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La science économique et sa méthodologie

De
266 pages
Qu'ont dit les économistes dans le passé et que disent-ils aujourd'hui ? A quoi servent toutes leurs théories et tous leurs modèles ? Que peut apporter la science économique précisément à l'Afrique ? Quelle est sa méthodologie ? Cet ouvrage fait le point sur deux problèmes fortement corrélés : d'une part l'état de la science économique et d'autre part la méthodologie qui est devenue une discipline très importante pour l'élaboration d'une recherche et de toute production scientifique.
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LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
ET SA MÉTHODOLOGIE

Collection « Zoom Sur » dirigée par Pr Moustapha Kassé Le paradoxe de cette ère de communication « globale » c’est justement le décalage perceptible entre le besoin toujours plus grand de connaissances qui résulte de cette situation et la difficulté de plus en plus aigue pour les supports d’y faire face. Nous sommes donc devenus par la force des choses et par l’accélération subite de l’histoire, les consommateurs d’un flot ininterrompu d’informations que nous avons du mal à « digérer » faute de repères simples, fiables et efficaces. La collection « Zoom Sur » a pour ambition de combler ce vide. Elle va s’adresser à un grand public dans un style très dépouillé avec comme seul objectif la rencontre entre le livre et son lecteur, par le biais d’une information sur mesure, collant aux aspirations profondes de l’heure et aux frémissements de notre temps. Le tout procédera d’une démarche rigoureuse sur le plan de l’analyse mais suffisamment ouverte à la réflexion féconde et susceptible de dégager des perspectives. En définitive, c’est une collection dynamique qui se propose de gérer la qualité au détriment de la quantité, l’essentiel au détriment du superflu et à moindre frais pour le lecteur.

MOUSTAPHA KASSÉ

LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
ET SA MÉTHODOLOGIE

L’HARMATTAN-SÉNÉGAL

© L'HARMATTAN-SÉNÉGAL, 2010 « Villa rose », rue de Diourbel, Point E, DAKAR http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr senharmattan@gmail.com ISBN : 978-2-296-10284-2 EAN : 9782296102842

À mon pylône, mère Astou SARRÉ

Aux toutes dernières Adji Ass et Ndéye Anta KASSÉ

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Remerciements J’exprime toute ma gratitude à mes collègues et amis de toujours AMOUSSOUGA Fulbert Géro, au Président NGBO Aké, au Doyen Ahmadou Aly MBAYE, au Recteur Abdou Salam SALL et Souleymane Bobo VILANE pour leurs encouragements de tous les instants. Mes remerciements à Idrissa DIANDY et Chérif Sidy KANE dont l’assistance constante et la collaboration m’ont motivé pour la finalisation de ce travail. Toute ma reconnaissance à mes correcteurs Hady Moustapha SARRÉ qui s’est toujours dévoué pour relire et corriger mes manuscrits sans fin et Madame Fatou BÉYE BA pour ses remarques pertinentes. À mes étudiants de toutes les promotions du PTCI qui ont souffert de mon enseignement de Méthodologie. Et à ma fille Mireille GONÇALVES et mes secrétaires pour leur dévouement et leur professionnalisme.

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INTRODUCTION GÉNÉRALE

DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE À LA SCIENCE ÉCONOMIQUE, LE CHAMP DES CONTROVERSES
Dans l’ensemble, les méthodes scientifiques sont une conquête de la recherche pour le moins aussi considérable que n’importe quel autre résultat : c’est en effet sur l’entente de la méthode que repose l’esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l’absurdité. Les gens d’esprit ont beau apprendre autant qu’ils veulent des résultats de la science ; on s’aperçoit toujours à leur conversation, et particulièrement aux hypothèses qu’ils y proposent, que l’esprit scientifique leur fait défaut : ils n’ont pas cette défiance instinctive contre les écarts de la pensée- défiance qui, à la suite d’un long exercice, a pris racine dans l’âme de tout homme de science. Il leur suffit de trouver sur un sujet une hypothèse quelconque, ils sont alors tout feu tout flamme pour elle et croient que tout est dit. C’est pourquoi chacun devrait de nos jours avoir appris à connaître au moins une science à fond alors il saura toujours ce que c’est qu’une méthode et combien est nécessaire la plus grande prudence.

