COMPETENCES SOCIALES ET RELATIONS A AUTRUI

De
Publié par

Les compétences sociales sont-elles un simple effet de mode, ou un véritable concept en voie de développement ? A trop vouloir les instrumentaliser, sans chercher à en saisir le sens profond, c'est-à-dire les comprendre à travers l'ensemble des éléments en interaction dynamique qui les composent, ne prendrait-on pas inconsidérément le risque de les réduire à la fonction d'outil, alors qu'elles sont la condition, l'essence même de la vie en société ?
Publié le : samedi 1 avril 2000
Lecture(s) : 302
Tags :
EAN13 : 9782296410978
Nombre de pages : 231
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

COMPÉTENCES ET RELATIONS

SOCIALES À AUTRUI

Collection Cognition et Formation dirigée par Georges Lerbet et Jean-Claude Sallaberry

Les situations de formation sont complexes. Elles s'appuient sur des processus cognitifs eux aussi complexes. Appréhender ces situations et ces processus signifie que les sujets (chercheurs, formateurs, "apprenants"...), leurs milieux et leurs relations sont considérés comme des systèmes autonomes en interactions. Cela conduit à mettre l'accent sur une nouvelle pragmatique éducative développée au fil des volumes de la collection.

Déjà parus
Martine LANI-BA YLE, Généalogies des savoirs enseignants. A l'insu de l'école ?, 1996. Dominique VIOLET, Paradoxes, autonomie et réussites scolaires, 1996. Jean-Claude SALLABERRY, Dynamique des représentations dans la formation, 1996. Frédérique LERBET -SERENI, Les régulations de la relation pédagogique, 1997. Dominique VIOLET (ed.), Formation d'enseignants et alternances, 1997. Georges LERBET, L'autonomie masquée. Histoire d'une modélisation, 1998. Jean-Claude SALLABERRY, Groupe, création et alternance, 1998. Hervé TERRAL, Les savoirs du maître, 1998. André de PERETTI, Energétique personnelle et sociale, 1999. Edgard MORIN et Jean-Louis LE MOIGNE, L'intelligence de la complexité, 1999. Christian GÉRARD, Au bonheur des maths, 1999.

(Ç) L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9100-6

Pierre

peyré

COMPÉTENCES ET RELATIONS
UNE APPROCHE

SOCIALES À AUTRUI
COMPLEXE

Préface

d'André

de Peretti

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Du même auteur

- Le Projet deformation en milieu psychiatrique. Vers l'hôpital formateur, Préface de J .C. Benoit, Privat (Formation, Travail social), 1991, 304 pages. Projet professionnel, formation et alternance. Essai de sociopédagogie appliquée en milieu sanitaire et social, Paris, L'Harmattan (Alternances et Développements), 1995, 253 pages.

« Pas encore hommes, plus vraiment singes, mais debout sur

leurs deux pattes de derrière, nos premiers ancêtres considèrent le monde de haut. Ils disent des mots d'amour et mangent des escargots» Y. Coppens ("Nos ancêtres s'organisent", 1996, p. 128).
On n'apprend point aux hommes à être honnête homme, et on leur apprend tout le reste. » B. Pascal
«

« Si le sujet se construit dans la distance aux norlnes, il passe nécessairement par la capacité d'assumer des racines d'une part et par la reconnaissance des autres d'autre part. Il est tendu entre l'universel et le particulier, il est justen1ent l'activité qui

met ces deux ordres en cohérence. » F. Dubet
« L'acteur n'existe pas en dehors du système qui définit la liberté qui est la sienne et la rationalité qu'il peut utiliser dans son action. Mais le système n'existe que par l'acteur qui seul peut le porter et lui donner vie, et qui seul peut le changer. » M. Crozier et E. Friedberg

PRÉFACE
Il est permis de sentir que la charnière autour de laquelle tourne et grince le battant de notre siècle en ouverture vers un nouveau millénaire (et serait-ce sur sa "Neuvième Porte", si on entend Roman Polanski !) est bien celle de la qualité (totale ?). La voici, dès le seuil, exigée dans les rapports humains (multipliés, chaque aube, davantage), dans les services proposés ou requis, dans des perceptions et compréhensions indéfiniment plurielles. Il n'est plus possible de s'en tenir, en ce qui concerne les relations de chacun avec chacun, à des bricolages ou à des ajustements approximatifs, en bonne volonté. Il devient urgent, pour quiconque et pour tous, de témoigner d'une consistance pragmatique de "professionnel", ainsi que de "citoyen" responsable, en compagnonnage avec autrui, proche ou lointain. Une telle réquisition est adressée, au carré si je puis dire, à tous ceux qui s'aventurent dans le champ complexe des régulations sociales, des compensations, des remédiations sociétales. Ils ne peuvent plus cheminer, dans ce champ, les mains nues, au flair de leur sensibilité du moment, à la lueur phosphorescente de leurs savoirs épars, soutenus seulement par la garantie d'une casquette officielle (ou d'un "chapeau à porter" ?!). Et qu'ils soient, en vérité, travailleurs sociaux, enseignants, infirmiers ou médecins, fonctionnaires de tout état; a fortiori, formateurs! L'humeur des temps attend effectivement les jeux médiateurs (et non point médiatiques...) de personnalités détentrices de "compétences sociales" (voilà les "gros mots" lâchés !). Ce sont, à savoir: savoirs, autorité, et pragmatiques, unis et bouclés en efficience. Il est donc largement opportun d'enquêter (avec professionnalisme !) sur ces dites compétences qui s'honoreraient d'être spécifiques, torsadées selon le double mouvement planétaire d'une irrésistible uniformisation (courant vers la "mondialisation") et d'une incoercible différenciation (diversifiant et discriminant auréoles et talents putatifs I). v

