40 ans de combat pour les arts et la culture à l'école

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Conseiller officieux ou officiel de sept ministres de toutes tendances politiques, d'une bonne quinzaine de directeurs d'administration centrale, Pierre Baqué a réussi à faire partager ses convictions personnelles à nombre de décideurs. Considérant une période de quarante années, l'auteur nous raconte, sans langue de bois, le quotidien des ministères, il dresse un état des lieux de l'éducation artistique de la maternelle à l'université et, enfin, donne des éléments éclairants sur les contextes historique, politique, artistique et culturel.
Publié le : vendredi 1 avril 2011
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EAN13 : 9782296800540
Nombre de pages : 450
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4 0 ans de combat
pourles arts et la cultureàl’École
1967/ 2007©L'HARMATTAN,2011
5-7,ruedel'École-Polytechnique ;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54130-6
EAN : 9782296541306PIERRE BAQUÉ
PRÉFACE DE
LUC FERRY
4 0 ans de combat
pourles arts et la cultureàl’École
1967/ 2007©Maquette et mise en page kol.graphisme@gmail.com❘
Photos tous droits réservés❘PRÉFACE DE LUC FERRY
ourquoilevisagedel’Écoleetdecequel’onyenseignea-t-il
tellementchangédepuis40ans?Commentlessciencesont-t-ellesPsupplantéleshumanitésdanslerôlededisciplinesreines,
clésdelasélectiondesmeilleurs?D’oùvientquel’analyseformelle
desstructuresdudiscoursaitremplacél’étudedesgrandesœuvres
enFrançaisouqueles«coursdedessin»d’antanaientlaisséplace
auvastedomainedes«artsvisuels»,auseindesquelsladécouverte
des«matériaux»etdes«supports»,l’ouvertureàl’audio-visuelou
àl’urbanisme,lavalorisationdelacréativitéont,untempsdumoins,
faitnégligerl’acquisitiondestechniquesdebaseetlaconnaissance
del’histoiredel’art ?
Chacunsentbienquecesmétamorphosessontliéesaux
transformationséconomiquesetsociales,àl’évolutiondesmœurs
etdesvaleurs,aumouvementdelacivilisation.Encorefaudrait-il
s’entendre,j’yreviendraidansuninstant,surlavéritablenature
deceprocessusquinousemporte,surlamanièredontilproduit
seseffetsetlameilleurefaçond’yrépondre.C’estévidemmentcrucial
pourreprendrebarresurnotredestincollectifetl’ons’étonnequece
défimobilisesipeud’auteurs.Mais,àsupposerquel’onrésolvece
problème,ilresteraitàcomprendrecommentcesbouleversementsde
fondsecristallisentdansdespratiquespédagogiquesinéditesetdes
programmesscolairesnouveaux.Aveugléparlarepriseinlassablede
laquerelledes«anciens»etdes«modernes»,des«traditionnalistes »
etdes«pédagos»,legrandpublicignorelerôledéterminantque
jouent,dansceschangementsd’orientationàlongtermedusystème
éducatif,unpetitnombred’expertsquitravaillentaucarrefour
delacréationculturelle,desréalitésdelaclasseetdesrelations
aveclesadministrations.Cesonteuxqui,pourunelargepart,
produisentlerépertoired’idéesetd’analysesdanslesquellespuisent
lesministres;euxencorequipeaufinentlesprojetsqueceux-ci
décidentdemettreenœuvre;eux,enfin,quiassurentunecertaine
continuitéautraversdesfréquentschangementsdecappolitique.
Decepointdevue,lelivrequ’onvalireapporteunelumièred’autant
plusintéressantequePierreBaquéestl’undesrares,sinonleseul,
aavoir été associé en personne, de prèsou de loin,depuis plus
de 40 ans,àl’essentieldesréformesetdesmesuresquiontmarqué
5
40 ANS DE COMBA Tl’enseignementdesadiscipline,les«artsvisuels».Ilrévèlecertaines
desarcanneslesmieuxcachéesdecequidétermine,danssesgrandes
lignescommedanssesdétails,leglissementprogressifdesprogrammes
scolaires.Commenulautre,ilasudonnerdanscelivreleurpoidsréel
auxdiversfacteursquiontparticipéàunchoix,depuislesenjeuxde
lacréationcontemporainejusqu’auxnégociationsdecouloirdansles
ministères.Iltireprofitavectalentetsensibilitédelarichessedeson
parcours.Contrairementàlaplupartdesespairs,ilauneexpérience
directedetouslesmaillonsdelachaîne.Artistelui-même,professeur
danslesecondairepuisàl’université,présidentoumembrede
multiplescommissionsderéformedesenseignementsartistiques,
conseillerofficielouofficieuxdeplusieursministres,finconnaisseur
desréseauxdumondedel’art,rienneluiéchappedesapportsoudes
inertiesdontlejeuinfléchitlespolitiqueséducatives.Commechaque
ministresecroitobligédefaireappelàde«nouvellestêtes»,ils’est
vuplusieursfois,ainsiqu’illeraconteavechumour,contraintde«faire
sesvalises»àlahâte.Onl’apresquetoujoursrappeléquelquesmois
plustard,tantilétaitévidentqu’ilétaitlamémoire,la«boîteàidée»et
lefédérateurdeladiscipline.Jepeuxtémoignerdusouvenirheureux
quem’ontlaissénoséchanges,auConseilnationaldesprogrammes,
lorsquej’enétaisleprésident,puisauministèredel’Éducation
nationaleoùPierreBaquéfutmonconseillerpourlesarts.
Contreuneidéologiecalamiteuse,fondéesuruneinterprétation
controuvéedel’artcontemporainetqui,sousprétextedestimuler
la«créativité»desélèvesdelamaternelleàl’université,refusait
toutvéritableapprentissagetechniqueouculturel,ilatoujourslutté
pourqu’onrevienneàunjusteéquilibreentrelamaîtrisedessavoir
faire(notammentendessin),l’acquisitiond’uneculture(touchant,
enparticulier,l’histoiredesarts)etlapratiquecréativepersonnelle
(ouverteauxesthétiquescontemporaines).Maisilaaussimilitépour
lamiseenplaced’optionsartistiquesambitieusesdansleslycées,
pourl’ouverturedenouvellesfilièresassociantcréationetréflexion
esthétiquedansl’enseignementsupérieur,pourdescollaborations
plusétroitesentreartistesetpédagogues,tantàl’Écoleélémentaire
quedanslescollègesouleslycées.Ladiversitédesréformesqu’il a
initiéesousoutenues,commelaténacitéaveclaquelleillesadéfendues
sont,onleconstatera,impressionnantes,commeestparlantelaréflexion
qu’ilmènesurlecontextedanslequelellessesontfrayéesunchemin,
endépitdesrésistancesdetousordresetdescontraintesbudgétaires.
6
40 ANS DE COMBA TÀlalecturedecetouvrage,unconstats’imposeaulecteurattentif,
quidevraitnousalerter:pourlapremièrefoispeut-êtredansl’histoire,
nousneparvenonsplusànousaccordersurunedéfinitioncommune
desartsetdelacultureoudecequ’onpeutenattendre.Jamais,
pourtant,onn’aplusunanimementréclaméqu’onleurdonneune
placecentraledansl’éducation!Àcetégard,lesenseignements
artistiquessontlecœurrévélateur descontradictionsauxquelles
fontfacelessystèmeséducatifsdespaysdéveloppésàl’èredela
mondialisation:entrel’impossibleretourauxsourcestariesou
perduesdela«vieilleécole»etlafuiteenavanterratique,augré
desmodespédagogiques,deslubiesesthétiquesoudespressions
del’opinion,comments’assurerquenoschoixenmatièrede
programmesscolairesoudepédagogiepermettentréellementaux
élèvesdedonnerdavantagedesensàleurvieetdes’orienterplus
efficacementdanslemondededemain?Commentconcilierl’idée
mêmed’enseignementoudecultureaveclerejetincessantdetout
héritage,laremiseenquestionsystématiquedetoutcequelepassé
nouslègue?Àvraidire, ladifficultépossèdeuneportéeplus
généraleencore:carla«déconstruction»desformesartistiques,
maisaussidesmœurs,desconventionsetdesrôlessociaux
traditionnelsestleprincipalmoteurdenotrecivilisationdepuis
plusd’unsiècle.Pourlemeilleur(l’égalitéentrehommesetfemmes,
parexemple)etpourlepire(laremontéespectaculairedelaviolence
àl’école,entreautres),elleestdésormais ladynamiqueprincipalede
nossociétésdémocratiques,etcepouruneraisonpeucontournable :
ellen’est,aufond,quelerefletd’unemondialisationéconomique
quis’appuiesurl’érosiondesvaleursetdesautoritéstraditionnelles
pourimposerleconstantrenouvellementdes«objetsdudésir »
indispensableàsonexpansion–cepourquoi,parcontrecoup,
lademandederepèresculturelspartagéscroît,alorsmêmequel’on
s’entendmoinsquejamaissurcequ’ilspourraientêtre.C’estaufond
cetesprit«reconstructeur»quepréfigurent,danslasphèrequiestla
leur,lespropositionsdePierreBaqué.C’estàmesyeuxcequienfait
leprixetdoitnousinciteràleurapportertoutenotreconsidération.
LUC FERRYPRÉAMBULE
D’habitude,onappelleçaunavertissementouunepréface
ouuneintroductionouunpréambuleoudesprolégomènes
ouunprologue(ordrealphabétique)...ouquesais-jeencore.
Enréalitéjenesaispas.Ouplutôt,jesais.Jesaisquej’avais
enviedediredeuxoutroischosesavantdecommencer.
Deuxoutroischosessurunsujetquimetientdepuis
desannées.Plusoumoins.Parfoismoins.Parfoisplus.
Àlarecherche des temps perdus
On dit que, l’âgevenu,chacunregarde par dessusson épaule et résiste diffici-
lementàlatentationdesereplongerdanslepasséavecdessentimentsmultiples,sou-
vent peuplés de nostalgies douces-amères.
Jen’aipasétéépargnéparcedésir,partagéparbeaucoup,decloremavieprofession-
nelleparunesortedepointfinal,symbolique,sinondefait.Riend’original.Complaisance
etnarcissismedirat-on.Façonsansdouteinfantiledes’attendrirsursoi-mêmeenévo-
quantdestempsquin’étaientpasforcémentheureuxmaisquelesdécenniesontparés
de couleurs joyeuses. Qu’ils n’ont probablement jamais eues.
Jeconnaislesrisquesdel’entrepriseycomprisceuxduridicule.Restequeparlerrécon-
forte, même si l’intérêt de ce quel’on peutraconter est loin d’être indispensableàla
marche du monde.
Jesuisnéd’unefamilledévouéeàl’Écoledepuiscinqgénérations:sixinstitu-
teurs,quatreinstitutrices,troisprofesseurs.Maisaussi,desdynastiesdepaysans,deux
aubergistes, ungrenadier de la garde impériale quis’est arrêté dans la plaine du gave
dePau,auretourdelaguerreenEspagne,en1808,pourépouserunepetitecouturière,
et encore une belle lignée de forgerons, charrons, maréchaux-ferrants. Quesais-je
encore. Tousoupresqueontexercédanslacampagneprofonde,dansdesvillagesdont
lesplusgrandscomptaientàpeinetrois-centshabitants.Trois-centshabitantsmaisseu-
lement avant la grande guerre, celle de 14-18, et beaucoupmoins après, comme en
témoignent les monuments aux morts où l’on peutlire les patronymes identiques de
deux,trois, quatre garçons d’une même famille, âgés de 18à 22 ans. En ces temps-là,
on n’imaginaitpas nécessaire de “Sauver le soldat Ryan”.
FilsdePierre,maîtred’écolesousNapoléonIII,dès1863,mongrand-pèreRaphaël
étaitleprototypedel’instituteurrural.Ilavaitépouséunejeunefilledesixanssacadette
9
40 ANS DE COMBA Tdont le père avait émigré aux États -Unis d’Amériquecomme beaucoupdeBasques et
de Béarnais pauvres. Il en était revenu beaucoupmoins pauvre, presqueriche, en tout
cas assez pourdoter convenablement sa fille, la marierà unjeune instituteur, ajouter
uneétageàlamaisonfamilialeetl’ornerd’unbalconceintd’unebalustradeenferforgé,
aussi inutile queprestigieux, voire arrogant.
VéritablehussardnoirdelaRépublique,pétridemoralelaïquemaisjouantquandmême
de l’harmoniumàl’église le dimanche, nourri de patriotisme revanchard, obsédé par
l’AlsaceetlaLorraineannexéesparlesPrussiens,persuadédelanoblessedesafonc-
tion,cegrand-pèreRaphaëlévoquaitparfoisavecbeaucoupdepudeurletempsoù,res-
ponsable d’une classe uniqueoù s’entassaient soixante garçonsàlatête rasée pour
découragerlespoux,ilenseignaittoutàtous,duchantaufrançais,dudessinaucalcul,
de la gymnastiqueàlagéographie, de l’histoireàla“leçon de choses” (quelle belle
appellation,imagéeetpoétique!)...sansoublier,biensûr,l’orthographe,gagesuprême
de l’instruction acquise.
