Hannah Arendt

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Dans les années soixante, Hannah Arendt avait diagnostiqué le caractère fatal de la subversion de l'éducation par la pédagogie et du transfert de l'autorité au monde enfant, qui ont gagné depuis tous les systèmes éducatifs occidentaux. Mais c'est son oeuvre tout entière qui en révèle le "sens", à la lumière des ruptures du siècle, de la perte de la tradition, de la crainte d'un retour du mal, de l'aliénation du monde moderne. Elle a édifié la philosophie de l'éducation de la modernité et elle a renouvelé la promesse humaniste de rendre "tous les commencements possibles".
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296327887
Nombre de pages : 117
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HANNAH ARENDT
Éducation et Modernité

Education et philosophie
Collection dirigée par Bernard JoUbert et Jean Lombard
La collection Education et philosophie publie des études et des textes philosophiques qui traitent des problèmes généraux de la formation des hommes et qui visent à élucider les conditions et les démarches de l'action éducative. Elle s'adresse à tous ceux qui s'interrogent sur le sens des pratiques pédagogiques et la valeur des théories qui les sous-tendent. Elle accueille des travaux d'histoire de la philosophie, des éditions critiques ou des traductions de classiques de la pensée éducative et des études sur les interrogations contemporaines de la philosophie de l'éducation.

Déjà parus
Bernard JOLIBERT Platon, l'ascèse éducative et l'intérêt de l'âme, 1994. Jean LOMBARD Aristote, politique et éducation, 1994. PLUTARQUE Traité d'éducation, intr. et trade de Danièle Houpert, 1995. W. JAMES Conférences sur l'éducation, trade de Bernard Jolibert, 1996. L.-R. de LA CHALOTAIS Essai d'éducation nationale ou plan d'études pour lajeunesse, présentation de Bernard Jolibert, 1996. Jean LOMBARD Bergson, création et éducation, 1997. Bernard JOLIBER T L'éducation d'une émotion. Trac, timidité, intimidation dans la littérature, 1997. ROLLIN Discours préliminaire du Traité des études, introduction et notes de Jean Lombard, 1998. Claude FLEURY Traité du choix et de la méthode des études, introduction de Bernard Jolibert, 1998. Jean LOMBARD (études réunies et présentées par) Philosophie de l'éducation, questions d'aujourd'hui: l'Ecole et la cité, 1999. Bruno BARTHELMÉ Une philosophie de l'éducation pour l'école Gérard GUILLOT Quelles valeurs pour l'école du XXlème siècle ?, 2000. Jean LOMBARD (études réunies et présentées par) L'Ecole et les savoirs, 2001. Bernard VANDEWALLE Kant, éducation et critique, 2001. Yves LORVELLEC Alain philosophe de l'instruction publique, éléments pour une critique de la pédagogie, 2001. Yves LORVELLEC Education et culture, 2002. Jean LOMBARD (études réunies et présentées par) L'école et l'autorité, 2003.
d' auj ourd ' hui, 1999

Jean LOMBARD

HANNAH ARENDT ,
Education et Modernité

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(QL'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4753-1

INTRODUCTION

Les lecteurs de Hannah Arendt n'ont pas le sentiment d'accéder à un système mais de parcourir un itinéraire. Au fil de l' œuvre, ils ne rencontrent pas tant un discours qui s'organise qu'une pensée qui se déploie librement, avec ses changements de rythme, de point de vue ou d'objet, et avec ses alternances de longs cheminements persévérants et de réflexions de moindre ampleur parfois si étroitement liées à l'événement et au moment qu'elles peuvent paraître de circonstance. C'est à celles-ci, à première vue, et non à ceux-là, qu'il faudrait rattacher La crise de l'éducation, le seul écrit qui traite explicitement de la question l'éducation telle qu'elle se pose, du moins, dans le «monde moderne ». L'analyse est très précisément consacrée à la «crise périodique de l'éducation» que connurent les Etats-Unis dans les années cinquante, à ses causes et à sa signification 1. II s'agit en fait d'un article qui ne dépasse pas une trentaine de pages, et qui fait une très large place aux spécificités historiques,
1 « La crise de l'éducation» in La crise de la culture, Gallimard, Folio-essais, pp. 223-252, édition française de Between Past and Future, New-York, 1961. L'article était paru pour la première fois en 1958 dans Partisan Review, 25/4, pp. 493-513. Compte tenu de son importance en tant qu'écrit sur l'éducation dans l'œuvre de Hannah Arendt et de sa place dans l'étude qui suit, le titre La crise de l'éducation apparaîtra en italique selon l'usage réservé habituellement aux ouvrages. L'abréviation CE sera utilisée pour les citations et références, CC désignant La crise de la culture, CHM Condition de l 'homme moderne et OT Les origines du totalitarisme. Les autres titres seront cités en entier.