C'est bien à une telle investigation que s'est dûment attaché, avec rigueur et en "performance" comme on le verra, Pierre Peyré, dans l'ouvrage dense qu'il nous propose. Il a incurvé, en celui-ci, ses approfondissements conceptuels selon des explications vivantes, déroulées et enroulées en compréhensions bien ajustées. Je ne puis, à leur propos, m'empêcher de songer à ces doubles spirales que nous ont jadis léguées, artistement, les civilisations mégalithiques, de l'Irlande à Malte. Mais je me sens référé, plus actuellement et fondamentalement, à la double hélice de l'A.D.N., bien au cœur de la vie 1 Je ne puis me détourner non plus, en suivant les démonstrations serrées de notre auteur, des images et symbolismes de "Nœud gordien" (bien connu et indéfaisable I) mais aussi du "Nœud de Mœbius" (en lequel un cheminement continu permet de passer bravement, élégamment, de l'extérieur à l'intérieur de sa surface et de l'intérieur à l'extérieur, sans brisure). Ainsi, pour l'individu et le collectif, pour le professionnel et le personnel, pour l'énergie potentielle et l'énergie actualisée, nœuds sont, et enchevêtrements subtils 1 Autant dire, avec le support métaphorique de ces symboles, que place est faite à la complexité. Et c'est bien cette moderne et irrécusable déité qui est de page en page, en cet ouvrage, reconnue et honorée. Je m'en réjouis, retrouvant au sentiment d'intensité cohésive qui m'est communiqué, la "loi de complexité-conscience", formulée, anthropologiquement, par Pierre Teilhard de Chardin, mon ami. Oui, conscience avivée, affinée... Car, infatigablement, avec méthode, Pierre Peyré nous entraîne vers d'incessantes interfaces entre l'un et le multiple, le caché et le manifeste. Il nous exerce à l'utile oscillation entre le système et l'outil, comme aux rotations entre la production, l'activation et l'intégration: en toute forme de "procès". Il nous fait cheminer, aussi bien, entre "l'empreinte de la reliance et l'emprise du projet". Il nous invite, en effet, à concevoir que les "compétences sociales sont vouées à produire de la reliance sociale", alors que les liens humains tendent trop fortement à se dénouer et qu'il importe d'assurer la cohérence entre des logiques, opposées quoique complémentaires, qui nous enserrent imparfaitement de leurs mailles, plus ou moins rompues ou défaites. Et il s'agit bien, par ces compétences autres, de gérer, entre les acteurs VI

sociaux et en eux-mêmes ("microcosmes" symbolisant le "macrocosme"), les flux d'énergie et d'information qui les lient et les transforment ou les figent. Nous sommes ainsi invités à apprécier, en multiréférentiaIité, le tissage assuré par les compétences sociales et leur produit en tissu social plus ou moins stabilisé. Il est, en fait, sans cesse fait et redéfait, ce tissu, dont la saga du tissage nous reconduit vers le souvenir de Pénélope. Car rien ne peut être vraiment complet, ni terminé dans nos trièdres de Temps-Espace-Forme (ou de Syntaxe-Sémantique- Pragmatique). .. Ulysse tarde toujours, pris dans l'enchevêtrement complexe des liens sociaux, attaché au mat de son "être" mais usant des voiles et rames de son "faire", guetté par des dérives ou des inerties; ses perspectives et ses projets restent prisonniers de l'incomplétude. Sa compétence doit alors se faire tact et ruse, sans se laisser alourdir ou immobiliser par une crainte de la complexité. Ithaque et sa tapisserie sagement faite et redéfaite l'attendent. Il lui faut bouter les butors, prétendants simplistes, hors du champ des compétences! Pour nous, à notre tour, il nous faut savoir consentir à nos odyssées conceptuelles et pragmatiques, pour mieux unir ce qui est désuni, mais sans fixation rigide ni prétention. Il importe que nos compétences sociales, sans cesse tissées et enrichies, soient dotées d'une pluralité de références potentielles et de moyens d'actualisation, permettant des choix et des adaptations créatives. Entre "le cristal et la fumée", tout peut se tenir. Et nous pouvons nous bien tenir, aidant à la tenue utile d'autrui! Ce beau livre nous y aidera. Qualité soit! 7 octobre 1999 André de Peretti

