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Innovations théoriques en STAPS et implications pratiques en EPS

608 pages
Cet ouvrage collectif constitue le deuxième tome du projet Les sciences du sport en mouvement. Epistémologues et chercheurs, au moyen d'études de cas et de mises en perspectives transversales, croisent leurs regards pour éclairer ces problématiques complémentaires. La spécificité de ce second volume, est d'apprécier l'impact des renouvellements paradigmatiques sur la transformation des pratiques d'intervention en sport et en EPS.
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Sous la direction de
Innovations théoriques en STAPS Matthieu Quidu
et implications pratiques en EPS
Les Sciences du sport en mouvement
Composé de deux tomes, le projet Les Sciences du sport en mouvement part Innovations théoriques en STAPS
du constat qu’un ensemble de renouvellements paradigmatiques profonds a
marqué le champ académique depuis une vingtaine d’années. et implications pratiques en EPS
Comment les Sciences du sport ont-elles fait face à ces innovations
épistémologiques ? Les ont-elles prises en compte ou négligées ? Suivant quelles Les Sciences du sport en mouvement
modalités ? Peut-on distinguer des appropriations qui seraient, suivant les cas,
rhétoriques, métaphoriques, abusives ou à l’inverse fécondes voire créatrices ?
La mise en œuvre des programmes innovants par les STAPS enrichit-elle
en retour les espaces académiques qui les avaient originellement produits ?
Comment les traditions théoriques réagissent-elles à l’introduction des points
de vue novateurs ?
Épistémologues et chercheurs, au moyen d’études de cas et de mises
en perspectives transversales, croisent leurs regards pour éclairer ces
problématiques complémentaires. La spécifi cité de ce second volume, intitulé
Innovations théoriques en STAPS et implications pratiques en EPS, est d’apprécier
l’impact des renouvellements paradigmatiques sur la transformation des
pratiques d’intervention en sport et en EPS.
Matthieu QUIDU est actuellement professeur agrégé d’EPS à l’ENS de Lyon.
Docteur en STAPS et ancien élève du département Sciences du sport et Éducation
physique de l’ENS de Bretagne, il est chercheur associé au Laboratoire d’histoire
des sciences et de philosophie (CNRS-Nancy Université), au Centre de recherche
et d’innovation sur le sport (Université Lyon I) ainsi qu’au Laboratoire Activité,
Connaissance, Transmission, Éducation (Université Clermont-Ferrand).
Ses recherches, menées en épistémologie, portent notamment sur la pluralité
théorique en STAPS, les pratiques professionnelles en EPS et plus récemment sur
l’émergence du « Mixed martial arts ».
ISBN : 978-2-343-03039-5
53 €
Innovations théoriques en STAPS
Sous la direction de
et implications pratiques en EPS
Matthieu Quidu
Les Sciences du sport en mouvement

Innovations théoriques en STAPS
et implications pratiques en EPS
Mouvement des savoirs
Collection dirigée par Bernard Andrieu

L’enjeu de la collection est de décrire la mobilité des Savoirs entre
des sciences exactes et des sciences humaines. Cette sorte de
mobilogie épistémologique privilégie plus particulièrement les
déplacements de disciplines originelles vers de nouvelles disciplines.
L’effet de ce déplacement produit de nouvelles synthèses. Au
déplacement des savoirs correspond une nouvelle description.
Mais le thème de cette révolution épistémologique présente aussi
l’avantage de décrire à la fois la continuité et la discontinuité des
savoirs :
un modèle scientifique n’est ni fixé à l’intérieur de la science qui l’a
constitué, ni définitivement fixé dans l’histoire des modèles, ni sans
modifications par rapport aux effets des modèles par rapport aux
autres disciplines (comme la réception critique, ou encore la
concurrence des modèles). La révolution épistémologique a instauré
une dynamique des savoirs.
La collection accueille des travaux d’histoire des idées et des sciences
présentant les modes de communication et de constitution des savoirs
innovants.

Déjà parus

Françoise LABRIDY, Hors-corps, Actes sportifs et logique de
l’inconscient, 2014.
Gérard FATH, Essai sur la laïcité postchrétienne, 2012.
Benoit GRISON, Bien-être / Être bien ?, 2012.
Matthieu QUIDU (dir.), Les Sciences du sport en mouvement,
Innovations et traditions théoriques en STAPS, 2012.
Isabelle JOLY, Le corps sans représentation. De Jean-Paul
Sartre à Shaun Gallagher, 2011.
Yannick VANPOULLE, Epistémologie du corps en STAPS,
2011.
M. G. IGUALADA, Anarchisme, traduit et préfacé par
Guillaume DEMANGE, 2010,
Denis LELARGE, L’Encyclopédie sociale d’Otto Neurath, 2009.
Henri VIEILLE-GROSJEAN, De la transmission à l’apprentis-
sage : contribution à une modélisation de la relation
pédagogique, 2009.
Gérard FATH, Laïcité et pédagogie, 2009. Sous la direction de Matthieu Quidu







Innovations théoriques en STAPS
et implications pratiques en EPS



Les Sciences du sport en mouvement


















Du même auteur :
Quidu, M. (2012). Les Sciences du sport en mouvement : Innovations et
traditions théoriques en STAPS. Paris, L’Harmattan, « Le mouvement des
savoirs ».
Quidu, M. (2012). Les STAPS face à la pluralité théorique : approches
analytique, normative et compréhensive en Sciences du sport. Sarrebruck:
Les éditions universitaires européennes.
© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03039-5
EAN : 9782343030395TABLE DES MATIERES

Préface. Alain Berthoz. ................................................................................ 9

Introduction. Matthieu Quidu ................................................................... 13

Partie I. De divers modes d’appropriation des renouvellements
théoriques en STAPS. Etudes de cas. ..................................................... 49
L’approche écologique de la perception et de l’action : la contribution
des STAPS. Benoît Bardy ...................................................................... 51
Les appropriations diverses par les STAPS de l’approche dynamique
des systèmes complexes. Pier-Giorgio Zanone & Julien Lagarde ........... 68
Une appropriation singulière par les STAPS des hypothèses de
l’énaction : une radicalité et une hybridation suscitées par le terrain.
Michel Récopé, Géraldine Rix-Lièvre, Marion Kellin, Simon Boyer ........... 94
L’appropriation de la psycho-phénoménologie en STAPS : Obstacles
et perspectives du développement d’une phénoménologie empirique.
Yannick Lémonie. ................................................................................. 116
Emergence et causalité descendante dans l’activité collective : Social
Network Analysis et « Réticulation de l’articulation des cours
d’action ». Jérôme Bourbousson, Gérald Cogé, Mehdi R’kiouak. ............ 131
Entre sciences économiques et STAPS: quel renouvellement théorique
en économie du sport? Wladimir Andreff ............................................ 157
Innovation et tradition théoriques en STAPS : apports et résistances.
Le cas de la psychologie sociale de la cognition. Paul Fontayne. ........ 181
La Simplexité. Alain Berthoz. ............................................................... 199
èrePeut-on connaître son corps ? Une épistémologie du corps en 1
personne. Bernard Andrieu. ................................................................. 226



5 Partie II. Innovations et traditions théoriques : Quelles coexistences ? 241
Sociologie de l’engagement corporel. Épistémologie d’un champ
scientifique riche et varié. Guillaume Routier & Bastien Soulé. ............ 243
Vers une approche intégratrice de la perception et du contrôle du
mouvement. Une illustration basée sur l’étude des actions
d’interception. Nicolas Benguigui. ....................................................... 263
Méthodologies à la 1ère et à la 3ème personnes. Quelles articulations
possibles dans le champ de la psychologie des émotions en contexte
compétitif ? Guillaume Martinent, Sylvain Ledos, & Michel Nicolas....... 288
Faire face à la pluralité des méthodes en physiologie de l’exercice.
Illustrations dans le domaine de la variabilité de la fréquence
cardiaque. Damien Saboul. .................................................................. 304
Regard extérieur sur la pluralité théorique par un sociologue de
l'action. Bernard Lahire. ...................................................................... 323
Regard extérieur sur la pluralité théorique par une philosophe de la
physique. Pluralité des paradigmes et dimensions de
l’incommensurabilité en physique : ce que changent les révolutions
scientifiques. Léna Soler. .................................................................... 330

Partie III. Renouvellements théoriques et incidences pour les pratiques
d’intervention. ......................................................................................... 371
Quels rapports à la pluralité théorique dans et pour l’intervention en
EPS ? Matthieu Quidu. ........................................................................ 373
Approche pluridimensionelle des acquisitions : le cas des habiletés
motrices et de l’intervention en EPS. Lucile Lafont. ........................... 403
Pluralité des courants de recherche scientifique relatifs au contrôle ou
aux apprentissages moteurs : implications en EPS. Patrick Fargier,
Emile Fargier, Tahar Rabahi, Raphaël Massarelli..................................... 424
Les formes principales d’éducation physique scolaire en France à
l’orée du XXIe siècle. Loïc Jarnet. ....................................................... 459
Vers une pédagogie des compétences : apprendre à gérer la
complexité. Didier Delignières. ............................................................ 478
6 Intérêts et implications thérapeuthiques de l’approche dynamique:
L’exemple de l’estime de soi. Hugo Vachon, Véronique Thomas-Olivier,
Grégory Ninot & Marina Fortes-Bourbousson. ...................................... 490
Enseigner l’EPS à partir de l’approche écologique : Priorité à la
variabilité. Sabine Cornus & Christelle Marsault. .................................... 512
Implications pédagogiques de l’approche psycho-phénoménologique
en STAPS. Alain Mouchet. .................................................................. 522
Du corps objet au corps sujet : Carnets de voyage en enaction. Jacques
Gaillard. ............................................................................................... 544
La didactique clinique en EPS : Intérêt et enjeu pour la formation des
enseignants en EPS. André Terrisse.................................................... 562
La praxéologie motrice face aux alternatives paradigmatiques. Pascal
Bordes, Eric Dugas. ............................................................................. 583

Postface Pour une renaissance des STAPS. Bernard Andrieu. ................ 603
Préface
Alain Berthoz.
Professeur Honoraire au Collège de France.
Membre de l’Académie des Sciences et de l’Académie des Technologies.

Il pourrait être tentant de prendre ce très beau livre, qui contient une
confrontation de théories et de pratiques sur l’action, et de le ranger dans notre
bibliothèque en ayant l’agréable impression que nous avons engrangé une
bonne revue de questions. Ce serait une erreur car le volume que nous propose
Mathieu Quidu est exceptionnel et nous devons le lire du début à la fin, et le
faire lire largement au-delà de la communauté des spécialistes du sport.
Pourquoi ?
Parce que nous assistons aujourd’hui à une véritable révolution conceptuelle
et pratique dans tous les grands domaines de l’activité humaine : travail,
économie, éducation, management des entreprises, transports, médecine, et les
grands domaines académiques, philosophie, sociologie, linguistique, rhétorique,
géographie même. Nous sortons, en effet, d’un siècle dominé par des modèles
abstraits, théoriques, formalistes de l’homme et nous assistons à un retour du
sujet, un intérêt nouveau pour le corps, l’action, l’embodiement. Il se produit un
renversement de paradigmes qui remet l’homme, ou la femme, au centre des
préoccupations. Par exemple, un Directeur de la RATP souhaitait récemment
remettre « le voyageur au centre », et un grand congrès international tenu à
Genève a été consacré à « La médecine personnalisée. Le « corps en acte »,
comme disait Merleau Ponty, n’est plus séparé d’un esprit désincarné.
L’émotion est considérée comme un partenaire essentiel de la cognition.
William James est relu et la notion d’Umwelt de Von Uexküll remise au goût du
jour car elle apporte des idées importantes sur les notions modernes
d’anticipation et de vicariance. L’étude scientifique des bases neurales des
mouvements et leur pathologie est un domaine majeur qui relie motricité,
perception et cognition. Les technologies de capture du mouvement, associées
à l’exploration des mécanismes cérébraux, connaissent des progrès
spectaculaires. Des coopérations nouvelles et interdisciplinaires s’établissent
entre les Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives (STAPS)
et des artistes, biomécaniciens, physiologistes, mathématiciens, etc.
Devant ce foisonnement en cours, et la variété des théories et des pratiques, il
était urgent qu’un effort de confrontation soit fait. Ce livre est un outil
exceptionnellement riche pour la réflexion engagée aujourd’hui aux frontières
des disciplines pour plusieurs raisons.
Une des raisons est qu’il offre une étude des conditions et effets de
l'appropriation par les Sciences du sport des innovations théoriques dans
plusieurs domaines, ainsi qu’une réflexion sur les implications des innovations
théoriques sur les pratiques d'intervention.
Puis, il s’inscrit clairement dans le retour d’un dialogue fécond entre
philosophie et sciences de l’action par un examen approfondi de ce qu’apporte
9 la Phénoménologie à la science moderne, par contraste avec la Philosophie
analytique qui a dominé depuis quelques décennies. Dans les chapitres où la
Phénoménologie est valorisée, on assiste à une modernisation de l’approche
initiée par Husserl. Si je puis me permettre une suggestion, il eut été intéressant
d’intégrer à cette réflexion les livres publiés par nos collègues sur la
« Naturalisation de la phénoménologie ».
Ensuite, l’ouvrage reprend, dans plusieurs chapitres, les théories de Gibson,
Varela, mes propres propositions, et celles de Reegan sur le fait que la
séparation entre action et perception est caduque. L’approche « écologique », et
de nombreuses autres approches qui insistent sur ce lien, y sont exposées de
façon remarquablement didactique et synthétique. Il faut noter que l’on trouve
déjà chez Pierre Janet des idées très avancées sur ce sujet.
On trouvera aussi exposé de façons diverses le fait que le cerveau simplifie la
tâche complexe de contrôle des actions non seulement par des synergies, mais
aussi par l’utilisation des propriétés mécaniques, ou des lois simplificatrices, et
par l’anticipation, la prédiction, l’inhibition, ce que j’ai appelé principes
« simplexes ». Ces idées ne sont pas nouvelles car elles furent déjà exposées, par
exemple, par le physiologiste russe Nicolas Bernstein vers 1910. Mais des
formulations modernes sont exposées ici.
Enfin, on trouve aussi des chapitres plus formels où sont introduites les
notions de probabilité et d’incertitude dans la planification des mouvements.
Ceci est important car un courant très puissant d’approches probabilistes est
actif, que les modèles soient empruntés aux théories bayésiennes ou aux autres
théories de la formalisation.
On peut seulement regretter que ce livre fasse une place si mince aux travaux
modernes de neurosciences. J’ai senti dans plusieurs chapitres, en filigrane, la
crainte infondée, que comprendre les mécanismes cérébraux était une forme de
réductionnisme « classique ». Or, au contraire, les neurosciences aujourd’hui
apportent des données essentielles sur l’ensemble des questions discutées dans
ce livre. Mais on ne peut pas tout faire et une féconde confrontation avec les
neurosciences pourrait peut-être faire l’objet d’un autre volume de cette série.
Un autre apport très important de ce livre, et son originalité, est de ne pas
s’être contenté de considérer le sujet isolé, solipsiste disent nos amis
philosophes, mais de présenter les grandes lignes des comportements collectifs.
Les chapitres consacrés aux aspects collectifs enrichissent considérablement
l’étude des comportements interindividuels au niveau d’actions particulières. Ils
mettent en relation des apprentissages ou des comportements avec les théories
de la psychologie sociale et même l’anthropologie ou une « économie sociale ».
Ceci est d’autant plus important que la psychologie sociale a pratiquement
disparu en France et que seuls restent quelques groupes. La raison de cet
affaiblissement d’une discipline si fondamentale est délicate à découvrir.
Personnellement, je pense qu’elle est beaucoup due à deux facteurs principaux.
D’une part, à un refus de coopération avec les neurosciences. Mais ce fossé est
en train d’être comblé grâce à l’émergence des « neurosciences sociales ».
D’autre part, à un faible niveau de coopération entre la Sociologie et la
10 Psychologie moderne. C’est pourquoi il faut mentionner l’importance de la
contribution de sociologues des comportements collectifs dans le livre que
nous propose Mathieu Quidu. En particulier, le débat sur les théories
« ascendantes versus descendantes » dans le sport est fondamental et a une
portée générale, pour autant qu’on veuille bien lui donner la dimension
scientifique qu’il mérite. Ceci correspond tout à fait à l’intérêt de sociologues
come Marie Jaisson ou Eric Briand sur la relation entre le contexte macro-social
et des micro-comportements au niveau individuel. Il faut aussi signaler, par
exemple, le travail d’équipes comme celles de Julien Pettré, Armel Crétual,
Anne Hélène Olivier à Rennes (IRISA) sur les comportements d’interaction
collective dans la marche et des projets européens comme TANGO sur les
comportements collectifs dans la perception et le partage des émotions
corporelles.
Il serait trop long d’analyser ainsi tous les volets de cette plateforme
remarquable qui manifeste aussi la volonté de confrontation des diverses études
de cas sur le plan méthodologique. On y trouve les plus importants débats de ce
tournant du siècle, débats qui dépassent largement le cadre des STAPS.
On peut se demander, bien sûr, quels sont les absents de ce livre : j’ai déjà
mentionné les neurosciences de la relation perception-action ou encore les
neurosciences sociales de l’émotion. Mais on pourrait aussi regretter l’absence
de chapitres sur les spectateurs du sport et la relation avec les spectateurs. On
pourrait noter que ce livre reste dominé par un modèle que je qualifierai
d’« occidental » alors que les théories du corps, des relations perception-action,
et des aspects collectifs, sont fondamentalement différents dans des sociétés
orientales et asiatiques. N’oublions pas qu’en Chine l’acte est au fondement de
la pensée, alors que dans nos sociétés occidentales, on privilégie la raison et le
langage. N’oublions pas que la qualité principale d’un bon chef en Chine est le
Wu-wei ou « action sans effort », alors que pour nous c’est l’effort dans l’action.
N’oublions pas, plus proche de nous, que les Anglais disent swim across the river
alors que nous disons traverser la rivière à la nage : nous privilégions le concept
avant l’action alors que les Anglais privilégient l’action sur le concept. Gibson
était anglais ! Cette dimension anthropologique est certainement un axe
intéressant pour le futur. Par exemple, on peut indiquer le travail récent de
Julien Clément, anthropologue, dirigé par Florence Weber, sur le rugby des
Samoans, qui a cherché à montrer l’influence de facteurs sociaux-culturels sur le
succès de cette équipe au-delà de leurs capacité physiques.
Mais il est facile de dire qu’il manque des dimensions lorsqu’on a affaire à une
œuvre aussi large, et ce livre ouvre le débat. Je terminerai en disant que ce live
est aussi un bon outil pour aborder un problème majeur de notre siècle : la
relation entre règles universelles et lois particulières, entre l’individuel et le
social, le général et le particulier, la norme et la liberté du choix source de la
vicariance.
Il faut remercier non seulement son éditeur, Matthieu Quidu, mais aussi les
auteurs des chapitres qui ont tous abordé, au niveau conceptuel, des questions
11 difficiles avec des styles toujours très facilement lisibles pour des lecteurs non
spécialistes aussi bien que pour les experts.

