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Historiques Historiques Historiques
série Travaux série Travaux
La France après Napoléon Yann Gu ERRIN
Invasions et occupations
1814-1818
L’aventure napoléonienne se termine mal pour la France ! Entre 1814
et 1818, le pays subit deux invasions et deux occupations. C’est d’abord La France après Napoléon
erau terme de la Campagne de France que le tsar Alexandre I entre dans
Paris à la tête des armées coalisées fn mars 1814. Les Parisiens médu - Invasions et occupationssés observent les cosaques campant sur les Champs-Elysées ! Partout,
les Français sont confrontés à la défaite et à l’occupation. Comment s’y
résout un peuple accoutumé à vingt ans de gloire et de victoires ? En 1814-1818mars 1815, Napoléon reprend le pouvoir pour Cent-Jours et relance
une guerre européenne qui se solde par la défaite de Waterloo du 18
juin 1815. Dès lors, la France subit une seconde invasion, plus
impitoyable encore. Plus d’un million de soldats bien décidés à punir les
Français déferlent sur le pays. Comment les Français font face aux
réquisitions, aux violences et à la durable humiliation de la présence
quotidienne de l’ennemi ? En ces premières années de la Restauration,
la libération nationale devient alors le principal objectif des autorités.
L’occupation militaire ne s’achèvera pourtant qu’en 1818. Les
nombreux aspects de cette tragédie nationale sont ici exposés et analysés.
Yann GUERRIN, agrégé et docteur en Histoire,
enseigne en classe préparatoire aux grandes écoles à
Nîmes. Ses recherches et publications l’ont amené à
s’intéresser plus particulièrement au Premier Empire et
à la Restauration.
Collection « Historiques »
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland
35 € HistoriquesISBN : 978-2-343-03445-4
Travaux
HISTORIQUES_GF_S_TRAVAUX_GUERRIN_FRANCE-APRES-NAPOLEON.indd 1 27/11/14 17:41
La France après Napoléon
Yann Gu ERRIN
Invasions et occupations
1814-1818© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03445-4
EAN : 9782343034454 La France après Napoléon
Invasions et occupations
1814-1818Historiques
Dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland
La collection « Historiques » a pour vocation de présenter les
recherches les plus récentes en sciences historiques. La collection
est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des périodes
historiques.
Elle comprend trois séries : la première s’intitulant « travaux »
est ouverte aux études respectant une démarche scientifique
(l’accent est particulièrement mis sur la recherche universitaire)
tandis que la deuxième intitulée « sources » a pour objectif d’éditer
des témoignages de contemporains relatifs à des événements
d’ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion
enrichira le corpus documentaire de l’historien ; enfin, la troisième,
« essais », accueille des textes ayant une forte dimension historique
sans pour autant relever d’une démarche académique.
Série Travaux
Émilienne LEROUX, Histoire d’une ville et de ses habitants,
Nantes. De 1914 à 1939, Tome II, 2014.
Émilienne LEROUX, Hi
Nantes. Des origines à 1914, Tome I, 2014.
Eric AGBESSI, Ce qu’en disait le Sud. La loi sur les droits
civiques de 1964 : perspectives et arguments des opposants au
projet, 2014.
Annie BLETON-RUGET, La Bresse bourguignonne. Les
e edynamiques d’un territoire. XVIII -XXI siècle, 2014.
Jean-Michel PARIS, L’Humanitaire (1841), Naissance d’une
presse anarchiste ?, 2014.
Sébastien ÉVRARD, L’or de Napoléon. Sa stratégie patrimoniale
(1806-1814), 2014.
Eva PATZELT, Un haut fonctionnaire est-allemand aux prises
avec l'intelligentsia (1963-1989), 2014.
Edouard BARATON, De Gaulle ou l’hypothèque française sur le
Canada, 2013.
Anne METENIER, Liberté pour les Noirs ! La résistance des
Africains-Américains à la ségrégation et à l’esclavage
(16191865), 2013.
Emma LOWNDES, Récits de femmes pendant la guerre
francoprussienne (1870-1871), 2013. Yann GUERRIN
La France après Napoléon
Invasions et occupations
1814-1818
L’Harmattan« … Les ennemis sont en France !... Je ne pus dire un mot de plus… Ainsi
tant de souffrances, tant de larmes, deux millions d’hommes sacrifiés sur le
champ de bataille, tout cela n’avait abouti qu’à faire envahir notre
patrie ![…] Nous avons vu l’Allemand, le Russe, le Suédois, l’Espagnol,
l’Anglais, maîtres de France, tenir garnison dans nos villes, prendre dans nos
forteresses ce qui leur convenait, insulter nos soldats, changer notre drapeau
et se partager non seulement nos conquêtes depuis 1804 mais encore celles
1de la République : - c’était cher payer dix ans de gloire ! » Ces quelques
lignes extraites du roman à prétention historique d’Erckmann-Chatrian
montrent qu’il y a peu de l’ivresse de la gloire à l’humiliation de la défaite.
L’effondrement du Premier Empire l’illustre à merveille ! En 1814 et 1815, la
France connaît en effet deux invasions successives qui mènent les vainqueurs
à Paris ainsi que dans de nombreuses villes et régions du pays : Lille,
Strasbourg, Marseille, Toulouse, Bordeaux… sont à la merci des vainqueurs.
Il n’y a guère que le Massif Central, une partie de la Bretagne et globalement
les départements au sud de la Loire qui sont épargnés. Le régime napoléonien
s’est bel et bien effondré après des années de victoires et de gloire. Comment
imaginer qu’en quelques mois de campagne militaire, le conquérant d’un
immense empire allant de la mer du Nord à l’Adriatique, envoyant des troupes
de Lisbonne à Moscou, ait pu se trouver acculé à défendre Paris, cœur de son
empire ? Jadis à la tête d’une puissante armée conquérante et sûre de sa force,
Napoléon est finalement réduit à l’utilisation d’une faible troupe composée de
quelques milliers de soldats démoralisés et de conscrits parfois à peine
pubères : les célèbres Marie-Louise. La rapidité de la campagne de France de
1814 et plus encore la brièveté de la campagne de 1815 ont stupéfié les
contemporains. En juin 1815, la défaite de Waterloo résonne comme un coup de
tonnerre ouvrant les portes de la France aux envahisseurs étrangers et le
chemin d’un lointain et définitif exil pour l’Empereur des Français. Mais cet
événement marque aussi le point final de la prépondérance française en Europe.
La défaite accompagnée de l’invasion surprend un peuple habitué depuis plus
de vingt ans à dicter ses conditions à l’Europe entière. Le concept de Grande
Nation doit alors être corrigé. Il faut aussi songer à ces millions d’hommes et
de femmes accoutumés à la propagande du Bulletin de la Grande armée qui
ne peuvent imaginer la défaite d’une armée considérée comme invincible,
1 Erckmann-Chatrian, Un conscrit de 1813, Paris, Poche, p. 217.
7

commandée par un général présenté comme infaillible. Brutalement, les
Français se trouvent confrontés à la réalité de l’invasion avec son cortège
d’épreuves, de souffrances, d’humiliations et de remises en cause des
certitudes. Pour s’imaginer, la somme des déconvenues individuelles, il n’est sans
doute pas si anachronique de songer à mai-juin 1940 ainsi qu’à nos parents et
grands-parents assistant incrédules à l’effondrement brutal de la glorieuse
ar2mée de Verdun accompagné de celui de la III° république . Sans doute
peuton parler de stupéfaction voire même de traumatisme devant l’effondrement
des certitudes de tout un peuple: un monde s’écroule ! Le parallèle entre les
deux époques peut être poursuivi lorsqu’on songe que ces défaites distantes
d’un siècle et demi ont pour point commun l’annonce d’un changement radical
ede régime : la défaite de 1940 sonne le glas de la III République et de la
démocratie tandis que 1814 porte un coup d’arrêt au cycle révolutionnaire
commencé en 1789. La restauration des Bourbons sur le trône de France et
décidée par les Alliés signifie le retour du comte de Provence, frère de Louis
XVI, promu Louis XVIII depuis la mort du petit Louis XVII en 1795 et
consacré comme nouveau roi. Achevons là les comparaisons entre deux époques
très différentes. Il n’en reste pas moins vrai qu’aussi éloignée de nous
soitelle, la chute de l’Empire constitue un choc national majeur de notre Histoire.
1814 et 1815 correspondent à de cinglantes défaites certes, mais ces deux
années funestes sont aussi synonymes d’invasions et d’occupations militaires.
Assurément, l’occupation de 1814 est courte et géographiquement limitée
mais il en va tout autrement à partir de juin 1815 : la France doit alors se
résigner à l’occupation d’environ un million de soldats issus de toutes les
nations européennes qui déferlent alors même que Napoléon indiscutablement
vaincu à Waterloo est déjà sur le chemin de l’exil. A l’été 1815, la France est
nue. Cette période d’occupation anarchique signifie la mise en coupe réglée
d’un pays qui a commis l’imprudence de suivre une fois de plus, une fois de
trop, celui qui lui parlait de gloire. Cette épreuve dure en effet six mois,
jusqu’au 20 novembre 1815 lorsqu’un traité de paix est enfin signé au grand
soulagement du gouvernement français qui peut alors envisager le
rétablissement de son autorité sur une base diplomatique tangible. Ce sentiment
d’apaisement est partagé par la majorité de la population qui entrevoit la fin de
l’arbitraire imposé par les armées alliées. Mais dès lors, les vainqueurs exigent le
paiement d’une importante indemnité de guerre. Celle-ci est assortie d’une
occupation de garantie qui consiste en la présence de 150 000 soldats étrangers
dans les départements du Nord et de l’Est du pays. Le traité du 20 novembre
ne sonne donc pas la fin du châtiment infligé à l’orgueilleuse nation. Outre
l’humiliation d’une telle occupation, de prosaïques questions de ravitaillement
se posent sans parler des difficultés pour faire cohabiter des civils hostiles
2 Parmi la multitude d’ouvrages réfléchissant aux causes et aux effets de la défaite ne
manquons pas de citer celui de M. Bloch, L’étrange défaite. 1946.
8

