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L'odyssée des combattants sénégalais

De
338 pages
S'appuyant sur une vaste recherche d'archives et sur les récits de témoins ou combattants africains de la Première Guerre Mondiale, ce livre apporte un éclairage sur la nature de l'ordre colonial d'avant-guerre, la conduite des campagnes de recrutement dans les colonies et leur impact sur les Africains, les conditions du service des soldats outre-mer et la façon dont l'expérience de guerre modifia les attitudes que les Africains avaient vis-à-vis d'eux-mêmes, de leurs sociétés et de la France.
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Joe LunnL’odyssée des combattants sé né galais
1914-1918
Entre 1914 et 1918, plus de 140.000 hommes de l’A.O.F furent
enrôlés dans l’armée française et déployés sur le front de l’ouest. L’odyssée des combattantsLe recrutement en temps de guerre eut des répercussions sociales
profondes tant en France qu’en Afrique. L’auteur de ce livre s’est
intéressé au Sénégal pour mesurer, en privilégiant ce point de vue sé né galais
unique, l’impact de la guerre sur les Africains de l’Ouest. S’appuyant
sur une vaste recherche d’archives et fondé sur les récits de 85
1914-1918Africains, témoins ou combattants de la Première Guerre mondiale,
l’ouvrage de Joe Lunn apporte un éclairage nouveau sur les sujets
suivants : la nature de l’ordre colonial d’avant-guerre, la conduite
des campagnes de recrutement dans les colonies et l’impact qu’elles
eurent sur les Africains, les conditions du service des soldats
outremer, enfin la façon dont l’expérience de guerre modifia les attitudes
que les Africains avaient précédemment entretenues vis-à-vis
d’eux-mêmes, de leurs sociétés et de la France. Ce livre contribue
également de façon significative à l’étude du caractère changeant
des relations franco-africaines de la période coloniale, en adoptant
comme point de référence ce moment charnière que fut la Première
Guerre mondiale.
Joe Lunn est professeur d’histoire africaine et d’histoire de
l’Europe contemporaine à l’université Michigan-Dearborn. Il
est spécialiste d’histoire interculturelle comparative et d’histoire
orale. Sa recherche est axée sur l’expérience sénégalaise
pendant la Première Guerre mondiale. Chercheur-boursier
sénior Fulbright, Joe Lunn a obtenu le Prix Alfred Heggoy
du meilleur livre, décerné par la Société d’histoire coloniale
française pour Memoirs of the Maelstrom : A Senegalese Oral
History of the First World War ?
ISBN : 978-2-343-04934-2
35
L’odyssée des combattants sé né galais
Joe Lunn
1914-1918



