L'école, les jeunes et la culture

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Ce livre fait le bilan de dix ans d'animation culturelle au sein de différentes institutions, en premier lieu dans les écoles. Un bilan contrasté : l'école est en grande difficulté, mais le conte et la danse peuvent apporter à de nombreux élèves la confiance en eux-mêmes et dans les autres dont ils ont un besoin vital. Ces activités initient les enfants des familles africaines à la culture d'origine de leurs parents. Le propos concerne aussi l'Afrique où l'Ecole coloniale était dure et où l'école d'aujourd'hui est "gâtée" et défaillante.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782296178083
Nombre de pages : 221
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Siré Camara Jean-Luc Dumont

L'école, les jeunes et la culture

L'Harmattan

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L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03734-2 EAN : 9782296037342

SOMMAIRE
PROLOGUE ITINÉRAIRES, L'ÉCOLE À LA CROISÉE DES CHEMINS À l'école en Mauritanie Études en France Ruptures Rencontre avec l' APS Du soutien scolaire aux débuts dans l'animation L'expérience de la troupe Taaré! Taaré! Posture ou imposture de l'animateur socioculturel? Contradictions L'ÉCOLE, ÉTAT DES LIEUX Une certaine lassitude Les vraies questions font peur L'exclusion à l'école L'école coupe les enfants du contact avec la nature L'oubli du corps Méconnaissance de la diversité culturelle La question de la laïcité L'intégration est un piège Le métier d'enseignant Scolaire et périscolaire : continuité ou rupture? Entre la famille et l'école Des parents irresponsables QUELLES VALEURS POUR L'ÉCOLE AUJOURD'HUI ? Reconnaître la pluralité des identités Gérer l'interculturel Répondre au besoin de rêver Conte et oralité dans la relation pédagogique Communiquer par la musique et par la danse Partager la parole avec les élèves Accompagner les jeunes dans leurs projets UNE ÉCOLE POPULAIRE DANS LA VILLE AFRICAINE

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PROLOGUE
Ce livre est le fruit d'une rencontre entre un musicien conteur et un sociologue. L'un, né en Afrique, vit depuis une quinzaine d'années en France, l'autre, né en France, a enseigné dix ans en Afrique, puis en France. Itinéraires inverses, regards croisés sur des expériences passées, notamment sur la découverte d'une culture autre. De cette rencontre est née une longue palabre.
J. L. - Tu es conteur et musicien, tu présentes dans des écoles, et dans d'autres structures éducatives, des spectacles de contes issus de la tradition orale africaine.

S. - Il m'arrive aussi d'inventer des histoires comme, par exemple, celle du chat qui s'échappe d'une toile de Balthus: il se met au volant d'un tramway, s'arrête devant la maison de Paul Eluard à Saint-Denis, avant de porter un message à la station Pablo Picasso. J'ai également travaillé avec des enfants de la seconde génération au sein de la troupe Taaré ! Taaré ! "Taaré", en Soninké, exprime la joie; on pourrait traduire aujourd'hui par "Super! Super !" Quand, par exemple, les vj]]ageois apprennent la nouvelle d'une naissance, ils utilisent cette expression. Je compose aussi des chansons dans lesquelles je parle de la vie des femmes africaines à Paris, de la musique, des vieux, de la liberté, de la beauté. Je parle des valeurs qui me paraissent universelles et mes instruments de musique, le djembé, le balafon, la sanza, le ngoni, sont là pour accompagner les récits. Quant à toi, tu travailles au sein même de l'institution scolaire. J. L. - Dans le cadre de mes différentes missions d'enseignant, j'ai pu suivre des parcours d'étudiants africains, en Afrique et en France, suivre ceux de jeunes à la recherche d'une orientation dans l'enseignement supérieur, tester les incohérences du système, et mesurer l'intérêt d'une pédagogie de projet.

