//img.uscri.be/pth/ed3c9e1be0a96de739858fa5da4c29e885b65cad
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

VIOLENCES ET COMMUNAUTES EN AFRIQUE NOIRE

De
240 pages
Une actualité tragique a soudainement transformé les mots Rwanda, Ethiopie, Soudan, Niger et Mali en des termes génériques des conflits dits ethniques et des "haines ancestrales" dites tribales. L'ouvrage expose, avec rigueur, une analyse "désenchantée" de la violence basée sur une observation, sur le terrain, des conditions materielles et symboliques des conflits "communautaires" pour mettre en examen les explications ethniques ou tribales si hâtivement convoquées mais qui masquent d'autant plus qu'on les croit évidentes.
Voir plus Voir moins

Violences et Communautés en Afrique noire.

Collection Études Africaines

Déjà parus
Alfred BOSCH, Nelson Mandela - Le dernier titan.
Ambroise KOM, Éducation et dél1locratie en Afrique

-

Le temps des

illusions. ATANGANA, Éducation scolaire au Cameroun. Claude RAYNAUD, Sociétés d'Afrique et Sida. Thibaut MOURGUES, Les Ethiopiens. La Misère et la Gloire. Fweley DIANGITUKWA, Qui gouverne le Zaïre? La république des copains. Essai. Fabien EBOUSSI BOULAGA, La Démocratie de transit au Cameroun. Jean-Pierre LACHAUD, Les Femmes et le marché du travail urbain en Afrique subsaharienne. Olivier MEUNIER, Dynanzique de l'enseignement islamique au Niger. Olivier MEUNIER, Les Routes de l'Islam. Anthropologie politique de l'islamisation de l'Afrique de l'Ouest en général et du pays Hawsa en particulier, du VIIIè au XIXè siècle. Heike BEHREND,La Guerre des esprits en Ouganda. Le mouvement du Saint-Esprit d'Alice Lakwena (1985-1996). Jean-Baptiste N. WAGO, Préface de Lahsen ABDELMALKI. L'Afrique face à son destin. Quel projet de développement en l'an 2000 ? Manuel RUBEN N' DON GO, L'Afrique Sud-Saharienne du XXI ème siècle. Programme d'un émissaire pour l'Afrique. Jean-Claude GAKOSSO, La nouvelle presse congolaise. Emmanuel AMOUGOU, Etudiants d'Afrique en France. Une jeunesse sacrifiée? Jean-Paul NGOUPANDE, Chronique de la crise Centrafricaine. Le syndrome Barracuda. Bruno JAFFRÉ, Biographie de Thomas Sankara. La patrie ou la mort...

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5848-3

Jean-Bernard Ouédraogo

Violences et Communautés en Afrique Noire
La région Comoé entre règles de conCUI,"ence et logiques de destruction (Burkina Faso)

L'Harmattan Inc L'Harmattan 55, fue Saint-Jacques 5-7, rue de l'École-Polytechnique Montréal (Qc) - CANADA II2Y 1K9 75005 Paris - FRANCE

T ABLE DES MA TIERES
TABLE DES MA TIER.ES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .7

LISTE DES ABREVIA TIONS
INTRODUCTION.

. 10

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. Il

IIV iolence 2/Sociologie 31 Notes

souveraine?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .'.. . . .. . . . . . . . . .. Il
. . .. . . .. . . . .. . . . .. . . .. . . . .. . . . ... . .. 15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20

des distinctions. sur la démarche..

4/Le contexte de l'enquête. 1- PROTOCOLES DE LA DESTRUCTION: L'ÉVÈNEMENT DE FEVRIER 1995 I/Violence en procès. 21Massacre à responsabilité limitée.
31 Standardisation 41 Mémoires 5/Querelles victimaire violentes. autour d'un

24 .29 29 31

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . 33

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . 36 patrimoine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38

61 Les états de l'Etat.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . 41

11-LES SOCIALISATIONS ANTAGONIQUES.
II Le cumul des mondes.

45

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . 46

21 La collusion 31 L'équation

des sens.. . .. . . .. . . . .. . . . .. . . .. . . . .. . . . ... . . . . . . . . . 56 des différences. . . .. . . .. . . . .. . . . . . . . . . . . . .. . . . ... . . 68

7

111-L'ÉCONOMIE POLITIQUE DU DÉCLOI SONNEMENT II L'homogénéisation 21 Im}X>ssible reproduction du monde ancien?
a- Impasse des voies communes.

85 90

sociale et les frontières invisibles.. . . . . 85

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 91

b- Communauté(s) et inégalités. c- Mémoires vives et histoires chaudes. d- L'invention de l'homme nouveau.
31 Crise du pastoralisme peul.. 41 Les modesties de l'Etat..

97 .101 109

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . .115

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . .126

IV - MODES

D'EMPLOI de l'action

DE L'A CTI ON VIOLENTE..

. . . . .137

II La formation 21 Rhétorique

sociale violente. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .137 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .151 . .. . . .. . . . .. . . . .. . . .. . . . .. . . . . .156

de l 'exclusion,.

