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L'ALCHIMIE THERAPEUTIQUE DE LA LECTURE

De
216 pages
Karine Brutin développe une réflexion originale sur la lecture, issue de sa pratique d'enseignement en institution médico-pédagogique avec des jeunes gens en détresse et en rupture d'études. Ceux pour qui le plaisir de dire, de " rêver peut-être " et de penser a été, dans le temps de l'enfance, mis sous séquestre. La recherche passionnante, passionnée et douloureuse de ces lecteurs nous est confiée sous la plume avertie, érudite même de l'auteur.
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L'ALCHIMIE THÉRAPEUTIQUE

DE LA LECTURE

Collection Écriture et Transmission
dirigée par Laurent Comaz
Comité de lecture: Claude de la Genardière, Frédéric Gros, Jesper Svenbro

L'écrit, nous croyons l'avoir domestiqué, alphabétisé, mathématisé. L'image, le son, désormais numérisé. Circulation planétaire des arrchives que produisent nos écritures instituées, règne de l'information. Mais qu'est-ce que l'archive transmet? Quel est l' obj et de la transmission? La collectioon « Écriture et transmission» explore les effets de la transmission: le corps à corps de l'enfant aux prises avec la langue, l'aller-retour toujours recommencé de l'oral à l'écrit, la fabrique de l'archive, de l'œuvre, les pratiques de lecture. Elle accueille des travaux originaux explorant les mille facettes de ce paradoxe: c'est dans l'impossible maîtrise de la lettre qu'une transmission s'opère. Déjà parus
Laurent Comaz, L'écriture ou le tragique de la transmission. Claude de la Genardière, l'usage des adultes. Encore un conte? Le Petit Chaperon Rouge à

Evelyne Dalle, L'enfant au miroir de son nom. Laurent Comaz, ... avant que d'être hommes.

Karine BRUTIN

L'ALCHIMIE THÉRAPEUTIQUE DE LA LECTURE
Des larmes au lire

Préface Françoise DAVOINE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, ISBN:

2000 2-7384-9754-3

À mes deux fils, Emmanuel et Thibaut

Mes remerciements à tous ceux qui ont rendu ce livre de réflexion et de fiction possible, à Julia Kristeva qui a dirigé ma thèse, aux soignants et aux enseignants de la clinique médico-universitaire Georges Heuyer, et aux jeunes gens dont la rencontre, au même titre que ma rencontre avec Marcel Proust, a fourni la matière de ce livre.

Préface
Au moment d'écrire cette préface, je reviens de la fête du 15 août à Peisey-Nancroix, dans une vallée de Savoie. Ce jour-là, les femmes, les jeunes filles et les petites filles portent leurs plus beaux costumes: la coiffe aux trois pointes enchâssant le front, leur donne l'air de descendre de la Renaissance depuis les glaciers du Mont Pourri. On l'appelle « la frontière ». Non loin de la récente frontière avec l'Italie, elle me rappelle confusément que les fronts ne furent pas toujours aussi sereins qu'aujourd'hui. Pour aller à la fête, j'ai refermé le livre de Karine Brutin, et je suis passée par Landry où nous fûmes évacués pendant plusieurs mois à la fin de la guerre dans la maison du maire, quand il ne fut plus possible de rester dans la ville pilonnée depuis le col. Sa femme me donna alors un livre dont, paraît-il, je ne voulus jamais me séparer, ne sachant pas encore lire, que je nommai mon « bada ». Le badin est une figure du fou à la Renaissance. En refermant le livre L'alchimie thérapeutique de la lecture, je me prends à rêver, à « bader » comme elle m'y invite, et à reprendre au bond l'envoi qu'elle adresse à la fin au lecteur,

L'alchimie thérapeutique de la lecture pour appeler non sans malice l'enfant inconsolable que son livre en nous ressuscite. Comme moi, le lecteur y puisera

des ressources
traumatique,

«

à la rencontre d'un excès de mémoire

ce jour-là, avec ce livre-là ».

