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Collèges et Lycées

De
250 pages
Face au désarroi généralisé des membres de la communauté scolaire, André Allessandri propose une réforme profonde de l'enseignement du second degré. L'enseignement en France est malade, il souffre d'une crise de croissance, mais aussi d'un déficit de reconnaissance. Un enseignement public s'impose pour assurer à toutes et à tous le même accès au savoir.
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Alessandri André

COLLÈGES

ET LYCÉES:

la réforme ou l'échec

L'HARMATTAN

« Mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine. »

Montaigne

Qui donc a dit: « Pour apprendre le latin à John, ilfaut connaître John» ?

A ma femme, mes enfants et leurs conjoints, mes petits-enfants.

Sommaire
Faisons le point Un diagnostic sévère Chapitre 1 : Le désarroi des partenaires 1 Un établissement scolaire c'est une mini société 2 les élèves 3 Les personnels non enseignants 4 Les professeurs 5 Les parents 6 Les relations entres les différentes catégories Chapitre 2 : Les blocages du système éducatif 1 Les différents blocages 2. Les dysfonctionnements de la pédagogie 3. Les dysfonctionnements des structures 4. En route vers des solutions Un traitement énergique Chapitre 1 : Changer les structures 1 Quelques principes très simples pour pouvoir tout changer 2 Changeons l'organisation des études 3 Changeons l'administration à tous les niveaux Chapitre 2 : Changer les mentalités et les hommes 1 Ne rêvons pas: ce que nous entendons par changer les hommes 2 Changer les statuts 3. Le recrutement 4 La formation Et maintenant 11 23 25 25 27 41 47 54 58 71 71 92 102 118 123 125 ..125 143 177 207 207 209 224 229 241

Faisons le point

« Assurons-nous bien du fait avant de nous inquiéter de la cause» Fontenelle

Le client qui feuillettera ce livre sur les présentoirs de la FNAC ou chez son libraire habituel se demandera s'il était utile d'ajouter un volume à la liste, déjà longue, des études consacrées à l'enseignement. Une bibliographie exhaustive demanderait effectivement du temps et. .. de nombreuses pages. On pourrait répartir les publications en trois catégories:
- des études de type scientifique,prenant en charge des questions

d'ordre historique, sociologique ou pédagogique.
- Des témoignages relatant une expérience personnelle et déga-

geant quelques principes directeurs pour accroître l'efficacité de l'action éducative.
- Des ouvrages défendant une position de principe, écrits par des

hommes politiques ou des syndicalistes. Je ne suis ni un théoricien de l'éducation ni un militant syndical ou politique. Je ne veux donc faire triompher ni mes recherches ni mon idéologie. Je ne suis qu'un homme de terrain, le vrai terrain, celui des gens sans importance que nous croisons tous les jours dans la rue, celui de l'humble réalité quotidienne où l'illusion de la langue de bois ne saurait ni vaincre les difficultés persistantes ni estomper la grisaille permanente. A mille lieues des discours officiels trop souvent pompeux et lénifiants, mais aussi aux antipodes de ces vestiges du passé que préservent pieusement certains lycées parisiens et que d'autres, en province ou à Paris, voudraient bien restaurer, je ne suis qu'un passionné de l'enseignement qui souhaite, à son tour, témoigner de son expérience, de ses inquiétudes et de ses espoirs. Mais je désire ne

