ZINO FRANCESCATTI (1902-1991)

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Né avec le siècle Zino Francescati côtoya tout ce que les arts produisirent de meilleur en ces temps troublés. Il se produisit avec les plus grands chefs de l'époque : Karajan, Boulez, Toscanini, Furtwängler, Paray, Ormandy, Münch…
Il constitua avec Robert Casadesus l'un des plus fameux duos de l'après-guerre. Descendant en droite ligne de Paganini, son jeu intègre une composante lyrique saluée par le succès de l'opéra à la fin du siècle dernier.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296382060
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ZINO FRANCESCATTI
(1902-1991)
le chant du violon

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7552-3

CHARLES DE COUËSSIN GAËTANE PROUVOST

ZINO FRANCESCATTI
(1902-1991)
le chant du violon

Préface de Marcel Landowski,

de L'Institut

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint Jacques Montreal (Qc) CANADA H2Y lK9

Après un concert en Amérique, vous pouvez vous acheter une Cadillac; après un concert en Europe, j'ai été obligé de vendre ma Renault. (Zino Francescatti)

REMERCIEMENTS

Ce projet n'aurait pu voir le jour sans le concours de Zino Francescatti et son épouse Yolande qui lui ont apporté leur soutien en mettant à la disposition des auteurs l'ensemble de leurs archives. Jeune ambitieux en quête de reconnaissance, le virtuose constitua lui-même son press-book à ses débuts de façon à intéresser les agents de concert. Après leur mariage, Yolande poursuivit cette tkhe de fourmi sans se laisser submerger par un volume qui allait croissant avec la réputation de son illustre époux.
Le butin est considérable; coupures de presse, notes intimes, courriers anonymes ou prestigieux, comme si une vie entière pouvait tenir dans quelques cartons. Miroir de ses faits et gestes, les archives de l'homme public laissent pourtant transparaître l'émotion, la joie et parfois aussi une amertume qui n'épargne pas les grandes destinées.

Réclamés depuis de nombreuses années par l'Université de Boston, ces feuillets iront prochainement rejoindre les linéaires d'une bibliothèque où chercheurs et curieux se passionneront pour les difficiles. débuts de celui que l'Amérique a longtemps considéré comme l'un des siens. Le maître lui-même répondit à nombre de nos questions; malheureusement il décéda trop t8t pour voir la réalisation de l'ouvrage. C'est également le cas de Jo Colombani (t), intarissable sur les souvenirs d'enfance qui l'unissaient à son cousin; il suivit également ce projet avec sympathie et curiosité, prompt à rechercher les témoignages enfouis dans les brumes d'une mémoire pourtant restée fort alerte. TI en va de même pour Pierre Barbizet (t), trop t8t disparu, dont l'intarissable faconde nous a valu des moments chaleureux autour d'un dessein qui réveillait également chez lui les souvenirs du temps.

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Nombreux sont ceux qui nous ont apporté leur concours par une anecdote, un témoignage ou simplement leur patience à détecter certaines imprécisions du manuscrit, qu'ils soient ici remerciés: Alexis Galperine, Jacques Bonnadier, Marie Sirot, Michel Winthrop, Gaby Casadesus, Aurelia Spadaro, Gérard Poulet, Nicole Visart, Manuel Rosenthal, Etienne Vatelot, Jean Roy, Daniel Guilet, Léon et Nadia Temerson (t), Vlado PerIemuter, sans omettre Jean Michel Molkhou qui nous a communiqué une discographie exhaustive de lino Francescatti, réalisée par ses soins. Mention particulière doit &tre faite de Gérard Thomas-Barnet, membre correspondant de l'Institut Paganini à Paris qui a attiré notre attention sur Camillo Sivori, maillon incontournable de la filiation paganinienne. Véritable double de lino, Yolande Francescatti, a suivi avec beaucoup de patience nos travaux. Pas un détail de sa longue carrière ne lui a échappé et le poids de l'âge n'a nullement terni des souvenirs toujours en éveil. Sans ses encouragements, comme sa disponibilité à nous communiquer les pièces nécessaires à nos recherches, le projet n'aurait pu aboutir.

ChC, GP.

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S'il est un violoniste français qui a particulièrement marqué son époque par son immense talent, c'est bien Zino Francescatti.