La force de son écriture, issue de sa pratique de pédagogue en littérature avec des jeunes gens en détresse et en panne d'études, est de nous décrire et de nous démontrer quels sont les ressorts qui transforment à ces âges critiques
«

de destin en engin» la folie du moment, selon la formule

médiévale. Jusqu'à la Renaissance, elle privilégia la force dynamique et heuristique du malin génie de la folie, par rapport aux abstractions diagnostiques. Les symptômes qui confisquent le plaisir de lire, de
« rêver peut-être », et de penser, ont pour enjeu la « prise

au sérieux de chagrins d'enfant », et le démontage du truquage par lequel fut escamotée une vérité intellectuelle et émotionnelle, pour la survie de l'enfant et des siens. La phrase est ambiguë à dessein, car une de nos techniques de survie consiste à lui dénier en cas de danger, la capacité d'enregistrer les détails qui nous gênent. Par là s'opèrent des crimes de « lèse-âme» non, ce n'est pas grave, tu n'as rien vu, tu n'as rien entendu, par où se détruit la rigueur de ses observations et de ses perceptions, en même temps que la possibilité de faire confiance, de proche en proche, à quiconque, et donc aux moindres écrits, artistiques ou algébriques. L'enjeu est ainsi véritablement cognitif. À une époque de grande bagarre pichrocholine, où les anathèmes se balancent de part et d'autre de la frontière qui sépare les cognitivistes et les psys, et où, revêtus des insignes synaptiques 8

Préface

d'un côté, panpsychiques de l'autre, neuroscientistes et psys s'affrontent par la voie des media comme Andouilles et Carême-Prenants, Karine Brutin nous offre une tierce voie, exposant sa bataille, non « contre» les collègues et autres maîtres de l'École, mais « avec» une jeunesse affolée de ne plus pouvoir étudier. Au cours d'exercices ajustés aux textes du programme et à l'étudiant, décrits avec simplicité, pensés et repensés en fonction des exigences et de la tyrannie des symptômes, Karine Brutin relève le gant de la panique suscitée par l'impression d'une véritable déperdition de matière grise, souvent apparue en classe de seconde, dans notre commune expérience, et qui souvent se perd dans le renoncement à toute ambition créatrice et à toute espérance. Aucune démagogie dans les propos de la pédagogue, aucune fascination pour une pseudo liberté laissée à l'appauvrissement de la parole et à l'affalement du style, mais une évaluation sans complaisance de l'intelligence intellectuelle et sensible qui, face à elle, se sabote et se saborde jusqu'à mettre en échec l'espoir de rencontrer quiconque, même elle et surtout elle. Autant dire que la discipline qu'elle instaure au fil des séances pédagogiques, et dont l'enjeu est cognitif, a pour levier efficace l'analyse du transfert. L'évaluation nécessaire ne se mesure pas ici à l'aune si facile et si mode de la croyance énamourée aux échelles statistiques et au détachement offerts comme seule panacée de nouvelles thérapies saisies par la sainte terreur du dit transfert. Le but n'est pas de faire vite et pas cher, mais de se mesurer au coût exigé par l'investissement de l'autre, dans une relation où la parole et l'écriture retrouvées 9

L'alchimie thérapeutique de la lecture procèdent du don que le pédagogue est à même de travailler et de produire, depuis son propre fond. Ce travail procède d'un champ que Lacan a appelé le discours analytique, même si des analystes peuvent pousser çà et là des hauts cris dès que des conseils, consignes, suggestions, sont exigés. Le travail pédagogique, ainsi inscrit dans le discours analytique, s'opère souvent en propédeutique à une psychanalyse, ou comme sa conséquence. L'originalité des voies ouvertes par ces jeunes condition de faire « vaciller un moment le bon l'auteur et de la confronter à ses limites, lui fait fois découvrir l'accès à la fiction, rédempteur en gens, à la sens» de à chaque ceci qu'il

marque l'entrée dans l'histoire

«

d'un temps perdu, et mis

sous séquestre ». À ce titre, ce livre m'évoque une grande parenté avec celui de Jonathan Shay, intitulé Achille au Viet Nam. Je le cite non seulement par leur commune référence à Gregory Nagy, un helléniste de Harvard qui permet à Jonathan Shay d'écouter les anciens combattants de cette guerre à la hauteur de l'Iliade, mais par un commun respect