VII

INTRODUCTION UN CONCEPT PROMETTEUR? I. De l'empirisme... Quiconque, dès qu'il a l'intuition de leur existence ou qu'on lui en suggère l'idée, se représente les compétences sociales de manière empiriquel et se laisse guider, dans ses relations à autrui, par les seules sources de connaissance que lui dicte l'expérience. Mais les "savoir-se comporter" dans ses relations à autrui, qui peuvent suffire à piloter la vie personnelle au niveau du cercle réduit de la famille, des amis ou des rencontres occa-

sionnelles, avec tous les risques de subjectivité,de partialité et de
réductionnismes que le seul vécu est susceptible d'entraîner, sont-ils suffisants pour affirmer la capacité des individus à produire, à un niveau plus élevé de socialité*, les effets qu'ils désirent sur d'autres individus, dans le monde de l'apprentissage, du travail, de la vie associative ou des loisirs, qui précipitent chacun d'entre nous dans des situations de plus en plus complexes* et délicates à gérer, aujourd'hui? Dans la vie professionnelle, par exemple, on peut facilement concevoir que les compétences sociales trouvent leur aboutissement dans les effets attendus que les individus réussissent à produire sur leurs collègues (relation interpersonnelle), sur leurs supérieurs ou leurs subordonnés (relation d'autorité), sur leurs élèves (relation pédagogique) ou sur leurs patients (relation théra1. L'empirisme est cette conception philosophique selon laquelle toute connaissance venant de nos sens, les idées complexes s'élaborent à partir d'idées simples, elles-mêmes construites à partir d'associations établies lors d'expériences passées: l'homme est une «table rase», une «plaquette de cire» sur laquelle l'expérience vient écrire. La méthode empirique est ainsi fondée sur la seule expérience. * L'astérisque renvoie, pour de plus amples développements, à l'index des mots-clés commentés. 9

peutique), chacun pouvant, du reste, être confronté simultanément à plusieurs de ces situations selon le moment de son activité et la place (la position, le statut) qu'il occupe dans la société. En vérité, cette notion de compétences sociales et les valeurs qui s'y attachent, n'ont pas encore émergé, aujourd'hui, dans le langage courant. Elles ne sont guère plus répandues au sein des organisations* où elles pourraient contribuer - pour peu qu'on réussisse à les intégrer dans la démarche globale des différents projets d'entreprise - au développement du potentiel humain, dans tout ce que la GRH (gestion des ressources humaines) comporte d'enjeux individuels et collectifs, au carrefour des structures (les réseaux de communication, les tâches, l'autorité, etc.), des technologies (l'administration, la production, l'accueil, la maintenance, etc.) et des hommes (les individus auteurs-acteurs de leur destin et de leur professionnalité, qui fondent ensemble la culture d' entreprise). C'est dire l'importance de ce concept qui réfère à un phénomène dont la signification est universelle, mais qui ne correspond pas moins à des situations particulières où se nouent des destins singuliers. II. A la conception de modèles... Aussi semble-t-il indiqué2 de soulever la pierre sous laquelle se cache ce concept, pour avancer dans son élucidation - étant donné sa fécondité proclamée du seul fait de l'association des deux termes qui le composent, mais son hypercomplexité aussi - et susciter le développement de connaissances pertinentes et utiles. Une démarche d'investigation, en somme, à des fins d'optimisation des conduites interpersonnelles dans les contextes multiples et variés où des compétences sociales ont vocation à naître et à se développer. II.1. Identification de l'objet Du latin competens : ce qui va avec, ce qui est adapté à, le mot "compétence" a depuis son origine un sens juridique: est compétent celui "qui a le droit de connaître d'une matière". Acception qui, par extension, a conduit à désigner par la suite, la
2. C'est du moins la question que nous nous posons méthodologiquement, en termes de « question de départ », pour reprendre ici la démarche de recherche décrite par R. Quivy et L. Campenhoudt (1988), bien connus des étudiants en sciences sociales. 10

capacité d'une personne à "bien juger d'une chose en raison de sa connaissance approfondie en la matière". D'où la notion d' expertise, c'est-à-dire la connaissance approfondie pour juger. S'interrogeant, précisément, sur les rapports du savoir-faire* et des compétences au travail en termes de "fabrication des aptitudes", M. Stroobants questionne le lien entre la question des

compétences et celle de l'expertise: « Par quel enchantement les
travailleurs sont-ils devenus des opérateurs experts? » Selon cette sociologue, nos entreprises étant saisies par le culte du savoir lié à la quête de la qualité totale, « on ne parle plus d'exécuter des tâches, mais de résoudre des problèmes ou de gérer des situations ». Si bien que la crise embellissant l'image du travail, les compétences viendraient à point nommé pour aider à trouver des signes de connaissance au-delà de la connaissance elle-même, mais sans, pour autant, surmonter « les obstacles traditionnels de la sociologie du travail». Comment se différencient donc les compétences? Selon M. Stroobants, la seule manière de répondre à cette question « consiste à suivre les épisodes dont elles résultent et qui méritent bien le nom de processus d'habilitation. D'où la déduction, chez cet auteur, que le mot compétence est bien plus riche que l'usage qu'on en fait car il désigne à la fois le droit de connaître (l' autorité légitime) et la connaissance ainsi habilitée (la connaissance chevronnée). Il en est ainsi de toutes les compétences en général, comme des compétences sociales en particulier où l'on retrouve ces idées d'expertise et d'habilitation sous la forme du droit de chacun de connaître les processus de l'efficacité des relations interpersonnelles, ce droit - et le pouvoir qui en découle - étant lui-même lié à la connaissance et aux habiletés ainsi habilitées de façon plus ou moins formelle selon les circonstances. Ce qui revient à dire que toute identification de compétences, sociale ou autre, est affaire de jugements personnels et sociaux. Investi par les conceptions des agents sociaux, l'objet-compétence est donc éminemment subjectif. A fortiori quand il s'agit de compétences "sociales" où l'expert projette nécessairement, dans la redondance même de ce concept, une partie de lui-même et de son propre savoir-faire social dans l'habilitation de la connaissance de l'objet social qu'il appréhende, qu'il socialise et qui le socialise selon le principe de la récursivité organisationnelle d'E. Morin (cf. Introduction à la pensée complexe, 1992, p. 99). Il