D’uneautrefaçon,toutcelaestditparl’undecespeintresquel’onaqualifiéd’acadé-
miques, Jean Geoffroy(1853-1924), qui, dans les année 1900,apeint avec tendresse
etpoésiecesélèvesdel’écoledeJulesFerry,autravailsousl’autoritéd’unejeunemaî-
tresse depuis peu sortie de l’école normale de jeunes filles du département comme le
montreuntableauconservéruedeGrenellequ’accrocheparfoisdanssonbureautelou
tel ministre de l’Éducation nationale.
En ces temps-là, les élèves de mon grand-père entraientàl’écoleàl’âge de six ans,
présentésparleurpèreportantàchaquemainunpouletvivant,premiercadeauaumaî-
tre, premier engagement réciproquedehuit années au boutdesquelles irradiait le
Certificatd’étudesprimairestantconvoité.Ce“Certificat”,garantd’uneinstructionvéri-
table,permettaitaucadetdefamille,promisautristesortdevaletdefermeoudevacher,
de devenir unjourcantonnier,gendarme, curé... ou même,àson tour, maître d’école
(quel beau terme aussi !).
En cette époqueoù l’instituteurn’était pas contesté, le père présentant son fils a u
maître,précisaitdansunbéarnaissavoureuxmaisbiendifficileàtraduire:“Sin’apren
pasquébacale ségouti lou higuè” (s‘il n’apprend pas, il vafalloir luiflanquer une
raclée!motàmot:“secouer le figuier”). Et bien entendu:battuàl’école, il serait
battu au doubleàson retouràlamaison. Jules Vallès confirmerait ces mœurs. Mais
toutcela paraissait normalàtousetà chacunetaucune plainte n’était jamais dépo-
sée ni même imaginée, car l’instituteur, chacunlesavait, portait le villageàboutd e
bras et permettait l’accès aux savoirs essentiels, lire, écrire et compter,etparfois, à
une vie meilleure.
Mon grand-père allait chez le paysanàquiilfallait arracher unfils particulièrement
intelligent;unfilsquidèslorsqu’ilseraitreçuauprestigieuxconcoursdesbourses,fini-
raitàl’écolenormaled’instituteursdelavillevoisinepourdevenirquelquesannéesplus
tard, maître uniqueetselon l’époque... sous-lieutenant d’infanterie appeléàmourir
d’une balle au front,àVerdun, citationàl’ordre de l’armée et chagrin illimité poursa
mère garantis.
10
40 ANS DE COMBA TOu bien, sollicitéàminuit par la fillette d‘unvoisin,une fois encore saoulàs’effondrer
danslefossé,cegrand-père-toujourslui,maismonpèreLouisafaitdemême-partait
dansl’obscuritéabsoluedelarue,munid’unflacond’ammoniaquequ’ilfaisaitrespirer
de forceàl’ivrogne pourleramenerà une lucidité repentante et unéquilibre physique
suffisant pourregagner le lit jusqu’à l’aube.
Parailleurs,passantduparticulieraucommunautaire,ilfondaituneamicaledesanciens
élèves, dont une cellule de cinq émigrés, tousouvriers laitiers béarnais, vénérait l’an-
niversairechaqueannéeàlaNouvelleOrléans,auxÉtats-Unisdecettelointaineetpres-
tigieuse Amérique.Devenu maire et toujours préoccupé de social, il construisait deux
pontssurlerivièrequitraversait levillage, fondait la première coopérativeagricolede
France, achetait untarare et une batteuse qui, en juillet, circulait de ferme en ferme
dans un vacarme incroyable de moteurs et de cris divers perdusdans une poussière
épaisse, blanche et brûlante, enveloppant tousces paysans individualistes, quiappre-
naient dans ce travail collectif les mérites de l’entraide.
Beaucoupqui,commemoienfant,ontconnudeprèscetteFranceruraledelapremière
emoitié du20 siècle pourraient en dire autant.
Désormais, toutcela est fini quinepouvait durer.Cequ’il en reste?Quelques
muséespédagogiquesoùl’onaconservédescartesdegéographiesignéesVidal-Lablache,
des ardoises individuelles et leurcrayon spécial, des tables pourdeux élèves équipées
d’encriersdeporcelaineblancheoùlemaîtreetlamaîtresseversaientavecparcimonie
laprécieuseencreviolette,descahiersd’écoliercouvertd’unepetiteécritureàpleinset
déliés, quelques photographies bistres de classes et, malheureusement,demoins en
moinsd’ancêtrespourévoquer,parlavoix,cestempssidurs.Durscertes,maisoùlaplu-
part croyaient en l’avenir,au progrès et en l’École. Aujourd’hui,oncraint l’avenir,ona
été déçu par le progrès, on n’a plusconfiance en l’École quiaperdu son prestige.
On n’a plusconfiance en l’École dont on ne voit queles insuffisance et les faiblesses
en oubliant quechaquejourelle prend en charge, cette École de la République, 13,5
millions d’élèves et d’étudiants et les conduit vers la vie.
Un credo démocratique et républicain
Chacunl’aura deviné:par héritage et par conviction personnelle, je crois en
l’Écolecomme peuty croireunmilitant, le militant quejesuis. J’ose même dire queje
l’aime cette école. Et de plusenplus. Avec l’âge.
Certes,jedéplorequ’ellen’aitpassudonnerauxartsetàlaculture,laplacequ’ilsméri-
tent. Cette place est encore réduite. Elle est toujours menacée, mais elle grandit. Pour
s’en persuader,ilsuffit de se reporteràquelquequarante ans en arrière. Et cette fois,
sansnostalgie.Lesprogrèsonétéconsidérables,continusmaisdiscrets,tropdiscrets.
Ilsontconduitàunesituationquin’estpasdéshonorantesurtoutsionlacompare,terme
àterme,àcequisefaitàl’Étranger où,contrairementàcequenotre masochisme
national nouspousseàcroire, la situation globale n’est guère brillante.
11
40 ANS DE COMBA TMais c’est également pourdes raisons plusgraves, plusphilosophiques, plu s
humaines quejedéplore le peu de place réservée par l’École aux arts etàl a
culture. Encore doit-on convenir qu’elle n’est pas la seule responsable. La Répu-
blique, ses élites et ceux quilagouvernent n’ont pas pris l’exacte mesure de l’im-
portance de l’art dans la vie et dans l’histoire des peuples, des civilisations, des
cultures.
Chacundevrait en convenir,l’art et ses traces, plusou moins intègres, plusou lisi-
bles,plusoumoinscompréhensibles,c’estsouventcequisubsistequandtoutlereste
adisparu.
Queresterait-il en effet de l'ancienne Égypte et qu’en saurions- noussans le trésor de
Toutankhamon ou le sphynx de Gisey ?
Queresterait-il et quesaurions-nousdelagrèce Antiquesans l’Iliade et l’Odyssée ou
les statues de Praxitèle?
Queresterait-il et quesaurions-nousdes Incas du Pérou sans le complexedeMachu-
Pichu?DesaztèquesduMexiquesansleurspyramidesouleursbijoux,Duroyaumedu
Benin sans les bronzes de ses sculpteurs ?
Plusprèsdenous,queresterait-il,deLouisXIVs’iln’avaitconstruit Versailles,soutenu
et pensionné Molière ou Lully,s’il n’avait passé commandesàLeBrun, Le Vau ou Le
Nôtre ?
Encoreplusprèsdenous,queresterat-ildeGeorgesPompidouhorsleCentred’artet
de Culture quiporte son nom; de François MItterrand hors unMusée du Louvre arra-
ché au ministère des finances et devenu,grâceàcela, l’undes plusbeaux musées d u
monde;deJacques Chirac hors son Musée des arts premiers du Quai Branly?Àcha-
cunderépondre.
Mais aussi,àchacunderéfléchir aux relations complexes quis’instaurent
entre Pouvoir et Art. De méditeràcequedoit être aujourd’huilamission culturelle
des démocraties. Parce qu’elles ne peuvent sacrifieràlacréation artistique, tou-
jourstrèscoûteuse-autantquenel’ontfaitoulefontpourdebonnesoumauvaises
raisonscertainsrégimesautocratiques-ellesdevraients’engageravecferveurdans
la formation artistiqueetculturelle des jeunes. Pourfaire du plusgrand nombre,
des amateurs éclairés et engagés et de certains, de futurs créateurs capables de
résister aux pressions de la mode, des idées dominantes et de toutes les conven-
tions passagères.
Pourcomprendrel’Autre,s’enrichirdesesdifférences,luttercontrelescommunitarismes
quirendent sourd, aveugle et haineux.
Pourpermettreàtousdeconnaître les joies et les bonheurs qu’engendre toujours la
rencontreavecl’artdèslorsquel’onenpossèdequelquesunesdesclésd’accès.Celles
justement quepeutoffrir la formation artistiqueetculturelle quel’École de la nation,
oubliant ses antiques préjugés et sa vénération du sensé au détriment du sensible,
devraitgarantiràtoussesenfants,àtouslesniveauxdesescursus,desesfilières,de
ses lieux de formation.
12
40 ANS DE COMBA TLes arts et la cultureàl’école, en trois parties
C’est toutcela quejemepropose de raconter.Non pas pourmedonner bonne
conscience mais pourcontribuer modestementàlarelance d’une dynamiqueefficace,
pouraider les nouveaux et futurs acteurs,ànepas “réinventer périodiquement l’eau
tiède” comme le fait systématiquement notre système.
Pages de souvenirs, donc. Des souvenirs personnelsà usage collectif. Des souvenirs
professionnels tournant tous, sans exception, autourdecequej’appellerai prudem-
ment-pournepas lancer la polémiquedès les premières lignes-le“Dossier des arts
etdelacultureàl’École”.Pagesdesouvenirsmaispasuniquement.Pagesdeproposi-
tionsaussi.Pagesd’informationsenfin.Pagesdistribuéesentroispartiesquin’ontpas
le même ton, ne présentent pas le même intérêt, ne relèvent pas du même statut.
Trois parties dont je crois utile de décrire succinctement l’économie pourenfaciliter
la lecture.
P REMIÈRE PARTIE “Deshistoires,unehistoire,monhistoire”❘
S’yentrelacentrubriquesdiverses,hommagesrendusàcertainsresponsables
politiques, remarques acides surd’autres, anecdotes plusou moins pittoresques,
réflexions spontanées, réactions d’humeur. Ces pages concernent les situations que
j’aipersonnellementvécues.Ellescouvrenttouslesniveauxdusystèmeéducatif:École
primaire, Collège, Lycée, Supérieur, universitaire ou non.
L’ordre adopté est chronologique. Toutcela n’est pas forcément objectif. C’est ce dont
je me souviens, ou crois me souvenir,dix, vingt, quarante ans après. Aussi compren-
drais-jequelelecteurpuissedouter,seméfier,contesteroualors-hypothèseoptimiste -
conclure en souriant:“se nonè veroèbene trovato“.
DEUXIÈME PARTIE “L’Écoledanstoussesétats”❘
Dans unpremier temps, j’y évoquecertains éléments humains et techniques
quifont tourner les machines de la ruedeGrenelle et d’ailleurs. Par exemple :
-quelques personnages importants de l’État (Présidents de la République,
Premiers ministres, ministres chargés de l’Éducation nationale ou de la
Culture). Certains ont fait beaucouppourlaquestion quinousintéresse
et d’autres bien peu.Unpalmarès en quelques sorte ;
-quelques institutions:ainsi le Conseil national des programmes
ou l’Inspection générale ;
-certaines pratiques récurrentes comme celle des rapports commandés
par les ministresàdes personnalités ou encore la vie dans les cabinets
ministériels, vuedel’extérieurou de l’intérieur.
Dansundeuxièmetemps,jetentededresserbilandelasituationactuelle,derenoncer
au discours affectif pour unpropos plusobjectif.
C’est le moment de l’inventaire et de l’analyse critique. C’est le moment où la passion
du militant comme l’expérience du technicien, doivent le céderàl’énoncé d’unprojet,
13
40 ANS DE COMBA Ttoutàlafois réaliste et ambitieux.C’est le moment où mariage d’amouretmariage de
raisons’accordentpourpréparerlefuturens’appuyantsurleplusrichedupassécomme
surlemeilleurdu présent.
TROISIÈME PARTIE En forme d’annexe. Elle est intitulée “quarante années❘
d’événements,grandsoupetits”
Différente desdeux autres, relativement autonome, elle complète et éclaire le
discours précédent. Elle est plusparticulièrement destinéeàceux,historiens de l’édu-
cationetautreschercheurs,qu’intéressentlesprécisionsvérifiablesetlesfaitsavérés.
Ony trouvedes informations incontestables, par exemple celles dont rendent compte
les textes publiés au Bulletin officiel de l’Éducation nationale, le fameux B.O. Ainsi,
annéeparannée,de1967à2007,ondécouvreouretrouveplusieurscentainesderéfé-
rencesprécises,deslois,desdécrets,desarrêtés,descirculaires,desnotesdeservice,
etc.concernant,soitl’Écoleengénéral,soit,etsurtout,undomainescolaireparticulier,
celuides arts et de la culture.
Parailleurs,l’Écolen’étantpasunespacecoupédumonde,ilaparunécessairedeciter
enmêmetemps,pourchacunedesannéesquisetrouventpasséesenrevue,lecontexte
global marquépar certains moments ou événements privilégiés, politiques, sociétaux,
artistiques et culturels considérés aux plans national et international .