Son intelligence et sa simplicité ont séduit non seulement les mélomanes mais également ses plus éminents confrères avec lesquels il entretenait des relations d'amitié et de respect mutuel. Amoureux du son, de la justesse et de la perfection technique, il ajoutait à ces qualités une interprétation sobre mais brillante des oeuvres du répertoire violonistique. L'artiste Pierre Pasquier, fervent admirateur du Maître, n'a.t-il pas déclaré un jour après avoir entendu le concerto de Brahms Salte Pleyel «lorsqu'on a entendu un tel artiste, on ne prend pas sa voiture, on rentre àpied!» Après le décès du musicien et selon sa volonté, son violon de Stradivarius fut vendu pour créer la Fondation Zino Francescatti permettant ainsi à de jeunes violonistes de. sefaire connaître auprès du

grandpublic.

Etienne Vatelot

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PREFACE
Le message de Zino Francescatti est celui d'un immense violoniste français dont la raison d'être était de chanter l'ineffable et parfois de dire son amertume de voir l'abandon par son pays, la France, de ses meilleurs interprètes. Il en parlait avec tristesse en pensant aux autres, aux plus jeunes qu'il aimait.
Rattaché malgré lui à l'Ecole de violon franco-belge, dont mon grand-père Henry Vieuxtemps fut l'une des figures les plus prestigieuses, Zino Francescatti lui conféra une dimension et une vitalité qui en firent, durant son séjour aux Etats-Unis, l'un des ambassadeurs majeurs de la musique et des musiciens français.

Marcel Landowski, de l'Institut

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AVANT PROPOS
Le chant du violon, le décor est posé d'emblée; parmi les virtuoses de l'époque, Zino Francescatti est celui dont le jeu, épaulé par un vibrato reconnaissable dès les premières mesures, se compare le plus souvent à la voix. Comme Bartok qui parcourait les campagnes, phonographe en bandoulière, pour enregistrer les ultimes témoignages des chants du terroir, notre ouvrage se propose de pister, à travers les méandres du temps et des écoles, la spécificité de la filiation paganinienne. Une véritable gageure qui suppose que l'interprétation, c'est-à-dire la partie la plus impalpable du moins matériel des arts, se prête au jeu de l'analyse comparative. Et pourtant, malgré l'absence de témoignages sonores antérieurs au siècle, qui eussent éclairé notre propos, la transmission d'un style appar<Ût avec beaucoup d'évidence. Fortement influencé par la technique magistrale de Paganini, son presque grand père en violon, le jeu de Zino Francescatti intègre également une composante lyrique nourrie par le succès de l'opéra à la fin du siècle dernier. Le responsable, c'est Sivori, unique disciple de Paganini qui, pour se plier à la passion de l'époque, composa de

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sirupeuses paraphrases sur des cavatines en vogue et développa un style chantant qui composera le fond de commerce de l'héritage paganlmen. Notre phonographe de Bartok, ce seront les chroniques de commentateurs, obscurs ou fameux, érudits ou ignares, reflets d'auditoires souvent conservateurs dont ils rapportent fidèlement les goûts et dégoûts. Sivori - Zino, bien que séparés par deux générations, leurs critiques sont interchangeables; la référence au chant apparaissant comme un véritable leitmotiv sous les plumes avisées, de Berlioz ~ Vuillermoz; mais également de moult gazetier de New York ~ la Russie des tsars. La sonorité représente la clé de cet essai, véritable fil d'Ariane, ténu et fragile mais qui sort indemne du labyrinthe du temps comme s'il constituait la marque de fabrique d'un artisan talentueux. Face ~ l'Ecole Franco-Belge qui essaime ses meilleurs talents dans tous les lieux de culture, Zino Francescatti, le quasi autodidacte, apparaît comme un phénomène isolé, lui qui n'appartient à aucune coterie et ne peut revendiquer de tutelle prestigieuse. Et pourtant, si son jeu lui vaut l'immédiate adhésion des foules, c'est qu'il intègre les plus intimes résonnances de la voix, non plus comme un pastiche du chant comme chez Sivori, mais comme une vibration profonde et mystérieuse qui constitue le fondement de la musique instrumentale.

Paris, Décembre

1998.