Face à cette complexité d'un objet qui n'est pas dans la nature mais dans l'esprit des hommes qui le conçoivent et ne peuvent donc pas réduire son usage à une simple fonction instrumentale, c'est-à-dire face au système* de systèmes autonomes et hétéronomes qui fondent les compétences sociales et les déterminent envers et contre tous les paradoxes, toutes les contradictions et toutes les ambiguïtés qu'elles nourrissent, comment donc établir la traçabilité de cet objet sous toutes ses formes et construire des modèles capables de le rendre lisible et intelligible, dès lors qu'on veut le re-connaître et l'utiliser aux meilleures fins possibles? Identifier la compétence sociale et à travers elle comprendre les compétences sociales, tel est le fil rouge de cet ouvrage dont le but consiste à aider à faire la différence, mais lé lien aussi, entre la compétence sociale perçue comme un outil et les compétences sociales conçues comme un système. II.2. L'outil Outil, la vocation de la compétence sociale est, pour chacun d'entre nous, de servir à piloter ses relations à autrui et d'en permettre pragmatiquement - ce qui ne veut pas dire cyniquement à la manière des sophistes de l'Antiquité, ou pathologiquement à la manière des tacticiens du pouvoir mis en scène par J. Haley (1984), -la réussite, ici et maintenant dans l'action. Assurément le mot de compétence est à la mode, surtout dans le domaine de la formation professionnelle et dans celui des "ressources humaines" qui lui est corollaire. Si bien que, comme le remarque G. Lerbet (1998, p. 66), « Se voulant social et cognitif, ce terme est bien supporté par le positivisme classique.» C'est dire si le concept de compétences sociales, pour peu que la notion qui les véhicule en vienne à se répandre, trouverait de motifs à se développer non seulement dans le monde éducatif et dans le monde du travail, mais encore à l'échelle de la vie quotidienne sous toutes ses formes socialisées! Mais qui trop embrasse, mal étreint! Et dans cette perspective instrumentale de compétence sociale-outil, il ne pourra jamais s'agir que d'actions ponctuelles, essentiellement liées aux comportements opérants observables dans le cadre de la relation duelle3 ou de relations interpersonnelles entre un nombre restreint d' indi vidus.
3. Relation à deux, de simple face-à-face et, donc, en partie mutilante car excluant l'idée complexe même, paradoxale et systémique de dualité que contient la relation duale au sens où F. Lerbet-Séréni développe ce concept étudiant les Régulations de la relation pédagogique (L'Harmattan, 1997, p. 60 et sq.). 12

Le singulier, à ce stade global d'une approche essentiellement réduite à des relations entre stimulus et réponse, marque le caractère peu ou pas différencié des formes infinies que peut prendre, en fait, cette compétence dans toutes les circonstances de la vie où elle s'exprime déjà, et où on ne la nomme pas. L'outil ainsi conçu a des limites qu'impose, notamment, le mythe de l'efficacité4 voué à se diluer dans la complexité des groupes sociaux, quant à l'intelligibilité des comportements spécifiques susceptibles de conduire à cette réussite. D'ailleurs, que vient ajouter le qualificatif de sociale au terme de compétence ? Toute compétence humaine n'est-elle pas sociale par définition, directement ou indirectement, par intention ou par destination, du fait même qu'elle est - par opposition à toute relation qui serait anti ou asociale - productrice d'un effet ayant vocation à être échangé et partagé avec autrui, voire co-conçu et co-produit avec lui, selon des normes instituées par la société elle-même? II.3. Le système Au-delà de l'outil, dès lors qu'elles se différencient en fonction des acteurs singuliers et de la situation particulière qui les relie, les compétences sociales - au pluriel - se présentent plutôt sous la forme d'un système. A un premier degré, elles donnent ainsi à considérer les principes de leur unité, de leur multiplicité, de leur variété et de leur continuité, à travers tous les événements sans fin de la vie sociale et communautaire. Elles dépassent ainsi tout comportementalisme réducteur, pour participer de l'entité fondamentale bio-psycho-anthropo-sociale des acteurs. A un deuxième degré, cela signifie que les acteurs, tous à la fois auteurs, producteurs, destinateurs et destinataires de compétences sociales sont eux-mêmes aux prises avec leurs propres comportements sociaux de réussite ou d'échec, de compétence ou d'incompétence relationnelle, c'est-à-dire, à leur propre regard comme au regard de ceux qui les habilitent, plus ou moins globalement capables d'obtenir les effets qu'ils désirent sur
4. A travers "le sophisme du management", 1. Le Mouël, dans sa Critique de l'efficacité (Seuil, 1991), interroge le sens et la nature des rapports sociaux; il
pose notamment la très ancienne question