“4 0 ANS DE COMBATPOUR LES ARTS ET LA CULTUREÀL’ÉCOLE ” 1967-200 7.❘
C’est ce queracontent, illustrent et analysent ces trois parties.
Autotal,unouvragequipeutseliredansl'ordrecommedansledésordre.
NOTES
Trois questions queseposera peut-être le lecteur.
Ellesrenvoientàlachronologie.Lapremièrequestionconcerneladuréedelapériodeconsidérée
(quarante années). La deuxième, l’année de départ de cette période (1967) et celle de clôture
(2007). La troisième, le mois et le jourprécis du débutetdelafin.
PREMIÈRE QUESTION Pourquoi un corpus de quarante années?Pourquoi pas vingt-❘
cinq (un quartdesiècle)?Pourquoipas,etc. ?
Chacunlesait, le temps pédagogiquerelèvedelalonguedurée. Il fautdenombreuses années
pourformer unenfant, unadolescent et en faire unjeune adulte armé pouraffronter la vie et le
monde.Ilfautdutempspourévaluerunsystèmeaussicomplexeetlourdquelesystèmescolaire.
Il fautdu temps pourjuger d’une réforme, de son bien fondé, de son efficacité.
Enconsidérantuneduréedequaranteannéesonpeutespérerdépassélestadedesturbulences,
del’événementiel,del’accidentel,voiredel’agitationsanslendemainpours’éleverauniveaudes
grandes tendances, de l’évolution des mentalités, du tri entre le futile et le sérieux,etpasser de
l’éphémère au stabilisé.
14
40 ANS DE COMBA TPourmieuxcomprendre,ilfautégalementdécouplertempspédagogiqueettempspolitique.Le
premier est long, le second court. Il est scandé par les alternances et les remaniements minis-
tériels, les changements de responsables et les bouleversements électoraux.Unministre peut
espérerresterauxresponsabilitésdeuxàtroisans.Rarementplus.AndréMalraux,ministredes
Affaires culturelles,aoccupé son bureau de la ruedeValois pendant plusdeneufans. Record
inégaléàcejour.
Cedécalageentreletempspédagogiqueetletempspolitiqueexpliquepourunegrandepartcette
gestionchaotiqued’unsystème ponctuéderéformes dont la plupart ne durent pas assez pour
qu’onpuisseendéduiresiellessontbonnesoumauvaises,siellesdoiventlaisserounonlaplace
à une autre réformequi, trop souvent, sera lancée par unnouveau gouvernement... puis dénon-
cée par le suivant.
Il m’a semblé quececorpusdequarante années permettait de prendre tousces éléments en
compte. D’où ce choix.
DEUXIÈME QUESTION Pourquoi faire partir ces quarante années de 1967, année calme❘
et plutôt grise. Pourquoi ne pas choisir 1968 année de toutes les secousses?Ou1970
pourfairecompterond ?
En 1967, le ministère de l’Éducation nationale, soutenu par celuides Affaires culturelles, décide
d’expérimenter,enclassedeseconde,dansdeuxlycéesparisiens,une“optionArts”detroisheures,
en Arts plastiques et architecture d’une part, en Éducation musicale de l’autre. Évaluées au bac-
calauréattroisansaprès,cesoptionsengagerontunesuitequifaitactuellementdu Lycéelelieu
oùdesenseignementsartistiquesdiversifiéssesontimposéssymboliquementetconcrètement à
l’égaldesautresdisciplines.Ellesaurontainsiportéunchangementdepremierordrequin’ajamais
été remis en cause depuis.
Voilàpourquoionpeutconsidérerque1967estplusimportantpourlesujettraitéque1968etson
mois de mai mythique.
TROISIÈME QUESTION Pourquoi enfin commencer précisément cette chronique au❘
er6novembre (1967) et non au 1 janvier,à0h,delamême année?Pourquoi terminer
au7novembre (2007) et non au 31 décembreàminuit ?
Parcequec’esttrèsprécisémentau6novembre1967,troisjoursaprèslarentréede Toussaint, à
9h du matin, qu’ouvre ses portes, au Lycée Claude Bernard, la première “option arts plastiques
et architecture”, citée supra, Objectivement, l’événement est mineur. La suite montrera qu’il est,
aucontraire,majeur.Enréalité,cettefoisc’est“lasourisquiaaccouchéd’unemontagne”etnon
l’inverse. Mais personne ne le sait encore. Moi pas plusqueles autres.
Pourfinir,7novembre 2007, rentrée de Toussaint,9hdu matin. 40 ans ont passé. Jourpourjour,
lecompteestbon.Maiscejour-là,ilnesepasserien.Etl’onseprendalorsàespérerquesepré-
senteàcette date une nouvelle souris aussi efficace quelapremière.
Àmoins que, toutrentrant dans l’ordre habituel des choses, ce soit, cette fois, comme trop sou-
vent, “la montagne quiaccouche d’une souris”... On attend la suite.
15
40 ANS DE COMBA TPREMIÈRE PARTIE
Deshistoires,
une histoire,
mon histoireAVERTISSEMENT
ans cette première partie s’entrelacent rubriques
diverses,hommagesrendusàcertainsresponsablesDpolitiques,remarquesacidessurd’autres,anecdotes
plusoumoinspittoresques,réflexionsspontanées,réactions
d’humeur.Cespagesconcernent,dansl’ordrechronologique,
les situations que j’ai personnellement vécues. Elles cou-
vrent,touslesniveauxdusystèmeéducatif:Écoleprimaire,
Collège,Lycée,Supérieur,universitaireounon.
Toutcelan’estpasforcémentobjectif.C’estcedontje
me souviens, ou crois me souvenir,dix,vingt, quarante ans
après.Aussicomprendrai-jequelelecteurpuissedouter,se
méfier,contester ou alors-hypothèse optimiste-conclure
ensouriant:“senonèveroèbenetrovato”.
L’objectifdecettepremièrepartie?Révéleràcemême
lecteur,sans doute peu familier des grandes adresses des
ruesduFaubourgSaint-Honoré,deVarennes,deGrenelleou
deValois,(Élysée,Matignon,Éducationnationale,Culture)
commentleschosessepassentenceslieuxoùl’onditque
se prennent des décisions. Et plus concrètement, montrer
commentaévolué,cahin-caha,encoulissesousurledevant
delascène,cedossierdes“Artsetdelacultureàl’École.”
Dossier longtemps absent de la pensée des responsables
politiquesetaujourd’huiencoreconsidérécommemineur...
saufpendantlescampagnesélectoraleslorsquetournent à
fondles“distributeursautomatiquesàpromesses”.
19
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘Années 60 et 70
Turbulences et avancées1967 Ladivinesurprise❘
Une“optionarts”aulycée
Danslesannéessoixante,onpeutêtreheureuxenFrance,
mêmequandon“n’estqu’unprofesseurdedessin”.
Laguerred’Algérieestfiniedepuis1962,partoutleplein
emploi,onrouleen“2CV”ouen“DS”selonsonâge
etsesmoyens.“Lestrenteglorieuses“entamentleur
dernièrelignedroite,lemoisdemai68prometd’êtreégal
àceluide67,JohnnyHallydaydevientréellementcélèbre,
leGénéraldeGaulletientbienlabarre,lesprétendants
àsasuccessiongardentprofilbas. Toutestbienmais
unpeu"plan-plan".Ons’ennuiesanstropledire.
Ettoutd’uncoup,l’inattenduvientriderl’eauplate
du“longfleuvetranquille”.Pourmoi,c’estladivine
surprise:une“optionarts”estcrééedansmonlycée.
Ellen’apasfinidefairedesvagues...danslemicrocosme
desartsetdelacultureàl’École.
Desdébuts professionnels trop tranquilles
Àmon retourd’unlong service militaire (26mois, de 1958à1960)surfond de
guerred’Algérieetdegravesturbulencespolitiques,jequitteleLycéeDescartesàTours
oùjesuisremplacéparunanciencamaraded’études,Claude Troger,dontilseraques-
tion plusloin.
Enseptembre1960,jesuismutéàParis-cedontjerêvaissansoserl’espérer-etnommé
au Lycée Claude Bernard.
Je suis, comme en attestent les documents officiels et selon la terminologie en cours,
professeurde“Dessin et d’arts plastiques”. L’horaire dû s’élèveà vingt heures hebdo-
madaires.ÀTours, je faisais, par obligation, jusqu’à 28heures par semaine, avec des
classes comportant rarement moins de 35élèves. En “Taupe” et “Hypotaupe”, où l’on
préparait alors une épreuvededessin d’après moulage pourleconcours d’entrée à
l’École polytechnique, l’effectif dépassait la soixantaine. Et je n’avais que 22 ans.
ÀParis, toutchange. Mon service se partage en deux:d’uncôté, huit heures de docu-
mentation photographiqueenmusée et laboratoire destinée aux ”Classes supérieures
22
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘de dessin”, localisées dans ce même lycée;del’autre, douzeheures d’enseignement
eréparties de la 6 àlaterminale.
Masituationpersonnelles’estdoncconsidérablementaméliorée.J’ailesentimenttrès
fort d’être unprivilégié.
eÀClaude Bernard, les élèves, issusdu 16 arrondissement et souvent, de milieux favo-
risés,sontplutôtbienélevés,parfoisunpeuarrogantset,pourquelquesuns,nondépour-
vusd’unecultureartistiquedebonaloi.Cen’étaitpaslecasàToursoùlerecrutement
ne relevait pas du même corps social, où le public scolaire, constituéd’une part non
négligeabled’internes d’origine rurale, étaitàlafois plustraditionnel, plusmodeste,
moins informé par l’environnement familial, mais dans l’ensemble, plusagréable.
Àcetteépoque,l’enseignement,decequel’administrationcontinueàappelerpar
commoditéle“dessin”,est,contrairementàcequisepasseen“éducationmusicale”(on
ditencore“chant”ou“musique”)obligatoirejusqu’àlaclassedesecondecomprise.Àce
dernier niveau,les effectifs sont lourds, et la motivation des élèves incertaine. Cette
situation,relativementcourante,estpeuconfortablemaisjelavisdansunlycéeparisien
enexcellentétat,où,desurcroît,l’existenceetlaréputationde“Classessupérieuresde
dessin”qu’ilabrite,rejaillissentsurl’ensembledelasectionscolairedel’établissement.
En classe, j’appliqueles programmes rédigés en 1943,par l’inspecteurgénéral Louis
Machard. C’est unancien professeurdedessin, le premieràaccéderàlahaute fonc-
tionquiestlasienne,unefonctionhabituellementréservéeàdesnotablesdelanébu-
leuse des arts et de la culture. Ilasuccédéà uncritiqueethistorien de l’art, reconnu,
membre de l’Académie, Louis Hourticq, homme érudit mais sans doute assez indiffé-
rent au monde pédagogiquedont il avait officiellement la charge.
Louis Machard est unfonctionnaire autoritaire et puissant comme l’étaient les inspec-
teurs générauxàcette époque. Très hostileàl’enseignement donné dans les écoles des
Beaux-Arts,ils’efforcedestructureretdecadrerladisciplinedontilalaresponsabilité.
Lesprogrammesscolairesenvigueurtémoignentdecesouci.Ilscomportentessentiel-
lementdeuxpiliers,le“dessin”proprementditetla“décoration”.Ledessinsepratique
d’après “modèle individuel” (petits objets tels queboîtes d’allumettes, pincesàlinge
et autres coquillages) ou “collectif” (moulages en plâtre, natures mortes diverses). Le
dessin est la “disciplinereine”.
Ladécorationsesitueentrecequ’onappelleaujourd’hui,dansl’enseignementtechno-
logiqueouprofessionnel,lesartsappliquésetlesmétiersd’art.Enréalité,ils’agitd’in-
venter des projets de ce quiserait, s’ils étaient réalisés, des vitraux,des mosaïques,
des tapisseries, des marqueteries, etc.
Le dessin, essentiellement pratiquéau crayon, étant une discipline relativement aus-
tèreaveclaquelleilestdifficiledetricher,lesélèvespréfèrentladécoration,plusludique,
appelant d’autres qualités de créativité. Je suis unpeu de leuravis.
Àl’appuides programmes, l’Inspecteurgénéralaconstruit une théorie:la“théorie du
petitformat”.Ellerésultedecetteidéequel’idéologiedudonlorsqu’elleestappliquée
aux élèves est stérile et décourageante, qu’unélèvenon douédenaissance peutle
23
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘devenir et le devient si on le fait travailler sur une feuille de papier de petit format, de
très petit format. Concrètement, le format dit “quart-raisin” (24X 32 cm) constitue un
maximumànepas dépasser.Enrevanche tousses sous-multiples sont recommandés.
Les opposantsàcedogme ricanent (discrètement) et daubent cet enseignement a u
“format de timbre-poste”, mais sont raresàfaire des contre-propositions.
En 1960,lesuccesseurdeLouis Machard, estunancien professeurdeBordeaux,Jean
Sauboa.Danssajeunesse,ilaobtenuledeuxièmesecondGrandprixdeRomeenpein-
ture. Il en parle souvent. Chez lui, pas de théorie de l’enseignement du dessin et arts
plastiques(levocabulaireévoluedéjà)sinonqu’ilfautstimulerlasensibilitédesélèves
et les faire travailler surdes formats moins réduits. Le demi-raisin est de retour.
