauté entraînent à considérer ce comportement comme désirable.
1.2.2. La typologie de C. Widmer

Cette typologie peut facilement être mise en parallèle avec la recherche d'augmentation de ses capitaux dans l'optique bourdieusienne.

. services, des expériences ou des contacts professionnels. . sociale. .
Les incitants matériels: récompenses Les incitants sociaux: récompenses Les incitants développementaux:

comme de l'argent, des biens et

comme l'amitié, la reconnaissance

récompenses intangibles comme l'ap-

prentissage personnel, la découverte de choses nouvelles, etc.

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Les incitants idéologiques: récompenses provenant de la satisfaction travailler pour une cause en laquelle on croit.

.

à

Une même question peut être posée aux théories des besoins et à celles de l'intérêt: qu'est-ce qui fait que certaines personnes se sentent" obligées " de travailler pour une organisation à buts altruistes ou " récompensées" par le fait de militer pour une cause précise ? (catégorie I de E.G. Clary et alii et 4 de C. Widmer). Dans les termes de la théorie de l'intérêt, pourquoi ces personnes y trouvent-elles une gratification moraie? Il nous paraît en fait nécessaire de dépasser les raisonnements en termes de besoins ou d'intérêts pour comprendre un tant soit peu ce phénomène. Il ressort, en effet, des paragraphes précédents que, dans le cadre de notre recherche. il nous serait possible de postuler, sans plus, que les militants rencontrés agissent de toute manière en fonction de la poursuite de leur intérêt et/ou qu'ils satisfont toujours un" besoin" en s'engageant. Fort bien. Mais qu'a-t-on compris, qu'a-t-on expliqué de la sorte? Saisit-on mieux pourquoi certains ont besoin de se donner bonne conscience? Pourquoi certains trouvent valorisant de lutter pour une telle cause? Pourquoi certains ne peuvent supporter de ne rien faire dans ce domaine? Pourquoi certains de ceux qui recherchent de " l' occupationnel "ou un réseau social se dirigent vers ce type d' organisation et non pas vers un club de bridge ou de foot comme la majorité de leurs semblables? Bref, les théories qui raisonnent uniquement en termes d'intérêt ou de besoin aboutissent à des conclusions tautologiques: on fait du bridge, de l'humanitaire ou de la cuisine vietnamienne parce qu'on y trouve son compte. Certes, mais comment est-on amené à y trouver son compte? Là réside, à notre sens, l'interrogation essentielle. Il nous faut. dès lors, nous tourner vers les auteurs ayant traité des passions. des valeurs et de l'altruisme pour obtenir des éléments de réponse.

1.3. L'acteur social: un être mû par des émotions, des passions et des valeurs
1.3.1. Passions, sens moral et valeurs

Dans son livre, Passions within Reason (1988), R.H. Franck tente de comprendre une série de comportements" incompréhensibles" selon la théorie classique de l'intérêt. Il analyse toute une série d'actes posés par des individus: dans lesquels ils ont risqué la mort, la honte, la perte matérielle, dans lesquels ils ont sacrifié leur temps, leurs intérêts divers. 24