31 La concurrence

des distances,.

a- D'une terre à l'autre. b- Les mots de la mort.
c- L'enrégimentement des valeurs. 41 L'objecti vation violente le bétail de la dispute.

.156 .162
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .166 . . . . . . . . . . . . .170

V- DE LA SYMBOLIQUE A LA PHYSIQUE .185 II Modernisation, égalité et actions violentes.. . . . .. . . . . . . . . . . .185 21Communautés, nation et concurrence. .208
CONCLURE? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .225

BIBLIOGRAPHIE COMPLEMENTAIRE 8

.229

Je tiens à remercier, Phanette de Bonnaut-Cornu, Pierre Bouda, Patrick Cingolani, RogerComu,Michèle Dacher, Amadou Diallo, André Guichaoua, Yssouf Ouédraogo, Anne Piriou, André Marie Pouya, Tolé Sagnon et Michel Verret dont la lecture critique et les suggestions m'ont aidé à rectifier certaines de mes analyses et à rendre le texte plus lisible. Ils ne sont, cependant, en rien responsables des erreurs qui y fourmillent. Merci également à Mlle Korotimi Ouédraogo (G.R.I.L) pour le travail fastidieux de mise en forme du manuscrit. Qu'il me soit permis de louer ici I a collaboration dévouée des étudiants Cheynse Emmanuelle, Cissé Ahmad Nassourou, Héma Issouf, Ouédraogo Christophe, Somé Paul André, et Traoré Ramatou pour leur aide précieuse.

9

LISTE DES ABREVIATIONS A.O.F : Afrique Occidentale Française C.D.R : Comité de Défense de la Révolution C.E.B. V : Conseil Economique du Bétail et de la Viande C.E.E : Conseil Economique Européenne C.N.R : Conseil National de la Révolution C.N.R.S.T : Centre National de Recherche Scientifique et

Technologique CO.NA.PO : Conseil Nationalde la Population
\

C.R.P.A : Centre Régional de Promotion Agro-pastorale F.A.O : Food and Agriculture Organization F.C.F.A : Franc Communauté Financière Africaine F.E.D : Fonds Européen pour le Développement F.J.A : Formation des Jeunes Agriculteurs FNUAP: Fonds des Nations Unies pour la Population. G.M.B : Grands Moulins du Burkina I.F.A.N : Institut Fondamental d'Afrique Noire M.A.C : Maison d'Arrêt et de Correction M.F.A.C : Mission Française d'Aide et de Coopération M.A.T : Ministère de l'Administration Territoriale O.D.P/M.T : Organisation pour la Démocratie Populaire/Mouvement du Tmvail O.R.D : Organisme Régional de Développement O.R.S.T.O.M : Institut Français de Recherche Scientifique

pour

le Développementen Coopération.

<

R.D.A : Rassemblement Démocratique Africain SO.CU.CO : Société Sucrière de la Comoé U.D.E.S/C : Union pour le Développement Economique et Sociale de la Comoé U.F.O.B : Union Fraternelle des Originaires de Banfora

10

Introduction
Une actualité tragique a soudainement placé la question de l'exclusion et de la violence au coeur des préoccupations. L'on découvre avec horreur les massacres du Rwanda et de la Bosnie; le terme ethnique est adopté presque sans discussion pour servir de matrice analytique aux interprétations les plus indignées sur ces affrontements "communautaires" mais ces commentaires sont souvent demeurées des plus sommaires. Le propos de cet ouvrage est celui d'aller au-delà des commentaires simplistes et de tenter de lier les manifestations de la violence à la dynamique historique des sociétés africaines. Sur le terrain africain les obstacles à une telle perspective sont nombreux tant les préjugés ont ici quasiment force de loi. Mais l'enjeu de la recherche d'une explication "désenchantée" se trouve véritablement dans la nécessité de réduire au plus tôt ces destructions humaines. Ce texte propose une explication de la violence sociale dans l'espoir de contribuer à une action massive et corrective. l/Violence souveraine?

Au début du mois de février 1995, à Mangodara localité située dans la province de la Comoé près de la frontière entre la Côted'Ivoire et le Burkina Faso, un violent conflit opposa les Karaboro aux Peuls. Une dizaine de Peuls furent massacrés par une centaine d'insurgés. La presse locale relatant ces "événements regrettables qu'on aurait bien voulu croire d'un autre âge" pense y trouver une expression de l'opposition séculaire entre "agriculteurs" et "éleveurs". Cette vision "écologique" des conflits est sans doute le premier obstacle à franchir pour qui veut en,faire un véritable objet de science. En