Jefaismontravailconsciencieusement,maismonintérêtprofondestailleurs.Comme
beaucoupdejeunes collègues de mon âge (j’ai alors 27ans), je suis convaincu qu’on
peut, toutàlafois, peindre et enseigner.Quelques succès, marchands et médiatiques,
me donnentàpenser quecemariage est possible. Au fond de moi, je caresse certains
jours le projet de ne plusfaire quedelapeinture ... et d’en vivre.
Selon son habitude, la vie en décidera autrement.
Une situation politique grave
Danslemêmetemps,lasituationpolitiquerestedespluspréoccupantesetles
états d’âme personnels unpeu déplacés. Plusquelapédagogie, les nouvelles du jour
nourrissent toutes les conversationsàlacantine du lycée.
De Gaulle revenu en 1958, est Président de la République. Devant ce queles “pieds-
noirs” appellent sa trahison, unputsch éclateàAlger,le 22 avril 1961. “Un quarteron
de généraux en retraite” (le mot est de De Gaulle), Challe, Jouhaud, Salan et Zeller en
prennent la tête suivis par des colonels et des capitaines d’active.
Faceàcette trahison, le chef de l’État, chef des armées, prononce undiscours fameux
oùilordonneaux500 000soldatsducontingentstationnésenAlgériedeneplusobéir
àleurhiérarchie.
Ce qu’ils font, informés par les transistors quecertains possèdent,y compris dans
le bled.
Dès lors, la rébellion s’éteint mais des troubles, graves, gagnent la métropole. Le
8février 1962,DeGaulle échappe par miracleà unattentat perpétré par l’O.A.S.
(Organisationdel’arméesecrète),auPetit-Clamart.Le8mars,lapoliceplacéesousles
ordresdupréfetMauricePapon,réprimedurementunemanifestationdegauche,pour-
tantannoncéecommepacifique.ÀlastationdemétroCharonne:ledrame.Huitmani-
festants perdent la vie dans des conditions sordides.
Mais déjà et malgré ces soubresauts dramatiques, la paix en Algérie s’annonce. Le
19 mars, uncessez le feu est signéàÉvian entre le F.L.N. et la délégation française
conduite par Louis Joxe, Robert Buron et Jean de Broglie. Le toutest consolidé par les
Accordsd’ÉvianquiconsacrentledésengagementdelaFranceenAlgérie.Le“pieds-
noirs” quittent leurterre d’adoption et regagnent la France amers, meurtris, révoltés.
24
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘Pourmoi,l’embellie
Lapaixestrevenue,lesannéespassent.Unjourde1965,ledirecteurdesClasses
supérieurs de dessin, Sylvain Bernard, me propose de contribueràalléger le service
exagérémentlourd d’uncollègue, professeurd’anatomie. Il s’agit d’enseigner l’ostéo-
logiehumaineauxélèvespréparantleprofessoratdedessinetartsplastiques.Pendant
mesétudes,j’avaisétépassionnéparcedomainedelaconnaissance,toujoursprésent
danslesécolesd’artmalgrésoncôtéarchaïque.Aussi,j’accepteavecplaisird’assurer
deux,puisquatre,heureshebdomadairesàdesétudiantssélectionnésparconcourset
fortement engagés dans des études artistiquesàfinalités pédagogiques.
Conséquence non négligeable de ce changement, mon enseignement au niveau d u
collège s’en trouveréduit d’autant.
En réalité, si ma situation personnelle se trouveainsi améliorée, l’état de l’enseigne-
ment des arts plastiques dans le second degré reste, lui, inchangé et décevant.
Leprofesseurchargédecetenseignementeffectueaumoins20à22heuresparsemaine,
n’a jamais moins de 750 élèves et n’a aucune perspectived’avenir (pas d’accueil
possible en université, pas d’agrégation en vue, encore moins de doctorat).
Etpourtant,quelquesannéesplustard,l’histoireremettratoutencause.Defaçoninat-
tendueetimprévisible comme on vale voir.
Le coup de théâtre
Rentrée1967.“MonsieurleProviseur”meconvoque.C’estunproviseur“àl’an-
cienne” comme ils le sont tousencetemps-là. On n’entre pas dans son bureau impu-
nément. La tenuecorrecte est de rigueur, la cravate obligatoire. Seulledéléguéd u
SNES s’autorise le col roulé. Certains jours.
Ce quem’annonce le proviseurvabouleverser mavie-cequin’est qu’anecdote-mais
vaavoiraussidesconséquencesnationalesenchaîne-cequicomptedavantage.Voici.
Le ministère, cette entité pourmoi étrange et mystérieuse, sorte de Château de Kafka
dontonparleencoreavecrespectouprudence,vientdelanceruneexpérienceinatten-
due. Il instaure unenseignement optionnel expérimental d’arts plastiques et d’éduca-
tion musicale, en classe de seconde. Dans chacundeces deux domaines, unlycée est
désigné responsable de l’opération: Claude Bernard pourles arts plastiques, Jean de
la Fontaine, pourl’éducation musicale.
L’enseignement,detroisheuresparsemaine(dujamaisvu !),seveutthéoriqueetpra-
tique.ÀClaudeBernard,onferadel’histoiredel’artetdelapratiqueenatelier.Jesuis
chargé de cette dernière partie; mon collègueBernard Pataux,del’autre.
Leproviseurn’ensaitpasplus. L’entretienestterminé.Jemeretireetattendslasuite.
Quelques jours après, l’Inspecteurgénéral en exercice, Jean Sauboa, me convoqueet
meconfirmel’informationfournieparleproviseur.Ilavoueavoirétéplacédevantlefait
accompli par l’autorité de tutelleetpense quel’idée vient du ministère des Affaires
culturelles.Lui-mêmen’afaitaucunepropositiondanscesens.Néanmoins,ilseréjouit
25
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘de cette innovation toutenavouant ne rien savoir des attentes de ses promoteurs. Il
m’assure de son attention bienveillanteàmon égard mais me précise queson soutien
cesserasila“Commissiondesuivi”,crééeàceteffet,sedéclaredéçueparnotreaction,
àBernard Pataux et moi même.
J’apprécie cette franchise ...àsajuste valeuretmemets au travail, perplexe.
Une commission de suiviaux avis contrastés
Pourmoi, une première nécessité: construire une ébauche de programme pour
cetteoptionquis’appelle-jeviensdel’apprendre-“Artsplastiquesetarchitecture”.Il
n’yaniprécédents, ni instructions officielles. J’ai cru comprendre qu’il fallait faire ce
quisefaitàl’époquemais de façon plus“moderne”:du dessin, de la couleuret, nou-
veauté, cette initiationàl’architecture. Reste une incertitude, double:queseront les
élèves?Qu’est cette commission de suivi?
Unepremièreréponsevientàlarentréede Toussaint.1967.Desélèvesseprésentent.Ils
sont sept, recrutés, je ne sais comment, dans des établissements du sudparisien, ban-
lieuecomprise.Ilssontvolontaires,intéressés,plutôtfiersdevivreunepareillenouveauté.
Parmieux,peude“bonsélèves”traditionnels,brillantsdanstouslesdomainesdusavoir.
La deuxième réponse ne tarde pas. La “Commission de suivi” est annoncée. Elle com-
porte treizemembres relevant, pour une part du secteurculturel, pourl’autre de l’édu-
cationnationale.Danscettecomposante,l’inspecteurgénéralSauboa(maistrèsoccupé
et déjà gravement malade, il ne viendra pas), des administrateurs et surtoutdeux uni-
versitaires, professeurs importants dans les domaines de l’histoire de l’art et de la
réflexion quis’y rattache: unspécialiste de l’antiquité byzantine, Jean Lassuset un
auteurpréoccupé d’esthétiqueetsciences de l’art, Pierre Francastel.
Leurinfluence sera positiveetconsidérable. Le sera aussi, mais cette fois négative,
celled’unarchitecteintéresséparl’éducation,AndréHerman.Ilreprésenteavecquelques
autres le secteurculturel.
Tantbienquemal,j’avaisorganisépourlepremiertrimestre,oucequ’ilenres-
tait,unesituationpédagogiquetournantautourdesartsplastiques,desartsappliqués,
del’architecture.Nousavionstravaillélanaturemorte,ledécordestissus,lasculpture
romaneetlesdifférentsappareilsutilisésenarchitecture.Lesélèvesavaientpeint,des-
siné, pratiquétoutes sortes d’outils et de techniques.
Ils sont enthousiastes et heureux.Moi aussi. Mais je reste passablement inquiet sur
la suite.
Un matin, la commission envahit ma classe. Les membres sont plusnombreux queles
élèves.Ilssontsouriantsetdétendus.Moipastellement.Lesvisiteurssedéplacentparmi
lesélèves.Airconnu:“continuez,continuez,nevousdérangezsurtoutpaspournous!”.
On papote de-ci de-là. Bref, une sorte d’inspection bienveillante par des personnalités
de “hautniveau”. Je n’ai guère la possibilité d’expliquer,dem’expliquer.Mais cela se
passe bien, crois-je, naïvement.
26
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘En réalité, je me trompe. Après moi, la commission se rend chez mon collèguechargé
de l’histoire de l’art. Il fait uncours surles mosaïques de Ravenne dont, pourson mal-
heur, Jean Lassusest spécialiste.
Quelques jours après, le double verdict tombe. Peu favorable en histoire de l’art. Jean
Lassusarepéréplusieurserreursqu’iljugegraves.Trèscontrastépourcequimeconcerne.
Les universitaires sont ravis de ce qu’ils ont vu.Les gens de la Culture ont pris plaisir
lorsdelaséanceàvoircette“jeunessesimotivée”.Ilsontprisplaisircertes,maispas
tous! L’architecteadémissionnéavecfracas,indigné,semblet-il,parmafaçond’abor-
der l’architecture. On me demande de prendre contact avec luipourensavoir pluset
fairemieux.Jechercheàlejoindre,obtiensdifficilementunrendez-vousquiestreporté
plusieursfois.Jeneleverraijamais. L’incidentestofficiellementclos.Paspourmoi.Je
rumine cet échec. Et encore aujourd’hui.
La commission ne reviendra plus, ses membres sont trop occupés par ailleurs.
Et le calendrier scolaire cesse de jouer la routine.
Eneffet,aucalmedel’année1967succèdent,dèsle22mars1968,destroublescrois-
sants.Ilsaffectentlesecteuruniversitaire,puisscolaire.Bientôtlasociététouteentière
estsaisied’unefièvreinattendue.Latempêtedemai68selèveetsecouelepaysavec
ses “événements” comme disent les journaux.
Ce mois exceptionnel aura des conséquences considérablesàtousles niveaux de
l’enseignement artistiquedans les secteurs éducatifset culturels.
J’y reviendrai plusloin.1968 Touttremble...❘
L’optionfaitledosrond
Initiativesurprenanttoutceuxquiauraientdûenêtre
lespremiersinformés,néed’undécideurinconnu,arrivée
alorsquelarentréescolairede1967avaiteulieudepuis
presquedeuxmois,bizarrerieporteused’espoirsunpeu
fous,l’optionarts“artsplastiquesetarchitecture”
avait“pris”petitàpetit.“Pris”commeonleditd’une
mayonnaisequitardeàdurciroud’uneplantequipeine
àsortirdeterre.Elleavaitgrandiet,àsixmois,onpouvait
espérerunesuiteheureuse.
Etvoilàqu’onapprenait,parhasard,quedéjàelleétait
condamnéeparcequesasœurjumelle,lamusicienne,
avaitvraimenttrèsmauvaisemine.
Quevouliez-vousqu’onfit ?
Ehbien,commevousl’auriezsansdoutefaitànotreplace,
onafaitquand-mêmequelquechose,dansl’ordre
decequinesefaitpasentempsnormal.Etçaamarché.
Lachancesouritparfoisauxinnocents.Ilestvraiqu’en
mai68,certaineschosesétaientpossiblesquinel’auraient
pasétéenavriletneleserontdéjàplusenjuillet.
“Heureux,ditleproverbechinois,celuiquisaisitauvol
lefugitifquipasse”.
Les orages de mai
Autroisièmetrimestredel’annéescolaire1967/1968,lecalendrierestboule-
versé. Les “événements” se bousculent. "L’imagination prend le pouvoir”. Actions et
réactions se télescopent. La confusion règne.
AulycéeClaudeBernard,mesélèvesdesecondeontlesyeuxcernés.Ilspassentlanuit
auquartierlatin,sèchentsystématiquementlescoursgénérauxmaiscontinuentàvenir
régulièrementàceuxd’artsplastiques.Ilsn’ontjamaisétéaussiheureux.Ilsdemandent
àtransformer ma salle de classe en atelier permanent. Ce quiaurait été impossibleun
28
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘moisavant,devientnaturel. L’administrationdulycée,plutôtsoulagéed’avoirquelques
élèves présents, accorde l’autorisation avec enthousiasme. Garçons et filles apportent
ce qu’ils ont trouvéd’étrange dans les rues du Quartier latin. Au lendemain d’une nuit
agitée rueGay-Lussac, ungarçon revient avec unpare brise de voiture en verre "sécu-
rit" quin’a pas résistéà un“pavérévolutionnaire”. Il en fait unmagnifique vitrail abs-
trait quisuscitera, quelques mois plustard, l’admiration du RecteurdeParis, Robert
Mallet,venuvoircequ’ilenétaitdecette“fameuse”optionartsdontcertainsluirebat-
taient les oreilles.