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I
FORTUNATO FRANCESCATTI
(1858-1923)
La famille paternelle de Zino Francescatti prend ses racines en Italie. Son père, Fortunato, naît le 1er janvier 1858 à Vérone. Il est le fils de Charles Francescatti, originaire d'Ala (Note 1) sur les rives du Lac de Garde, et d'Antonietta Boniperti, née à Milan (Note 2). Son patronyme, certainement la contraction de "Frances Cattivo", qui signifie "mauvais français", évoque le souvenir d'un pauvre bougre, fuyard de son pays ou soldat tentant d'échapper à la conscription. Avocat conseil d'une société de chemins de fer administrée par les Autrichiens, Charles Francescatti, grand-père de Zino, habite à Vérone le palais qui porte son nom et témoigne de sa prospérité en affaires. Elégante sous son crépi austère, la bâtisse dissimule confort et réussite comme l'ambiance raffinée d'une bourgeoisie fière de ses acquis. Alexandre, son fils aîné, en hérite; mais il décédera jeune. 15

Zino entretiendra des relations lointaines avec son épouse, qu'il appelait ironiquement «laa tante », lui rendant visite à l'occasion de tournées dans la péninsule. En souvenir d'elle, il conservait une épingle de cravate et un rubis monté en bague. Décédée sans enfant pendant la guerre, elle légua la bâtisse à la municipalité, son actuel propriétaire. Peu tenté par la carrière du barreau, malgré des études de droit et la pression de son père, Fortunato se passionne tôt pour le violon. Elève de Bazzini au Conservatoire Milan, il se perfectionne auprès de Camillo Sivori, seul disciple de Paganini. Une rencontre déterminante qui le dote d'une solide technique mais surtout d'une sonorité brillante qui semble avoir été le signe distinctif de cette filiation. Personnage fantasque et haut en couleur, il se heurte aux contraintes d'un pays resté fort conservateur malgré la réunification récente. Epinglé en délit d'amourette avec une princesse locale, il se voit congédié par le père de l'élue et obligé de quitter la péninsule. Victime d'une époque où la réussite n'autorisait nullement à frayer avec le cercle fermé de l'aristocratie, il se voit rappeler sa condition subalterne, issue de la Renaissance, qui ne lui permet pas d'outrepasser les limites de son art. Abandonnant l'Italie dans sa vingtième année, le ménestrel gagne la France pour monnayer son talent dans les villes de province. Soliste réputé, il se produit dans les casinos en vogue: Boulogne, Bagnères de Bigorre et Deauville, avant d'échoir à Lille où une déconvenue sentimentale le contraint à nouveau au départ. Approchant la trentaine, il s'établit à Marseille en 1882 sans abandonner sa nationalité. Très lié au pianiste belge Théodore Thurner, resté fameux par le boulevard qui porte son nom, il sera considéré comme le meilleur violoniste de la ville. Pourtant, son origine et son caractère difficile le desserviront auprès d'édiles qui acceptent tout juste de le convier aux jurys de concours. Fort apprécié de compositeurs comme Saint Saëns, Ysaye, Lalo et Lazzari, il crée localement leurs oeuvres mais joue aussi les Sonates de Franck, Fauré et Vincent d'Indy. Heureuse époque antérieure à l'industrie du disque où le concert tenait encore sa place d'exception! En compagnie d'Edouard Lalo à l'alto, il joue à Lyon Escarmonde, opéra de Massenet qui les félicitera à l'issue de la représentation. 16