Bibliographie
Andrieu, B. & Berthoz, A. (2009). Le corps en acte. A l’occasion du centenaire de la
naissance de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961). Nancy, PUN.
Berthoz, A. (1997). Le Sens du Mouvement. Paris, Odile Jacob.
Berthoz, A. (1999). Leçons sur le Cerveau, le Corps et l’Esprit. Paris, Odile Jacob.
Berthoz, A., Andres, C., Barthélémy, C., Massion, J. & Rogé, B. (2005).
L’autisme, de la recherche à la pratique. Paris, Odile Jacob.
Berthoz, A., Petit, J-L. (2006). Physiologie de l'action et Phénoménologie. Odile Jacob,
Paris.
Berthoz, A. & Christen, Y. (2009). Neurobiology of "Umwelt". How Living Beings
Perceive the World. Berlin, Springer.
Berthoz, A. (2013). La vicariance. Le cerveau créateur de mondes. Paris, Odile Jacob.
Introduction
Matthieu Quidu.
Professeur agrégé d’EPS à l’ENS de Lyon.
Centre de recherche et d’innovation sur le sport (CRIS, EA 647, Université Lyon I).
Laboratoire Activité, Connaissance, Transmission, Education (ACTé, EA 4281,
Université Clermont-Ferrand).

Le projet Les Sciences du sport en mouvement concrétise, en deux tomes
successivement intitulés Innovations et traditions théoriques en STAPS et Innovations
théoriques en STAPS et implications pratiques en EPS, une réflexion commune sur
les modalités, conditions et effets de l’appropriation en Sciences du sport d’une
série de paradigmes scientifiques innovants.
En effet, depuis une vingtaine d’années, le champ académique de la recherche
a vu l’émergence d’un ensemble de renouvellements théoriques profonds. Ces
derniers, à l’œuvre dans de nombreuses disciplines, sont portés par des
programmes de recherche divers. Evoquons entre autres : l’ouverture de la
physique aux problèmes de l’imprévisibilité, de l’irréversibilité et de l’émergence
(Prigogine & Stengers, 1992) ; l’hypothèse de l’autonomie des systèmes vivants
en biologie (Varela, 1989) ; la critique des modèles computationnels en sciences
cognitives (Varela, Thompson & Rosch, 1993) ; l’application de la théorie des
systèmes dynamiques sur des objets variés tels que la cognition (Port & Van
Gelder, 1995), le développement (Thelen & Smith, 1994) ou le contrôle moteur
(Kelso, 1995) ; la réflexion sur les variations d’échelles en micro-histoire (Revel,
1996) ; la critique des modèles individualistes et holistes classiques en sociologie
(Dupuy, 1998 ; Dosse, 1995 ; Corcuff, 2006 ; Caille, 2000).
Notre questionnement ne consiste pas à prolonger l’énumération mais plus
précisément à interroger la teneur et la portée de ces renouvellements sur la
scène académique des STAPS comme sur la scène professionnelle de
l’intervention en EPS. Quelle est la nature exacte de ces bouleversements
épistémiques : s’agit-il de nouveaux paradigmes (Kuhn, 1970), de nouveaux
programmes de recherche (Lakatos, 1994) ou plus modestement de nouveaux
modèles ou théories ? A quels étages précis se situent les innovations ?
Interviennent-elles au niveau des systèmes ontologiques (axiomes, thêmata…),
des schèmes d’intelligibilité, des échelles d’observation, des méthodes de
construction et d’analyse des données ? Modifient-elles les pratiques
d’intervention et la conception même du rapport théorie-pratique ?
Nous avons choisi d’éclairer ces diverses problématiques en envisageant les
innovations paradigmatiques moins à partir d’une analyse logique et intrinsèque
de leur contenu théorique propre que d’une investigation de leur mobilité d’une
discipline à l’autre : de quelles façons et pour quels effets de connaissance ces
modèles innovants se diffusent-ils, se déplacent-ils, imprègnent-ils le champ
académique de la recherche en STAPS ? Suivant quelles voies interagissent-ils
avec les traditions théoriques plus classiquement ancrées ? En quoi concourent-
ils à stimuler la transformation des pratiques d’intervention en EPS ?
13 Nous synthétisons ci-après les quelques interrogations fondamentales
structurant les deux opus constitutifs du projet Les Sciences du sport en mouvement :

-Parmi l’ensemble des renouvellements théoriques développés initialement à
l’extérieur des STAPS, lesquels y ont été effectivement pris en compte ; lesquels
ont été négligés voire occultés ? Il pourrait en effet s’avérer heuristique de
documenter les innovations théoriques contemporaines non reprises en STAPS.
La connaissance du procès d’appropriation se renforce de l’étude des
conditions de non appropriation. Quels déterminants peuvent interdire ou
freiner la captation de programmes de recherche exogènes ? Est-ce lié à des
réseaux scientifiques faiblement développés, à des formations inadéquates, à
des résistances idéologiques ou axiologiques ? L’étude de la pénétration,
différentielle suivant les champs scientifiques, d’un outil de portée
transdisciplinaire tel la théorie des systèmes dynamiques pourrait être riche. Si
celle-ci est développée dans les domaines du contrôle et de l’apprentissage
moteurs, de la psychologie sociale ou de la physiologie, qu’en est-il dans les
sciences sociales, économiques ou historiques où elle se montre pour le moins
discrète ? Collinet (2007) repère une situation homologue quant à la difficile
appropriation des thèmes de la cognition par la sociologie du sport alors même
que ceux-ci sont largement étudiés dans le champ académique général depuis
près de trente ans. L’auteur ébauche une piste explicative : l’appropriation
semble contrariée par l’hégémonie de deux traditions de recherche concourant
à étouffer l’étude de la cognition par la sociologie : d’une part la domination en
psychologie du paradigme computationnel qui isole la cognition de son
contexte social ; d’autre part la forte diffusion en STAPS du modèle critique de
Bourdieu qui, dans son intention de repérage des régularités sociales, se
désintéresse de l’action et par voie de conséquence de la question du cognitif.
L’hypothèse émise par Collinet (2003) suivant laquelle les Sciences du sport
fonctionneraient par réduction de la diversité théorique exogène mérite ici
d’être éprouvée empiriquement. D’autre part, comment s’opère la sélection des
options qui seront effectivement développées ? Quelles conditions favorisent
ou à l’inverse inhibent l’intégration d’une originalité épistémologique ? Doit-on
invoquer des résistances axiologiques (Liotard, 2001 ; Gleyse, 1995), des enjeux
de légitimation scientifique (Stengers, 1987 ; Bonfils, 1992) ou des modes
spécifiques de structuration des sous-communautés (Collinet, 2002) ? Au final,
la métaphore du « filtre » entre un « dehors » (les champs de référence, hors-
STAPS) et un « dedans » (les STAPS, champ d’appropriation) résiste-t-elle à
l’analyse ? Ne doit-on pas plutôt évoquer, comme l’ont fait Sève, Theureau,
Saury & Haradji (2012), l’idée, davantage dynamique, interactive, symétrique et
coopérative, d’une « rencontre » ? Le thème de la mobilité épistémologique est
très peu analysé en STAPS. Par exemple, Collinet (2007), étudiant l’intérêt
actuel de la sociologie pour les questions de cognition, évoque les programmes
de recherche développés dans le champ sociologique général puis leur
traduction en STAPS mais sans questionner spécifiquement les mécanismes de
l’appropriation. L’auteur se borne à constater « une répercussion plus ou moins
14 intense dans les recherches en STAPS » des divers programmes sociologiques
exogènes mais sans problématiser les raisons de ces différences.

-Peut-on formaliser des modalités diverses d’appropriation par les STAPS des
renouvellements exogènes ? Quels éléments épistémiques précis sont captés
(postulats, concepts, outils d’analyse…) ? Berthelot (1990) distingue par
exemple les transferts d’un « mode d’approche » ou d’une « structure
explicative ». Finalement, est-il pertinent de parler d’appropriation, de transfert
ou de captation ; ne devrait-on pas plutôt évoquer l’idée de mise en œuvre
originale ou de transposition créatrice ?

-Quels sont les effets de connaissance associés aux appropriations de vues
théoriques innovantes ? Peut-on différencier des transferts qui seraient, suivant
les cas, rhétoriques, métaphoriques, abusifs, féconds ou créatifs ? Suivant quels
critères normatifs évaluer la pertinence et la validité des captations ? Un cas
typique d’appropriation douteuse a été mis en lumière par Bouveresse (1999).
Ce dernier stigmatise l’usage incontrôlé et déformant du théorème
mathématique de Gödel pour rendre compte de l’indétermination des systèmes
sociaux. Si des précautions semblent devoir être prises dans le procès de
transposition d’un programme de recherche donné sur un nouveau terrain
empirique, le sont-elles effectivement ? Delalandre (2012), à propos de
l’appropriation par les STAPS de l’approche pragmatique en sociologie,
soutient à cet égard que l’innovation paradigmatique resterait vaine et
rhétorique si elle ne se dotait d’outils adéquats (en l’occurrence le logiciel
d’analyse textuelle PROSPERO) pour mettre en œuvre ses principes
épistémologiques. De leur côté, Fortes & Ninot (2012) démontrent que
l’appropriation des approches dynamiques dans le domaine de la psychologie
sociale de l’estime de soi exige la refonte des méthodes de passation et des
questionnaires ainsi que le perfectionnement des outils d’analyse des séries
temporelles. A cette condition, les approches innovantes permettent, entre
autres, de renouveler la lecture des controverses classiques, notamment en
promouvant un changement d’échelle dans l’appréhension des phénomènes
étudiés.

-La mise en œuvre de programmes innovants par les Sciences du sport peut-
elle enrichir, en retour, les espaces académiques qui les avaient originellement
produits ? Les STAPS sont-elles condamnées à ce que Collinet (2002) évoquait
à propos du programme sociologique bourdieusien appliqué au sport, c'est-à-
dire à demeurer des « illustrations ponctuelles d’une théorie générale dont
l’extension et la puissance occultaient l’originalité des productions sur le
sport » ? A l’inverse, Erbani, Cadopi & Thon (1998) soulignent la participation
des STAPS, via les problématiques du contrôle et de l’apprentissage moteurs, à
l’avancée des sciences cognitives. De quelles natures sont ces enrichissements
en retour ? Il semblerait que, de par leurs objets singuliers (les conduites
motrices, les habiletés complexes…) et leurs contraintes spécifiques, les STAPS
15 puissent : adresser des défis théoriques aux modèles existants (Torre &
Delignières, 2008) ; éclairer d’un jour nouveau des controverses classiques
(Fortes, Delignières & Ninot, 2004) ; perfectionner les outils d’analyse,
notamment en renforçant leur robustesse (Delignières et al, 2006). Comment
attester cependant de l’effectivité de tels apports récursifs ? Evaluer la diffusion
des travaux de chercheurs STAPS au-delà de leurs frontières disciplinaires
pourrait constituer un indicateur pertinent. La question devient : quels facteurs
favorisent ou au contraire ralentissent une telle perméabilité ? L’étude de
Collinet (2002), qui s’intéresse à la visibilité de la sociologie du sport dans
l’univers sociologique global, mérite ici d’être évoquée. A partir d’un corpus
composé de manuels de sociologie et de revues sociologiques généralistes,
l’auteur démontre que « le sport occupe une place mineure comme objet
d’étude dans la sociologie malgré l’existence d’une sociologie du sport
relativement active ». Les chercheurs en STAPS s’y consacrant apparaissent
comme « faiblement présents dans les structures et actions de recherche les plus
prestigieuses sur ce thème ». Collinet rend compte de ce déficit de
reconnaissance en pointant le mode de « structuration de la recherche et de ses
chercheurs » : ces derniers tendraient à s’enfermer dans un fonctionnement
autarcique, préjudiciable à la diffusion des idées. La nature même des objets
étudiés permet aussi de comprendre la relative confidentialité de la spécialité : il
existerait des « thèmes plus porteurs, susceptibles d’intéresser davantage la
recherche scientifique dans son ensemble ». L’auteur formule enfin l’hypothèse
axiologique d’une « hiérarchie des objets sociaux et culturels dans laquelle le
corps et les pratiques ludiques occupent une place minorée ».

-L’appropriation par les STAPS de perspectives innovantes introduit, de facto,
une pluralité épistémologique, les programmes « classiques » ne disparaissant
jamais mécaniquement. Comment ces derniers réagissent-ils au développement
de vues alternatives ? Peut-on formaliser, dans le champ des Sciences du sport,
des modalités diverses de « cohabitation » entre les innovations et les traditions
théoriques ? Quelles sont les incidences de cette tension entre « anciens » et
« modernes » sur la reconfiguration de la structure socio-épistémique du
champ ?

-Les bouleversements théoriques occasionnés par les innovations
paradigmatiques n’affectent-ils que la stricte sphère académique ? Ne
concourent-ils pas également à transformer, ou tout du moins à réinterroger, les
conceptions technologiques-pédagogiques-didactiques de l’EPS ? Participent-ils
en outre à questionner les enseignants de la discipline dans leurs raisonnements
pratiques ? La conception (et la partition qui y est sous-jacente) même du
rapport entre théories en STAPS et pratiques en EPS résiste-t-elle à
l’avènement de ces renouveaux paradigmatiques ? Ceux-ci ne peuvent être lus
comme une critique en acte du modèle classique et prescriptif de la
« commande » au profit du renforcement du modèle de l’« autonomie »
créatrice, émergente et auto-organisatrice de l’action (Durand & Arzel, 2002) ?
16
La conjonction de ces axes d’interrogation devrait permettre au présent
ouvrage de participer à la discussion scientifique sur plusieurs plans : à un
premier niveau, il s’agit de contribuer à la documentation des renouvellements
théoriques contemporains, non pas tant par une analyse logique de leurs
contenus, que par un chemin détourné étudiant leurs ramifications, leur
plasticité, leur propagation vers d’autres espaces de connaissance. Dit autrement
et conformément à une attitude pragmatique, les renouvellements sont
appréciés à l’aune de leurs effets et de leurs appropriations. A un second niveau
et au travers d’études de cas propres aux STAPS, nous espérons éclairer des
problématiques épistémologiques fondamentales comme : les modalités et les
effets du mouvement des modèles ; les formes de coexistence entre
programmes concurrents ; l’implication sur les pratiques éducatives des
transformations paradigmatiques sur la scène académique… Enfin, à un
troisième niveau, nous tentons de questionner, de façon oblique, l’identité
èmeépistémique et sociale du champ STAPS, 74 section du CNU. Ce dernier sera
interrogé, non pas au regard de son fonctionnement interne, mais bien de ses
relations avec les autres espaces académiques sur le thème précis des
renouvellements théoriques. Est-il encore légitime de parler des STAPS en tant
que « discipline » ? Klein (2000) a montré que le développement de réseaux
hétérogènes tendait à relativiser la portée opérante des disciplines comme unité
de travail scientifique. Cette bascule risque d’être encore plus prégnante en
STAPS, marquées par un « pluralisme tensionnel » (Collinet, 2003) voire un
« clivage en sous-communautés » (Terral, 2003) : diversité des objets, des
disciplines, des programmes, des normes de scientificité, des schèmes
épistémiques, des orientations ontologiques… La multiplication des
èmecollaborations scientifiques avec des acteurs et structures extérieurs à la 74
section en même temps que la banalisation du profil de « chercheurs entrants »
(Collinet, 2003) accentuent encore la tendance à l’atténuation des frontières
disciplinaires. Une unité sociale et épistémique minimale résiste-t-elle
finalement à ces divers niveaux de pluralité menaçant d’éclatement (Berthelot,
Martin & Collinet, 2005 ; Berthelot, 1996 ; Klein, 2000) ? Nous tenterons
d’éclairer cette problématique en adoptant une posture distanciée, laquelle se
démarque des diverses contributions ayant cherché à définir ce que devrait être
l’identité sociale et épistémique des STAPS (Vigarello, 1986 ; Parlebas, 1985 ;
Bruant & Rauch, 1984 ; Prévost, 1988 ; Gleyse, 1995). Notons au passage la
raréfaction de ce genre d’argumentations normatives (à l’exception de Jarnet,
2005 ou de Bordes, Collard & Dugas, 2007), qui pourrait laisser entendre que
les STAPS en tant qu’entité ne constitueraient plus pour les chercheurs l’échelle
pertinente de travail scientifique et de réflexion épistémologique. Ces derniers
tendraient alors à s’organiser davantage autour de programmes de recherche
et/ou d’objets d’étude au sein d’espaces académiques non circonscrits aux
STAPS voire ouverts à l’international.
Au final, le ton de l’ouvrage se veut délibérément analytique et empirique : il
s’agit d’étudier les Sciences du sport sous l’angle de leurs pratiques (Soler,
17 2009), en l’occurrence leurs pratiques de transfert, de déplacement et
d’appropriation épistémologiques. La posture réflexive se développera dans les
directions de la philosophie, de la sociologie ou de l’histoire des sciences. Les
contributeurs ne sont toutefois pas tous des philosophes, historiens et
sociologues des sciences de profession. Les analyses de ces derniers seront
équilibrées par des regards de scientifiques menant une réflexion critique sur
leur propre activité académique ainsi que par ceux de technologues-
pédagogues-didacticiens de l’EPS.

