ILLETRISMES ET CULTURES

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L'illettrisme est une problématique récente, le terme lui-même n'apparaissant dans les dictionnaires qu'en 1983. De très nombreuses réflexions, recherches et actions se sont développées depuis à la croisée des domaines institutionnels et scientifiques. Cette rapide dispersion des approches rend d'autant plus nécessaire de revenir sur les définitions de l'illettrisme, de s'interroger sur leurs dimensions historiques et culturelles, notamment dans leurs interactions avec la culture de l'écrit.
Publié le : dimanche 1 juillet 2001
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EAN13 : 9782296352780
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Illettrismes et cultures

Dans la même collection... Ursula Bahler Pour lire Joë Bousquet: Approche sémiotique de La Connaissance du Soir Nicolas Carpentiers La lecture selon Barthes Giulia Ceriani Du dispositif rythmique: Arguments pour une sémio-physique Pierre Fiala [ed.] - Egalité et inégalité( s) : Usages lexicaux et
variations discursives (18e
-

20e siècles)

Frédéric François Morale et mise en mots Frédéric François Le discours et ses entours: Essai sur l'interprétation Thierry Gallèpe Didascalies: Les mots de la mise en scène
Bruno Garnier Pour une poétique de la traduction: L'Hécube d'Euripide en France de la traduction humaniste à la tragédie classique Roselyne Koren Les enjeux éthiques de l'écriture de presse et la mise en mots du terrorisme Maurice Pergnier Du sémantique au poétique avec Baudelaire, Cocteau, Magritte Wang Lunyue Approche sémiotique de Maurice Blanchot

Martin Zimmermann Nerval lecteur de Heine: Essai de sémiotique comparatiste

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L'Harmattan,

2001

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ISBN:

2-7384-6040-2

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Elisabeth Beautier -

Jean-Paul Bernié - Jean-Marie Besse- Sonia

Branca-Rosoff - Michel Dabène - Claudine Dardy - Marc Derycke - Béatrice Fraenkel- Yvonne Johannot - Jean-Gérard Lapacherie - Gérard Marandon - Bernard Moreux - Martine Morisse Sophie Pène - Jean-Luc Poueyto - Nicole Robine - Hervé Terrai - Luc Villepontoux - Patrice Williams

Illettrismes et cultures

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

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Remerciements pour leur aide précieuse à Anne Derène, Béatrice Fraenkel et Anne Haeflinger.

Préface

Jean-Gérard Lapacherie
Université de Pau et des Pays de l'Adour

Les phénomènes que l'on désigne par le terme problématique d'illettrisme sont à n'en pas douter une blessure douloureuse dans la conscience moderne, en France plus qu'ailleurs peut-être dans le monde. Notre pays, si on essaie d'en définir l'essence, est un agrégat de terroirs cultivés depuis des millénaires; c'est aussi une histoire, souvent heureuse, parfois tragique; c'est encore une volonté politique de quelques-uns (les Capétiens, les Valois, les Bourbons), sans qui la France n'existerait peut-être pas sous sa forme actuelle. C'est enfin un rapport privilégié et étroit avec la culture, c'est une littérature qui a mille ans, des lois écrites, un corpus idéologique, une volonté d'unifier la langue par la multiplication des grammaires, des dictionnaires, des arts de parler ou d'écrire, des institutions chargées de pérenniser ce qui est fluctuant, une passion d'instruire ses semblables, même les plus pauvres, tous ces principes ayant débouché sur cette proposition étrange: ne peuvent être citoyens (vraiment citoyens) que des hommes sachant lire et écrire, connaissant la Déclaration des Droits, capables de lire les projets de lois pour en débattre, etc. L'alphabétisation, généralisée assez tôt dans l'histoire de notre pays, devait arracher les hommes aux ténèbres, celles de l'ignorance des lois de Dieu ou celles de l'ignorance des lois de la nature. Or, en dépit des centaines de milliards (plus de 600) consacrés à l'éducation, subsistent dans la patrie des droits de l' homme et dans le pays de l'instruction laïque et obligatoire des analphabètes et aussi des hommes et des femmes qui sont nommés (parfois stigmatisés) « illettrés » et qui apparaissent à certains comme la preuve vivante de l'échec relatif de plusieurs siècles d'efforts publics ou privés.

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Que l'illettrisme renvoie dans le miroir où nous nous regardons une image que ne supportent pas beaucoup de nos concitoyens (d'où les projets destinés à éradiquer l'illettrisme ou à « adapter» les illettrés, supposés exclus, à notre société) ne doit pas masquer, aux êtres de raison que sont les chercheurs, dont le métier est de comprendre ce qui se cache sous l'émotion générale, que l'illettrisme soulève plus de difficultés qu'il n'en résout. On sait les difficultés que les historiens rencontrent quand ils essaient de mesurer le taux d'alphabétisation des populations de la France d'Ancien Régime: les documents dont on dispose sont des écrits (signatures au bas d'actes publics ou privés) ou des témoignages. Elles tiennent aussi à la définition de l'alphabétisation. Dans la France d'Ancien Régime, les maîtres d'école (plus nombreux qu'on ne l'a cru) enseignaient essentiellement la lecture, la morale, la religion. L'apprentissage de la lecture et celui de l'écriture étaient dissociés. On pouvait donc être alphabétisé sans savoir écrire. Il faut prendre conscience que la définition de l'illettrisme est encore plus problématique. Le mot lui-même, si l'on se fonde sur la façon dont il a été formé (préfixe « négatif» il et suffixe -isme signifiant « doctrine »), suppose à la fois un manque, une absence, un défaut et, paradoxalement, un corps d'idées formant une doctrine. Ce qui fait défaut, ce sont les « lettres », non pas les signes de l'alphabet, mais la connaissance des textes littéraires qui fait d'un individu un « lettré ». La doctrine (que suppose -isme) n'est pas celle des illettrés - ou prétendus tels - mais celle des lettrés qui instituent les phénomènes de méconnaissance des lettres ou d'éloignement vis-à-vis de la culture écrite en question de doctrine et en problème idéologique. Illettrisme est donc un mot piégé. Dans la conscience commune, il renferme un seul point de vue: celui des lettrés sur ceux qui sont censés ne pas l'être. De là, semble-t-il, les variations qui touchent dans d'importantes proportions les statistiques: 5, 10, 15, 40 % de la population? Un des objets du colloque Illettrismes et cultures 1 a été d'interroger, pour le mettre en question, le point de vue dominant sur les phé-

Illettrismes et cultures, colloque organisé à Pau par l'Instep Formation Aquitaine, l'Université de Pau et des Pays de l'Adour et le Groupe Permanent de Lutte contre l'Illettrisme, les 10, Il et 12 mars 1999.