Nietzsche1 Sans aucun doute, il existe d’excellents manuels de méthodologie des sciences sociales et plus particulièrement dans la science économique. Les manuels classiques avec lesquels nous avons travaillé pour former nos étudiants sur une longue période conservent encore toute leur vigueur scientifique. Toutefois, en lançant, en 1994, le Programme de Troisième Cycle Interuniversitaire en Afrique francophone (PTCI) qui regroupait toutes les Facultés de Sciences Économiques et de Gestion, nous nous étions fixé, comme membres fondateurs, deux objectifs majeurs. D’abord, former des économistes de haut niveau (de classe internationale) ce qui supposait l’élaboration d’un programme de formation de calibre
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Nietzsche : Le Livre du philosophe, Paris, Garnier-Flammarion, 1991 11

international, ensuite, harmoniser tous les enseignements afin de faciliter la mobilité parfaite des étudiants et des enseignants dans l’espace couvert par le PTCI (18 facultés de sciences économiques et de gestion). À ces deux missions s’ajoutait une troisième à savoir la nature spécifique de l’enseignement supérieur qui est d’assurer la production et la diffusion des connaissances scientifiques promises à une vaste démultiplication sociale. En effet, comme l’observe R. Boyer « Si le XVIIIe siècle fut marqué par la figure emblématique du philosophe des Lumières, si le XIXe a vu émerger la catégorie du savant, le XXe, pour sa part, a mis en avant la figure du chercheur, devenu l’intellectuel collectif chargé d’éclairer les décisions des pouvoirs publics et privés 2. » Si nous avions cru devoir renforcer les enseignements de microéconomie, de macroéconomie et surtout des techniques quantitatives, nous avions également estimé indispensable d’introduire un enseignement fort de méthodologie de la recherche pour préparer nos étudiants aux métiers de chercheur afin qu’ils puissent prendre en charge les questions de recherche concernant leur propre continent, un continent sous-étudié et sous-analysé. C’est d’abord une opportunité de consolider et d’orienter la future élite scientifique africaine vers la recherche et c’est affirmer fortement le double lien entre enseignement et recherche. Cela était d’autant plus nécessaire, qu’il s’est passé dans le domaine de l’enseignement et de la recherche plus qu’une marginalisation des universitaires et intellectuels africains décriés comme totalement incapables de penser leurs propres problèmes en vue de leur trouver leur propre réponse. Les références pour approcher ces problèmes viennent toujours des Écoles de pensée d’Europe et d’Amérique qui dictent les théories référentielles, les méthodes d’approche, les techniques et les programmes de recherche. Cette mainmise impériale est telle que toute expertise africaine était totalement ignorée sinon appréciée comme de qualité scientifique médiocre nécessitant, pour être intégrée au jeu, alors un renforcement de capacités ou des mises à niveau techniques. Ainsi, le doute insidieusement entretenu sur les capacités analytiques des économistes africains a justifié leur exclusion de tous les débats de théories et de politiques économiques
2 R. Boyer : « Le tournant des sciences sociales », Alternatives Économiques Pratique n° 021, novembre 2005.