Le second opus du projet Les Sciences du sport en mouvement, intitulé Innovations
théoriques en STAPS et implications pratiques en EPS, est conçu en trois temps. Sa
spécificité par rapport au premier opus, Innovations et traditions théoriques en
STAPS, résidera principalement dans un déplacement de la focale analytique
sur la transformation des pratiques pédagogiques et des formalisations
technologiques en EPS sous l’influence des innovations théoriques
contemporaines.
Avant cela, nous continuons à examiner, dans une première partie et à partir
de nouvelles études de cas, les conditions (institutionnelles, méthodologiques,
ontologiques…) et les modalités spécifiques d’appropriation en STAPS de
divers renouvellements théoriques ainsi que les effets de connaissance qui y
sont associés. Des genres variés d’entités épistémiques captées seront
successivement placés au cœur de l’analyse : programmes de recherche, outils
d’analyse, disciplines… Dans le premier tome, avait été analysée l’appropriation
par les Sciences du sport du programme de recherche du « cours d’action », de
l’approche des systèmes dynamiques en psychologie sociale, des analyses des
fluctuations fractales (voir aussi Quidu, 2013), de la sociologie pragmatique, du
courant phénoménologique… Le présent volume propose de diversifier les
études de cas d’appropriations théoriques en STAPS, et ce dans l’optique,
d’abstraire, suivant une modalité ascendante, des processus génériques
inhérents à la mobilité épistémologique des modèles sans pour autant minorer
la persistance de mécanismes singuliers.
Benoît Bardy étudie tout d’abord la contribution des STAPS au développement
de l’approche écologique du couplage perception-action, laquelle valorise
simultanément les « vertus perceptives du mouvement » et les « vertus motrices
de la perception ». L’auteur examine la diffusion de ce programme de recherche
à une échelle internationale (Etats-Unis, Europe, Japon en questionnant
l’existence de traits spécifiques et/ou partagés d’une communauté à l’autre) tout
en envisageant la diversification des disciplines scientifiques concernées
(psychologie, ergonomie, robotique…) et des acteurs impliqués. Il explicite les
résistances, notamment du fait des oppositions radicales aux ontologies plus
classiques des modèles computationnels - prescriptives et indirectes-, qu’a dû
affronter ce programme. Bardy considère en outre le rôle spécifique des
recherches sur le sport, l’activité physique et le mouvement humain. Ces
dernières sont tout à la fois envisagées 1) comme des terrains d’application du
paradigme écologique dans le domaine de la performance et de l’apprentissage
18 moteur ; 2) comme des sources de renouvellements fondamentaux des
postulats et concepts initiaux de l’approche écologique. De par leur complexité,
les habiletés motrices ont constitué un challenge empirique à la formalisation
des lois de contrôle et des mécanismes de perception des affordances. Et Bardy
de soutenir : « plutôt que de constituer un champ d’application des théories du
contrôle moteur, les recherches effectuées dans le domaine des habiletés
complexes constituent un creuset privilégié où ces théories sont discutées,
confrontées et développées ».
La contestation des modélisations représentationnelles, prescriptives,
centralisées et hiérarchiques du contrôle moteur, présente dans l’approche
écologique de la perception-action, se retrouve dans le déploiement de
l’approche dynamique des systèmes complexes. Pier-Giorgio Zanone et Julien
Lagarde en étudient la diversité des appropriations en STAPS. Ils pointent tout
d’abord les limitations, rédhibitoires à leurs yeux, des modèles informationnels,
notamment du fait d’une exportation incontrôlée depuis les Sciences de
l’ingénieur : incapacité à rendre compte du problème de la complexité, non
fondement biologique des mécanismes importés de la science des automates,
postulation d’une activité de traitement de l’information supérieure aux
capacités du système nerveux central… En réaction à ces insuffisances
intrinsèques, sont développés des programmes relevant d’une approche
dynamique des systèmes non linéaires. Les auteurs soutiennent alors la thèse
suivant laquelle « si les méthodes et notions de cette approche ont permis
d’appréhender les phénomènes de coordination motrice et d’organisation
collective, dans le sens d’en opérationnaliser l’étude, il est moins sûr qu’elles
aient vraiment permis de les comprendre ». La raison tiendrait à « l’application
un brin aveugle des concepts et méthodes, sans en vérifier le bien-fondé dans le
cas étudié ». Dit autrement, « comme cela avait été le cas pour les théories de
l’information, des emprunts aux théories de l’auto-organisation et aux systèmes
dynamiques sont effectués au mieux par analogie, au pire par erreur ou, semble-
t-il, par hasard ». Après avoir examiné des travaux en Sciences du sport utilisant
l’approche dynamique dans les domaines des coordinations inter-segmentaires
et interpersonnelles, Zanone & Lagarde finissent par plaider « pour un nouveau
et second souffle dans le champ qui doit impérativement passer par un effort
massif de formalisation », notamment en dégageant des « classes de systèmes
complexes » : « à l’intérieur de chaque classe, des phénomènes de coordination
génériques similaires apparaissent, bien que dans une même classe les systèmes
ne soient pas rigoureusement identiques ». En d’autres termes, « si deux
systèmes, indépendamment de leur spécificité, sont gouvernés par une même
dynamique, ils appartiennent à la même classe ou forme générique de
comportements ». Et d’avancer de manière quelque peu provocatrice : « les
balanciers de deux pendules franc-comtoises qui se synchronisent en-phase et
deux joueurs de tennis se renvoyant la balle en fond de court sont non
seulement formellement mais fondamentalement le même système
dynamique ». L’idée-force soutenue apparaît alors : « c’est fort de cette certitude
que les Sciences du sport pourront continuer leur avancée dans une
19
́compréhension des phénomènes de coordination sur lesquels repose
l’ensemble des comportements observables dans le champ ». Les auteurs
s’efforcent ensuite de rappeler les exigences épistémologiques minimales (ou
« règles du jeu ») à respecter pour une étude rigoureuse de la dynamique d’une
coordination, notamment dans le cadre d’une investigation, fortement
encouragée, du processus d’acquisition de l’expertise : évolution d’un paramètre
d’ordre (ou variable collective) du système, lequel paramètre doit être
explicitement identifié, au cours du temps sous l’effet de la variation de
paramètres de contrôle, notamment lors des transitions de phase ; séparation
des échelles temporelles des variables ; accord d’un temps de relaxation au
système vers un état stationnaire quand on fait varier un paramètre de
contrôle…
Notons au passage que si l’approche dynamique des systèmes complexes
conquiert des objets toujours plus nombreux et diversifiés (coordination inter-
segmentaire et acquisition de nouvelles habiletés, coordination des duellistes,
coordination des équipes collectives, mais aussi en psychologie sociale (à l’instar
des propositions de Fortes & Ninot (2012) sur l’approche dynamique de
1l’estime de soi ), d’autres objets et disciplines en Sciences du sport y restent
hermétiques, là même où ceux-ci sont affectés par cette approche dans le
champ académique global : nous pensons notamment aux domaines des
sciences sociales (sociologie, économie, histoire) du sport où l’appropriation ne
s’opère pas.
Les hypothèses de l’énaction, qui résonnent de façon plus ou moins directe
avec les approches écologique du couplage perception-action et dynamique des
systèmes complexes, affectent également, dans le champ des Sciences du sport,
de nombreuses disciplines (robotique, biologie, ergonomie, neurosciences,
neuro-phénoménologie…) et des objets d’investigation diversifiés (activité des
élèves et des enseignants…). Michel Récopé, Géraldine Rix-Lièvre, Marion Kellin et
Simon Boyer nous présentent une appropriation singulière et critique par les
STAPS de ce faisceau d’hypothèses. Après avoir présenté les postulats
fondateurs de cette approche du vivant (concept de clôture opérationnelle, co-
spécification du moi et du monde, plus précisément d’une micro-identité et
d’un micro-monde au sein du couplage structural, lequel est fondamentalement
asymétrique ; notion d’adaptativité consistant en une régulation du couplage
structural ; définition de la vie comme constellation de micro-identités…) et les
2mobiles théoriques les ayant conduits à adopter cette approche , les auteurs en
exposent les limites dans le cadre de l’étude de la sensibilité à du pratiquant
sportif en contexte de jeu : « comment rendre compte de la structure globale de
l’activité du sujet percevant au sein d’une micro-identité particulière ? » Sur la
base de ces insatisfactions et insuffisances empiriques issues du terrain, il va
s’agir tout à la fois 1) de radicaliser l’approche énactive ; 2) d’en proposer une

1 Lesquelles ne sont pas exemptes de critiques épistémologiques (voir Lagarde & Bardy, 2007).
2 « Il s’agit d’une théorie qui relie explicitement et constamment la vie, la cognition, l’action et
l’expérience, pour remédier à l’absence de considération du sens commun dans la cognition ».
20 hybridation avec la philosophie des normes et des valeurs de Canguilhem.
Concernant 1), les auteurs proposent une radicalisation, au sens de « réaliser
pleinement en en tirant toutes les conséquences pratiques et théoriques », de
l’ontologie et de l’épistémologie relationnelles de l’énaction. Concernant 2),
Récopé et ses collaborateurs considèrent l’énaction et l’anthropologie des
normes comme des « orientations composites mais compatibles ». En effet,
« on ne peut comprendre l’action d’un vivant sans faire appel à ses normes
vitales propres ». Les normes apparaissent alors comme « l’instance des
relations individu-monde, donc du couplage structural ». Au carrefour de cette
entreprise de radicalisation et d’hybridation, se retrouve le concept de
« sensibilité à… », lequel correspond au « fondement désirant englobant les
aspects cognitifs, affectifs et moteurs ». La sensibilité « possède toujours une
spécificité directionnelle à l’égard des objets et événements qui satisfont ou
contrarient des normes ». Transparaissent dans ce chapitre les dimensions
itérative, dynamique, vivante, incertaine et singulière d’un processus
d’appropriation théorique, fait de re-problématisations, d’hybridations, de
reformulations dans un aller-retour critique permanent entre investigations
empiriques et synthèses théoriques, sous la forme de dialectiques successives
insatisfactions-sophistications. Et les auteurs de conclure, en référence à
Antonio Machado, que le chemin de l’appropriation se construit à mesure qu’ils
avancent…
Yannick Lémonie met également en exergue ces aspects toujours inachevés, non
linéaires, conflictuels d’une appropriation théorique en examinant les obstacles
au développement d’une phénoménologique empirique en STAPS. L’auteur
part du constat, « sans appel », d’une appropriation « marginale », notamment
d’un point de vue quantitatif, de la psycho-phénoménologie en Sciences du
sport. Des conceptions antagonistes de scientificité (notamment dans les
èmeorganes de reproduction du champ, comme la 74 section CNU) comme des
stratégies de carrière pourraient rendre raison de ce constat en creux. Mais
l’auteur préfère examiner des obstacles d’une autre nature : inadéquation des
formats classiques d’écriture scientifique aux comptes-rendus
phénoménologiques ; déficit d’attention, autocritique et méthodologique, à la
validation probatoire des démarches de production des données en première
1personne ; difficulté d’importation (notamment via des sources de seconde
main) d'une littérature d’accès ardu ; faible proportion des enquêtes à teneur
empirique… Sur cette base, Lémonie s’assigne comme tâche de formaliser les
nécessités inhérentes à la possibilité d’une « phénoménologie empirique de
l’activité en contexte sportif ». Pour ce faire, il prend le soin de positionner ce
projet au regard d’une phénoménologie philosophique plus habituelle : la
psycho-phénoménologie, empruntant à l’énaction, doit être vue comme une
« traduction concrète, au sein des sciences empiriques, à la phénoménologie »,
laquelle traduction est soucieuse de « réintégrer l’expérience vécue et le point de

1 En effet, « si l’expérience apparaît au premier abord familière, elle n’en reste pas moins délicate à
décrire ».
21 vue subjectif ». L’auteur clarifie les positions ontologiques et méthodologiques de ce
programme, notamment par contraste vis-à-vis des paradigmes
computationnels en sciences cognitives (par rapport auxquels sont consommées
plusieurs « ruptures épistémologiques »). Parmi les réorientations ontologiques,
mentionnons la conception d’une cognition comme « avènement conjoint d’un
monde et d’un esprit à partir de l’histoire qu’accomplit un être dans le monde »,
la valorisation de l’autonomie auto-poïétique des systèmes vivants, l’exigence
d’accéder à la signification par une investigation du vécu de l’acteur selon son
1propre point de vue et non selon un point de vue extérieur . Mais le
programme psycho-phénoménologique prend également ses distances vis-à-vis
de la phénoménologie philosophique, par rapport à laquelle il faut procéder à
des « ajustements méthodologiques ». Cette dernière est considérée comme un
« socle » pour ce premier, socle qui véhicule la double idée de potentialité et de
rupture : « la potentialité est celle d’une démarche, la réduction, et d’une
conceptualisation de l’expérience qui permet l’étude de l’expérience vécue d’un
acteur » ; de son côté, la nécessaire rupture est liée à une différence de « projet »
tout d’abord (philosophique et existentialiste versus scientifique et empirique) et
de méthodes (introspection visant l’essence des vécus purs versus aide à la
verbalisation par l’acteur de la singularité de son vécu). La réhabilitation de
l’accès au vécu de l’acteur tel que l’expérience apparaît à sa conscience permet
en outre de « réduire l’écart entre chercheurs et praticiens » : la psycho-
phénoménologie manifeste en effet cette volonté d’articuler « production de
connaissances sur l’expérience vécue en contexte et perspectives d’action sur les
situations vécues ». Enfin, revaloriser la documentation de l’expérience vécue
par l’acteur ne revient pas à discréditer les descriptions extrinsèques des
comportements ; Lémonie plaide à cet égard, après Varela et Vermersch, pour
une articulation des données, lesquelles sont respectivement produites en
première et en troisième personnes. Ce dialogue prend la forme de « contraintes
mutuelles et réciproques » (Peschard, 2004), ce qui « n’exclut ni la possibilité
d’établir certains ponts, ni celle de découvrir certaines contradictions ».
C’est à un effort proche d’articulation des données en première et troisième
personnes que consentent Jérôme Bourbousson, Gérald Cogé et Mehdi R’kiouak. Plus
exactement, les auteurs proposent d’utiliser une méthode d’analyse de données,
classiquement appliquée à des données objectivables (dites ici en troisième
personne), sur des données d’expérience (dites ici en première personne). En
effet, il s’agit de mobiliser les outils de la Social Network Analysis (SNA) sur des
matériaux issus du programme du « cours d’action », notamment sur les
connaissances in situ des acteurs. Bourbousson, Cogé & R’kiouak s’intéressent
plus précisément au partage des connaissances au sein d’un groupe afin de saisir
en acte, sur le vif, les phénomènes d’émergence et de causalité descendante,
typiques d’une activité collective. Quels sont les processus cognitifs à la base de
ce que l’on pourrait considérer comme une forme d’intelligence collective ?
Plus spécifiquement, deux problématiques complémentaires sont mises à