PRÉFACE

Il

nomènes exposés ci-dessus. Si ces phénomènes sont aussi douloureux pour notre conscience, c'est sans doute parce qu'ils sont l'indice d'une « crise» de la culture écrite et qu'ils prouvent que, dans notre pays, comme dans beaucoup d'autres, des hommes et des femmes peuvent vivre heureux et s'adapter plus ou moins « bien », à leur manière, en bricolant, aux règles sociales et économiques, tout en restant éloignés (pour certains étrangers) aux normes et aux formes de la culture écrite. Ce n'est pas nécessairement une tragédie ou, si cette situation apparaît ainsi à certains d'entre nous, c'est parce que nous projetons sur autrui des valeurs qui ne sont pas aussi universellement partagées que nous ne le pensons.

Introduction

Jean-Luc Poueyto
Instep Formation Aquitaine

On éprouve quelque difficulté à trouver un livre traitant de l'illettrisme dans une librairie. Où peut-il donc bien avoir été rangé? Au rayon « Education» ? en « Psychologie» ? «Linguistique» ? « Sciences sociales» ? Il est vrai que la problématique de l'illettrisme est, par essence même, pluridisciplinaire. De même, sur le plan institutionnel, comme en écho à cette diversité d'approches scientifiques, le Groupe Permanent de Lutte contre l'Illettrisme, rattaché au ministère de l'Emploi et de la Solidarité, est chargé d'une mission interministérielle; mais la notion de ce que peut être l'illettrisme n'est peut-être pas la même selon que l'on intervienne dans le domaine de l'éducation, de l'insertion sociale, de la promotion du livre ou de l'accès à l'emploi. Nous ne sommes guère plus éclairés par la récente Loi de prévention et de lutte contre les exclusions du 29 juillet 1998, qui associe « Lutte contre les exclusions» à : « Accès à l'emploi », « Lutte contre l'illettrisme» et « Accès à la culture ». Un document, édité par le ministère de l'Emploi et de la Solidarité et destiné à expliciter la loi [avril 1999], préconise d'associer DRAC et Bibliothèques aux Programmes d'actions pour l'accès aux pratiques culture lies et artistiques, lesquels doivent privilégier « l'apprentissage de la lecture et de l'écriture» avec les bibliothèques municipales. Lutte contre l' illettrisme et accès à la culture sont donc ainsi associés dans une loi visant à améliorer la condition des plus démunis. Mais le problème vient du fait que ces termes n'y sont nullement définis, ni rappelés. Or les chercheurs, formateurs, travailleurs sociaux, bénévoles... qui interviennent dans le cadre de la lutte contre

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l'illettrisme ne peuvent pas se contenter de notions aussi vagues; la loi ne précise pas ce que sont l'illettrisme et l'exclusion (qu'est-ce qu'un exclu ?). Et ces termes n'ont pas d'antonymes: le contraire d'un illettré n'est pas un lettré, ou celui d'un exclu, un « inclus». . . Quant à la culture, telle que l'entend cette loi, elle est présentée comme une sorte d'entité à laquelle on aurait plus ou moins accès: comparée aux loisirs et aux sports, elle permet même d'« être bien dans sa peau» [ibid]. A titre d'exemple, ce même document destiné à expliciter le projet de loi propose deux témoignages d' accompagnement de personnes vers une artothèque ou vers des musées [ibid, pp. 54-55]. Il s'agit bien là d'une conception « tradition française» de la culture. Celle-ci y est considérée comme un ajout permettant le développement d'un certain bien-être qui s'acquiert par éducation, formation, instruction... Ces connaissances sont donc plus ou moins importantes et tous les hommes n'ont pas le même degré de culture: il y a des gens incultes et des gens cultivés. Nous voilà bien éloignés des conceptions anthropologiques de la c~lture qui, depuis le début du siècle, ont proposé au milieu scientifique une approche beaucoup plus étendue de ce terme. Il va de soi qu'il résulte de ces définitions opposées de la culture des perceptions différentes de ce que peuvent être l'illettrisme et les illettrés. Tantôt il n'est fait référence qu'à la culture dominante, culture reposant sur l'écrit et à laquelle les illettrés n'ont pas accès, tantôt tout individu est considéré comme vivant dans un ensemble symbolique particulier le reliant au groupe; selon cette conception anthropologique de la culture, avoir un rapport à l'écrit différent de la norme signifierait vivre dans un environnement symbolique autre que celui que les institutions prennent comme référence, mais non pas être dénué de rapports symboliques au monde. Ces dernières décennies, des travaux passionnants (dont les plus connus sont probablement ceux de Jack Goody) nous ont montré combien l'apparition ou le développement de l'écriture dans une société pouvait jouer sur les mentalités. Cependant, si nous sommes maintenant convaincus d'une telle importance, nous connaissons mal les limites de son influence dans les actes quotidiens. Aussi, en s'intéressant à sa présence et à son absence auprès de ceux qui en sont éloi-

