Les Mystères d'Auvergne

De
Publié par

Sujet - L'Auvergne, sa campagne fleurie, ses volcans à perte de vue, ses courbes harmonieuses, ses lacs paisibles, ses sources minérales, ses immenses parcs et réserves naturels.. Une nature brute, sans conteste. Chargée aussi de mystères et de curiosités, depuis l'époque des Arvernes.

Roger Briand, Daniel Brugès, Robert de Rosa et Jean Débordes associent aujourd'hui leur plume dans une compilation d'une quarantaine d'histoires parmi les plus emblématiques de la région. Au fil des récits, élaborés à partir de documents historiques et de la tradition orale, ils vous invitent à découvrir une contrée étrange, fantasque et secrète. Vous y rencontrerez des personnages célèbres tels Tintin, le bandit Mandrin et la « reine Margot », et d'autres qui mériteraient de l'être. Vous y verrez de farouches partisans, des prophètes inquiétants et des aristocrates révolutionnaires.

Saviez-vous que dans l'ancestrale cathédrale du Puy, la vénérable Vierge noire cache à jamais les origines de la statue authentique réduite en cendres par les révolutionnaires ? Que la colossale Notre-Dame de France est faite de fonte de fer provenant des canons de marine de Sébastopol ? Pourquoi les dames blanches, la Baragnaude ou le Rapatou marquaient-ils de nombreux lieux de leur empreinte ? Où sévissait la Chasse volante qui hante encore toutes les mémoires ? Quels noirs desseins incitaient Jean de Roquetaillade à donner des prédictions surprenantes ?


Amoureux de l'Auvergne, patience, tous ces mystères vous seront bientôt dévoilés..
Auteurs :

Roger Briand est professeur agrégé honoraire en sciences économiques et expert judiciaire honoraire près la cour d'appel de Lyon. Il est membre de La Diana, société d'histoire et d'archéologie du Forez. Il est l'auteur, notamment, des Mystères de Haute-Loire, parus en 2011.

Daniel Brugès est conseiller pédagogique en arts visuels à l'Éducation nationale. Il a écrit une vingtaine d'ouvrages, dont Les Mystères du Cantal, en 2010.

Robert de Rosa, retraité de l'Éducation nationale, a occupé les fonctions d'instituteur, de maître formateur à l'IUFM et de conseiller pédagogique en arts plastiques. Il a publié, entre autres, Les Mystères du Puy-de-Dôme (2012).

Jean Débordes était journaliste et cinéaste, auteur des Mystères et des Nouveaux Mystères de l'Allier (2006). Il n'est malheureusement plus de ce monde.
Publié le : vendredi 1 novembre 2013
Lecture(s) : 64
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812916038
Nombre de pages : 440
Prix de location à la page : 0,0105€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

BRIAND - BRUGÈS
DE ROSA - DÉBORDES
lesmystères
d’AUVERGNE
Histoires insolites, étranges, criminelles et extraordinaires
De BoréeLES MYSTÈRES
D’AUVERGNEROGER BRIAND, DANIEL BRUGÈS,
ROBERT DE ROSA, JEAN DÉBORDES
LES MYSTÈRES
D’AUVERGNE
De BoréeEn application de la loi du 11 mars 1957,
il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement
le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© De Borée, 2013PREMIÈRE PARTIE
Religions, croyances,
légendes et diablerieseNotre-Dame de Marsat , bois et cuivre doré, XII siècle.
(Photographie de Robert de Rosa.)Chapitre I
Les vierges noires, reines d’Auvergne
I LES PUYDÔMOIS vénèrent leur monarque absolu, le puy de S Dôme, ils se placent avec ferveur sous la protection de
divinités d’une majesté énigmatique. Leur territoire déborde largement
le département, mais elles y sont bien représentées. Les vierges
noires, comme les sources auxquelles elles sont liées, surgissent
de cette terre volcanique pétrie d’eau et de feu. Perséphone, dont
le christianisme n’a pu chasser la noirceur, vit toujours sous le
manteau de la Vierge. Elle accueille, avec bienveillance, la ferveur
qui naît d’une longue pratique, bien avant qu’elle ne porte ce nom.