1 S’opposent ici des lectures participative versus sémantique des comportements.
22 l’épreuve : 1) de quelles façons des activités individuelles peuvent-elles se
coordonner jusqu’à « produire des phénomènes d’un autre ordre, dépassant les
propriétés cognitives observables au niveau des interactions locales » (il s’agit ici
du processus d’émergence) ? 2) comment rendre compte de cette sorte de « main
invisible qui contraint les activités individuelles » (il est ici question du
mécanisme de causalité descendante) ? Soucieux de documenter empiriquement ce
double phénomène dans le cadre du programme de recherche du cours
d’action, les auteurs envisagent la possibilité méthodologique d’enrichir ce
dernier par une prise en compte de l’articulation des cours d’action individuelle
et de leur réticulation, c’est-à-dire leur mise en réseau. Est alors formalisé le
concept de « configuration d’activité collective », lequel permet d’envisager
simultanément et dynamiquement différents niveaux d’organisation de l’activité
collective ainsi que la relation entre ceux-ci. Dans ce cadre, il s’agit pour les
auteurs de « puiser dans les possibilités mathématiques offertes par la SNA au
service d’une anthropologie cognitive située d’inspiration énactive » et ce afin
de combler « un trou explicatif », « des manques empiriques » inhérents à
l’étude du double phénomène d’émergence et de causalité descendante. Il s’agit
de « donner corps », c'est-à-dire de construire une assise empirique, à la notion
de configuration d’activité collective. Sont alors exposés, et illustrés à propos
d’une étude « empirique fictive », les outils, théoriques comme
méthodologiques, de la SNA. Celle-ci permet une approche quantitative des
phénomènes collectifs et fournit une perspective de « modélisation » ainsi que
de mises à l’épreuve d’hypothèses entrevues au cours de protocoles qualitatifs.
L’exploitation des ressources de « modélisation mathématique » offertes par la
SNA exige une série d’étapes méthodologique dont la « transformation des
données qualitatives récoltées » issues des cours d’action et de leur articulation
dans le sens d’une quantification et d’une réticulation. Il est en effet question d’une
« réduction des données sémiologiques afin de les ouvrir au potentiel des
analyses des réseaux sociaux ». Le parti-pris épistémologique des auteurs est
clairement explicité : il n’est en aucun cas question de « soumettre les données
sémiologiques à une autre normativité (celle de la SNA), mais bien d’insérer les
outils mathématiques de la SNA dans l’épistémologie du programme de
recherche du cours d’action, moyennant appropriation/discussion de cette
possibilité ». Bien que soucieux de « quantifier les phénomènes intersubjectifs »
(notamment le partage des connaissances au sein d’une équipe de sport
collectif), les auteurs continuent de considérer les « comptes-rendus
sémiologiques » comme « indispensables et préliminaires dans la démarche
générale de traitement des données ». Ceux-ci permettent à tout moment de
« contrôler les analyses quantitatives menées » en même temps qu’ils peuvent
être enrichis, « ré-envisagés à l’aune des analyses quantitatives menées ». En
d’autres termes, Bourbousson et ses collaborateurs proposent d’« implémenter
l’épistémologie du cours d’action » des outils de la SNA, d’effectuer un « pas de
côté » dans l’épistémologie générale du cours d’action sans pour autant
endosser toutes les exigences ontologiques de l’analyse des réseaux sociaux.
L’appropriation se fait ici, et se revendique comme telle, partielle, locale mais
23 surtout instrumentale. Elle permet une ré-interrogation critique (sur un
continuum « précision-révision-complexification ») d’hypothèses provisoires
avancées depuis des protocoles méthodologiques plus usuels basés sur une
analyse qualitative et compréhensive des données expérientielles ou
phénoménologiques.
Wladimir Andreff envisage la problématique de l’appropriation par les STAPS
des innovations épistémologiques non plus à l’échelle d’un programme de
recherche donné mais plutôt d’une discipline, en l’occurrence les sciences
1économiques. L’auteur questionne les renouvellements théoriques en
économie du sport, tentant de pondérer la contribution spécifique des STAPS
mais aussi d’examiner la répercussion théorique de ces avancées sur la discipline
Economique prise dans sa globalité. L’auteur part du constat que la « littérature
scientifique dédiée à l’économie du sport est en grande majorité signée par des
économistes diplômés en Sciences économiques ». Cet apparent paradoxe
s’explique, selon Andreff, par la « non linéarité et la discontinuité des relations
entre Sciences Economiques et STAPS » et par une « asymétrie dans l’apport
des deux disciplines à l’analyse du champ de l’économie du sport ». Dès lors, les
Sciences du sport apparaissent davantage comme des « fournisseurs de données
et d’expériences naturelles » pour les Economistes de formation qui y
« répandent l’usage de leurs théories et de leurs méthodologies » et considèrent
le sport comme un secteur de « vérification de leurs théories ». L’auteur dresse
au passage un « portrait » de LA Science économique, mainstream, qui, dans sa
très grande majorité, présente tous les traits caractéristiques d’une science
normale : s’y développe en effet une activité de conquête de nouveaux objets
empiriques et de sophistication des analyses sans que ne soient remis en
question les présupposés ontologiques et épistémiques fondamentaux. Ceux-ci
2peuvent être regroupés sous l’anagramme MAUSS pour « Mathématisation,
Anglicisation, Uniformisation, Scientificité et Spécialisation ». Cette
homogénéité ne concerne pas les courants hétérodoxes, plus diversifiés.
L’intérêt pour le champ sportif s’origine d’ailleurs, pour ce qui est de l’Europe
et dans un contexte de « poussée du sport commercial et de
professionnalisation », dans l’implication des économistes hétérodoxes, plus
ouverts aux autres disciplines, dont la sociologie et le management. C’est
lorsque l’économie s’ouvre à ces deux dernières disciplines qu’elle se rapproche
le plus des STAPS. La baisse du poids relatif des économistes hétérodoxes en
économie du sport, équivalant à « moins de pluridisciplinarité, plus de
méthodologie dure et une identité disciplinaire qui s’autonomise » marquera une
prise de distance vis-à-vis des STAPS. La distance entre l’économie du sport et
les STAPS ira en croissant à mesure que les économistes mainstream investissent

1 Des réflexions homologues auraient pu être menées sur d’autres disciplines, comme l’ethnologie
ou l’histoire, en envisageant par exemple le rapport de l’histoire du sport, notamment telle qu’elle
est pratiquée en STAPS, aux mutations historiographiques plus globales comme la micro-histoire,
la réflexion sur les variations d’échelles ou les analyses de séries temporelles.
2 A ne pas confondre avec le courant alternatif hétérodoxe incarné par Caillé, utilisant ce même
acronyme, mais signifiant « Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales ».
24 ce domaine et y importent leurs critères de scientificité dans les canons du
MAUSS. Sans qu’elle ne soit « totalement consommée », la séparation entre
Sciences Economiques et STAPS est fort prégnante au point que ne subsiste
qu’une coopération asymétrique sous domination des économistes. Andreff
étudie, dans ce climat, 1) « le renouvellement des STAPS par les Sciences
économiques via l’économie du sport » sans éluder pour autant 2) « ce que le
sport et les STAPS ont appris aux économistes ». Concernant 1), l’auteur
examine nombre de concepts, outils d’analyse et méthodologies transférés des
Sciences économiques vers les STAPS. Les marchés sportifs ne constituent que
rarement de parfaits champs d’application des concepts économiques. Pareille
inadéquation exige alors de « changer de paradigme et de modélisation
mathématique », ou dit autrement d’« amender l’approche mainstream ».
Relativement à 2), les STAPS apparaissent comme « le premier poste
d’observation du sport, susceptible de fournir aux économistes des
informations et données, voire des expériences naturelles, permettant de mettre en
œuvre leurs analyses et de tester leurs théories ». Mais, fait plus riche, l’étude
des phénomènes sportifs peut aussi être à l’origine de la formulation de
nouveaux concepts (notamment celui d’« équilibre compétitif »). Le
rétablissement d’une certaine « symétrie », dans leurs apports respectifs, entre
les Sciences économiques et les Sciences du sport passe, selon Andreff, par une
insistance sur l’enseignement de l’économie du sport comme discipline
autonome en STAPS. Recherches et enseignements en Economie du sport
s’entre-alimenteraient en STAPS dans une forme de cercle vertueux…
De son côté, Paul Fontayne examine l’appropriation conflictuelle et marginale
en STAPS de la psychologie sociale de la cognition, définie comme « étude des
activités de l’individu en tant qu’il est influencé par d’autres individus ».
L’auteur soutient pourtant que cette discipline possède tous les atouts pour
« intéresser » (voir Latour (2000) sur les relations d’intéressement épistémique) les
« enseignants d’EPS, entraîneurs, concepteurs de programme de réhabilitation,
professionnels de la consommation des produits et spectacles sportifs »,
notamment celui de fournir des « recommandations très concrètes pour la
constitution des groupes sportifs et/ou d’apprentissage » et la définition des
formes d’évaluation… Après avoir écarté l’hypothèse d’un faible niveau
scientifique des productions psychosociales en STAPS, Fontayne explique la
marginalité de cette appropriation disciplinaire en Sciences du sport en
démontrant que celles-ci ne s’inspirent que très peu des travaux princeps en
psychologie sociale, notamment sur la tension facilitation versus paresse sociales,
mais plutôt des recherches sur l’apprentissage moteur, via les thèmes de la
perception de l’effort, de la compétence, de la difficulté de la tâche et des buts
d’accomplissement, des croyances relatives à la nature de l’habileté motrice…
Mais, plus fondamentalement, les résistances s’enracineraient dans le potentiel
de démythification du sport et de l’éducation physique contenu dans les
résultats psycho-sociaux : « le savoir psychosocial ne valide pas nécessairement,
loin s’en faut, ces vérités véhiculées par l’air du temps qui fondent, par delà le
politiquement correct d’une époque, un certain consensus social ». Parmi ces
25 mythes que déconstruit la psychologie sociale du sport, mentionnons ceux de la
poursuite exclusive des buts de compétition qui apparait comme nuisible à la
performance et à l’apprentissage ou encore de la vertu cohésive et moralisatrice
du sport. La psychologie sociale du sport donnerait à voir une image d’un
sportif qui tendrait à s’écarter de l’idéal « socialement acceptable » : ses actes
« ne découleraient pas nécessairement des idées et des valeurs » ; il ne serait pas
« nécessairement conscient des déterminants de ses comportements et de ses
jugements ». S’illustre ici, appliquée à la psychologie sociale, la thèse développée
par Delignières & Garsault (2001) suivant laquelle seraient appropriés en EPS
les référents théoriques utiles pour la discipline, c'est-à-dire ceux qui
contribueraient à construire une image de l’élève socialement utile pour la
discipline. Tentant de compenser ce déficit, d’autant plus regrettable que le
niveau de production en psychologie sociale du sport lui permet d’influencer la
discipline dans son ensemble en tant que « force d’innovations et de
propositions théoriques et appliquées » (voir à cet égard la contribution de Cury
et ses collaborateurs à l’évolution de la théorie des buts d’accomplissement en
1deux buts vers une modélisation 2x2 ), Fontayne propose une synthèse des axes
de recherche sur les mécanismes sociocognitifs, notamment relativement à la
comparaison et à la catégorisation sociales. Concernant ce second aspect, il est
notamment question du concept de genre et de stéréotypes sexués, et de ses
effets sur le choix (ou l’abandon) des activités physiques et les jugements
enseignants. Ces investigations concourent à installer « l’action motrice comme
primat de la cognition et des affects des sujets ».
Cette première partie, consistant en une documentation de la diversité des
2figures d’appropriation des renouvellements théoriques en STAPS , s’achèvera
sur deux textes très significatifs des imbrications s’installant entre d’une part les
STAPS et d’autre part le champ académique global. Le premier est l’œuvre du
neurophysiologiste Alain Berthoz, Professeur au Collège de France, démontrant
la contribution substantielle des Sciences du sport et du mouvement humain,
aux progrès théoriques en neurosciences. L’auteur illustre cette thèse à propos
du concept de simplexité lequel est défini comme « la mise en place, au cours de

1 Fontayne met, à cet égard, en évidence l’un des puissants ressorts de l’innovation, lequel
consiste à mêler des éléments théoriques d’âges divers en une synthèse qui, elle, s’avère inédite et
originale. Ainsi, dans ses dernières évolutions (modèle 2x2), la théorie des buts
d’accomplissement intègre-t-elle des lignes théoriques anciennes (orientations d’approche versus
d’évitement). Ce mécanisme d’innovation est corroboré par les réflexions de Latour (1991) et
Serres (1994). Pour le premier, « nous n’avons jamais ni avancé ni reculé ; nous avons toujours
activement brassé des éléments appartenant à des temps différents. Chaque action associe,
combine et re-déploie des acteurs innombrables dont certains sont neufs mais il n’est pas possible
de les considérer tous comme nouveaux ». Quant au second, « un objet forme toujours l’agrégat
disparate de solutions scientifiques et techniques d’âges différents ; l’ensemble de l’objet n’est
contemporain que par le montage. Nous faisons sans cesse en même temps des gestes archaïques,
modernes et futuristes ».
2 Il s’est agi de multiplier, sans prétendre à une quelconque exhaustivité, les études de cas sur
divers genres d’innovations théoriques afin d’abstraire des mécanismes génériques et/ou
spécifiques des processus de transferts théoriques.
26 l’évolution, face à la complexité du monde et à l’augmentation de la complexité
des organismes vivants, de principes simplificateurs ». Ceux-ci permettent de
« réaliser des fonctions rapidement et avec une grande efficacité ». De tels
principes simplificateurs transparaissent, dans le cadre du sport, dans les
« mécanismes de contrôle du mouvement, les processus de décision,
d’anticipation ainsi que dans le traitement et la mémoire de l’espace ». Dans le
cadre de ces objets d’investigation, Berthoz a été amené à collaborer avec
plusieurs chercheurs issus des STAPS dans une perspective interdisciplinaire.
Le second émane de Bernard Andrieu, actuellement Professeur en STAPS et
titulaire d’une thèse de doctorat soutenue en histoire et philosophie des
sciences. Il y est question des possibilités (et des méthodes d’accès associées) de
connaissance de son propre corps, en première personne, au regard des
résultats scientifiques contemporains. La thèse soutenue est que « l’orgasme, le
spasme ou la douleur dans le corps précèdent ce que nous éprouvons
consciemment » là même où la « sensation est subjectivement ressentie comme
s’il n’existait pas de délai, comme si nous étions en présence de notre corps,
dans la fusion avec ce qui se passerait dans notre organisme ». La réflexion
menée est d’une nature fondamentalement pluridisciplinaire et pluri-
programmatique : s’y entre-fécondent neurophysiologie, neuro-
phénoménologie, psycho-phénoménologie, énaction, anthropologie cognitive
située, écologie pré-motrice, psychanalyse… Les apports mutuels et respectifs
des travaux issus des STAPS et des autres sections universitaires sont tels que
les frontières entre ces divers espaces institutionnels semblent se dissoudre.

L’appropriation de ces diverses innovations théoriques ne chasse ni
instantanément ni mécaniquement les paradigmes que l’on pourrait qualifier
1incorrectement de « traditionnels ». Quidu (2012a) a proposé quelques
interprétations de cette coexistence durable de plusieurs modèles, d’âges
différents, dans une période que Kuhn (1970) a qualifiée de « crise
paradigmatique » : tout d’abord, si l’on envisage des critères strictement
épistémiques, plusieurs programmes peuvent se développer en générant,
chacun de leur côté, des faits inédits et donc s’avérer « féconds ». En
considérant avec Lakatos que tout programme fécond mérite d’être approfondi,
il est aisé de comprendre la persistance de programmes concurrents. Des
considérations ontologiques sont également à l’origine du maintien parallèle de
programmes rivaux : chacun d’entre eux est structuré, en son noyau dur, par
des systèmes distincts d’axiomes, de postulats voire de thêmata (Holton, 1981).
D’un point de vue logique, aucun système ontologique ne peut prétendre jouir a
priori d’une quelconque supériorité. Cette « indécidabilité logique » (Berthelot,
1990) est renforcée par l’attachement tant social que psychique qui lie les
chercheurs à leur programme de recherche (Abernethy & Sparrow, 1992).
Quidu (2009) a par exemple démontré le caractère intime, existentiel et

1 Voir Quidu (2012b) sur la discussion, depuis une double approche critique et pragmatique, des
notions de tradition et d’innovation théoriques.
27 quasiment éthique, de la relation entre un savant et ses thêmata. Chaque
chercheur possède également des intérêts sociaux et symboliques à la survie de
son programme de prédilection (Lahire, 2005). La conjonction de ces divers
déterminants explique donc la cohabitation entre plusieurs programmes,
qualifiables respectivement d’innovants et de traditionnels. Pour Kuhn (2004),
les divers paradigmes se caractérisent par une incommensurabilité
fondamentale : ils ne parlent pas du même monde, s’inscrivent dans des
langages non superposables, possèdent des normes de scientificité
incompatibles… Une interprétation trop rigide et littérale de la notion
d’incommensurabilité (Soler, 2005) rend impossible toute relation entre
programmes concurrents : ceux-ci seraient condamnés à un développement
parallèle, dans l’indifférence réciproque, en attendant l’affirmation de
suprématie de l’un d’entre eux condamnant son adversaire à une mort certaine.
Une telle conception pose cependant problème : tout d’abord, l’histoire et la
philosophie des sciences (Lakatos, 1994 ; Berthelot, 1990) révèlent que la
coexistence entre programmes rivaux peut s’avérer durable. Grossetti (2006)
soutient à cet égard que le schéma de Kuhn, qui ne fonctionne pas toujours très
bien pour les sciences de la nature, n’a jamais fonctionné en sciences sociales, et
encore moins en sociologie, où les disputes se terminent en général simplement
par l’ajout d’une nouvelle chapelle à la kyrielle de celles qui existent déjà.
L’innovation ne détruit que très rarement la tradition qui continue à se
développer, ce qui relativise la vision par révolution-dépassement-
remplacement. D’autre part, l’incommensurabilité n’est jamais absolue et des
communications, mêmes minimes, sont susceptibles de s’instaurer dans les faits
entre des programmes rivaux (Benatouïl, 1999 ; Soulé & Corneloup, 2007). Au
final, le développement n’est pas mécaniquement parallèle, l’indifférence n’est
pas totale et ce d’autant plus que la période de coexistence des paradigmes peut
s’avérer longue. Quidu (2011, 2012a) a formalisé les divers modes relationnels
(réduction, confrontation, territorialisation, intégration) qui peuvent s’instaurer
entre des programmes concurrents, a priori incommensurables, au sein d’une
période de crise paradigmatique. Dans le premier tome, plusieurs possibilités
articulatoires ont d’ores et déjà été actualisées : Bourbousson & Fortes (2012)
ont posé le principe (lequel a été appliqué aux comportements collectifs en
basket-ball) d’une objectivation réciproque entre anthropologie cognitive située
(plus particulièrement le programme du cours d’action) et approche dynamique
des systèmes complexes ; de leur côté, Mounet, Perrin-Malterre & Rech (2012)
ont proposé une territorialisation des champs de pertinence respectifs des
théories de l’acteur-réseau et de l’action organisée. Mouchet (2012) avait quant à
lui proposé une intégration hiérarchique des modèles concurrents du processus
perceptif et décisionnel en contexte sportif afin d’en saisir la complexité.
Dans la deuxième partie de ce second tome, Guillaume Routier et Bastien Soulé,
dans le domaine de la sociologie de l’engagement corporel, proposent de
clarifier voire de cartographier et de classifier la pluralité des programmes de
28 1recherche y ayant cours. L’effort de repérage des convergences et divergences
entre les divers programmes est réalisé sur le double plan épistémique et
ontologique. Les auteurs formalisent « l’architecture logique des diverses
approches à l’œuvre » ainsi que les « conditions d’exercice de la preuve dans un
2contexte épistémique pluriel ». A l’opposé de leur démarche classificatrice ,
Routier & Soulé stigmatisent, au sein de cette variété explicative, la tendance
partagée par nombre d’auteurs, notamment sur la base d’adhésions
ontologiques indécidables, comme « arc-boutés sur leur propre vision », à
« s’interdire de reconnaître le bien-fondé des écrits adverses ». Les concurrents se
reprochent mutuellement tantôt des « dérapages interprétatifs » et des
« généralisations abusives », des « réductions partiales et étroites » tantôt des
« manques de données empiriques ». Il ne s’agit pas ici de reprocher aux
académiciens d’adopter « une posture intellectuelle » mais plutôt de dénoncer le
fait que la « défense de leur point de vue se mue parfois en dénigrement
virulent des tentatives alternatives de compréhension ». Au point de se
questionner sur l’enjeu véritable de ces luttes « socio-épistémiques » : est-il
question de « l’occupation du terrain intellectuel ou de l’explicitation d’un
phénomène complexe, par essence irréductible à une seule dimension
théorique ? » Et les auteurs d’exposer leur thèse : « la progression des
connaissances relatives au risque sportif a peu à gagner de cette tendance
dénonciatrice, qui prive nombre de chercheurs de contributions non moins
cruciales que les leurs ». Pour ce faire, ils s’appuient sur Lahire (1998) : « dans
leurs oppositions théoriques, les chercheurs en sciences sociales ont toujours
partiellement tort de ne pas voir en quoi leurs adversaires ont partiellement
raison ». Les auteurs promeuvent alors, au-delà du perspectivisme, une
approche multi-référentielle non réductionniste suggérant de « faire appel à
plusieurs schèmes d’intelligibilité pour rendre compte du phénomène de
l’engagement corporel », dans ce qu’il a de complexe et de singulier : « la
pluralité des approches n’aide pas seulement à relativiser chaque perspective