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gnés, la problématique de l'illettrisme pose également la question de l'écriture dans notre société. Aussi un colloque intitulé Illettrismes et Cultures1 a-t-il été organisé en 1999 à Pau pour réfléchir à la dimension anthropologique de différentes manifestations de l'illettrisme. Il y a été question de culture (s) écrite (s), de crise de l'écrit, de culture illettrée, de tradition orale, de médiation culturelle... Pour cela, chercheurs et praticiens sont intervenus autour de thèmes tels que la notion de « crise de l'écrit» ou celle de « culture illettrée»... à travers des conférences pleinières, et de nombreux ateliers thématiques (théâtre, vidéo, projets culturels, ateliers d'écriture. ..). De nombreux échanges, fructueux, ont eu lieu entre gens de terrain, universitaires, travailleurs sociaux, artistes... Nous avons fait le choix, pour rendre compte de ces travaux, de ne retenir ici que les communications portant plus sur une réflexion théorique. Ces textes sont rassemblés en quatre parties: Illettrismes et crise de l'écrit, Aspects de la culture écrite, Illettrismes, illettrés et culture écrite, et Culture( s) illettrée( s). Tout d'abord, l'illettrisme serait-il donc, plus que le problème de certains exclus, la manifestation d'une crise culturelle profonde touchant à l'écrit? Oui, nous dit Yvonne Johannot à travers une première communication au titre provoquant (L'illettrisme, un faux problème ?) : la problématique de l'illettrisme nous renvoie à un trouble qui, depuis plus d'un siècle, agite notre culture de l'écrit, ou du moins la représentation que l'on s'en fait. Michel Dabène est encore plus tranchant, il refuse à la notion d'illettrisme toute pertinence, dénonce la catégorisation simpliste qui en découle et incite à examiner toujours plus en avant la complexité de ce qui nous lie au monde de l'écrit; il propose alors quelques sujets de réflexions, notamment le rapport oral / écrit, question qui sera reprise tout au long de ces actes. Mais si l'illettrisme peut être le verso de l'écrit, qu'en est-il réellement de la « crise de l'écrit », si souvent déplorée par les médias ?
Jean-Gérard Lapacherie et Nicole Robine, chiffres à l'appui, relativi-

Illettrismes et cultures, colloque organisé à Pau, par l'Instep Formation Aquitaine, l'Université de Pau et des Pays de l'Adour et le Groupe Permanent de Lutte contre l'Illettrisme, les 10, Il et 12 mars 1999.

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sent fortement de tels propos et nous montrent que, là encore, des représentations trompeuses se substituent aux faits: quantitativement, les éditeurs ne cessent d'augmenter le nombre de publications, il y a plus de Français qui lisent aujourd' hui qu'il y a trente ans et la fréquentation des bibliothèques est en constante augmentation. Pourtant, nous avertit Jean-Gérard Lapacherie, un gouffre grandissant, en termes de rentabilité économique, sépare les nouvelles industries de la communication de celles de la culture écrite et ceci ne sera pas sans conséquences. Ce qui a changé, nous disent ces auteurs (ainsi qu'Yvonne Johannot et Michel Dabène), ce sont les perceptions de l'écrit et on assiste, selon Nicole Robine, à une « mutation du modèle traditionnel de lecture ». Si l'illettrisme signifie une crise de l'écrit en notre société, c'est bien d'une modification des valeurs accordées à l'écrit dont il s'agit et non de l'apparition soudaine d'illettrés en cette fin de siècle (où se cachaient-ils d'ailleurs avant ?). La deuxième partie traite de différents aspects de la culture écrite. Elle s'inscrit donc dans la continuité des travaux passionnants sur les écritures ordinaires qu'a dirigés Daniel Favre (dont on retrouve ici bien des collaborateurs). Ainsi, Claudine Dardy s'intéresse aux écritures administratives, territoire immense dont elle est une des trop rares pionnières: comment peut-on continuer à ignorer les effets que peuvent avoir sur nos mentalités une telle mise en ordre écrite du monde, qui « inscrit plus qu'elle n'écrit », avec ses effets performatifs, ses tableaux, ses systèmes classificatoires... ? Ici, l'auteur nous parle de nos inscriptions dans ces « objets écrits» que sont les carnets et livrets (de famille, de santé, de scolarité...) et de ce qu'ils signifient quant à notre place dans la société. Pourtant, eux aussi sont en pleine mutation, puisque les voilà déjà amenés à disparaître et à laisser place aux cartes magnétiques, objets sur lesquels nous ne pouvons plus avoir le moindre contrôle. Pour Sophie Pène également, l'illettrisme a partie liée avec la culture administrative, car les écrits administratifs et les écrits professionnels agissent de plus en plus sur la vie quotidienne de chacun d'entre nous. Leur rédaction est sans cesse repensée, individuellement ou collectivement et leur compréhension doit être de plus en plus performante. Le pouvoir grandissant inhérent à ce type de documents participe donc également de ce que nous avons appelé une « crise de

INTRODUCTION

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l'écrit», crise qui affecte en premier les moins bons lecteurs et les moins bons « écrivants ». Sonia Branca-Rosoff, elle, s'est intéressée aux rapports liant le monde de l'écrit à celui de l'oral à travers les exemples récents d'une émission de télévision, de la correspondance e-mail et, d'autres, plus anciens car datant de la Révolution Française, correspondances administratives de « peu-lettrés ». Il résulte de cette étude que la relation écrit / oral ne peut être pensée que comme un continuum, une sorte d'écheveau complexe troublant toute tentative de classification simpliste opposant lettrés, gens de l'écrit, à illettrés, gens de l'oral. C'est aussi de la culture des «peu-lettrés» dont nous parle Bernard Moreux, à travers l'étude de correspondances familiales du XIXe et X xe siècle. Tout comme Sonia Branca-Rosoff, il souligne l'importance de modèles dans de telles formes d'écriture, modèles qui remontent parfois au Moyen Âge. Comment de tels modèles ont-ils pu être transmis à travers les siècles dans les milieux de faibles lecteurs? Là encore le rapport écrit / oral doit être repensé: il n' y a pas d'opposition radicale, mais toute une chaîne d'éléments relevant de l'écrit et de l'oral, s'interpénétrant de façon très complexe. Les graffitis représentent un autre aspect de la culture de l'écrit. Pourtant, ils sont souvent ignorés, comme si l'on confondait trop souvent le monde de l'écrit avec son support principal, le papier. Mais, outre la question du support, les graffitis constituent-ils un genre particulier de l'écrit? Pour répondre à cette question, Béatrice Fraenkel étudie ici deux types apparemment fort différents de graffitis : ceux qui sont apparus depuis quelques décennies sur les murs des villes du monde entier et qui ont bénéficié de larges échos médiatiques et ceux, plus discrets, qui, sur le pont de l'Alma, rendent hommage à la princesse Diana. Malgré d'importantes différences, ces graffitis font bien partie d'un genre qui, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, témoigne de la volonté d'individus de manifester graphiquement leur présence au sein de la cité. Les graffitis ne sont généralement pas l'oeuvre d'illettrés, mais ils peuvent l'être. C'est le cas des graffitis manouches de la région paloise que j'ai pu observer ces dernières années, et qui font l'objet d'une étude qui inaugure la troisième partie de cet ouvrage, consacrée aux rapports qu'entretiennent des illettrés avec la culture écrite. La

