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L'éducation, entre présence et médiation

De
162 pages
Cet ouvrage propose une réflexion sur l'éducation et ses conditions. A l'heure où le développement numérique promet des formes d'autonomisation des élèves dans leurs apprentissages, la question se pose de ce qui fait le prix d'une présence éducative. Car ce qui importe, c'est l'articulation irremplçable entre une présence et des médiations. Il s'agira donc d'abord de mettre en perspective l'idéal d'une autonomisation précoce et de maintenir l'idée d'une présence nécessaire (notamment dans la pédagogie).
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Renaud Hétier
L’ÉDUCATION, ENTRE PRÉSENCE ET MÉDIATION
Préface de Michel Fabre
L’éducation, entre présence et médiation
Pédagogie : crises, mémoires, repères Collection dirigée par Loïc Chalmel, Michel Fabre, Jean Houssaye et Michel Soëtard  La collection « Pédagogie : crises, mémoires, repères » répond à un triple objectif : 1 - Elle se propose de soumettre à la réflexion théorique les problématiques et les situations de crise qui agitent le monde pédagogique. 2 - Elle vise à vivifier les mémoires historiques capables d'éclai-rer le pédagogue pour l'action présente. 3 - Elle entreprend de décrypter les repères philosophiques, éthiques, politiques qui portent le pédagogue en avant des réalités. Dernières parutions Nicole MOSCONI,Genre et éducation des filles. Des clartés de tout, 2017. Jean-Marie LABELLE,Apprendre les uns des autres. La réci-procité source d’éducation mutuelle, 2017. Dominique KERN,La recherche sur la formation et l’éducation des adultes dans la deuxième moitié de la vie, 2016. Jean-Luc RINAUDO et Patricia TAVIGNOT (coord.),Le changement à l’école. Sources, tensions, effets, 2016. Ines BARBOSA DE OLIVEIRA,Le Curriculum, une création quotidienne émancipatrice : l’expérience brésilienne, 2016 Véronique HABEREY-KNUESSI et Jean-Luc HEEB (Dir.), Pour une critique de la compétence. La question du sujet et de la relation à l’autre, 2015 Edwige CHIROUTER,L’enfant, la littérature et la philoso-phie, 2015. Émilie DUBOIS,La pédagogie àReggio Emilia, cité d’or de Loris Malaguzzi, 2015. Martine JANNER-RAIMONDI (dir.),Elèves en difficulté : tout un programme. Programme personnalisé de Réussite éducative, 2014.
Renaud Hétier L’éducation, entre présence et médiation
Du même auteurVertus et limites des usages de la parole en éducation, HÉTIER R. (dir.), L’Harmattan, 2013.Le Tiers-éducatif. Une nouvelle relation pédagogique, XYPAS C., FABRE M. & HÉTIER R. (dir.), Bruxelles, De Boeck, 2011.
© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr ISBN : 978-2-343-11409-5 EAN : 9782343114095
Préface Un bon livre donne à penser. C’est un inducteur psy-chique disait Bachelard. Le problème ici traité,ques-« le tionnent de ce que peuvent être effectivement la présence, la médiation et cette forme de présence qu’est sans doute la médiation » (p. 8) m’entraine irrésistiblement du côté de Rousseau, lequel est d’ailleurs abondamment cité dans l’ouvrage. DesConfessions à l’Émile, Rousseau, à son habitude, complique la question. Mais comme souvent chez lui, les embarras de la pensée stimulent. Ils viennent en tout cas introduire à la dialectique de la présence et de la médiation et en illustrer les difficultés. Je plongerai donc dans la complication rousseauiste quelques extraits du bel ouvrage de Renaud Hétier pour les commenter li-brement. « La pédagogie apparaît comme un jeu avec l’absence »(p. 64).Au début desConfessions, Rousseau évoque sa venue au monde. Son père Isaac rentre à Genève après une trop longue absence. Artisan réputé, on l’avait appelé à Cons-tantinople, comme horloger du sérail. Il revient, à l’appel de sa femme Suzanne, dont la beauté, l’esprit et les ta-lents attiraient décidément trop « d’hommages » dans la Genève pourtant calviniste de l’époque. Jean-Jacques sera « le triste fruit de ce retour ». Tristesse en effet, car la mère meurt en couches. L’enfant et son père ne s’en re-mettront jamais. Les voilà engagés dans une série substitu-tive, d’ailleurs ambivalente. Suzanne – se souvient Rous-seau – mon père « croyait la revoir en moi, sans pouvoir oublier que je la lui avais ôtée ». Jean-Jacques est bien tout le portrait de sa mère, mais en la rendant fictivement présente, il creuse son absence réelle. Le signe porte pré-