avec des militaires revanchards. Pourtant, s’ajoutant aux deux phases
d’invasions, l’occupation de garantie durera bien encore trois ans. Ajoutons donc
trois années d’occupation militaire à deux défaites majeures successives
accompagnée d’invasions comme le pays n’en avait pas connues depuis la
guerre de Cent Ans ! Comment expliquer l’amnésie qui pèse sur les mémoires
actuelles ? Pourquoi ces événements sont-ils actuellement si peu connus, pour
ne pas dire totalement oubliés ?
Peut-on invoquer l’ancienneté des faits pour expliquer qu’ils sont
aujourd’hui pratiquement occultés. Sans doute les deux siècles qui nous en
séparent font-ils écran aux mémoires contemporaines. Les siècles qui nous
séparent des événements ne suffisent pas à expliquer la désaffection qui a peu
à peu pénalisé le sujet qui nous préoccupe. Ajoutons que les ouvrages
concernant les débuts de la Restauration sont essentiellement orientés vers l’étude de
l’établissement de la vie politique française qui s’essaie alors aux subtilités du
jeu parlementaire. Bien souvent occupations et invasions de 1814-1815 ne
sont qu’hâtivement rappelées pour mieux les subordonner aux répercussions
qu’elles eurent sur la vie politique intérieure. Le sujet n’est jamais étudié pour
lui-même. En outre, cette question est véritablement écrasée sous l’avalanche
des publications napoléoniennes. Le public au sens large est passionné par tout
ce qui concerne Napoléon. On ne compte plus les parutions sur la grande et la
petite histoire de l’Empereur. La trajectoire du grand homme est évidemment
extraordinaire et justifie l’intérêt pluriséculaire qu’on lui porte dans le monde
entier. Sans doute, tous ces récits exaltant la grandeur impériale flattent-ils
l’orgueil national en même temps qu’ils motivent les imaginations. Les
défaites de Trafalgar ou de Waterloo, la tragédie de la campagne de Russie, la
captivité à Longwood sont tout aussi avidement étudiées que les pages les plus
glorieuses de la geste napoléonienne. Tout ce qui concerne Napoléon et son
empire captive qu’il s’agisse des pages les plus glorieuses ou des défaites les
plus cinglantes : Austerlitz autant que Waterloo. La grandeur et la densité de
l’épopée napoléonienne tendent à éclipser les cruelles années de défaite et
d’occupation qui suivent. L’ombre succédant à la lumière, la gloire de la
Révolution et de l’Empire avec son cortège de victoires fascine davantage que
les cruelles années de défaites et d’occupation qui en sont les conséquences.
eLa mémoire collective serait-elle sélective ? Il convient d’ajouter que le XX
siècle a été marqué par les deux guerres mondiales. Dans le cadre français, la
Première guerre reste l’archétype de la République mobilisée vers la victoire.
3La Seconde est par excellence un « événement-monstre » : l’effondrement
militaire le plus brutal de notre Histoire, l’occupation la plus sévère, mais aussi
et surtout le modèle du renouveau national salvateur personnifié par de Gaulle,
incarnation de la Résistance. Entre la gloire du Premier Empire, l’opiniâtreté
3 Expression d’A. Becker et H. Rousso, « D’une guerre l’autre », La violence de
guerre, 1914-1945, Paris, Editions Complexe, p. 14.
9

des combats de 1914-18 et la tragédie que fut la Seconde Guerre, il ne reste
plus guère de place pour la période 1814-1818 à laquelle les actuels manuels
scolaires d’Histoire des collèges et des lycées n’accordent d’ailleurs aucune
4place . Quant à la guerre de 1870-71, celle-ci ne persiste plus guère que par la
mémoire de la Commune entretenue par certaines familles politiques. Ce
conflit est aussi parfois évoqué dans les livres de vulgarisation historique pour
justifier la Revanche consécutive à la perte de l’Alsace-Lorraine. Il n’en va
pas de même pour les deux conflits mondiaux qui restent des piliers de notre
identité nationale. Ils sont étudiés par les élèves de l’enseignement secondaire
et sans cesse célébrés par les médias. Ces deux tragédies mondiales
interrogent légitimement les consciences du fait de l’ampleur des destructions et des
violences inouïes qu’elles ont occasionnées. Elles sont partout présentes dans
le paysage quotidien au travers de musées dont certains même se gonflent du
titre d’Historial ou de Mémorial, mais aussi de nombreux cimetières dont
l’alignement des croix et l’impeccable entretien impressionnent et ajoutent à
l’actualité du sacrifice. N’occultons pas les monuments aux morts érigés dans
toutes les communes de France, écrins de cérémonies du souvenir dont les 8
mai et 11 novembre sont les symboles les plus actifs. Tous ces arguments
permettent sans doute de mieux comprendre que les événements de 1814-1818
aient été lentement marginalisés pour être quasiment occultés des mémoires
actuelles : aucune cérémonie, pratiquement aucune trace monumentale, peu
de pages dans notre riche roman national… Globalement la première moitié
edu XIX siècle est d’ailleurs assez mal connue (mis à part le Premier Empire)
et la Restauration fait tout particulièrement partie des périodes relativement
5délaissées . Or, les événements qui constituent la défaite et ses conséquences
ne constituent-ils qu’un pan d’une époque assez mal connues, un recoin d’une
arrière-cour de notre Histoire ?
A y mieux regarder, la question des invasions et des occupations
de18141815 ne manque pourtant ni de richesses ni d’intérêt. La double défaite
napoléonienne signale la fin de la confrontation armée européenne débutée en 1792
à l’initiative de la France révolutionnaire. La chute du Premier Empire met fin
à l’expansion militaro-politique de la France et consacre la dislocation du
système continental napoléonien. Mais si la période de la Restauration met fin à
4 e Notons que sous la III République, l’enseignement des « Quinze »
(1415-15151615-1715-1815) aux vertus pédagogiques supposées accordait une place à l’année
1815. Mais il s’agissait surtout d’évoquer la bataille exemplaire de Waterloo et non
ses conséquences. Voir Jean-Marc Largeaud, « Fureurs de dépeindre : les républicains
efrançais et Waterloo au XIX s. », dans Penser la défaite, Toulouse, Privat, 2002, p.
137.
5 Parmi les publications récentes signalons Bertrand Goujon, Monarchies
postrévolutionnaires, 1814-1848, Paris, Seuil, 2012 et surtout, Fr Demier, La France de
la Restauration (1814-1830). L’impossible retour au passé. Paris, Folio histoire,
2012, 1090 p.
10