Ses cousines, ses sœurs, ses filles se sont installées près des
souffrances des hommes, apportant ce qui est indispensable à la vie :
le réconfort et l’espérance.
Une majesté tendre à Marsat
Croyant ou non, personne ne peut rester insensible à la présence
silencieuse de la vierge de Marsat . Une présence qui remplit tout le
modeste édifice qui l’abrite. Assise sans raideur sur son simple banc,
elle présente et protège son fils de ses mains immenses. Le bois
bardé de cuivre doré souligne la noirceur du visage et des mains.
Quel sculpteur a modelé avec génie cette expression grave, sereine
et tendre tout à la fois ? La chevelure ramenée sous le voile doré ne
dissimule aucun des traits qui rappellent un type méditerranéen
9LES MYSTÈRES D’AUVERGNE
du Sud : le nez long et droit, des yeux ouverts sur l’insondable, des
amorces de rides, celles que l’amour des mères dessine une fois
les enfants devenus grands, un léger pli tombant aux commissures
des lèvres, celui que marquent des années de tendre patience. Nous
sommes bien devant une reine sans couronne. Intimidé, on se prend
à chuchoter ; pour un peu on se mettrait à genoux. C’est toujours
avec un peu de gêne que l’on s’éloigne en décidant d’interrompre
ce dialogue silencieux.
Comme beaucoup de ses consœurs, cette statue succède sans
doute à une plus ancienne. Celle-ci est datée, sans plus de
préciesion, du XII siècle. Grégoire de Tours mentionne un culte marial
edès le VI siècle, autour de reliques indéterminées. Il rapporte aussi
deux miracles attribués à sa présence.
Les ouvriers, maladroits ou fatigués, n’arrivaient pas à
construire cette église pourtant modeste. La législation du travail
étant fort limitée à cette époque et les chambres artisanales plus
qu’embryon naires, les travaux traînaient en longueur. Sur le
chantier trop souvent déserté, les échafaudages brinquebalaient, les
pierres se recouvraient de mousse… Peu à peu les maçons,
morteliers, charpentiers partaient cultiver leurs choux. Pourtant il fallait
bien en finir, ne serait-ce que pour toucher le maigre salaire promis
par contrat. Quelle ne fut pas leur surprise, un beau jour, en
revenant sur les lieux de leur travail : l’édifice était quasiment achevé
et, plus étonnant encore, c’étaient les enfants qui l’avaient réalisé,
guidés par la mystérieuse dame noire.
Le second phénomène miraculeux frappa tout autant les
imaginations. En ces temps reculés, la journée commençait au lever du
soleil et s’achevait à son coucher. Seuls la pâleur des chandelles,
la fumeuse clarté des lampes et le rougeoiement du feu trouaient
l’obscurité. Quand on vit la chapelle illuminée toute la nuit sans
que personne n’y soit entré avec une lanterne ou une torche,
il fallut se rendre à l’évidence. Une lumière surnaturelle rayonnait
à l’intérieur… celle qui irradie sur la robe de la dame de Marsat
et qu’elle conserve sous la noirceur de son teint. Il faut ajouter à
son actif l’arrêt de l’épidémie de peste qui a dévasté la région. Une
procession qui remonte à 1631 se déroule encore de nos jours pour
commémorer l’événement. Non seulement la vierge est portée au
dehors, mais une roue sur laquelle est enroulée une chandelle
10Les vierges noires, reines d’Auvergne
dont la longueur représente le trajet Riom Marsat l’accompagne.
Cette roue est toujours suspendue dans l’église entre ses sorties
processionnaires. La datation, l’existence d’une communauté de
bénédictines à Marsat, filiale peut-être du monastère de Mozac,
laissent penser à un culte marial très ancien et renommé. Deux
errois sont venus se prosterner devant elle : Louis XI et François I …
J’imagine que le premier implora sa protection et rajouta
des médailles à son chapeau ; le second dut rendre hommage à
sa beauté.