1 Cet effort prolonge les travaux de Berthelot (2001) visant à « organiser l’espace théorique de la
sociologie en divers principes logico-cognitifs (ou schèmes d’intelligibilité) gouvernant, en amont
l’explication sociologique ».
2 Routier & Soulier reconnaissent toutefois les limites inhérentes à cette démarche classificatrice
basée sur le repérage des schèmes : « elle n’épuise pas, loin s’en faut, la diversité et la richesse du
champ de l’engagement corporel, et de la sociologie en général. Une des forces du concept de
schème est d’offrir au chercheur, soucieux de comprendre la construction des savoirs, des noyaux
logiques se constituant comme intelligence, sens, raison, explication de relations. Pourtant cette
force devient faiblesse, voire handicap pour le sociologue lorsque celui-ci tente de reconstruire le
paysage des modes d’intelligibilité en vigueur dans un champ de recherche donné ». Ainsi, « une
même théorie peut renvoyer à différents schèmes ». Au final, « ce qui différencie tous ces travaux
n’est donc pas en soi le ou les schèmes dans lesquels ils s’insèrent, mais plutôt la manière dont ils
les articulent pour développer des analyses originales et proposer leurs théories ». Du fait des
insuffisances de cette matrice classificatoire basée sur les schèmes d’intelligibilité, les auteurs
proposent d’y associer une réflexion sur les engagements ontologiques sous-jacents, notamment
les thêmata (Holton, 1981 ; Quidu, 2009).
29 théorique mais contribue à faire en sorte que l’objet soit moins appauvri, moins
réduit, moins maltraité ».
Une interrogation épistémologique fondamentale est ici introduite : la pluralité
théorique est-elle une condition nécessaire et suffisante au progrès des
connaissances scientifiques ? Les thèses de Kuhn (1990) et de Feyerabend
(1979) apparaissent, par exemple, comme antagonistes : là où le second soutient
que la « prolifération des alternatives empiriques incompatibles » participe de la
maximisation du contenu empirique (Quidu, 2011), le premier défend l’idée
inverse suivant laquelle une activité de science normale, caractérisée par une
pensée profondément convergente et une absence de controverses
paradigmatiques, génère de puissants résultats expérimentaux. Dans ce cas de
figure, l’innovation paradigmatique (et donc l’instauration d’une situation de
pluralité épistémique), n’intervient qu’après-coup, a posteriori sans être pré-
donnée (Quidu, Soumis).
Nicolas Benguigui propose pour sa part, dans le domaine de la perception et du
contrôle du mouvement, une approche qualifiée d’« intégratrice ». Appliquant
son raisonnement aux actions d’interception, l’auteur part du constat que le
champ est traversé par une concurrence entre d’une part les théories
cognitivistes « qui considèrent que la perception repose sur le traitement et
l’enrichissement d’indices informationnels pour les rendre exploitables en
termes d’actions à partir de l’élaboration de programmes moteurs » et d’autre
1part l’approche écologique qui « considère que la perception permet d’accéder
directement à des informations rendant compte des invariances du système
acteur-environnement et d’exploiter ces informations à partir de lois de
contrôle ». Après avoir montré comment les approches cognitiviste et
écologique, bien que fortement antagonistes du point de vue de leurs bases
conceptuelles respectives, s’étaient historiquement mutuellement entre-
2critiquées avec fécondité , Benguigui concrétise le besoin contemporain de
« converger vers des modèles mixtes ou intégrateurs permettant de donner une
cohérence d’ensemble à des données empiriques qui peuvent paraitre
disparates » en « dépassant les affrontements métathéoriques ». Ces modèles
peuvent revêtir plusieurs formes logiques, telles que distinguées par Quidu
(2011, 2012a) : 1) la production d’une voie médiane : « s’il apparaît bien que des
3connaissances a priori sont susceptibles d’influencer les réponses motrices dans
les actions d’interception, il pourrait être envisagé que ces connaissances

1 Dont l’appropriation par les Sciences du sport a été préalablement examinée par Bardy.
2 C’est notamment à partir des limites du modèle « prédictif » (associé au paradigme
computationnel) qu’ont pu émerger des formalisations « prospectives », postulant une régulation
continue entre information et mouvement, lesquelles relèvent d’une approche écologique du
couplage perception-action. Toutefois, une « contre-offensive cognitiviste » a pu mettre en
évidence certaines limites inhérentes à l’approche de la perception directe. Ainsi, Tresilian a pu
montrer que la « production d’actions d’interception de très courte durée pouvait être pilotée sur
un mode balistique reposant sur la mise en œuvre d’un programme moteur ». A également été
mise en évidence l’utilisation d’indices informatifs et de connaissances a priori.
3 En ligne avec le modèle cognitiviste.
30 1puissent moduler la mise en jeu des lois de contrôle . Cette influence pourrait
donc se situer au niveau des processus de calibration préalable des lois de
contrôle permettant de les ajuster a priori ». Ici, en faisant « intervenir des
paramètres de calibration », on « se coupe d’un des postulats de l’approche
écologiste de la spécification univoque de la relation individu-environnement à
partir d’invariants informationnels perçus directement » mais on « conserve
néanmoins l’essentiel de la notion de lois de contrôle qui se substitue à la
notion de programmation au sens classique de l’approche cognitiviste ». A
l’inverse, « le « refus d’admettre l’implication des structures cognitives dans
l’organisation des systèmes perceptif et moteur conduirait à une forme de
réductionnisme » ; 2) la promotion d’une logique par territorialisation lorsque
l’auteur reconnaît que « chacun des deux courants a su produire des données et
des argumentations dans des domaines d’applications spécifiques qui
apparaissent très robustes et difficilement réfutables ». Ainsi, « l’approche
écologiste semble particulièrement adaptée pour décrire la régulation des
activités de locomotion et d’interception, tandis que l’approche cognitiviste
apporte des réponses plus convaincantes dans les activités décisionnelles
nécessitant une perception sémantique des événements et la mise en jeu de
processus mnésiques ». La territorialisation intervient également dans le décours
d’une même action : ainsi, dans un premier temps, il serait possible de
« déterminer sur un mode prédictif assez macroscopique l’action à produire et
la zone de frappe de balle » puis « dans un second temps de mettre en œuvre un
contrôle prospectif permettant de finaliser l’approche et le geste de frappe ou
de capture » ; 3) la proposition d’un modèle intégratif incorporant « différents
niveaux de fonctionnement du système perceptivo-moteur dépendants
directement des contraintes imposées par la tâche ». Ici, « le système perceptif
ferait de son mieux en toutes circonstances et pourrait se montrer capable
d’opérer à des niveaux très différents en fonction des sources d’information
disponibles et des contraintes spécifiques de la tâche ». Et l’auteur d’admettre
que « ce modèle à étages peut ressembler à un patchwork hétéroclite dans
lequel sont combinés, de façon opportuniste, des concepts qui paraissaient
jusqu’alors inconciliables ». Toutefois, il peut « très bien traduire le
fonctionnement du cerveau humain. Ce fonctionnement est clairement le
résultat d’une évolution non linéaire de plusieurs centaines de millions d’années
qui lui aussi constitue un ensemble de structures parfois curieusement agencées
mais qui interagissent avec l’environnement avec une remarquable efficacité ».
Guillaume Martinent, Sylvain Ledos et Michel Nicolas se proposent également
d’articuler suivant une logique de complémentarité, en l’occurrence dans le
champ de la « psychologie des émotions en contexte compétitif », des entités
théoriques plurielles. Ici, afin de documenter « la fluctuation des émotions
ressenties au cours même de la compétition », il s’agira de faire dialoguer non
seulement des programmes de recherche distincts (programme du cours
d’action d’un côté et approche communicationnelle des comportements non

1 En ligne avec le modèle écologique.
31 verbaux de l’autre) mais aussi des types de matériaux contrastés, en l’occurrence
des données dites en « première » et en « troisième » personnes. Les données en
première personne correspondent au recueil des expériences vécues par les
individus au cours même de la compétition en utilisant principalement les
1données issues des entretiens d’auto-confrontation ; quant aux données en
troisième personne, elles sont obtenues à partir d’une analyse vidéo, micro- ou
macroscopique, réalisée par des codeurs extérieurs, des comportements non-
verbaux (« actions » ou « postures ») des sportifs durant la compétition. Dans la
mesure où les méthodologies produisant respectivement ces divers types de
données s’enracinent dans des « présupposés théoriques fortement éloignés »,
les auteurs suggèrent une « mise en relation de ces deux lignes de recherche
essentiellement par une articulation des résultats plutôt que sur des aspects
théoriques ». Plus précisément, sans qu’aucune concession ontologique ne soit
faite d’aucun côté, « chacune des deux approches semble susceptible d’explorer
des processus ou mécanismes qu’il semble inenvisageable d’investiguer par
l’intermédiaire d’une autre méthodologie ». Quand « les approches à la première
personne permettent d’avoir accès à la perception individuelle de la situation
compétitive du point de vue des sportifs durant la compétition », utile pour
documenter le « processus d’évaluation cognitive » et les « stratégies de
régulation émotionnelle », les méthodologies à la troisième personne permettent
d’accéder aux « mécanismes automatiques et/ou inconscients intervenant dans
le processus émotionnel compétitif ». Plus profondément, les résultats issus des
méthodologies à la troisième personne pourraient guider l’entretien d’auto-
confrontation (données en première personne).
La pluralité épistémique porte, comme entrevu précédemment, sur des
aspects théoriques et ontologiques (définissant alors des programmes ou
paradigmes concurrents), mais affecte également des dimensions plus
méthodologiques, relatives au recueil et à l’analyse des données. Cette diversité
d’ordre méthodologique peut alors apparaître au chercheur, dans le processus
même de sa recherche en train de se faire, comme vertigineuse tant elle est
omniprésente à tous les étages. Le chercheur doit dès lors procéder à une
succession de « décisions méthodologiques », parmi la pluralité des alternatives
potentielles, décisions qu’il convient légitimement de justifier dans un contexte
épistémique de preuve. C’est à une restitution de cette entreprise de justification
d’une cascade de décisions méthodologiques que Damien Saboul procède, dans le
domaine de l’analyse physiologique de la variabilité de la fréquence cardiaque
(VFC) : en effet, « le but de notre démarche est d’exposer comment nous nous
sommes orientés au sein de cette pluralité méthodologique, récurrente, en
fonction de notre problématique propre dans l’optique de construire un
protocole d’analyse approprié ». L’auteur part du constat qu’il « existe, dans le
domaine de la VFC, une multitude de choix méthodologiques », qu’il s’agisse
des conditions d’enregistrement ou des modalités de traitement et d’analyse du

1 Martinent et ses collaborateurs ont par ailleurs amendé l’entretien classique d’auto-
confrontation afin de le recentrer strictement sur la documentation du processus émotionnel.
32 signal, considérées comme autant de « strates méthodologiques ». Au sein de
chacune d’entre elles, il est possible de repérer « plusieurs paradigmes
expérimentaux, lesquels sont parfois redondants, souvent utilisés de façon
aveugle, sans que n’en soit interrogés systématiquement les fondements ou la
validité scientifiques, et qui suscitent au final de nombreuses controverses ».
Dès lors, « quel protocole valide adopter pour analyser et interpréter la VFC le
plus fidèlement possible ? ». Afin de s’orienter, puis de statuer, dans cette
pluralité méthodologique, Saboul procède fréquemment par « élimination » et
mobilise des arguments de différentes natures : congruence avec la
problématique de l’étude, faisabilité pragmatique du recueil, justification
théorique (physiologique ou mathématique) des mesures, qualité métrique des
analyseurs (fiabilité, validité…)… Ceux-ci ne permettent toutefois pas de
statuer de façon absolument définitive. Interviennent ici d’autres facteurs parmi
lesquels la sensibilité individuelle du savant liée, entre autres, « à la spécificité de
la formation reçue et aux affinités nouées avec certains pairs » (Quidu, 2009,
2014 ; Soler, 2007). Au final, « si l’utilité de la VFC n’est aucunement remise en
cause », l’auteur regrette que « l’absence de méthodologie unifiée conduise
parfois à des résultats contradictoires qui rendent difficile voire impossible
toute interprétation rationnelle ». En effet, comment se satisfaire d’une situation
épistémique où « il est impossible de confronter les résultats empiriques
obtenus au cours d’études présentant des choix méthodologiques distants » ou
encore au sein de laquelle « les résultats de chaque production scientifique
peuvent être facilement remis en cause sur la seule base d’un choix
méthodologique divergent » ? Afin de permettre une cumulativité critique des
résultats empiriques, il s’agirait que « les chercheurs travaillent de concert pour
définir et mettre en application un protocole commun qui permettra, en plus
d’offrir une meilleure lisibilité, de résoudre certaines controverses et de rendre
possible une comparaison rationnelle entre études homologues ».
La thématique de la pluralité épistémique, que celle-ci soit d’ordre
paradigmatique, théorique ou méthodologique, ne se limite pas, bien qu’elle s’y
pose de façon exacerbée, aux Sciences du sport. A cet égard, les deux
contributions suivantes offrent un regard sur cette question par des chercheurs,
respectivement sociologue de l’action et épistémologue de la physique, tous
èmedeux extérieurs à la 74 section CNU mais dont la contribution fournit des
outils théoriques et méthodologiques susceptibles de l’enrichir. Dans un
entretien qu’il nous a accordé, Bernard Lahire fait tout d’abord part de son
scepticisme vis-à-vis de la partition « innovation versus tradition » théoriques.
Celles-ci ne doivent pas être considérées comme deux entités radicalement
différentes : en effet, « il n’existe pas d’innovations indépendamment des
traditions » ; dans les sciences, et à la suite de Bourdieu (2001) ou Kuhn (1990),
« ceux qui innovent sont ceux qui connaissent particulièrement bien les
traditions. Ils les connaissent au point d’en avoir repéré les failles, les manques,
les limites et les contradictions ». Dès lors, sont plutôt distinguées deux
attitudes face à la connaissance : la première consiste à chercher à partir des
modèles disponibles quand la seconde part de ce qui a été inventé pour aller
33 plus loin ou ailleurs ». N’en demeure pas moins qu’existent de nombreuses
situations de pluralité épistémique, où s’affrontent diverses manières de
construire les objets. Celle-ci doit absolument être mise sous contrainte :
bénéficiant a priori d’une égale dignité scientifique, les divers programmes
concurrents doivent se soumettre à des exigences communes « de robustesse
argumentative, d’exigence méthodologique et de sévérité empirique ». Refusant
tout à la fois que ne soit dissoute la valeur de « vérité » dans un pluralisme
relativiste du « tout se vaut » et que subsiste la croyance suivant laquelle un
modèle théorique pourrait être universellement pertinent, Lahire promeut une
éthique scientifique de la « discussion, de la contre-argumentation, de la contre
preuve et de la réfutation » pour aboutir à une « cumulativité critique ». Celle-ci
passe notamment par le repérage de « surinterprétations incontrôlées »,
d’« argumentations défectueuses ou fallacieuses »… Ainsi pourra se concrétiser
ce que devrait être un « champ scientifique », comme espace où l’on « ne peut
triompher qu’en opposant une réfutation à une démonstration, un fait
scientifique à un autre fait scientifique » (Bourdieu, 2001).
En tant que philosophe de la physique, Léna Soler éclaire la question de la
pluralité des paradigmes en clarifiant la notion d’incommensurabilité.
Concrètement, il s’agit de se demander « ce que changent et ce qui change dans
les révolutions scientifiques ». Quelle est la nature des différences séparant deux
paradigmes engagés dans une crise paradigmatique ? Quelle est la teneur du
changement suffisamment radical pour que se justifie l’emploi du concept de
révolution ? Soler revient en préambule sur l’expérience inaugurale qui a fait
« ressentir » à Kuhn, avant de la formaliser, la notion d’incommensurabilité en
se heurtant à la mécanique d’Aristote. L’incommensurabilité ne doit pas être
comprise comme une absence totale de rapports entre deux paradigmes mais
comme une « impossibilité de traduire » terme à terme l’ensemble de leurs
assertions respectives du fait d’une « non homologie des structures lexicales ».
L’auteur considère successivement trois dimensions de l’incommensurabilité :
1) celle des contenus théoriques (dimension descriptive-ontologique ou « ce que
disent les théories du monde physique ») : entre deux paradigmes
incommensurables, certains signifiants diffèrent ; d’autres changent de
significations ou d’extension ; les découpages ontologiques (en lien avec la
structure lexicales) ne se recouvrent pas ; 2) celle des normes de scientificité
(dimension axiologique inhérente aux valeurs et standards de validité des
méthodes ou « ce que doit être une science digne de ce nom ») : la délimitation
même de ce qui est tenu comme preuve scientifique, de ce qui constitue un
raisonnement légitime et un problème digne d’intérêt change d’un paradigme à
l’autre. Dit autrement, est modifiée « la norme qui distingue une solution
réellement scientifique d’une simple spéculation métaphysique, d’un jeu de mot
ou d’une distraction mathématique » sans que n’émerge un critère supérieur et
absolument décisoire « susceptible de juger les mérites comparés de normes
conflictuelles » ; 3) celle des pratiques scientifiques (dimension pratique des savoir-
faire intellectuels et incorporés ou « ce que font les praticiens des sciences ») :
dans leur activité de résolution de problèmes, les scientifiques participant de
34 paradigmes incommensurables mobilisent des savoir-faire (principalement
tacites, opaques, incorporés et automatiques) non superposables. Ceux-ci sont
acquis au terme d’une éducation scientifique relativement « uniforme »,
« impliquante, chronophage et irréversible ». Celle-ci se réalise par la
confrontation répétée à des problèmes (et à leurs solutions) « exemplaires
communs ». Dès lors, adhérer à un paradigme non compatible à sa formation
équivaut à une véritable expérience de conversion, laquelle survient très
rarement car elle correspond in fine à « un changement de monde subjectif ». Au
final, Soler déplie plusieurs implications épistémologiques associées à la
question de l’incommensurabilité : il en va tout d’abord du réalisme scientifique
(c'est-à-dire la prétention des théories scientifiques à correspondre, au moins
approximativement, à l’objet étudié) qui constitue l’enjeu premier : en effet, si
des paradigmes incommensurables découpent le monde de manière
profondément différente et affirment l’existence d’êtres fondamentalement
distincts, comment continuer à prétendre que les théories successives offrent
une image de plus en plus fidèle du monde physique tel qu’il est
indépendamment des humains qui cherchent à le connaître ? ». Il est ensuite
question du relativisme dans son rapport à l’effectivité du progrès scientifique :
dans la mesure où survient une « variation des normes à propos de ce qui est
vrai, efficace, acceptable, convaincant, scientifique ou non scientifique » sans
que l’on ne « dispose d’aucun étalon absolu pour comparer la valeur intrinsèque
des différents systèmes de croyances », que subsiste-t-il dès lors de la
signification du vrai » ?