- En langue SoninkéI, on dit: «yugo do guma hagemeyi xa ado digame hada wara an dantexi»" «un homme qui arrive avec un bâton, il faut l'arrêter mais un homme qui arrive avec une parole, il faut l'accueillir». On désigne la palabre par le terme massa/a. La palabre a lieu dans le village, au milieu d'une cour, dans une case ou sous un arbre. - "Palabre" se dit au féminin, car son mode d'existence et d'action est de ce genre. La palabre, c'est l'Afrique, sa culture, ses traditions, son identité. Une stratégie de la parole, une ruse. La palabre ressemble aussi au travail de la gestation et de l'accouchement. De ce point de vue encore, elle est femme et mère, tantôt stérile, tantôt féconde. Traditionnellement, la palabre a une fonction de communication et de médiation. Elle peut donc apporter à l'école occidentale des éléments de réflexion. Elle constitue un outil pédagogique, un jeu, un apprentissage de la créativité, de la coopération et de la démocratie, mais elle est aussi acte de langage, échange de savoirs. C'est justement dans ce jeu de la parole, dans une négociation où conflits et contradictions sont surmontés, que l'éducation se fait. Dans cette palabre sur les jeunes et la culture, la question de l'éducation et de l'école revient sans cesse: quelle éducation proposer aux jeunes, aujourd'hui? L'institution scolaire, dont la vocation est de préparer l'insertion sociale de tous les membres d'une société donnée, peut-elle répondre, de façon efficace et juste, au défi de la pluriculturalité? Par ailleurs, quelle place reste-t-il à l'éducation artistique au sein de l'école? L'école est un passage obligé pour s'inscrire dans l'ordre social, et elle se présente bien souvent comme un système de contraintes. L'organisation de l'activité scolaire est largement subie par les élèves et l'école est perçue comme un lieu à part,
1 Nom d'un peuple vivant dans la vallée du fleuve Sénégal en Mauritanie, au Sénégal et au Mali.

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protégé, qui fabrique ses exclus comme ses élites. Non seulement l'école reproduit les inégalités, ce qui n'est pas nouveau, mais elle transmet de moins en moins de valeurs, elle perd du sens et elle n'aide pas les jeunes à construire un quelconque projet. Y a-t-il une solution à ces problèmes?

Il

ITINÉRAIRES, L'ÉCOLE À LA CROISÉE DES CHEMINS

À L'ÉCOLE EN MAURITANIE
- Ma famille m'a toujours dit qu'il fallait être parmi les meilleurs. À l'école élémentaire, nous étions plus de trente par classe. L'enseignement était très sévère. Le maître nous frappait si nous commettions des fautes. Nous n'avions surtout pas le droit de ne pas savoir. Le matin nous "faisions le rang" devant la classe. Le maître procédait à l'appel, et gare à celui qui ne répondait pas à "haute et intelligible voix", gare à celui qui avait un peu de retard! Mes parents me poussaient vers les études, c'était la seule porte de sortie: tu dois étudier pour avoir "une bonne place demain". Mon père, instituteur, ne nous lâchait pas, ma sœur et moi; il avait une réputation à préserver. Près de l'école, il y avait des animaux. Tous les matins, en entrant dans la cour de l'école, je voyais et entendais les vaches, les moutons, les chèvres. Ils se réveillaient lentement, comme nous, pour partir dans la brousse. Des bergers Peuls, aux turbans bleus ou noirs, tournaient autour des enclos, surveillaient les troupeaux comme le maître d'école nous surveillait en classe. Mon meilleur souvenir pendant ce cycle élémentaire est l'étude, en CM2, de I'histoire de Soundjata Keita, le fondateur de l'empire du Mali. En nous racontant cette épopée où se mêlent amour, courage, trahison, tristesse et fête, notre instituteur nous apportait du plaisir, et aussi un peu de rêve dans une scolarité qui était assez rude. Les événements dont il parlait, c'est-à-dire l'épopée mandingue, se déroulaient au XIIe siècle2. Chaque fois
À cette époque, le roi du Mandé fait venir un devin. Ce dernier l' infonne qu'une femme bossue arrivera bientôt dans sa cour et que le premier fils que portera cette femme sera le futur roi du Mandé. Un jour, une femme bossue anive, le roi l'épouse. Bientôt elle accouche d'un petit garçon, Soundjata. Notre instituteur nous racontait que le jour de la naissance de Soundjata, le vent souffiaitfort dans tout le royaume comme pour annoncerquelque chose d'important. Des rafales de vent s'abattaient sur les arbres, balayaient le soI et
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faisaient tout résonner sur leur passage. Les habitants, terrés de _peur dans
leurs cases, attendaient ce qui allait arriver. J'étais transporté quand notre instituteur évoquait l'enfance de Soundjata. Une enfance difficile car Soundjata était inf"ume. Après la mort de son père, sa belle-mère usurpe le

