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Enseignant, chercheur, expert

De
216 pages
Une figure d'enseignement et un parcours professionnel qui va de l'Ecole Normale à la Sorbonne en passant par des contacts avec de multiples élèves, telle est la trajectoire et les métiers exercés successivement ou conjointement par le protagoniste. Le système l'oblige à devenir chercheur, puis les circonstances font de lui un expert international qui travaille pour plusieurs grandes organisations et exerce aussi, régulièrement, dans les universités américaines.
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ENSEIGNANT, CHERCHEUR, EXPERT

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5583-6 EAN 9782747555838

Louis PORCHER

ENSEIGNANT, CHERCHEUR, EXPERT

Entretiens avec Dominique

Groux

L'Harmattan 5-7, rue de l' École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita t1.3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Parcours professionnels
dirigée par Louis Porcher et Dominique Groux Interroger une personne qui a exercé un métier défini, mais de manière atypique, pour en tracer une représentation singulière et fidèle, telle est l'entreprise de cette collection. Il s'agit de dessiner des profils professionnels, sans pénétrer dans la vie personnelle (sauf lorsque c'est nécessaire à la compréhension du métier), de composer ainsi une galerie de portraits qui éveille la curiosité. Par définition ce sont des livres d'entretien et le rôle du questionneur est au moins aussi délicat et significatif que celui du répondeur.

UNE VIE D'ENSEIGNANT
SOMMAIRE

PREMIERE PARTIE: Mes études et mes débuts d'enseignant DEUXIEME PARTIE: Mes débuts dans l'enseignement TROISIEME PARTIE: La direction du CREDIF QUATRIEME PARTIE: Une carrière ultra-rapide CINQUIEME PARTIE: L'E urope et l'étranger SIXIEME PARTIE: Au Ministère de .l'Education SEPTIEME PARTIE: La Sorbonne et l'Alliance Française EPILOGUE

Il

supérieur

39

75

...

103

147

165

183 211

1.

Mes études et mes débuts dans l'enseignement

Dominique Groux : Vous vous êtes senti l'enseignement alors que vous étiez très jeune?

destiné

à

Louis Porcher: Honnêtement, je ne sais pas. Je suis né dans une famille d'instituteurs de village, dans les Deux-Sèvres. Mais ils appartenaient à la première génération, si j'ose dire (fils de métayers, dont la vie était très dure, se faisait au jour le jour sans savoir si l'on allait manger le lendemain). Ils ne lisaient donc jamais parce que les livres n'avaient jamais fait partie de leur culture quotidienne. Ils manipulaient seulement, et très attentivement, les manuels scolaires qu'ils recevaient en "spécimens", pour décider de ceux qu'ils allaient faire acquérir par leurs élèves et de ceux qu'ils conserveraient par devers eux pour préparer leurs cours. D'un autre côté, j'étais justement fils d'instituteurs, donc prédisposé à l'ascension sociale typique dont parle Bourdieu. Les enfants d'instituteurs accomplissaient souvent de brillantes études, parce que l'excellence était chez eux la priorité dans laquelle ils avaient été élevés. Dans l'esprit de mes parents, la voie était toute tracée: je deviendrais enseignant, mais sans pour autant m'élever dans la hiérarchie sociale. Instituteur, ç'aurait été bien pour eux, pareillement. Il n'a jamais été question que je ne fasse pas d'études, alors même qu'ils ne connaissaient rien au fonctionnement réel de celles-ci. Question: Vous avez tout de même fréquenté les livres depuis toujours? Réponse: Là aussi, je ne sais pas vraiment. Il n'yen avait aucun chez moi. Mais il s'est trouvé que, dans le tout petit village où j'ai passé mon enfance, j'étais le seul enfant qui ne "travaillait pas aux champs", dès le plus jeune âge, avec ses parents. Je vivais donc dans une grande solitude. De plus, j'ai été très souvent malade, dont deux fois très gravement, au point que le médecin m'avait condamné. Mais j'ai, comme