Impulsif, il ne craint pas d'exprimer sa réticence vis à vis des contemporains. "Quelle cochonnerie! " soupire-t-il à propos de la Symphonie Espagnole. Malgré sa filiation avec l'école italienne, il n'apprécie guère Paganini, lui préférant les romantiques allemands, notamment Beethoven, et place Mozart au dessus de tous. Compositeur lui-même, il griffonne nombre de piécettes aux couvertures agrémentées d'entrelacs, dont certaines seront publiées par un éditeur local. Ville prospère dont le coeur bat au rythme des colonies, la cité phocéenne connaît une vie culturelle digne de la capitale sous l'égide d'une bourgeoisie florissante. Particulièrement active, la famille des spiritueux Noilly Prat entreprend la réfection d'un ancien chais qu'elle transforme en cirque et occasionnellement salle de concerts. Fort prestigieux et resté célèbre sous l'appellation pompeuse de Thé~tre des Nations, l'édifice constitue le lieu de passage obligé des musiciens marseillais, et plus généralement de tout interprète de renom en tournée dans le midi. Des artistes aussi fameux que Georges Till, Ninon Vallin, la Philharmonie de Berlin avec Furtwaengler ou Horowitz ne le dédaignèrent pas. Honneger, Poulenc et Satie s'y déplacèrent pour la création de leurs œuvres. Bénéficiant de tarifs préférentiels, élèves des lycées et collèges de la ville s'y bousculaient lors de soirées réservées. Mis à la disposition du Secours National après la déb~cle de 1940, le Thé~tre abrita colis et médicaments destinés aux nécessiteux, prisonniers de guerre ou familles sinistrées; on y alimentait les écoles en lait et nourriture, d'où l'abandon progressif de sa vocation musicale, malgré quelques représentations sporadiques d'opéras. Les contraintes en matière de sécurité, comme les conflits internes, s'opposèrent à sa restauration. Abandonné des collectivités publiques et privées de tout subside, sa démolition s'avéra inévitable. Il connut son chant du cygne sous forme de réunions politiques dont certaines finirent dans la violence.
C'est dans ce contexte prestigieux que notre Fortunato officie comme violon solo des Concerts Classiques, vénérable institution qui se produisait au thé~tre Noilly-Prat avec la régularité de manifestations sportives (Note 3). Il partage la fonction avec Louis

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Audoli, violoniste bossu et figure emblématique de la vie culturelle de la ville, qui aura pour fils André Audoli, futur Directeur du Conservatoire de Marseille et prédécesseur du pianiste Pierre Barbizet à ce poste. Le 9 novembre 1901, le Véronais met fin à ses errances sentimentales en épousant la jolie Ernesta Féraud, son élève, plus jeune d'un quart de siècle. La jeune femme s'empresse de tronquer son patronyme en René, prénom dont elle dote également son premier fils, né le 9 août 1902. Pour éviter toute confusion, le bambin devient Zin ou Zino, personne ne sut pourquoi. De vague consonance russe ou Tzigane, le diminutif, qui sonne comme un claquement de corde, poursuivit le virtuose toute sa carrière. Un second rejeton - Raymond Lucien Pierre Alexandre - n~t le 29 janvier 1906. Ombrageux et taciturne, Fortunato fréquente rarement sa bellefamille, peu satisfaite de cette union. Jaloux d'Ernesta, il lui interdit toute activité publique au moment où, primée par le conservatoire, elle était en passe de conquérir le public marseillais. Cultivé et original, il laissera un profond souvenir à Zino "Il nous intéressait à la connaissance générale, on lui posait des colles avec le dictionnaire, mais il les connaissait tous (sic)". Pipe à la bouche, il ne bougeait pas beaucoup et restait de longues heures, calé dans son fauteuil. Malgré son ascendance italienne, ses cheveux blonds lui donnaient le côté "tedesco" des populations du Nord de la péninsule. Personnage mélancolique, au regard doux de photographies anciennes, il semble perdu dans des rêves peuplés de princesses fatales, prisonnières de palais aux murs couverts du crépi ocre de son enfance. Victime d'une erreur bénigne pendant un concert, il met brutalement fin à sa carrière de soliste à l'£ge de 40 ans. Suivant une autre version, il aurait été renvoyé pour avoir introduit frauduleusement sa belle sœur à une représentation; ou encore, sa femme se serait offusquée d'avoir été mal placée! Quoi qu'il en soit, il abandonna la scène dans un geste d'humeur pour se consacrer à ses passions: l'enseignement, la musique de chambre et, surtout, la brocante......