-

que l'on retrouve,

en particulier,

chez Illich (La Convivialité) : « la fin justifie-t-elle les moyens? ». Question que nous ne pouvons pas ne pas nous poser, s'agissant du très "médiatique" concept de compétence(s) sociale(s). 13

d'autres acteurs, pour répondre aux besoins des situations individuelles (comme demander l'heure à un passant, rédiger une lettre de candidature à un emploi) et collectives (pouvoir travailler en équipe, par exemple) dans lesquelles la vie en temps partagé5les implique conjointement, au-delà des frontières personnelles, interpersonnelles, organisationnelles et institutionnelles. Autrement dit et comme nous y reviendrons de façon essentielle: psychologiquement et socialement, humainement et techniquement, existentiellement et culturellement, les compétences sociales travaillent les individus autant que ceux-ci les travaillent. Compétences sociales: le terme exprime ce qui, à la fois, est, produit, et provient de l'efficacité de la relation à autrui. Autrement dit et pour être très précis, les compétences sociales sont efficacité de la relation; les compétences sociales produisent de l'efficacité relationnelle; et les compétences sociales sont un produit de cette efficacité, sans que l'on puisse établir un quelconque ordre linéaire dans cette hiérarchie qui n'est qu'expositive. De fait le mot compétence sociale - au singulier comme au pluriel - est à l'instar des mots énergie*, jeu ou organisation, une conjonction inséparable au sens où J.L. Le Moigne définit ce concept (1990, p. 34). Si la compétence sociale n'était qu'efficacité de la relation, on n'aurait pas eu besoin de forger ce concept pour la nommer. C'est la conjonction « producteur x produit» que ce construit culturel émergeant aujourd'hui, souhaite vraisemblablement exprimer, et dont on ne peut rendre compte, dès lors, qu'à la condition de le représenter sous la forme d'un système, c'est-àdire en intégrant notamment à sa définition les dimensions dynamiques de personnalité, de cognition et d'intentionnalité des acteurs, de dualité et non de "duellité", dans leurs environnements évolutifs, même si cette intégration n'est pas très satisfaisante au regard de la logique disjonctive (Aristote). De fait, si la compétence sociale s'impose elle-même comme un outil, l'optimisation de ses rôles et de sa fonction s'inscrit plus exactement, c'est-à-dire de façon moins réductrice, dans la logique d'un système. Cependant il n'y a pas contradiction entre con1pétence-sociale-outil et compétence-sociale-système, il y a plutôt rapport dialectique.
5. Expression que nous empruntons à J. Curie et V. Hajjar ("Vie de travail, vie hors travail: la vie en temps partagé", op. cit. p. 38-55), et sur laquelle nous reviendrons, pour étayer cette idée symbiotique de continuité des actes de la vie à travers l'unité de l'acteur. 14

Ill. Pour une meilleure efficacité de la relation De plus en plus difficile à appréhender, à comprendre et à optimiser, la gestion des relations interpersonnelles dans un monde où triomphe l'individualisme, pose problème. En état de « turbulence» et de juridisme exacerbé, la société présente paradoxalement des symptômes de déliance alors que l'accord de l'autre, la connivence de chacun vis-à-vis des projets d'autrui, l'équilibre d'un échange, la réussite d'une négociation ou le succès d'une entreprise réclament chaque jour davantage d'énergie sous forme de séduction, de persuasion, de capacité à rallier, à entraîner, à (faire) adhérer, à convaincre, bref à obtenir l'effet désiré pour structurer les relations sociales et optimiser ainsi le « capital humain ». Si bien qu'en puisant aux sources mêmes de ce capital, et sans verser dans la trivialité ou le truisme, quiconque veut comprendre la complexité des relations sociales en termes de ressources humaines, peut raisonnablement concevoir que les compétences sociales, donnent au génie6 relationnel sa véritable dimension: celle d'hommes au contact des hommes, individuellement et collectivement efficaces parce que socialement compétents. Mais en quoi les compétences sociales sont-elles constitutives de ce génie? Quelle part ont-elles dans son expression pour une meilleure efficacité de l'action individuelle et collective? Et selon quels processus nécessairement complémentaires aux (voire consubstantiels aux) autres compétences en œuvre dans la vie personnelle et/ou professionnelle? A quels niveaux stratégiques, organisationnels, opérationnels, institutionnels, implicites et explicites, interviennent-elles dans ces manifestations? Et avec quelles garanties scientifiques? et déontologiques lorsqu'on s'interroge, à l'instar de J. Curie (1997, p.140) sur les «réserves» qu'il convient d'apporter au jugement de compétence en général qui ne repose, en fait, que sur « une inférence causale [...] nécessairement soumise à bien des aléas ».
6. Génie dans tous les sens du terme c'est-à-dire, ici, à la fois talent et inclination (genius) des hommes à se comporter intelligemment en société; dispositions naturelles ou aptitudes innées (ingenium) pour ce faire; et art avec lequel les hommes s'organisent pour construire leurs capacités à être socialement compétents dans leur inter-relations et inter-actions, en concevant des méthodes et des technqiues appropriées à leurs besoins (ingénierie). 7. A la réserve près qu'il peut être dangereux de vouloir faire scientifique à tout prix (P. Gillet, 1998, p. 27), car « un savoir peut être rigoureux sans pour autant être scientifique» (B. Charlot, 1995). 15