La grande reine de Marsat n’est pas la seule à produire des
miracles. Ses sœurs en font autant. Souvent c’est leur découverte
même qui est miraculeuse. Il n’est pas inutile d’en préciser les
circonstances tant leur répétition conduit à placer ces statues votives
sur un autre plan que celui de la seule historicité scientifique.
Celles qui sont présentées à la dévotion des fidèles aujourd’hui
n’affichent pas l’ancienneté de leurs origines. Bien des statues
romanes n’ont pas résisté à l’usure du temps et à la cupidité ou à la
fureur des hommes. Quand ce ne sont pas les huguenots qui les ont
brisées, c’est la tempête révolutionnaire qui les a englouties. Mais
la mémoire des hommes de foi n’accorde que peu d’importance à
l’histoire. Elle s’appuie sur un fonds intemporel et inconscient, des
fondations maçonnées d’espoirs et cimentées de peurs, autrement
dit indestructibles. Massacrées, brûlées, noyées par des fanatiques
fous de Dieu ou de liberté, elles reparaissent. Si leurs traits ont
changé, la noirceur demeure.
Les sœurs de l’eau et du feu
À Clermont-Ferrand , dans la basilique Notre-Dame-du-Port, la
evierge de tendresse est une réplique du XVIII siècle de la statue
dise eparue, datant probablement du X ou du XI siècle. Saillens rapporte
qu’elle fut trouvée dans le puits qui existe toujours dans la crypte.
Toujours à Clermont-Ferrand , mais dans la cathédrale cette fois,
des travaux dans la crypte permirent de découvrir une autre vierge
noire en 1974. Complètement oubliée parce qu’aucun culte
particulier ne s’y rattachait, elle a été restaurée en gardant, toutefois,
11LES MYSTÈRES D’AUVERGNE
la sombre couleur du visage et des mains. Elle attend les fidèles
derrière l’autel, dans une chapelle du chevet.
L’église de Besse en Chandesse abrite pendant une partie de
el’année une vierge noire qui ne date que du XIX siècle. La
précédente disparut pendant les événements révolutionnaires de la fin
edu XVIII . Ici c’est auprès d’une source que la première statue fut
découverte. C’est une vierge « nomade » qui partage son séjour
entre Besse et la petite chapelle de Valcivières dans les hauts
pâturages. Elle y monte le 2 juillet avec les troupeaux, les bergers, c’est
« la montade », et elle en redescend le 21 septembre dans la même
compagnie, c’est « la dévalade ». Perséphone l’automne et l’hiver,
Korê au printemps et à l’été… On raconte toujours comment, il y a
bien longtemps, un marchand frappé de cécité a recouvré la vue en
lui promettant d’être « roy de dévotion ».
Dans la chapelle de la Font-Sainte, à Égliseneuve-d’Entraigues,
erla vierge noire reçut, le 1 septembre 1700, la visite de l’évêque de
Clermont, Mgr de Vainy d’Arbouze. « Près du village, il y a un petit
oratoire où on honore la vierge. La tradition rapporte que cet
oratoire avait succédé à un vieil arbre dans le tronc duquel se trouvait
primitivement la statue de la vierge noire. L’arbre étant mort et
vétuste, on construisit le petit sanctuaire au même endroit, à côté
1de la fontaine à l’eau miraculeuse . »
Notre-Dame-des-Champs à Chastreix ne semble pas aussi
ancienne. On sait qu’elle a été repeinte en 1892 : « Sous la
polychromie barbare, il est difficile de juger de l’ancienneté de la statue.