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soudaine apparition de ces graffitis au sein d'une communauté qui, par ailleurs n'utilise que très peu l'écrit à usage de communication interne, ne peut que nous étonner; d'autant plus qu'il s'agit dans le cas étudié de l'écriture de noms manouches, noms uniques dont la révélation ne s'affiche pas. Que signifie alors cette apparition d'écritures particulières ? Mais les Manouches, et les Tsiganes en général, peuvent-ils être considérés comme illettrés? Ils le sont, assurément, si on les considère du point de vue de l'Ecole, des institutions, etc., mais ils ne le sont pas dans la mesure où il n' y a pas de décalage culturel entre un Tsigane qui n'écrit et ne lit pas et le reste de la communauté au sein de laquelle il évolue la plupart de son temps, puisque, là, chacun s'exprime de manière exclusivement orale dans un parler romanes. C'est ce dont Patrick Williams rend compte en reprenant une discussion qu'il a eue avec trois Roms Kalderash sur la notion de langue parfaite. Ainsi, là encore, à travers une approche de type anthropologique, nous ne pouvons que constater combien les oppositions de type oral/écrit sont simplistes et peu opérantes. Décrire les pratiques de gens peu lettrés sans les situer en terme de manque, c'est ce à quoi se sont aussi attachés Elisabeth Bautier et Marc Derycke à travers des regards croisés, l'un portant sur des individus peu lettrés en tant que sujets singuliers, l'autre sur des illettrés considérés en fonction de leur appartenance à un groupe porteur de valeurs. Le travail d'Elisabeth Bautier permet ainsi d'identifier les modes d'articulation « de l' individuel et du social». L'« emmaillage » d'un individu dans le corps social est alors étudié à travers le travail d'appropriation de ce sujet agissant et non pas en tant que résultante d'actions exercées sur lui. «Comment font les illettrés sans l'écriture ? » s'interroge alors Marc Derycke. Il rappelle alors que tout individu est pris dans un « lacis» très complexe rassemblant bon nombre de compétences et que seule l'immersion de type ethnologique peut permettre d'identifier les savoirs alors mis en œuvre si l'on veut les mettre en correspondance avec ceux attendus par l'Ecole ou d'autres institutions. Mais ces dernières ne s'embarrassent pas d'une telle reconnaissance de savoirs: pour elles, les illettrés existent avant tout par défaut d'écrit. Ceci ne signifie pas pour autant que la perception de cette

INTRODUCTION

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« carence»

soit homogène.

Elle a pu ainsi varier dans le temps,

comme nous le montre Nicole Robine, à partir de l'étude des enquêtes sur la lecture menées en France depuis 1955. Le mot « illettré» n'y apparaît jamais, il laisse la place à ceux de « non lecteur », d'« exclu de la lecture», jamais idéologies de « faible lecteur». Le choix de ces vocables différentes n'est et les hasardeux: il reflète à chaque fois les représentations les conceptions ». depuis deux siècles, et plus particulièrea eu pour volonté d'éradiquer élémentaire. L'enjeu, nous de la nation et la il fallait arriexclusuggère l'auteur, « comment

qui sous-tendent

de la culture et

montre également,

les lettrés ont cons-

truit le concept d'illettrisme des institutions l'analphabétisme constitution culturelles:

La prise en compte des illettrés n'est bien sûr pas seulement le fait ment depuis Jules Ferry, la République

à travers la scolarisation

dit Hervé TerraI, était tout à la fois la constitution ver, par la contrainte comme par la persuasion

du lien social. Pour cela, nous rappelle-t-il,

à la domination

si ve du français comme langue nationale, tant pour la population « populaire» de France, que pour la population non francophone française, ou les indigènes des colonies. Ainsi, la question de l'illettrisme, approches de type anthropologique qu'elle soit abordée à travers des ou bien des rappels historiques, de ce qu'est la cul-

révèle, comme en négatif, notre propre conception

ture écrite et montre combien celle-ci apparaît comme un véritable « scriptocentrisme » chargé d' histoire nationale. La dernière partie, intitulée Cu lture( s) illettrée( s), est constituée de deux ensembles de textes. Trois communications traitent des compétences métalinguistiques des illettrés. Tout d'abord, comme en écho aux recherches Besse s'intéresse d'Elisabeth Bautier et de Marc Derycke, sur des méthodes phonémique Jean-Marie cognimenées aux réels savoirs que possèdent les illettrés sur l' é-

crit. Son étude, qui s'appuie tive, porte sur la conscience semblent montrer qu'elle conclut que cette conscience

de psychologie

: les expériences

est bien présente

chez les illettrés et il en à garantir de bons

n'est pas suffisante

résultats en lecture et écriture. Ce qui fait défaut, c'est le vocabulaire métalinguistique, mais celui-ci ne s'acquiert que lorsqu'il y a volonté d'appropriation dans l'ensemble de l'écrit, et donc intégration de savoirs nouveaux des repères culturels qui le lient aux autres.

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ET CULTURES

Pour Jean-Paul essentielle propriation

Bernié, la conscience

métalinguistique L'échec

est même de l'appas alors de

pour la construction du métalangage

des cultures d'écrits.