Au final, il apparaît que l’incommensurabilité des paradigmes ne signifie en
aucun cas impossibilité de communiquer et d’échanger. Ces échanges,
interférences, confrontations se déploient selon des directions contrastées dont
il convient d’évaluer, au cas par cas, la fécondité. Ceux-ci peuvent se déployer
sur la scène académique des théorisations scientifiques fondamentales mais
concernent également les scènes pratiques de l’intervention : comment les
professionnels de la pédagogie sportive travaillent-ils la pluralité épistémique ?
C’est à la documentation de cette question que s’attelle Matthieu Quidu en
considérant deux catégories de professionnels, les technologues (ou
didacticiens) de l’EPS et les enseignants-praticiens de cette même discipline.
L’auteur montre que ces deux populations de spécialistes de l’intervention
sportive sont confrontées à une double pluralité épistémique, celle des théories
fondamentales et celle des démarches pédagogiques. Dans leurs tentatives pour
formaliser la discipline EPS ou l’enseigner (à travers leurs raisonnements
pratiques in situ), ils composent avec cette pluralité au travers des modalités par
confrontation, territorialisation, intégration ou réduction. Il est remarquable que
ces formes logiques de composition avec la pluralité épistémique soient
homologues à celles mises en œuvre par les académiciens en STAPS. La
pluralité épistémique revêt, pour les intervenants, tantôt le statut de facteur
limitant à même de paralyser la pratique en mettant en exergue des alternatives
multiples et parfois incompatibles ; tantôt le statut de ressource permettant
35 d’accroître l’efficacité pragmatique de l’intervention via la saisie de la diversité,
la complexité ou encore la singularité des élèves, de leurs conduites motrices et
des contextes. Ces soucis de la complémentarité, de la variabilité et de la
flexibilité apparaissent même chez certains professionnels comme des
sensibilités ontologiques (Holton (1981) parlerait de thêmata) chargées de
considérations affectives et éthiques, tenant à distance tout réductionnisme ou
dogmatisme.
Lucile Lafont illustre l’une des stratégies, dite par territorialisation, mises en
œuvre par les technologues de l’EPS pour faire face à la pluralité des modèles
théoriques de l’apprentissage en vue d’intégrer la diversité des apprenants et des
objets d’apprentissage. L’auteur décrit ainsi une stratégie pédagogique « pluri-
procédures » permettant de faire écho à des apprentissages « pluri-processus ».
Cette démarche pédagogique, appliquée aux habiletés motrices, est soutenue
théoriquement par l’« approche pluridimensionnelle des modalités sociales
d’acquisition ». Cette perspective « postule que les processus interactifs
participant à l’acquisition de connaissances sont pluriels, concourants et non en
compétition ». Suivant les caractéristiques de la tâche, la nature des savoirs à
acquérir ou encore le profil des partenaires, diffèrent les modalités sociales
d’interaction, lesquelles sont classiquement décrites par des cadres théoriques
concurrents. En effet, chaque perspective théorique sert de point d’appui à une
procédure spécifique de guidage (interaction de tutelle, coping model, imitation-
modélisation-interactive…). Du point de vue de l’intervention, l’enjeu devient
de définir les domaines respectifs d’efficacité de chacune de ces procédures.
Celles-ci ne sont pas dogmatiquement considérées comme incompatibles mais
empiriquement comme complémentaires : l’efficacité de la démonstration a par
exemple été prouvée « pour l’acquisition d’une nouvelle séquence motrice
morpho-cinétique » quand celle de l’interaction de tutelle l’a été pour
l’apprentissage du « rouler rétroactif au cerceau ». La nature de l’habileté
motrice (buts de forme versus environnemental) ou les caractéristiques des
apprenants (âge, sexe, style cognitif, expertise…) apparaissent comme des
critères déterminants de l’efficacité différentielle des procédures de guidage et
des modalités interactives. Lafont démontre finalement, qu’au-delà de
formalisations technologiques, les enseignants d’EPS eux-mêmes, dans leurs
actions situées face aux élèves, déploient des raisonnements pratiques
homologues. Ils concrétisent in actu cette approche pluri-procédures suivant une
logique par territorialisation à même d’accueillir la complexité des élèves et des
situations.
Au sein de cette troisième partie et dans le prolongement des réflexions de
Quidu et Lafont sur les modes de composition avec la pluralité épistémique
dans et pour l’intervention en EPS, Patrick Fargier, Emile Fargier, Tahar Rabahi et
Raphaël Massarelli envisagent les implications en EPS de la pluralité des
programmes de recherche relatifs au contrôle et aux apprentissages moteurs.
Les auteurs questionnent tout d’abord le bien-fondé de cet effort
« transpositif » qui consiste à déduire des résultats expérimentaux émanant des
divers paradigmes scientifiques des prescriptions en termes de stratégies
36 pédagogiques. Il s’agit selon eux de se positionner entre les deux extrêmes que
constituent « l’applicationnisme et le rejet de principe » : « quelle est la
suggestivité au regard de l’intervention en APSA des produits de la recherche
en prise avec les Sciences de la cognition » ? Le programme computationnel
débouche par exemple, et ce bien que ses résultats soient discutés notamment
en fonction du degré de complexité des tâches à réaliser, sur une démarche
d’acquisition différenciant les modalités de travail suivant la nature de l’habileté
motrice à acquérir : lorsqu’il s’agit de construire un nouveau programme
moteur généralisé, il est préférable d’adopter une pratique constante en bloc tandis
qu’il est souhaitable d’avoir une pratique variable associée à une diminution de la
fréquence des feedbacks extrinsèques pour affiner la paramétrage d’un
programme moteur d’ores et déjà stabilisé. La critique des modélisations
représentationnistes sur la scène académique a eu un impact sur la thématique
du contrôle et de l’apprentissage moteurs. En atteste le développement de
l’approche écologique du couplage perception-action dont les implications
pratiques pour structurer une démarche d’acquisition sont moins avancées que
dans le cadre des programmes cognitivistes. Il s’agit ici davantage d’« évocations
pratiques », de « méta-principes » susceptibles de « réfléchir une intervention en
APSA » plus que de la structurer. Il en va ainsi de l’idée d’une « éducation de
l’attention » comme développement d’une « sensibilité à l’information
pertinente » par le biais de la confrontation à des conditions environnementales
variables. Face aux concurrences théoriques persistantes entre paradigmes
incommensurables, il convient selon les auteurs de définir pragmatiquement
leurs champs respectifs de pertinence suivant les objets d’apprentissage : ainsi,
« cette perspective, appelant à analyser finement le domaine de validité d’un
éclairage scientifique donné au regard d’un aspect déterminé de la pratique
d’une APSA, peut susciter un travail de méta-analyse des productions
scientifiques » ainsi qu’un approfondissement dans l’analyse de la pratique d’une
APSA. Fargier et ses collaborateurs soutiennent ensuite que les contenus à
enseigner et les stratégies mises en œuvre pour y parvenir doivent être resitués
dans le contexte scolaire de l’EPS entendue comme une discipline qui doit, au
même titre que toutes les matières enseignées à l’école, contribuer à « faire
advenir de l’humanité en l’élève ». Interviennent ici, dans ce qui est qualifié
d’« anthropologie des contenus scolaires », « des choix de valeurs, en prise avec
des buts éducatifs » et donc des « conceptions de l’homme à former ». C’est
seulement dans ce cadre axiologique que peuvent être envisagés les « possibles
offerts par la recherche sur le contrôle ou les apprentissages moteurs »,
notamment à l’aune du critère de leur contribution à l’éclairage des questions
fondatrices de l’humain ; par exemple celles des rapports entre le corps et
l’esprit, ou du rôle de la conscience sur le mouvement. Ces interrogations
peuvent être alimentées par des lectures novatrices issues de travaux
fondamentaux, par exemple en neurosciences, aussi éloignés puissent-ils a priori
paraître de l’EPS.
La pluralité épistémique affectant le professionnel de l’intervention en EPS
concerne tout à la fois les paradigmes scientifiques relatifs à l’apprentissage ou
37 au contrôle moteurs (voir le chapitre précédent) et les démarches éducatives
censées structurer la discipline. Se confrontant à cette seconde forme de
pluralité, Loïc Jarnet suggère une classification des « principales formes
èmed’Education physique scolaire » en France en ce début du 21 siècle. A partir
d’une analyse des instructions officielles de la discipline, l’auteur montre
comment s’y combinent « différentes théorisations », ce qui ne facilite pas la
compréhension par le professionnel. Il convient dès lors d’identifier les « idées
directrices et organisatrices de ces instructions ». Plus fondamentalement,
« quels sont les principes fondamentaux des formes principales d’éducation
physique scolaire qui soutiennent ces instructions » ? Une cartographie en six
programmes (néo-marxiste, structuraliste, déconstructionniste, psychologiste,
biologiste, constructiviste social) est ainsi élaborée. Les logiques argumentaires,
les méta-principes, leurs concrétisations pratiques, leurs manifestations dans les
instructions officielles et au final les intérêts et limites de chacun sont discutés.
Sur cette base, Jarnet formalise une nouvelle conception, réaliste, de la discipline
dont une des traductions pratiques est la production d’une nouvelle hiérarchie
des APS et la formulation de principes de leur programmation annuelle.
Les contributions qui suivent s’intéressent moins à la question du rapport à la
pluralité épistémique des professionnels de l’intervention sportive qu’à la
détermination des implications pratiques des innovations théoriques
contemporaines en STAPS. Ce dernier bloc de chapitres concrétise, et radicalise
d’une certaine façon, une approche pragmatique des innovations théoriques en
STAPS : il s’agit ainsi d’apprécier les effets de ces renouvellements
paradigmatiques en envisageant leur impact sur les pratiques d’intervention en
EPS : celles-ci sont-elles transformées, relativisées, questionnées par les
approches théoriques innovantes ? De nouvelles productions technologiques-
pédagogiques-didactiques sont-elles formalisées en référence à un ou plusieurs
des paradigmes innovants ? De quelle nature est la référence au renouvellement
programmatique ? Il s’agit en un mot d’examiner ici le poids des
renouvellements théoriques sur la transformation des pratiques d’intervention
en EPS, aussi bien du point de vue des technologues que des enseignants de la
discipline ainsi que sur la nature même du rapport théorie-pratique. En effet,
outre leurs répercussions dans les pratiques d’intervention, les renouvellements
épistémologiques contemporains semblent affecter la nature même des rapports
entre la théorie et la pratique. Selon Durand & Arzel (2002), les programmes de
l’action située et de l’énaction insistent sur l’autonomie des systèmes, la
créativité de l’agir, la dynamique des situations. Sont alors contestées les visions
descendantes, hiérarchiques et linéaires des rapports théorie-pratique suivant
lesquelles la recherche dicterait la formation qui guiderait à son tour
l’intervention. Fleurance (2012) milite de son côté pour l’intégration des acteurs
dans le processus de modélisation et avance l’idée d’un apprentissage mutuel
chercheurs-praticiens. Dix ans après la contribution princeps de Durand & Arzel,
il s’avérerait pertinent d’évaluer de façon systématique l’état du rapport de
forces entre les modèles de la commande versus de l’autonomie, notamment au
sein du système éducatif français et de la discipline EPS (Quidu introduit cette
38 problématique à l’issue de son chapitre). A partir d’une étude sociologique des
savoirs scientifiques jugés utiles par les enseignants d’EPS, Quidu (2012c) a pu
montrer que ces derniers étaient partagés, à une échelle intra-individuelle, entre
des dispositions cognitives applicationnistes (modèle de la commande) et
contextualistes (modèle de l’autonomie) du fait de la multiplicité des
expériences vécues de socialisation professionnelle. Des résistances tant
idéologiques, structurelles que cognitives, semblent ralentir la pénétration du
modèle de l’autonomie et ce en dépit des diverses argumentations de son bien-
fondé. En nous centrant sur la question des implications pratiques pour
l’intervention des renouvellements théoriques affectant la scène académique,
nous reprenons à note compte la thèse de Léziart (2012) suivant laquelle l’EPS,
comme terrain d’investigation scientifique, a progressivement été délaissée en
STAPS. La quête de légitimité universitaire les a conduites à se soumettre aux
canons académiques des disciplines mères. Dans une logique de conformité
èmevoire d’orthodoxie, la 74 section du CNU n’a fait qu’exacerber la conception
« classique », « académique » de la science, mono-disciplinaire et évacuant
l’expérience professionnelle de son champ d’intérêt. Un tel rapport de
dépendance, voire d’« inféodation », menace l’identité, la spécificité et l’unité
des STAPS. Celles-ci se trouvent privées d’un objet propre. Pour Léziart, ce
sont les analyses des pratiques, des pratiquants et des praticiens sportifs qui
peuvent y contribuer. Faire des pratiques un objet de recherche original pour
les STAPS suppose de les reconsidérer comme lieu de production et de
mobilisation de savoirs inédits, efficaces, créatifs.
Plusieurs auteurs (Morin, 2000 ; Peyron-Bonjan, 2000 ; Clergue, 1998) ont
d’ores et déjà déplié les implications éducatives des modèles de la complexité et
de l’émergence. Il en va aussi de Vanpoulle (2012) dans le domaine de
l’intervention sur les conduites motrices formalisant un « paradigme holistique,
situationnel, complexe et phénoménologique » à partir des sciences de la
complexité, des théories dynamiques, de l’action située et de la pensée
chinoise…. Dans le premier opus, Bonnet & Bonnet (2012) avaient d’autre part
proposé une confrontation des diverses approches théoriques de l’apprentissage
moteur du point de vue de leurs incidences respectives pour la pratique
d’intervention et avaient pu démontrer que le domaine de l’action pédagogique
ne répercutait pas mécaniquement les innovations académiques mais
manifestait une autonomie relative avec ses propres inerties, résistances,
latences, avant-gardes, ruptures : ainsi, des innovations paradigmatiques
peuvent contenir des incidences pratiques peu innovantes (Delignières, 1998) ;
des divergences théoriques peuvent aboutir à des prescriptions pédagogiques
convergentes (Temprado, 2010) ; des permanences pédagogiques peuvent
subsister aux révolutions académiques… Les pratiques pédagogiques
manifestent certaines résistances à l’opérationnalisation des renouveaux
théoriques : inerties institutionnelles ; prévalence de la logique discursive-
analytique qui décompose, simplifie et hiérarchise (Morin, 1991) ; pratiques et
croyances professionnelles difficilement modifiables par la formation initiale ;
39 difficulté d’application des méthodes « nouvelles » impliquant la prise en
compte complexe de facteurs multiples (Delalandre & Carreras, 2011)…
Didier Delignières modélise tout d’abord une pédagogie des compétences,
définie comme une « capacité à gérer de façon satisfaisante des projets
complexes », au sein de situations évolutives, incertaines, ambivalentes et mal
délimitées, contenant des contraintes contradictoires, admettant des solutions
diverses plus ou moins justes et faisant intervenir des valeurs dans le processus
décisionnel. Cette définition, faisant office de finalité éducative, découle des
modèles de l’émergence, des approches dynamiques et non linéaires des
systèmes complexes ainsi que des analyses des fluctuations fractales. En effet,
« la compétence permet de gérer des situations complexes, et la compétence
1elle-même est une ressource complexe », si ce n’est fractale . Une pédagogie des
compétences se doit de tenir à distance le « piège du réductionnisme »
consistant à « parcelliser les problèmes » en les traitant indépendamment. A
l’inverse, il convient de « finaliser le travail de l’élève par la réalisation d’un
projet complexe », le plus souvent collectif, ambitieux mais devant demeurer
réaliste.
Toujours à partir d’une approche dynamique des systèmes complexes, Hugo
Vachon, Véronique Thomas-Olivier, Grégory Ninot et Marina Fortes-Bourbousson
envisagent un autre secteur pratique susceptible d’être affecté par ce
renouvellement programmatique : il n’est plus ici question d’une transformation
des méthodes pédagogiques mais d’une optimisation des pratiques
thérapeutiques. Précisément, les auteurs interrogent en quoi une approche
dynamique de l’estime de soi, considérée comme un système complexe,
émergent et non linéaire, peut renouveler la prise en charge médicale des
troubles chroniques de la confiance personnelle et de l’humeur. En mettant
l’accent sur « l’étude des propriétés temporelles du fonctionnement
psychologique des individus », l’approche dynamique de l’estime de soi fournit
à la pratique clinique des outils autorisant tout à la fois une « aide au
diagnostic » et une « évaluation des effets au jour le jour d’un traitement
médicamenteux » en prévenant les « biais associés aux évaluations
rétrospectives ». Un enjeu central de cette coopération entre recherche
fondamentale et intervention clinique réside dans la centration sur la singularité
et la variabilité intra-individuelles : en effet, le passage « du nomothétique à
l’idiographique » entériné dans le cadre scientifique de l’approche dynamique de
l’estime de soi (voir Fortes & Ninot, 2012) autorise une individualisation des
traitements couplée à un suivi longitudinal en « contexte naturel ».