C'est ce qu'il appelle le commitment problem. Il passe en revue différentes théories qui ont tenté d'expliquer ces phénomènes (théorie de la kin sélection, théorie de l'altruisme réciproque, théorie du tit-for-tat, etc.). Il montre que toutes ces théories sont incapables d'expliquer les actes de don envers des étrangers qu'on ne reverra plus jamais, par exemple, ou des actes d'héroïsme, comme de sauver quelqu'un de la noyade, ou encore des .actes basés sur l'honneur, comme de refuser une transaction intéressante parce qu'on la trouve infamante. RH. Franck s'interroge également sur la survie de ces traits de comportement chez les êtres humains d'aujourd'hui, survie qui contredit l'hypothèse selon laquelle seuls ceux qui défendent avant tout leurs intérêts, notamment matériels, sont susceptibles de survivre. Il en arrive à la conclusion que la survie en société nécessite justement que les êtres humains éprouvent des passions et des émotions qui dominent la recherche du profit matériel immédiat. Sans ces passions et émotions, la vie en société ne serait en fait pas possible. RH. Franck énonce cette conclusion paradoxale que les comportements désintéressés (à part les cas extrêmes provoquant la mort) sont plus rentables à long terme pour la personne qui les pose que les comportements basés sur la satisfaction des intérêts immédiats. Le fait d'être considéré comme une personne digne de confiance, généreuse et altruiste porterait ses fruits à long terme. Mais, pour être considéré de la sorte, il faut agir dans ce sens. Plus, il faut croire en la valeur intrinsèque de ces comportements pour pouvoir les poser sans être soupçonné de tricher. Dès lors, on les posera même en l'absence de témoin (comme la personne qui laisse un pourboire dans le restaurant d'une ville dans laquelle elle ne reviendra jamais). D'où proviennent ces attitudes désintéressées si utiles au maintien de la société? Selon RH. Franck, " the commitment model suggests that the moving force behind moral behavior lies not in rational analysis but in the emotions" (Ibidem, pp. 11-12). Il avance l'hypothèse qu'une partie de ces émotions et de ces passions seraient innées. Il fait notamment reposer ses affirmations sur les observations effectuées par J. Kagan sur les étapes de l'agir moral par lesquelles tout enfant passe, quel que soit son milieu d'origine et sa nationalité. Ainsi, à partir de quinze ou seize mois, tout enfant réagit négativement à ce qu'il identifie comme une blessure, que ce soit sur une personne, un animal ou un objet. Il tente d'attirer l'attention de la personne qui le garde sur l'anomalie de la situation et se montre perturbé, triste, vis-à-vis de celle-ci. Dans certains cas, il " soigne" son jouet. À peu près à la même période de son développement, tout enfant acquiert une capacité d'empathie et témoigne 25

des marques d'affection à quelqu'un qui pleure, par exemple. Enfin, tout enfant se montre anxieux s'il est incapable d'accomplir des actes que les autres autour de lui accomplissent, et ce, à un stade très précoce du développement. Les travaux de J. Kagan démontrent également, par une étude sur des psychopathes, que l'échec à développer ses compétences émotionnelles empêche également l'émergence de comportements moraux, ce qui constitue à ses yeux une preuve du lien entre les unes et lesautres.Si les exemples de R. H. Franck montrent bien que les enfants développent leurs compétences émotionnelles en présence d'autres enfants et/ou d'adultes, il n'insiste pas sur le versant social de l'apprentissage. Au contraire, il explique que, quelles que soient les techniques d'apprentissage, ces compétences apparaissent. Il y aurait donc un substrat émotionnel commun à tous les êtres humains. D'autres auteurs insistent, par contre, sur le caractère éminemment social du développement moral, tout en liant ce développement moral, soit au développement cognitif (J. Piaget), soit au développement cognitif et émotionnel (J. L. Genard). Pour J. Piaget, le développement intellectuel provoque le développement moral, notamment par le développement de la capacité de se mettre à la place d'autrui (phénomène de décentration). D'autre part, à partir de dix ans environ, les enfants commencent à être capables de faire la différence entre intentions et actions. C'est à partir de ce moment qu'ils vont avoir tendance à juger plus en fonction des intentions présidant à l'action que des résultats produits par cette action. Cependant, J. Piaget affirme que les normes logiques comme les normes morales sont acquises. Il montre l'importance de l'environnement dans l'apprentissage des unes et des autres. Il insiste notamment sur le fait que la notion de justice s'acquiert grâce aux relations égalitaires qui s'établissent entre enfants aux alentours de sept-huit ans et ensuite, à l'adolescence, entre adultes et enfants. M. Legrand, reprenant les thèses de C. Castioriadis, affirme également que: " [...] l'histoire de la psyché infantile était aussi l'histoire de la socialisation de celle-ci [...]. A la faveur de cette histoire, qui dans ses traits génériques s'accomplirait selon les mêmes étapes et selon les mêmes processus pour tout enfant quel qu'il soit, quelle que soit la société à laquelle il appartient, il s'agissait bien d'imposer au nouveau-né le renoncement à sa toute puissance imaginaire et de le faire accéder au monde social et au monde des significations comme monde de tous et de personne" (M. Legrand, 1994, p. 55) Ainsi, la sublimation est le " [...] procès psychique générateur de socialisation - moyennant lequel la psyché est forcée à remplacer ses objets privés d'investissement par des objets qui valent de et par leur institution sociale... " (M. Legrand, 26