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qu'il finissait un épisode, j'attendais la suite avec impatience. En écoutant mon maître, je me demandais ce qui allait arriver, car il mettait beaucoup de mystère autour de l'évènement. Ceci pour dire qu'à l'école, on peut ressentir des émotions fortes, comme dans la vie. Quand le conte est bien dit, celui qui l'écoute vit réellement l'histoire. L'étude de cette légende m'a beaucoup marqué, elle m'a rapproché de notre instituteur. La parole et le conte avaient créé une complicité entre nous. Ce maître m'a soutenu et conseillé tout au long de mes études secondaires.

pouvoir et le donne à son fils. Soundjata est maltraité. L'histoire nous montre les injustices de la vie et cela nous interpelle. Je me demandais pourquoi il était infirme. Comment il pouvait-être roi s'il ne savait pas marcher. Notre instituteur nous racontait l'histoire deux fois par semaine, chaque fois j'attendais la suite avec impatience. Un jour, au cours d'une dispute dans la cour, Soundjata est insulté. Son griot Ballaffasséké va le trouver et lui dit: "Soundjata ! Soundjata ! Les eaux du fleuve Djoliba peuvent effacer la souillure du corps, mais elles ne peuvent laver un affront. Lève-toi, jeune lion, rugis et que la brousse sache qu'elle a désormais un maître." Soundjata demande alors aux forgerons de la cour d'apporter une grande barre de fer. Sous le regard de tous, il s'appuie dessus et se met debout. Une nouvelle fois tout le pays Mandingue parle du miracle! Je vivais vraiment tous ces instants, je buvais les paroles de l'enseignant. Que va-t-il se passer maintenant? Après plusieurs années d'exil au cours desquelles il apprend à manier les armes, Soundjata décide de revenir dans son pays. Mais son royaume a été conquis par un roi sorcier du nom de Soumaoro Kanté. Ce dernier, invincible au combat, avait une force dont personne ne détenait le secret. La légende dit qu'il avait vaincu 99 rois dont les têtes ornaient sa chambre. Personne, à part le roi sorcier, n'entrait dans cette chambre. Mais un jour Ballaffasséké, le griot de Soundja~ que le roi sorcier avait enlevé, pénétra dans cette pièce pour tenter d'en percer le secret. Dans la pièce, le griot trouve un instrument de musique avec des lamelles en bois, il commence à en jouer. Il est surpris par le roi sorcier, qui décide de l'éliminer. Mais le griot entonne une chanson à la louange du roi sorcier. Soumaoro est tellement content, tellement transporté par les sons de la musique et de la voix, qu'il renonce à le tuer. Depuis ce jour, le balafon est l'instrument fétiche des griots mandingues. L'histoire se termine après la bataille de Kirina, au cours de laquelle Soundjata reconquiert son royaume.