Que dire, alors, des réserves qu'il faudrait exprimer avec plus de vigilance, encore, vis-à-vis de ce jugement lorsqu'on assortit la compétence à laquelle il réfère, du qualificatif de sociale, en particulier? Telles sont quelques-unes des questions fondamentales auxquelles le présent ouvrage souhaite répondre sinon de façon affirmative, du moins délibérée8, au-delà des clivages doctrinaux, disciplinaires ou idéologiques9, pour aider à relever le défi de la complexité* qui caractérise les compétences sociales de façon particulièrement élective étant donné le flou, les incertitudesl0, les paradoxes et les contradictions qui président à la construction de leur intelligibilité et à l'incomplétude même des savoirs auxquels elles peuvent prétendre.
8. Au sens constructiviste du terme défini par J.L. Le Moigne (1994, p. 174) qui entend la complexité « comme conçue délibérément (et donc calculée, ou computée) par un autre observateur au moins », répondre de façon délibérée aux questions que pose la complexité des compétences sociales, cela veut dire de façon consciente et partagée impliquant a priori la capacité de l'auteur à pouvoir être lu, c'est-à-dire à communiquer ( ce qui traduirait déjà une certaine
forme de compétence

- sociale? - de

sa part), et de celle du lecteur à désirer le

lire, c'est-à-dire à affirmer sa propre compétence à se motiver, à percevoir et à interpréter la pensée ainsi véhiculée ( ce qui consommerait ainsi la rencontre de l'un avec l'autre sur le plan des significations globales, sociales, affectives, cogniti ves et psycho-sensorimotrices indissociables de l'écriture et de la lecture partagées). Vues sous l'angle de la complexité et de la théorie de la modélisation en général, et des principes dialogiques, de récursivité organisationnelle et hologrammatique chers à E. Morin (1992, p. 98-101) en particulier,
les compétences sociales

pas un concept-solution mais un concept-problème c'est-à-dire, au sens où E. Morin définit la pensée complexe ( ibid., p. 13), «non pas ce qui évite ou supprime le défi, mais ce qui aide à le relever, et parfois même à le surmonter ». C'est peut-être pour cela, à défaut de pouvoir s'affirmer toute seule ou de pouvoir être traitée de façon positive et en vertu,' donc, des délibérations qu'elle implique nécessairement entre praticiens et chercheurs, lecteurs et auteurs que l'idée de compétence sociale, est passionnante. Et n'en finira jamais de nous interroger, puisqu'elle ne saurait épuiser les contradictions sans fin et les redondances sans buts qui la caractérisent de facto. A commencer par le désir, totalement subjectif, de se montrer socialement compétent en écrivant justement un livre sur... la compétence sociale! 9. « Il est vrai que le concept de compétence, maintenu ainsi dans sa neutralité praxéologique, présente une grande vulnérabilité à la récupération idéologique [...] professionnalisme, professionnalisation, flexibilité s'annexeront aisément un concept qui les renforce d'une aile opératoire.» (P. Gillet, 1998, p.31). 10. Comme le rappelle E. Morin (ibid., p. 63) et comme y référe régulièrement G. Lerbet dans ses travaux sur la complexité bio-cognitive des processus d'apprentissage, le théorème mathématique de Godel trouve de réelles applications dans la logique de tout système théorique ouvert, à savoir, notamment dans le cas qui nous intéresse ici, que dans un système formalisé, il est au moins une proposition qui est indécidable, et cette indécidabilité ouvre une brèche infinie au sommet de tout système cognitif ainsi conçu, qui alors devient incertain... et avec lequel il faut néanmoins composer. 16