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concernant leur continent. En fait, on a donné libre cours aux autres, européens et américains, de déterminer les champs de recherche, d’indiquer les référents, de fournir les instruments et finalement de dicter ce qu’il faut faire. L’Afrique est le seul continent au monde qui n’a aucune prise ni sur ses programmes de recherche, ni sur l’élaboration de ses politiques, ni même sur la définition de son avenir. Deux positions idéologiques ont permis cette exclusion de l’élite africaine. C’est d’une part la pensée unique dominante et de l’autre le consensus de Washington qui imposait l’épure ultra libérale. La pensée unique est fondée sur une litanie de concepts clefs sanctifiés dont le premier est que l’économique doit l’emporter sur le politique. Cette pensée unique sert de bréviaire aux grandes institutions économiques et monétaires internationales notamment la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques, l’OMC qui, par leur financement, enrôlent au service de leurs idées, à travers toute la planète, de nombreux centres de recherches, des universités, des fondations qui doivent affiner et répandre à leur tour le « penser correct », la bonne parole. C’est pourquoi cette pensée unique est reprise et reproduite, au niveau des facultés de sciences économiques, des grands organes de presse à vocation économique3 et financière, des essayistes, des hommes politiques. Elle étouffe toutes les velléités de discordance et de dissidence. Encadré 1 : La pensée unique ou les 10 poncifs du « one best way » qui doivent gouverner le monde. Le premier principe de la pensée unique est d’autant plus fort qu’un marxiste distrait ne le renierait point : l’économique l’emporte sur le politique. C’est en se fondant sur un tel principe que, par exemple, un instrument aussi important dans les mains de l’exécutif
Les principaux organes d’information économique notamment The Wall Street Journal, Financial Times, The Economist, Far Eastern Economic Review, les Échos, Agence Reuter qui sont en réalité la propriété de grands groupes industriels ou financiers. Le Magazine Marianne a publié en mai 2009 un numéro sur « La nouvelle pensée unique » et juste au-dessus d’une photo d’un troupeau de moutons, les auteurs montrent qu’elle est toujours présente, elle se renouvelle sans cesse, elle veut étouffer les voix dissidentes et elle sert la domination des élites. 13
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que la Banque de France a été, sans opposition notable, rendu indépendant en 1994 et, en quelque sorte, « mis à l’abri des aléas politiques. » Les autres concepts-clés de la pensée unique sont connus : le marché, idole dont « la main invisible corrige les aspérités et les dysfonctionnements du capitalisme », et tout particulièrement les marchés financiers, dont « les signaux orientent et déterminent le mouvement général de l’économie » ; la concurrence et la compétitivité, qui « stimulent et dynamisent les entreprises, les amenant à une permanente et bénéfique modernisation » ; le libreéchange sans rivages, « facteur de développement ininterrompu du commerce, et donc des sociétés » ; la mondialisation aussi bien de la production manufacturière que des flux financiers ; la division internationale du travail, qui « modère les revendications syndicales et abaisse les coûts salariaux » ; la monnaie forte, « facteur de stabilisation » ; la déréglementation ; la privatisation ; la libéralisation, etc. Toujours « moins d’État », un arbitrage constant en faveur des revenus du capital au détriment de ceux du travail. Et une indifférence à l’égard du coût écologique. La répétition constante, dans tous les médias, de ce catéchisme (3) par presque tous les hommes politiques, de droite comme de gauche (4), lui confère une telle force d’intimidation qu’elle étouffe toute tentative de réflexion libre, et rend fort difficile la résistance contre ce nouvel obscurantisme (5). IGNACIO RAMONET : « La pensée uniqu »e, Le Monde Diplomatique, janvier 1995. Résumons les 10 poncifs légitimés par les théoriciens de l’orthodoxie libérale et imposés au monde par de puissants moyens médiatiques4 : L’économique prime sur le politique La mondialisation est la voie du bonheur L’intervention publique moins efficace que le privé La liberté des échanges est impérative
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Moustapha Kassé, Économie du développement, Tome1, Dakar, Panafrika, 2009. 14

La baisse des taux d’intérêt facilite la croissance Il faut éradiquer l’inflation Le déficit public est nuisible Il faut diminuer les impôts Pour l’emploi, il faut supprimer le salaire minimum L’Asie est l’avenir du monde Source : Prof. Moustapha Kassé : Repenser Bretton Woods, 1999. En ce qui concerne le Consensus de Washington, c’est un système clos de principes qui configurent les dix commandements auxquels devaient désormais se plier les États endettés d’Afrique. Ces principes imposent un revirement complet des politiques menées depuis l’après-guerre. L’adoption par les institutions financières internationales comme le FMI et la Banque mondiale ainsi que par les élites mondialisées de cette charte libérale va entraîner des conséquences considérables particulièrement dans les pays en développement. Ces IFI pendant plus d’un quart de siècle, au nom du dogme de l’ajustement structurel ont conduit les pays africains à la ruine. Encadré 2 : Consensus de Washington ou les 10 commandements du néo-libéralisme triomphant. Le « Consensus de Washington » est la table de la loi énonçant les dix commandements du libéralisme qui déterminent depuis 20 ans les politiques économiques mondiales. Il tire son nom d’un article de l’économiste John Williamson5 qui a défini en 1989, les dix recommandations qui suivent, notamment en direction de l’Amérique latine : Discipline budgétaire, Réorientation de la dépense publique, Réforme fiscale, Libéralisation financière,
5 John Williamson, « What Should the Bank Think about the Washington Consensus ? », 1999, Peterson Institute.