Il

effet, ainsi que le fait remarquer Jacques Lizotl, "en privilégiant l'écologie, l'anthropologie sociale risque de perdre le sens du juste rapport des choses et d'oublier que différents facteurs interviennent dialectiquement pour faire d'une société ce qu'elle est: le milieu naturel et les ressources, certes, mais ,aussi l'histoire, la dynamique interne propre à chaque civilisation, l'innovation ou l'emprunt technologique, etc. On risque alors de prendre l'effet pour la cause, de déformer volontairement ou inconsciemment les faits sociaux au moment de leur quête et à l'instant de les interpréter, pour les incQrporer dans des schémas préfabriqués et simplistes." Ces affrontements sont, pour d'autres, la conséquence du caractère tribal des sociétés africaines que la modernité n'a pas su dompter. Cette qualification hâtive et simpliste limite, elle aussi, l'intelligence d'un affrontement qui pourrait être aussi légitimement vu comme une des modalités de la restructuration sociale que connaissent les sociétés africaines, qui pour "communautaires" qu'elles soient, ne livrent jamais immédiatement, pas plus ici qu'ailleurs, les ressorts identitaires de leurs procédures. Les nombreux affrontements "ethniques", plus ou moins violents, survenus ces dernières années sont apparus, aux yeux de nombreux observateurs, comme la résurgence inévitable d'une "réalité africaine tribale" revigorée par le réveil démocratique qui desserre l'étau des encadrements politiques autoritaires encore rétifs au puissant "vent d'Est". Il nous semble
l "Population, ressources et guerre chez les Yanomani", libre, N°2-77, 1977,p112. Cette conception était déjà, au début du siècle, exprimée par Vidal de la Blache. TI s'inscrit en faux notamment contre cet écologisme primaire: "des échanges réciproques s'opèrent à tous les degrés ~ civilisation entre les conditions géographiques et les faits sociaux. Comme tout est action et réaction, dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique, il y a des cas où la répercussion des causes sociales agit à son tour en maîtresse sur la géographie. Ce n'est pas alors la géographie dJ. pays qui se reflète dans son régime social, mais plutôt l'inverse", "Les conditions géographiques des faits sociaux", Annales de Géographie;J.XI, 1902, p. 24. 12

cependant que toutes ces interprétations tiennent très peu compte de la situation sociale actuelle des sociétés africaines et qu'elles se contentent de s'émouvoir en n'exprimant que des indignations d'ordre éthique. En effet, l'obligation à laquelle nous sommes tenu d'historiciser l'action violente conduit à la rapporter aux conditions sociales qui président à son avènement. .

Comm.entalors analyser cette violence sociale que des

bouleversements politiques et des situations dramatiques ont si brutalement mis à l'ordre du jour? Une chose doit être tenue pour acquise: le concept de violence, dans. son acception habituelle de simple manifestation de la contrainte, n'a qu'une perfonnance heuristique' très limitée dans la mesure où il apparaît souvent comme une disposition naturelle parce que récurrente et observable dans toutes les sociétés. Or la violence manifeste toujours des rapports sociaux, des contradictions sociales historiques. R. Muchembled2 peut ainsi affirmer, fort justement, que "la manière dont une société gère la violence aujourd'hui comme autrefois, permet de découvrir ses mécanismes internes les plus cachés". Notre propos, ici, sera de dire que l'utilisation de la violence, en tant que manifestation forcément collective, exprime une transformation profonde des ordres de valeur, entendue comme qualités, historiquement déterminées, de la société locale; il devient alors possible de proposer une lecture de la violence vue comme modalité de l'action sociale. Sur cette question de la violence les clichés ont la vie dure. Les sociétés africaines semblent incapables d'expulser l'usage immodéré de la violence physique : fortement tenues pour une essence barbare, les sociétés africaines du présent, comme du passé, sont obligatoirement productrices de violence, incapables qu'elles sont d'inventer des pratiques "civilisées"3. Mais à trop
2 Muchembled, R., La violence au village XV-XVII siécles, éd. Brepols, 1989, p406. 3 Voir sur la question de la guerre dans l'anthropologie africaniste C. 13

vouloir subordonner les sociétés africaines aux "visions" des "africanistes" en mal de particularismes on court le risque grave de nier la spécificité historique qu'elles sont en droit de revendiquer. L'histoire de l'Europe a pourtant montré l'évidence d'un usage immodéré et récurrent de la violence physique. Mais il est vrai que certains auteurs s'efforcent toujours de ne voir dans ces barbaries européennes que le raffinement d'un ordre social logique, significatif et légitime qui n'a rien à voir avec la spontanéité des comportements indigènes4. La question cependant n'est pas seulement, ici, celle de rendre justice aux sociétés africaines, victimes de tant d'irrévérences autorisées, mais de révéler l'ampleur de la faute épistémologique que le flot des mots et des styles n'a pas pu atténuer. Vue sous l'angle de la "pathologie sociale" la violence ne semble se penser que comme essence. Sujet à défaut d'être objet, elle est promenée à travers temps et espace paradoxalement à la recherche de sa propre identité introuvable. L'objectif de ces pérégrinations savantes est justement de "conjuguer sur le même registre" les manifestatiC!.nsde la violence avec "la pluralité des régimes de violence". Evoquant hâtivement le_passé plutôt que l'histoire des sociétés africaines, l'analyste pressé est conduit à ne voir
Moffa, L'Afrique à la périphérie de l'histoire, l'Hannattan, Paris, 1995. 4J-F Bayart après avoir proclamé la nécessaire "historicité des sociétés africaines" et affinné qu'il faut "comprendreque les sociétés africaines sont 'comme les autres" écrit cette note surprenante surtout' dans la prespective d'une construction scientifique de l'objet: "pour construire un objet scientifique, nous sommes amené à simplifier à l'extrême des réalités évidemment bien plus complexes que nous ne le laissons entendre dans l'immédiat. fi va san~ dire que les caractéristiques de cette 'civilisation africaine' sont tendancielles et que chacune d'entre elles peut prêter à discussion ou à nuance, comme le prouve la lecture des grandes revues d'histoire ou d'anthropologie africanistes. Mais l'essentiel, pour l'instant, est d'admettre que les formations sociales subsahariennes, fussent-elles centralisées, relevaient à tout le moins d'une autre échelle que les Empires ottoman, chinois et japonais, par exemple, ou que les monarchies absolutistes ouest-européennes" L'Etat en Afrique. La politique du ventre, Fayard, Paris, 1989. Introduction, note n° 158. 14