Si elle était récente, comme certains traits donneraient à le penser,
il y aurait là un bon témoin de la perdurance possible d’une
tradi2tion par ailleurs perdue depuis si longtemps . »
Authezat , proche de la commanderie des Hospitaliers de
SaintJean à La Sauvetat, a retrouvé depuis quelques années la statue
qui lui avait été volée. De petite dimension, à peine dégagée de
1. Bibliothèque du Grand Séminaire de Montferrand.
2. P. Belzeaux et J. Dieuzaide, Vierges romanes, Zodiaque, 1961.
12Les vierges noires, reines d’Auvergne
la bille de bois dans laquelle elle est sculptée, méditative derrière
l’épaisse vitre qui la protège maintenant, elle amène à s’interroger
sur ses voyages, sur les aléas du destin… Elle a bien failli
disparaître sous les assauts d’une vénération toute contemporaine :
celle de l’argent. Reste un détail encore inexpliqué : elle porte sur
les épaules et entre les pieds trois sceaux énigmatiques. Je n’en
connais pas d’autre marquée de cette façon. Faut-il les rapprocher
de ceux que traditionnellement portent les icônes de la Vierge, sur
les épaules aussi mais le troisième sur le front ? Par ces trois signes,
le peintre affirme que la femme n’est pas seulement une mère
quelconque mais la Théotokos, la matrice qui a enfanté le divin
sur terre. Les trois signes scellent une alliance entre une matière
spiritualisée (purifiée) et la trinité sous les apparences de l’esprit,
de l’âme et du corps. Nous ne sommes pas très loin de la
cosmologie alchimique qui sera évoquée plus loin. À défaut d’explications
historiques, il faudra se limiter à des considérations symboliques.
Tout près de Riom , à Thuret , une petite église romane intrigue
tout autant par la riche iconographie de ses chapiteaux que par
leur facture naïve et maladroite. Elle conserve une vierge noire
qui n’est plus assise mais debout. Cette position lui vaut les noms
de « vierge guerrière », de « vierge des croisades » ou encore
de « vierge templière ». La tête couronnée surmonte le cône formé
par le manteau qui l’habille et qui cache les mains. On connaît
ailleurs quelques statues qui reproduisent ce modèle, à Saint-Flour
par exemple. La posture de la vierge au manteau a été représentée
een peinture au XV siècle mais jamais avec cette frontalité, cette
raideur. Il s’agit alors d’une divinité protectrice qui étend les plis
de son ample vêtement du haut du ciel pour protéger les créatures
de la terre. La vierge de Thuret a bien les pieds sur terre, elle est
parmi nous. Le musée Roger-Quillot, à Clermont-Ferrand , expose
une vierge dite d’Orcival dans la même position. Plutôt que d’en
faire une figure belliciste, ce qui ne convient guère à un
personnage de tendresse et de compassion, j’avancerai une explication
plus naturaliste.
Quand ces vierges sont portées en procession au-dehors de
l’église, elles sont habillées de robes somptueuses qui les couvrent
de la tête aux pieds. Le vêtement très empesé, serré au cou et
13LES MYSTÈRES D’AUVERGNE
large au bas, forme un cône, entrouvert au niveau du plexus pour
laisser apparaître la tête de l’enfant. On retrouve alors très
exactement l’appa rence des vierges dites « guerrières ». Quelques
considérations symboliques de plus : la matière du tissu, lumineux,
pailleté, broché, et la forme triangulaire, pointe en haut de cet
habit, rappellent le symbole traditionnel du feu. Considérations
qu’il faut rapprocher du sermon de saint Bernard pour l’octave
de l’Assomp tion : « N’est-elle pas la femme revêtue de soleil
[Apocalypse 12], puisqu’elle a pénétré les abîmes de la divine
sagesse à une profondeur presque incroyable, et nous apparaît
comme immergée dans l’inaccessible lumière, autant qu’il est
possible à une créature sans l’union hypostatique ? Ce feu qui
purifie les lèvres du prophète, ce feu qui embrase les Séraphins,
c’est le feu même dont Marie est revêtue : il ne l’a point touchée,
ni effleurée seulement : il l’a entièrement recouverte ; elle y a été
plongée et comme absorbée. Ô manteau de la Vierge, vêtement de
1lumière et de chaleur ! » Comme je le disais plus haut, les
explications purement historiques ne suffisent pas pour rendre compte
de ces œuvres. Il faut faire appel à une cosmologie symbolique,
à des archétypes qui demeurent latents en tout individu même à
l’époque des claviers et des téléphones mobiles.