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- On voit d'où vient ton intérêt pour l'histoire. Le côté merveilleux de cette légende ressemble beaucoup à un conte. - Pendant les vacances scolaires, j'allais au village entendre des contes. C'était au Sénégal, dans ma famille maternelle, ou au village de Dafort, en Mauritanie, où je retrouvais ma grandmère paternelle, qui me racontait aussi des histoires extraordinaires. La vie au village était très simple. J'allais dans la brousse avec mes amis, nos lance-pierres en poche. Nous allions cueillir les fruits du baobab, chasser les oiseaux, et nous balader du côté de la rivière. Quelquefois, nous nous baignions, mais, dès que le crépuscule approchait, il fallait vite rentrer, sinon gare aux mauvais esprits, aux diables, c'est à ce momentlà qu'ils sortent de la brousse. Au soleil couchant, nous jouions à Toxo toxo falle (Qui rentrera le dernier au village ?). Nous nous dépêchions, nous courions, nous tombions, mais il fallait vite se relever pour échapper aux esprits. Au village! Au village! Le soir nous retrouvions grand-mère et toute la famille. - Et ensuite, au collège, comment cela s'est-il passé? - La transition vers le collège a été brutale. C'est un peu comme ici. Je n'ai pas eu le temps de comprendre et de réaliser. Il fallait s'adapter, et, en plus, j'étais l'élève le plus jeune de l'établissement. Mon père, ancien instituteur, m'avait mis à l'école dès l'âge de cinq ans. Le plus souvent, c'est à sept ans qu'on va à l'école là-bas. J'étais donc en avance. Au collège, j'étais fâché avec les maths. Je n'arrivais pas à comprendre, malgré les efforts de ma famille qui voulait que j'intègre plus tard une série scientifique. Au collège, j'aimais le français, I'histoire et la géographie. Pendant tout ce cycle, qui se déroule sur trois ans, j'ai été plus ou moins bon élève. J'aimais écouter la radio, cela me donnait accès au monde. Ma grand-mère était partie et, avec elle, tous ses secrets, tous ses chants, ses contes. J'ai ressenti un grand vide et j'ai commencé à me poser des questions sur le monde, la vie, la mort. Selon mes proches, ce qui se passait était la volonté de Dieu. Mais pourquoi m'avait-il pris ma grand-mère? Je ne

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comprenais pas et me sentais un peu abandonné. Je retournais rarement au village, la lumière n'était plus là. Je passais mes vacances dans la ville de Sélibaby ou bien au Sénégal, dans la famille de ma mère. Je jouais au foot, je faisais du théâtre. Avec mes amis, nous organisions des tournois, des rencontres. Nous écoutions de la musique et cela me passionnait. Au lycée, en série littéraire, j'ai découvert et aimé la philosophie. Je me souviendrai toujours de notre premier cours. Je me demandais pourquoi "ils" attendaient si longtemps pour inscrire la philosophie dans les programmes. En France, dans certains collèges, en structure relais3, les jeunes étudient la philosophie. Il y a de plus en plus d'initiatives en ce sens. Il faudrait aller plus loin, inscrire la philo dans le programme des collèges, et faire venir des philosophes dans les écoles élémentaires. Tous les thèmes pourraient être abordés avec les élèves.

- À huit ou dix ans, un enfant est capable, en effet, d'avoir une représentation du respect des autres, de l'amour, des passions humaines. La philosophie développe l'esprit critique. Pourquoi l'enseigner si tardivement?

- Au

lycée de Sélibaby, j'avais soif d'apprendre et je posais beaucoup de questions à notre professeur de philosophie; il ne voulait pas toujours répondre. Je lui ai demandé un jour de nous parler des grands penseurs africains. Dans la tradition soninkée, le nom de Mehdi Kama est souvent cité. Pourquoi n'est-il pas étudié? De la même façon, on pourrait évoquer Bouddha, Confucius ou des penseurs d'autres cultures. Mais dans les programmes, il y a surtout des auteurs occidentaux. La philosophie peut être subversive, mais l'école enseigne cette discipline d'une façon académique qui reste conforme à

-

3 Une structure relais dispense un enseignement parallèle; elle accueille des élèves en grande difficulté avec un programme bien précis. La classe a lieu hors de l'école, par exemple dans un appartement.