pour

«

la recherche» initiée avec le symptôme. Karine

Brutin écoute les étudiants défaits par les épreuves scolaires à la hauteur de À la recherche du temps perdu. Je laisse au lecteur le plaisir de suivre la découverte de l'énigme conduite comme un roman policier depuis les traumatismes des années 1870, et de la guerre du même nom où Proust fut conçu, passant par la fonction transitionnelle de la lecture, (vite un livre), à des moments critiques et étouffants entre mère et enfant, jusqu'au temps retrouvé

de la madeleine et « de l'haleine puissantede la langue ».À
travers ce livre, elle insuffle l'oxygène au professeur et la 10

Préface

passion de lire à Christophe, Juliette, Lucas, Cassandre, Stéphane et les autres. Tous pris comme témoins, dans la construction de leur cas singulier, sont devenus autant de personnages où nous nous reconnaissons, aux moments plus ou moins décisifs où nous avons rendu copie blanche, et lâché la suite des mots ou leur sens, échoué la peur au ventre, jusqu'à parfois perdre non seulement contenance, mais toute confiance dans la fiabilité du monde, disqualifiée par la bêtise environnante. Selon Flaubert et Karine Brutin, celle-ci se mesure à l'oreille. Bêtise féroce du déni. En écrivant ces lignes à l'intention de l'auteur, je crois mieux comprendre à présent ce qui m'attire dans son travail que je connais depuis plusieurs années. Moins la répétition de copies rendues blanches aux concours de l'adolescence, que ce « bada » magique dont j'ai appris récemment, non sans déception, qu'il n'était qu'un annuaire téléphonique. Il a pourtant bien réussi à nous protéger contre la fin du monde, empêché que cesse toute communication avec le reste de l'humanité, et contribué à ce que la vallée n'ait pas tout à coup cessé d'exister.

Force m'est de constater que les

«

badas

»

ne m'ont

plus quittée depuis. La preuve, ces quatre-vingts cartons de livres que je viens de replacer sur leurs étagères, après des dégâts causés par la tempête de l'an 2000. Je ne peux me résoudre à m'en délester, mais je les fais circuler du côté de mes patients et de mes étudiants, qui à leur tour en ramènent de mon côté. Tel est déjà le sort du livre de Karine Brutin : il agit comme un ferment actif qui met en mouvement, car il réveille et donne la pêche, 11

L'alchimie thérapeutique de la lecture outil efficace sorti de la boîte à outils des jeux de langage du transfert. Avec le plaisir de le lire, L'alchimie thérapeutique de la lecture sera d'un grand secours à tous ceux qui travaillent dans ce champ. Plus largement, il est un outil théorique précis et novateur non pour psychanalyser la littérature, mais pour démontrer son efficacité thérapeutique, dans l'espace où Winnicott saisit l'ébauche de l'altérité, à la limite du soi et de l'autre. Ainsi renaît le plaisir et la nécessité de la lecture à voix haute, qui fut pendant des siècles le seul en usage, de la lecture à quelqu'un, liée au ton de la voix, aux gestes, et aux expressions du visage, par où les larmes catastrophiques trouvent une adresse, et le sujet, réadvenu, la capacité de lire seul dans un temps retrouvé. Françoise Davoine

12

Introduction
«

Comment peut-on être fou et étudier quand même? »,

me demande le chauffeur de taxi qui me conduit à l'hôpital Sainte-Anne, en m'arrêtant prudemment devant la porte. « Comment peuvent-ils poursuivre des études? », insiste-t-il, alors que j'ouvre la portière. Dans la mentalité commune, la folie ne peut s'accorder avec la réflexion, me dis-je, en contemplant les hauts murs de l'asile, elle exclut l'homme de la raison, de l'intelligence, et de la production de la pensée. Ces images de la folie, venues de loin, rôdent autour des jeunes gens qui, lorsqu'ils commencent à guérir, ont à faire avec ces fantômes: «Année 1980, bac français; 1981, rien; 1982, rien; 1983, rien; 1984, rien; 1985, bac Philo. Maintenant que je suis guérie, comment vais-je expliquer ces cinq ans de maladie dans les lettres de motivation que

je dois fournir pour trouver du travail?