Certains lecteurs s’étonneront sans doute que je ne mentionne
pas la vierge d’Orcival , celle qui trône majestueusement dans la
magnifique église lovée dans la vallée, tout contre la montagne…
Elle aurait pourtant tout ce qu’il faut pour accompagner les statues
miraculeuses : pèlerinage à la source, origine légendaire orientale
(apportée par saint Luc), dévotion particulière des prisonniers,
vertus prophylactiques sur la vue… Mais elle n’est pas noire ! Elle
est pourtant citée comme telle dans la plupart des ouvrages qui
traitent de ce sujet. C’est le cas de Jacques Huynen dans L’Énigme
2des vierges noires . Or en 1972 la statue était comme elle l’est
aujourd’hui : superbe mais avec une carnation claire. Elle n’en
est pas moins une reine d’Auvergne. Le Puy-de-Dôme, pratiquant
un « multiculturalisme » avant la lettre, célèbre donc ses reines
1. Hymne Mulier amicta sole, dans Vierges romanes, op. cit., p. 67.
2. Jacques Huynen, L’Énigme des vierges noires, Robert Laffont, 1972.
14Les vierges noires, reines d’Auvergne
blanches et ses reines noires. Ces dernières empruntent leurs
origines dans des temps beaucoup plus anciens et des cultures
disparues aujourd’hui. C’est ce que je vais tenter d’évoquer.
Les grandes mères obscures
Les divinités sombres, les mères obscures, jalonnent l’histoire
des croyances. Le mystère qui les entoure agace quand il ne gêne
pas les tenants d’un christianisme orthodoxe, c’est-à-dire
occidental et blanc… La nouvelle religion qui s’établit sur les décombres
de l’antiquité, enseignée par Paul et les Évangélistes depuis le
Moyen-Orient, pratiquait déjà cette tolérance a minima qui veut
que l’on accepte ce que l’on ne peut pas faire disparaître. La
christianisation, rapide dans les centres urbains, fut longue à pénétrer
les campagnes, ces espaces habités par les paysans dont le nom
vient directement de paganus, payens, païens. Peu à peu les
chrétiens s’approprient les lieux sacrés, les monuments immémoriaux,
jusqu’aux personnages qui reçoivent une forme de baptême en
changeant de nom. L’énigmatique saint Don, près de Châtel-Guyon ,
n’était autre que Dionysos ou le Dôn gaulois. Ce phénomène
inhérent à chaque culture qui s’installe n’a rien de choquant lorsqu’on
en admet la réalité. Mieux, il permet d’une certaine façon de
conserver la mémoire des pratiques anciennes. Contrairement à ce que
disait Nietzsche, « pour qu’un sanctuaire apparaisse, il faut qu’un
sanctuaire disparaisse », aucun sanctuaire ne disparaît. Il se
transforme et un regard objectif peut en saisir les survivances. Ainsi
les vierges noires semblent réactualiser sous le couvert du
christianisme d’anciennes divinités largement répandues dans tout le
bassin méditerranéen.
Mais, avant d’en tracer les contours, la probité exige de faire état
des arguments avancés pour expliquer la noirceur de nos reines
d’Auvergne. Le matériau de fabrication d’abord. Il est vrai que
certains bois noircissent avec le temps, le chêne en particulier. Ces
statues seraient donc devenues noires à cause de leur ancienneté.
C’est oublier une pratique constante dans les productions votives.
Le bois n’est qu’un support. Il était toujours recouvert de couches
15LES MYSTÈRES D’AUVERGNE
colorées, souvent grâce à une toile marouflée sur le support, enduite
d’apprêt et peinte. Notre époque qui ne jure plus que par le naturel,
que par la matière brute a oublié que même les plus beaux marbres
grecs étaient peints. Les restaurations contemporaines permettent
de découvrir la richesse des polychromies qui recouvraient les
sculptures romanes en particulier.