1994, pp. 55-56). Si la disposition à l'attitude morale est présente chez tout enfant, son actualisation dépendra donc de sa socialisation. Laissé à lui-même dans une nature vide d'humains, il est peu probable qu'un homme développe cette capacité morale. J. Piaget insiste donc plus sur l'aspect rationnel et cognitif de l'activité morale, alors que R. H. Franck insiste plus sur l'aspect émotif de cette activité. D'autres auteurs en lient intimement les deux facettes. Ainsi, H. Parret défend la conception selon laquelle" la pensée même est passionnelle, [...] le raisonnement même est affectif, et la rationalité nécessairement émotive" (H. Parret, 1986, p. 141). Si la raison et les émotions sont à ce point liées, il est concevable que l'activité morale repose à la fois sur des compétences cognitives et des compétences affectives. C'est bien ce qu'explique J. L. Genard quand il examine la formation des valeurs. Par rapport à des définitions relativement larges de la notion de valeurs, définitions qui tentent de distinguer valeurs et normes (voir à ce sujet H. Mendras, 1975, pp. 92-93; G. Rocher, 1968, p. 72), nous nous rallions à la conception de J.-L Genard (1991) qui a proposé une approche spécifique de l'activité morale de l'individu. Le fait de parler d'activité morale ou de responsabilité morale constitue déjà un changement sémantique donnant accès à un nouveau raisonnement en la matière. L'acteur social mettrait donc en œuvre dans ses interactions avec autrui une dimension morale. Cette activité morale connaîtrait deux temps, distinguables théoriquement mais non empiriquement: le moment de l'investissement (ou moment du vouloir, qui est le moment de la subjectivité) et le moment de l'évaluation (ou moment du devoir, qui est le moment de l' objectivisation). Chaque moment dépend de l'autre pour pouvoir exister. J.-L Genard propose également d'utiliser le terme de" codifications éthi-

ques " pour désigner les ensembles de " vouloir-devoir", créés par les
êtres humains dans un groupe social donné au fil du temps. " Ces codifications éthiques prescrivent les manières significatives et pertinentes d'agir, d'assumer, de vivre [...] son identité responsable, que ce soit au niveau des sentiments, des gestes, des actes, des paroles... Elles incluent en elles une" évaluation" du bon et du mauvais.qui, à défaut d'être un véritable jugement moral qui ne saurait être présupposé d'emblée, s' apparente à une appréhension.de ce qui est approprié et de ce quine l'est pas en chaque circonstance" (J.-L. Genard, 1991, p. 92).