Mescollègues,dontlescourssontdésertés,rientjaune.Jemegardebiendepavoiser.
On en parleàlacantine. On commente. Certains proclament leurdégoûtdecequeDe
Gaulle n’a pas encore appelé la “chienlit”. D’autres arborent unsourire radieux.Onse
regroupepartables“sûres”oùrègneunecommunautédepensée.Beaucoupnesepar-
lent plus. Des amitiés cessent. D’autres naissent. Des haines montent. Certains col-
lègues,matamoresparpostureettradition,serévèlentchaquejourplusfrileux.D’autres,
d’habitudeéteintsetgrissouris,grimpentsurlestablespourprêcherlarévolution.Plus
rien n’est garanti. Toutest suspect:les voisins, les informations, l’administration, les
“dames secrétaires”, les “femmes de service”...
Ettoutlemondesedemandecommentcelaapuarriver.Certes,onsesouvientquetrois
moisplustôt,leColloqued’Amiensavaitlaissépressentirqu’ilpourraitbiensepasser,
unjour, quelquechose. Mais quoi donc?Etpersonne n’y avait cru.Nileministre de
l’Éducationnationale,AlainPeyrefitte,hautainetsûrdelui.Nilesecrétairegénéraldu
SNESUP,AlainGeismar,quiavaitpourtantprophétiséavecvéhémenceque,fautedeloi
programme en faveurdel’éducation, toutseréglerait dans la rue. Chacunsourit. Moi
commelesautresmaispouruneautreraison:jesuistrèsheureuxdansmaclasse,“le
nezdansleguidon”,uniquementpréoccupéparlapoursuitedel’expérimentationetde
ce qu’on appelle désormais “l’option arts”.
Coup de tabac
Enréalité,l’optionestsérieusementmenacée,sansquenousnelesachions,et
ce, parce qu’au lycée La Fontaine “cela se passe mal”, en éducation musicale.
Mon collègueetami Claude Troger,professeurau lycée Louis Le Grand et alors prési-
dent de la “Société des professeurs de dessin”,aeuvent de la chose et s’inquiète de
la situation quipourrait déboucher sur une fin précoce de l’expérimentation.
Ilfaudraitsaisir,soitl’Inspecteurgénéralmaisilestdeplusenplusmalade,soitleminis-
tère mais, en ces années soixante, il ne reçoit pas la “base”.
Il ne la reçoit pas en temps normal, certes. Mais toutd’uncoup, plusrien n’est normal
et, en mai 1968, il ne paraît plusaussi fou d’aller au 110 de la ruedeGrenelle, plaider
notre dossier auprès d’unchef quelconque.
Nousy allons donc, Claude Troger et moi-même, unpeu émusetpersuadés quenous
trouveronsporteclose.Enréalité,laporte,lagrandeportecochèreduSaintdesSaints
n’estpasclosedutout.Elleestmêmephysiquementlargementouverte.Pasdeconcierge.
29
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘Personneàl’accueil.PasdeCRS.Unecourvide,desbureauxdéserts.C’estleChâteau
de la belle au bois dormant. Sans la belle. Toutlemondeafui.
Totalement surpris et vaguement inquiets nousprogressons. Un panneau indiquedes
noms, inconnuspournous, de services, de bureaux,desous-directions et de sous-
directeurs. Enfin, une annonce fléchée. Elle indique“Direction de la Pédagogie, des
Enseignementsscolairesetdel’Orientation”.Plusinforméquemoidesorganigrammes,
Claude Troger m’affirme qu’on approche. Resteàprogresser dans la bonne direction,
jusqu’auDirecteur,leRecteurHenriGauthier.Aprèsbiendeserreurs,noustouchonsau
but, sis au deuxième étage surcour. Nousrespirons.
Mais là, cesse la magie. Dans sa tenueofficielle, tapi derrière son bureau,unhuissier,
ancien blessé de guerreàlamain artificielle, veille. Sentinelle intraitable, il est bien
décidéàremplir sa fonction de gardien du temple.
Dialogue(si l’on peutdire !) :
-Nous(profil bas):“Bonjourmonsieur“ ;
-Lui(déjà méfiant):“Quiêtes vous, que voulezvous?“;
-Nous(beaucoupplusfermes): “Noussommes, etc.; nousnousappelons, etc.
Nous voudrions voir MonsieurleDirecteur;
-Lui(explosant):“On ne voit pas le Directeurcomme ça! Écrivez,demandezune
audience(pasunrendez-vous),onvousrépondra!”(causetoujoursmonlapin!).
-Nous(jouantletoutpourletout,parlantdesituationexceptionnelle,etc.):“On
veut voir le Directeur, MonsieurGauthier !“.
Le ton monte, le bruit aussi. Coupdethéâtre. Une porte capitonnée s’ouvre. Un petit
homme jovial jaillit et s’enquiert duvacarme. Explications indignées de l’huissier,sûr
de lui, de son bon droit et de sa fonction.
Apprenant quenous voulons le voir,leDirecteur- car c’estbien lui-s’exclame:“Me
voir?Quelle bonne idée! Personne neveutmevoir ces temps-ci!Entrez mes jeunes
amis !”.
Boudeuretindignédevantunetelledémagogie,l’huissierseretirederrièresatable.
Claude Trogerportecravate,moipas.Persuadédel’échecdenotreentreprise,jen’ai
pas cru nécessaire de me “mettre en Dimanche” comme on dit dans mon village.
Circonstance aggravante, je suis en polo. Un polo rouge quiplusest!Confusjepré-
sente mes excuses au Directeur. Il éclate de rire: “Moi aussi je porte polo... quand
je jardine!”.
Mi-fiers, mi-impressionnés, nousrentrons dans le bureau directorial. Il est hautd e
plafond et plutôt sinistre. Surlacheminée, pendule Louis XV et chandeliers assor-
tis. Au mur, portrait officiel du Président de la République. Au sol, tapis pseudo per-
san. Dans l’armoire vitrée, des rapports et des B.O. Surle vaste bureau Louis XVI,
des téléphonesetdes montagnes de parapheurs en souffrance attendant la reprise
des activités.
Au recteurGauthier,nousexposons le motif de notre visite et luifaisons part de nos
craintes. Il nousécoute et nousconfirme quedécisionaeffectivement été prise de
mettre finàl’expérience en cours, d’options artistiques. Le motif est bien celuiquise
30
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘chuchotaitensalledesprofs:laCommissiondesuivis’étaitfinalementdéclaréesatis-
faitedecequ’elleavaitvuàClaudeBernardmaisétaitrestéemécontentedecequise
passaitenéducationmusicaleaulycéeLaFontaine.Tropvieillotparaît-il.Noussommes
catastrophés.
Àcourtd’arguments,etsurlepointderepartir,noussuggéronsqu’alignercequivabien
surcequi vamal n’est pas dans l’air du temps et quecequiserait dans l’air du temps
consisteraitplutôtàalignercequivamalsurcequivabien.Enl’occurrenceLaFontaine
surClaude Bernard et non l’inverse.
Henri Gauthier est unhomme simple, réaliste et de bonne volonté. J’aurai l’occasion
de le vérifier vingt ans plustard.Ànotre grande surprise, il approuvenotre objection.
Concret,ilappellesonadjointimmédiat,RogerHammond,(Chefdeservicechargédes
Enseignementsgénéraux). Il luidemande de contacter le Président de l’Association
des professeurs d’éducation musicale, (Pierre Loupias sauferreur), et, du côté des
Affaires culturelles, Marcel Landowski, alors directeurdelaMusique, de l’Art lyrique
et de la Danse.
“Qu’ils se mettent d’accord, trouvent une solution pouraméliorer la situationàL a
Fontaine.Denotrecôté,poursuivonsl’expérienceenclassedepremièreetétendons-la
àd’autres établissements en classe de seconde”. Roger Hammond, s’étonne, proteste
respectueusement, mais le Directeurest directeuretcequedit le Directeurnesaurait
être contesté. Donc Roger Hammon ne conteste plus. Et il exécute.
Nousquittonsleministèredansunétatd’excitationinfantile,nantisd’unautrerendez-
vousetportés par unpetit nuage rose. Nousfêtons ce succès inespéré au bistrot d’à
côté, faceà unlait fraise capiteux en diable. Désormais noussommes persuadés de
l’existence des miracles.
Tout s’arrange
Et le miracleaeffectivement lieu.Lasuite le confirme.
Le24septembre1968,lacirculaireN°IV68-361traitantde "l’organisationetdespro-
grammes des classes de second cycle comportant une option arts”est publiée.
Conséquencequasiimmédiate,aucoursdel’annéescolaire1969-70,vingt-septlycées
de Paris et province disposeront d’une option “d’arts plastiques et architecture”, dite
encore option A7.
En revanche, je ne sais ce quisepasse en Éducation musicale, mais en ce temps-là je
suistrèscorporatisteetlesortdel’éducationmusicalenem’inquièteguère.Cequin’est
pasàmon honneur.
Seulcompte ceci:ledirecteurGauthierabien tenu parole.
Je luirappellerai cette séance, longtemps après. Il n’en avait gardé aucunsouvenir et
doutaitpresquedecequejeluidisais.J’enavaisétéétonné,presquedéçuetretenais
néanmoins la leçon.
Aujourd’hui, je reste toujours persuadé quecequenousavions fait, Claude Troger et
moi-même,aété important pourl’enseignement des arts plastiques au Lycée.1968-1971 Révolutiontranquille,❘
rénovationradicale
Auministèredel’Éducationnationale,ALainPeyrefitte,ministre
depuisle8avril1967,passelamainle30maiàFrançois-Xavier
Ortoliquiestmaintenujusqu’au30juin.EdgarFaureestappelé
àluisuccéderle13juillet,aprèsdeslégislativesanticipées
quiconsacrentleretourenforcedeladroite.EdgarFaure,
règlelaplupartdesproblèmesuniversitairesetfaitpromulguer,
le12novembre,uneloid’orientationdel’enseignement
supérieur.Lesuniversitésseréorganisent.EdgarFaures’en
vale23juin1969,11moisaprèssonarrivéeensauveur,ruede
Grenelle.Unbarondugaullisme,OlivierGuichard,luisuccède.
Ruede Valois,AndréMalrauxquittesonbureaule22juin
1969ettransmetsonmaroquinàEdmondMichelet.
Voilàquelquesrepèresnationaux.Voicimaintenant
dequoinourrirlapetitehistoiredesartsàl’École,
vuedel’intérieuretquasimentaujourlejour.
ÀClaudeBernard,danslesClassessupérieuresdedessin
duCentrenationaldepréparationauprofessoratdedessin,
1968esttrèsmalvécu.
Lecorpsenseignantsecoupeendeux.D’uncôté,majoritaire
ennombre,lapremièregénérationdeprofesseurs.Del’autre,
quelquesunsdesplusjeunes,soutenusparuneminorité
d’élèvesactifsetparfoisengagésclairementetpolitiquement
danslemouvementétudiant.
Lasituationsembleêtrelamême,maisàundegré
moindre,aulycéeJeandeLaFontaine,oùl’onforme
lesfutursprofesseursd’Éducationmusicale.
Trèsconcernéparcetteapprocheetportéparledésir,non
pasdefairedisparaîtreClaudeBernardmaisplutôtdele
modernisergrâceàunpartenariatl’associantausecteur
cultureletàl’Université,jevoudraisagir.Maiscomment,
dèslorsquetouslesrepèresd’hierontdisparu ?
32
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘Dans les établissements, querelles et clivages
Ilfautsesouvenirduclimatquirègneencetroisièmetrimestredel’annéesco-
laire jusqu’aux élections législatives anticipées de juillet 1968. Les clivages se multi-
plient:au sein des familles, entre parents et enfants. Dans les lieux de travail, entre
collègues.Danslesuniversités,leslycées,lescollègesetlesécoles,entreenseignants.
Partoutdes clans se forment quis’opposent surtout.
On se traite de “conservateurrétrograde”, de “gauchiste arriviste”, “d’innocent mani-
pulé” ou de “manipulateurpervers et irresponsable”. Les injures volent. On se tourne
le dos. Les élèves et étudiants les plusradicaux sont sans pitié pourles professeurs.
Les autres, rappelés par les parents inquiets, rentrent discrètement en Province atten-
dre quelasituation se clarifie.
Pourcequimeconcerne,c’estl’isolement.Quandjepassedansuncouloir,lesconver-
sations cessent.ÀClaude Bernard, je suis devenu le traître de beaucoup, l’espoir de
certains.Indésirableencelieu,jepassemesjournéesà“l’institutd’art”,rueMichelet,
occupépardesétudiantsengrève.Nonpaspourrefairelemonde-d’autress’enchar-
gent bien-mais pourréfléchiràdenouvelles façons de concevoir la formation et le
recrutementdesfutursprofesseursdedessinetd’artsplastiques.Cedont,àcemoment,
toutlemonde se moque. Toutlemonde ou presque.