« l’Europe française », d’un autre point de vue, la chute du Premier Empire
entame le cycle séculaire d’invasions et d’occupations connu par la France
depuis 1814 jusqu’à 1945 : quatre invasions et des années d’occupation
partielle ou totale du territoire national. Si la France a été si gravement menacée
et parfois si rapidement envahie lors des trois guerres qui l’ont opposée à
l’Allemagne entre 1870 et 1945, il faut aussi prendre en considération les
conséquences des traités internationaux de 1814 et surtout de 1815. Les pertes
territoriales imposées lors du traité de Paris du 20 novembre 1815 ont en effet
dramatiquement démantelé les défenses frontalières patiemment construites
depuis Louis XIV notamment par la politique des places fortes de Vauban.
Depuis 1815, la route de Paris est ouverte aux envahisseurs venant du Nord et
de l’Est. Pour mieux comprendre « l’année terrible » de 1871, l’invasion du
nord du pays en 1914-18 ou la percée allemande de 1940, il convient sans nul
doute de s’attarder sur la « genèse » de 1814-1818 et les modifications
frontalières qui en découlèrent.
En étudiant les invasions de 1814 et de 1815, nous tenterons en effet de
réfléchir à la notion de route des invasions qui semble s’établir à cette époque
pour rester valide jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Comment un peuple
habitué aux victoires militaires perçoit-il la défaite. Comment y fait-il face et
quelles stratégies élabore-t-il pour s’accommoder de l’inconfortable présence
de l’envahisseur ? Quelles relations quotidiennes s’établissent entre
vainqueurs et vaincus ? Nous nous pencherons aussi sur les négociations qui ont
défini les modalités de la défaite et de l’amoindrissement de la puissance
française en Europe. Nous nous attarderons sur l’évacuation du territoire national
source d’une joie prévisible mais aussi d’une extrême anxiété lors de son
déroulement. Plus largement, nous nous efforcerons de replacer ces riches
événements dans le cadre de l’histoire des invasions et des violences nationales
de l’époque contemporaine.
L’étude qui va suivre commence par l’invasion du territoire au début de
l’année 1814 au moment où les Alliés coalisés contre la France napoléonienne
foulent le sol national. Si les opérations militaires seront rapidement évoquées,
nous nous préoccuperons davantage des conséquences de l’invasion sur les
populations civiles. Nous tenterons de restituer la confrontation entre les
vaincus et leurs envahisseurs qu’il s’agisse de militaires, de simples civils ou de
fonctionnaires. Nous nous efforcerons de présenter la complexité des relations
qui s’établissent entre des étrangers réciproques que les circonstances de la
défaite ont mis en relation alors que rien ne les y préparait. Nous tenterons de
percer les rancœurs, les humiliations françaises auxquelles répondent fierté et
esprit de revanche de vainqueurs qui élaborent des stratégies de domination
des personnes, des biens et des espaces. L’attitude des civils varie d’une
région à l’autre ainsi que d’une classe sociale à l’autre offrant un panorama de
confrontations d’une grande richesse. L’administration entreprend souvent de
se soumettre rapidement afin d’amoindrir les rigueurs de l’occupation d’autant
11qu’elle se trouve en première ligne face aux exigences des Alliés. D’abord
exhortés à la résistance par le pouvoir impérial, ces notables inquiets pour la
sécurité de leurs biens et de leur personne sont encouragés à la soumission par
le gouvernement de Louis XVIII. Mais il n’en va pas de même pour les
administrés souvent exaspérés par les abus de la soldatesque ou plus simplement
las d’une occupation qui tend à s’éterniser. Cette « éternité» se termine
pourtant à la fin de l’année 1818 lorsque les derniers occupants quittent le territoire
national à l’issue d’interminables marchandages diplomatiques.
Les frontières de la France de la Restauration constitueront les limites
géographiques de l’étude : le territoire national n’est pas entièrement envahi ni
totalement occupé mais dans sa majorité la population est confrontée aux
conséquences de la défaite. Les relations entre les vainqueurs et les vaincus
offrent une immense variété d’oppositions à la fois physiques et verbales. Dès
lors, il s’agira de mieux approcher la réalité de la première période d’invasion
et d’occupation de la France contemporaine. En mettant en évidence les
événements essentiels permettant d’appréhender cette époque, nous nous
efforcerons de tracer quelques pistes qui conduisent à mieux comprendre
l’élaboration des comportements des Français face aux ennemis et aux envahisseurs
qui tracasseront la nation pendant plus d’un siècle. Une importante phase
d’apprentissage de la défaite, de l’occupation et de construction de l’image de
l’enenemi étranger se joue en ces premières années du XIX siècle. Un véritable
processus de mémorialisation est en cours. Cet imaginaire collectif en
construction peut être défini en reprenant la définition établie par Pierre Nora qui
l’analyse comme « la création d’une vision commune d’un passé fantasmé
entretenu par un lien affectif propre à une communauté ».
A côté de ces considérations de psychologie collective, ne passons pas sous
silence les marques de la confrontation quotidienne entre occupants et
occupés. L’occupation passe en effet par une infinitude de micro-événements dont
l’accumulation finit par prendre sens. En premier lieu évoquons les questions
liées au ravitaillement des militaires et de leurs chevaux, au logement, à
l’habillement, au déplacement. Poursuivons en signalant que les conflits entre
civils et militaires se heurtent à deux justices concurrentes l’une civile l’autre
militaire, de nationalités différentes. Aucune ne veut céder le pas à l’autre. Les
lieux de sociabilité et de détente deviennent souvent des zones de conflits
comme les innombrables bals et fêtes de village où vainqueurs et occupés se
disputent au moindre prétexte. Fréquemment à propos du type de musique à
jouer et surtout de l’appropriation des filles, les rivalités nationales et le choc
des virilités explosent sur fond d’alcoolisation. L’ampleur de ces violences
individuelles et collectives n’a pas toujours été assez mise en évidence par les
quelques études antérieures. Cette période est placée sous le signe de la
brutalité collective dans les lieux publics mais aussi au sein des foyers privés
lorsque certaines familles sont contraintes d’héberger des soldats bien décidés
12à profiter de rapports de force favorables. La vie quotidienne dans ses aspects
les plus banals est donc révélateurs des rapports entre populations adverses.
Pour étudier des thématiques relevant à la fois de la diplomatie, de
l’économie, de l’histoire militaire ou de celle des mentalités il nous a été nécessaire
de recourir à diverses sources. Notons tout d’abord qu’aucun ouvrage récent
ne traite de l’ensemble du sujet tant dans son ampleur nationale que
chronologique. Le livre le plus intéressant et le plus actuel a sans doute été écrit par
6Jacques Hantraye . Mais cette étude ne concerne que la Seine et Oise,
département assez éloigné des routes des invasions et non compris dans la zone
concernée par l’occupation de garantie de 1815 à 1818. Si les considérations
de l’auteur sont très pertinentes elles ne peuvent prétendre couvrir la totalité
d’un phénomène national qui court sur plusieurs années. Une multitude
d’articles ou de monographies locales viennent en partie combler les lacunes. Elles
permettent d’approcher la question au niveau de la commune parfois de la
région. Ces productions plus ou moins récentes sont souvent le fruit de travaux
ed’érudits qui entendent comparer les invasions du début du XIX siècle à celles
edu XX siècle. Elles ne sont pas toujours exemptes d’arrière-pensées
revanchardes et il convient de les consulter avec précaution et esprit critique. Les
ouvrages d’avant 1914 apportent souvent des renseignements sur les aspects
militaires mais peu sur les individus confrontés aux événements. Ils sont
souvent un peu datés et ne correspondant plus toujours aux exigences actuelles.
En revanche, une assez abondante littérature est consacrée aux conséquences
financières de la défaite, de l’occupation et de la libération. Quelques ouvrages
étrangers en langues allemande, anglaise ou russe fournissent des points de
vue alternatifs aux jugements français. Les archives départementales et
nationales permettent de revenir aux sources. Les services historiques de la
dé7fense offrent des renseignements essentiellement d’ordre militaire. Tandis
que les Archives nationales et départementales ont été sollicitées pour la
correspondance administrative entre maires, préfets et ministres parisiens. Les
archives de la police et de la gendarmerie donnent de nombreux
renseignements sur les heurts de la vie quotidienne notamment entre occupants et
occupés. La conjonction des sources archivistiques et des ressources littéraires
permet de dresser le bilan de quatre années qui marquèrent durablement l’histoire
nationale.
6 Jacques Hantraye, Les cosaques aux Champs-Elysées. Paris, 2005.
7 Séries C15, C16, C19, D3
13

Partie I
LES INVASIONS
« S’il est à vous, votre Rhin allemand, /Lavez-y donc votre livrée ;/Mais
parlez-en moins fièrement./Combien, au jour de la curée,/Etiez-vous de
8corbeaux contre l’aigle expirant ? »
Ces quelques vers écrits par Alfred de Musset montrent combien
l’invasion de la France en 1814 nourrit les rivalités nationales transrhénanes.
Plusieurs décennies se sont en effet écoulées lorsque Musset s’attache à consoler
l’orgueil national français en rappelant que la défaite de Napoléon n’a été
obtenue qu’à la faveur d’un immense déséquilibre des forces. Un combat déloyal
en quelque sorte où le nombre a triomphé du génie et du courage. Cette
invasion est pourtant le prolongement logique des défaites françaises de 1813 en
Allemagne. Toute l’Europe (moins le Danemark et la Turquie) se coalise pour
abattre celui qui les domine depuis bientôt vingt ans. Pendant l’hiver
18131814, l’une des plus éprouvantes campagnes militaires commence pour la
France. Bien que sanctionnée par la défaite, la campagne de France occupe
pourtant une place de choix dans la légende impériale. Napoléon, à la tête d’un
fantôme de Grande Armée désormais désespérément squelettique, fait montre
d’une surprenante clairvoyance stratégique évoquant les plus belles heures des
9campagnes d’Italie : les « derniers éclairs du génie ». Mais entre la
chevauchée italienne de 1797 et la malheureuse campagne de France dix-sept années
se sont écoulées. Le désastre de la retraite de Russie, la longue et épuisante
guérilla espagnole et les revers de la campagne d’Allemagne de 1813 ont
8 Alfred de Musset, Poésies nouvelles. Le Rhin allemand. Réponse à la chanson de
Becker, 1841. Il faut préciser que la France est alors en plein culte napoléonien : le
retour de cendres date de l’année précédente : le 15 décembre 1840, malgré le froid,
de très nombreux Parisiens assistent à la cérémonie qui conduit les restes de
l’Empereur aux Invalides. Pour ce sujet : G. Poisson, L’Aventure du Retour des
Cendres, Paris, Taillandier, 2004.
9 P. Miquel, Napoléon, la campagne de France, Paris, Bartillat, 2003, p. 12.
15

dressé toutes les puissances européennes contre l’Empereur des Français. Son
armée, démoralisée par les revers et décimée par le typhus reflue en deçà du
Rhin. Pour la première fois depuis près de vingt ans, le sol de la patrie est en
danger. Napoléon livre alors un combat désespéré car l’infériorité numérique
de son armée ne lui permet pas de raisonnablement espérer livrer une bataille
décisive tant la disproportion des forces lui est défavorable. Il ne peut
qu’exploiter les erreurs de ses ennemis pour les vaincre par surprise et en détail. Il
fait preuve des grandes qualités de stratège qui ont alimenté sa réputation :
pragmatique, clairvoyant, il sait galvaniser ses hommes auxquels il demande
chaque jour l’impossible. Sa présence est décisive pour animer ses troupes
mais aussi pour paralyser l’ennemi : même en position d’écrasante supériorité
numérique les généraux alliés hésitent à entamer une bataille contre un
Napoléon dont le prestige reste intact. Sa présence et sa réputation constituent
des données essentielles de la campagne de France. « Même blessé, l’Ogre fait
10encore peur » écrit Jean-Paul Bled. Langeron, émigré français combattant
pour les Alliés, exprime clairement les craintes que l’Empereur inspire à ses
ennemis : « ce terrible Napoléon, on croyait le voir partout. Il nous avait tous
battus, les uns après les autres, nous craignions toujours l’audace de ses
entreprises, la rapidité de ses marches et ses combinaisons savantes. A peine
11avait-on conçu un plan qu’il était déjoué par lui . » Dans l’opinion publique
française, la bonne étoile de l’Empereur brille encore, bien que l’ennemi ait
largement entamé le territoire national. Les mouvements de son armée sont
avidement scrutés avant d’être abondamment commentés. Sa présence est
toujours gage de victoire. L’habitude a été prise de le savoir vainqueur partout
où il se trouve. Pasquier écrit dans un rapport de mars 1814 qu’à Paris et dans
le reste du pays la population reste confiante dans ses qualités militaires et que
l’« on remarque que l’œil se porte partout là où se trouve l’empereur et que
12l’on n’a confiance que dans le succès de ses armes . »
I La campagne de France (1814)
A) L’art de retarder une défaite annoncée
1) Les forces en présence
Sur le papier et au début de la campagne de 1814, Napoléon dispose de
près de 300 000 hommes. Pourtant plus d’un tiers des effectifs est retranché
dans des places fortes allemandes éparses et isolées mais encore sous contrôle
des Français. Ces troupes encerclées en pays ennemis, incapables de rejoindre
10 Jean-Paul Bled, Histoire de la Prusse, Paris, Fayard, 2007, p. 279.
11 P. Miquel, opus cité, p. 176.
12 Cité par H. Houssaye, 1814, opus cité, p. 452.
16