» «

Il ne me reste

plus que mes yeux pour pleurer» ajoute cette jeune fille. Et je me demande qui pleure à travers ces yeux. L'alchimie thérapeutique de la lecture s'intéresse à l'expérience de grands adolescents en détresse et en rupture de lecture, confrontés, par leur situation d'étudiants, aux textes de la littérature.

L ' alchimie thérapeutique

de la lecture

Le bonheur et la passion de lire, extase rêvée et oubli de soi, remèdes à la douleur du vivre leur sont parfois inaccessibles. Le lecteur est en crise, aux prises avec des signes, des signes noirs et inertes qui ne font plus se lever des mondes! Ainsi sommes-nous, parfois, en détresse de lecture.
* **

Mon investigation a pris source dans la relation pédagogique avec des élèves singuliers, souffrant de troubles psychiques graves, et néanmoins capables d'étudier, lycéens et étudiants, hospitalisés et soignés dans une clinique médicouniversitaire. Ils reçoivent, dans l'enceinte de la clinique, un enseignement dispensé par des professeurs de l'Éducation nationale, leur permettant de renouer avec un projet scolaire ou universitaire provisoirement abandonné. Dans ce cadre institutionnel alliant les soins et les études, il s'agit d'aider ces jeunes gens en petits groupes, ou dans une relation pédagogique individuelle, à préparer leurs examens, baccalauréat, concours ou diplômes universitaires. Ils y sont admis à partir de la classe de première. J'étais saisie par l'énigmatique confrontation entre ces jeunes gens et les grands textes de la littérature. La scène pédagogique s'ouvrait à des rencontres parfois surprenantes avec les œuvres, redonnait accès à cette mystérieuse alchimie entre le monde du lecteur et le monde du livre, libérant les puissances du rêve et de l'imaginaire. Plus souvent, j'observais la souffrance de ces jeunes gens empêchés de lire et d'étudier, en proie à d'obscures confiscations du lire et du penser. La détresse s'accompagne d'une série de ruptures. Ça ne va plus en famille, on se retranche ou on cherche la bagarre, 14

Introduction on devient insupportable. À l'école; on ne s'intéresse plus à rien, on ne va plus en cours, on décroche; les professeurs s'émeuvent, tentent de comprendre, mais on est déjà trop loin, le discours que l'on tient pour se faire entendre, fait peur; les amis s'écartent, on les rejette, on s'isole, on devient menaçant; puis c'est à soi-même qu'on devient étranger, un étranger qui ne se connaît plus de semblable, dans une solitude si radicale, qu'elle a découragé toutes et tous, jusqu'à soi-même. On ne sait même plus pourquoi. On a passé une frontière, le fragile tissu d'humanité s'est rompu, ce lien à soi qui permettait de se comprendre. Tout se dérobe, les mots vous lâchent. On voudrait encore étudier, comme les autres, mais on s'épuise à la tâche, les signes vacillent. On a basculé dans un autre temps. Ruptures impensables et violentes dont souffrent ceux qui ne peuvent pas lire, alors qu'encore ils le voudraient, ruptures entre l'individu et le monde, entre l'être et la communauté à laquelle il appartient. Celui qu'une souffrance indicible exclut, ne se connaît plus de semblable.
***

Enfant, adolescent, on n'échappe pas à la lecture. Quinze ans au moins à plancher sur des textes de toutes sortes, énoncés de mathématiques et tous ces fragments, parfois encore des livres, de penseurs, d'écrivains, de philosophes qu'il faut commenter, sur lesquels il faut disserter sans relâche, et si possible en trois points. La lecture est confondue avec l'étude, le plaisir de lire confisqué par la nécessité de rendre compte de ses lectures. Ses lectures? ou celles attendues de ses maîtres, parents, éducateurs? Cela commence très tôt. 15