chez certains ne viendrait-il

sa réduction, par l'école, à la phonétique, la grammaire et l' orthographe, savoirs classifiants et dénominatifs? Jean-Paul Bernié plaide alors pour que l'on prenne en compte, dans l'apprentissage du métalangage, les pratiques socio-langagières, en y incluant la dimension sémantico-discursive linguistique. Enfin Gérard Marandon, dans une perspective psychoculturelle, évoque certains aspects de l'oralité formules, l'opposition proches d' acti vités métalinguisReconsidérant à son tour ne et propose de reconsidérer les apprentissages et autour de genres contextualisés sur le plan culturel, communicatif

tiques telles qu'on peut les observer dans les sociétés sans écriture: sty les oraux, genres distincts... écrit / oral, il démontre que l'accès au métalinguistique

passe pas exclusivement

par l'écrit, mais qu'il nécessite au préalable que le sujet entre dans un « procès d'individuation », condition indispensable à une prise de distance avec le langage. Si la difficulté d'accès au métalangage commun aux illettrés et si, d'autre non-reconnus, constitue donc un obstacle part, ceux -ci ont bien des savoirs

peut-on pour autant en conclure qu'il existe une culture

illettrée? Pour Martine Morisse, s'il y a culture illettrée, elle est à rapprocher du concept de culture populaire, lui-même difficile à définir autrement scripturale que par un sentiment d'appartenance. Suite à une étude de la norme d' écrimenée auprès d'illettrés, ture ordinaire privilégiant elle relève une représentation la spontanéité:

qui serait commune

à tous ainsi que des pratiques

le rapport à l'écrit semble à un groupe, si resLaisser s'installer une

alors bien dépendre d'un sentiment d'appartenance treint qu'il soit. Mais peut-on pour autant parler de culture? expression comme celle de «culture illettrée» conséquences, nous dit Gérard Marandon,

ne serait pas sans de

qui propose quelques élétendant de culhomo-

ments en termes de composantes, à confondre

propriétés et fonctions permettant

décrire une culture. Il dénonce alors les dérives conceptuelles le groupe avec la culture et à décréter l'existence tures relatives à des phénomènes

de société. Il va alors de soi que le

terme « culture illettrée », ne se référant à aucune population

INTRODUCTION

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gène et ignorant

la diversité

culturelle

des illettrés

est alors irreces'étendre aux ca-

vable. Mais cette remise en question peut également tégories « culture orale» et « culture écrite ». Cette dernière communication

confirme donc les analyses tenues de l'illet-

tout au long de cet ouvrage, à savoir que la problématique sement consensuel, fet que, contrairement plus qu'entre à reconsidérer les représentations

trisme nous incite, par le flou de ses contours et son aspect dangereuqui ont cours de insticertains concepts, tels que l'écrit, la culture, l'oralité. Il apparaît en efaux discours des médias et de nombreuses tranchée tutions, il n'y a pas d'opposition entre l'écrit et l'oral, pas nous montrent que ce n'est

une culture écrite et une culture orale. Les travaux me-

nés sur le thème de la « crise de l'écrit»

pas l'écrit lui même qui est remis en question, mais bien les représentations qu'on s'en fait. Ceux qui concernent les documents administratifs, messages e-mail, lettres de peu lettrés, graffitis..., objets longtemps ignorés au bénéfice exclusif de la littérature, nous renvoient à la complexité et la variété de ce qu'est réellement le champ de l'écrit. ou groupes également, Les études des usages de l'écriture illettrés ou des personnes en cours auprès des peu lettrés, des bateliers) montrent

vivant dans des communautés

sociaux éloignés de l'écrit (Tsiganes, individu et un objet d'écriture. abordée, problème scientifique ridisciplinaire, sans cesse repoussée, méthodologique repose

chacune à leur tour, le rapport toujours particulier qui se crée entre un Il reste cependant une question, parfois souvent mal posée2 et qui est « compose un plul'outil principal de la pensée s'avère alors

ment peut-on vivre sans écrit? ». Y répondre scientifiquement puisque essentiellement sur l'écrit.

Une approche

faisant largement appel à l'anthropologie,

de plus en plus indispensable.

2

Notamment quand on parle de « stratégies de contournement », formule positionnant les illettrés par défaut d'écrit plus qu'en fonction de leurs compétences propres.

Préalable: Illettrismes, culture écrite, école et citoyenneté: Quels liens? Quels rapports?

Luc Villepontoux
IUFM d'Aquitaine

Il me semble qu'on analyse majoritairement les illettrismes aujourd'hui au travers du filtre déformant du manque, du handicap, de l'insuffisance de compétences et de savoir dans le parler-lire-écrire et, plus largement, dans tout ce qui de près ou de loin fait référence aux savoirs que l'Ecole est censée dispenser et faire acquérir à ceux qui la fréquentent c'est-à-dire dans nos pays, tous les enfants, tous les adolescents. En d'autres mots, et en forçant à peine le trait, il me semble que le terme « illettrismes» est aujourd'hui de plus en plus souvent synonyme, dans l'esprit de nombre de ceux qui l'emploient, d'incompétence généralisée, intellectuelle à coup sûr, relationnelle très fréquemment, sociale de toutes façons. Il me semble, du même coup, que celui qu'on désigne comme illettré se voit insidieusement dépossédé des droits fondamentaux qui, dans une démocratie, font de lui un citoyen à part entière. Dépossédé parce qu'il est supposé ne pas les connaître ou très mal et qu'il est jugé par conséquent incapable de les exercer et encore moins de les défendre. Il faudra donc le protéger, lui l'illettré, l'aider à défendre ses droits, et même les défendre à sa place parfois. Ainsi (mais ce n'est pas encore dit... tout juste murmuré) l'état d'illettré devient progressivement aujourd'hui une forme de sous-citoyenneté, prochainement de non-citoyenneté. N'est-ce pas logique si l'on se réfère aux représentations sociales dominantes? L'illettré est un fardeau pour une société postindustrielle qui ne s'admet pas autre qu'entreprenante et dynamique. En effet, l'illettré est potentiellement