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l'ordre institutionnel. Il y a une manière de penser et d'enseigner que l'institution approuve, et d'autres qu'elle juge irrecevables. L'enseignement en Afrique Noire, particulièrement l'enseignement secondaire et supérieur, a été très longtemps calqué sur celui de l'Occident, et il l'est encore en grande part. Mais revenons à tes études en Mauritanie! - Les années passées au lycée de Sélibaby furent agitées. C'était l'adolescence, avec tout ce qu'elle comporte de découvertes et de questions qui restent sans réponse. Il fallait retenir les cours, "bûcher" sans savoir pourquoi, sans forcément comprendre. J'avais envie de quitter ma ville, je voulais découvrir autre chose. "Pas sans le bac l", disait mon père. L'espoir de pouvoir m'évader de Sélibaby me donnait des forces, alors je travaillais beaucoup: le bac n'était plus une épreuve, il était devenu la condition de ma liberté! Deux jours avant l'examen, j'ai rencontré une jeune fille dans le bois, un endroit tranquille où je révisais mes leçons. Elle revenait des pâturages et portait sur sa tête une calebasse. Elle venait dans ma direction, les jambes bien droites, elle avait une démarche solennelle. Je voyais, même de loin, qu'elle était belle. Nous étions au mois de juin, les premières pluies tardaient, il faisait chaud et elle portait un léger boubou. Je voyais ses formes. Elle devait avoir seize ans. J'étais bien content de quitter mon cahier d'histoire, de fuir toutes ces dates à retenir. Quand elle me vit venir à sa rencontre, un joli sourire se dessina sur ses lèvres. Je lui demandai: It. D'où viens-tu? Est-ce que tu veux te reposer un peu? Je peux t'aider, c'est un peu lourd ce que tu as sur la tête." n_ Je porte le lait pour le dîner de ce soir, dit-elle, en continuant à marcher." Son regard me disait qu'elle n'avait pas l'intention de rester à parler avec moi. Je me mis à marcher à côté d'elle. Elle me demanda ce que je faisais. Je lui dis que je révisais, que je devais passer le bac, et que j'avais peur d'échouer. Nous avons discuté tranquillement en nous dirigeant vers la ville. Au moment de nous séparer, elle avait compris que j'avais envie de la revoir.

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ft. N'oublie pas le bac me lança-t-elle, c'est plus important! "...Je t'attendrai, ici même, demain soir. Je t'attendrai, j'aurai le bac si tu viens!" À la veille du bac, la petite ville de Sélibaby était calme. Tous les candidats dormaient et se reposaient pour l'échéance du lendemain. Ne me voyant pas revenir, ma mère, inquiète, partit à ma recherche. Elle se rendit chez mes amis. Tout le monde me cherchait, pendant que je caressais le front et les seins de la merveilleuse Fenda ! Un mois plus tard, l'université de Nouakchott m'ouvrait ses portes. Pour la première fois, je m'éloignais vraiment de mes parents. La ville de Nouakchott, perdue dans le désert, est agréable. Les hommes y portent souvent le turban, à cause de la poussière et des tempêtes de sable. Les uns sont vêtus d'un boubou bleu, les autres à l'occidentale. Les femmes sont très présentes. Certaines portent le voile, d'autres non. J'ai commencé à aimer ces mélanges, car, dans cette ville, on retrouve toutes les composantes de la population mauritanienne: Maures, Soninkés, Peuls, Wolofs, et beaucoup d'étrangers (Français, Camerounais, Libanais, Tunisiens). J'ai été accueilli par un cousin, qui était à ce moment-là ministre de la jeunesse et des sports. Je n'avais pas droit à la bourse, mais il s'est débrouillé pour m'en trouver une. De ce fait je suis devenu plus indépendant. Je me suis inscrit en histoire pour préparer un DEUG à la faculté des sciences et des lettres. C'est là que j'ai commencé à étudier réellement I'histoire de l'Afrique: les grands empires comme celui du Wagadou avec ses villes florissantes, l'empire du Mali, le royaume Songhat. Mais les
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Plusieurs grands royaumesjalonnent l'histoire du continent noir. Si leurs