L'alchimie thérapeutique de la lecture Qu'as-tu lu ? Qu'as-tu compris? interrogent ces puissances tutélaires, détentrices du savoir absolu, que sont les parents de l'âge tendre. Que faut-il répondre? que vont en penser parents, instituteurs, professeurs? L'étude dès lors organise la relation à la lecture. La souffrance liée à l'obligation de déchiffrer, déchiffrer les signes, déchiffrer le sens, commence. Elle va durer longtemps. Des jeunes gens sont à }'épreuve, devant des textes qu'ils ne parviennent pas à animer. L'inspiration manque, son souffle a déserté les pages. Ce sont ces lecteurs qui sont la matière de ce livre, engagés dans une histoire, pris dans l'épaisseur du temps, affectés par des situations émotionnelles complexes. Tels sommes-nous tous peut-être, lecteurs en souffrance, en attente de « cet acte psychologique original », qui nous ouvre, comme le dit Marcel Proust, « la porte des demeures où nous n'aurions pas su pénétrer» ! Franchir ce seuil par la magie d'une rencontre, à chaque fois unique, avec le livre, n'est-ce pas entrer dans la dimension thérapeutique de la lecture? D'aucuns affirment avoir été sauvés par la lecture, des écrivains célèbres, mais aussi des adolescents, des gens comme vous et moi. Et il Ya mille façons de lire. Comment franchir le seuil? Comment entrer dans l'espace de la lecture qui ne se déploie, à chaque fois que pour un seul? Ici accompagné d'un autre, le professeur attentif que je suis, penchée avec mon élève sur les livres, « savants austères », « Paix des rides que J'a/chimie imprime aux grands fronts studieux» ! 16

Introduction
***

Le passeur, l'allié précieux, qui conduit le déploiement de la scène mystérieure de la lecture est Marcel Proust. Marcel Proust a, le premier, mis en lumière les mouvements intérieurs qui s'emparent du lecteur sous l'impulsion de cet
«

autre esprit» qu'est l'écrivain. Il a, le premier, ouvert la

réflexion sur le pouvoir thérapeutique de la lecture. Pour lui, l'action des livres est « analogue à celle des psychothérapeutes » : ils peuvent dans les cas de « dépression spirituelle» redonner « la capacité de penser par soi-même et de créer». Le petit Marcel, porté par un obscur chagrin d'enfance et l'adolescent si difficilement lecteur dont je veux parler ici, obsédé par une question à laquelle la lecture vient donner corps et mots, commencera-t-il à déployer un monde? Dans la confrontation entre monde du livre et monde du lecteur, des fragments d'histoire émergent, tentatives pour se lire, se comprendre, se saisir autre. L'appel du poète « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère! » retentit et emplit cet espace. Dans toutes les expériences de lecture, il nous faudra

saisir le moment où

«

un enfant se lève ». Le livre est ici

appel, et invitation à voyager entre deux mondes, deux esprits et deux temps! Un livre sur la lecture? C'est aussi un livre sur l'angoisse de lire, sur l'impossibilité de lire, sur l'attente de la délivrance de la lecture. Moment de grâce où l'accès retrouvé

aux « mots de la tribu» scandeles retrouvaillesavec sa vie intérieure! Combien faut-il sécher de larmes pour parvenir à lire?
17

Première partie

Marcel Proust: Une lecture sous séquestre

Crise, convulsions, sanglots
L'ouverture de A la Recherche du temps perdu n'en finit pas de me capter, de me captiver.

« Longtemps,

je me suis couché de bonne heure»

Nuits d'insomnie; chambres qui partent à la dérive; l'angoisse qui n'en finit pas. Le petit Marcel vient de s'endormir grâce à un livre: «Je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour particulier; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage »1. Il se réveille, sensations, rêves, imaginations, lectures, attente anxieuse du jour. Un seul port d'attache: maman, le baiser

1. Toutes les citations de ce chapitre se trouvent au début et à la fin de À la recherche du temps perdu, dans Du côté de chez Swann, t. 1 de la p. 3 à la p. 47, et dans Le Temps retrouvé, t. 4, p. 461-466, et 615-621 dans l'édition publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié, Bibliothèque de la Pléiade,4 vol., 1987-1989.