Une ouverture rue de grenelle
DanscetimbroglioinextricableoùchacunestleFabricedeStendhalàWaterloo,
surgit au ministère de l’éducation, où Edgar Faurearemplacé Alain Peyrefitte et
François Xavier Ortoli, unpersonnage de cabinet, sans mandat explicite maisàl a
recherched’undossieràinvestir.Ilaimel’art,surtoutlamusique.Ils’appelleHugues
Gall, il est toutjeune et n’a pas encore débuté dans la carrière brillante qu’il connaî-
traparlasuite.DeuxdemesélèvesdeClaudeBernard,FrançoisBourgeoisetBernard
Poux (je ne suis pas certain de son prénom) sont allés luirendre visite de façon ino-
pinée, comme on pouvait le faireàcemoment. Ils luiont décrit la situation. Ils sus-
citent son intérêt. Sachant quenos points de vuesont proches, ils luiparlent sans
doute de moi. Hugues Gall, quicherche des interlocuteurs chez les professeurs, me
fait demander d’aller le voir.Jelerencontre. Il sait queles choses se présentent de
la même façonàLaFontaine, en musique. Il envisage de constituer dès la rentrée u n
groupe de travail chargé d’étudier ces questions. Une pensée cohérente semblerait
se construire au ministère.
Le général de Gaulle est rentré de Baden-Baden où ilatesté le général Massu.Dans
unParisdésertéparlesauditeursvenusécouterlaradiodanslescafés,ilannoncequ’il
areprisl’initiative.La“chienlit”,c’estfini. L’assembléenationaleestdissoute.Denou-
vellesélectionslégislativesaurontlieuenJuillet.LaC.G.T.libèrel’essence,lesvoitures
roulentànouveau,lecovoituragecesse.Onrepartenweek-end.Lesgroupesdeparole
spontanée quianimaient les trottoirs du quartier latin, disparaissent. Les accords de
33
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘Grenellesontsignés.Quelquesraresaffichesapparaissentquiinterrogent:“Etlesétu-
diants”?Des étudiants, il n’ est plusquestion.
Enseptembre,toutlemondeestreçuàunbaccalauréatdecirconstance,trèsallégé.La
rentrée universitaire d’octobrealieu,sans accrocs majeurs.
AvecClaude Troger,nousrevoyonsleRecteurGauthier.Ilestquestiondetransférerles
élèves de Claude Bernard et de La FontaineàlaSorbonne où,cependant, aucune for-
mation n’est en mesure de les recevoir.Leprojet est abandonné pourl’instant mais la
machine est lancée. Le RecteurGauthier supprime définitivement le concours d’entrée
danscesdeuxétablissements.Ilsserontfermésquelquesannéesplustard,vers1975,
quandlescandidatsauxconcoursderecrutementantérieurscesserontdeseprésenter.
Alors le ministère considérera quelapage est définitivement tournée. Ce quiest vrai.
La machineàréformes est lancée
Àmagrandesurprise,leconseilleraucabinetd’EdgarFaure,HuguesGalltient
parole.Àlarentrée 1968/1969, il constitueungroupe de travail qu’il anime person-
nellement. Ce groupe est chargé de réfléchir au projet, encore flou,detransfert des
formations artistiques supérieure des lycées Claude Bernard et Jean de La fontaine
àl’Université. Une Université quinedemande rien et n’est absolument pas prête à
faciliterlamanœuvre.Cen’estnidanssesdésirs,nidanssesmoyens,nisurtoutdans
sa culture.
Dans ce groupe de travail coexistent, ou plutôt se font face, des “personnalités quali-
fiées” quin’ont rien en communetqui, pourcertaines d’entre elles, se demandent ce
qu’elles font là. Dans unpremier temps, ony trouvedes représentants des arts plas-
tiques, Jean Rudel quienseigne l’histoire de l’artàClaude Bernard, moi-même et les
deux étudiants quiavaient contacté Hugues Gall en mai. Participent également des
représentantsdu conservatoire national de musiqueainsi queJean Laude qui vient
d’êtrenomméProfesseuràVincennes.Enregistrent,spectateursmuets,desreprésen-
tants des services du ministère concernés par l’hypothèse de travail. Petitàpetit, le
groupe grossira querejoindront Marc Le Bot, unmaître-assistant d’histoire de l’art
contemporainàl’université de Nanterre, et enfin-etsaparticipation sera détermi-
nante-BernardTeyssèdre,Professeurd’esthétiqueàlaSorbonne,quelaquestionpas-
sionneetquicomptebiensesaisirdel’occasionofferteparl’Étatpourinventerquelque
chose de nouveau.
Plusieursréunionssetiennentquin’avancentguèrejusqu’àcequeHuguesGalldécide
de séparer les spécialistes des arts plastiques et les spécialistes de la musiquequi
n’arrivent pasàdialoguer.Nousnenousreverrons plus. En général, les réunions ont
lieuruedeGrenelle,dansunesalleempreintedesolennitéqu’onl’appelle“laBibliothèque
du ministre”. Les musiciens sont partis. Pourautant, la sérénité ne caractérise pas
davantage les débats. Le clan des historiens de l’art s’enrichit d’unpoids lourd en la
personne du ProfesseurJacques Thuillier quirejoindra plustard le Collège de France.
L’opposition antérieure entre plasticiens et musiciens le cèdeà une opposition aussi
34
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘radicaleentreplasticiensethistoriensdel’art.Cesdernierssevoientdéjàenvahispar
des hordes de barbusplusou moins sales tellement moins distingués quenelesont
lesjeunesfillesdebonnefamillequi,encetempslà,constituentl’essentieldelaclien-
tèlefréquentantl’Institutd’artdelarueMichelet.Lesdébatssontvifs,disais-je,mais
unsoir (la réunion s’est prolongée jusqu’à 23h 30)leton monte très haut. Tellement
hautquelaportes’ouvrebrusquementdanslaquelles’encadreunpersonnageinconn u
demoi,maispasdetous,etqui,passablementénervé,demandecequesontces“luttes
tribales”. Sans attendre la réponse, il ajoute”vousavez20 minutes, pourvousmettre
d’accord et sortir avec moi quiferme le ministère !”. Et il claquelaporte. J’apprends
qu’ils’agitdeMichelAlliot,ledirecteurducabinetd’EdgarFaure.Miracleduchoc.20
minutesaprès,lasolutionesttrouvée,lapaixrevenueetnoussortons,commeconven u
avec Michel Alliot, par une porte quiluiest réservée. La situation est débloquée.
Dès lors, l’administration prend le relais. Un toutpetit groupe techniqueest constitué
quicomprend unchef de bureau et sa collaboratrice, et du côté des “spécialistes”,
Jean Rudel, déjà nommé, unnouveauvenu,professeuràl’École nationale supérieure
desBeaux-artsdeParis(E.N.S.B.A.),BernardLassusetenfin,moi-même. L’objectifest
simple:fournir aux bureaux,ayant en charge les universités, les contenusd’unpro-
gramme provisoire de premier cycle en arts plastiques. Deux séancesy suffiront. Ce
document de travail, orné de toute les formulations juridiques officielles, validera ce
quisefait déjà de façon informelleàParisIdepuis quelquemois. Par ailleurs il est
transmis au directeurdu Centre Claude Bernard, Sylvain Bernard, quesalecture met
en état de choc. Le partenariat envisagéàmoment donné avec l’Université s’avère
impossibletantlesdeuxmondessontéloignésl’undel’autre.Bernard Teyssèdre,dont
les initiatives se multiplient et quiprépare avec efficacité la mise en place d’une for-
mation artistiqueà Paris I, offreàtrois enseignants de Claude Bernard la possibilité
de rejoindre l’équipe pédagogiquequ’il est en train de constituer avec le Collège des
plasticiens des Beaux-artsquecornaqueBernard Lassus. Je fais partie de ces trois
enseignantsaumotifquelasoutenancedemathèsedetroisièmecycleestimminente.
ÀClaudeBernard,lesmesuresderétorsionsemultiplientàmonencontre.Onmeretire
progressivement mes heures de cours. Je n’ai d’autre solution quederejoindre l’uni-
versité qui vient d’obtenir unposte d’assistant en arts plastiques.
Je rencontre Kafka
ParisIaobtenuunposted’assistant en arts plastiques. Mathèse de troisième
cyclesoutenue,jefaisactedecandidature.Douzecandidatspostulent.La“commission
de spécialistes” retient mon nom. Je suis élu.Jerespire. J’ai tort.
Lesjourspassent.Manominationofficielletardeàvenir.Nevientpas.BernardTeyssèdre
m’expédie au ministère dans lequel il est désormais beaucoupplusdifficile de rentrer.
J’yparvienscependantetfinispartrouverlaported’unbureauoùdeuxdames,unpeu
revêches, et sans doute surchargées de travail, acceptent de m’accorder trois minutes
d’entretien. Au terme de ce bref dialogue, celle quidoit être “chef de bureau”medit
35
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘qu’unposte d’assistant en arts plastiques, le premier en France,aété effectivement
ouvertàParis I, et pourvu;mais quedevant cet intitulé inconnuàcejour, elles ont cru
àuneerreurderédactionetenonttransforméladénomination.Conséquence:leposte
n’existeplusetjenesuispasélu.Laprocédureestenvoied’annulation.Jesuiseffon-
dré. Voyant mon désarroi, elles m’assurent gentiment qu’unposte identiquesera sans
doutepubliél’annéed’après,quejepourraimereprésenter,quej’auraitoutesleschances
d’êtreànouveauretenu,etc.Commentcroireàpareillefable?Enréalité,jenesuispas
auministèremaisauchâteaudeKafka.Jeneconnaispersonne,jenesaisàquim’adres-
ser.Jenesais quiappeler.Jesuis perdu.Bouleversé, j’éprouve un violent sentiment
d’injustice. Les dames du bureau des recrutements ont du travail. Elles ont replongé le
nez dans leurdossier.Ilest 10h30,jesors dans le couloir et tente de faire le point.
Comme je ne sais quefaire je m’arrête, deboutenappuicontre le muretcomme je ne
me sens pas bien, je m’assieds parterre et comme je me sens de moins en moins bien,
j’allonge les jambes. Et j’ attends, je ne sais quoi. Une heure, puis deux,puis trois. De
jeunes secrétaires passent en trottinant, de gros dossiers sousles bras. Elles me jet-
tentunregarddecôté,chuchotent,pouffentparfois,poursuiventleurchemin,toujours.
Enfind’après-midi,quelqu’uns’arrête.C’estunefemme,sansdouteàresponsabilités.
Jemesuisremisdebout.Elles’enquiertdemaprésenceetdesacause.J’explique.Elle
lèveles yeux au Ciel (quienretourdaigne les abaisser vers moi). Elle me dit de la sui-
vre.Nousrentronsdanslebureauoùj’étaisvenulematin,ellevérifiemesdireset,laco-
nique,déclare:“Vousrectifiez.Ilyabienunposted’assistantenartsplastiques.Iln’y
en avait effectivement jamais eu jusqu’ici. Ce monsieuraété régulièrement élu.Vous
préparez le document officiel quil’atteste et vousluienremettezune copie”.
En trois minutes l’affaire est réglée. Je remercie toutlemonde.Àmon sauveur, je bai-
serais volontiers les pieds. La main surlecœur, je luijure toutetn’importe quoi mais
elleadéjà tourné le dos et je quitte le ministère.1968-69 Lacourdesgrands❘
Premierspas
Ladécision-courageuse-estpriseparunautorité
detutelletraditionnellementfrileuse:lesfutursmaîtres
desdisciplinesartistiquesacquerrontdésormaislestitres
universitairesexigésdanslesautresdisciplinespour
pouvoirseprésenterauxconcoursderecrutement,CAPES
etagrégation(qui,àcejourn’existentpas).Cettemesure
neconcernepas,pourl’instant,lesnormaliensdela
sectionCdel’Écolenormalesupérieuredel’enseignement
techniquedeCachanquisepréparentàenseignerlesarts
appliquésdansleslycéesdelavoietechnologique.
Elles’appliqueàceuxdesétudiantsquiseprésentaient
jusquelàauDiplômededessinetd’artsplastiques,
d’unepart,etauDiplômed’éducationmusicaledel’autre.
Alorsministredel’éducationnationale,EdgarFaure,
atrèshabilementcalmélejeu.Àlarentréed’octobre1968,
lesétudiants,dûmentchapitrésparleursfamillesaucours
del’été,ontpasséleursexamens.Lesuniversités
renouentpetitàpetitavecleursactivitésd’enseignement
etentreprennentdesemettreenconformitéavec
lesnouveauxdispositifslégislatifsetréglementaires.
Un cas particulier :
le centre expérimental de vincennes
Lesuniversitésreviennentpetitàpetitàlanorme. Toutesmoinsune:l’université
deVincennes,ainsinomméeparcequ’elles’installedansdeslocauxconstruitsenuntemps
recorddansleboisdeVincennes(entouteillégalité).Enréalité,Vincennesnecourtaucun
risqueàsemarginaliser.Ellebénéficied’unstatutdérogatoireexpérimentalaccordéparle
ministrequiavulà-àjustetitre-lemoyend’éloignerlesfoyersd’agitationloinduquar-
tierlatin.Verselleaffluentdesenseignantsparticulièrementprestigieuxetavidesdechan-
37
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘gement,tels,enphilosophie,FrançoisChâtelet,GillesDeleuze,MichelFoucault,François
Lyotard, etc.,des représentants actifs de l’extrême gauche et de la gauche communiste,
des étudiants en quête d’unautre type de formation et toutes sortes de personnes d’ori-
ginesetdemotivationsdesplusvariées.Letouttientlieuduchaudronsocial,intellectuel
et et pédagogiqueainsi quedel’abcès de fixation politique. Dorénavant l’effervescence
étudianteseconcentreetseressourcedansquelquesamphithéâtresconstammentoccu-
pés par des assemblées générales où chacun-c’est le moins quel’on puisse dire-s’ex-
primeavecvéhémence.Maisdansl’ensemble,lesystèmenationalfonctionneetlesautres
universitésretrouventrapidementlecalme...etleurshabitudeshéritéesdupassé.