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Adoption d’un taux de change unique et compétitif, Libéralisation des échanges, Élimination des barrières à l’investissement direct étranger, Privatisation des entreprises publiques, Dérégulation des marchés, Prise en compte des droits de propriété. La Banque mondiale et le FMI ont ensuite décidé de subordonner leurs prêts à l’adoption de politiques inspirées de ces thèses. C’est une gigantesque entreprise néocolonisation scientifique, une exclusion qui laisse le champ libre à la consommation passive de théories et des praxis téléguidées de l’extérieur. La preuve, les bailleurs de fonds comme les Institutions financières internationales ont souvent purement et simplement et soigneusement évité tout débat, tout dialogue avec les experts et universitaires locaux pourtant formés dans leurs propres universités. Ils ont préféré s’attacher souvent les services d’une armada d’« experts » expatriés, anciennement dénommée « assistants techniques », qui émargent grassement à leur budget. Il n’est pas surprenant en lisant les milliers de rapports, études et autres analyses de ne trouver la moindre référence relative à la recherche et à l’expertise locales. Cette position a amené l’ancien économiste, vice-président de la Banque mondiale, Jaycox, a demandé que « l’on arrête de traiter les Africains comme des enfants ». On a rien arrêté et la pratique continue de plus belle. Cette infantilisation était le meilleur moyen d’écarter les chercheurs locaux pour mieux procéder au remplacement du « dirigisme de l’État » par celui des bailleurs de fonds. Et plus grave encore, comment peut-on imaginer que dans « une matière aussi « sensible » et aussi controversée que le développement économique et social, il soit impossible de mettre en concurrence les méthodes et les modèles alternatifs ? Tout se passe, en effet, comme si les arguments de la Banque, et ceux de ses adversaires se développaient dans des univers privés d’intersection… « La question est moins d’apprécier si telle ou telle théorie est réfutée ou non, que de savoir pourquoi la réfutation ne peut

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pas s’exercer ou qu’elle s’exerce si mal6. » Ce ne serait pas la première fois dans l’histoire des sciences que la polémique tiendrait lieu de réfutation. Cet état des choses nous avait amené en 1994 à introduire un enseignement de méthodologie pour préparer nos étudiants à l’apprentissage et au perfectionnement de la production scientifique ce qui est le principal l’objet même d’un troisième cycle7. Il m’est apparu, aujourd’hui, nécessaire de mettre sous forme de manuel didactique cet enseignement que j’ai dispensé dans le cadre du PTCI et qui peut encore servir à nos étudiants, nos doctorants et nos enseignants appelés à produire et diffuser la connaissance scientifique pour leur promotion dans la grille hiérarchique des corps de l’enseignement supérieur. Dans cette optique, la méthodologie se présente comme un des moyens de la consolidation du couple enseignement supérieur-recherche qu’elle soit fondamentale ou appliquée. En effet, tout économiste, on aurait pu dire généralement tout scientifique, de quelle qu’envergure qu’il soit doit se sentir tenu à un moment ou un autre, de rendre compte du domaine et de la méthode de sa discipline. Qu’est-ce qu’au juste la méthodologie au regard des multiples controverses qui la traversent globalement et plus particulièrement dans la science économique où, depuis l’origine, les auteurs discutent de sa substance et de son statut ? Peut-on enseigner la méthodologie ? Je me suis efforcé de le faire en renonçant au départ à toute idée d’unicité de la méthode, c’est-à-dire en commençant par reconnaître sa pluralité au double niveau de ses significations et de son champ d’application. Comme le rappelle Alain Beitone, « l’enseignement des sciences économiques et sociales est traversé depuis son origine par un débat récurrent sur la place des théories. Ce débat a toujours vu s’entrecroiser des arguments de nature épistémologique et des arguments de nature