Autre explication : la dévotion des fidèles. On connaît bien cette
pratique qui veut que l’on touche l’objet de vénération pour s’en
approprier les bénéfices. Possible. Mais alors ce ne serait pas
le visage seulement qui serait noirci par les mains à la propreté
douteuse des croyants, d’autant plus que les statues sont plutôt
présentées en élévation et ne donnent à toucher que le bas des robes.
Dans le même ordre d’idées on avance le phénomène de
noircissement dû aux fumées des chandelles et des cierges. Même objection :
l’assombrissement par le noir de fumée se produit uniformément,
pas uniquement sur le visage et les mains.
eDernier argument : la mode. Une mode qui daterait du XIX siècle…
ou la reproduction, par excès de zèle sans doute, de l’apparence
provoquée par les phénomènes mentionnés. C’est une façon un
peu rapide de reporter en arrière un fait sans pour autant expliquer
son apparition.
On ne peut écarter totalement toutes ces raisons. Certaines sont
en partie fondées, quelques-unes attestées mais il n’est pas
possible de les ériger en règle générale. Le mystère reste donc entier
et, faute de documents, il nous faut puiser dans cet univers des
symboles et des mythes que les scientifiques sérieux laissent aux
poètes. Poétisons donc, sans réserve, en sachant que la poésie
n’épuise jamais le mystère…
Sans aller jusqu’à invoquer un matriarcat primitif, il faut bien
reconnaître que les figurations de déesses mères ne naissent pas
avec la Mère divine chrétienne. Les premiers signes propres au
christianisme, alors qu’il était encore une religion cachée parce
que persécutée, relèvent de l’allégorie : croix, poisson, agneau. Le
culte marial ne s’instaurera que bien plus tard, laissant subsister
de nombreuses divinités préchrétiennes. Je me bornerai à citer
deux représentations particulièrement proches de notre sujet : un
e bronze nouraghique trouvé en Sardaigne et remontant au VII ou
16Les vierges noires, reines d’Auvergne
eVI siècle avant J.-C. Le personnage féminin porte sur ses genoux un
enfant et la position des mains évoque sans ambiguïté les vierges
de tendresse, si ce n’est la raideur de la facture très archaïque. Plus
près de nous, une statuette votive celtique reproduit l’attitude des
vierges en majesté, assise dans une position frontale et présentant
l’enfant assis sur ses genoux. Le drapé rudimentaire de la mère,
la « biaude » courte du petit personnage ne laissent aucun doute
sur l’origine de l’œuvre, découverte en Eure-et-Loir : « Ce petit
monument s’inscrit parmi les innombrables statuettes votives de
déesses mères. Alors que la plupart ne représentent l’enfant qu’au
sein, celle-ci le place sur les genoux de sa mère et dans la posture
qui sera, mille ans plus tard, celle des Vierges en majesté tenant
l’Enfant Jésus assis et vu également de face. L’attitude sévère, la
lourdeur des vêtements détachent également cet objet des séries
1gallo-romaines classiques . » Une étude plus détaillée, mais qui
dépasse le cadre de cet ouvrage, pourrait confirmer cette parenté.
La généalogie de la couleur noire est plus problématique car les
vestiges n’ont que rarement gardé les couleurs d’origine. Quelques
divinités païennes présentent un visage parfaitement noir. La
plus célèbre est sans doute l’Artémis d’Éphèse. Elle fait partie
des divinités grecques conservées par les Romains et qui
prolongent d’anciens cultes. Vierge farouche, chasseresse infatigable,
elle défendit sa mère Léto avec le concours de son frère Apollon.