-

pas plus que la publication

d'un livre

-

ne sont

CHAPITRE I DE LA NOTION AU CONCEPT DE COMPÉTENCES SOCIALES
~i, en dehors de la vie privée des individus, les concepts de management des ressources humaines, de projet, de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (G.P.E.C.) ou de bilan de compétences, etc., sont relativement bien connus et intégrés aux pratiques des professionnels en exercice, il n'en est pas de n1ême en ce qui concerne celui de compétences sociales qui, hormis chez quelques rares spécialistes, n'est pas encore sorti des barrières du savoir savant de la théorie. C'est le cas notamment de la grande majorité des organisations où, pourtant, chaque jour des compétences sociales sont mises en œuvre, c' està-dire produites, activées et intégrées à l'action de façon plus ou moins consciente et empirique. Dans le monde du travail, il faut bien le reconnaître, les savoirs de gestion se formalisent davantage autour du juridique, de l'économique et du quantitativement correct, qu'ils ne se risquent à sortir du positivisme ambiant pour se rapprocher des courants de la pensée complexe en général1 et des sciences psychologiques et sociales en particulier qui pourtant, sans s'approprier le monopole du qualitatif, ne rejettent ni le droit, ni l'économie, ni les méthodes quantitatives dans leur souci constructiviste de conjoindre plutôt que de disjoindre, de relier 1. Nous pensons, tout particulièrement,au courant initialisé par Edgar Morin et Jean-LouisLe Moigne autour du thème majeur, heuristiqueet épistémologique, de la complexité,tel qu'il s'incarne actuellementdans le ProgrammeEuropéen de "Modélisation de la Complexité" au travers des activités de recherche de l'Association pour la Pensée Complexe (MCX-APC). La lecture du récent ouvrage de ces deux auteurs (mis en forme par un directeur d'hôpital: Michel Cucchi) : Comprendrela complexitédans les organisationsde soins (ASPEPS Editions, 1997) en dira plus qu'un long discours. Elle sera, notamment, une excellenteintroduction à la lecture du livre collectif coordonnépar Marie-José
Avenier: La Stratégie chemin faisant" (Ed. Economica, Coll. Stratégies et organisations, 1997), qui présente une conception résolument nouvelle et originale de l'action stratégique en milieu complexe.
Il

17

plutôt que de séparer, bref de faire des synthèses sans renier pour autant l'analyse que l'on ne saurait confondre avec la simple division. Tenter d'appréhender ainsi les compétences sociales dont chacun peut s'imaginer connaître la signification sans autre forme de procès, c'est dépasser le niveau empirique pour conceptualiser, selon l'ambition même d'une démarche scientifique n'excluant pas le principe d'incomplétude qui frappe tout objet de connaissance2. Traiter des compétences sociales, c'est travailler sur un concept. I. DES REPRÉSENTATIONS COMMUNES

Quiconque s'interroge sur les compétences sociales a tôt fait de se représenter de façon plus ou moins édifiante ou approximative un ensemble de comportements ayant pour effet de faciliter, voire d'optimiser les relations à autrui. Certains qui "sentent" ce que compétences sociales veut dire n'hésiteront pas à recourir à des exemples empruntés à la vie privée quotidienne, comme le fait d'embrasser ses parents, de bien se tenir à table ou d'aider une vieille dame à traverser la rue ; d'autres s'inspi-reront de la vie publique, citant l'engagement dans une action de bénévolat au sein d'une association, d'un syndicat ou d'un parti; et pour d'autres encore, faisant référence au monde du travail, il pourra s'agir de la manière dont ils vivent et "agissent" leurs relations professionnelles: relation thérapeutique chez le soignant, relation pédagogique chez l'enseignant ou le formateur, relation d'autorité chez le cadre, etc., toutes relations se bouclant elles-mêmes sur la notion transversale d'intégration sociale et de citoyenneté, à juste titre conçues comme le supremum de l'idéal social de conscience et d' efficacité individuelles (le "bon citoyen") et même collective, si l'on en croit certains effets de mode (une entreprise, une école, une cité "citoyennes"). De façon moins foisonnante, les proverbes et autres locutions ou préceptes sont d'excellents pourvoyeurs d'images, de jugements et de sentiments communément admis, qui donnent corps à l'idée de compétence sociale. « Qui aime bien, châtie bien» suggère, en ce sens, l'idée que le châtiment servant à corriger les défauts ou les vices de la personne que l'on affectionne, il y a compétence sociale dès lors que l'on met avec succès cette maxime en application. A contrario, dire que « la colère engendre
2 . Cf. supra, note n° 11, p. 16.

18

la colère» signifie implicitement une incompétence sociale, en traduisant le fait d'une incapacité à être relationnellement efficace. Mieux vaut savoir et le mettre en application, à l'instar du poète mystique William Blake qu'« une réponse douce détourne de la colère» : J'étais en colère contre mon ami Le lui ai dit, et ma colère de s'éteindre; J'étais en colère contre mon ennemi Ne lui dis point, et ma colère de croître. Comme la liste non exhaustive et quasiment anecdotique de ces exemples le montre, il n'est pas aisé de donner une définition simple et réaliste des compétences sociales, même si chacun d'entre nous a conscience de leurs manifestations au quotidien, les vit et en vit directement ou indirectement. Comme l'analyse T.M. Newcomb (1970, p. 10), il ne suffit pas de se référer à sa propre expérience ou à la sagesse populaire pour décrire les comportements que l'on observe: « L'étude de la façon dont les individus pensent, sentent, se comportent les uns envers les autres, comme l'étude de toute question à la fois importante et complexe, commence à devenir passionnante lorsque nous nous rendons compte qu'il y a quelques règles générales dont nous dépendons pour pouvoir comprendre des choses qui ne sont pas là, à première vue, compréhensibles en ellesmêmes. De telles règles ou principes, sous leur forme la plus utile, sont des constatations d'ordre et de régularité qui vont au-delà des simples descriptions de ce que l'on peut directement observer ». Observer et comprendre les compétences sociales, dans quelque circonstance que ce soit, c'est nécessairement aller au devant de ces règles et de ces principes. C'est conceptualiser pour mieux connaître, connaître pour mieux expliquer, et expliquer pour mieux agir ensemble comme nous invitent, notamment, à le faire les travaux de J.M. Dutrénit (1997) dans le domaine de l'éducation spécialisée. II. UNE NOTION N'EST PAS UN CONCEPT Souligner la distinction entre notion et concept n'est pas neutre et mérite qu'on s'y attarde. Cela signifie le chemin à parcourir pour que de simple notion qu'elles sont aujourd'hui 19