origines sont encore mal connues, notamment pendant l'Antiquité, elles sont considérées comme contemporains d'importants trafics d'esclaves, que les marchands arabes organisent dès le haut Moyen-Age, vers la côte orientale de l'Afiique. De nombreux témoignages de ce commerce transparaissent dans les chroniques arabes de l'époque. Peu avant le Dr siècle, t'existence d'un Empire du Wagadou est attestée. Il sera le théâtre d'incursions armées de la dynastie arabe des Almoravides, avant d'être annexé par l'empire du Mali. On connait l'un des souverains de l'empire du Mali en la personne de Kankan Moussa, de

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cours étaient très théoriques, il n'y avait pas beaucoup de documents, et surtout il n'y avait pas de débats. - Du fait sans doute du statut, très particulier, de l'enseignant en Afrique. L'enseignant est d'abord perçu comme un aîné. Or, dans la tradition africaine, l'aîné a des droits sur le cadet. Par exemple, quand un adulte en colère parle, l'enfant ne doit surtout pas le regarder dans les yeux, ce serait impoli. Il doit au contraire baisser les yeux, à l'inverse de ce qui se passe en France où l'on entend plutôt "tu me regardes quand je te parle!" L'enseignant est aussi considéré et se considère lui-même comme "celui qui sait". Il est donc doublement difficile de le contredire ou même de débattre avec lui. La discussion est rarement possible. - Un jour, discutant autour d'un thé, mon cousin Amedy du petit village de Goussela, sur les rives du fleuve Sénégal, me parlait de la famille et de ses études. Il me racontait comment, dans son village, après chaque prière du vendredi, l'Imam de la mosquée commentait des versets du Coran ou des paroles du prophète. Un jour, pendant son prêche, l'Imam s'est trompé; il a expliqué des choses qui n'avaient rien à voir avec le verset qu'il venait de lire. Alors mon cousin, qui connaissait bien les textes du Coran, est intervenu pour signaler à l'Imam son erreur. Ce fut un scandale! Les adultes présents lui ont dit: "Comment oses-tu interrompre un Imam? Comment un gamin comme toi ose-t-il corriger :un vieux qui prêche depuis des dizaines d'années devant tant de monde?"

confession musulmane, qui effectua, avec magnificence, un pèlerinage à La Mecque (1324-1325). La renommée du faste de la cour de ce souverain atteignit l'Europe occidentale. Dans le dernier tiers du XVIe siècle, l'empire du Mali est supplanté par le royaume Songhaï. Par ailleurs, des découvertes archéologiques plus récentes témoignent de l'existence, en Afiique, de civilisations parfois très avancées, contemporaines de celles de l'Occident chrétien.

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Ses parents ont été prévenus, une réunion a eu lieu dans leur maison. Personne ne lui a fait de cadeaux. Il a été sévèrement jugé alors que c'était lui qui avait raison. C'est absurde! Il Y a malheureusement des rapports hiérarchiques qu'il ne faut pas bousculers.L'étudiant doit tenir compte de ces principes qui ne sont pas négociables, surtout si l'enseignant appartient à une famille connue. Comment, dans ces conditions, apporter la contradiction dans le débat? Jusqu'où est-il nécessaire d'aller pour qu'une discussion ait lieu? Un proverbe soninké dit: tuwana tononde neye Jeti (il n'est pas facile de montrer la voie à celui qui sait).