que les caractéristiques "élémentaires" et itératives de la violence sans jamais tenter de remettre en cause ces standards façonnés surtout dans les cadres rigides de la morale qui partout fait son office classificatoire. Comprendre la violence, c'est d'abord, nous semble-t-il, s'opposer à l'essentialisation de cette pratique qui, pas plus que les autres dimensions de l'activité humaine, ne peut jouir d'une quelconque souveraineté parce qu'entièrement intégrée dans les rapports sociaux historiques. 2/Sociologie des distinctions.

Une historisisation de la violence n'est jamais sans une reformulation critique des catégories censées représenter les tendances sociales dont la mise en relation manifeste les affrontements. Si l'on considère, ainsi que nous venons de le faire, que le concept de violence ne peut bénéficier d'un statut de "symbole indépendant" le rôle des entités et des pratiques qui l'originent devient alors extrêmement important. La notion d'identité, qu'elle soit professionnelle, régionale, nationale ou ethnique, intervient couramment dans les débats actuelles pour colorer à trop bon compte les manifestations de la violence. La tendance est, semble-t-il, à la caution d'une sorte de conservatisme intellectuel qui faute de reconnaître les tendances de la modernité est contrainte à une lecture réactive des phénomènes actuels; or dit sérieusement un humoriste français, "on ne peut pas regarder l'avenir dans un rétroviseur". La découverte des identités affrontées et le fait de les placer au coeur de l'action violente ne fait souvent que repousser à un niveau inférieur la question de l'essentialisation des pratiques et des concepts qui se proposent de les représenter. A travers la controverse autour de la qualification "ethnique" des faits sociaux en Afrique noire on retrouve la

15

relation entre "identité sémantique" et "situation pragmatique"S qui est au centre de toutes les pratiques scientifiques. Les désaccords actuels sur les concepts d'ethnie et d'identité sont exemplaires quand à la façon dont les "intercompréhensions" sur les "faits" s'expriment. Le concept d'ethnie, dans cette polémique, est central puisque c'est de lui que sera inféré, plus ou moins immédiatement, les caractéristiques de l'identité. Si l'on écarte l'idée que l'identité est un "intégrisme laie" qui sommeille en chacun et si l'on considère qu'elle est inhérente à toute représentation qui obligatoirement distingue et se distingue, il est indispensable de fonder alors le raisonnement sur le problème de son mode de formation et non de la reléguer dans un statut passif de notion générique. Le caractère obligatoire de la distinction, de la catégorisation dans la vie sociale n'est dans le débat contesté par personne reste alors le problème crucial de ses principes d'action. La question peut être posée de manière brutale: l'identification ethnique existe-telle? La réponse peut être tout aussi directe: oui. La notion d'ethnie viendrait du grec ethnos qui signifie peuple, nation. Il est indéniable que les hommes constituent depuis toujours des cercles d'appartenances et que ces regroupements, à chaque fois, manifestent des caractéristiques particulières liées aux types de réponses qu'ils apportent à leurs environnements physique et social. Des mots sont créés pour dire ces relations singulières, pour exprimer les différences et établir des hiérarchies et des oppositions. Sur le plan scientifique, des désaccords commencent à se manifester dés lors qu'il s'agit de définir les origines de ces taxinomies, les causes de leurs succès en Afrique et surtout des modalités d'utilisation de ces notions ambiguës dans la multiplicité de leurs emplois descriptifs. Pour certains les groupes ethniques ainsi que les conflits sont des traits marquants de l'identité tribale, essentielle, des peuples d'Afrique; pour d'autres c'est la
5V oir J-C Passeron, " La constitution des sciences sociales", 90, Mai-août 1996. Le de1xltJ.n°