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en situation de non emploi puisqu'il ne répond pas aux exigences premières du marché du travail qui s'assimilent aux savoirs et savoirfaire de l'ensemble, ici indissociable, du parler-lire-écrire-compter. C'est du moins ce que les personnes les mieux intentionnées croient ou s'efforcent de croire. Car d'autres, qui ne le disent pas encore à haute voix mais le pensent si fort qu'on l'entend, considèrent les illettrés sinon comme des débiles du moins comme des inadaptés, et voient en eux des individus sans grande utilité pour la société, surtout pour une société qui se veut forte, combative et performante, et qui devient chaque jour plus individualiste, de moins en moins solidaire et préoccupée du sort de l'autre particulièrement lorsque cet autre ne répond pas aux normes, n'est pas « conforme ». Si le tableau des représentations apparemment dominantes sur les illettrés, affichées ou camouflées, semble aussi sombre - du moins estce ma perception actuelle - c'est peut-être parce que parler d'illettrismes et d'illettrés renvoie, qu'on le veuille ou non, à l'Ecole. L'Ecole qui est devenue au fil des cent dernières années, l'épicentre structurel et fantasmatique de nos sociétés. N'oublions pas, en effet, que dans les démocraties occidentales, pour tous, filles et garçons, l'enfance et l'adolescence, et de plus en plus fréquemment aujourd'hui, une partie sans cesse plus importante de l'âge adulte, sont vécues « en captivité», entre les murs de l'Ecole. L'Ecole où s'apprennent, où doivent impérativement s'apprendre, définitivement et dans les mêmes temps pour tous, les savoirs liés au parler-lire-écrire-compter qui constituent les premières et indispensables clefs de l'accès au marché du travail. Voilà pourquoi il me semble que, lorsque le mot « illettrisme'» est prononcé en public, il déclenche une irrépressible interrogation individuelle et collective parce qu'aussitôt chacun pense à son propre vécu scolaire, avec des souvenirs contrastés, et des reconstructions représentationnelles immédiates très différentes, voire opposées. Pour les uns, les plus nombreux selon moi, il s'agit d'expériences en demi-teinte, plus ou moins heureuses, mais le sentiment dominant malgré tout d'avoir réussi, d'être parvenus (avec des zones d'ombre et des doutes néanmoins) au-delà de ce qu'ils considèrent comme étant de l'ordre des illettrismes. Pour eux, l'Ecole n'a pas été un succès total mais pas un échec non plus. Et, avec le recul, et puisqu'il faut choisir

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son camp, elle est, ils veulent qu'elle soit un souvenir plutôt positif. Au moins, comme cela, on efface le doute, on ne se sent pas illettré... Et, surtout, on peut se considérer comme étant du bon côté: on est avec les lettrés! Chez les autres, ceux qui, en profondeur, sont les plus attachés à l'Ecole mais généralement ne le laissent pas transparaître, domine le sentiment, assuré, conquérant, que l'Ecole est parfaite, qu'elle apporte la réussite du moment qu'on s'en donne les moyens, et qu'il suffit d'avoir volonté, courage et persévérance pour profiter pleinement de ses bienfaits. Et, du coup, les autres, tous ceux qui n'ont pas réussi à l'Ecole, et en particulier ceux qui sont dits illettrés, au pire n'ont pas fait tout ce qu'il fallait pour réussir et, dans ce cas, ils n'ont que ce qu'ils méritent. Au mieux, ils n'en avaient pas les moyens intellectuels ou bien ils appartenaient à des milieux tellement défavorisés qu'il ne leur était pas possible de franchir l'énorme distance les séparant des savoirs de l'Ecole, et dans ce cas, leur état d'illettrés participe de l'inéluctable. Au total, les premiers relèvent du handicap, si l'on accepte de considérer que la paresse en est un, les seconds sont victimes d'un destin malchanceux. De toutes façons, la société, par le canal de l'Ecole, a rempli son contrat à leur égard, elle a tenté tout ce qu'elle pouvait pour les aider et les sortir de leur état, et elle ne peut probablement plus rien pour eux. En tout cas, elle ne peut pas espérer transformer radicalement leur situation et les rendre lettrés. Dans ces conditions, il ne lui reste plus qu'à continuer à les soutenir pour .ne pas les abandonner à une déchéance prévisible. Mais pour combien de temps? Combien de temps encore devra-t-elle les aider? Combien de temps encore s'en donnera-t-elle les moyens? Et d'ailleurs les aider à quoi? Uniquement à survivre ou bien à faire quoi? Dans quel but? Avec quel espoir? Pour quel projet? Ici la boucle paraît bouclée. Il y a d'un côté ceux qui globalement répondent aux exigences de la société dans laquelle ils se sentent (ou veulent se sentir) insérés et, de l'autre, il y a ceux qui, à des degrés divers et pour des causes multiples, plus ou moins bien identifiées, souvent cumulées, n'entrent pas (et peut-être même refusent-ils d'entrer) dans les catégories sociales porteuses, celles qui garantissent intégration sociale, citoyenneté, réussite individuelle et professionnelle. Bref,

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celles qui donnent le droit d'exister, de vivre et d'être reconnu dans nos sociétés. Mais alors d'où viennent les illettrismes? Comment certains en viennent-ils à être désignés comme étant illettrés ? Est-ce que ces illettrismes naissent à l'Ecole, à cause de l'Ecole? Est-ce que ce sont les premiers apprentissages scolaires qui sont responsables, ceux qui constituent la trilogie fondatrice du savoir scolaire: le parler-lireécrire? Et si l'on accepte cette hypothèse, qu'est-ce qui fait qu'un enfant scolarisé dans des conditions apparemment normales, ne parvient pas, au cours de tant d'années - dix si l'on s'en tient à la seule scolarité obligatoire, en réalité entre treize et quatorze ans si l'on ajoute la scolarité à l'école maternelle - à une maîtrise suffisante des savoirs et savoir-faire dans ces domaines et quitte de ce fait l'Ecole en étant considéré comme illettré? Et d' ailleurs, est-ce qu'ainsi posée, la question est vraiment pertinente ? Le problème est-il simplement localisable à l'Ecole? Est-ce l'institution scolaire qui est ici seule responsable? Ce qu'elle est, ce qu'elle transmet, ce qu'elle exige des élèves et ce qu'elle représente? En d'autres mots, est-ce la culture de l'Ecole qui est en cause? Culture qui ne serait pas également accessible aux uns et aux autres? Les illettrés seraient-ils alors « les inculturables » de l'Ecole? Une frange irréductible de non-apprenants, un pourcentage incompressible de situations d'échec, qu'elle ne peut ni éviter, ni réduire, du moins dans ses conditions ordinaires, habituelles, (traditionnelles diraient certains) de fonctionnement? Mais qu'est-ce qui peut dans ce cas expliquer un échec, apparemment si lourd, si massif, entre dix et vingt pour cent d'une classe d'âge proclament les statistiques? Qu'est-ce qui peut expliquer cette impossible ou insuffisante acculturation scolaire d'un nombre aussi important de jeunes? Pourquoi certains enfants, certains adolescents seraient-ils apparemment imperméables à la culture standard de l'Ecole? Est-ce dû à leur culture personnelle? Y aurait-il un écart insurmontable, un fossé infranchissable entre certaines cultures et celle de l'Ecole? Y aurait-il incompatibilité aussi? Incommunicabilité peut-être? Cumul parfois de toutes ces causes? Mais pour quelles raisons alors?