- Que veux-tu dire précisément? S'agit-il du conflit pouvant exister entre un étudiant et un enseignant It qui sait" surtout
parce qu'il est membre d'une famille dont le renom implique une position supérieure dans l'échelle du savoir? Comment se règle alors le conflit entre savoir scolaire et savoir fondé sur la tradition? Et jusqu'où faut-il pousser ce conflit? - La question, c'est effectivement la transmission du savoir. Sommes-nous égaux devant le savoir? Qui le transmet? Qui le reçoit? En Afrique, le savoir est transmis par la tradition et par l'école. Mais, dans les deux cas et comme partout, il y a des règles. Celui qui sait, du fait de son statut dans la société, comme l'Imam cité ou d'autres notables, oublie parfois que tout doit pouvoir être soumis à discussion, car le savoir ne vaut que par ce qu'il produit. Si le savoir produit l'humiliation, la honte et l'écrasement du plus faible, comme ce fut le cas pour mon cousin (et comme c'est le cas pour de nombreux élèves dans les écoles et dans les familles), cela pose un vrai problème. Comment rendre le savoir accessible à tous? Du privilège au partage, il y a des outils pédagogiques à trouver.

5 Notamment les rapports hommes/femmes, nobleslesclaveslhommes castés.

aînés/cadets,

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- Ne faut-il pas alors revenir à l'école de la palabre, car au moins, dans la palabre traditionnelle, les positions sociales sont nettement marquées. À l'inverse, à l'école, et particulièrement en Afiique, la situation n'est pas claire, il y a un brouillage des valeurs. - Est-il possible de revenir à l'école de la palabre et faut-il le faire? Nous avons vu que la société traditionnelle afiicaine installe des formes d'interdits qui entravent la transmission de la connaissance. L'école occidentale n'est pas non plus un exemple de partage du savoir: en France, les élèves qui ne suivent pas sont tout simplement mis de côté. N'y a-t-il pas un combat à mener pour que le savoir soit accessible à tous ?

- Ce combat

est politique, car la plupart des sociétés sont ainsi structurées qu'elles engendrent des inégalités entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent. On le voit jusque dans la situation pédagogique.

- A la fac, "ceux qui savaient" n'admettaient aucune discussion. Je ne trouvais pas grand intérêt aux cours, d'autant plus que, pour avoir une chance de réussir, nous étions obligés de nous entendre avec les professeurs, d'entrer dans leur jeu, ce que je refusais. J'avais envie d'aller loin dans les études d'histoire, mais l'université en Mauritanie ne m'en donnait pas les moyens. Je passais alors beaucoup de mon temps à la mer, auprès des pêcheurs, auprès des sourires des marchandes de poissons. La plage de Nouakchott offre un vrai spectacle. On y voit des personnages de toutes sortes: un enfant attache ses chaussures à une corde et les tire sur le sable, un homme passe avec son sac à dos, son walkman aux oreilles, et des lunettes noires pour frimer. Plus loin, une jeune femme voilée regarde la mer comme si elle y cherchait quelque chose, un autre fait du yoga. Il y a de quoi se distraire, oublier la fac et ses magouilles. Pour tromper mon ennui, j'allais également me balader loin des maisons et des voitures. De l'autre côté de la ville de Nouakchott, en empruntant la route qui va vers la région de 23

l'Adrar6, on tombe sur le désert et les rivières de sable qui se perdent les unes dans les autres, formant en leurs sommets des dunes aux courbes féeriques.

-

Oui, le désert a quelque chose de fascinant. D'abord on voit très loin à l'horizon. L'impression d'immensité est forte, mais aucune monotonie. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, chaque dune est différente Qu'il s'agisse de sable ou de pierres, il y a une étonnante diversité. Ensuite le monde du désert est d'une grande pureté et, malgré la chaleur, l'air est léger, sans doute à cause de l'extrême sécheresse, mais aussi parce que les hommes ne sont pas encore arrivés à polluer ces étendues sans fm. Enfin le silence est impressionnant; on éprouve un sentiment très fort de solitude, mais c'est une illusion, car il y a toujours quelqu'un non loin. - Je m'émerveillais quand mon regard se posait sur ces dunes superbes. Je jouais avec le sable pendant des heures. Je regardais autour de moi, je voyais toujours des dunes au loin. Le contact avec cette masse si douce provoquait chez moi une forte émotion, signe d'une union dans le silence et l'intimité. De temps en temps, un chameau passait et je me demandais s'il fallait adopter son attitude, c'est-à-dire accepter paisiblement les choses, se simplifier la vie et continuer à avancer ou s'il fallait au contraire provoquer le destin, agir. Une voix intérieure me disait qu'il fallait partir, apprendre et découvrir de nouvelles choses. Je projetais alors de quitter Nouakchott, de poursuivre mes études ailleurs, au Maroc ou en France. Mon envie de partir a grandi et s'est confIrmée à cause des tensions politiques et raciales en Mauritanie à la suite des événements d'avril 89. Triste souvenir! Nous étions au mois du Ramadan quand tout a commencé: à l'origine, une banale histoire entre un agriculteur sénégalais et un berger mauritanien. Le premier reprochait au
6 Région de la Mauritanie désertique et rocheuse.