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Pour J.-L. Genard, l'action morale est toujours à la fois affective et cognitive. Il affirme donc également, tout comme R.H. Franck, l'importance d'une disposition émotionnelle pour être capable de poser des actes moraux:" C'est-à-dire qu'à mon sens la spécificité «morale» d'une formation sociale s'inscrit avant tout dans la constitution d'une sensibilité, d'une affectivité particulière, qui, au travers de la socialisation, " enveloppera " l'acteur, le modulant de manière congruente " (Ibidem, p. 86). Mais il pense, à l'inverse de R.H. Franck, que cette disposition émotionnelle est largement acquise: " L'institution et la réinstitution permanente des valeurs ou des orientations normatives prend constamment la forme d'exigences, d'interpellations [...] qui constituent, dans le même mouvement, le sujet moral. Je parlerai à ce propos de processus de responsabilisation, instituant à la fois les univers normatifs et l'acteur en sujet de ses actes. Les processus font essentiellement appel à des supports langagiers ou communicationnels: ils constituent le sujet (et, au-delà, le groupe) dans et par ses rapports à autrui. Ils sont, bien entendu, présents tout au long de la trajectoire sociale, mais ils prennent une importance considérable dans les phases de socialisation. On peut d'ailleurs admettre ---comme l'ont suggéré Piaget et, plus récemment, Kolhberg- qu'il existe une logique propre à l'apprentissage de la responsabilité morale" (Ibidem, pp. 78-79). Nous retenons de ce débat que les hommes en société développent des capacités morales, d'une part, parce qu'ils doivent vivre les uns avec les autres, et donc instaurer des modes de coopération entre eux et, d'autre part, parce qu'ils sont affectés par les comportements d'autrui. Le développement des capacités morales est lié au développement des capacités cognitives et affectives de l'individu. Ces développements dépendent des interactions avec autrui.
1.3.2. La question de l'altruisme

A. La thèse d'A. Smith, développée par L. Boltanski Selon L. Boltanski (1993), la conception de la sympathie chez A. Smith propose une piste pour comprendre les attitudes altruistes. La sympathie est, pour A. Smith, la faculté naturelle que l'homme a de connaître la souffrance d'autrui et d'y porter intérêt. C'est par sa capacité imaginative que l'homme peut se représenter la souffrance d'autrui. Ce qui ne veut pas dire qu'il se met à la place d'autrui mais, plutôt, qu'il est capable d'imaginer ce qu'autrui ressent et d'en avoir de la compassion. C'est en cela que" la médiation de l'imaginaire est importante parce qu'elle soutient l'édifice moral et sociétal sans recourir à l'identification communautaire ou à la fusion édénique" (L. Boltanski, 1993, p. 63). Mais 28

les capacités imaginatives ne sont pas innées. Elles doivent être développées et nourries, soit grâce à leurs propres expériences de la souffrance, soit grâce à des œuvres de fiction dans lesquelles les états intéri~ eurs des personnes souffrantes ou des personnes témoins, de souffrances sont décrits. L. Boltanski, en partant de cette analyse d'A. Smith, en arrive à l'idée qu'il existe des sensibilités communes face à des spectacles de souffrance. Sur ces sensibilités peuvent" s'appuyer des accords préréfIexifs -de l'ordre, si l'on veut, du préjugé, pour ne pas dire du préjugement, entre des personnes qui se reconnaissent, sinon les mêmes valeurs éthiques, au moins une communauté de réactions, que l'on appelle souvent" viscérales" pour dire qu'elles préexistent en quelque ;, sorte à leur justification par des principes (Ibidem, p. 85). Ces "préconventions qui encadrent la coordination émotionnelle entre le passeur et le receveur d'une souffrance à distance" (idem), L. Boltanski les appelle des topiques. Il en dénombre trois: la topique de la dénonciation, la topique du sentiment et la topique esthétique. Dans les trois cas, les personnes confrontées à une souffrance à distance vont agir en prenant la parole à propos de ce qu'elles ont vu et qui les affecte. Cette parole est agissante dans l'espace public. B. Altruisme et esprit du don selon J. T. Godbout Sur base de recherches empiriques dans différentes sphères du don, J. T Godbout (1992) s'autorise à confirmer les propos d'A. Etzioni selon lesquels" le don est un acte moral et qu'à ce titre, il est motivé intrinsèquement et n'est pas sujet à une analyse fins-moyens" (A. Etzioni, 1990, p. 43; cité par J. T. Godbout, 1992, pp. 132-133). Pour J. T. Godbout, les dons et les échanges forment deux systèmes distincts qu'il convient de ne pas confondre. Dans le cas du don, on ne donne pas pour recevoir, même si, à long terme, il y a des chances que l'on obtienne un retour. Ceci est notamment vrai dans les relations d' amitié où le fait de rendre" relie le geste à un autre dans un passé proche ou lointain" (Ibidem, p. 140). Les règles du donner-rendre sont subtiles. D'une part, si l'on rend l'équivalent (notamment monétaire) de ce qu'on a reçu dans un laps de temps court, on transforme le don, et tout ce qu'il comporte comme significations symboliques, en simple échange; on nie donc la relation que le donneur a voulu introduire ou entretenir. D'autre part, si on ne rend jamais un don reçu, on laisse s'étioler le lien d'amitié, qui n'est plus alimenté par des actes ou des objets symbolisant cette amitié. Dans le cas du don aux étrangers, par contre, le retour est rarement attendu et il arrive en sus, en termes de satisfactions psychologiques, par exemple. Ainsi, la notion de réversibilité est bien présente dans 29

le don, mais il ne s'agit pas du même type de réversibilité que dans l'échange. C'est lorsqu'il est question d'échange qu'il a lieu de parler de recherche d'intérêt. Comme l'explique très bien J. T. Godbout, la notion de réversibilité est présente dans le don, le jeu, l'échange, la langue et les mathématiques, mais elle ne recouvre pas la même réalité (Ibidem, p. 179). Finalement, la différence fondamentale entre le don et l'échange réside en ce que: " Alors que le don instaure et nourrit un lien social libre, le marché libère, en nous extrayant du lien social, autrement dit sa liberté consiste à nous libérer du lien social lui-même. " (Ibidem, p. 269). Sur le marché, une fois l'échànge accompli" on ne se doit plus rien". C'est pourquoi, lorsque je veux m'extraire d'un lien social qui me pèse, je vais refuser les dons que la personne m'offre ou transformer la logique du don en une logique de l'échange. J'offrirai, par exemple, un cadeau onéreux lors d'un repas qui m'est offert, ce qui me dispensera d'avoir à " rendre" l'invitation un jour. Je signifie ainsi la rupture du lien établi. Quant à la notion de gratuité, J. T. Godbout s'interroge sur la manière dont on peut la prendre en considération dans une étude du don. Il est évident que si on entend par gratuité le fait de ne recevoir aucune gratification pour un acte posé, pas même la satisfaction de l'avoir posé, pas même le sentiment d'avoir fait ce que notre conscience nous dictait, la gratuité n'existe pas. Par contre, si on entend par don gratuit le don qui n'attend pas d'autre retour que le plaisir même de donner, alors le don gratuit existe et il existe en priorité dans la catégorie de dons qui nous intéresse dans cette thèse: celle du don aux étrangers. C. La notion d'altruisme évolutif proposée par M. Singleton Pour M. Singleton (1991), il Y a autant de formes d'altruisme que de sociétés: " l'expression qualitative et quantitative du souci d'autrui est un facteur du type de société et même des milieux à l'intérieur d'une culture donnée" (M. Singleton, 1991, p. 27). Mais toutes ces formes ont en commun de ne pas être totalement désintéressées, dans le sens où un don suppose toujours l'attente d'un contre-don, même si celui-ci est de nature et d'importance différentes et s'il est différé dans le temps. Un don crée toujours, consciemment ou non, un droit de créance et il est nécessaire au bénéficiaire du don de rétablir un équilibre pour ne pas se sentir en situation de dette et, donc, au pouvoir de l'autre. D'où le problème des dons dits désintéressés des ONG ou des particuliers vis-à-vis des" pauvres" ou des pays en voie de développement.
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M. Singleton considère que l'individualisme instrumental pourrait bien être au cœur de tout rapport socioculturel. Dans nos sociétés occidentales, nous avons transféré à des structures anonymes le soin de réguler les transferts et contre-transferts, "Mais dans d'autres cultures, faute (1) d'avoir élaboré pareilles institutions, tout le monde s'attend à ce que, tôt ou tard, les échanges s'équilibrent: que personne, en fin de compte, ne soit plus donateur que receveur; que, par exemple, une progéniture rende à ses procréateurs ce qu'elle a reçu d'eux" (Ibidem, p. 58). Notre système économique, politique et social nous a donc permis de dégager un espace pour une nouvelle sorte d'altruisme, libéré de calculs explicites. L'altruisme, perdant son caractère de réciprocité obligée, " aurait acquis une quasi-raison d'être en soi, au point d'inspirer par lui même unè générosité [...], d'entraîner un souci d'autrui vraiment gratuit" (Ibidem, p. 59). Mais il importe de se rappeler que: "Évolutivement, aider gratuitement, sans arrière-pensée aucune ni le moindre désir de retour ne peut 1) ni avoir un sens absolu, 2) ni être réalisable hors des conditions caractéristiques d'un contexte donné, 3) ni dans ce contexte concret constituer l'ensemble ni même l'essentiel de ses rapports à autrui" (p. 57). D. Conclusion sur le point de l'altruisme Nous nous proposons, quant à nous, de considérer, à la suite de J. Godbout, comme appartenant à la sphère de l'altruisme tout acte qui est posé sans autre recherche de gratification que la satisfaction (d'avoir accompli son devoir, d'avoir rendu un autre heureux, d'avoir défendu la cause, etc.) contenue dans l'acte lui-mêm~. La gratification de l'acte posé est donc immédiate et se situe dans l'Etat moral et psychologique positif de la personne qui l'accomplit. M. Singleton (1991, p. 52) effectue une différenciation du même type quand il affirme que: " [...] en fait il serait plus exact de distinguer entre un égocentrisme aussi inévitable que légitime, conciliable en plus avec un certain altruisme, et sa contrefaçon, l'égoïsme. On ne peut qu'être « self-centred », on choisit d'être « selfish» ". Par contre, il y a une différence utile à faire entre certaines motivations, de l'ordre de la recherche de la réalisation de soi (se sentir utile, se réaliser dans un type d'activité) et d'autres, qui répondent plus directement à des exigences morales. L'engagement lié au sentiment de culpabilité nous semble plus difficile à classer dans l'une ou l'autre de ces catégories que, selon nous, il chevauche.