16

colonisation qui a fixé les ethnonymes qui ont, à leur tour, engendré par eux-mêmes les groupes qu'ils désignent. En examinant les thèses défendues par les protagonistes on est vite frappé par "l'externalité" des approches et des performances reconnues de la notion d'identité ethnique en Afrique. Le mot est-il la chose? Si les premiers adhérent sans discussion au ,système de classement de l'ethnographie coloniale qui distingue très nettement la réalité d'un monde hiérarchisé, ordonné suivant la distribution des "grandeurs fondamentales" et en désigne des catégories abstraites correspondantes, les seconds reportent la cristallisation de ce système de classement à des intérmédiaires, issus du fait colonial, qui agissent plus ou moins explicitement suivant les prescriptions idéologiques et économiques de la domination occidentale. Au fond, cette fausse querelle cache un accord qui porte sur le négation des procès de fabrication des identités au sein des populations africaines inscrites dans une dynamique sociale locale. L'utilisation récurrente de la globalisation, pour ne pas dire de l'opacité locale est aussi, à nos yeux, un procédé de réduction des distinctions et des (re)compositions sociales que com{X>rte la dynamique historique africaine. Le problème, nous semble-til, est celui du repérage du glissement historique des ordres sociaux seuls capables d'expliquer le rôle fonctionnel de ces catégories abstraites et les rap{X>rts d'identité6 qu'elles peuvent entretenir avec les faits. Tout en rejetant une certaîne tendance à la substancialisation de ces représentations symboliques il nous semble impossible de nier leur existence ne serait-ce qu'au vu de l'intensité des débats académiques qu'elles provoquent et de la virulence des nouvelles conflictualités sociales dans lesquelles elles sont impliquées. Quelles qu'en soient, cependant, les "valeurs communes" retenues, C. Wright Mills7, affirme qu'''ils y a évidemment action et réaction entre
6Voir sur ce problème H. Putnam, Raison, vérité et histoireJ. Minuit, 1981 7C. Wright Mills, L'imagination sociologiqueJ. FM/Petite collection maspero, 1977,p 41. 17

les symboles justificatifs, les autorités institutionnelles, et ceux qui obéissent. De temps en temps, il faut accorder un pouvoir causatif aux maître-symboles, mais cette idée ne constitue pas la théorie qui rendrait compte de l'ordre social ou de l'unité de la société". Etudier les pratiques sociales aujourd'hui exige au préalable le refus de tout recours à une explication métasocial des catégories savantes et profanes qui sont toujours travaillées et "déformées" par la "situation pragmatique". Pour rendre opératoire une telle disposition il est utile d'établir une rupture avec les usages communs de ces notions. Les difficultés attachées à l'emploi rigoureux des notions d'ethnie, de tribu, de nation, de communauté et même de société et dans la maîtrise de leurs effets dans l'analyse de cas concrets viennent d'une conception particulièrement fixiste de l'espace social. La rigidité de cette atomisation est liée à l'histoire de la science sociale en Afrique noire qui s'est donné originellement pour tâche d'étudier des ensembles sociaux continuellement homogènes, indifférenciés; cette perspective qui méconnaît sa propre dimension historique renonce à rendre compte de la dynamique sociale niée par décision de principe ou, pour les plus indulgents, considérée comme trop furtive pour perturber l'indifférenciation première. En réalité, seule la prise en compte de cette dialectique historique est susceptible de révéler les dysfonctionnements des catégories "nouménalement" employées. Ces remarques incitent à conclure que les notions d'ethnie, de tribu ou de communauté ne font qu'énoncer une réalité collective qui même exprimée par des notions nobles, forgées pour les espaces sociaux modernes, telles que celles de nation ou de peuple laisse intacte le problème sociologique des usages sociaux de la revendication de l'identité communautaire. Car la (dé) nomination est une expression des pratiques sociales. Il faut donc questionner directement et "rationaliser" ces entités substancialisées. L'identité ne peut exister en soi; l'identité, revendiquée ou attribuée, des individus et donc des agrégats d'individus- et là l'échelle est modulable à volonté- est toujours composée d'un ensemble de traits changeants avec 18

l'histoire de leurs rencontres avec le monde, avec l'évolution sociale générale. Il est alors impossible de considérer l'individu et le groupe comme une totalité immuable, en dehors de tout rapport d'altérité dynamique. Les inscriptions identitaires expriment toujours une chaîne d'interdépendance active mais que ces personnes impliquées "disent "nous" en parlant d'euxmêmes et "eux" en parlant des autres, voilà ce qui est universel. Mais ce qu'ils entendent chaque fois par "nous" et par "ils",