P. Engelhard, Le paradigme de la banque mondiale et sa contestation : une curiosité épistémologique, Revue Environnement africain nº 25, vol VII, Dakar, Enda, 1989 pp. 321. 7 Cet enseignement fut dispensé respectivement à Yaoundé par le Professeur feu George Gango qui a été un orfèvre en la matière, par le Professeur Tchiombiano Taladidia à Ouagadougou, par le Professeur YAO Joseph à Abidjan et par moimême à Dakar et plus tard à Lomé et Cotonou. 17

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pédagogique8 ». Contrairement à lui, j’estime que nous ne pouvons jamais « en finir avec ce débat » même s’il est devenu quelque peu rituel. G. Bachelard nous en donne la justification : « Deux hommes, s’ils veulent s’entendre vraiment, ont dû d’abord se contredire », comme l’observe Gaston Bachelard. À quoi, A. Boyer, ajoute qu’il importe de cesser « de croire que les sciences puissent elles-mêmes se passer de controverses. Des penseurs tels que Bachelard et Popper nous ont même impérativement invités à voir dans la possibilité permanente de la remise en cause et le pluralisme critique des traits essentiels de l’activité scientifique. Mais si les sciences avancent par « rectification des concepts » ou par « élimination de l’erreur », il n’en reste pas moins qu’elles « avancent »9. La vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie10 ». Les sciences progressent par controverses appuyées sur une méthode. En sciences économiques, comme nous le verrons plus loin la méthodologie recouvre « une série d’objectifs différents qui lui confèrent un caractère pluriel : elle est d’abord instrument d’examen du réel, elle est ensuite un moyen de compréhension et de prise de recul par rapport aux productions scientifiques des économistes, elle est en outre un instrument de présentation de ses propres travaux et réflexions et elle est enfin un instrument de communication11 ». Cet ouvrage est destiné aux étudiants, aux chercheurs et aux professionnels des métiers de l’analyse et de l’action en économique. En conséquence, il vise à leur offrir d’une part des repères solides sur les questions qui se posent à leur discipline et d’autre part des techniques pour mener à bon port une recherche et participer à la production des savoirs qui portent ou justifient les décisions dans le champ de l’économie. Ces perspectives sont importantes pour les étudiants africains à un moment où la question de l’identité de la science économique fait l’objet de débats récurrents en leur sein et à celui du corps professoral. Elles le
Alain Beitone, « la place des théories dans l’enseignement des sciences économiques et sociales : une tentative d’éclaircissements ». 9 A. Boyer : Introduction à la lecture de Karl Popper, Paris, Presses de l’École Normale Supérieure, 1994, page 177. 10 G. Bachelard, La philosophie du non, Paris, PUF, Coll. Quadrige, 1962. 11 Michel Vigezzi, Éléments de méthodologie pour économistes. Grenoble, Collection « L’Économie en plus », Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1993. 18
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sont également pour les chercheurs dont la vocation est de produire des connaissances notamment sur des réalités économiques, politiques, sociales mouvantes et très peu connues. L’Afrique est la partie du monde la plus sous-étudiée, la plus sous-analysée. La tâche est d’autant plus délicate qu’en amont de tout projet de développement, il faut de la recherche scientifique alors même que les gouvernements africains n’accordent qu’un très faible intérêt à la recherche. Celle-ci se nourrit de données empiriques à partir desquelles l’on tire des connaissances de préférences généralisables. Or, l’analyse des faits en vue de leur généralisation fait appel à la méthodologie. Et par l’apprentissage, il faut que chaque chercheur soit capable de réfléchir sur les questions de méthode selon les normes et règles qu’impose la communauté scientifique des économistes. Cet ouvrage comporte alors trois parties : D’abord, la première partie qui traite du remue-méninge autour de la boîte à outils de la science économique devenue aujourd’hui une entreprise gigantesque par l’ampleur des ressources intellectuelles qu’elle draine et le volume impressionnant des recherches et des publications qu’elle mobilise. Cette première partie est alors une sorte de revue de la littérature théorique. Quels sont les apports théoriques, versus méthodologie, des controverses de l’Économie politique à la Science Économique ? Autrement dit : Quelles sont les réflexions qui sont conduites et les controverses dans le landerneau des économistes ? Quels sont les enseignements de ces débats sur le référentiel pour tous les professionnels de l’économie ? Aujourd’hui, on constate comme le souligne B. Walliser que la science économique tend à s’unifier autour d’une méthodologie commune fondée sur la construction de modèles qui reposent sur des hypothèses relatives à la nature des agents (des individus rationnels) et à la structure des marchés (concurrence, monopolistique, etc.). L’irréalisme de ces constructions (les marchés purs, la rationalité des agents) et l’utilisation abusive de la modélisation ont entrainé de vifs débats méthodologiques qui ont amené certains auteurs à parler de crise de la science économique. Quelles en sont les manifestations ? Quelles en seront les implications ? En quels termes se pose la méthodologie de la recherche dans ce contexte ? Ensuite, la deuxième partie concerne les besoins de recherche en Afrique sous-étudiée et sous-analysée. Comment penser la crise africaine à la lumière des évolutions marquantes de la pensée économique ?
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Comme un changement de trajectoire et une bifurcation traduisant l’épuisement d’une économie de rente et des modes anciens de régulation ou au contraire comme résultant de distorsions par rapport aux équilibres économiques et sociaux ? L’on observe un épuisement de régime ancien ; celui de l’économie de traites spécialisée sur des produits primaires, d’une économie administrée ou prédominant des logiques redistributives, celui d’un espace disponible capable d’absorber des rythmes de croissance démographique et urbaine les plus élevés du monde12. Après avoir évalué ces besoins et les politiques mises en œuvre, il faut répondre à l’interrogation de J. P. Azam et Zéphirin Mouloungui à savoir : « la science économique peut-elle aider l’Afrique ?13 ». En effet, une part non négligeable de la « recherche appliquée » (ou « académique ») peut permettre de mieux comprendre pour mieux agir et permettre la résolution des nombreux et complexes problèmes auxquels sont confrontés les pays africains. Dans cette optique, la recherche fondamentale et la recherche appliquée constituent des variables déterminantes du développement économique et social. Toutefois, il est souvent observé et largement dénoncé le fait que les gouvernements africains et leurs bailleurs de fonds croient très peu à la recherche. Ce point de vue mérite une plus grande attention, car, en fait, ce dont il est question, pour les bailleurs de fonds, c’est un doute calculé sur les capacités techniques des chercheurs africains à penser leurs propres problèmes en utilisant leurs propres têtes. Que ces chercheurs soient formés dans les meilleures universités françaises, américaines, russes, japonaises ou chinoises, dès lors qu’ils servent en Afrique, ils vont manquer de capacité. Et, il faut alors prévoir, pour eux, des institutions de renforcement de capacité destinées à mettre ce monde des chercheurs africains aux normes « internationales ». La raison est l’affirmation d’une certaine universalisation des sciences économiques autour du libéralisme ce qui devrait déborder très largement les systèmes académiques nationaux au nom de l’universalité des techniques. A quoi, on ajoute que « très généralement, les pays dits « périphériques » n’ont pas les moyens de constituer de puissantes universités et de riches centres de recherche
12 Moustapha Kassé, Économie du Développement avec références africaines, tome 1 : Pensée économique, développement et sous-développement, Dakar, Panafrika, 2009, 460 p. 13 J. P. Azam et Z. Mouloungui, « La science économique peut-elle aider l’Afrique ? », Scérén, 2004.