1 Delignières évoque en effet, à la suite de De Rosnay, l’idée d’une « éducation fractale » : sous ce
vocable, discutable du point de vue de la validité de l’extension d’un type de fluctuations
temporelles à la pédagogie (Quidu, 2013), l’auteur entend désigner le fait que l’EPS ne se restreint
pas au strict cadre scolaire mais « déborde » dans diverses expériences de l’élève qui « interfèrent,
s’interpénètrent et s’enrichissent mutuellement ». Dit autrement, « le cours d’EPS est un des
moments de cette éducation physique, mais n’en a pas l’exclusivité ». L’enjeu de l’éducation fractale
devient la « mise en symbiose » de ces différentes expériences.
40 Sabine Cornus et Christelle Marsault étudient quant à elles la possibilité
d’« enseigner l’EPS à partir de l’approche écologique » du couplage perception-
action. D’emblée, les auteurs explicitent leur positionnement épistémologique
quant aux rapports entre programmes scientifiques et démarches éducatives :
« la science n’est pas prescriptive en matière de pédagogie mais elle permet
d’éclairer l’intérêt de certains outils en fonction de l’objectif à atteindre ». Le
praticien se doit donc, en premier lieu, de s’interroger sur ce qu’il vise en termes
d’apprentissage. L’approche écologique peut apparaître instructive lorsque
l’enjeu est d’apprendre à « gérer au mieux un mouvement variable dans le temps
et adaptable aux contraintes de l’environnement, de la tâche et du sujet ». Afin
d’optimiser la flexibilité et l’adaptabilité du « contrôle continu du mouvement »,
le sujet apprenant doit être placé dans des situations exploratoires nécessitant
des « re-calibrages » continuels sans que ne soit postulé un « contrôle
algorithmique par une instance centrale ». En effet, à l’instar de « l’approche
écologique qui est centrée sur le couplage Information-Mouvement », il
convient d’« éduquer l’attention des élèves à l’information utile qui leur permet
de satisfaire les demandes de la tâche donnée par le caractère écologique de la
situation ».
Alain Mouchet déplie pour sa part les implications pédagogiques pour le
domaine de l’intervention sportive de l’approche psycho-phénoménologique
développée sur la scène académique des STAPS. Parce qu’elle constitue « une
psychologie empirique de la subjectivité » permettant de documenter
précisément les savoir-faire, personnels, tacites et incorporés, des experts ainsi
que les indices influençant leurs processus décisionnels tout en offrant une
« technique de verbalisation du vécu en première personne via l’entretien
d’explicitation », la psycho-phénoménologie comporte des « prolongements
pédagogiques certains » : ainsi, « notre dispositif initialement conçu pour la
recherche peut être exploité dans l’optique du développement des compétences,
par la mise en place d’un suivi ancré sur le vécu subjectif, par la comparaison du
fonctionnement du sujet en situation de réussite ou d’échec ». Dans le cadre
d’une « formation à la prise de décision visant l’adaptabilité et l’intelligence
tactique en jeu », elle incite l’intervenant-coach, dans un premier temps, à
« adopter une attitude d’ouverture vers la prise en compte du point de vue des
pratiquants » et dans un second temps à organiser « une démarche
d’intervention comportant des touches d’explicitation » afin de « faire émerger
des aspects procéduraux de la conscience pré-réfléchie ». Plus précisément,
« l’idée centrale est que le retour réflexif sur sa pratique est une source de
perfectionnement de cette dernière, en permettant d’accéder aux savoirs en
action ». De plus, lorsqu’ils sont menés collectivement, ces entretiens d’auto-
confrontation croisée participent d’une optimisation de « l’efficience collective »
en alimentant la « co-construction d’un référentiel commun » (c'est-à-dire une
« trame de la pensée tactique commune aux joueurs d’une équipe ») « par une
gestion fine de l’intersubjectivité en matière de décisions ».
La prise en compte de la subjectivité ou plus généralement de l’expérience
vécue en première personne anime également Jacques Gaillard. Ce dernier, à
41 partir des modèles énactifs et psycho-phénoménologiques, formalise une
pédagogie de la médiation, du lâcher-prise et de l’écoute sensorielle permettant
de passer « du corps-objet au corps-sujet ». Plus précisément, à partir du récit
de son propre cheminement fécondant compréhensions par l’expérience
sensorielle et la modélisation théorique, l’auteur clarifie les mouvements
mentaux nécessaires à l’adoucissement de son rapport à soi et à la résorption
des tensions internes. Ces gestes attentionnels constituent pour l’intervenant un
tremplin à partir duquel il pourra développer une « attitude pédagogique
propice à mettre l'élève en situation d'apprentissage énacté » via une capacité à
accueillir de l’imprévu. Dit autrement, « comment l'attitude énactée de
l'enseignant immergé dans la situation pédagogique suscite en écho celle des
élèves » ? Ou encore : « que doit lâcher l'enseignant de ses investissements
narcissiques dans la réussite de ses élèves, pour leur accorder cet espace-temps
qui correspond à l'émergence autonome de leur apprentissage ? » Gaillard
repère à cet égard une série de résistances axiologiques et culturelles à la
diffusion et à la réussite d’une telle technologie de l’intervention : culte
volontariste de l’agir, compulsion du contrôle a priori de l’action, projection
systématique vers le résultat futur… Il convient d’inhiber ces habitudes
naturelles afin qu’adviennent une nouvelle qualité d’agir et de rapport à soi, une
présence complète et juste à la situation. L’apprentissage se fait dans le « respect
des possibilités du moment ».
Egalement attentif à la subjectivité de l’élève comme du professeur - et plus
fondamentalement encore à leur rapport à l’occasion de la transmission d’un
savoir -, André Terrisse appréhende les intérêts d’une approche clinique, en
l’occurrence d’inspiration psychanalytique, en didactique de l’EPS, notamment
au service de la formation des enseignants. Ce programme de recherche place
au centre de ses préoccupations théoriques la question de la contingence, c'est-
à-dire de « ce qui peut ne pas se produire » ou encore des « décalages entre le
prévu et le réalisé », dans un contexte de transmission d’un savoir entre deux
sujets singuliers et divisés, notamment par leur inconscient. Les tensions entre
élèves et enseignant du fait de « rapports au savoir » antagonistes peuvent
rendre compte « des impasses, des échecs, voire des abandons de sportifs » ou
dit autrement des « ruptures de contrat didactique ». Cette sensibilisation à
l’incertitude de la relation pédagogique quant à l’issue de la transmission du
savoir devrait être, suivant Terrisse, au cœur de la formation professionnelle de
l’enseignant d’EPS. Cette contingence est en effet « particulièrement difficile à
supporter pour ceux qui débutent ou ceux qui n’ont que peu de savoirs dans
une activité qu’ils méconnaissent ».
Le dernier chapitre de cet ouvrage est singulier : œuvre de Pascal Bordes et Eric
Dugas, il traite d’un programme de recherche plus ancien, que certains
qualifieraient de « traditionnel », la praxéologie motrice ou Science de l’action
motrice. Les auteurs vont justement contester cette qualification en démontrant
la vitalité, aussi bien académique que pratique, de cette ligne de recherche. Ils la
resituent notamment par rapport à des alternatives paradigmatiques,
habituellement présentées comme « innovantes », mais dont le pouvoir de
42 renouvellement est ici critiqué. Bordes & Dugas fustigent notamment les
« cultes épistémo-axiologiques » prégnants en STAPS, alors même que ceux-ci
menacent son identité autonome, de l’exogène, du pluriel et du nouveau (voir aussi
Quidu, 2012b). Pourtant, menaçante est la captation aveugle de paradigmes
externes pour la cohérence de l’étude d’un objet propre ; « rares sont les
interrogations sur la coexistence conflictuelle des approches » ; discutable est la
portée effective des prétendues innovations théoriques. Les auteurs stigmatisent
l’écueil consistant à « méconnaître ce qui précède ». Ainsi « le point commun
des avant-gardistes serait leur capacité à méconnaître, gauchir, voire gommer ce
qui a été produit avant eux. L’innovateur semble tout découvrir ». Plus
particulièrement, sont évoqués les paradigmes de l’action située, de la
psychologie écologique et de l’approche dynamique des systèmes complexes.
Les chercheurs les mobilisant en STAPS se borneraient à appliquer aux activités
sportives et aux conduites motrices des outils déjà utilisés dans bien d’autres
champs aboutissant fréquemment à des raisonnements tautologiques.
Regrettant l’absence de modèle spécifique à l’action motrice, Bordes & Dugas
exposent plusieurs concepts clés de la praxéologie : universaux, logiques
internes, domaines d’action motrice… Ils déplient ensuite des implications
pratiques de ce programme de recherche pour l’EPS, notamment en termes de
programmation annuelle des APSA. Celle-ci exige la prise en compte des
concepts de transferts intra- et interspécifiques. Sont également réhabilités les
jeux sportifs dont la richesse socio-motrice est démontrée.

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Partie I

De divers modes d’appropriation
des renouvellements théoriques en STAPS.

Etudes de cas.

L’approche écologique de la perception et de l’action :
la contribution des STAPS.
Benoît G. Bardy.
Institut Universitaire de France & EuroMov, Laboratoire Movement to Health,
Université Montpellier-1.

1. Introduction
Je ne suis ni philosophe ni historien. J’ai obtenu ma thèse de doctorat en
STAPS - option Neurosciences du Comportement - il y a 22 ans, fin 1991, à
l’Université de la Méditerranée (maintenant Aix-Marseille Université) sur le
thème du contrôle visuel des déplacements. Mes recherches portaient à
l’époque sur les invariants optiques responsables de l’anticipation des collisions
et du déclenchement du freinage, lors de situations egomotrices variées (e.g.,
marche, course, conduite automobile). J’ai effectué mon post-doctorat à
l’Université Brown dans l’état du Rhode Island aux Etats-Unis, au sein du
département Cognitive Sciences & Linguistics, dans l’équipe du Professeur Bill
Warren, mon maître et ami, figure emblématique de l’Approche écologique de
la perception et de l’action (AEPA ci-après). Pendant ces années de formation,
lors de mon stage post-doc, puis au cours de ces 20 années de recherche en tant
Maître de Conférences (à Marseille) puis Professeur (à Orsay et à Montpellier),
j’ai pu - avec d’autres - suivre l’évolution de cette approche scientifique. Ma
participation ininterrompue depuis 1997 au Conseil d’Administration de
l’International Society for Ecological Psychology - la société savante qui regroupe les
chercheuses et chercheurs conduisant leurs travaux dans le cadre de l’AEPA -
m’a permis d’être un témoin privilégié des conditions de son épanouissement
international (principalement aux Etats-Unis, en Europe, au Japon) et de sa
diversification dans des branches scientifiques variées (e.g., Psychologie,
Ergonomie, Robotique, Sciences de l’information…).
Le cas de la France n’est pas singulier. Chez nous comme ailleurs, l’AEPA a
rencontré de multiples résistances à son développement, produisant une
véritable crise paradigmatique, au sens kuhnien du terme (Kuhn, 1962), en
opposition radicale aux ontologies plus classiques, donc mieux établies, du
contrôle moteur et de la perception. Chez nous comme ailleurs, les sciences du
sport, de l’activité physique, du mouvement humain, regroupées au sein de la
ème74 section du Conseil National des Universités - les STAPS - ont joué un
rôle privilégié de creuset où les différents courants de l’AEPA ont été
confrontés, mélangés parfois, soudés sûrement, fournissant non seulement les
applications attendues dans le domaine de la performance ou de l’apprentissage
moteur, mais plus fondamentalement renouvelant les postulats, les concepts, et
le formalisme de l’AEPA.
Ce chapitre témoigne donc de l’arrivée en France dans le champ des STAPS,
à la fin des années quatre-vingt, de l’AEPA et des conditions de son
appropriation par les chercheurs de la communauté. Ce témoignage est
personnel et certainement incomplet. Dans un premier temps, les fondements
scientifiques de l’approche, ses paradigmes principaux et leurs origines sont
51 brièvement rappelés. Dans un second temps, les conditions de l’appropriation
par les STAPS de l’approche et de son épanouissement sont présentées, ainsi
que les acteurs principaux - chercheurs et institutions. Le déploiement de
l’AEPA dans d’autres pays européens, mais également sur d’autres continents,
sera abordé dans un troisième temps. Finalement, les approches néo-
écologiques contemporaines de la perception et de l’action, inspirées
directement ou indirectement des travaux princeps de Gibson, seront
rapidement esquissées, illustrant simultanément la fécondité et le
renouvellement des modèles initiaux.

2. Les fondamentaux
Le point de départ de l’approche écologique de la perception et de l’action,
synthétisé par son fondateur le psychologue américain James Jerome Gibson
dans son ouvrage de 1950, et résumé dans un article influant quelques années
plus tard (Gibson, 1958), consiste à prendre au sérieux l’idée que perception et
action se co-déterminent selon un principe de causalité circulaire, l’action étant
rendue possible par la perception, et réciproquement la perception étant rendue
possible par l’action. Ce paragraphe résume les caractéristiques essentielles de ce
couplage et reprend quelques éléments présentés de manière plus approfondie
ailleurs (Bardy, 2003, 2006).

2.1. Les vertus perceptives du mouvement
Au niveau optique par exemple, le mouvement de l’observateur dans son
environnement engendre de nombreuses transformations au point
d’observation, utiles au contrôle en ligne de cette action. Ces transformations
sont des changements dans la structure de la lumière ambiante et constituent le
flux optique. Dans le cas d’un déplacement rectilinéaire, le flux est en expansion
radiale depuis le foyer d'expansion (Gibson, 1950) et ne contient qu’une
composante de translation. Le foyer correspond au lieu vers lequel se dirige
l’observateur, et peut par conséquent informer ce dernier sur sa direction
courante de déplacement. Les déplacements curvilignes sont plus complexes.
En effet, le flux qui en résulte contient à la fois une composante de translation
et une composante de rotation. Dans les deux cas néanmoins, le flux optique
est caractérisé par des changements optiques produits par le déplacement relatif
de l’observateur dans l’environnement.
Ces quelques règles de géométrie optique, formalisées par Gibson au milieu
du siècle dernier, ont des conséquences importantes pour la compréhension des
liens entre perception et action. Si le mouvement de l’observateur engendre des
transformations signifiantes dans la structure de l’énergie lumineuse, alors
celles-ci jouent certainement un rôle important dans le guidage de ce
mouvement. Notons ici que le même raisonnement peut être conduit avec les
autres sources de stimulation sensorielle. Ainsi, le flux acoustique qui
accompagne le mouvement contient des informations qui peuvent s’avérer
fondamentales pour certaines espèces animales, la chauve-souris par exemple,
ainsi que pour l’homme dans de nombreuses situations. De manière similaire, la
52 structure du flux inertiel qui vient stimuler notre système vestibulaire est riche
d’informations relatives à notre orientation dans l’environnement gravito-
inertiel (Gibson, 1966 ; Stoffregen & Riccio, 1988). D’autre part, il est
important de souligner que le mouvement structure de façon concomitante ces
différentes énergies ambiantes. Ainsi, la stimulation est habituellement
plurimodale, et les co-variations énergétiques qui en résultent contiennent
également des informations qui contribuent à la régulation de l’action (voir
Stoffregen & Bardy, 2001, pour un traitement détaillé).
Ainsi, les persistances et les changements contenus dans les structures
ambiantes induites par l’état de l’observateur (e.g., la structure optique, la
structure acoustique, la structure inertielle) sont spécifiques de cet état. Ils
constituent de ce fait des informations sur cet état. La spécification est ici le
processus qui lie de manière univoque les patrons ambiants d’énergie et la
réalité physique que ces patrons révèlent (e.g., Shaw, Turvey, & Mace, 1982).

2.2. Les vertus motrices de la perception
Par les lois de Newton, les forces générées par l’observateur produisent un
mouvement unique du corps dans l'environnement. En contrepartie, par les lois
de l'optique, le mouvement relatif du corps produit une transformation unique
de la configuration optique (Gibson, Olum, & Rosenblatt, 1955), que l'on peut
exprimer (Figure 2) par la relation : Flux = f (Force). L'inverse de cette fonction
exprime en retour que les forces agissant sur l'observateur sont une fonction
directe de ce flux optique [Force = f (Flux)]. Dans ce contexte, la perception et
l'action semblent se déterminer mutuellement selon un principe de causalité
circulaire et correspondent à deux modes complémentaires de couplage : un
couplage à basse énergie entre l’action et la perception - les masses mises en jeu
dans les flux cinématiques sont négligeables - et un couplage à haute énergie
entre la perception et l’action - les masses mises en jeu dans les flux cinétiques
sont importantes.

Champ de flux
(cinématique)
ACTION PERCEPTION
(couplage haute énergie) (couplage basse énergie)
Champ de forces
(cinétique)

Figure 1. Le cycle perception-action. L’action résulte ici d’un processus de couplage à haute énergie entre un champ
de forces - internes et externes - essentiellement cinétique, et un champ de flux - optique, acoustique… -
essentiellement cinématique. La perception résulte d’un couplage à faible énergie (les masses impliquées sont
négligeables) entre ces deux champs (figure adaptée d’après Kugler & Turvey, 1987).