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Hannah Arendt, éducation et modernité

économiques et sociologiques de la nation américaine. En outre, l'une de ses raisons d'être avouées est la dimension politique, plus qu'éducative, a priori, de la problématique que la crise peut permettre de mettre à jour1. Hannah Arendt prend soin d'indiquer aussi qu'elle n'entend pas aborder le sujet d'un point de vue technique - c'est-à-dire, selon une formule restée célèbre, traiter de «l'épineuse question de savoir pourquoi le petit John ne sait pas lire» et que n'étant pas «éducatrice de profession» elle n'a, dans cette « spécialité» que constitue la pédagogie, guère plus de compétence que« l'homme de la rue2 », dont l'ignorance de ces questions est le plus souvent totale. Tant de soin mis à souligner les limites de l'entreprise, et d'abord les frontières dans le temps et l'espace du phénomène étudié, pourrait attester, au delà du devoir de modestie dont s'acquitte l'auteur - et de sa modestie naturelle - que l'attention portée à l'éducation a été pour elle un de ces moments, parfois sans prémices et souvent sans lendemains, où la pensée se fixe sur un objet qu'elle abandonne aussi vite qu'elle s'en était saisie. Ce serait du reste le signe, certes paradoxal, que cette réflexion se situe en réalité bien au-delà du politique: c'est habituellement « le nulle part où prétend s'installer la philosophie », et non le terrain de l'analyse politique, qui est « traversé par un quelque part contextuel où la pensée fait halte dans son itinérance3».
1 « ...ce n'est qu'en Amérique qu'une crise de l'éducation pouvait vraiment devenir un facteur politique. C'est un fait que, en Amérique, l'éducation joue un rôle différent, et politiquement, incomparablement plus important que celui qu'elle joue dans d'autres pays », CE, p. 226. 2 CE, p. 224. 3 Françoise Collin, «Agir et donné », in Hannah Arendt et la modernité, Paris, Vrin, 1992, p.27. Cet article est consacré à un réexamen du « thème, central dans l'œuvre arendtienne, de l'agir à partir de celui, plus discret, du donné» .

Introduction

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En fait, un examen plus attentif conduit à s'interroger sur le relatif isolement de cet écrit par rapport à l'ensemble de l' œuvre et sur le caractère prétendument limité de sa portée, si fortement proclamé par ses attendus même. D'abord, cette réflexion sur l'éducation s'inscrit dans un ensemble d'une plus grande portée, dont témoigne le regroupement, dans La crise de la culture, huit exercices de pensée politique, d'une série d'études qui ont certes été rassemblées après-coup mais qui sont les éléments d'un même projet fondamental d'« acquérir de l'expérience dans le comment penser» 1 : comment penser cet univers illustré par la parabole de Kafka2, dont « la scène est un champ de bataille où les forces du passé et du futur s'entrechoquent », cet univers de la « rupture dans le flux continu du temps », de la brèche? Voilà qui nécessite en effet une préparation, un entraînement même, auxquels ces
« exercic-es3» sont consacrés-.

Ces huit textes relèvent donc sans doute moins d'une véritable analyse politique que de cette «anthropologie philosophique» qu'évoquait Paul Ricoeur à propos de La condition de I 'homme moderne: dans la recherche d'un ordre et d'une cohérence entre des oeuvres qui ne vont pas sans hiatus et qui marquent parfois des « changements de registre inexplicables », il convient de «discerner les
1

2 id., p. 16. 3 id., pp. Il, 20, 21+ 25. La préfac~e,si synÎhétjqu~ et à hien. de.s_ égards~si éclairante, montre que ces « exercices se meuvent entre le passé et le futur» et

CC, préface, p. 25.

qu'ainsi ils « contiennentune part de critiqueet une part d'expérimentation».
Cependant ils ne visent ni à« déhoulonne~r le~p~assé~» par la c.ritjque~_ à ni « dessiner un futur utopique », de sorte que « le problème de la vérité (y) est laissé en suspens» (pp. 25 et 26). Voir aussi, p. 26, l'importante remarque sur les. reJatÏons complexes de «l'interprétatiotl critique du passé» et de « l'expérimentation» et sur le caractère non arbitraire du «déplacement d'accent graduel» constatable au fil des exercicesL