le futur théâtre d’opération feront cruellement défaut. Sur les Pyrénées, Soult
et Suchet commandent théoriquement à 90 000 soldats s’efforçant de tenir en
respect une force anglo-hispano-portugaise sous Wellington. Là aussi, l’heure
de la retraite a sonné pour les Français. En Italie, le prince Eugène, vice-roi
d’Italie n’est pas plus libre de ses mouvements : il se maintient péniblement
sur l’Adige mais est bientôt dangereusement coincé entre une armée
autrichienne au nord et une force anglo-sicilienne débarquée dans son dos à
Livourne. Cependant, le danger principal vient des frontières orientales de la
France. L’Empereur est parvenu à récupérer et à réorganiser les lambeaux de
son armée défaite lors de la bataille de Leipzig. Il appelle une partie des
troupes d’Espagne qu’il fait progresser à marche forcée vers le Rhin. Par
sénatus-consulte, il organise une énième conscription qui mobilise des jeunes de
dix-neuf et vingt ans pour les incorporer dans la Jeune Garde. Pour compléter
les effectifs, il y fait adjoindre les hommes de vingt-et-un à trente-et-un ans
ayant bénéficié d’un remplacement lors des précédentes conscriptions. En
outre, il est prévu d’étoffer les rangs des Gardes nationales avec les hommes
restant, c'est-à-dire ceux dont l’âge est compris entre trente-deux et quarante
ans, renforcés d’hommes plus jeunes mais mariés. En cumulant toutes les
troupes de ligne avec la garde nationale, Napoléon déclare pouvoir compter
sur 936 000 nouveaux soldats ! Mais le rendement de cette nouvelle levée
reste en deçà des espérances compte tenu de la résistance des populations. Il
faut tenir compte du nombre important des réfractaires et des déserteurs. Le
recrutement est particulièrement difficile en Flandres, Artois, Normandie,
Maine, Anjou, Languedoc, Provence, Gascogne car la majorité de la
population y est hostile au régime mais aussi parce qu’elle ne se sent pas menacée
par une invasion qui lui parait géographiquement lointaine. Certains
mobilisables se cachent tandis que d’autres profitent du manque de surveillance pour
quitter les colonnes qui les conduisent vers les casernes : ainsi un groupe de
177 conscrits partis de Seine-Inférieure ne compte plus que 35 présents à son
arrivée à Paris ! Les opérations d’enrôlement sont rapidement interrompues
dans les départements du Nord et de l’Est qui sont envahis, échappant ainsi au
contrôle de l’administration impériale : Ardennes, Meurthe, Alsace, Vosges,
Jura pourtant susceptibles de fournir des recrues nombreuses et motivées sont
vite perdus. Ceci explique pourquoi, malgré tous les ordres envoyés et
l’énergie déployée, les effectifs de l’armée de ligne et de la Garde nationale réunis
n’excèdent pas 175 000 hommes. Il faudra s’en contenter pour défendre toutes
les frontières menacées et garantir la sécurité des villes exposées. Quant à
l’Empereur, il ne peut guère compter que sur 71 000 combattants placés
directement sous ses ordres. Lorsque les jeunes conscrits, les fameux
Marie13Louise , rejoignent l’armée de 1814, ils arrivent par vagues successives qui
13 Les conscrits de 1814 ont été surnommés ainsi car c’est par un décret de la régente
Marie-Louise que cette levée est ordonnée. Mais l’appellation fait bien sûr référence
17

permettent seulement de combler les pertes. De fait, les rangs de cette armée
sont surtout garnis par des vétérans venus d’Espagne, des gendarmes, des
résidus d’unités de l’armée d’Allemagne, des valeureux Polonais. Au total,
l’Empereur peut compter sur une force hétéroclite mais souvent aguerrie et
presque toujours fidèle. Pourtant, à mesure que les batailles se succèdent, la
qualité des troupes se détériore : la proportion de jeunes recrues augmente.
Les jeunes hommes qui arrivent en renfort comblent tout juste les pertes
occasionnées par les combats et les maladies. Ces recrues sont très mal instruites.
Parfois, elles ne savent même pas charger leur fusil ! La plupart du temps,
l’instruction s’opère en marchant vers la zone de feu. L’encadrement fait
souvent défaut car bon nombre de caporaux et de sergents n’ont que quelques
mois de service à leur actif. Ils ne peuvent donc pas transmettre aux moins
expérimentés une science des armes qu’ils ne maîtrisent pas entièrement.
Curieusement et contrairement à une idée reçue, ce ne sont pourtant pas les
hommes qui font le plus cruellement défaut mais les équipements et les armes.
Les grands dépôts sont restés en Allemagne dans les fameuses places fortes
souvent encore tenues par des troupes fidèles à l’Empereur mais hors de portée
du gros des forces françaises démunies. En France, notamment à Paris, les
arsenaux sont vides ou presque. Or la capitale devient le pivot du dispositif
impérial : toutes les recrues y sont acheminées et regroupées avant d’être
expédiées à l’Empereur pour combler les pertes. Lorsqu’une unité est complète
et encadrée, elle quitte sans tarder Paris pour rejoindre à marche forcée les
« divisions de réserve de Paris » qui stationnent un temps sur l’Aube ou
l’Aisne avant d’être engagées dans la bataille. A partir de la fin de 1813, Paris
prend l’allure d’un immense camp militaire dont les rues sont encombrées de
colonnes de soldats, de canons et de chevaux. Les Parisiens qui se rassemblent
sur les boulevards pour assister aux défilés quotidiens des troupes en marche
ne peuvent que constater la jeunesse des recrues qu’on expédie vers l’Est et la
pénurie d’équipements et d’uniformes. Faute de pouvoir armer tous ceux qui
sont disposés à s’engager pour repousser les envahisseurs, Napoléon doit se
contenter d’effectifs limités. Beaucoup de soldats montent au feu en sabots, la
majorité n’a pas même un uniforme complet. Pour un détachement de 2 000
hommes expédiés le 19 mars pour renforcer l’armée, il ne faut compter que
14sur 716 fusils et 824 gibernes . A Paris, les autorités militaires n’ont que 6
15530 fusils pour plus de 9 000 hommes ! Il n’est pas rare que certains
régiments ne puissent offrir davantage qu’une arme pour trois soldats ! Le reste
à la jeunesse de ces recrues inexpérimentées. Pourtant la dérision cède bientôt la place
à l’admiration lorsque ces troupes montrent leur valeur au combat en bousculant à
plusieurs reprises des armées d’invasion supérieures en nombre et particulièrement
chevronnées.
14 P. Miquel, Napoléon, la campagne de France, Paris, Bartillat, 2003, p. 178.
15Napoléon…, p. 65.
18