vous voyez, survécu... Donc, cette double solitude m'a conduit à trouver mon plaisir le plus élevé dans la lecture. J'ai commencé, tout petit, à quatre ans, par lire dans tous les sens les manuels scolaires, dans lesquels j'ai beaucoup apprIS. Puis j'ai découvert comment on utilisait un dictionnaire, et je me suis plongé dedans à tout propos. Enfin, et là gisait sans doute le destin dont vous parlez, l'école publique des villages était, à cette époque-là, le dépôt mensuel des bibliobus, cette invention géniale du Front populaire qui expédiait chaque mois dans un lieu public, une caisse de bouquins prêtés gratuitement à qui voulait lire. Encouragement formidable qui donnait quelques résultats. Je me suis plongé là-dedans, immergé, et j'ai tout de suite lu les cinquante volumes mensuels que livrait "le camion" en reprenant les ouvrages qu'il avait apportés un mois plus tôt. Je lisais tout, en vrac et plusieurs fois et ne me souviens de rien. C'était un terreau cependant et je suis sûr que ma culture s'est forgée là. Q. : Vous avez appris, à l'école primaire? R. : Une fois de plus, je ne sais pas vraiment. La discipline sans doute. J'ai découvert brusquement, à sept ans, je m'en souviens comme d'hier, ce qu'était une rédaction. Auparavant, j'étais nul et un matin a surgi brusquement cette clarté que, pour écrire, il fallait inventer, imaginer. Et puis les manuels de cette époque, que j'ai relus récemment, étaient d'une modernité formidable sous la tradition académique, le modèle désuet, qu'ils incarnaient. J'y ai lu Kipling (sans savoir que c'était Kipling) et je connaissais les noms de Bagheera, la panthère noire, et de Shere Khan, le tigre. J'y ai ingurgité les fables de La Fontaine, les frères Grimm, Voltaire, Victor Hugo, bien sûr.

14

Q. : Comment étiez-vous en entrant en sixième? R. : Sans le savoir, très au-dessus du niveau. Je suis arrivé à dix ans, mais reste certain, aujourd'hui encore, qu'à huit ans, j'aurais été parfait. Mais cela ne se faisait pas, surtout dans ce milieu-là. Mes parents se situaient à mille lieues de comprendre que j'aurais eu, à cet âge, le niveau. Le collège de Parthenay lui-même, aurait refusé une telle "forcerie" selon la parole de Rousseau alors que ce n'en aurait pas été une. Il ne faut pas en conclure que j'ai perdu mon temps dans cet établissement. D'abord j'y ai appris, avec une grande surprise, que j'étais bien meilleur que tous les autres, et non plus seulement donc, "le chef' d'un petit village où personne (vous entendez bien? personne) n'avait jamais poursuivi de scolarité au-delà du certificat d'étude. Ensuite, j'ai découvert des "matières" littéralement jubilatoires : le français, l'anglais, l'allemand, l'histoire, le latin, où j'excellais avec un plaisir fou. J'ai compris, dès cette époque, à dix ans, que les autres matières, scientifiques, ou la géographie, ou le dessin et la musique, je n'y entendrais jamais rien. Enfin dans cet établissement de dernière zone pourtant, les professeurs étaient excellents parce qu'ils possédaient les deux qualités dont je crois toujours qu'elles sont nécessaires et suffisantes pour former un bon enseignant: le goût pour la matière qu'ils transmettaient et l'intérêt relationnel effectif pour les élèves (et pour chacun d'eux en particulier). Je ne m'y suis jamais ennuyé et je m'y suis transformé avec leur aide. Q. : Pourquoi isolez-vous cette période? R. : Parce qu'elle n'a duré que trois ans, jusqu'à la fin de la classe de quatrième. Mes parents ont alors été nommés à Niort, la grande ville du département, qui possédait un lycée, et non un simple collège. Et là, ce furent quatre années 15