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L'époque est propice à ce genre de marotte, la Loi Combes (1905) contraint les congrégations à se séparer d'une pléthore d'objets qui font la joie des antiquaires et collectionneurs. Fortunato s'entiche de tableaux religieux, notamment une "Sainte Famille" et un "Christ et la Vierge" qu'il attribue sans vergogne à Raphaël; ce qui ne les emp&chera pas de disparaître lors d'un déménagement. "Mon père fréquentait beaucoup les commissaires-priseurs et nous ramenait un tas d'objets étranges, à la mesure des pièces où nous habitions. Dans le hall d'entrée se trouvait un ange doré, plus grand que nature, armé d'une épée et qui devait chasser Adam et Eve du Paradis Terrestre" commente Zino, qui n'hésite pas à couvrir l'effigie d'un drap et la coiffer d'une t&te de mort pour effrayer les visiteurs. "Le plus étrange était cette collection de squelettes qui nous servait, quand il y avait des goûters d'enfants à la maison à nous déguiser en fantômes. Et nous jouions aux boules avec des têtes de mort" raconte-t-il avec malice; quant à la bibliothèque, "ancienne, énorme, contenant des milliers de volumes, sur le rebord de laquelle je courrais avec une épée de bois pour faire peur aux gens". Curieux d'objets insolites, Fortunato collectionne les coquillages, plus de 10.000 pièces, qu'il entasse dans quatre vitrines. Cédés à la municipalité, à la suite d'un déménagement, ils font aujourd'hui le bonheur d'un musée municipal. De penchant quelque peu morbide, il acquiert également un fœtus humain conservé dans le formol que Zino observe avec étonnement ces étranges spécimens passionnaient les naturalistes du siècle dernier, d'où leur vogue dans les salles de vente. Trônant au milieu du vestibule, un superbe portemanteau, récupéré auprès d'un buraliste en faillite, qui peut recevoir plus de cent chapeaux, aux dires de Zino ; à côté, une coupe d'argent remplie de ducats à l'intention des visiteurs nécessiteux.
Passionné d'animaux, le Véronais transforme également sa maison en jardin zoologique. A en croire les journalistes, experts dans l'art de vous forger une enfance, il collectionne pumas, tortues géantes, chiens et ânes, tous vraisemblablement empaillés et un crâne d'hippopotame. Kiumi, la guenon, subit dans sa cage, les taquineries d'Ernesta et de ses jeunes sœuts, qui lui lancent de l'eau au passage. Le Docteur Jacob, qui met Zino au monde et sera son parrain, déclare au virtuose "Il vous faut maintenant choisir entre les enfants 19

et vos singes". "Mon père ne choisit pas, mon frère et moi, avons été élevés parmi les singes, un ours, des lynx, des tortues de 300 Kg " plaisante Zino. En réalité, Fortunato suivit le conseil du médecin, aussi la malheureuse guenon termina-t-elle ses jours dans la cage du zoo municipal. Travailleur acharné et contraint à trouver un substitut financier à son poste de soliste, Fortunato se consacre à l'enseignement plus de huit heures par jour rue Dragon où défileront les rejetons des familles huppées de Marseille - Pastré, Fabre et autres Freyssinet. Peu avare de son temps, il leur consacre son énergie et n'hésite pas à bloquer les aiguilles de l'horloge jusqu'au départ d'un élève prometteur. Autre pench;lnt de notre homme, la musique de ch;lmbre, qui lui permet de réunir tous les jeudis, rue Dragon, les meilleurs amateurs de la ville. Laissons Zino évoquer ses souvenirs: "Un certain M. de Queylar arrivait dans une rutilante automobile colHluite par un chauffeur en livrée. Je restais béat, le nez collé à la vitre, guettant l'arrivée triomphale d'un des rares engins motorisés osant s'attaquer au raidillon qui vous hisse au pied de l'ascenseur de N.D. de la Garde. Oui, les temps ont changé! Lorsque M. de Queylar faisait donc une entrée pompeuse dans la salle à manger, au milieu d'un grand déploiement de barbes et de dentelles amidonnées, MM.