Honorée dans toutes les régions montagneuses et sauvages, son
sanctuaire principal se situait à Éphèse. Pierre Grimal reconnaît
en elle « une très vieille déesse asiatique de la fécondité » et
suggère qu’elle succédait à la Dame aux fauves crétoise. On attribue à
Dionysos la même origine orientale, et curieusement les peintures
grecques lui donnent aussi un teint bistre, foncé. Il faut rappeler
que l’empire d’Alexandre s’étendait jusqu’aux Indes, et les
historiens distinguent une statuaire de style gréco-oriental témoignant
des influences culturelles réciproques entre Europe et Asie. Une
attirance semblable, mêlée de crainte, s’exerce autour de la Magna
Mater romaine : Cybèle, dont le culte s’associe à des mystères, est
mère, à la fois nourricière et redoutable. On est tenté de spéculer
1. A. Varagnac, G. Fabre, Art gaulois, Zodiaque, 1956.
17LES MYSTÈRES D’AUVERGNE
sur des rapprochements avec un des avatars de Devi, la Grande
Déesse sous la forme redoutable de Kali la noire.
Ces influences multiples, ces cultes exogènes accompagnant les
armées conquérantes ont trouvé un écho dans les divinités
celtiques. Épona, déesse cavalière, intégrée dans le panthéon romain,
reprend très exactement les attributs d’Artémis : virginité, fertilité,
chasse. C’est aussi le cas de Brigid qui associe le pouvoir de
fécondité et celui de semer la terreur chez les combattants. Elle deviendra
sainte Brigitte, protectrice des troupeaux et gardienne du foyer.
erSa fête, dans l’ancien calendrier liturgique, se situait le 1 février ;
or, le 2 février, commémore encore la Purification de la Vierge…
Ce panorama trop rapide permet de saisir la continuité des cultes
successifs et la permanence des figures et des représentations.
Sans affirmer des filiations directes, il est possible de poser de
solides présomptions, d’autant plus qu’en d’autres lieux la statue
primitive aurait été rapportée d’Orient. En s’appropriant la Grande
Mère, le christianisme a effacé les aspects terribles ou guerriers
(et pourtant celle de Thuret revendique d’une certaine façon cet
héritage), fidèle au message d’amour évangélique.
Tout cela atteste que le sombre visage de ces vierges n’est pas dû
à un accident, à une erreur de transmission, mais au contraire à une
volonté délibérée, bien que peu consciente, et à une fidélité à la
mémoire des cultes anciens plus intuitive que raisonnée. Leur
présence imposante, leur attitude grave et majestueuse tiennent aussi
à leur authenticité vénérable. Saint Bernard invoque l’Apocalypse.
On peut y joindre sans hésiter le Cantique des Cantiques :
« Je suis noire et pourtant belle, filles de Jérusalem,
Comme les tentes de Qédar,
Comme les pavillons de Salma.
Ne prenez pas garde à mon teint basané :
1C’est le soleil qui m’a brûlée . »
Ces reines sont bien à l’image de ce pays qui les conserve avec
une jalousie déférente. Fières et farouches, elles sont les sœurs de
1. Cantique des Cantiques, attribué à Salomon, I-5 et 6.
18Les vierges noires, reines d’Auvergne
ces femmes gauloises qui encourageaient leurs époux à la bataille
de Gergovie . C’est sans doute la raison pour laquelle elles abondent
dans le Puy-de-Dôme, un pays que le feu de la terre a noirci, comme
la lumière du soleil a noirci ses reines. Elles demeurent en ces
lieux comme les cicatrices vénérables d’une histoire géologique
de la pensée dont le temps a pétrifié les secousses. Rencontrer
leur regard c’est plonger dans les millénaires et, pour un instant,
s’immerger dans l’éternité.
Robert de Rosa,
Les Mystères du Puy-de-Dôme, 2012.D’un suc à l’autre, le mont Mézenc, « toit » de la Haute-Loire
(mille sept cent cinquante-quatre mètres d’altitude)
sous le regard de la Madone…
(Collection de Roger Briand.)Chapitre II
Le diable aux trousses…
Et Satan créa les « sucs »
UE SERAIENT les paysages de la Haute-Loire sans leurs
volQ cans assagis : croupes verdoyantes, enrochements escarpés
où s’accrochent des arbres tors, dômes placides et « sucs »
arrogants en forme de taupinières géantes.