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Faut-il aller ici jusqu'à accréditer la thèse de l'opposition - qui en fin de compte s'avérerait irréductible dans certains cas - entre une « culture écrite ou de l'écrit» et « une culture orale ou de l'oral ou de l'oralité» ? Entre une culture qui vivrait son rapport au monde, son lien au réel, à travers le filtre de l'écriture, et une culture qui les vivrait, elle, à travers l'oral, le langage oral? La première construirait un monde sensiblement différent au plan cognitif puisque naturellement plus distancié dans la mesure où il est regardé, analysé, lu, interprété, compris... à partir de l'écrit c' est-àdire à l'aide d'une codification de signes abstraits qu'il faut maîtriser d'abord avant de pouvoir accéder au sens et, surtout, parce que cette approche du réel, cette lecture du monde, ce type de fonctionnement intellectuel (très précocement acquis dans les milieux socioculturellement favorisés où la langue, même orale, et les structures linguistiques employées en permanence sont celles de l'écrit) créent probablement des habitudes mentales, des modes de représentation et d'échange, tout un système de communication donc, ainsi que des modes de fonctionnement cognitifs qui sont très exactement ceux que la culture scolaire utilise et même privilégie. La seconde construirait, au contraire, un rapport au réel, particulièrement au réel relationnel, différent parce que beaucoup plus direct et immédiat. Langage de proximité, de rétroactions dans l'instant, dans lequel transactions et échanges sont validés ou rejetés sur-le-champ soit par la parole, soit par le geste, soit par la mimique, soit par le silence... L'oralité n'a pas besoin comme l'écrit de structurations langagières complexes pour permettre l' intercommunication. Elle ne s'embarrasse pas non plus en général de détours pour exprimer un point de vue, elle vise rapidité, efficacité et simplicité par le lien direct. Mais, du même coup, il semble bien qu'elle perde en distance, en densité, en précision et, peut-être aussi, mais cela reste à prouver, en profondeur conceptuelle. Ainsi, il y aurait deux cultures, liées à deux pratiques du langage, attestées par deux types de maîtrise de la langue qui seraient aussi deux manières différentes de lire et d'interpréter le réel et par conséquent de construire le monde. Deux modes de structuration de la pensée aussi et ce, dès la naissance: l'un plus distancié, plus intellectualisé, utilisant systématiquement le détour par l'analyse intériorisée, re-

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courant plus largement à la formulation d'hypothèses qui conduit à interroger, réinterroger, argumenter, conjecturer, réfuter... L'autre plus intuitif, plus proche de l'interlocuteur, très ancré dans l'instant, donc dans un réel immédiatement accessible, privilégiant le plus souvent les rapports humains immédiats et la persistance, voire la survie à tout prix, du lien affectif au détriment de l'analyse plus approfondie, plus distanciée présentant le risque de conflits ou de débats longs et polémiques et ne développant pas, au même niveau et dans les mêmes conditions mentales et psychologiques que le premier, une pensée structurée à l'aide de schémas dialectiques complexes, lesquels sembleraient par conséquent appartenir spécifiquement à la langue écrite. Or, force est de constater que c'est très exactement sur ce schéma de pensée et d'échange et non sur celui de l'oralité que fonctionne prioritairement et massivement l'Ecole. C'est en s'appuyant essentiellement, pour ne pas dire uniquement, sur la culture écrite, ses structurations conceptuelles et ses modes d'explicitation et de représentation du réel que l'Ecole s'efforce de conduire enfants et adolescents vers la maîtrise des savoirs et savoir-faire qu'elle juge constitutifs du Savoir. C'est de culture écrite quasi exclusivement que, dès les tout premiers apprentissages, à l'école maternelle d'abord puis à l'école élémentaire ensuite, les enfants, quelle que soit leur culture d'origine, doivent s'imprégner et se nourrir. Une culture qui peut leur être totalement étrangère ou parfaitement familière mais de toutes façons une culture qui s'impose à eux et ne se négocie pas. Et si, malgré l'évidence, l'apparente et troublante évidence, l'explication par la différence culturelle (et n'ayons pas peur des mots, parlons plutôt d'explication par le déficit culturel) s'avérait insuffisante parce qu'elle ne rend pas compte de toutes les situations ou encore parce que, même dans celles où elle paraît apporter des éléments de réponse acceptables, il subsisterait d'inexplicables zones d'ombre, quelles autres explications plausibles (sinon scientifiques) serait-il alors possible de proposer? L'histoire personnelle, ses aléas, ses obstacles à l'investissement dans la liturgie de l'Ecole, ses réticences, voire ses refus à la mobilisation active, efficace et durable sur les apprentissages scolaires? Est-ce encore suffisant? Cela suffit-il à expliquer l'échec patent, profond et général, de certains à l'Ecole et parmi eux de ceux qui sont considérés