devra être ramassé sur les champs de bataille. Les meilleures unités
n’échappent pas à cette pénurie : les 600 excellents Polonais du régiment de la Vistule
commandés par le colonel Kozynski attendent à Versailles des uniformes, du
foin pour les chevaux et des armes en suffisance. La pénurie touche donc
toutes les unités de l’armée y compris l’élite. Les hommes sont sous-armés,
beaucoup de fusils sont en mauvais état et nécessitent des réparations. Est-il
utile de préciser que les hommes sont irrégulièrement nourris, encore plus
rarement payés et très mal soignés en cas de blessure ou de maladie. Dans ces
conditions, le moral des troupes reste fragile et nécessite de rapides victoires
pour enrayer les désertions. Plus grave encore, l’armée française souffre d’une
pénurie de soldats spécialisés comme des artilleurs sachant correctement
ajuster et rapidement déplacer un canon en conduisant judicieusement un attelage.
On réclame aussi des artificiers capables de faire sauter un pont ou des sapeurs
maîtres dans l’art d’en construire. Faute de spécialistes, on emploie des
troupes de marine en guise d’artilleurs, on fait appel à des civils pour
construire ou réparer des ouvrages d’art… Mais le rendement n’est pas le même,
ce qui est souvent grave dans une campagne où la rapidité des mouvements
est décisive. Début mars 1814, l’absence de pontonniers permettra à l’armée
de Silésie (qui détruit les ponts derrière elle) d’échapper à l’anéantissement
laissant Napoléon écumer de rage et de frustration. Et l’Empereur d’écrira
amèrement : « si j’avais eu un équipage de ponts, l’armée de Blücher était
perdue ! » En outre, bien des succès des Français ne peuvent être correctement
exploités faute de cavalerie donnant la chasse à l’ennemi en retraite. Dans ce
cas, ce sont bien les chevaux qui font encore plus cruellement défauts que les
cavaliers. A Versailles, le général Préval, commandant le grand dépôt de
cavalerie déplore de ne pouvoir fournir plus que 6 284 chevaux aux 9 786
cavaliers à équiper pour la remonte. Au front, dans une lettre écrite en janvier,
Grouchy se lamente de la perte de trois cents chevaux mal nourris ou qui se
sont cassé les pattes à cause de sabots non ferrés pour la glace. Partout sévit
la pénurie de moyens. Au début de la campagne, Napoléon envisage d’abuser
l’ennemi sur la faiblesse de ses forces en disposant ses troupes en cordon le
long de la frontière. Il espère ainsi intimider l’adversaire et gagner le temps
qui lui manque pour assurer l’organisation d’une force de défense suffisante
et ainsi contenir l’invasion qui menace le Nord et l’Est. Sa déception est
grande lorsque les Alliés décident d’entamer immédiatement l’invasion sans
tenir compte des rigueurs de l’hiver et en profitant autant que faire se peut du
chaos régnant dans le camp français.
Les troupes qui s’apprêtent à fondre sur la France sont incomparablement
plus nombreuses que celles des défenseurs qui leur font face. Pour la nièce de
Wellington, lady Burghersh dont l’époux fait fonction d’attaché militaire au
quartier général autrichien, les régiments qui franchissent le Rhin en janvier
1814 pour envahir la France offrent un spectacle réjouissant et rassurant pour
l’avenir de la campagne qui débute. Parmi les troupes alliées qu’elle voit
19défiler devant elle, elle distingue « surtout les Russes » dont la prestance
l’im16pressionne, « si propres et si nets […] il y a une recherche et une coquetterie
dans la plupart des régiments russes qui rendent leur spectacle trop
magnifique pour être décrit. Leur uniforme, d’un soin, d’une propreté extrême, est
tout à fait beau. Les cosaques de la garde et la garde impériale à pieds ne se
composent que d’hommes choisis, les mieux faits de l’empire. Les soldats de
la garde, tous des géants, et pris parmi les Russes qui ont la taille la plus
haute, portent des habits ouatés qui leur bombent la poitrine et leur
élargissent les épaules. Chacun raffole d’eux. Les Prussiens sont de belles troupes
et, probablement, comme troupes, ils sont de beaucoup meilleurs ; mais on ne
17peut les voir quand on a vu les Russes. » Ce témoin direct offre un jugement
flatteur pour des troupes russes irréprochables et par conséquent très éloignées
de la réputation désastreuse qui circule généralement parmi la population
française. D’autre part, la quantité, la qualité et la fraîcheur des troupes alliées sont
largement supérieures à celles de leurs adversaires français. La stratégie des
Alliés consistant à attaquer l’hiver afin de ne pas laisser à Napoléon le temps
de reconstituer ses forces est tout à fait judicieuse puisque la supériorité
numérique et la valeur des armées jouent en leur faveur. Le témoignage avisé de
lady Burghersh donne à penser que les coalisés engagent des troupes bien
équipées et parfaitement préparées.
Ces derniers font progressivement entrer 358 000 soldats sur le territoire
national. En outre, ils disposent d’une réserve d’au moins 300 000 hommes en
arrière du théâtre d’opération. En d’autres termes, le rapport de force s’établit
à un contre cinq pour ensuite évoluer vers un contre dix ! Cette immense force
d’invasion est scindée en trois armées sous le haut-commandement du prince
de Schwarzenberg. L’essentiel des forces, soit 200 000 hommes constitue
l’armée de Bohème commandée directement par ce Prince-général. Blücher
dirige l’armée de Silésie composée de régiments Russes et Prussiens. Dans un
premier temps, il peut disposer de 86 000 hommes mais sait pouvoir compter
sur des renforts. Bernadotte, prince royal de Suède, complète le dispositif à la
tête de l’armée du Nord. Avec ses 159 000 soldats dont seulement un quart
participeront effectivement à l’invasion, il menace la frontière septentrionale
du pays. En dépit de l’écrasante supériorité numérique dont disposent les
forces d’invasion, le généralissime autrichien n’occulte pas certaines
faiblesses des coalisés. Il est d’abord conscient de l’étirement croissant de leurs
lignes de communication tandis que les Français combattent le dos à leur
capitale pourvoyeuse de ravitaillement et de renforts. D’autre part,
l’hétérogénéité des régiments est un handicap supplémentaire. Par-dessus tout, la tutelle
qu’exercent les souverains de Russie, de Prusse et d’Autriche constitue un
16 En français dans le texte original.
17 Lettre de lady Burghersh, le 14 janvier 1814, in A. Chuquet, L’année 1814, Paris,
1914, p. 104.
20

facteur de ralentissement et de discorde lors des prises de décision. Alors que
Schwarzenberg adopte une attitude prudente consistant à éviter la bataille
décisive, les monarques européens le pressent de marcher sur Paris.
L’exaspération du commandant en chef apparaît dans le courrier intime qu’il expédie à
sa femme le 26 février 1814 dans lequel il confesse « souffrir beaucoup,
beaucoup, souffrir amèrement, car c’est un affreux martyre d’être tourmenté par
des souverains orgueilleux, vaniteux, ignorants et qui jouent aux soldats. » La
véhémence du propos montre clairement que Schwarzenberg n’a nullement
les mains libres et qu’il exerce le commandement dans un état de stress
permanent que ne laisse pas supposer sa position stratégique à priori avantageuse.
Il craint de commettre une erreur fatale permettant à un Napoléon à l’affût de
18disperser sa « belle armée […] comme de la poussière. » En outre, il se
trouve au centre du jeu d’influence que se livrent des têtes couronnées
pressées d’entrer à Paris. L’influence du tsar Alexandre est tout particulièrement
déterminante dans la conduite des opérations. Sa personnalité complexe pèse
lourdement sur les choix stratégiques du feld-maréchal Schwarzenberg.
« C’est Paris qu’il veut, qu’il demande comme un enfant impatient écrit lady
Burghersh le 13 février […]. Schwarzenberg supplie Sa Majesté de raisonner
un peu ; mais Sa Majesté prend le mors aux dents, […], elle marche en avant
le plus possible et tout le reste est obligé de suivre. […] Le vieux Blücher de
son côté, est résolu à entrer le premier dans Paris, et il marche également, il
pousse à tort et à travers […] Le pauvre prince Schwarzenberg a vraiment
une dure tâche à remplir, car il porte toutes les responsabilités, et il ne peut
19exécuter ses propres projets au milieu de tant de gens qui s’interposent. »
L’absence d’une réelle unité de commandement et les tensions entre les chefs
alliés constituent un indéniable handicap pour les forces d’invasion.
Pourtant, lors du conseil de guerre du 7 novembre 1813, les Alliés
choisissent de disperser les trois armées : chacune reçoit une mission et un itinéraire
différents. L’armée du Nord doit s’emparer de la Hollande tandis que celle de
Bohème marchera vers Paris en passant par le Haut-Rhin puis par Langres,
Chaumont et Troyes. Blücher enfin s’attachera à faire progresser ses troupes
par Metz et Nancy vers Arcy-sur-Aube. Le signal de l’attaque est donné le 21
décembre lorsque l’armée de Bohême franchit le Rhin entre Bâle et
erSchaffhouse. Le 1 janvier 1814, Blücher traverse le fleuve à son tour en
même temps que Bernadotte donne l’ordre à ses troupes de franchir le Waal
pour envahir la Belgique. C’est alors que débute la campagne de France.
18 Lettre de Schwarzenberg à sa femme, le 26 février 1814, in A. Chuquet, L’année
1814, Paris, 1914, p. 61. Promu maréchal commandant en chef la coalition de 1813
chassant Napoléon des Etats allemands, il exprime son amertume à plusieurs reprises
notamment en se plaignant d’être entouré « d’imbéciles de toutes sortes, bâtisseurs de
projets excentriques, intrigants, ânes, baratineurs… »
19 Lettre de lady Burghersh, le 13 février 1814, in A. Chuquet, opus cité, p. 110.
21

202) Les six phases de la campagne napoléonienne de 1814
Conscient de l’infériorité numérique qui l’accable, Napoléon choisit de
compenser cette faiblesse par la rapidité du mouvement. De la fin du mois de
janvier à la fin mars ses soldats alternent combats meurtriers et marches
épuisantes dans des conditions climatiques hivernales souvent épouvantables.
Napoléon compte exploiter les erreurs de ses adversaires et cherche surtout à
profiter de la séparation des armées de Blücher et de Schwarzenberg pour les
vaincre l’une après l’autre. Il confie au général Maison l’ingrate mission de
contenir l’armée de Bernadotte en Belgique aux environs de Namur.
1- Le 27 janvier, l’Empereur entre au contact de l’ennemi à Saint-Dizier et
remporte un succès limité mais encourageant contre 2000 cavaliers russes
constituant l’arrière garde de Blücher. Il oblique immédiatement vers Brienne
plus au sud afin de surprendre l’armée de Silésie en mauvaise posture car
franchissant l’Aube pour se rapprocher de l’armée de Bohème. Mais le messager
portant les ordres de Napoléon à Berthier est capturé par les cosaques. Blücher
est désormais au fait des plans de l’Empereur. L’effet de surprise est manqué.
Le 29 janvier, à Brienne, les Français livrent un combat acharné et victorieux
contre les corps russes de Sacken et de Olsouviev laissés en couverture par
Blücher pour couvrir son mouvement de retrait vers Schwarzenberg et réaliser
la jonction des deux armées. L’Empereur se heurte alors à une force bien trop
supérieure en nombre pour espérer une issue victorieuse à la bataille qui
s’annonce. Toutefois, il ne peut opérer une simple retraite car ce serait condamner
Mortier qui fait avancer la Vieille Garde à marche forcée depuis Troyes vers
le théâtre d’opération pour épauler Napoléon. La bataille aura donc bien lieu
ersous la neige et dans un froid rigoureux, le 1 février à la Rothière, à un contre
trois ! Profitant de sa position, tirant brillamment profit de l’excellent
comportement de ses hommes Napoléon engage une audacieuse contre-attaque.
Le soir venu, Napoléon dégage miraculeusement son armée épuisée pour la
replier vers Troyes.
2- Les Alliés plastronnent pensant avoir définitivement poussé Napoléon
hors du jeu : « cette victoire couronne toutes les autres » écrit le tsar Alexandre
à Blücher. Ils pensent alors avoir neutralisé l’essentiel de l’armée française
qui a livré trois batailles en moins d’une semaine et effectué marches et
contremarches. Ils n’entreprennent donc pas de la poursuivre vers Troyes pour
l’écraser définitivement. D’autre part, Blücher et Schwarzenberg divergent
20 Quant à H. Houssaye, dans son ouvrage de référence, il préfère décomposer la
campagne de France de 1814 en trois phases successives : du 25 janvier au 8 février,
les Alliés avancent aisément tandis que les forces françaises se replient. Puis du 9 au
25 février, Napoléon exploite les erreurs de ses ennemis et leur fait subir des revers.
Enfin du 27 février (bataille de Bar-sur-Aube) au 30 mars (bataille de Paris), les
coalisés reprennent l’initiative et s’emparent de Paris. H. Houssaye, 1814, Paris, 1905,
48° édition revue et augmentée, 649p.
22