« J’ai visité beaucoup de pays. Je suis devenu très difficile à
étonner… Ces sites sont extraordinaires. Je le déclare, non comme poète
du Velay, mais comme voyageur de l’Europe. » (Jules Romains.)
ePourtant, jusqu’au milieu du XVIII siècle, les Altiligériens en
puissance ignorent que leurs montagnes familières et paisibles furent
aux temps préhistoriques d’impétueuses « cracheuses de feu ».
D’ailleurs, leurs noms géographiques ne les désignent
aucunement comme tributaires de l’enfer : monts Denise, Meygal, Mézenc,
Devès, Lisieux… Dès lors que nos ancêtres surent ce qu’était un
volcan, des dangers qu’ils pourraient courir si d’aventure
extraordinaire, mais non impossible, les leurs se réveillaient brusquement
d’une longue léthargie, l’imagination mystique se mit en
mouve1ment comme pour conjurer le mauvais sort . Certains s’ingénièrent
à expliquer leur fichu caractère, l’ire des temps anciens. Pourquoi
ces « montagnes brûlées » sont-elles ainsi disposées, agglutinées
1. L’une des raisons de la crainte des volcans fut la découverte, en 1763, de la ville
de Pompéi, au sud de Naples, ensevelie par une éruption inattendue et tragique du
Vésuve proche, le 24 août 79.
21LES MYSTÈRES D’AUVERGNE
ou éparses ? Quel forgeron titanesque entretenait le feu de leurs
entrailles et par quelle heureuse lubie a-t-il émigré ailleurs ?
Et Dieu, dans cette affaire ?
Pour le poète d’Ambert Henri Pourrat, le Père éternel s’est
d’abord et surtout intéressé à l’Auvergne en général, et au Velay
1en particulier :
« Sur cette terre, au commencement Dieu fit l’Auvergne. Et puis
plus rien, plus rien, plus rien. Et puis le reste du monde… »
La suite du Dieu pro-Auvergnat tient dans la légende suivante,
2qui a jadis fait le tour des veillées campagnardes . Dieu a créé le ciel
puis la terre. Il s’apprête à modeler l’homme. Déjà, dans le monde
céleste, où les archanges commandent aux anges, s’enfle le
crescendo d’un conflit de rivalité. Eh oui, même là-haut ! L’un des chefs,
puissant et ambitieux, Lucifer, « porteur de lumière », ambitionne
de se hisser « au-dessus du commun de la mêlée des autres ».
Parce qu’il prétend être « de naissance » dépositaire de pouvoirs
plus importants, plus prestigieux que tout autre. Bref, il entre sans
complexes en concurrence avec Dieu le Père, son Créateur. Pour
arriver à ses fins, il embrigade ses collaborateurs, une équipe
d’anges qui, l’occasion faisant le larron, pensent tirer quelques
bénéfices.
Apprenant le complot (mais Il sait tout), le « bon Dieu »,
pourtant d’un naturel si clément, se fâche tout rouge. D’un simple geste
impérieux, Il précipite les prétendants impies dans les flammes
de l’enfer. Vade retro Satana ! Nul n’ignore que la Géhenne est
située dans les profondeurs abyssales, magmatiques, de cette Terre
nouvellement formée.
Trop esseulé, Adam est dépressif. Alors, tirée de son flanc le
Créateur lui donne une compagne, Ève. S’il finit par chasser
le couple du Paradis terrestre pour faute grave de « péché
originel », Il n’en est pas moins ému de voir Adam peiner, souffrir
pour « gagner sa vie à la sueur de son front ». Il se bouche les
oreilles pour ne pas entendre les gémissements d’Ève « enfanter
dans la douleur ». Enfin, Il sourit au nouveau-né, Caïn, comme
1. Henri Pourrat, Histoire des gens dans les montagnes du Centre, Éditions Albin
Michel, 1959, p. 12.
2. Elle est notamment citée par Annette Lauras-Pourrat, Guide de l’Auvergne
mystérieuse, Éditions Tchou, 1989.
22

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant