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VIETNAM
1948 - 1950
LA SOLUTION OUBLIEE

ANTOINE COLOMBAN!

VIETNAM
1948 - 1950
LA SOLUTION OUBLIEE

L'Harmattan Inc. L'Harmattan 55, rue Saint-Jacques 5-7. rue de l'École Polytechnique Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9 75005 Paris - FRANCE

1997 ISBN: 2-7384-5435-6

@ L'Harmattan,

1 . L'Ecole
"L'essentiel ne s'enseigne pas" Marcel Légaut

Tapie sous les marronniers du petit Luxembourg, tandis que la faculté de pharmacie et le lycée Montaigne s'efforçaient de la dérober aux regards, l'Ecole nationale de la France d'outre-mer était la moins connue des grandes Ecoles. La plupart des Français ignoraient jusqu'à son existence et il arrivait aux mieux informés de la confondre avec l'Institut d'archéologie voisin. Pour tout dire, le lieu où se formaient les futurs chefs du deuxième empire colonial du monde n'excitait pas la curiosité de nos compatriotes. Le palais du Luxembourg, les marbres du jardin, la perspective de l'Observatoire, la fontaine de Carpeaux et la noblesse un peu hautaine de ce quartier tranchaient avec l'exotisme bon enfant de son architecture, mais elle avait fini par se fondre dans cet auguste paysage. Et nous l'aimions plus encore que son merveilleux environnement. Si vous poussiez sa large porte jaune clair, vous tombiez inévitablement sous la domination du grand Bouddha qui régnait dans l'entrée. De grandes plaques de marbre récitaient la longue litanie de nos morts. Un escalier plongeait dans la salle d'armes, l'autre grimpait à la bibliothèque. Les bureaux de la direction regardaient un patio mauresque qui s'enorgueillissait de noms gravés en lettres d'or sur son pourtour.

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Ouvert aux bacheliers pourvus d'un certificat de licence, le concours d'entrée à Colo exigeait des vocations précoces. Seize ou dix-sept ans, c'est l'âge où les cœurs sont purs. Et si nous nous étions détournés des carrières traditionnelles que nous proposait l'Hexagone, c'est que l'existence de l'Empire nous conviait à une tâche primordiale. La monarchie avait vécu. Nous n'étions plus aux temps lointains des compagnies à charte. Et la république n'avait pas voulu livrer aux marchands les multitudes démunies, éparses à travers le monde, dont elle était responsable. Elle avait choisi de nous les confier. Assurer leur protection fut notre raison d'être. A l'époque, ce tiersmondisme avant la lettre ne courait pas les rues. Il est vrai que ceux de ma génération, arrivés outre-mer après la fin de la seconde guerre mondiale, n'ont pas eu à exercer bien longtemps - surtout s'ils avaient fait un détour par l'Indochine - le métier auquel ils s'étaient préparés. Mais la décolonisation se trouva bien d'avoir eu affaire, avant et après les indépendances, à des coloniaux de métier. *** Comment naquirent les vocations de mes camarades, je ne sais. Pour moi, il avait suffi des récits des anciens sur la place de mon village corse. Sous un ciel aussi lumineux que celui de la Grèce, tandis qu'au loin, la mer nous faisait des clins d'œil, une nouvelle Odyssée nous était contée par ses artisans les plus humbles. Semblables à EIpénor, le matelot d'Ulysse, leur frère méditerranéen qui ne sut jamais la raison de sa longue errance, ils s'étaient seu6

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lement trouvés sous les drapeaux lorsque fut entrepris le partage du monde. Leur pauvre discours ne disait que la rude condition du soldat en campagne outre-mer. Mais, des murailles de Pékin aux rives du Niger, leurs étranges souvenirs composaient à nos yeux d'enfants, des scènes de légende. Des militaires en permission coloraient nos vieux murs du flamboiement de leurs uniformes: képis noirs de l'Infanterie de marine, képis bleus des tjrailleurs, capes rouges des spahis... ils nous revenaient de Shanghai, de Saï~ gon, du Rif, de Biskra, de Damas, contant leurs propres aventures, dans l'inébranlable certitude de leur bon droit. Mes goûts, cependant, n'allaient pas au métier des armes. Mon oncle, François-Marie Colombani - l'administrateur, comme l'appelait tout le village - devait me montrer le chemin. Il avait été, en 1902, le compagnon de Xavier Coppolani, quand ce spécialiste des conftéries musulmanes, administrateur des communes mixtes d'Algérie, avait reçu du gouvernement la mission de pénétrer pacifiquement en Mauritanie. Partis de Tombouctou, quatre Européens - quatre Corses - et leur petite escorte maure, remontèrent l'Azaouad jusqu'à Araouane. De là, cap à l'ouest, ils s'enfoncèrent dans l'inconnu du Djouf Ils n'ignoraient pas qu'ils ne ITanchiraient le désert de la soif qu'en allant sans arrêt droit devant eux. Lorsqu'un méhari tombait d'épuisement, ils le remplaçaient par une des bêtes de complément qui suivaient. Au Tagant, Coppolani noua des liens d'amitié avec les chefs des confréries, éveillant ainsi les soupçons des puissances qui redoutaient de le voir pénétrer au Maroc par le sud. Son meurtrier l'attendait dans le fortin de Tikjidja, devenu Fort-Coppolani. 7

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Dans son livre Un Corse d'Algérie chez les Hommes Bleus, l'administrateur en chef Robert Randau raconte la course de ces aventuriers dans la nuit du désert. Les Maures, pour se tenir éveillés, psalmodiaient des mélopées que reprenaient les lamenti des Corses. Et ces hommes s'étonnaient de l'étroite ressemblance de leurs chants. Après de longues années de service au désert, mon oncle avait terminé sa carrière dans la touffeur de la côte du Bénin, à Ouidah, où je devais retrouver son souvenir pieusement entretenu par ses anciens administrés, qui étaient devenus les miens. C'est son exemple qui m'avait conduit à atITonter le concours de Colo. Nous étions en 1938. La guerre menaçait. Le ministre Georges Mandel, tenant compte des pertes prévisibles parmi ceux que l'on appelait d'office à l'encadrement des troupes d'outre-mer, accrut de quelques unités le nombre de reçus. Je pus ainsi franchir l'obstacle au premier saut. *** Boursier à dix mille francs par an, on me procura une chambre au pavillon des provinces de France de la cité universitaire du boulevard Jourdan. Les vastes pelouses, les splendeurs du pavillon international où se trouvaient les restaurants, le théâtre, une riche bibliothèque et la plus belle piscine de Paris, la proximité du Quartier Latin, le métro, l'autobus que nous prenions au vol alors qu'il s'engageait dans l'avenue d'Orléans, les camarades, la découverte de la ville, firent de cette. année d'école, une joie quotidiennement renouvelée.

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Provinciaux avides de spectacles, le théâtre nous attirait par dessus tout. Paris était alors aux mains du "cartel" que composaient Jouvet, Baty, Pitoeff et Dullin. Ce dernier donnait à l'Atelier La terre est ronde. Jean Vilar n'était encore que son élève. Mais nous eûmes la chance d'applaudir les premiers succès de son autre disciple, JeanLouis Barrault dans le Hamlet de Jules Laforgue et La Faim de Knut Hamsun. Les places que l'Atelier réservait aux étudiants étaient au premier rang de l'orchestre. Nous posions nos manteaux sur la scène, les retirant lorsqu'ils gênaient les acteurs sur le minuscule plateau. L'école des Sciences politiques, l'école des Langues orientales et la Faculté de Droit ouvraient largement leurs portes aux plus studieux d'entre nous. Nous revêtions rarement notre uniforme dont le croissant de lune, qui soulignait l'ancre de la coiffure et des épaulettes, nous faisait prendre parfois pour des officiers turcs. Je ne sais pourquoi me revient le souvenir de mon voisin de chambre, un Croate. En longs monologues, il me découvrait une Yougoslavie ignorée des Français. L'Etat "modèle", confié par nos soins à la "sage" direction d'un "roi-chevalier", n'était pour lui qu'aflfeuse dictature. Il m'apprit qu'il vivait clandestinement à Paris, les Croates n'ayant pas le droit de faire des études à l'étranger, ni même chez eux, puisqu'ils ne pouvaient y être ni fonctionnaires, ni officiers, ni quoi que ce soit d'important. Il me conduisait, indigné, devant les chambres aux portes ornées de rutilantes plaques de cuivre "Fondation Paul rr de Yougoslavie". Je connaissais leurs occupants, des étudiants serbes, élégants et désinvoltes, largement rétribués par le gouvernement de Belgrade. « Comment les Français peuvent-ils 9