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Une fois cette optique adoptée, il nous reste encore à réfléchir à l'originedes différences entre les systèmes de valeurs constitués. Une des pistes explicatives nous paraît être celle de l'habitus dont P. Bourdieu s'est fait le théoricien attitré.

1.4. L'habitus, producteur des différents systèmes de valeurs et d'intérêts La notion d' habitus n'a pas. loin s'en faut. été inventée par P. Bourdieu. On se référera utilement à l'historique de la notion établi par F. Héraut (1987, pp. 385-416). C'est néanmoins, parmi les sociologues contemporains, P. Bourdieu qui a développé la réflexion la plus élaborée autour de cette notion. C'est donc sa théorie que nous rappellerons brièvement ici, pour ensuite prendre position à son égard. La théorie de P. Bourdieu s'articule en fait autour de deux concepts fondamentaux qui sont dialectiquement liés: les concepts de capitaux et d'habitus. Pour P. Bourdieu. une grande partie des pratiques et des perceptions des individus se fait en fonction de ce qu'il appelle leur habitus. L'habitus est un concept psychosocial (il n'est donc pas directement observable mais est à l'origine de comportements qui, eux, le sont) qui désigne un ensemble de" dispositions à ". Ces" dispositions à " sont le résultat de l'incorporation personnelle de structures sociales objectives. Le façonnement de l'habitus se fait en fonction des capitaux possédés.
1.4.1. Les capitaux

Pierre Bourdieu distingue quatre types de " capitaux" qu'une personne peut posséder pour se faire une place au sein des différents groupes ou des différents champs sociaux composant une société. A. Le capital économique Le capital économique est composé de l'ensemble des potentialités de réalisation monétaire d'un agent social. Ces potentialités peuvent être contenues dans les biens que l'on possède soi-même ou qui sont possédés par des proches susceptibles de nous les céder. Ces biens peuvent être immobiliers ou mobiliers, ou encore être des moyens de production. Pour l'analyse, la composition du capital économique est aussi importante que son volume. Certaines époques ou certaines sociétés 32

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