Enmêmetemps,lecaractèredérogatoiredeVincennesfavorisetouteslesinnovations.
Le domaine des arts et de la culture en bénéficie quiseconcrétise dans undéparte-
ment, le premier en France. Il accueille, et c’est une première, les arts plastiques, le
cinéma,lamusiqueetlethéâtre.Unethnologueethistoriendel’artafricain,JeanLaude,
est nomméàlatête des arts plastiques. Madeleine Ropars, prend le cinéma;Claude
Ballif, la musique;Bernard Dort, le théâtre.
Les débuts sont d’uneviolenceàcejourinconnue. Aucunenseignement n’échappeàla
contestation.Lescourssontgravementperturbésoun’ontpaslieu.Desgroupusculesveil-
lentàcequeVincennesnedeviennepasunautreClaudeBernard,unautreLaFontaine,
une autre Sorbonne. Certains, moins préoccupés de pédagogie, entendent bien faire de
cetteuniversité,ledernierbastiond’unerévolution,àcettedatedéjàbiencompromise.
Le climat ne s’apaisant pas, les enseignants nommésàlarentrée “craquent“rapide-
ment. Jean Laude part enseigner l’histoire de l’artàBesançon; Bernard Dort quitte le
théâtre. D’autres, tels Madeleine Ropars, restent quiassument leurs responsabilités
avecbeaucoupdecouragemalgréunecampagnedegraffitiparticulièrementassassine.
En arts plastiques, Jean Laude est remplacé par unfin connaisseurdel’art cinétique,
Frank Popper.Solide, calme et diplomate, il resteraàlatête du secteurarts plastiques
jusqu’à son départ en retraite.
Une aventure personnelle
Forte(?)desonstatutexpérimental,Vincennestendàsecouperdesautresuni-
versités.Maiscelaluipermetaussid’acceptertoutessortesd’aventuresindividuelles.
J’enbénéficie.Désireuxderecommenceràzérodesétudestropvitestoppéeparl’ancienne
réglementation,j’obtiens,trèsnormalement,surdossier,l’autorisationdem’inscrireen
troisièmecycle,untroisièmecycleassezfantomatique,quoiquereconnuparleministère,
où ne se trouvent qu’unseulprofesseur, Jean Laude et unseulétudiant, moi-même.
JeanLaudeestévidemmentmondirecteurdethèse.Bienqu’historiendel’art,ilaccepte
quejemelance dans untype de thèse nouveau quinesoit ni d’histoire de l’art, ni
d’esthétique, mais d’arts plastiques. Je voudrais mettre en évidence quel’intelligence
artistique vautbien l’intelligence conceptuelle, traditionnelle. Pourcela, il me faut un
sujet. J’envisage de démontrer quel’art cinétique-quiàcemoment là m’intéresse
particulièrement et relèvedel’art vivant-peuttoucher une catégorie de spectateurs
38
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘nonpourvusaprioridecetteculturesavantequ’exigehabituellementl’artreconnu.Jean
Laude continueàjouer le jeu et accepte mon projet. En même temps il m’initieà une
scienceàlamode:lasémiologie. Pouratteindre mon objectif, je projette d’associer
information, analyse, réflexion d’une part et création originale de l’autre (ce quiest
devenu depuis le principe même des thèses en arts plastiques dans toutes les univer-
sitésdeFranceetdeNavarre).Cettecréationconsisteraenunesortedegrossemachine
enbois,cuivreetlaiton,dotéededisquesrotatifstournantàdesvitessesinégales,cou-
plésàdessourceslumineusespolychromesetàdeseffetssonoresinattendusetdiver-
sifiés: une sorte de spectacle total, brinquebalant mais pas surréaliste du tout(rien à
voir avec les machineries de Jean Tinguely ou de Pol Bury).
J’apprendslasoudure,l’électricité,lestechniquesdeproductiondusonetj’expérimente
beaucoup.Durantlajournéejefaismescours(vingt-cinqheuresparsemaineenlycée).
Lanuit,j’écrisetjelis.Ledimanche,jescie,jecloue,jevisse,jesoude.Mafamillesubit.
Àlafindelapremièreannée,lejury,habilitéàautoriserounonlepassageenseconde
annéeestconstitué.Ilcomprendselonlarègle,leDirecteurdelarecherche,JeanLaude
etunassesseur,lasociologuedumarchédel’art,RaymondeMoulin.Jesuisautorisé à
poursuivredansladirectioninitiale.Malheureusement,peudetempsaprès,JeanLaude,
se sentant entraîné dans une aventure l’éloignant de l’histoire de l’art, m’abandonne.
Momentdedésarroietdedoute.Informédelasituation,Bernard Teyssèdre,professeur
d’esthétiqueenSorbonnesurgitetmeproposedeprendrelerelais.Monprojetluiparaît
susceptible d’inaugurer une autre façon de concevoir la recherche universitaire en la
couplantàlacréation.Jenem’enrendspascomptemaisj’accepteavecsoulagement.
Je quitte Vincennes pourlaSorbonne.
Voilàpourcequimeconcernepersonnellement.Voicimaintenantpourcequitoucheau
service public.
Quandlesuniversitéssemettentenordredemarche
Àquelques kilomètresàl’ouest de Vincennes:du nouveau.L’ancienne et glo-
rieuse Sorbonne n’est plus. Elleaéclaté en plusieurs universités intra-muros:Paris 1,
Paris 2,Paris 3,Paris 4, Paris 5, Paris 6, Paris 7. Les clivages politiques gauche/droite
pèsent lourd dans le processusdepartition. Ce quisera mon université pendant trente
ans, Paris 1, se dit de gauche, surtoutpar rapportàParis2 quis’affirme de droite, d’une
droite dure. Comme la désignation par numéros est passablement sinistre, les universi-
téssedonnentundeuxièmepatronymeplussymbolique,plusflatteur.AinsiParis1s’ap-
pelleaussi“Panthéon-Sorbonne”;Paris2,“Assas”;Paris3,“Sorbonnenouvelle”;Paris4,
“laSorbonne“(toutcourt),etc.
Chacuned’ellessemetendevoird’appliquerlaloiEdgarFaureetsedécoupeofficiellement
en U.E.R. (unités d’enseignement et de recherche) quideviendront beaucoupplustard
U.F.R.(unitésdeformationetderecherche),cequi-ons’endoute-changeratout!Chaque
U.E.R.estpourvued’unconseildegestiondontlemembressontélusparmilesenseignants
desdiversgrades,lespersonnelsouvriers,administratifsetdeservice,etlesétudiants.
39
40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘ÀParis1,lesélectionsontlieulemêmejour,findécembre1969(sauferreurdemapart)et
ce,pourtouteslesquelque18U.E.R.quilaconstituent.Cequis’appelleral’U.E.R.des“Arts
plastiquesetsciencesdel’art“,n’échappepasauprocessus.Vacataire,j’yassuredéjàqua-
treheures“d’atelier-séminaire”depuisquelquessemaines,àlademandedeBernardTeyssèdre.
Jesuiségalementchargéd’examinerlesdossiersd’équivalencesprésentéspartoutes
sortes de candidats, de toutes origines et formations, de tousâges aussi, qui veulent
entreprendreoureprendredesétudesuniversitaires.Encetteoccasion,jerendscompte
des résultats de mes expertisesàHélène Arhweiler.Hélène Arhweiler est professeur
d’histoire byzantine. Elle vient de l’ancienne Sorbonne. Elle sera vice-présidente, puis
présidente de l’université Paris1 quelques années plustard.
Enattendant,ellemechargedeveiller-aujourarrêtéparlerectorat-surlebondéroule-
mentdesélectionsconstitutivesdel'U.E.R.Latâchen’estpassimple.Leslistesélecto-
rales sont distribuées selon trois collèges. Je ne connais pratiquement personne, notam-
ment parmi ceux des enseignants qui viennent du secteurculturel et du CNRS. Toute la
journéedéfilentlesélecteursdontcertainssontcandidatssurlalisteuniqueélaboréepar
BernardTeyssèdreetBernardLassus,leresponsabledel’équipedesBeaux-artsconstituée
en “Collège des Plasticiens” (ils sont une bonne quarantaine). Si le résultat ne fait guère
dedoute,laprocédureestentachéedenombreuseserreurs:d’émargements,decollèges,
de bulletins. Erreurs quejen’arriveniàempêcher,nià rattraper.Jesuis passablement
inquietetpersuadéquelesélectionsserontannulées.Entempsordinaire,ellesleseraient.
Venueenfindejournée,HélèneArhweilernemerassurepas.Aucontraire.Ellemepré-
cisequelesrésultatsserontexaminésparunecommissiondemagistrats,puisvalidés...
ouinvalidés.Enfait,ilsserontvalidés.Jen’enrevienspas.Jecomprendraiparlasuite
quecette issueétait souhaitée de touscôtés,àtousles niveaux de la tutelle. Il fallait
quelamachine universitaire fonctionne au plus vite. Quelques bavures n’avaient, dès
lors, aucune importance !
Une U.E.R ingérable
Les élections validées, le conseil de gestion de l’U.E.R. se met au travail. Il élit
son premier directeur. Comme prévu,Bernard Teyssèdre est choisiàl’unanimité, malgré
une profession de foi nettement marquéeàgauche et quieffraie le Collège des plasti-
ciens,plusconservateur.Cesplasticiens,oudumoinscertainsd’entreeux,sontrelative-
ment tributaires de la commande publique. Et la commande publiquedépend pour une
part non négligeable de leurtutelle des Beaux-arts, le ministère de la Culture, unminis-
tèreappartenantàungouvernementdedroite.Pourlesuniversitaires,dontlaparoleest
traditionnellement libre (et sans risques), ce rappel de la relation historiqueentre Art et
Pouvoir,estunesurpriseetunerencontreavecleprincipederéalité,étonnammentconcrète.
Mais chacundésire aboutir.Lenouveau directeuraccepte de raboter les aspérités trop
visiblesdesontexteetlesplasticiensjurentdeleurfidélitéauxidéologiesdemai68.
Malheureusement l’accalmie est de courte durée. Les intérêts catégoriels sont trop
différents. Entraîné par unleader incontesté, du moins en apparence, Bernard Lassus
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40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘quiarangdeprofesseurtitulairedanslagrilleduministèredelaCulture,leCollègedes
plasticiens revendique une totale autonomie pédagogique, ce quepersonne ne lui
contesteetunalignementsurlesgradesuniversitairescequel’universitéetsonminis-
tère de tutelle, l’Éducation nationale, ne peuventaccepter.Des négociations plusou
moins secrètes ont lieuàdifférents niveaux où chacunchercheàgagner du temps,
trompe l’adversaire et jouemanipulation et intoxicationàundegrédont la Florencede
la grande époqueaurait été étonnée et admirative.
Lesmoispassent,lesdésaccordspersistentet,audébutdel’annéeuniversitaire1973/74,
le vice-président de l’université, Jean Deshaies, unarchéologuerenommé, décide de
réglerl’affaire. Fin décembre, il nousréunit, Bernard Teyssèdre, le Directeur, et moi-
même quiaiété élu sous-directeurrécemment. Il nousdemande de nousséparer du
Collège des plasticiens et d’assurer la rentrée de janvier avec unéquipe renouvelée.
Surleplan juridiqueetadministratif, rien ne s’y oppose puisqueles plasticiens sont
simplement vacataires, comme, d’ailleurs, quatre-vingt-dix pourcent du corps ensei-
gnant de l’U.E.R. Cela doit se faire vite et, si possible, discrètement. Les vacances de
Noël vident l’université.Nousles utilisonsàrecruter par téléphone, des artistes indé-
pendants, des professeurs d’arts plastiques en lycée, des professeurs d’arts appliqués
desgrandesécolesparisiennes,quelquestransfugesdesBeaux-artset,àlarentréede
janvier,chaqueétudiant est accueilli par unenseignant, nouveau.
DucôtéduCollègedesplasticiens,c’estlastupeur.Dansl’U.E.R.,c’estlesoulagement.En
deuxsemaines,unequarantained’enseignantsaurontétéremplacés.Danslemêmetemps,
lapremièretentativepourconstruireunpartenariatàunniveauélevéentrelaCultureet
l’Éducationtournaitcourt,préfigurantcequisepasseratrèsvitedansplusieursformations
artistiquesuniversitairesenProvince.Cesséparationsinstitutionnellesnemettrontheureu-
sementpasfinauxcollaborationsindividuelles.ÀParis1,parexemple,deuxartistes,Grand
prixdelaBiennalede Venise,JulioLeParcetNIcolasSchöffercontinuerontàcollaborer
avecl’université,contrairementàÉtienne-Martin,autreGrandprixdelaBIennaledeVenise
qui,membreduCollègedesplasticiens,préféranepassedésolidariserdesescollègues.