catastrophiques jusqu'aux deux baccalauréats inclus. Je m'y suis ennuyé au point que je croyais toujours mourir de chagrin. Les professeurs, beaucoup plus titrés qu'à Parthenay, étaient, quand ils étaient sérieux, d'un académisme mortel, et, quand ils ne l'étaient pas, d'une fumisterie et d'une nullité inqualifiables. Les élèves, soumis à ce modèle, étaient euxmêmes d'une faiblesse et d'un conformisme scolaire décourageants. Je n'y ai donc appris qu'une chose, qui est cependant restée essentielle toute ma vie. On ne peut vraiment se débrouiller que seul, il ne faut rien attendre de l'institution. D'ailleurs, point hautement symbolique, moi qui, quelques années plus tard, serais agrégé de philo, j'ai obtenu 6/20 au bac. Q. : Vous êtes tout de même allé en classe préparatoire? R. : Oui, grâce à un professeur qui, agrégé et communiste, était donc souvent présent dans le journal local, et qui fut scandalisé que mes parents veuillent stopper là mes études et me faire devenir instituteur. Il intervint, et l'on m'envoya au lycée de Poitiers en hypokhâgne, ce qui, d'un côté (qui fut sans doute décisif) rassurait mes parents parce que l'on y était interne. D'emblée, alors que je me demandais, par ignorance totale, à quelle sauce j'allais être mangé, ce fut le paradis; ne subsistaient que les disciplines qui me passionnaient. Français, latin, langues, histoire et philo, c'était tout, pendant toute la semaine. Je mis à peine une semaine à comprendre que tout ce que j'abhorrais, les maths, les sciences, et toutes ces fantasmagories, était définitivement terminé. Encore une semaine et je constatai que tous les enseignants, sans exception, étaient au-dessus de tout éloge. Leurs cours étaient passionnants, le travail obligatoire très abondant, très difficile, mais jubilatoire, le supplément facultatif (et non directement vérifié) pleinement enthousiasmant. Et puis, la classe comprenait les meilleurs élèves de la région, de Nantes à Limoges en passant par Tours; c'étaient de gros clients, et, 16

pour la première fois de ma vie, je n'en menais pas large. J'étais joyeux parce que c'était mon caractère, mais m'effaçais aussitôt dans les discussions (en classe ou hors de classe) avec tous ces cracks (garçons et filles). Et puis arriva novembre (1957) : ce furent "les compositions", comme on disait à l'époque, "les examens blancs" dans le langage actuel. J'ignorais totalement dans quelle position j'allais me trouver. Or, à la stupéfaction générale, à cause de mon silence, je fus premier partout. Aussitôt, le jour même, les regards de mes condisciples et des Anciens ont changé sur moi. Ils se sont mis à me "considérer" eût dit Flaubert, et je devins la mascotte dont on était fier et qu'on admirait franchement. Ce fut ainsi pendant mes deux années de classe préparatoire, qui constituèrent, pour moi, un enchantement, le meilleur moment de ma vie. Q. : Vous avez été reçu au concours? R. : Oui et non, là encore. Seul reçu, j'étais plutôt content, mais plus encore que, dans la France entière, il n'yen ait que 38. A vrai dire pourtant, je ne l'avais pas préparé sérieusement, mais en dilettante et j'ai commencé à comprendre que, durant toute ma vie il en irait ainsi. J'aborderais tout, sûrement, sans le souci d'être reçu ou collé, puis de conquérir une réussite ou non. Et c'est ce qui s'est passé. Je redoutais par-dessus tout de me retrouver dans une école dite grande, "l'Ecole Normale Supérieure de SaintCloud", et destinée à préparer l'agrégation, et la plus prestigieuse, celle de philosophie. J'étais fermement décidé à passer le plus inaperçu possible, parmi tous ceux que j'imaginais être des cracks: je ne concourais pas dans la même catégorie qu'eux. Je m'aperçus aussi que, au b.ac comme ici, j'étais bien meilleur à l'oral qu'à l'écrit parce que convaincre des gens en tête-à-tête, me défendre, discuter, ne me causait aucune angoisse et que, au contraire, je m'y épanouissais. En plus, avant de partir à 17