sur l’avenir de la campagne. Ils dispersent une fois de plus leurs forces et
choisissent de progresser vers Paris sans tenir compte de Napoléon ! Il est entendu
que l’armée de Silésie doit s’approcher de la capitale par la vallée de la Marne
et celle de Bohème par la Seine. Les Alliés offrent à Napoléon d’autres erreurs
stratégiques qu’il ne manque pas d’exploiter : l’armée de Silésie est en effet
elle-même divisée en quatre colonnes dispersées pour faciliter sa progression.
Napoléon apprend cette bévue le 9 février alors qu’il se trouve à
Nogent-surSeine et comprend immédiatement tout le bénéfice qu’il peut tirer de la
fragmentation en chapelet de l’ennemi : le corps de Yorck se trouve à
ChâteauThierry, Sacken et ses troupes sont un peu plus à l’est à la Ferté-sous-Jouarre,
Blücher et le corps de Kleist sont alors à Vertus, enfin Olsouviev évolue
encore plus à l’arrière à Champaubert. C’est ce dernier que l’Empereur décide
de surprendre le premier en débouchant sur son flanc gauche avec 25 000
hommes. Le combat se déroule le 10 février et se solde par un plein succès
pour les Français qui perdent 200 soldats contre 4 000 chez l’ennemi. En outre,
le général Olsouviev est fait prisonnier. Le lendemain, Napoléon porte ses
troupes sur Montmirail et défait Sacken qui fuit précipitamment le champ de
bataille. Puis, les Français bousculent Yorck devant Château-Thierry le 12
février. Ce dernier parvient toutefois à échapper à l’anéantissement en faisant
sauter le pont sur la Marne interdisant toute poursuite. Blücher décide alors de
faire mouvement depuis Vertus le 13 en se portant sur les 6 000 hommes de
Marmont laissés à Etoges par Napoléon pour précisément parer à toute
initiative de l’adversaire. D’abord en difficulté, Marmont rétablit la situation en
contre attaquant à Vauchamps et parvient même à contraindre Kleist et
Blücher à prendre la fuite. La « bataille des cinq jours », seconde phase de la
campagne s’étalant du 10 au 15 février, s’achève sur un net succès : « la
re21vanche du génie sur le nombre » comme l’écrit plaisamment H. Houssaye .
Rien n’est encore décisif car Blücher n’est pas anéanti et l’armée de Bohème
continue sa dangereuse progression vers Paris.
3- Contraint de délaisser un Blücher pourtant à sa merci, Napoléon doit
faire pivoter l’essentiel de ses maigres effectifs au plus vite vers les troupes
de Schwarzenberg qui menacent déjà Paris. Le 15 février, il se porte sur
l’Yères. Deux jours plus tard, il donne l’ordre à son armée de franchir ce cours
d’eau et lance l’attaque contre les avant-gardes de l’armée de Bohème qui sont
durement prises à partie à Mormant et Valjouan. Le 18, le prince de
Wurtemberg, vaincu à Montereau est refoulé à son tour au-delà de la Seine.
Sans tarder, toute l’armée ennemie reflue en désordre vers Troyes. La ville est
libérée puis occupée par l’armée napoléonienne le 25 février.
4- La logique exigerait que l’Empereur donne la chasse aux troupes de
Schwarzenberg mais les nouvelles de Blücher sont préoccupantes. Il est en
effet susceptible de recevoir le renfort des forces de Bülow et de Witzingerode
21 H. Houssaye, 1814, Livre 1, chap. III, p. 87.
23