voilàqui peut se modifier"8. C'est la raison pour laquelle, si au
cours de notre enquête les individus ont toujours revendiqué leurs appartenances communautaires, Karaboro, Peul, Goin ou Turka l'analyse s'efforce partout de déterminer les modes d'usage de ces affichages identitaires et vise la découverte des modifications de la vie. sociale que reflète ces désignations. L'origine des traits spécifiques de l'identité est importante seulement en ce qu'elle aide à comprendre ses formes d'action et les contraintes spécifiques qui résultent de sa genèse. L'expression des formes anciennes de la représentation communautaire figure un espace social qui n'épuise jamais la totalité de ses moyens performatifs. Mais il est évident qu'on ne peut déduire les. comportements de systèmes ahistoriques. En fait en tant que résultante d'un procès historique, l'identité ethnique et ses attributs expriment toujours un état particulier des relations sociales qui n'est jamais figé. Un des moyens les plus efficace pour réduire les effets négatifs de ces distinctions symboliques trop fortes est d'immerger ces notions et leurs usages internes ou externes dans la dynamique de l'échange sociale général; les mots et les choses ainsi s'entredéfinissent dans le cours d'une grande transformation avant sans doute de disparaître ou de s'inscrire dans une appartenance nouvelle et toujours provisoire. Suivant cette idée, ces notions selon l'expression de N. Elias9 "perdent peu à peu leur caractère de concept d'action pour prendre celui de concept
SN. Elias, Qu'est-ce que la sociologie, Pandore/des sociétés, 1981, pl54. 9N. Elias op. cit, p.64. 19

fonctionnel." Cette façon de voir le problème s'accompagne d'une rupture paradigmatique nécessaire; J-L Amselle10 fait observer qu'en amère plan de ces préférences catégorielles on retrouve une hiérarchie savante qui nie aux sociétés africaines la qualité d'historicité et en fait l'objet spécifique d'une certaine science anthropologique, celle des sociétés froides, gelées, immuables. La négation de cette dernière distinction, parce qu'elle décharge de certaines difficultés méthodologiques et théorique, est la condition d'autonomi sation, donc d'intelligibilité des pratiques sociales, en rupture avec les schématisations de l'ethnocentrisme essentialiste. Le principe de recomposition continue des appartenances communautaires ainsi que de leurs formulations symboliques n'interdit pas une conceptualisation, continue elle aussi, une fois levé hypothèque de l'induction catégorielle absolue." Seules, recommande J-C Passeron11, les "définitions de choses" construites par un travail méthodique de reconstruction des données mené en rupture avecla sociologie spontanée appartiennent en propre au domaine de la conceptualisation sociologique." Sur ce point il nous semble que l'élément le plus important que nous retiendrons est celui d'affirmer une volonté d'aborder l'étude du social, en Afrique comme ailleurs, non pas comme un ensemble doté de propriétés essentielles mais comme un ensemble d'interrelations changeantes à l'intérieur de configurations en perpétuelle adaptation. 3/ Notes sur la démarche. S'il faut absolument qualifier la démarche engagée ici, nous choisirons, à cet effet, le mot "humaniste". La nouvelle de cette tuerie nous saisit de stupeur tant les hommes de la région nous avaient~ au cours de précédents séjours de recherche, montré
lOJ_LAmselle,
If

Ethnie, tribu. Des concepts passe-partout

If,

in Nations

et nationalismes, les dossiers de l'état du monde, La Découverte, 1995. 11J-C Passeron, Le raisonnement sociologique:L Nathan, 199 p.50.

20

une bienveillance, même teintée d'une trop grande affirmation d'un sentiment "localiste", qu'il paraissait impossible qu'un tel événement puisse s'y produire. Le premier motif de cette recherche est de tenter de comprendre comment ces hommes en sont arrivés à une violence aussi extrême et à une cruauté indescriptible. On ne connaît jamais assez une "population" ; nous n'avons pas échappé à ce type de nominalisme, courant dans les sciences sociales, qui essentialise les caractéristiques et qui croit toujours déduire définitivement de ces "personnalités ethniques" standardisées l'alpha et l'oméga de toutes les pratiques. L'interrogation ne s'est donc pas portée sur la gestion, administrative ou "à la base", de la crise - procédure qui suppose l'acceptation d'une identification a priori des acteursmais a plutôt insisté sur les conditions de mobilisation des bras armés qui portèrent les blessures et la mort au cours de ces journées sanglantes de février 1995. Cette violence touchait une population peule que nous pensions moins exposée à la rancoeur des populations de l'ouest que les migrants mossé tant décriés par la littérature et les hommes politiques des régions d'accueil. Les risques que cette vague violente, un moment ou l'autre, se propage sont encore importants. L'opposition traditionnelle agriculteur/éleveur suffisait-elle à expliquer cette vague meurtrière? Le point de départ de cette enquête est une réponse négative apportée à cette question. Il fallait donc rechercher des causes moins évidentes. L'importance particulière de cette recherche se fondait également sur le fait que ce drame manifeste, à nos yeux, une dérive régionaliste et ethnique de la formation sociale burkinabé laquelle semblait jusque-là relativement préservée. Le syndrome rwandais introduisait brutalement ce drame local dans le cycle de l'urgence. Il est apparu assez vite que la démarche sociologique pour être féconde devrait être associée à l'histoire. Il nous a fallu donc combiner à l'investigation sociologique classique un travail sur les archives au Burkina et en France. Le travail de terrain, entrepris quelques semaines après les tueries, fut 21