14 pas me contenter de grands principes généraux, aussi faciles à énoncer que difficiles à appliquer, d'idées tellement révolutionnaires qu'elles ne pourront jamais quitter les sphères de l'intelligence théorique. Je veux au contraire ajouter grâce à mon témoignage ce que, jusqu'à ce jour, je n'ai trouvé dans aucun des livres lus, un ensemble de propositions susceptibles d'être réellement appliquées dans l'Education nationale si un ministre en avait la volonté politique et le courage moral nécessaires. Or, pour respecter ce souci de cohérence, mon étude et mes propositions doivent envisager une période nettement distincte des années qui précédent et des parcours qui suivent. Le second degré présente tout à fait cette caractéristique. La période qui s'étend de la sixième à la tenTIinale peut, me semble-t-il, s'isoler facilement de l'enseignement primaire dont Jean-Pierre Chevènement rappelait naguère qu'il avait pour mission d'apprendre à lire, écrire et compter et, à l'autre extrémité, de l'enseignement supérieur chargé d'apporter aux étudiants des connaissances de haut niveau dans un domaine spécialisé ainsi que de toutes ces formations post-baccalauréat (brevets de techniciens supérieurs, formations complémentaires d'initiative locale. ..) qui tendent à favoriser l'insertion professionnelle. L'élève qui suit les cours du second degré y est soumis pour la première fois à l'autorité de plusieurs maîtresl, chacun étant chargé d'une discipline; toutes les matières qu'il lui faut apprendre doivent lui permettre d'obtenir cette culture générale, humaniste à laquelle la France est fortement attachée et d'affiner progressivement ses choix en fonction de ses goûts et de ses aptitudes pour décider en troisième d'abord (lycée ou lycée professionnel) puis en seconde (une des séries de première) d'une orientation qui détenTIinera, dans une large mesure, ses études ultérieures et le choix de son métier. Les professeurs certifiés et agrégés qui enseignent en lycée et en collège ont reçu la même formation universitaire et sont issus des mêmes organismes: centres pédagogiques régionaux pour les plus anciens, instituts universitaires de formation des maîtres depuis les années 1990. Cette séparation théorique est donc autorisée par le fait que l'enseignement secondaire constitue, même s'il est dispensé dans deux types d'établisl Dans certaines écoles primaires cependant, des expériences de répartition des enseignements sur deux professeurs des écoles ont été organisées.

15 sements, un ensemble cohérent poursuivant un double objectif à l'aide de méthodes similaires et sous l'autorité d'enseignants formés de la même façon et dotés d'un statut identique2. Elle ne doit cependant pas nous faire oublier que les professeurs du second degré s'appuient nécessairement sur les acquisitions du primaire et s'efforcent de préparer leurs élèves à l'enseignement supérieur. Cette position centrale du second degré justifie son choix, d'autant plus qu'il s'agit, pour plusieurs raisons, de la période la plus importante et la plus difficile de la scolarité française. C'est en effet le type d'enseignement que l'élève fréquente le plus longtemps. Le jeune Français qui ne redouble aucune classe passera cinq ans dans l'enseignement primaire, cinq années à l'université pour obtenir un master et sept ans dans le secondaire de la sixième à la terminale. C'est aussi le seul moment où les exigences actuelles de la concertation demandent et permettent à tous les partenaires de s'asseoir autour d'une même table. Effectivement, les élèves du primaire sont trop jeunes pour pouvoir êtres consultés et les parents sont naturellement absents de la vie quotidienne des universités où l'étudiant adulte a remplacé l'adolescent en formation. Pendant les sept années de l'enseignement secondaire en revanche, les enseignants et les administrateurs ont à la fois comme interlocuteurs les parents et les élèves. Il s'agit en plus d'une étape essentielle dans le cursus scolaire français et dans la formation de nos enfants. Après avoir, normalement, appris à lire, écrire et compter pendant les cinq années de l'enseignement primaire, ils vont devoir acquérir le goût du travail intellectuel, les méthodes de travail, l'autonomie et la responsabilité dans la conduite de leurs études et de leur vie, les connaissances disciplinaires de base, autant d'objectifs déterminants qu'ils doivent atteindre pendant ces mêmes années où il leur faudra réussir le difficile passage de l'enfance à l'adolescence et de l'adolescence à l'âge adulte. C'est enfin à l'issue de cet enseignement secondaire qu'ils présentent le baccalauréat, premier diplôme universitaire, sésame quasi2 La différence des maxima horaires (15 heures agrégés 18 heures certifiés) n'est qu'un avantage particulier donné à la catégorie des agrégés et ne dépend pas du cycle dans lequel est dispensé l'enseignement.