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ignorer le sort qui nous est fait? » me disait-il. Il s'étonnait aussi qu'un pays comme la France puisse disposer d'un empire colonial. Je lui parlais de notre devoir de protection. J'évoquais, en vain, les lois qui président, de toute éternité, à la naissance et à la mort des empires. Peu à peu, il se mit à exalter l'héroïsme des Oustachis. Quatre ans plus tôt, à Marseille, ils avaient assassiné le roi Alexandre et, par la même occasion, notre ministre des Affaires étrangères, Louis Barthou. « Vos photographes de presse ont montré de sinistres individus aux visages mangés de barbe. Mais ce sont des jeunes gens comme moi, des étudiants, mes amis! » Il me révéla alors que lui-même avait été arrêté et torturé après l'affaire de Marseille. «Ce sont là, disait-il tristement, les conséquences de la dictature que vous avez imposée à mon pays après le traité de Versailles. » Je m'étais donc lié avec un Oustachi. J'ai bien souvent pensé à lui après que l'Etat croate, objet de ses vœux, eut été restauré par Hitler. Puisse le ciel l'avoir préservé des débordements du trop célèbre chef que les Allemands donnèrent alors pour maître à son pays. Ces étudiants d'Europe centrale nous en imposaient par leur maturité. Hongrois, Polonais, Roumains, Tchèques, Yougoslaves, ils subissaient, parfois durement, les conséquences des dépeçages auxquels s'étaient livrés les vainqueurs de la Grande Guerre. Leur difficulté d'être s'extériorisait en d'interminables conciliabules qui se prolongeaient souvent jusqu'à l'aube. Ils ne doutaient pas de l'imminence d'une guerre que, parfois, ils souhaitaient dans l'espoir d'un ordre nouveau. Pour sa part, mon ami m'avait prédit que cette guerre, dont il ne doutait pas, serait horrible. Contraire10

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ment à la majorité de mes camarades, je croyais à la probabilité d'un nouveau conflit franco-allemand. Mais je ne m'en inquiétais pas. Mon ignorance me garantissait notre victoire. *** Les professeurs de la FacuIté de Droit franchissaient volontiers la faible distance qui séparait la place du Panthéon de l'avenue de l'Observatoire. Ils venaient chercher chez nous ces bains de jouvence que l'anonymat des amphithéâtres de la FacuIté leur refusait. Ainsi, M. Hugueney, professeur de droit pénal, s'ingéniait à déclencher des chahuts, et y parvenait sans peine. Observons-le. Il en a fini avec l'ennuyeuse hiérarchie des tribunaux. Il va conclure à sa façon: « Depuis la Cour de Cassation - et il grimpe sur sa chaise, voix forte, regard en extase, index pointé au plafond -jusqu'au plus petit tribunal de simple police. » et il disparaît derrière son bureau, yeux baissés, voix chevrotante. Je parlerai aussi de vous, M. Solus. C'était plus tard, par un sombre jour de novembre 1942. Comme à leur habitude, les Allemands avaient défilé sur les Champs Elysées. Et vous avez voulu nous rappeler votre victoire, celle de 1918... Mais vous n'avez pu y parvenir, à cause de vos sanglots. Votre réputation de meilleur civiliste de votre temps ne vous empêchait pas de nous entretenir d'un modeste sujet: la condition des Africains en droit privé. Dédaignant le jargon juridique, vous faisiez vivre devant nous le village africain et le chef de la terre distribuant aux paysans les parcelles à cultiver. M. René Cassin nous enseignait le droit civil. Le futur jurisconsulte de la France libre, qui allait participer à

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la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'Homme et recevoir le prix Nobel de la paix, nous séduisait par la généreuse bonté de son regard. Je devais le rencontrer plus tard, lors d'une réception parisienne. Il était alors vice-président du Conseil d'Etat. Je me présentai à lui comme un de ses anciens élèves de l'avenue de l'Observatoire. Tandis que les plus hautes personnalités tentaient de l'approcher, il me retint un long moment et je pus voir combien cet homme au faîte de la notoriété aimait à se rappeler le temps de son enseignement dans notre école. Sa demande d'admission ayant été rejetée, nous n'avons pas à compter parmi nos anciens Ho Chi Minh. Nous eûmes néanmoins deux autres futurs chefs d'Etat. Hamani Diori, qui allait être le premier président de la république du Niger, s'efforçait alors de nous familiariser avec les rudiments du bambara. Quand à Léopold Sédar Senghor, il nous initiait aux charmes du ouolof en nous donnant à traduire des phrases telles que: « paie ton impôt et tu seras l'ami du commandant », où il mettait sûrement quelque malice, sans se douter qu'un jour ce précepte fiscal concernerait plus qu'à son tour le Grand Commandant du Sénégal qu'il était devenu. La personnalité de son directeur conférait à notre école, son brevet de progressisme. Ancien administrateur de brousse, écrivain, le gouverneur général Robert Delavignette était passé du socialisme du Front Populaire à des options proches de la démocratie chrétienne. Je l'ai surtout connu après l'Ecole, en 1950, au cabinet du ministre de la France d'outre-mer, qu'il dirigeait. Il me téléphonait de sa voix rauque: Venez me voir Colombani. Il n'avait rien à me dire et nous nous égarions dans de molles banalités. Parfois, le chef du bureau du cabinet entrait, pour la signa12