extrêmement délicat à conduire tant la méfiance des parties était grande. Sans l'aide précieuse de personnes proches, à divers titres, des groupes étudiés, cette recherche n'aurait jamais pu aboutir.On s'imagine souvent, fort des prescriptions scientistes de la méthodologie classique, des étapes obligatoires et des attitudes obligées dans la conduite de l'enquête sociologique. Le contexte pris ici une telle importance' qu'il était devenu le principal obstacle contre lequel il fallait lutter. Il nous fallait, à chaque instant, comprendre les logiques du terrain avant d'ajuster, sans fétichisme méthodologique, les modes d'intervention. C'est ainsi, par exemple, qu'un certain nombre d'entretiens réalisés au cours de cette enquête l'ont été souvent par délégation, confiés pour leur exécution à des étudiants avancés. C'est aussi pour cette raison que nous avons fait le choix, dès le début de l'enquête d'envoyer un étudiant peul auprès des victimes peules, des étudiants gouin chez les karaboro et un étudiant lobi, parent à plaisanterie des groupes autochtones, chez les migrants karaboro des campements du département de Mangodara. Les entretiens avec les autorités administratives, moins chargés pensons-nous, ont été directement conduits par nous. En réalité, cette stratégie d'enquête ne peut être fructueuse qu'à condition qu'une problématique intègre les guides d'entretien, rigoureusement élaborés et fidèlement appliqués. Un travail d'objectivation est dans de telles conditions, d'une absolue nécessité. Le but était de réduire le plus possible les effets des méfiances, de la situation de terrain sur le déroulement de l'enquête~ Car la rigidité des classifications et des exclusions sociales jouent encore à fond dans la collecte de l'information sur cette "affaire" très délicate. Méconnaître cette réalité c'est s'exposer là ne recueillir que ce que les "discours officiels" dictent ou à ne rien rassembler du tout. Il n'est pas sûr que ces précautions aient suffit à conjurer les pièges de la manipulation 12 et de la dissimulation que les
12Sur ce grand problème de la validité du témoignage dans les situations œ guerre lire Jean Norton Cru, Du témoignage, Jean-Jacques Pauvert, liberté 48, 1966 22

agents sociaux mettent toujours en oeuvre en présence du sociologue. La.réflexion méthodologique sur ce type d'enquête est constante dans la mesure où l'on est vite anivé aux limites des moyens traditionnels d'investigation; l'incertitude méthodologique peut alors conduire au renoncement ou, au contraire, à une rigidité méthodologique qui n'a pas toujours une grande capacité heuristique. Le lecteur jugera, avec indulgence, cette démarche pas toujours orthodoxe. L'utilisation de la technique d'entretien pose un autre problème important: celui de la langue de communication. Peut-on être certain que les mots traduisent bien les idées du locuteur? Cette question est d'autant plus fondamentale que dans notre cas, deux des trois langues utilisées, le français et le dyula, sont des langues secondes pour les individus interrogés. Il n'est pas du tout simple, dans ce cas, de s'accorder sur le sens des mots, de reconnaître les nuances et de situer le choix de vocabulaire sans un minimum d'arbitraire. Le peul comme les deux langues utilisées n'échappent pas non plus aux problèmes de la transcription pour l'emploi final dans ce texte écrit en français. L'utilisation de l'entretien pose le problème de la représentation, de la relation entre ceux qui s'expriment et ceux qui constituent le référent à l'analyse; il est impossible de se baser sur la représentation statistique puisqu'elle même sous les façades de la rigueur entretient une foule de zones d'incertitude. De quelle "représentation" peut-il alors s'agir? Notre recherche construit son objet non sur la base de "caractéristiques naturelles" qu'on lui attribuerait de manière arbitraire mais en considérant l'espace social d'étude en tant qu'ensemble d'interrelations changeantes au sein de configurations historiques. Vu sous cet angle l'objet de recherche manifeste, plus ou moins explicitement, ses propriétés dans de nombreuses dimensions de la vie sociale sans être obligé d'incarner les grandes catégorisations sociales elles mêmes historiquement datées. G. Levi exprime clairement cette façon d'aborder l'étude de la dynamique sociale: "au

23

cours de la vie de chacun, d'une manière cyclique, naissent des problèmes, des incertitudes, des choix, une politique de la vie quotidienne qui a son centre dans l'utilisation stratégique des règles sociales"13.En ôtant à cette proposition son aspect trop systématique on peut y voir l'implication des itinéraires individuels dans la dynamique des ordres sociaux en constant remuement. Le problème est examiné sous l'angle d'une mise en relation dialectique des expériences individuelles avec les structures sociales. Il s'agira alors de dépister partout les traces collectives et individuelles du changement social. Ces empreintes sont dissimulées dans les mots, les gestes et dans diverses gammes d'objet exprimés de manière écrite ou orale, matérielle ou spirituelle. C'est pour cette raison que sont sollicités ici, en plus des résultats directs de l'enquête sociologique, des sources historiques, archivées ou non et des textes de l'administration publique (haut commissariat, gendarmerie, police et justice). Ce sont ces signes de vie que nous avons abondamment utilisé ici en pensant qu'ils expriment, à chaque fois, les tendances réelles des conflits sociaux pour peu qu'ils soient mis en perspective par un mcx:lèlethéorique ouvert mais cohérent. 4/ Le contexte de l'enquête.