chez certains psycho-sociologues, psycho-pédagogues et psychologues du travail, les compétences sociales finissent par être un jour prochain un concept établi: parce que connues et comprises du plus grand nombre, elles auront trouvé leur place dans la vie civique comme au sein des organisations; parce qu'elles se seront acculturées3, avec raison, aux usages de la communication et aux pratiques du développement des ressources humaines. Et que, selon un schéma très piagétien, réusissant à mieux agir ensemble, les acteurs en arrivent à comprendre encore davantage les ressorts de leur vie sociale dans quelque contexte que ce soit. II.1. La notion Unité mentale produite par l'agrégation d'objets individuels liés par des caractères communs, la notion désigne, d'après J. Russ (1992, p. 45.) « une représentation plus élémentaire que le concept, possédant une fonction et une valeur synthétique et théorique inférieures à celles que détient ce dernier ». Pour G. Fourez (1988, p. 164), le terme notion correspond à « une acception assez proche du sens commun, comme lorsque quelqu'un dit "j'ai des notions de mathématiques". On entend par là qu'il a bien une certaine connaissance du sujet, qu'il comprend de quoi on parle, bien que son savoir ne dépasse pas la compréhension commune ». Après E. Durkheim et G. Bachelard, P. Bourdieu et al. insistent eux aussi sur la question des notions communes. Dans Le Métier de sociologue, ils parlent des prénotions comme obstacle épistémologique. Les prénotions « ces [...] représentations schématiques et sommaires », comme les qualifie Durkheim (Les Règles de la méthode sociologique), inspirent également Bachelard (La Formation de l'esprit scientifique, op. cit. p. 14) :
« Face au réel, ce qu'on croit savoirclairementoffusquece qu'on

devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l'esprit n'est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l'âge de ses préjugés [...] L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement ». Aussi précise Bourdieu (op. cit., p.12S) : « Les lenteurs ou les erreurs de la connaissance sociologique ne tiennent pas seulement à des
3. L'acculturation en matière de compétences sociales serait le processus d'une nouvelle représentation-conception-action des capacités des individus à être socialement efficaces, leur permettant de remplacer les schémas traditionnels (croyances, valeurs, comportements) par ceux du groupe de novateurs (managers, psychologues, cadres) déjà aguerris. 20

causes extrinsèques, telles que la complexité et la fugacité des phénomènes considérés, mais aux fonctions sociales des prénotions qui font obstacle à la science sociologique: les opinions premières doivent leur force, non seulement au fait qu'elles se présentent comme une tentative d'explication systématique, mais encore au fait que les fonctions qu'elles remplissent constituent
elles-mêmes un système.
»

La notion est donc une idée générale que l'on a sur un sujet alors que le concept en expose la connaissance scientifique. La différence qui saute aux yeux entre "j'ai des notions de médecine" et le concept scientifique de "médecine", par exemple, est tout aussi franche lorsqu'on la transpose: j'ai des notions sur les compétences sociales, cela ne présume en rien que l'on sait ce que sont les compétences sociales, et encore moins que l'on est capable de comprendre et de gérer les comportements qui les actualisent. Or ce qui nous intéresse précisément, du point de vue même des sciences psychologiques et sociales comme du point de vue des sciences de l'éducation appliquées, notamment, au domaine de la gestion des ressources humaines, c'est d'essayer de faire progresser les représentations* plus ou moins floues et informelles, voire les intuitions, et en tous cas les expériences plus ou moins fécondes que chacun d'entre nous peut avoir en matière de compétences sociales lorsqu'il est au travail (a fortiori quand on exerce des fonctions de direction, d'encadrement, de soins, d'éducation ou de formation), en participant à l'extension de la notion qui en donne une image primaire (voire primitive et trompeuse) vers la forme achevée du concept qui en précise le sens et la portée.

II.2. Le concept
D'après le Larousse, un concept (de conceptus, saisi) est une idée, un objet conçu par l'esprit ou acquis par lui, et permettant d'organiser les perceptions et les connaissances. Pour appréhender le monde, le représenter, et pouvoir agir sur lui en pensée, l'homme crée des concepts, c'est-à-dire des représentants symboliques d'objets (concrets ou abstraits) : « Cela lui permet de faire des hypothèses d'action, d'évaluer leurs conséquences, de modifier ces hypothèses, d'imaginer le possible au-delà du réel, de peser le pour et le contre...» (F. Raynal et A. Rieunier, 1997, p. 82). 21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.