Peytre, directeur de la Société de Musique de Chambre j Paul Bloch
violoncelliste, le colonel Gervais, élégant altiste à la moustache de neige, qui l'attendaient, coupaient net leur conversation. Le silence s'installait. Et quelle noble fierté quand, au plus fort de l'interprétation, mon père me cédant sa place m'introduisait au milieu de ce grave privilège! " Sa position très en vue lui vaut d'être introduit dans les meilleurs cercles de musique de chambre où Zino l'accompagnera, son petit violon à la main j souvenir mémorable pour celui qui deviendra l'un des plus éminents solistes de l'époque. Nos musiciens ne craignent pas de se produire en public; aussi la presse locale mentionne-t-elle un certain Francescatti, près de 30 ans avant le nôtre. (Note 4). Des critiques fort utiles dans la mesure où elles détaillent les points forts de son jeu: virtuosité et sonorité, deux constantes qui caractérisent l'indicible signature de cette
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filiation paganinienne qui aboutit à Zino. (Note 5). En 1905, notre héros partage l'affiche à Marseille avec les ténors du genre Jacques Thibaud, Francis Thibaud et Jules Boucherit (Note6). Fortunato semble avoir été contraint à de fréquents déménagements dans les méandres de la cité phocéenne, par égard pour son voisinage. Domicilié au No 6 de la rue Philomène de 1891 à 1894, les contrats auprès des Concerts Classiques le répertorient comme Franchescatti. A partir de 1895, on le retrouve au 93 de la rue Montaux, puis en 1902, rue saint Jacques, où naît le petit Zino. La tribu va encore bouger à deux reprises: après une escale de plusieurs mois au 6 de la rue des Tonneliers, ils se posent en 1906, pour quelques 40 années, au 114 de la rue Dragon, dans une grande et austère bâtisse, la Maison "Pioresqui", située aux pieds des ascenseurs hydrauliques de Notre Dame de la Garde. Cette maisonnée turbulente, où se succèdent élèves et cousins va se trouver endeuillée par la maladie puis le décès de Fortunato. Atteint d'un cancer de l'œsophage, il trahit dans ses dernières photographies le désarroi d'une fin proche. Pourtant, son agenda témoigne, l'année de sa mort, d'une intense activité entrecoupée de traitements médicaux dont il consigne soigneusement les dates. Il s'éteint à 69 ans, le 21 mai 1923, en l'absence de Zino qui, sur son conseil, tente sa chance dans la capitale. Dans un geste de réconciliation, sa bellefamille acceptera qu'il soit enterré dans son caveau à Marseille. Personnage mineur, mais haut en couleur, Fortunato n'en constitue pas moins le maillon indispensable de cette filière paganinienne aux rares disciples. Inconstant et dilettante, il ne prétend nullement à une carrière internationale alors que les Thibaud et autres Kubelik tiennent le haut du pavé. Marginalisé par l'enseignement officiel, il ne produit aucun élève de renommée sinon son élève-épouse qui transmettra le flambeau au jeune Zino. Dépositaire d'une technique exceptionnelle, il fallait à son héritier une rigueur et un carriérisme antinomiques à sa personnalité; des atouts que Zino possède au plus haut degré et qui en feront l'un des interprètes majeurs du siècle.

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NOTES

SUR CHAPITRE

l

(Note 1) Né en 1819 à Ala (Note 2) Née en 1814 à Milan (Note 3) "Dans les années trente, dernière décennie de gloire de ce thé:1tre irremplacé, l'on y entendit, à quelques semaines d'intervalle, Jeannette Mac Donald et Ninon Vallin. Les vieux programmes de la fin du siècle dernier révèlent qu'un Audoli et un Franchescatti (sic), tous deux violonistes, tinrent la vedette dans cette salle, bien avant qu'un autre Audoli ne devint le chef d'orchestre des Concerts Classiques organisés à l'opéra après la Libération et qu'un autre Franchescatti (sic), Zino, n'y fut acclamé avant la deuxième guerre dans un programme consacré à Satie, Milhaud, Poulenc et Ravel. Le Philharmonique de Berlin y vint deux fois avec Furtwiingler et l'on y applaudit encore, entre autres Igor Stravinsky, Chaliapine, Georges Thill, Alice Raveau...". Extrait de «Ceux des Concerts Classiques de Marseille ». (Archives Z.F.) (Note 4) Un critique du Bavard de Marseille du 29 décembre 1891 témoigne "Comme pianiste, Monsieur Bloch n'a peut être pas tout le brillant désirable pour atteindre cette perfection, après laquelle courent les artistes, cette timbale si difficile à décrocher; En revanche, il a de la sobriété, de la mesure et un mécanisme suffisant ; ce qu'il fait ne ressort pas autant qu'on le voudrait et manque d'un éclat qui lui 8terait cette apparence terne et veule dont s'enveloppe son jeu comme une grisaille; mais ce qu'il fait est bien, quant même grâce à une extrême correction. Ce doit être un excellent professeur. Il est du reste superbement encadré: Francescatti est, à mon avis, un artiste hors ligne, ce n'est pas seulement un virtuose - il l'a montré dans une cadence étourdissante préludant aux airs russes de Wieniawski, - c'est un chanteur