Dans le courant du XVllo siècle une série de mouvements de population fait se rencontrer dans la plaine de la Comoé des peuples venus d'horizons divers. Les Ooins et les Turka quittèrent les régions nord du Ohana actuel tandis que les Karaboro, eux, fuyant les guerres de Kong pour certains ou à la recherche de bonnes terres pour d'autres, abandonnèrent vers 1700 leurs villages dans la région de Korhogo, au nord de la Côte-d'Ivoire actuelle, pour s'installer, les premiers, dans la région. La partie occidentale est occupée par des groupes
13G. Levi, Le pouvoir au village, histoire d'un exorciste dans le Piémont du XVllè siècleJ.Gallimard, Paris, 1989, p.12. 24

sénoufo à cheval entre trois Etats, le Burkina, la Côte-d'Ivoire et le Mali. Les Komono eux aussi venus du nord de la Côte d'Ivoire pour occuper la zones est de la province. Aujourd'hui, les pays komono et tieyfo à l'est de la plaine accueillent les contingents avancés des migrations anciennes Karaboro. Les Dogossés disent venir du Ghana actuel en passant par Bondoukou et Kong en région ivoirienne avant de se fixer sur leur territoire actuel. Quand aux Duyla leur présence est tout aussi ancienne; des marchands dyula s'implantèrent semble-t-il depuis le XVII dans la région Comoé. On y rencontre également de petits groupes ethniques encore mal connus tels que les Ouara, Natioro et Blè. Depuis le XVIIIo siècle jusqu'à l'arrivée du colonisateur français, les peuples de la région subissent l'expansion politique des royaumes guerriers des Watara de Kong, du Gwiriko de Bobo-Dioulasso, des Traoré du Kénédougou et vers la fin du XIXo quelques effets marginaux de la conquête de Samory. La colonisation française avant de s'imposer au début du XXo dû subir une série de révoltes locales de la part des autochtones qui n'ont jamais supporté la domination étrangère. Un poste administratif français est créé en 1900. A partir de 1915, la politique coloniale entreprit de remplacer les chefs dyula Watara, jusque là maintenus comme chefs de canton, par des autochtones. La gestion politique des communautés locales devint dès cette instant un enjeu majeur. La fonction d'intermédiaire à la puissance coloniale est la principale source d'accumulation de pouvoir et de richesse pour les nouvelles .élites. A la dislocation de la colonie de la Haute- Volta, en 1932, la région Comoé est incluse dans la Haute Côte-d'Ivoire. En 1947, la Haute-Volta est reconstituée. Le cercle de Banfora est créé en 1951. Après les indépendances, la région sera successivement sous-préfecture, département et province à partir de novembre 1983. En 1996, les autorités politiques décident la division de la province en deux entités: la province de la Comoé qui regroupe les régions de Banfora et de l'est, la province de la Léraba avec pour chef lieu Sindou, cité de l'extrême sud ouest du pays. Il va de soi que les références de 25

notre analyse restes celles de l'ancienne province de la Comoé. L'implantation à partir de la fin des années soixante d'unités industrielles entraîne une croissance rapide de la population avec l'arrivée de nombreux migrants. La population urbaine passe de 5. 760 en 1975 à 60. 674 en 1991. La frange juvénile de cette population migre pour des raisons économiques vers le Ghana et vers la Côte d'Ivoire délaissant les campagnes pourtant parmi les plus arrosées du pays avec une hauteur moyenne de près de 1.000 mm par an. D'après les derniers recensements démographiques la population de la province reste à près de 90% composée de ruraux, 4% de fonctionnaire et 7% de commerçants. La modernité touche un espace urbain encore trop faiblement développé. Des pans entiers des régions rurales de la province subissent un net enclavement physique (manque notamment de routes praticables) et social, et sont malgré la fertilité des sols très faiblement impliquées dans la production des cultures de rapport. Premiers occupants de la plaine de Banfora, les Karaboro sont progressivement poussés vers l'Est par leurs nouveaux voisins; contraints par la pression démographique et l'appauvrissement relatif des sols les paysans karaboro poursuivent encore aujourd'hui leur migration en direction des pays komono et tiéfo. La tendance des déplacements des paysans karaboro les conduit vers l'est. Cette population réfractaires à toute dominationétrangères'est toujours opposée, avecplus ou moins de succès, à l'emprise des conquérants duyla et à la domination française. Cette indocilité, doublée d'une tendance marquée à la protection de leur ordre social ancien, est le trait dominant de l'image actuelle des Karaboro. Ces migrations autochtones rencontrent la vague des éleveurs et des agriculteurs fuyant les zones arides du nord. En effet, les Mouvements migratoires de l'époque actuelle ont drainés certaines populations des régions déshéritées du centre, du nord et même de l'ouest du pays vers les terres fertiles de la Comoé. Des Bobo, des Sarno, des Lobi et surtout des Mossi agriculteurs et des éleveurs Peuls s'installent par vagues, plus ou moins importantes, dans la région. 26