16 ment unique3 pour accéder à l'enseignement supérieur, présenter des concours administratifs de catégorie B ou encore exercer certaines fonctions pour lesquelles on ne recrute que des bacheliers. L'importance de cette étape a été encore accrue par l'objectif nouveau qu'ont fixé, depuis plusieurs années, les gouvernements successifs de la France: 80 % des enfants d'une génération au niveau du baccalauréat. Ce sont naturellement les collèges et les lycées qui se voient investis de cette difficile mission. Plus que d'un changement d'optique, il s'agit d'un véritable bouleversement qualitatif et quantitatif qui vient confirmer et accélérer les mutations fondamentales du second degré depuis cinquante ans. Les conditions se sont en effet totalement modifiées. En 1950, à mi-chemin entre la fin du dixneuvième siècle et le début du troisième millénaire, l'entrée en sixième se faisait encore à l'issue d'un examen que pouvaient présenter les élèves de CM2 et de 7e, issus des écoles primaires et des lycées. Une double sélection s'opérait :ne se présentaient, le plus souvent, que ceux dont la famille nourrissait de légitimes ambitions quant à la poursuite de leurs études, ne réussissaient que les enfants qui possédaient déjà des connaissances suffisantes. Une sélection pratiquée si tôt devenait inévitablement une sélection sociale, fondée, à quelques exceptions près, sur l'origine des familles. Les exceptions ne nuisaient pas d'ailleurs à la cohésion du système: il s'agissait d'élèves très brillants poussés par leurs instituteurs ou d'enfants dont les familles, si elles manquaient d'argent ou de culture, croyaient en l'école pour élever le niveau social de leurs garçons et de leurs filles. Dans les deux cas, l'institution scolaire n'était pas mise en difficulté. En 1977, soit à peine un quart de siècle plus tard, non seulement l'examen d'entrée en sixième n'existe plus mais la réforme Haby, du nom du ministre de l'Education nationale, supprime les filières dans les collèges4. A l'issue de leur CM2, tous les enfants de France et de

3 Cependant, la formation continue permet l'accès à l'université par l'intermédiaire des DAEU (diplômes d'accès aux études universitaires). Par ailleurs le niveau bac (avoir suivi les cours de terminale) peut parfois suffire. 4 Avant la réforme Haby, les collèges répartissaient en trois filières les élèves qu'ils abritaient dans des bâtiments communs:

17 Navarre entrent dans la même sixième, à l'exception des élèves pris en charge par l'enseignement spécialisé. S'assoient dès lors sur les bancs du collège, non seulement les garçons et les filles dont nous parlions précédemment, adaptés au système, compétents et soutenus, au bon sens du terme, par leur famille, mais encore ceux qui n'ont pas acquis les mécanismes fondamentaux de la lecture, de l'écriture et du calcul, ceux dont les parents attendent prioritairement de l'école qu'elle sorte leurs enfants de la rue, ceux à qui leur environnement familial n'a communiqué ni l'ambition profonde ni le goût du travail, ni le respect et l'amour de l'institution scolaire et de ses maîtres, ceux que leurs handicaps linguistiques, sociaux, culturels, psychologiques, empêchent de comprendre le langage de l'école et d'accepter ses contraintes positives. Le public et les problèmes se sont donc profondément modifiés. La demande de plus en plus forte de scolarisation qui émane des familles, pas toujours soutenue, hélas, par des motivations claires et avouables, la réelle nécessité, pour la nation, de disposer d'un nombre de plus en plus grand de travailleurs qualifiés, une certaine crainte de la vie active et la peur du chômage, l'impulsion enfin des autorités de l'Education nationale ont, à l'autre extrémité du collège,
- les élèves de type 1 : il s'agissait des meilleurs élèves de CM2, de ceux qui se destinaient à la seconde et qui, avant la réforme de Christian Fouchet, auraient suivi les cours d'un lycée de la 6e la 3e. les élèves de type 2 : il s'agissait des élèves qui éprouvaient davantage de difficultés, dont les familles appartenaient souvent à des milieux socioculturels plus modestes et qui auraient auparavant suivi les cours d'un collège d'enseignement général (CEG). Les meilleurs seulement allaient en seconde, le brevet d'études professionnelles (BEP) restant l'orientation la plus fréquente. - les élèves de type 3 : il s'agissait d'élèves en profonde difficulté dont les plus faibles auraient pu même tirer profit d'un enseignement plus spécialisé. Regroupés dans les 6e et Se de transition, puis dans les 4e et 3e pratiques, ils ne pouvaient viser, sauf quelques rares exceptions, qu'une intégration modeste dans la vie active. Ce système avait l'avantage de permettre la constitution de classes relativement homogènes et a pu sauver, en type 2, quelques élèves sérieux mais en difficulté qui se seraient découragés dans des classes de meilleur niveau. Cependant, il est certain que les fils et filles d'enseignants et de docteurs suivaient en général les cours de type 1, prouvant ainsi le caractère social d'une sélection précoce. C'est pourquoi nous proposerons, en seconde partie, un système mixte où, en fonction des activités, les élèves seront regroupés selon leur niveau ou de façon indifférenciée.