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susceptibles d’éclairer la nature de leur société et de leur histoire14. » Cette posture exclusivement observée vis-à-vis de la communauté scientifique africaine relève d’une volonté idéologique de déconsidération des chercheurs africains qui sont « réputés » incapables de prendre en charge leurs questions de recherche. En Afrique, les programmes de recherche, particulièrement en économie, le référentiel comme les normes sont prédéfinis par des penseurs extérieurs à orientation « idéologiquement » correcte. Le Président L. S. Senghor qualifiait cette attitude de « mépris culturel ». En réalité, c’est plus profond. Il s’agit d’une exclusion délibérée visant à empêcher les chercheurs africains de penser leurs problèmes avec leurs propres têtes en vue de trouver leurs propres solutions. Cette deuxième partie dégage les besoins en politiques de recherche devant constituer des programmes pour les universités et les centres de recherche. Enfin, la troisième partie de cet ouvrage analyse les aspects méthodologiques dans le processus de la formation de la connaissance ainsi que les normes d’élaboration et de conduite d’une étude ou d’une recherche scientifique. Toute science est une forme systématique de la connaissance, elle est « une prise de possession du réel pour la raison » (Meyerson), elle peut être définie comme « un ensemble de connaissances caractérisées par un objet et une méthode déterminés, et fondés sur des relations objectives vérifiables ». C’est aussi « la démarche par laquelle on produit des connaissances scientifiques ». Cette partie étudie tout le processus de formation de la connaissance à travers le pôle morphologique, le pôle théorique, le pôle technique et le pôle épistémologique. L’épistémologie qui est revenue en force dans la préoccupation des chercheurs, quel que soit leur domaine d’intervention, essaie d’établir les conditions de la véracité de la connaissance et plus particulièrement de la connaissance scientifique. Que nous apportent l’empirisme, l’infirmationnisme de Popper, le concept de paradigme de Kuhn, le concept de programme de recherche scientifique de Lakatos, le concept d’incommensurabilité de Feyerabend ? Cette partie a pour objectif d’offrir aux chercheurs les éléments de méthode leur permettant de formaliser leur projet ou programme de production de connaissances scientifiques.
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Boyer, R. : « Le tournant des sciences sociales », cours de régulation économique. 21