53 Le principe de causalité circulaire énoncé plus haut conduit à identifier les
lois par lesquelles les variables optiques, inertielles, ou acoustiques, générées par
le mouvement, participent à la régulation de ce mouvement. La façon dont ces
variables perceptives contrôlent les variables motrices de l'action en cours est la
problématique générale des lois de contrôle (Warren, 1988). Ce sont des lois car
elles impliquent des relations déterminées entre la structure optique, mécanique
ou acoustique du médium et le mouvement de l'observateur. Ces lois ne sont
pas en revanche déterministes car elles peuvent être modulées, notamment par
l'intention de l'acteur (Voir Bardy, 2003, pour un traitement plus complet de
cette notion).

3. L’approche écologique de la perception et de l’action dans le monde

3.1. Le contexte : Les années quatre-vingt
Les années quatre-vingt correspondent en France comme dans les autres
pays européens et sur le continent nord américain à l’apogée des modèles
computationnels de la sensori-motricité. L’establishment scientifique dans le
champ du contrôle moteur et de l’apprentissage compte en son cercle de plus
en plus large les grands noms des sciences cognitives appliquées à la
performance motrice, tels que Richard Schmidt ou Georges Stelmach (voir
Schmidt, 1982 ; Stelmach, 1982) parmi d’autres. Les modèles développés
empruntent à la théorie mathématique de la communication (e.g., Shannon &
Weaver, 1949), la métaphore dominante pour comprendre le cerveau humain
est celle de l’ordinateur (voir cependant Carello et al., 1984 pour une critique
sévère), assimilant le système nerveux humain à un processeur d’information
franchissant de manière séquentielle ou parallèle une succession d’étapes de
traitement existant entre le stimulus et la réponse. Cette première révolution
cognitive conduisant à déplacer les objets de science du comportement vers les
mécanismes internes le produisant (voir le débat par exemple entre Skinner et
Chomsky sur le langage, cf., Gardner, 1985), a du même coup contribué à
délaisser la sensori-motricité comme objet d’étude, au moins dans les disciplines
scientifiques majeures telles que la psychologie et les neurosciences naissantes,
au profit d’une cognition désincarnée. Cette stratégie a vite été perçue comme
une limite pour comprendre les mécanismes fondamentaux de la perception et
de l’action, et a conduit à une modification progressive des modèles de contrôle
moteur et l’incorporation progressive des éléments biomécaniques ou
neurophysiologiques (voir Wolpert & Ghahramani, 2000).
L’approche écologique de la perception et de l’action - AEPA - dont les
postulats ont brièvement été rappelés ci-dessus, est à cette époque (elle l’est
1toujours) en rupture majeure avec les modèles computationnels . L’ontologie

1 Ce chapitre ne traite pas de l’approche dynamique des coordinations motrices (e.g., Kelso,
1995), largement inspirée de l’approche des systèmes dynamiques et visant à comprendre au
niveau macroscopique la formation des patrons, des trajectoires, des formes, à partir de
l’interaction entre les constituants locaux et des contraintes exogènes et endogènes. Cette
54 Gibsonienne selon laquelle la perception - le processus de prélèvement des
invariants contenus dans la structure de la stimulation - est directe n’est pas
réconciliable avec l’ontologie computationnelle selon laquelle la perception est
un processus indirect, consistant par inférence à enrichir les indices sensoriels
pour leur donner du sens (cf. Michaels & Carello, 1981). Ce cul-de-sac
ontologique a conduit à de multiples passes d’arme entre défenseurs de la
perception directe et tenants de la perception indirecte (voir par exemple
Ullman, 1980). Il a également conduit à des débats sans fin relatifs à la
compréhension de l’action, considérée comme résultant par les uns du
processus de modulation des forces internes sur la base d’invariants perceptifs
disponibles (voir Figure 1), et par les autres du déclenchement d’un programme
moteur généralisé et enrichi par les rétroactions sensorielles.

3.2. Aux Etats-Unis
Aux Etats-Unis, le lieu où l’AEPA bourgeonnante a considérablement
solidifié ses piliers ontologiques est l’Université du Connecticut. Michael
Turvey, maintenant professeur émérite, y a guidé pendant plus de trente ans un
groupe d’étudiants et de chercheurs brillants, au sein du CESPA — Center for the
1Ecological Study of Perception and Action. La première Conférence sur le thème -
First Event Perception Conference, devenue par la suite l’International Conference on
Perception and Action - y a eu lieu en 1981, et à cette occasion l’International Society
2for Ecological Psychology (ISEP), y a été créée . L’ouvrage issu de cette conférence,
édité par Bill Warren et Bob Shaw (Warren & Shaw, 1985) lance véritablement
cette école de pensée sur la scène internationale, quelques années après le
troisième ouvrage de James Gibson - The ecological approach to visual perception paru
èmeen 1979. Trente deux ans plus tard, la 17 conférence internationale de la
société a eu lieu en Juillet 2013 au Portugal.

3.3. En France
En France, l’essor de l’AEPA, quasiment inexistante dans les milieux
académiques avant les années quatre vingt, débute en 1981, année de la création
de la société internationale aux Etats Unis. Quelques faits saillants marquent le
bourgeonnement de l’AEPA, principalement dans le sud de la France.
Jean Pailhous, directeur de recherche au CNRS, et à l’époque Directeur du
laboratoire de Psychologie de l’Apprentissage de l’Université d’Aix-Marseille II,
compte dans son laboratoire un jeune enseignant d’Education Physique, Michel

approche théorique a également considérablement renouvelé le regard des chercheurs sur le
contrôle moteur et l’apprentissage, et le champ des STAPS en France et ailleurs a joué un rôle
important. Voir le chapitre de Zanone & Lagarde dans cet ouvrage.
1 Le CESPA est constitué initialement de Carol Fowler, Claire Michaels, Robert Shaw, et donc
Michael Turvey. De nombreux étudiants et chercheurs y ont effectué leurs travaux, notamment
(cette liste n’est pas exclusive) : Bill Warren, Claudia Carello, Bill Mace, Bruce Kay, Geoff
Bingham, Richard C. Schmidt, Chris Pagano, Nam-Gyoon Kim, Michael Riley, Kevin Shockley,
Ramesh Balasubramaniam parmi d’autres. Voir http://ione.psy.uconn.edu
2 http://www.trincoll.edu/depts/ecopsyc/isep/
55 Laurent, à l’époque en cours de thèse. M. Laurent effectue un séjour de
recherche à l’Université Strathclyde en Ecosse au sein du département de
Psychologie, et collabore avec James Thomson sur le thème de la régulation
visuelle lors de la locomotion humaine. J. Thomson est un élève de David Lee,
grand nom de l’AEPA, auteur d’une multitude de travaux sur le contrôle de
l’action et la fonction proprioceptive de la vision, ayant été le premier a mettre
en évidence le rôle essentiel de la variable tau - l’inverse de la vitesse
d’expansion d’un objet au point d’observation - dans la régulation des
comportement d’approche, chez l’homme (e.g., Lee, 1976) ou l’animal (e.g., Lee
& Reddish, 1981). L’influence de D. Lee est considérable dans de nombreuses
disciplines scientifiques, la psychologie humaine et animale en tête. Le champ
des STAPS n’échappe pas à cette influence, avec les articles princeps sur la
régulation de l’approche lors du saut en longueur (Lee et al., 1982), du smatch
dans les sports de balle (Lee et al., 1983), du salto au trampoline (Lee et al.,
1992). M. Laurent poursuit ses recherches sur les comportements d’approche et
le saut en longueur (e.g., Laurent, 1991 pour une revue) et structure un groupe
de recherche à la Faculté des Sciences du Sport de Marseille (à l’époque l’UEREPS).
Je fais partie de ce groupe à sa création, y effectue mes travaux de Maîtrise, de
DEA et de thèse sur le contrôle visuel prospectif des déplacements (Bardy,
1991). Ce groupe est renforcé, par la venue à Marseille de Reinoud Bootsma en
1provenance de l’Université Libre d’Amsterdam , par les travaux d’Yves Guiard,
directeur de Recherche au CNRS avec qui j’ai animé durant quelques années le
séminaire régional bimensuel de Psychologie écologique, ceux de Daniel
Mestre, autre élève de Jean Pailhous ayant effectué son post-doctorat chez Bill
Warren à l’Université Brown (e.g., Warren et al., 1991), et quelques autres
doctorants dont François-Xavier Lee, maintenant à l’université de Birmingham,
et Gilles Montagne, professeur à Aix-Marseille Université, pour ne parler que
des acteurs principaux.
C’est donc principalement à Marseille que l’AEPA s’est développé, et les
STAPS y ont joué un rôle majeur, sous l’impulsion de Michel Laurent et de
2quelques autres. Jacques Paillard, figure française emblématique des
neurosciences internationales, défenseur particulièrement acharné des STAPS,
apporte son soutien sans faille au lancement de la recherche dans notre jeune
discipline, au niveau national lors de la création de la section 74 du CNU, et au
niveau régional lors de la création du Centre de Recherche de l’UEREPS de
l’Université Aix-Marseille II (e.g. Laurent & Therme, 1985). Daniel Mestre
erorganise à Marseille le 1 séminaire européen de l’AEPA - European Workshop on

1 La Faculté des Sciences du Mouvement Humain de l’Université Libre d’Amsterdam est un
berceau européen de l’approche écologique et de l’approche dynamique de la perception et de
l’action, sous l’influence à l’époque de son directeur John Whiting et de ses élèves, dont Reinoud
Bootsma et Peter Beek.
2 Il faut cependant noter les travaux de Blandine Bril sur l’ethnothéorie du développement et de
l’apprentissage du mouvement, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris, et son
rôle actif dans la diffusion des concepts de l’approche écologique, par ses travaux et par
l’organisation d’un des séminaires européens de la société.
56 Ecological Psychology/EWEP - en 1990, un séminaire de nouveau organisé depuis
par Cathy Craig ou par Reinoud Bootsma dans le sud de la France. J’organise
ème 1en 1995 à Marseille la 8 Conférence Internationale de la société (ICPA-8)
qui accueille 300 congressistes, et siège au conseil d’administration de l’ISEP
sans discontinuer depuis 18 ans. A la fin des années quatre vingt dix, l’AEPA
diffuse à travers quelques régions de France, par la mobilité des différents
chercheurs initialement formés dans le sud de la France, mais reste encore
aujourd’hui une école de pensée largement dominante à Marseille et à
Montpellier.

3.4. En Europe, en Asie
La situation dans le reste de l’Europe est assez similaire à la situation
française. Au Pays Bas, nous avons déjà évoqué l’effort important de
structuration réalisé sous l’impulsion de John Whiting, Claire Michaels, puis
Peter Beek, à la tête de la Faculté des Sciences du Mouvement Humain de
l’Université Libre d’Amsterdam. En Italie, au Portugal (à la Faculté de Motricité
Humaine, Université Technique de Lisbonne), en Espagne (Université de
Murcia et des Baléares), des groupes similaires se sont constitués, bien que plus
récemment et de moindre importance que les groupes français et néerlandais.
Ces groupes sont pour la plupart organisés au sein des départements
d’éducation physique et des sciences du sport. Plusieurs exceptions notables
cependant sont à signaler. Historiquement, la psychologie scandinave a joué un
rôle considérable dans le développement de l’AEPA, très tôt en Suède à
Uppsala, berceau à la fois de la psychologie écologique développementale de
Claes von Hofsten (e.g., von Hofsten, 1980), mais surtout des travaux pionniers
sur la perception des événements (event perception) et du mouvement biologique,
menés conjointement par Gunnar Johansson (e.g., Johansson, 1973), Gunnar
Jansson (e.g., Jansson et al., 1994) et Sverker Runeson (e.g., Runeson, 1983). Ces
trois chercheurs ont incontestablement renouvelé en profondeur le champ de la
psychophysique du mouvement, notamment par la découverte du rôle joué par
les invariants transformationnels (les permanences au cours du changement)
2pour la perception visuelle .
En Asie, le développement de l’AEPA se fait principalement au Japon, à
peu près à la même période (le début des années quatre vingt dix), sous
l’influence déterminante des Masato Sasaki, Professeur à l’Université de Tokyo
(Hongo Campus), puis de ses élèves à travers tout le pays. Les recherches de M.
Sasaki concernent diverses branches de l’AEPA, en psychologie, sciences de
l’éducation, ou rééducation. Il est le président fondateur de la société japonaise
de psychologie écologique, auteur et éditeur de multiples ouvrages sur le thème.
D’autres foyers en Asie se développent, là encore par les migrations
professionnelles de chercheurs formés initialement en occident, par exemple en

1 http://www.trincoll.edu/depts/ecopsyc/marseille.html
2 Les enregistrements originaux de G. Johansson sont disponibles, voir par exemple
http://www.youtube.com/watch?v=1F5ICP9SYLU.
57 Corée à l’Université de Kemyung avec les travaux du psychologue Nam-Gyoon
Kim.

4. Approche écologique et activités physiques et sportives

4.1. Les lois de contrôle du mouvement dans les APS
Les STAPS ont représenté au cours de ces vingt dernières années un terreau
fertile propice au développement en France des thèses écologiques. Ceci n’est
pas surprenant. En France comme ailleurs, la complexité qui caractérise les
habiletés motrices et sportives a toujours fasciné la communauté scientifique.
Comprendre comment un sauteur en longueur s’approchant à haute vitesse est
capable de réguler sa foulée au cours des derniers appuis afin de poser le pied
sur une cible de 10 cm de large dans une posture dynamique compatible avec le
saut, reste un enjeu de taille pour les chercheurs (voir Lee et al., 1982). De la
même manière, identifier les invariants perceptifs (visuels dans ce cas)
permettant un contrôle fin du coup droit de l’attaquant au tennis de table
(Bootsma & van Wieringen, 1990), de la course vers la balle chez le joueur de
champ au baseball (Michaels & Oudejans, 1992), ou de l’ouverture du corps
avant la réception chez le saltiste (e.g., Bardy & Laurent, 1998) représente un
challenge, tant du point de vue de la formalisation des invariants impliqués que
de celui des variables motrices à l’œuvre, et de manière cruciale, de leur
couplage.
Ce dernier exemple est particulièrement illustratif. Imaginez un gymnaste
effectuant une série de salti vers l’arrière, sans élan, à partir d’une position
initiale érigée. Cette habileté, banale pour un gymnaste de niveau confirmé, est
cependant d’une grande complexité mécanique, perceptive, et motrice. Au
niveau mécanique, l’unique force agissant sur le corps au cours de la période de
vol (si l’on néglige les forces dues a la résistance de l’air) est le poids du
gymnaste. La conséquence essentielle est que le moment cinétique est invariable
entre le décollage et l’atterrissage. La seule possibilité de régulation de
l’orientation du corps pendant cette phase aérienne implique donc le moment
d’inertie : en rapprochant ou en éloignant les masses corporelles de l’axe de
rotation, le gymnaste peut ainsi diminuer ou augmenter son moment d’inertie,
ce qui produit une variation inverse de la vitesse de rotation (l’ensemble
maintenant constant le moment cinétique). La stratégie originale adoptée par le
gymnaste (voir Bardy & Laurent, 1998 pour les détails) consiste à coupler
négativement cette modulation interne du moment d’inertie avec le temps
restant avant l’atterrissage, visuellement disponible dans le flux optique. Cette
stratégie est redoutablement efficace pour amener le corps dans une orientation
à l’atterrissage compatible avec une réception équilibrée, et implique une loi de
contrôle du mouvement simple et parcimonieuse (voir Figure 2).
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Figure 2 : Régulation de la vitesse de changement de l’orientation du corps par le gymnaste avant l’atterrissage au
cours du salto arrière. La vitesse d’ouverture du corps est modulée négativement en fonction du temps disponible
pour atterrir, conduisant à une loi de contrôle de la forme : MI (moment d’inertie) : f (TC: Temps disponible
avant le contact). Cette loi de contrôle présente chez l’expert en condition de vision disparaît lorsque le gymnaste a
les yeux bandés, et n’apparaît pas chez le gymnaste de niveau plus modeste (Figure adaptée d’après Bardy &
Laurent, 1998).

Ainsi, la complexité sensorimotrice qui existe dans les activités sportives,
tout en constituant parfois un obstacle à la compréhension des mécanismes
impliqués, constitue un atout pour le chercheur : d’abord parce qu’elle impose a
l’athlète de mettre en jeu des solutions motrices originales, qui nous renseignent
sur l’organisation du système perceptivo-moteur et son fonctionnement, ici la
maîtrise par l’expert des lois de contrôle du mouvement ; ensuite, parce qu’elle
révèle, par la pression temporelle, énergétique ou attentionnelle qu’elle
engendre, les limites fonctionnelles de ce système. En ce sens, plutôt que de
constituer un champ d’application des théories du contrôle moteur, les
recherches effectuées dans le domaine des habiletés complexes constituent un
creuset privilégié où ces théories sont discutées, confrontées et développées. Ce
point est particulièrement important concernant l’approche écologique de la
perception et de l’action. Les travaux emblématiques de l’AEPA ont en effet
pris pour focus une variété de situations sportives comme témoins privilégiés
des mécanismes élégants de contrôle des habiletés considérées : les habiletés
gymniques (Lee et al., 1992 ; Bardy & Laurent, 1998) ou athlétiques (Lee et al.,
1982), les situations de frappe de balle (Bootsma & van Wieringen, 1990 ; Craig
et al., 2000), d’interception (Montagne et al., 1999), de capture (Michaels &
Oudejans, 1992), ou de conduite (e.g., Lee, 1976). Dans toutes ses situations,
c’est bien la recherche des lois de contrôle du mouvement qui stimule la
recherche, en mettant l’accent une fois de plus sur la réciprocité entre percevoir
et agir : puisque la structure optique spécifie la relation courante entre
l’observateur et l’environnement, alors un changement dans cette relation, quelle
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