18 considérablement accru le nombre des entrées en seconde. Les lycées se confrontent désormais aux mêmes difficultés que les collèges. Leur public aussi s'est modifié et leurs problèmes ont changé de nature. Face à de tels bouleversements, si l'on regarde attentivement les programmes, les méthodes et l'organisation de l'enseignement secondaire français, on n'a pas l'impression qu'un changement fondamental soit venu aider les collèges et les lycées à résoudre des problèmes nouveaux et ardus. Certes les professeurs n'enseignent plus en 20062007 comme en 1930, certes l'orientation et la vie scolaire ont connu des transformations. Par exemple, les surveillants généraux dont la vocation restait essentiellement d'ordre disciplinaire ont été remplacés par les conseillers principaux d'éducation dont le titre met en relief la mission d'écoute et de formation. Mais les différences sont loin d'être aussi importantes que les modifications des données sociales, culturelles ou psychologiques. Si les réformes se sont succédées, elles n'ont jamais modifié profondément les structures et les méthodes. Comme l'écrit Guy Bourgeois dans son livre Le baccalauréat n'aura pas lieu: «Déconcertante Education nationale, tout à la fois accusée de s'épuiser en réformes incessantes et taxée d'un immobilisme incurable. » Le reproche de cet ancien chef de cabinet d'un ministre est, hélas, mérité. Si tout se transforme sans cesse dans les établissements du premier et du second cycle, rien n'y change vraiment en profondeur5. Il est vrai que tout s'oppose au changement: - Avec le développementde l'éducation de masse, l'école coûte cher et tout gouvernementcraint qu'une réforme profonde n'entraîne un coût plus élevé du système à une époque où les difficultés économiques rendent indispensableune gestion rigoureuse. Les positions des syndicats d'enseignants, des associations de spécialistes qui regroupent les professeurs d'une même discipline, confirment d'ailleurs cette crainte. Le « toujours plus» de François de Closets y est constamment à l'ordre du jour: plus d'heures de cours
5 Par exemple, les baccalauréats C et D sont devenus un seul baccalauréat S (scientifique) pour éviter la hiérarchisation mal ressentie, les meilleurs élèves demandant et obtenant C, essentiellement à partir des résultats en mathématiques. Mais dans le nouveau baccalauréat S, les élèves de terminale doivent choisir un enseignement de spécialité: mathématiques, physique ou biologie. Les meilleurs élèves choisissent mathématiques, reconstituant ainsi l'ancienne filière d'excellence C, puisque, par commodité, ils seront regroupés dans une même division.

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pour mieux apprendre, plus de personnels pour mieux encadrer, plus de salaire pour mieux motiver! - L'Education nationale est la plus grosse entreprise de France: 876 000 enseignants à la rentrée 2001, auxquels il faut ajouter les personnels de l'administration et des différents services annexes. Il s'agit inévitablement d'une machine lourde, déjà difficile à faire fonctionner, encore plus difficile à transformer, d'autant plus que le statut de la fonction publique, par la sécurité d'emploi et l'assurance d'une promotion lente mais régulière qu'il offre, encourage fortement les conservatismes. - Les enseignants, en particulier, qui sont les plus nombreux et dont le comportement est mis en valeur par l'importance de leur fonction, ont pris l'habitude de jouir, dans notre système, d'une liberté presque totale dans l'organisation et l'accomplissement de leur travail. Rendus très susceptibles par un métier très difficile et qui les place sous la pression constante des élèves et des familles, ils sont très attachés à l'organisation actuelle et se méfient instinctivement de toute réforme dont ils craignent a priori qu'elle ne provoque une modification de leur statut et une diminution de leur liberté de manœuvre.