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second d'avoir introduit son troupeau dans son champ. Une bagarre a éclaté, mais je ne sais toujours pas comment cet incident s'est développé dans les deux pays. le pense que des personnes en Mauritanie et au Sénégal l'ont utilisé à des fms politiques. L'impensable se produisit alors. En Mauritanie, les gens cherchaient et tuaient les Sénégalais, et au Sénégal c'était le scénario inverse. Chaque pays rapatriait ses ressortissants qui y arrivaient en masse. On comptait les morts par milliers. Des pillages étaient organisés dans les deux camps, des femmes violées, des hommes brûlés. C'était l'horreur et la confusion!

-

Comment pourrait-on distinguer les Mauritaniens noirs des Sénégalais? Et les Maures du Mali ou du Niger qui vivent au Sénégal, comment les différencier des Mauritaniens?

- Impossible!

Des ressortissants de ces pays voisins sont morts. Mon père est Mauritanien, ma mère vient du Sénégal. Beaucoup de gens sont dans ma situation, avec une partie de la famille dans un des deux pays, l'autre dans l'autre.

- La frontière, héritée de la colonisation,

est arbitraire. Elle a été tracée au moment des indépendances. Comme partout en Afrique, les frontières ont été dessinées selon les intérêts des anciennes puissances coloniales, avec la complicité de chefs locaux, auxquels certaines faveurs étaient accordées. Des micro-États se sont formés un peu partout, des familles, des peuples ont été séparés, des personnes se sont retrouvées sans attaches, sans terre. À aucun moment, les colonisateurs n'ont tenu compte des populations qui vivaient là. - Oui, mais aujourd'hui encore, on se heurte à des tracasseries de toutes sortes quand on veut traverser le fleuve à la frontière, comme cela nous est arrivé à Rosso. Les dirigeants sénégalais et mauritaniens le savent. Que font-ils pour simplifier la vie des populations? Les peuples sénégalais et mauritaniens sont pourtant inséparables! Pendant les événements d'avril, à Sélibaby, ville où j'ai grandi, tous savaient que ma mère venait du Sénégal. Que faire? Pour mon père, il était hors de question

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de la laisser partir. Il s'est rendu chez le gouverneur. Ma mère est restée. Mais d'autres n'ont pas eu cette chance. Des milliers de personnes ont été déportées. J'ai vécu tous ces événements avec le sentiment de ne rien pouvoir faire, que tout nous échappait. Ce qui m'a surtout peiné et horrifié, c'est la violence banalisée des deux côtés. Nous étions pourtant en un mois où c'est un devoir de tout pardonner, où l'on ne doit pas faire le mal, un mois saint selon l'Islam, religion des deux peuples. Mais combien d'innocents ont payé de leur vie? Plus que jamais, j'avais envie de bouger, de quitter mon pays, d'aller loin de la Mauritanie. J'avais besoin de changer d'air, besoin d'une nouvelle existence pour continuer aussi mes études. J'ai demandé une inscription pour faire une licence en histoire amcaine à la Sorbonne, elle a été acceptée et c'est ainsi que je me suis jeté dans le premier avion pour la France.

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