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sence et absence, disait Pascal. Le visage de Jean-Jacques fait médiation et comme toute médiation relie et sépare à la fois : la réalité et la fiction, la joie et la peine, les rires et les pleurs. En l’absence de la mère d’autres personnages substitutifs apparaitront qui ne la remplaceront jamais, mais qui constitueront ce que Rousseau appellera une chaîne de « suppléments » : le père, bien sûr, mais aussi la tante bien-aimée, la « mie » (la nourrice), les cousins et plus tard, Madame de Warens « maman », Thérèse, la compagne, etc. « La relation n’est pas éducative si elle n’ouvre pas d’espace propre à l’enfant et si elle ne permet pas l’investissement d’objets… »(p. 103). Le père et l’enfant après avoir bien pleuré se mettent à lire les romans que Suzanne a laissés. Puis ils s’attaquent à la bibliothèque qu’Isaac a héritée de son père. Il s’y trouvait de bons livres, car elle provenait d’un pasteur savant et qui plus est « homme de goût et d’esprit ». Que tire Jean-Jacques de ces lectures ? De la bibliothèque ma-ternelle une connaissance quelque peu prématurée des passions. Et de celle du grand-père, notamment desVies parallèlesdes hommes illustres de un espritPlutarque, « libre et républicain », « un caractère indomptable et fier, impatient du joug et de la servitude » (Rousseau, 1959, p. 9). Tout commence donc à partir d’un vide initial que rien ne pourra combler. Dès lors toute présence ne peut être que substitutive, littéralement supplémentaire. Ce schème d’une béance originelle, nostalgie d’un paradis toujours déjà perdu structurera la vie intellectuelle et relationnelle de Rousseau comme l’ont bien montrée Jean Starobinski (1957) et Jacques Derrida (1967) à sa suite. Mais la sup-plémentarité n’est pas rien. Elle commence par des pleurs
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et se poursuit par des lectures. Les livres, ceux de la mère comme ceux du grand-père, s’ils éveillent le souvenir des morts, autorisent également à s’en déprendre en ouvrant un avenir de culture. Faute de présences, Jean-Jacques hérite. Tout héritage est certes médiation entre les morts et les vivants, le passé et le futur. Mais puisque tout livre est en lui-même déjà transmission, hériter d’une bibliothèque redouble la médiation.
Au vu de ces bonheurs de lecture, on pourrait s’étonner du peu de cas queL’Émilefera des livres, du moins pour le jeune âge. Et pourtant, si la lecture est bien « le fléau de l’enfance », surtout quand elle lui est imposée,Robinson Crusoéjouera pour Émile le rôle desVies parallèles: ce-lui d’une surface projective. Jean-Jacques lisant Plutarque « les yeux étincelants et la voix forte » se croyait grec ou romain. Au point de laisser ses doigts sur le réchaud pour mimer l’histoire du Romain Scevola mettant sa main au feu pour montrer sa détermination au roi étrusque, son ennemi. Plus tard, Rousseau souhaitera qu’Émile s’identifie à Robinson : « Je veux que la tête lui en tourne, qu’il s’occupe sans cesse de son château, de ses chèvres, de ses plantations, qu’il apprenne en détail, non dans les livres, mais sur les choses, tout ce qu’il faut savoir en pa-reil cas ; qu’il pense être Robinson lui-même » (Rousseau, 1959, p. 266).
La médiation des œuvres est de fiction, mais cette fic-tion induit une quasi-présence dans l’identification du lec-teur à ses héros. Elle relève plus du jeu que de la représen-tation, surtout quand l’identification va jusqu’à mimer l’intrigue. Au théâtre, Rousseau opposera toujours la fête publique comme présence du peuple à lui-même : « Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles ? Rien si l’on veut… Donnez les spectateurs en spectacle ; rendez les acteurs eux-mêmes ; faites que chacun se voit et s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis »
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