Saint-Cloud, en octobre, je me présentais aux deux premiers certificats (sur quatre) de la licence de philo: je n'avais jamais suivi un seul cours à l'université, puisque j'étais en khâgne, je ne connaissais pas un professeur, j'ignorais tout du programme et des modalités pratiques d'une dissertation universitaire. En outre, je n'avais pas du tout travaillé durant l'été, mon succès inespéré à Normale me suffisant. Or, à ces deux certificats, j'ai été reçu avec des notes encore une fois bien meilleures à l'oral qu'à l'écrit. Je réfléchis longuement au problème mais n'y trouvai aucune solution et décidai de faire avec. Q. : A Saint-Cloud, alors, ça s'est passé comment? R. : A la fois bien et mal. Il y avait des castes dans chaque promotion. Certains d'entre nous venaient de familles cultivées, culturellement nobles (la noblesse d'Etat de Bourdieu) et, pour cela, le succès à l'agrégation allait de soi à leurs propres yeux; ils ne doutaient pas. Ils toisaient les tâcherons, au nom desquels je comptais, les considéraient comme des ploucs avec de la boue sur leurs sabots de bois. D'autres encore ne se sentaient certes pas fils d'archevêque, mais étaient persuadés qu'en travaillant d'arrache-pied, ils parviendraient à décrocher la timbale. Les derniers enfin, il y en avait d'autres que moi, pensaient que le mât de cocagne était trop élevé pour eux. J'étais impressionné, en arrivant, par ce cheptel trié sur le volet et qui maniait la langue beaucoup mieux que moi, me paraissant, en outre, beaucoup plus cultivé. Pour la langue, j'avais tort, mais je m'en suis aperçu beaucoup trop tard: je parlais (et écrivais) beaucoup mieux que n'importe lequel d'entre eux, mais je venais d'un milieu tellement dominé, où l'on m'avait inculqué, entonné sans cesse, que je ne pouvais nourrir que des ambitions très modestes, que j'avais fini par intérioriser (incorporer dirait encore Bourdieu) que je n'étais 18

qu'un vilain petit canard, condamné d'avance. Je me taisais donc et j'admirais ceux qui m'entouraient. Q. : Vous travailliez? R. : Oui et non encore une fois. Oui parce que, à ma manière, en conservant mon autonomie de méthode (ce que j'ai fait toute ma vie), j'étais fermement décidé à essayer de devenir agrégé. Puisque, sans accomplir le moindre effort, j'étais parvenu jusque-là, un des trois plus jeunes en outre, j'avais une chance de me hisser jusqu'au sommet du mât et je comptais bien la jouer à fond. Nos professeurs que nous fréquentions maintenant depuis un mois, se comportaient audessus de tout éloge et tout était mis en œuvre pour que, en quatre ans, nous réussissions. Les cinq autres "philosophes" me paraissaient pour les uns de simples bluffeurs, mais, pour les autres, des types forts et armés. La suite a montré que le plus superficiel, le plus dissimulé, mais le seul vraiment arriviste, était le seul à s'être élevé au plus haut rang, essentiellement par la brigue (que je ne connaissais pas encore ). Non parce que, en novembre, il nous fallut suivre les cours de la Sorbonne parce que nous devions y passer nos examens (les deux derniers certificats de licence pour moi). J'en attendais beaucoup parce que je ne connaissais rien du fonctionnement du monde universitaire, croyant encore que le travail et le mérite constituaient les seules conditions pour être récompensé. Je devais déchanter assez tard, dix ans après environ. Pour les professeurs sorbonnicoles, ce fut une surprise catastrophique: à part Deleuze (alors simple assistant) et Canguilhem (admirable mais qui traitait d'une philosophie, celle des sciences, qui ne me touchait pas du tout), le reste formait un ramassis de nullités, de vantardise, de vide, de boursouflure, d'ignorance, qui me tourneboulèrent en moins d'un mois. Dès Noël, j'avais compris, et, ensuite, je n'ai plus jamais Ge dis bien jamais) remis les pieds dans le 19