Enseigner en ces temps-là
L’enseignementavaitdébuté,defaçonplusoumoinssauvage,enpremièreannée
deDEUG,enoctobre1969,defaçonplusoumoinssauvageavecdesétudiantsd’origines
diverses.Toutdesuite,ilssontquelquescentaines,pourlaplupartenthousiastesetavides
detravailler.L’enseignement,théoriqueetpratique,alieuàdesadressesparisiennestrès
éloignées les unes des autres. Les étudiants marchent deuxàtrois heures par joursans
jamais se plaindre:deCensier (futurParis 3)àl’École des Beaux-arts, quai Malaquais,
pourrevenirversl’Institutd’art,rueMicheletetaboutiràl’Écolespécialed’architecture,
boulevardRaspail.Lescoursseterminentà22heures,dansl’épuisementabsoludetous.
Bernard Teyssèdreaétabli le programme. L’unité devaleurN°2 traite de la psychophy-
siologie de la perception visuelle et des mouvements artistiques quilasollicitent plus
particulièrement,telsl’Op’art.J’ensuispartiellementchargéetmisdansl’obligationde
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40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘construireunenseignementdontjenesuispasspécialiste.Parnécessité,jeledeviens...avec
quinzejours d’avance surmes étudiants. Je fais même de réels progrès et au boutde
quelques temps, Frank Popper,lemaître parisien en la matière, prend connaissance de
mes cours et m’accorde unsatisfecit public. Je suis rassuré. Mes étudiants ne sauront
jamais rien de mes angoisses. Poureux,jefais cours, c’est l’essentiel.
Celapeutsurprendreaujourd’hui,maisencetempslà,lamachinefonctionnetrèsmal,
périodiquement enrayée par des incidents, des grèves, des erreurs d’emploi du temps
et aussi, des comportements désinvoltes de certains enseignants.
Au début, je travaille le lundi soir en deux séquences consécutives de deux heures, de
18hà 22 h. L’École spéciale d’architecture m’accueille, au deuxième étage, dans une
grandesalledecentplacesoùsetassentdeuxvaguessuccessivesdecentquatre-vingt
étudiantschacune.PaulVirilio,l’undesresponsablesdel’établissement,croiselesdoigts
pourqueles pompiers ne sachent rien, quel’escalier ne s’effondre pas, quelenombre
des morts et des blessés ne justifie pasune ouverture du journal télévisé de20 heures.
La deuxième vagueattend dans l’escalier quelapremière se retire. Au croisement,la
pagaille est totale. Dans la salle de cours, toutes les places sont occupées bien sûr, les
rebords de fenêtres aussi, l’estrade surlaquelle est juchée mon bureau également. Je
n’aipasdechaise.Jemetienstoujoursdebout.Autourdemoi,toutestrecouvertd’étu-
diantsprenantdesnotesfébrilement.Unsoir,dufonddelasallemontentdescris:une
étudiantes’estévanouie.Sesvoisinsluiportentsecours.Ilfaudraitouvrirlafenêtremais
elleestoccupéeparunebrochetted’étudiantsquinepeuventouneveulentendescen-
dre. La jeune fille revientàelle. Je luipropose de sortir si elle le souhaite. Elle refuse
arguantqu’elle a, pour une fois, réussiàentrer et que, dans ces conditions, il n’est pas
questionqu’ellecèdesaplace.Àcetteréponse,dignedeDantonn’envisageant,180ans
plustôt, de ne céder quedevant la force des baïonnettes,lasalle applaudit. Pournous
tousc’est le bonheurréservéaux pionniers découvrant la terre promise !
Un autre jourdecette même année ou peutêtre de la suivante, décidément je ne suis
plustrès sûrdes dates, je faisuncours surcequ’on appelle “l’effet moiré”, les artistes
sud-américainsSoto,CruzDiez,LeParc, Tomasello,etc.dansungrandamphiàCensier.
On m’a fourniunmicro -cravate. Je grimpe et descends les degrés pourrendre aux étu-
diantslestravauxqu’ilsontréaliséschezeux.Ilssonttroiscents(pourunT.D.quidevrait
enaccueillir25!).Laséances’achèveàl’heureprévuemaisjen’aipasréussiàrestituer
àchacuncequiluiest dû.Lecollèguedelangue vivante (l’italien, je crois) qui vapren-
drelasuiteattendàlaporte.Jeregagnel’estradeetmonbureauetinvitelesétudiants
àm’yrejoindre.Ildéboulententrombe.Jesuissubmergé.Moncollègueapproche,pas-
sablementimpatient,iltentedemeparler.Unefoulenoussépare.Iln’yparviendrapas.
Lecourssuivantcommenceraavecunedemiheurederetard.Jesuisconfus...etépuisé.
Àlasortie,lesappariteursetlestechniciensdelasonorisationrécupèrentlemicro-cra-
vateet,rigolards,mesuggèrentdejeteruncoupd’œilsurlepublicquiaprisplacedans
l’amphi précédemment surchargé.
Ilya une petite quinzaine d’étudiants, sagement dispersés dans unespace toutd’un
couptrop grand, quirespire l’ennui, le conformisme et l’extinction des feux ...1968-71 Lacourdesgrands❘
Querellesidéologiques
J’aborderailaquestionindiquéeparletitre
enlarestreignantauseulsecteurdesartsplastiques.
Etce,pourtroisraisonsessentielles.
Parcequ’ilestcelui(aveclamusique)auquel
leministère-quisepréoccupedelaformation
desprofesseurspourleslycéesetcollèges -
tientleplus,en1969-70.
Parcequ’ilestreprésentatifdesproblématiques
apparuesdanslesannéessoixantefinissantetlesannées
soixante-dixcommençant,auniveauduSupérieur
universitaire,danslesdiversdomainesdel’art :
artsplastiquesbiensûrmaisaussiarchitecture,
artsduspectaclevivant,cinéma,design,musique,etc.
Enfin,parcequec’estlesecteurartistiquequejeconnais
lemieux.Oulemoinsmal.
Le positionnement idéologique
des universités parisiennes
Le10juillet1968,EdgarFaureestappeléauministèredel’Éducationnationale
en remplacement de Xavier François Ortoli en exercice pendant deux mois seulement
(31mai au 10 juillet 1968) et quilui-même succédaitàAlain Peyrefitte (8 avril 1967 -
31mai 1968), balayépar les événements de mai 68 (cf. supra).
Avec son habileté légendaire, Edgar Faure réussitàrelancer la machine éducativ e
bloquée depuis des mois.
ÀlarentréedeSeptembre1968,leslycéenspassentunbaccalauréatspécialement
aménagé, allégé et marqué(peut-être de ce fait) par untaux de réussite exception-
nel. Nombre d’entre eux intègrent une Université largement engagée dans les
réformes.
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40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘Durant ce même automne, les députés, traumatisés par les manifestations étu-
diantes récentes, votent le 12 novembre, sans plaisir mais avec une belle majorité,
uneloid’orientationsurl’enseignementsupérieurcenséeramenerpartoutlecalme.
Avec cette loi, lesuniversités accèdentàune certaine autonomie et remplacent les
anciennes Facultés. Elles se subdivisent en Unités d’enseignement et de recherche
(UER) dotées d’unconseil de gestion, d‘unconseil scientifiqueetd’undirecteurél u
pourtrois ans.
Partiellementlibéréesd’unetutelleministérielleplutôtoppressante,lesuniversitéss’or-
ganisent peuàpeu et se distribuent selon des motivations quisont plussouvent poli-
tiques quescientifiques. Cette attitude est d’autant plus visibleàParis où l’on trouve,
répartiessurlatotalitéduspectrepolitique:àgaucheetàl’extrêmegauche,Vincennes.
Àgauche et au centre gauche, ParisIetParis III.Àdroite et l’extrème droite, Paris IV
et Paris II.
DansleboisdeVincennes,toutprèsduchampdecourseshippiques,seconstruit
en unété, unCentre nouveau et dérogatoire, Paris8Vincennes.Créé officiellement le
12 novembre, par Edgar Faure (en même temps ques’ouvre Paris IX Dauphine, située
idéologiquement aux antipodes), le Centre Paris 8, Vincennes,affiche des positions de
gauche ou d’extrême gauche. Il se constitueen unterrain de bataille où s’affrontent
communistes,maoïstesetautrestrotskistes.Ennemissurladoctrineetlesréférences,
toutescescomposantesseréconcilientsurunpoint:lacontestationradicaledelapoli-
tiqueconduite par le nouveau Président de la République, Georges Pompidou,etson
premier ministre, Jacques Chaban-Delmas.
Enréalité,leCentreParis8Vincennesn’estguèredangereux.Situéenbanlieue,assez
loinduquartierlatin,ilsert,commel’avaitvoululeministre,d’abcèsdefixation,delieu
circonscrit d’agitation permanente, de tribune aux idéologies libertaires et d’AG quoti-
diennes se transformant parfois en tribunal populaire.
Pourautant, cette turbulence continuelle et fréquemment stérile n’a pas dissuadé
quelquesmembreséminentsdel’intelligentsiaderejoindre Vincennesetdedonnerun
lustre réelàcertains départements où se rassemblent des étudiants avides de diffé-
rence, d’ouverture et quelquefois aussi ... de laxisme administratif.
Intra-muros, les universitaires sont invitésàchoisir leur université de ratta-
chement, en fonction de leurspécialité scientifique... et de leurs convictions poli-
tiques. Ainsi Paris 1, université de culture socialiste, regroupe trois “familles” :
sciences économiques, sciences humaines, sciences juridiques.Elle rassemble des
professeurs appartenant, de près ou de loin,à une gauche modérée (son premier
Président, François Luchaire, est unjuriste réputé et unmembre éminent du parti
Radicaldegauche).Paris 3,sesituedanslamêmesphère.Enrevanche,Paris 4s’ins-
critàdroiteetParis2“Assas”,sepositionneostensiblementauplusprèsd’unedroite
dure.Quelquesunsdesesétudiantsontmêmeacquisuneréputationjustifiéedevio-
lenceurbaine,cequin’empêcherapasdeuxoutroisd’entreeuxd’accéderparlasuite
àdes fonctions ministérielles plusou moinsbrillantes (Gérard Longuet et Alain
Madelain, par exemple).
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40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘Les universités parisiennes et l’art
Contrairement aux apparences, cette esquisse superficielle du panorama poli-
tico- universitairen’est pas inutile tant elle éclaire l’attitude des établissements vis à
vis de l’art dans unsecteuroù il n’était représenté jusquelàquepar l’histoire de l’art,
lamusicologieet,dansuneproportiontrèsréduite,parl’esthétique.S’ilestinscritdepuis
longtemps dans les mœurs queles secteurs économistes, juridiques, et scientifiques
nesesententguèreconcernésparl’art,lesenseignementsetlarechercheartistiques,
on peuts’étonner queles lettres et sciences humaines, n’aient pas été aussi disponi-
bles quenel’ont été le cabinet d’Edgar Faure et l’administration centrale au ministère
del’Éducationnationale.Sionlaissedecôté,provisoirement,lecasdeParis8Vincennes
qui, grâceàson statutdérogatoire et expérimentalaimmédiatement ouvert son pre-
mier cycle aux divers arts (mais sansy parvenir réellement pourdes raisons internes),
il apparaît que Paris 1, Panthéon-Sorbonne,aété le premier établissement français à
mettreenplaceundispositifcompletd’enseignementartistiqueetderecherchecentré
surles arts plastiques, l’histoire de l’art, l’esthétiqueetles sciences de l’art. Cette ini-
tiativeaeu,dès1969,desconséquencesimportantessurlafaçondepenserlesétudes
supérieuresenarts:enFrance,surlesautresuniversités,cequinesauraitsurprendre.
Surles écoles d’art du secteurculturel, ce quiest plusétonnant.Àl’étranger ensuite,
ce quiest encore plutôt inattendu.
Fondé surcette idée nouvelle, et pourtant banale, d’une formation associant pratique
etthéorie,l’enseignementdesartsplastiquess’estouvertauxscienceshumaines,sou-
vent au détriment de ce quifaisait jusquelàlaspécificité des formations supérieures
de ce type:lapratiqueintensiveenatelier accueillant les trois composantes essen-
tielles des Beaux-arts, la peinture, la sculpture, la gravure et ce quisert d’introduction
fondatrice aux trois, le dessin soustoutes ses formes.
Les artsàl’université.
Théorie et pratique ou pratique et théorie ?
Pratique et théorie ou théorie et.Ilconvientdes’arrêterquelquesins-
tants surlesens et surl’ordre de ces termes.
P REMIÈRE QUESTION Danscecadre,qu’entendreparthéorie ?❘
S’ilestusuel,lemotresterelativementimpropre.Enartsplastiques,ildésigne
plutôtencreuxtoutcequin’estpaspratique.Ilrenvoieàdesdisciplinestellesquel’his-
toire de l’art et l’esthétiqueainsi qu’à uncertain nombre de sciences humaines appli-
quéesàl’art:“psychanalysedel’art”,“ethnologiedel’art”,“sémiologiedel’art”,“socio-
logie de l’art”,“économie de l’art”,par exemple.
Onlevoit,pasdethéorieausensscientifiquedutermemaisplutôt,etaumieux,étude
àtitre patrimonial et culturel des écrits théoriques de certains artistes (Léonard de
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40 ANS DE COMBA T Des histoires, une histoire, mon histoire❘

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