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comme j'en ai peu entendu; il sent profondément, et son violon exprime son retentissement intérieur, comme si son ~me voltigeait sur les cordes et vibrait avec elles. Merveilleux, merveilleux! Ni Simpson - pourtant très fort, - Ni Marsik, ni Ysaye ne m'ont remué à ce point. Est-ce à dire qu'il les égale? Je ne soutiendrais pas cette thèse de crainte d'amener un sourire sur les lèvres de mes jolies lectrices;
mais si je juge du talent,

personnelle, s'il en fut!

- que nul

par l'émotion

qu'il communique,

je déclare,

- opinion

archet n'est comparable au sien..." (Archives Z.F.)

(Note 5) " La très belle sonate de César Frank, pour piano et violon, dédiée à Eugène Ysaye, a trouvé en MM. Bloch et (Fortunato) Francescatti des interprètes au talent plein de flamme. Les connaisseurs ont pleinement appréÙé le fini des deux exécutants, en particulier la tendre éloquence du violon de M. Francescatti dans le largo admirable de cette savoureuse composition, intitulé: Recitativo quasi-fantasia. Impossible de phraser avec plus de pureté et de sentiment que ne l'a fait le jeu sensationnel de l'excellent violoniste couvert de bravos. " Rapporte un autre commentateur du Bavard de Marseille (décembre 1991) (Note 6) Ce journal mentionne également une audition de sonates par Paul Bloch et Francescatti (26 février 1906).

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COMPOSITIONS

ORIGINALES DE FORTUNATO FRANCESCATTI

Chant pour violon avec accompagnement de piano Duo pour deux violons Chanson de Fortunio (de Musset?) Le meilleur moment des amours. Paroles de ? Op.6 Mélancolie. Pètite pièce pour violon avec accompagnement de piano. A Mademoiselle Germaine Beret. Valse pour piano. Rappelle-toi. Romance pour violon avec accompagnement de piano. A Mademoiselle Geneviève Puget. Aubade. Poème de Victor Hugo, Chant, Mandoline (ou violon), piano. Op.13 Gavotte pour violoncelle ou violon. Op.14 1er duo pour deux violons avec accompagnement d'orgue ou de piano. Morceau pour mariage. Paquet Giraud. Morceau pour mariage. Boyer Jacob. Violon. Lettre Sonnet. Parole d'Edmond Rostand avec Chant et piano. Op.19 Sans rien dire. Parole de P. Rougier. Les jeux. Poésie de Sully Prudhomme. Adieu. Poésie de Lamartine. Pensées douloureuses. Volage Mazurka. A mon petit Zino. Deux premières pièces écrites à ton intention par ton papa avril 08.

Op.l Op.2 Op.S

Op9 Op.ll Op.12

Op.16 Op.17 Op.18

Op.20 Op. 21. Op.22 Op.24 Op.2S Op.27

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A Madame Marie Malaret Julien. Pensée fugitive pour violon avec accompagnement d'orgue ou piano. Berceuse pour violon avec accompagnement de piano. Op.33 Marche pour grand orgue. Badinage pour deux violons avec accompagnement de piano. Ernestine. VaIse pour piano. Duo dans le style ancien pour deux violons avec accompagnement d'orgue. A mon petit Raymond. Le petit raisonneur. Duettino pour deux violons avec accompagnement de piano. Sans lumière. Poésie de Henry Grawitz. Andante Religioso. A Mme André Savon-Boyer pour violon avec accompagnement de piano. V. Morlot Editeur. 2, rue Moustier.36, rue de la Palud. Marseille Dépôt à Paris Max Eschig. 13, rue Lafitte. Imprimerie Roederer Paris. Marche pour grand orgue. Accompagnement pour piano à la deuxième étude de Kreutzer

Op.28

Op.36 Op.37 Op.38 Op.39 Op.41 OpA6 OpA7

Faust de Gounod. Petite fantaisiepour violon avec accompagnement
de piano Dédié à Mademoiselle Marie Julien Modeste accompagnement à la Sarabande de la 2éme Sonate pour violon seul de J.S. Bach La Marseillaise de Rouget de Lisle. Chant patriotique français. Arrangement pour piano. Petite Mazurka pour violon. Morceau pour mariage. Boyer. Jacob. Piano La Brabançonne. Chant patriotique belge Petite Valse. Maurice et Marcel Andante Religioso. Adaptation à l'orgue par Pailloux Au temps d'autrefois. Deuxième andante pour violon avec piano Petite Mazurka pour violon avec piano. La Marseillaise. Paroles et musique. Rouget de Lisle