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Hannah Arendt, éducation et modernité

exigences d'éclaircissement proprement philosophique 1» qu'appelle le premier des grands ouvrages, Les origines du totalitarisme. Et la réflexion sur l'éducation fait partie de cette étape fondamentalement philosophique de l'itinéraire de Hannah Arendt qui survient après la longue recherche de conceptualisation politique des différentes composantes du totalitarisme que fut la préparation des Origines2. Tout en faisant jusqu'au bout écho à des découvertes tragiques

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celles du «mal

radical », de la «superfluité

», de la

« désolation» et de la « perte du sens commun », sources d'une méditation qui ne cessera plus - le second moment vise à penser cette modernité que la difficile expérience de la rupture et de l'effondrement de la tradition a mise en évidence. A cet égard, La crise de la culture, tout comme La condition de I 'homme moderne, parue un peu plus tôt3, est bien la formulation d'une confiance renouvelée dans la capacité des hommes d'agir ensemble et d'inventer la réponse de la philosophie au désespoir. Dès 1954, Hannah Arendt avait marqué un regain d'intérêt pour la tâche philosophique et s'était même posé, à propos de la politique, la question de savoir «qui, à défaut des philosophes» pourrait bien être «susceptible de nous instruire4 ». Ce « retour à la philosophie », si l'on peut, conformément à l'usage qui s'est peu à peu imposé, employer ce terme pour celle qui ne l'avait pas vraiment
1

P. Ricoeur, préface de La condition de I'homme moderne, Calmann-Lévy,

Agora, Paris, 1994. La «trajectoire de l'expérience temporelle» est « sousjacente à l'anthropologie philosophique ». 2 La première édition, The Origins of Totalitarism, date de 1951. Les trois volets du livre ont été publiés en France séparément, bien plus tard, entre 1972 et 1981, puis finalement réunis dans Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Quarto Gallimard, Paris, 2002. 3 The Human Condition a été publié en 1958. 4 Voir sur ce point Sylvie Courtine-Denamy, Le souci du monde, Paris, Vrin, 1999, p. 135, note 1.

Introduction

Il

quittée et qui était venue à la politique « de son plein gré d'abord, puis sous la pression de l'implacable histoire »1, se confirmera par la suite de manière éclatante. Hans Jonas rapporte qu'elle disait avoir décidé, alors qu'elle avait entrepris le travail qui devait aboutir à La vie de l'esprit, de ne plus s'occuper que de choses «qui dépassent la politique» et de se consacrer désormais à des sujets « suprêmes» et à des « choses urgentes» 2. Manière de dire que le moment était venu d'aller à l'essentiel, de penser la redéfinition des conditions de la pensée, de mettre en application le précepte dans lequel Socrate3 - en qui, allant vers lui « par dessus Platon », elle voyait le penseur-citoyen modèle - condensait clairement l'activité philosophique: « on ne doit pas, parce qu'on est homme, n'avoir que des pensées humaines ni parce qu'on meurt penser comme un mortel». Cet objectif est déjà présent dans La crise de la culture et en fm de compte c'est moins, comme nous le verrons, la crise elle-même que l'essence de l'éducation qui constitue le véritable objet de l'analyse. D'emblée, cette crise est explicitement présentée comme « l'occasion, qui fait tomber les masques

1 P. Ricoeur, op. cit., p. 7. 2 Voir Hans Jonas, «Agir, connaître, penser », Entre le néant et l'éternité, p. 86, et l'analyse «Politique et polémique» dans l'introduction que Pierre Bouretz a rédigée pour Les origines du totalitarisme sous le titre « Hannah Arendt entre passions et raison », p. 82 et suivantes. 3 C'est aussi en 1954 que Hannah Arendt prononce sa première conférence sur Socrate, qui sera publiée ensuite sous le titre Philosophie et politique. La référence à Socrate permettra précisément de poser dans des termes plus pertinents le conflit entre philosophie, morale et politique. Sur la rencontre de Socrate chez Hannah Arendt et sa dimension philosophique, sur la manière dont Socrate permet de façon à première vue anachronique - de penser le totalitarisme, on peut se reporter à l'ouvrage de Catherine Vallée, Hannah Harendt, Socrate et la question du totalitarisme, Ellipses, collection Polis, Paris, 1999.

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