qui ont finalement eu raison de la résistance du général Maison. Ces deux
corps arrivent à Laon et à Reims pour épauler l’armée de Silésie qui, dès lors,
peut envisager de reprendre sa marche vers la capitale. L’armée de Bohème
poursuivant sa retraite vers Chaumont, Napoléon décide de parer au plus
urgent en se ruant sur Blücher avant qu’il n’opère pas sa jonction avec les
renforts qui lui arrivent du nord du pays. De la résistance de Soisson dépend le
succès de la manœuvre : les ponts de cette place commandent en effet le
passage sur l’Aisne. Napoléon compte sur la résistance de la ville pour acculer
l’armée de Blücher au fleuve et lui permettre enfin de livrer une bataille
d’anéantissement. On peut concevoir l’impuissante amertume de l’Empereur
lorsqu’il apprend que le général Moreau, commandant la place, a rendu les
armes la veille de son arrivée permettant ainsi aux généraux ennemis de réunir
leurs troupes. Les rapports de force ont alors considérablement évolué plaçant
dorénavant 100 000 hommes sous le commandement de Blücher désormais en
ordre de bataille sur la rive droite de l’Aisne et attendant solidement les
Français. Napoléon parvient à effectuer une manœuvre de mystification en
franchissant le fleuve en amont, à Berry-au-Bac pour attaquer l’adversaire sur
ses arrières à Craonne (7 mars), le bousculer et le contraindre à retraiter une
fois de plus, vers Laon cette fois. Cependant, l’effet de surprise étant éventé,
c’est en pure perte que les forces françaises s’épuisent à livrer de vains assauts
les 9 et 10 mars contre des troupes prussiennes supérieures en nombre.
5- Blücher provisoirement éloigné de Paris, Napoléon dirige une fois de
plus son armée vers celle de Bohème en passant par Reims qu’il atteint le 13
mars. Il lance une attaque de flanc contre les colonnes ennemies qui ont à
nouveau pris la route de la capitale. Mais la bataille d’Arcis-sur-Aube des 20
et 21 mars est un échec pour l’Empereur qui doit bien se rendre à l’évidence
que l’écrasante supériorité numérique des deux armées qui convergent vers
Paris réduit ses victoires à des opérations de retardement.
6- Napoléon cherche alors à détourner l’ennemi de Paris en passant sur ses
arrières et en menaçant ses lignes de communication. Il tente ainsi de réitérer
la manœuvre de Dumouriez lors de la bataille à front renversée de Valmy.
Mais les Alliés ne cèdent pas à l’affolement et ne tombent pas dans le piège
qui leur est tendu : ils envoient un fort effectif commandé par Winzingerode
pour faire écran entre le gros de leurs forces et celles de Napoléon. Il ne reste
plus que les maigres troupes de Marmont et de Mortier entre Paris et les
coalisés. Elles livrent un dernier combat désespéré et malheureux à la
FèreChampenoise le 25 mars. L’heure est alors à la défense de Paris.
3) Les théâtres d’opérations périphériques
Tandis qu’en janvier 1814, l’armée de Bohème franchit le Rhin sans
rencontrer de résistance, Schwarzenberg lance vers le Sud un fort contingent
autrichien sous les ordres de Bubna. Il marche alors sur Genève, Lyon et
Grenoble avec pour mission de couvrir le flanc gauche de l’armée principale
24qui entre en France. Le général Augereau qui lui fait face tient ses troupes
frileusement immobiles dans Lyon. L’Empereur tempête contre cet
immobilisme. Une lettre écrite le 21 février lui intime l’ordre de faire mouvement vers
le Nord pour menacer les lignes de communication de l’armée de Bohème :
« je vous ordonne de partir douze heures après la réception de la présente
lettre pour vous mettre en campagne. Si vous êtes toujours l’Augereau de
Castiglione, gardez le commandement, si vos soixante ans pèsent sur vous,
quittez-le et remettez-le au plus ancien de vos officiers généraux. La patrie est
menacée et en danger ; elle ne peut être sauvée que par l’audace et la volonté
et non par de vaines temporisations ». Et Napoléon d’ajouter : « Soyez le
premier aux balles. Il n’est plus question d’agir comme dans les derniers temps.
Il faut reprendre ses bottes et sa résolution de 1793. Quand les Français
verront votre panache aux avant-postes et qu’ils vous verront vous exposer le
premier aux coups de fusil, vous en ferez ce que vous voudrez. » Le duc de
Castiglione se résigne alors à porter 28 000 hommes vers l’ennemi en
remontant la vallée de la Saône. Une première colonne repousse au-delà de l’Ain
Bubna qui ne dispose que de 19 000 Autrichiens tandis qu’une seconde atteint
Genève le 26 février. La menace est prise suffisamment au sérieux pour
envoyer à Bubna un renfort de 50 000 hommes commandés par le prince de
Hesse. Cependant, Augereau manque de détermination et consacre trop de
temps à manœuvrer vers Vesoul. Il perd l’occasion d’anéantir Bubna et de
reprendre Genève. Rapidement réduit à une périlleuse infériorité numérique,
il se replie sur Lyon le 9 mars. Il est rudement défait à Saint-Georges le 18.
L’ultime bataille s’engage à Limonest le 20. A midi, Augereau quitte le champ
de bataille pour aller s’entretenir avec les autorités municipales lyonnaises. Il
laisse ainsi son armée sans commandant en chef pendant cinq heures !
Lorsqu’il revient sur le champ de bataille, tout est perdu et il ne peut que
constater la déroute de ses troupes auxquelles il ordonne de reculer vers Lyon.
Aussi peu déterminé à défendre Lyon qu’à conduire la bataille, il se range à
l’avis des notables de la ville qui n’envisagent aucunement de s’opposer aux
envahisseurs. Sans tarder, il donne l’ordre aux 21000 hommes qui lui restent
d’évacuer Lyon. Le 21 mars, le prince de Hesse fait défiler 32 000 soldats sur
la place Bellecour puis impose de faire couler en or les clés de la seconde ville
de France pour les adresser à l’empereur d’Autriche. Sans doute Augereau
n’était-il pas l’homme réclamé par la situation car non seulement il se montra
incapable d’attaquer rapidement l’armée de Bohème comme l’espérait
Napoléon pour soulager la pression de l’ennemi sur Paris mais il ne parvint
pas même à défendre Lyon. La chute de la seconde ville de France produisit
un effet désastreux sur le moral de la Nation en général et sur celui des
Parisiens tout particulièrement.
Il ne nous appartient pas d’entamer ici une narration de l’occupation et de
la guerre d’Espagne. Par contre, la retraite des troupes françaises commence
à directement nous concerner lorsque le territoire français devient terre
25d’invasion. La campagne de France est surtout connue pour les ingénieuses
manœuvres de Napoléon déployées contre le gros des troupes ennemies, à l’est
de Paris. Il convient pourtant de rappeler que le sud-ouest du pays a aussi
connu les affres de l’invasion étrangère accompagnée de durs combats de
retardement et de batailles rangées. L’oubli relatif de ces épisodes tient sans
doute au fait que l’Empereur n’est pas impliqué en personne tout autant qu’à
l’éloignement géographique de Paris.
L’armée française d’Espagne, aux prises avec une guérilla animée,
alimentée et soutenue par une population hostile doit aussi faire face à une armée
supérieure en nombre et habilement commandée par Wellington. La défaite
française à Vitoria du 21 juin 1813 précipite la retraite des troupes françaises
et ouvre le sud-ouest de la France à l’invasion étrangère. Napoléon destitue
son frère Joseph du commandement des armées impériales en Espagne et sur
les Pyrénées qu’il confie à Soult en juillet. Mais le duc de Dalmatie échoue
dans ses tentatives pour reprendre l’initiative. Il doit refluer avec ses troupes
par la vallée de la Bidassoa et la montagne de la région d’Echelar. Soult choisit
alors d’adopter une stratégie de couverture frontalière linéaire en disposant ses
troupes dans des fortifications de campagne. Wellington préparant
minutieusement l’invasion choisit de forcer le passage en franchissant la Bidassoa à
proximité de son embouchure le 7 novembre. Il progresse alors lentement vers
Bayonne en franchissant la Nive à Ustaritz et Cambo le 9 décembre. Cette
manœuvre ayant pour résultat de diviser l’armée de Wellington en deux de
part et d’autre du fleuve, Soult en profite pour sortir de Bayonne et frapper les
deux forces ennemies en détail, le 10 décembre à Barouillet et Arcangues, le
13 à Saint-Pierre d’Uribe. Ces réactions françaises ne produisent pas tous les
effets escomptés faute d’effectifs suffisants et surtout par manque de
détermination et de coordination dans l’exécution. Soult ne dispose alors que de 40
000 fantassins et de 3 000 cavaliers compte tenu des prélèvements de troupes
pour renforcer les effectifs de l’armée sous les ordres de l’Empereur. Il
escompte recevoir le soutien de la petite armée commandée par Suchet. Mais ce
dernier ne pourra jamais joindre ses forces aux siennes car elles sont
indispensables à la défense de la Catalogne et à la préservation de Perpignan. L’armée
d’invasion compte presque le double d’effectifs avec une force de 80 000
soldats, composée d’Anglais, d’Espagnols et de Portugais. Le général anglais
entreprend alors de chasser les Français de Bayonne. Soult doit se résigner à
abandonner la ville afin d’éviter l’encerclement. Il établit de nouvelles
positions sur Orthez le 26 février 1815. Le lendemain, Bayonne tombe aux mains
d’un corps d’armée ennemi commandé par Hope. Soult accepte de déployer
32 000 fantassins et l’ensemble de sa maigre cavalerie devant Orthez sur la
rive droite du Gave de Pau pour livrer bataille aux 45 000 soldats que lui
oppose Wellington. L’affaire engagée à 9 heures du matin tourne au désavantage
des Français vers midi. Ils refluent en désordre au nord du Luy de Béarn
n’échappant aux poursuites ennemies qu’à la faveur de la nuit. Les 26 000
26hommes rescapés (dont un millier de cavaliers) de l’ex-armée impériale
d’Espagne marchent au Nord pour rallier Saint-Sever puis obliquer vers
Toulouse en abandonnant Bordeaux au corps anglais du général Beresford qui
entre dans la ville le 12 mars. Cependant le gros des forces anglaises poursuit
les Français et les bouscule lors d’un affrontement à Aire-sur-l’Adour. Mais
bientôt, Wellington se résout à accorder un répit à son ennemi car il attend des
renforts en troupes espagnoles provenant de Bayonne pour compenser le
départ du corps de Beresford. Soult fait reposer ses troupes à Maubourguet et
tente même de reprendre l’initiative des opérations en lançant une éphémère
offensive vers le Nord-Ouest. Mais la disproportion des forces jouant trop en
sa défaveur, l’armée française reprend son mouvement de retraite à partir du
20 mars en passant par Tarbes et en direction de Toulouse. Cette ville alors
peuplée par environ 65 000 habitants est une place stratégique car nœud de
communication abritant le Pont-Neuf, principal passage sur la Garonne. De
plus, la ville est entourée de remparts et offre aux soldats et aux montures
harassés des magasins bien approvisionnés en nourriture et en armes. Les deux
armées adverses se rencontrent pour la dernière fois lors de la bataille de
22Toulouse le 10 avril 1814 . L’affrontement se déroule dans la périphérie de
la ville, sans combats de rues ni siège. Aux abords de la ville, les combats sont
acharnés de part et d’autre. Finalement vaincus, les Français refluent vers
Castelnaudary sans être soumis à la moindre tentative de poursuite. Le 13 une
suspension d’armes est observée, confirmée par une convention d’armistice
signée le 18. Pour ce qui concerne cette partie sud-ouest de la France, la
campagne de France s’achève par l’épuisement, le découragement et la défaite des
forces impériales.
B) Les civils dans la guerre
1) La population face à l’invasion
La population qui est brutalement confrontée à l’invasion de son territoire
par un ennemi qu’elle n’a pas vu depuis près de vingt ans ne réagit pas de
manière monolithique. Il est évident que les habitants des régions du Nord et
de l’Est premiers touchés par l’intrusion des envahisseurs se sont senti les plus
concernés par l’événement. En clair, en Alsace, en Meurthe, en Moselle, dans
le Nord ou dans les Pyrénées, le soutien aux troupes napoléoniennes est
généralement une réalité car l’invasion est douloureusement immédiate. Il n’en va
pas de même dans les départements de l’Ouest ou du Centre naturellement
éloignés des champs de bataille. A Paris, la population prend conscience de la
menace à mesure de l’arrivée des réfugiés et des blessés en flots croissants.
22 Jean-Paul Escalettes, 10 avril 1814. La bataille de Toulouse,
Portet-surGaronne, éd. Loubatières, 2003.
27

Dans les zones de combats, lorsque l’armée entreprend de défendre une
position, la population s’associe fréquemment à ses efforts. Ainsi dans les
premiers jours de l’invasion des initiatives militaires locales sont épaulées par des
civils. Dans le Jura, la résistance à l’envahisseur associe les soldats à de
bonnes volontés spontanées qui entendent barrer la route à l’envahisseur.
Début janvier, le corps autrichien de Bubna menace Lyon lorsque son
avantgarde composée de cavaliers s’avance vers Bourg-en-Bresse par la route de
Saint-Amour. Une cinquantaine de hussards français entreprennent de dresser
une barricade pour les arrêter. Ils ont l’agréable surprise de voir leurs rangs
s’étoffer d’une soixantaine de volontaires civils qui n’attendent que des fusils
pour participer à la défense de leur ville. Cette troupe hétérogène bientôt
renforcée par des artilleurs de marine parvient à faire reculer les cavaliers
autrichiens qui abandonnent une cinquantaine de morts et dix chevaux. Ces
réflexes de défense locale montrent qu’une partie de la population s’engage
lorsque son espace familier et ses intérêts sont directement menacés. Les civils
attendent avant tout que l’armée s’implique et fasse son devoir. Il ne faut pas
escompter qu’ils se substituent à elle. Cette levée civile attestée en Lorraine,
en Bourgogne comme dans le Jura est essentiellement spontanée et
difficilement planifiée par l’armée. De fait, les initiatives locales sont trop dispersées
et trop mal encadrées pour véritablement influencer les événements. Le 11
janvier, Bourg-en-Bresse est finalement abandonnée aux 6 000 Autrichiens
qui la menacent. Les défenseurs se replient vers le Sud et laissent la population
seule au contact de l’ennemi. Malgré toutes les bonnes volontés, la résistance
a fait long feu
Dans bien des cas, les autorités locales se lamentent de la faible motivation
des civils alors que leurs familles et leurs biens sont menacés. Les velléités
sont très souvent découragées par un déficit de préparation et d’organisation.
Les villes sont rarement mises en état de défense. Que dire des villages ? Les
armes manquent cruellement : à Chaumont, on ne peut compter que sur à peine
cent fusils pour armer la Garde nationale. Le découragement le dispute à la
consternation : les civils se sentent abandonnés par les militaires qui reculent
devant l’ennemi sans combattre. Les frontières sont en effet abandonnées sans
résistance. Au début de 1814, l’Empereur regroupe son armée sur Troyes,
abandonnant les zones frontalières à l’ennemi. De fait, les troupes françaises
reçoivent des ordres de repli et de regroupement en retrait. En se retirant, elles
emportent souvent les canons, les meilleures armes et les soldats les plus
susceptibles de fournir de bons défenseurs. Les troupes d’invasion entrent
facilement dans de nombreuses villes comme Langres, Dole, Chalon ou Tournus,
d’où un sentiment d’abandon chez des civils désorientés. Par conséquent, les
Alliés ne rencontrent pas la résistance des partisans tant redoutés. Les premiers
temps de l’invasion sont donc assez calmes, dénués de grandes batailles, de
résistances civiles et donc des représailles qui les accompagnent. Dans les
communes tombées aux mains des envahisseurs, les premiers contacts avec la
28population ne sont généralement ni violents ni accompagnés d’abus
révoltants. Les officiers adoptent une attitude prudente et respectueuse : loin de
tolérer le pillage, bon nombre d’entre eux s’efforcent de maintenir leur troupe
dans le cadre de la discipline.
Dans les départements du nord du pays, la population a pris la mesure du
dénuement des défenseurs, de l’impréparation et de l’inefficacité des
fortifications et de l’absence d’obstacles naturelles pouvant ralentir la progression
d’une armée ennemie. La mobilisation de la population civile est donc
illusoire tant elle comprend l’imminence de l’arrivée des Alliés. Avesnes est l’une
23de ces villes qui capitulent sans résistance . La maigreur des effectifs de la
garnison, l’épidémie de typhus transmise par les blessés répartis dans les
hôpitaux de la ville ont déterminé les civils à ouvrir les portes de la cité aux
cosaques. Le 9 février, le drapeau blanc flotte donc sur le beffroi de la ville.
Les autorités municipales se sont bien gardées de s’opposer à la foule
majoritairement composée de femmes inquiètes et réclamant la reddition.
Immédiatement, le sous-préfet Prisette exhorte la population à réserver le meilleur
accueil aux réquisitions des envahisseurs. Les fonctionnaires donnent l’exemple
comme ce receveur des impôts qui poursuit la levée des contributions mais en
livre les fruits aux Russes ou cet inspecteur des Eaux et Forêts qui met ses
gardes forestiers au service des occupants pour relever les défenses de la ville.
Dès lors, Avesnes se résigne à devenir une ville étape pour les colonnes russes
et prussiennes : les autorités évalueront à 200 000 le nombre de soldats
étrangers ayant transité en ville entre la capitulation du 9 février et l’évacuation du
12 mai 1814. Dans de nombreuses communes menacées, résister équivaut à
s’exposer à des représailles. Il s’agit d’éviter d’exposer les siens à de cruelles
violences en adoptant une attitude sans doute patriotique et courageuse mais
irréfléchie et sans espoir compte tenu des circonstances propices à la défaite.
D’autant que des bandes de plusieurs centaines de réfractaires souvent
encadrées par des déserteurs paralysent la conscription. Le pays est de moins en
moins sûr pour les partisans de l’Empereur et la majorité de la population
adopte un prudent attentisme tandis que les adversaires du régime moribond
cherchent à en hâter la chute. Comme dans la plupart des régions envahies, le
recul de l’armée impériale décourage la population dont certains choisissent
de se cacher en attendant le passage de colonnes ennemies tandis que d’autres
se soumettent aux nouveaux maîtres escomptant en retour leur clémence et
leur prompt départ. En Vermandois, c'est-à-dire dans la région de
SaintQuentin, la résistance est toute symbolique. Le 13 février, une soixantaine de
cosaques qui se présentent devant Saint-Quentin sont aisément repoussés par
23 Toutes les villes n’adoptent pas une attitude aussi défaitiste. Maubeuge, Landrecies
résistent aux Alliés. La personnalité des autorités militaires et civiles compte
beaucoup pour comprendre la variété des comportements collectifs.
29

la Garde nationale forte de plusieurs centaines d’hommes. Les Alliés n’y
prêtent pas une grande attention car la prise d’Avesnes leur permet de gagner la
vallée de l’Oise vers Laon ou Soissons. Mais un mois plus tard, 800 hussards
et cosaques somment les habitants d’ouvrir les portes de la place. On
s’empresse de leur obéir de peur de voir la ville prise de vive force. A Rethel, le
maire déploie des trésors de persuasion et de diplomatie pour dissuader les
Russes de bombarder la ville. Le général Woronzof y consent mais exige
toutes sortes de ravitaillement pour ses 6 000 soldats. Comme beaucoup
d’autres, cette ville ne doit son salut qu’à la soumission la plus totale à
l’ennemi. Dans le petit village de Renneval (entre Vervins et Rethel), les habitants
soudoient les officiers afin de les inviter à aller s’installer plus loin. Ils
obtiennent gain de cause puisqu’ils n’ont à supporter que la charge d’une garnison
aux effectifs symboliques.
2) Une population enjeu de propagandes
Dans chaque camp, des efforts sont déployés pour se concilier la
population. Les Alliés tentent par tous les moyens de dissocier Napoléon de son
peuple. Les proclamations rédigées en français et placardées dans le moindre
bourg conquis cherchent à présenter l’invasion étrangère comme une
campagne de libération. Dès le 4 décembre 1813, les Alliés ont proclamé qu’ils ne
souhaitent aucunement faire la guerre au peuple français mais le libérer du
joug d’un tyran. Napoléon est alors présenté comme l’unique obstacle au
rétablissement de la paix et le seul responsable des malheurs de la nation. Cette
proclamation invite chacun à contribuer à sa chute pour recouvrer la
tranquillité en mettant fin aux hostilités. Les généraux alliés s’appliquent à imposer
l’idée d’une croisade contre un usurpateur, obstacle insurmontable à la paix
européenne. Les officiers généraux relaient les proclamations et déclarations
de bonnes intentions en s’efforçant de nouer des relations de confiance avec
les populations civiles. Chacun exploite au mieux les circonstances pour
attirer la sympathie de civils méfiants. A Avesnes, le général Wintzingerode
cherche à estomper les effets des abus des soldats russes en versant 1100
francs au bénéfice des pauvres de la ville. Il est vrai que cette décision date du
11 février, début de la campagne correspondant à une offensive de charme
auprès des civils afin de les désolidariser de l’Empereur. Rapidement, avec le
renforcement des combats et la radicalisation des attitudes, les bonnes
dispositions des Alliés s’effaceront. Depuis longtemps, Napoléon n’ignore rien des
bénéfices à retirer d’une habile propagande. Il en déploie par conséquent tous
les artifices. Les Parisiens attendent avec anxiété la moindre nouvelle
provenant des champs de bataille. La peur de l’invasion parcourt les rues et vient
s’ajouter aux inquiétudes provoquées par la précarité de la situation
économique. L’ouvrage manque aux ouvriers, les artisans comptent les commandes,
les boutiques sont pratiquement désertes. L’Etat qui ne peut plus faire face
30aux soldes des militaires ne paie les pensions qu’avec retard et avec une
retenue de 25%. Les impôts rentrent mal tandis que la misère du peuple de Paris
s’accroît. Il n’est donc pas étonnant que le moral de la population soit si
fluctuant dans ces mois d’incertitude et d’invasion. Aussi, Napoléon prend-il soin
de soutenir le moral de l’arrière. Il ordonne par exemple de faire défiler des
colonnes de prisonniers dans les rues de Paris : le 16 février, 5 000 Russes et
Prussiens captifs défilent sous les quolibets et les huées des Parisiens. Une
semaine plus tard, le baron de Mortemart rend compte de l’effet de cette
mesure à l’Empereur : « Paris est étonnamment changée. La stupeur dans
laquelle je l’avais laissée a fait place à la joie et à l’enthousiasme. On est dans
la plus grande sécurité. » Les nouvelles des succès français à Champaubert et
Montmirail (10-11 février) sont incarnés par ces captifs défilant tristement
devant la foule parisienne massée sur les boulevards. Ces démonstrations
orchestrées par l’Empereur redressent le moral de l’opinion publique jusqu’aux
premiers jours de mars. Plus que jamais, Napoléon contrôle la presse afin
qu’elle contribue à mobiliser les civils à l’arrière des zones de combats. Le
décret de Troyes remontant au 4 février 1814 organise la réunion d’un comité
de surveillance des journaux présidé par le comte Boulay et composé de cinq
membres. Leur mission est d’imposer à la presse une censure totale sur les
informations militaires. Ce comité reçoit les pleins pouvoirs pour autoriser ou
interdire les articles abordant ce sujet. Le 19 février, il manifeste encore son
mécontentement à Savary, ministre de la police accusé de ne pas suffisamment
contrôler la presse : « les journaux sont rédigés sans esprit. Est-il convenable,
dans le moment actuel, d’aller dire que j’avais peu de monde, que je n’ai
vaincu que parce que j’avais surpris l’ennemi, et que nous étions un contre
trois ? Il faut en vérité que vous ayez perdu la tête à Paris pour dire pareilles
choses, lorsque moi je dis partout que j’ai 300 000 hommes, lorsque l’ennemi
le croit et qu’il faut le dire à satiété ». La manipulation de l’adversaire et la
mobilisation de l’opinion sont intégrées à la stratégie napoléonienne. Comme
à son habitude, Napoléon déploie une activité tous azimuts pour renverser le
cours des évènements. Il n’hésite pas à réveiller le mythe révolutionnaire et
mobilisateur de la levée en masse qui est officiellement réactivé depuis le
décret du 4 janvier 1814 : « sa Majesté, l’Empereur et Roi ayant […] appelé à
s’insurger et à s’armer pour la défense commune, tous les citoyens des
départements qui, par leur position, se trouvent à portée des incursions de l’ennemi
[…] pour servir de base à l’organisation de cette insurrection ou levée en
masse. » Il recherche avant tout à susciter un effet psychologique puisqu’il
n’ignore rien de la pénurie d’équipements et d’armement qui le condamne à
des effectifs réduits. Par cette proclamation, il compte surtout galvaniser les
énergies françaises et plus encore provoquer l’inquiétude dans les rangs
ennemis. Absorbé par le déroulement des opérations militaires, l’Empereur reste
pourtant très attentif à l’état moral de la nation. Il écrit en ce sens à son frère
Joseph alors lieutenant général pour qu’il encourage l’impératrice
Marie31

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