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comme illettrés? Faut-il à ce moment-là aller jusqu'à envisager ce qui dans ce cas devrait être considéré comme le pire? Une conjonction de tous ces facteurs, une sorte de fatalité sociale ou culturelle qui conduirait, quasi inéluctablement, au rejet par certains de tout ce qui se rapporte, ressemble ou « sent» l'Ecole et les savoirs qu'elle transmet et, bien sûr, tout particulièrement ceux liés au parler-lire-écrire (en n' y associant pas systématiquement « le compter» dont le rejet n'est pas forcément conjoint) qui en sont l'essence même, la représentation la plus marquée, et dans l'obligation d'appropriation qui leur en est faite, la contrainte la plus agressive? Ou bien faut-il évoquer encore auparavant (et peut-être même au point où nous en sommes « invoquer») un autre aspect de ce qui constitue l'identité occulte propre de l'Ecole et désigner comme responsable, l'inexpérience scolaire de certains enfants, leur méconnaissance profonde des codes secrets de cet univers singulier et, notamment, de toutes les lois (non écrites celles-là) qui le régissent, de toutes les règles implicites mais connues de certains, qui le structurent souterrainement? Tout ce qui est ici de l'ordre de l'inexprimé et parfois de l'inexprimable mais qui fonctionne parfaitement, crée la différence et creuse quotidiennement l'écart entre les enfants élèves qui possèdent pleinement « cette expérience scolaire », savent l'utiliser à bon escient, et ceux qui en découvrent progressivement l'existence, à leurs dépens souvent et généralement trop tard? Etrangement d'ailleurs, ce sont les mêmes enfants, issus des classes socioculturellement favorisées qui ont cette expérience et les autres, ceux qui ont déjà tant d'autres manques réels ou apparents par rapport à l'Ecole, qui ne l'ont pas ou pas suffisamment! Ou bien, ultime tentative d'explication, faut-il accuser les hommes et les femmes qui y travaillent, les enseignants, représentants et porteparole de la Société, adultes qui font vivre l'Ecole au quotidien, la gouvernent et lui donnent son sens, leur sens? Seraient-ils les responsables, les principaux ou les premiers responsables, sinon les seuls? Responsables à cause de leurs pratiques professionnelles, de leurs méthodes pédagogiques, de leurs modes de fonctionnement relationnel, de leurs objectifs culturels affichés ou occultes, des représentations éthiques et philosophiques qui les inspirent, des choix et décisions moraux qui guident leurs actes, des attentes qu'implicitement ou

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explicitement ils expriment ainsi que des attitudes et des comportements qu'ils développent? Si l'hypothèse Ecole, envisagée sous ces divers angles, ne parvient pas à rendre compte de tous les illettrismes, à expliquer les trajectoires de tous les illettrés, alors il faut chercher ailleurs les possibles explications. Un autre type de questionnement, une autre manière de poser le problème, consiste à renverser complètement la perspective. On ne s'interroge plus à ce moment-là sur le phénomène social, sur les illettrismes et la nébuleuse qui semble les constituer sociologiquement mais sur ceux qui sont désignés comme illettrés. On ne recherche plus des explications générales, on n'additionne plus des causes particulières, on ne fonde plus un système explicatif global à partir d'hypothèses plus ou moins scientifiques ou plus ou moins hasardeuses, on en vient aux personnes, à leurs itinéraires, à leurs trajectoires indi viduelles, à ce qu'elles sont et, lorsqu'elles acceptent de s'engager dans cette voie, à ce qu'elles nous disent qu'elles sont ou croient être. Qui sont les illettrés? Qu ' est-ce qui les distingue ou les caractérise? Et par rapport à qui, par rapport à quoi? Qu'est-ce qui différencie par exemple une personne dont on affirme qu'elle est illettrée d'une autre dont on prétend qu'elle est lettrée? Quelle frontière peuton tracer entre l'état d'illettré et celui de lettré? A partir de quel moment sera-t-on considéré comme un lecteur compétent, un scripteur performant? Qui peut d'ailleurs en attester? En vertu de quels droits, en se fondant sur quels critères, à partir de quels indicateurs? En d'autres termes, quand est-on passible de l'épithète (infamante) « illettré» ? Quand l'est-on devenu? Qui a pu nous désigner comme tel? En vertu de quelles prérogatives? Conférées officiellement par qui? Et pour en informer qui? Dans quel but? S'agit-il d'une nouvelle forme d'anathème, d'excommunication, de dénonciation? S'agit-il d'une autre manière de montrer du doigt, d'exclure ou, au contraire, d'un appel à la pitié, à la charité? D'une manière de prendre en charge, d'une façon d'interpeller pour ramener dans un droit chemin? Et lequel? Quel chemin est-il préférable de suivre? Et pourquoi? Mais alors, prenons un exemple pour être précis, peut-on dire d'un homme politique qui échoue dans la conduite d'un projet dont le suc-

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cès a été largement annoncé et pour la réalisation duquel tous les moyens nécessaires lui ont été fournis, qu'il est un illettré, un politicien illettré? Peut-on, dans le même ordre d'idées, dire d'un enseignant dont plusieurs élèves sont en échec et qui s'en plaint, les rendant responsables de leur situation, que c'est lui en réalité le responsable et qu'il est illettré en pédagogie ou dans la didactique de sa discipline? En d'autres mots, et sans multiplier inutilement les exemples, le fait de dire de quelqu'un qu'il est illettré le désigne-t-il comme insuffisamment compétent dans le strict domaine du parler-lire-écrire et éventuellement compter? Ou bien le champ de ce qu'il faut bien appeler désormais son incompétence n'est-il pas en réalité plus vaste? Le champ d' incompétence (ou des incompétences ?) circonscrit par les illettrismes ne s'est-il pas insidieusement étendu jusqu'à couvrir, sinon tous les domaines du réel, du moins la majorité d'entre eux? Parler, lire, écrire, compter mais aussi se déplacer, se repérer, communiquer, gérer sa santé, celle de sa famille, gérer un budget, éduquer ses enfants, faire vivre une famille, gérer sa propre vie... Bref, être illettré aujourd'hui ne signifie-t-il pas être incompétent, globalement incompétent, socialement incompétent, culturellement incompétent, totalement incompétent? Et, par extension rampante, tout à fait symptomatique de la charge profondément négative qui, progressivement, colle au terme, n'en vient-on pas à qualifier de cette épithète devenue alors infamante, tout individu qui, dans le domaine précis où il doit normalement témoigner d'une compétence que ses qualifications ou ses affirmations attestent, ne remplit pas ses engagements ou son contrat social de la manière socialement attendue ou professionnellement considérée comme normale? Ainsi, parler d'illettrés ou d'illettrismes, c'est désigner péjorativement, c'est cataloguer négati vement et ces désignations sont devenues des blessures. Elles engendrent la honte dans les sociétés occidentales. Honte chez la personne ainsi désignée, honte collective lorsque l'on désigne de cette manière un groupe d'adultes, une famille, des élèves, des stagiaires en formation ou tout autre personne. Blessures autrement plus profondes que celles qui stigmatisent le simple statut d'ignorance des analphabètes. Eux qui n'ont pas eu la chance de pouvoir apprendre à lire et à écrire mais qui n'en sont pas incapables a priori.

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