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II
ERNESTA FERAUD (1884-1982)
Née le 1er juillet 1884 à Marseille, Ernestine Martine Féraud, mère de Zino Francescatti, est issue d'une modeste famille de ces artisans qui prospèrent à l'ombre du port et se considèrent comme les authentiques descendants des fondateurs de la cité. Son père, François Antoine Féraud, fabricant de chaussures, voit le jour le 11 juillet 1854 à Marseille; sa mère, Antoinette Clotilde Lantelme, na1t également dans la cité phocéenne, le 6 mars 1860. Le bottier règne sans partage sur un trio de filles: Apollonia, la première, décède peu après sa naissance; la seconde Emma (1880-1928), cantatrice notoire, débute au Trocadero de Paris et fait une carrière quasi coloniale d'Alger à Saigon où elle meurt d'une péritonite. Viennent ensuite Ernesta (née en 1884), la mère de notre Zino et, enfin, Antonia (née en 1888) devenue pianiste grâce aux bons offices de l'accompagnateur d'Emma. (Note 1). Ancien ouvrier passé à son compte, Féraud avait ouvert une fabrique, rue Longue des Capucins, dont la prospérité lui permit d'acquérir une maison aux alentours de Marseille. Tromboniste à l'harmonie municipale, il se passionne pour la musique et enseigne le solfège à ses filles. Très douée, la petite Ernesta apprend vite mais, atteinte du typhus à 8 ans, elle subit une longue convalescence et se distrait en composant des mélodies sur un clavier d'étude. Elle
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découvre le violon auprès d'une certaine Madame Marthe qui, surprise par ses dons, la présente au Conservatoire. Fort intimidée du haut de ses neuf ans, la fillette se fait accompagner de sa mère pour affronter le jury où Fortunato Francescatti intervient en sa faveur et aiguille sa sœur Antonia vers la classe de piano. Le second acte de cette aventure met en scène notre héroïne, toujours escortée de sa mère, qui se présentent au domicile du même Fortunato pour y solliciter des leçons particulières. Une demande qu'il se voit obligé de récuser, en tant que membre du jury des concours. Pourtant, coup de théâtre! Au moment où les deux dames s'apprêtent à quitter les lieux, surgit le Docteur Jacob, un mélomane marseillais qui, bien au fait de son talent, la prie de jouer quelques notes. Ebranlant les réticences du maître, elle devint son élève et décrocha brillamment son prix quatre ans plus tard. Une récompense saluée par la presse locale (Note 2) qui mentionne seulement ses professeurs, et non Fortunato, dont la présence au jury lui interdit d'apparaître officiellement.
Ravissante et talentueuse, Ernesta devient vite la coqueluche de la vie musicale marseillaise qui ne manque pas de commenter ses engagements (Note 3). Avait-elle entrepris de poursuivre ses études à Paris ou estimait-elle que l'enseignement de Fortunato compensait celui de la capitale, pourtant à son apogée? Malheureusement le destin en décida autrement et frappa brutalement sa famille en la personne du bottier, décédé à quarante printemps d'un accident de vélo qui le laissa plus d'un an dans le coma.

Contrainte de gagner son pain musical, son existence va se trouver bouleversée par un nouvel événement d'importance, son mariage avec Fortunato qui, âgé de quarante six ans et aigri par ses infortunes sentimentales, succombe à son charme. Faisant fi des réticences de la tribu Féraud, la cérémonie a lieu le 10 novembre 1900 en l'église Saint Philippe, devant l'évêque de Marseille qui accorde sa bénédiction nuptiale aux époux. Son existence se confondra maintenant avec celle du maestro; dédiée aux petits rôles, elle va se plier pendant vingt ans à sa tâche d'épouse qui prélude à la destinée d'une des grandes stars du siècle. Plus âgé que son défunt père, Fortunato va vite développer une jalousie maladive à l'égard de cette 28

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