monument du quartier latin. Je me suis débrouillé absolument seul, et j'ai été reçu (faiblement, juste au-dessus de dix, mais reçu). L'expérience ne m'a touché que ponctuellement: cependant je n'ai pas compris (c'est le seul mot qui convienne) que tel était le lot de tout le système universitaire: la promotion des médiocres, justement parce qu'ils se recrutent entre eux, et "jivarisent" (réduisent la tête) tous ceux qui dépassent. Il faut pactiser, dire comme le plus influent, se dissimuler, et, donc, au fond, s'écailler. A cette époque il y avait, à l'agrégation, une épreuve de science (la possession d'un certificat délivré par une fac de science suffisait), une de latin, et une de grec. Je passai l'ensemble et finit par me retrouver agrégé, tout jeune, et en m'accrochant seulement aux cours de SaintCloud même et à mon propre travail. Q. : Vous retirez bien quelque chose de ces années-là? R. : Ah oui, bien sûr. D'abord l'excellence de nos professeurs, que je ne remercierai jamais assez (tout comme ceux de khâgne). Ensuite et peut-être surtout la vie pendant quatre ans aux côtés de condisciples qui s'adonnaient à des spécialités multiples, des maths à la philo en passant par la chimie, la biologie, les langues, la géographie, etc. On acquérait ainsi, sans y penser, comme par osmose à travers les discussions, une culture diversifiée qui est, à mes yeux, la vraie culture, et une ouverture d'esprit qui conduisait à s'intéresser à tout et à faire feu de tout bois. Je suis convaincu que si, dans mes disciplines successives, j'ai toujours agi (et été considéré comme) un diagonaliste, c'est à ce mélange que je le dois, à cet enrichissement par les différences. La philosophie, en plus, se prêtait à cette fécondation mutuelle, dans la mesure où, à cette époque encore, elle jouait un rôle de surplomb; elle dotait d'instruments conceptuels, c'est-à-dire disponibles, adaptables à tout, et qui permettaient de se retrouver chez soi dans n'importe quelle spécialité. Mon 20

goût, incontesté, pour l'interculturel est venu de là, comme ma séduction pour les différences, les pensées nonconformes, non-conservatrices, non-immobiles, vivantes. J'y ai puisé aussi l'apprentissage de la rigueur (dans la lecture d'un texte notamment), l'habitude de la réflexion, de ne pas confondre les apparences et la réalité, certes, mais aussi de ne pas négliger les apparences parce qu'elles font partie de la réalité. J'ai trouvé le courage aussi, celui de lutter seul, de ne pas perdre de vue un objectif, de s'accrocher, de persévérer. Paradoxalement c'est pour cette raison que j'ai toujours pratiqué mes diverses activités professionnelles avec dilettantisme, précisément parce que je n'avais plus rien à conquérir et que je savais que le courage permettait tout. J'ai loupé tout de même des pistes essentielles. Je n'ai pas eu le flair d'aller suivre les cours de Lévi-Strauss, ceux d'Althusser, de Lacan; par dégoût du snobisme, certes, mais surtout, j'en suis persuadé maintenant, parce que je ne m'en sentais pas digne, que je ne me percevais pas comme appartenant au nombre de ceux qui étaient admis dans le temple. Ma vieille domination trouvait là son accomplissement. Ces enseignements-là étaient destinés aux dominants, aux happy few, aux pauci beati, et moi je m'en trouvais exclu par ma roture même. Je n'ai donc pas profité de tous les enrichissements culturels qu'offrait Paris et je ne mesurais nullement, alors, que le capital social (c'est-à-dire ceux que vous connaissez et qui vous connaissent) était beaucoup plus important que le capital culturel (qui, comme l'écrira Bourdieu plus tard, est toujours la forme dominée du capital) . Q. : Cette expérience vous a influencé? R. : Bien sûr. D'abord je ne saurai jamais si l'humilité que chacun s'accorde à me reconnaître, constitue véritablement mon "ethos" authentique, ou si elle est seulement une attitude, celle de quelqu'un qui, jeune, c'est-à-dire quand il le 21