Si tout allait pour le mieux dans les meilleurs des lycées et des collèges, nous pourrions nous contenter de regretter, sur le plan intellectuel, cet immobilisme et continuer à travailler de la même façon. Mais il n'est pas nécessaire de vivre longtemps dans nos établissements pour constater les dysfonctionnements profonds et le malaise général: - Les élèves s'ennuient, soit parce que le niveau est trop bas, soit parce
qu'il s'élève trop haut! Le divorce entre leurs valeurs personnelles et le monde des adultes s'accroît inexorablement. On croit parfois entendre un dialogue de sourds. - Les membres du personnel se découragent, éprouvent une impression d'impuissance totale qui finit par les démobiliser. Quel peut être le moral des agents chargés du nettoyage quand on diminue leur effectif au moment où, dans leur lycée, la rénovation augmente le nombre des salles et, par conséquent, la surface à nettoyer? Des motifs de découragement existent pour toutes les catégories de personnel. Les enseignants, dans leur grande majorité, regrettent de ne plus pouvoir effectuer le travail pour lequel ils pensaient avoir été recrutés. Ils voulaient enseigner une matière qu'ils aimaient, les voilà sommés d'éduquer et de suppléer les familles défaillantes!

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- Les parents peuvent se partager sommairement en deux catégories: ceux qui ne s'occupent pas de leurs enfants ou s'en occupent mal, car ils sont accaparés par leur vie personnelle et leurs soucis; ceux qui, prenant en charge leurs filles et leurs garçons, s'inquiètent des difficultés de l'école et de son impuissance à les surmonter. Les deux catégories mettent en difficulté l'institution scolaire. - Force est enfin de reconnaître que la structure des établissements, le recrutement et le statut des personnels ne permettent pas de résoudre les problèmes qui s'y posent. Recrutés sur des critères purement théoriques et bénéficiant de l'inamovibilité de la fonction publique, non-enseignants et professeurs ne trouvent dans l'organisation actuelle des collèges et lycées ni la possibilité de participer réellement à la vie de la collectivité ni une organisation qui permette à la fois l'efficacité de l'action et la reconnaissance des mérites.

,L'enseignement du second degré est malade. Crise de croissance, mais aussi déficit de reconnaissance. Finie l'époque où l'instituteur était le premier personnage du village après le maire et le curé, où l'enfant qui disait à son père que son maître l'avait frappé recevait une formidable paire de gifles, où l'école et ses maîtres bénéficiaient d'un prestige automatique lié à la fonction. Aujourd'hui les parents, trop souvent, prennent la défense de leurs enfants pour se faire sans doute pardonner l'insuffisance de leur présence éducative. Si les bons professeurs continuent à jouir de l'estime et du respect des élèves et de leurs familles, l'école n'en profite plus de façon automatique. L'instruction, l'éducation ont heureusement progressé, les médias nous renseignent plus et mieux sur nos droits que sur nos devoirs, les barrières religieuses et morales se sont effondrées, autant de raisons qui contribuent à rendre les familles moins respectueuses et plus exigeantes. Désormais, l'estime et le respect se méritent. Devant cette crise profonde et généralisée, plusieurs attitudes sont possibles: - On peut s'accrocher aux anciens principes et aux valeurs anciennes, rêver d'un retour au passé: Rétablissons l'examen d'entrée en sixième, n'acceptons plus tout le monde au collège, sélectionnons davantage encore à l'entrée au lycée. C'est utopique, tant sur le plan humain qu'au niveau économique. - On peut, au contraire, espérer gagner la partie en tournant complètement le dos au passé, en libérant les énergies des enfants et des

21 adolescents, en supprimant toutes les contraintes, en témoignant à la jeunesse une confiance absolue. C'est démagogique et dangereux. Il faut ignorer la nature humaine et ses défauts pour proposer une telle attitude. On a vu les ravages exercés par une certaine idéologie « soixante-huitarde» et par certainesthéories modernes issues de Jean Jacques Rousseau et qui nous sont revenues des Etats-Unis, auréolées du prestige de la modernité et de l'efficacité! On peut enfin se réfugier dans le conformisme intégral et l'immobilisme permanent. Ce qui existe n'est pas si mal, ne touchons à rien! Le souci syndical de la préservation des avantages acquis rejoint dans ce cas la préoccupation du gouvernementd'éviter l'accroissement des dépenses. Attention! Louis XV disait déjà: «Après moi le déluge» et les exemples ne manquent pas en France, à commencer par 1789, de situations où le refus de lancer des réformes indispensables a fini par provoquer un changementrévolutionnaire,né dans le trouble et la douleur,voire même, pour la Révolutionfrançaise, dans le sang! Ne nous y trompons pas. Le bilan est inquiétant et le diagnostic, sévère! L'enseignement public du second degré est malade. Il faut prendre des mesures rapides et énergiques si on veut le sauver. Et c'est possible! Encore faut-il que nous le voulions, ensemble et de toutes nos forces. Encore faut-il se montrer bon médecin et n'administrer ni un remède trop fort susceptible de tuer le malade avec la maladie, ni un médicament trop faible qui laisserait persister les troubles du patient. Aucune de ces trois solutions que nous venons de décrire sommairement ne permettra de surmonter les difficultés: ni le retour au passé, ni la fuite dans l'avenir, ni le refuge dans le présent ne peuvent offrir à l'enseignement du second degré la confiance de ses partenaires et la joie de la réussite. Comme l'a si bien dit Valéry Giscard d'Estaing: «Les contraintes changent, les nécessités subsistent.» Il faut trouver des méthodes nouvelles adaptées à notre société pour permettre aux éducateurs de garder le même cap: transformer nos adolescents en adultes. Seule peut réussir cette gageure une réforme qui tiendra compte des réalités de l'époque et des exigences permanentes de la nature humaine, une réforme qui saura triompher des deux difficultés qui ont fait, jusqu'à ce jour, échouer toutes les tentatives: le coût des propositions et l'immobilisme des personnels et des structures. Voilà

22 justement le pari lancé par ce livre: après avoir étudié les blocages du système éducatif actuel et le désarroi de ses partenaires, proposer un ensemble de mesures susceptibles d'être appliquées et de donner un second souffle à l'enseignement du second degré en changeant les structures, les hommes et les mentalités! Tant pis si le plan adopté entraîne d'inévitables répétitions! La situation est trop grave pour s'arrêter à des problèmes d'ordre littéraire!

Première Partie

Un diagnostic sévère

« Toute maladie est une confession par le corps» Oscar Venceslaz De Lubiczaliloz

CHAPITRE 1 LE DESARROI DES PARTENAIRES

« Ne désespérez jamais, faites infuser davantage. » Henry Michaux

1. Un établissement

scolaire c'est une mini société

Si nous cherchons dans le dictionnaire le nom société, nous y trouvons un certain nombre de définitions et des citations qui les illustrent. Il s'agit, nous dit-on d'abord, d'un état particulier à certains êtres qui vivent en groupes plus ou moins nombreux et organisés. Montesquieu écrit ainsi: «La société est l'union des hommes et non les hommes.» et le Petit Robert nous renvoie à un autre mot essentiel: communauté, bien plus fort à notre avis. Les définitions suivantes insistent d'ailleurs sur cet aspect communautaire. Une société, c'est l'ensemble des individus entre lesquels existent des rapports durables et organisés, le plus souvent établis en institutions et garantis par des sanctions. Et Montesquieu, décidément le grand spécialiste de la question, précise: «Une société ne peut subsister sans un gouvernement. »

26 Le nom société peut également restreindre son champ d'application tout en conservant le même contenu sémantique. Il désigne alors un ensemble de personnes réunies pour une activité commune ou pour des intérêts communs. Chateaubriand l'emploie dans ce sens quand il écrit: « Je réunis autour de moi une société d'écrivains. » L'établissement du second degré, collège ou lycée, est manifes-

tement une "mini société". Entre l'ensemble des individus - élèves,
membres du personnel, parents (concernés même s'ils sont nécessaire-

ment moins présents) - existent bien des rapports durables et organisés. Le règlement intérieur prévoit des sanctions quand les règles ne sont pas respectées. Entouré de ses collaborateurs, le proviseur ou le principal représente le gouvernement. Toutes les personnes qui font partie de l'établissement sont bien réunies par des activités communes et un intérêt commun: la formation de l'élève dont la loi d'orientation de 1989 a rappelé la place centrale dans le système éducatif. Est-il pour autant une communauté? C'est moins sûr. Une société s'installe officiellement par une décision d'ordre administratif ou politique. Une communauté se crée et se mérite. Bâtissez un lycée, inscrivez-y des élèves accompagnés de leurs parents, nommez-y des professeurs pour dispenser les cours, une ou un documentaliste pour y guider les élèves dans leurs recherches, des ouvriers d'entretien et d'accueil pour assurer la réception des visiteurs, l'entretien des locaux et la restauration des commensaux, des ouvriers professionnels pour effectuer les réparations, diriger le service de restauration et encadrer les personnels de service, une infirmière pour donner les premiers soins et développer l'éducation à la santé, un médecin scolaire pour faire passer les visites et animer la politique de la santé, une assistante sociale pour aider les élèves et les familles à assumer leurs difficultés sociales et financières, des conseillers principaux d'éducation et des surveillants pour protéger, par leur action, les êtres et les biens, des personnels d'intendance pour gérer l'établissement, des secrétaires pour le faire fonctionner, un proviseur et son adjoint pour le diriger, vous aurez, à n'en pas douter, fait naître une nouvelle société.
6 Le vote tournable: supérieur, formation d'une nouvelle loi d'orientation ne peut pas modifier une réalité inconl'élève est bien au centre du système éducatif puisque, du primaire au l'institution scolaire poursuit un seul et même objectif: améliorer la des individus qui lui sont confiés.

27 Pour qu'elle devienne une véritable communauté, il faut encore que ces diverses catégories soient pleinement conscientes de poursuivre un but commun qui conditionnera toute leur action, entretiennent entre elles des relations de confiance au service de ce but commun et soient fières d'appartenir à leur lycée qu'elles ressentent un peu comme une "petite patrie". Est-ce bien le cas, dans nos lycées et nos collèges, pour les parents, les professeurs, les personnels non enseignants et les élèves?

2. les élèves A les écouter, ils ne sont pas heureux. Les connaissances qu'ils essaient d'acquérir ne leur permettront pas d'éviter le chômage. Les professeurs ne parlent pas assez avec eux. Les parents ne les comprennent pas, ne les aiment pas ou les aiment mal. La vie vaut-elle la peine d'être vécue? Bien sûr, il faut rester conscient de l'éternel retour des situations et des problèmes. Les adultes qui se plaignent aujourd'hui du manque de respect des jeunes gens oublient que Socrate avait déjà fait, bien avant eux, ce pénible constat. Et ce n'est pas sans raison que le malêtre de l'adolescence a si souvent inspiré les romanciers. Mais, à l'opposé, il ne faudrait pas que cette permanence bien naturelle à travers les époques nous serve d'alibi et nous empêche de prendre la pleine mesure des difficultés de nos élèves, tant à l'intérieur de la société qu'au niveau de l'école. Ces difficultés n'ont pas toujours existé. Si, creusant ma mémoire, je retrouve les années où j'ai suivi les cours du lycée Thiers à Marseille, à une époque où l'on entrait dans certains lycées dès le cours préparatoire, je revois un enfant puis un adolescent heureux de vivre et d'aller en classe. Certes, je n'ignore pas les mensonges inconscients de l'autobiographie. Ne recomposerais-je pas ces années à l'image d'un idéal forgé bien plus tard? Ou, plus simplement encore, évoquant mon adolescence, ne serais-je pas en train d'imiter l'ancien combattant qui, bien des années après avoir horriblement souffert du service militaire et de la guerre, trouve à cette époque le charme ineffable de sa jeunesse perdue?