C’est dans cette perspective que nous allons aborder cet ouvrage sur la science économique et sa méthodologie de la recherche qui est fondamental pour ceux qui prétendent entrer dans le club des savants et des chercheurs et qui veulent faire carrière au niveau de la créativité scientifique. Il faut, pour le moins, en connaître les règles et les normes exigées par la communauté ou le « système ». Dans ce système, selon l’observation de J. De Bandt, « des acteurs particuliers, les scientifiques, en nombre relativement limité, détiennent le monopole de la production des connaissances, qui sont des biens publics et universels, ils exercent leurs activités au sein de structures et institutions dans le cadre de logique et de règles qui sont propres et spécifiques… Polanyi parlait de la ‘‘République de la science’’15 ». C’est dire que cette réflexion est principalement destinée aux chercheurs qui ont la prétention de mener une recherche de qualité pour s’intégrer dans le cercle des professionnels de la science économique, c’est-à-dire dans une Communauté scientifique dont les attributions se résument à : Dire la vérité et exercer un contrôle de la scientificité des connaissances : les recherches sont scientifiques parce que le système le reconnaît comme telles ; Réaliser l’organisation et le contrôle des procédés d’évaluation et de diffusion de l’information. Tout système scientifique repose sur un ensemble de procédures et de mécanismes de circulation et d’évaluation des informations ; Assurer sa propre reproduction et organiser sur une base disciplinaire pour assurer sa propre reproduction ; La logique des acteurs répond à la nécessité d’obtenir la reconnaissance du système, les intérêts et les motivations des acteurs étant essentiellement fonction de leur position escomptée au sein du système ; Il dépend de l’extérieur pour les ressources le faisant vivre. Il décide à la fois de l’allocation des ressources des connaissances à diffuser des procédures et de sélection.

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Jacques De Brandt, « De la science à la connaissance : changement de paradigme ». Revue d’Économie industrielle nº 79, 1997, pp. 255-272. 22

Cet ouvrage se veut faire le point sur l’initiation à la démarche scientifique, une contribution à l’initiation de la démarche scientifique, au plus proche de ce que font justement les scientifiques afin que la science et tout ce qu’elle porte en terme d’innovations, d’inventivité et de raison, aide à la compréhension et à la résolution des problèmes économiques et sociaux de l’Afrique. Il constitue le premier jalon d’une collection dénommée « Le point sur » qui s’adressera à un grand public avec comme seul objectif la rencontre entre le livre et son lecteur par le biais d’une information appropriée collant aux aspirations profondes de l’heure et aux frémissements de notre temps. Le tout procédera d’une démarche rigoureuse sur le plan de l’analyse, mais suffisamment ouverte à la réflexion féconde et susceptible de dégager des perspectives.

PREMIÈRE PARTIE

REMUE-MÉNINGE SUR LA BOÎTE À OUTILS : LES QUESTIONS DE MÉTHODES.