L’odyssée des combattants
sénégalais

1914-1918

JJoe Lunnn




L’odyd ssée e des combattants
sénégalais

1914-1918


HEINEMANN JAMES CURREY
Portsmouth, NH Oxford













































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04934-2
EAN : 9782343049342









À la mémoire de mon père, William Dixon Lunn (1923–1978),
qui nous a quittés avant que j’aie pu lui offrir, comme il en avait exprimé
le souhait, la copie des entretiens ayant servi à la rédaction de cet ouvrage.
PRÉFACE À L’ÉDITION FRANÇAISE
C’est un honneur que la publication de la version française de
Memoirs of the Maelstrom: A Senegalese Oral History of the First World
War coïncide avec la commémoration du centenaire de la Première Guerre
mondiale. D’autant plus que cette édition répond au souhait de lecteurs
français et africains qui, depuis la sortie de l’ouvrage original en 1999, en
réclamaient la traduction. Traitant d’événements marquants de l’histoire de
la France et du Sénégal, alors que se produisait le premier véritable contact
des Africains avec l’Europe, ce livre propose une interprétation
interculturelle que je suis heureux de partager avec un public directement
concerné par ces questions. J’ose espérer que mon travail apportera un
éclairage nouveau sur la rencontre franco-africaine unique qui eut lieu alors.
Car c’est à travers le regard des soldats sénégalais que j’ai voulu montrer
comment le service dans l’armée française entre 1914 et 1918 transforma
non seulement les vies de ces individus les plus lourdement touchés par
l’expérience de la guerre, mais aussi comment il déclencha, dans les sociétés
dont ces hommes étaient issus, une vague de changements qui ne s’est pas
encore arrêtée.
Je tiens à exprimer ma reconnaissance aux nombreuses personnes
qui m’ont aidé à mener ce projet à terme. Je remercie d’abord mon très cher
ami Robert Bullock, que j’ai rencontré il y a plus de trente ans aux Archives
du Service Historique de l’Armée de Terre, ainsi que sa femme Françoise, de
m’avoir accompagné tout au long de ma démarche. En plus de me faire
profiter de ses connaissances professionnelles et historiques, Bob est devenu
mon agent et a présenté mon manuscrit à des maisons d’édition à Paris; il en
a aussi minutieusement relu chacun des chapitres. Myron Echenberg m’a
recommandé Diane Duchaine, qui avait déjà traduit en français son ouvrage
Colonial Conscripts portant également sur les tirailleurs sénégalais. Diane
s’est fort bien acquittée de sa tâche de traductrice. Elle connaît le
vocabulaire spécialisé employé dans Memoirs et elle s’est montrée
judicieuse dans ses choix lexicaux, ainsi que travailleuse, respectueuse des
délais, toujours patiente et accommodante. Un autre ami, Jean-Claude
Quenum, qui a lui-même publié chez L’Harmattan, a également fait une
relecture de la première moitié du manuscrit avant qu’il ne soit présenté à
l’éditeur. Je tiens également à remercier mon ancienne étudiante et amie,
Olga Layer, pour sa contribution initiale à ce projet.
Je suis aussi redevable à l’Office of the Vice President of Research
(OVPR) de l’université du Michigan qui m’a accordé une subvention
(Publication Subvention Grant), de même qu’à l’université du
MichiganDearborn qui m’a fourni un soutien supplémentaire sans lequel la traduction
de cet ouvrage n’aurait pas été possible. Je remercie tout spécialement Drew
ix Buchanan, ancien directeur du Research and Sponsored Programs à
l’université du Michigan-Dearborn, pour son appui sans faille, non
seulement pour ce projet, mais aussi pour l’ensemble des recherches que j’ai
menées au cours des vingt dernières années. Je voudrais également exprimer
ma gratitude à mes collaborateurs chez L’Harmattan, surtout à Alessandra
Fra-Manzillo, chargée d’édition, et à Denis Pryen, co-fondateur de la
maison, qui m’ont soutenu tout au long de cette entreprise.
Je tiens enfin à réitérer ma reconnaissance envers le professeur Jan
Vansina, qui a supervisé les travaux de recherche ayant mené à la
publication originale de ce livre. Je veux aussi exprimer ma gratitude aux
vétérans sénégalais qui, avec leurs familles, ont enrichi cette page d’histoire
en y apportant leur indispensable point de vue d’Africains sur les réalités
qu’ils vécurent pendant la guerre. Mais c’est à ma femme, Marsha
Richmond et à nos précieuses filles, Sarah et Laura, que je dois le plus, bien
sûr. Je les remercie d’enrichir mon existence au-delà de toute mesure et de
m’avoir incité à mener à terme ce projet, comme tant d’autres!
x SOMMAIRE



PRÉFACE À L’ÉDITION FRANÇAISE ...................................................... ix
ILLUSTRATIONS ..................................................................................... xiii
REMERCIEMENTS ..................................................................................... xv

INTRODUCTION .......................................................................................... 1

1 LA VISION DES VAINCUS : SOUVENIRS
DU RÉGIME COLONIAL D’AVANT-GUERRE ...................................... 11
2 L’IMPÔT DU SANG : RECRUTEMENT MILITAIRE
AU SÉNÉGAL RURAL, 1914 —1917 ........................................................ 37
3 LA LUTTE POUR LA RECONNAISSANCE DES DROITS :
LA CONSCRIPTION DANS LES COMMUNES
ET LA MISSION BLAISE DIAGNE DE 1918 ........................................... 67
4 « LE LONG VOYAGE » : DEPUIS CAYOR
JUSQU’À LA CÔTE D’AZUR .................................................................. 105
5 « AFFRONTER LA MORT EN TERRE ÉTRANGÈRE » :
LES SÉNÉGALAIS DANS LES TRANCHÉES ....................................... 139
6 « BONS SOLDATS » ET « SALES NÈGRES » :
LES RAPPORTS ENTRE SÉNÉGALAIS ET FRANÇAIS ...................... 183
7 SOUS LES RACINES DU BAOBAB :
LE RAPATRIEMENT DES SOLDATS
ET LE RÉGIME COLONIAL D’APRÈS-GUERRE AU SÉNÉGAL ....... 219

CONCLUSION : LE SÉNÉGAL ET L’HÉRITAGE
DE LA GRANDE GUERRE ...................................................................... 261

POSTFACE VOIX DISCORDANTES : PAROLES DE VÉTÉRANS ..... 267

GLOSSAIRE .............................................................................................. 277
SOURCES .................................................................................................. 283
xi ILLUSTRATIONS
Cartes
1.1 Carte ethnographique du Sénégal
1.2 Le Sénégal en 1914
4.1 France, 1916—1918 : Zones de présence sénégalaise marquée
7.1 19
Figures
5.1 Déploiement des troupes sénégalaises à l’assaut : unités
panachées et accolées
5.2 Pertes sénégalaises et françaises : pourcentage annuel des pertes
totales
6.1 Les contacts des Sénégalais avec les Français
6.2 Nature des contacts des Sénégalais avec des civils français :
facteurs personnels
6.3 nçais :
facteurs relatifs au type d’espace et à la composition des groupes
Tableaux
2.1 Recrutement dans les zones rurales du Sénégal : août 1914 —
novembre 1917
2.2 Répartition du recrutement par cercle en zones rurales au
Sénégal, 1914 — 1917
2.3 Échelle du recrutement militaire français comparativement à la
traite négrière transatlantique : Sénégalais/Sénégambiens
exportés outre-mer
2.4 Échelle du recrutement militaire français comparativement à la que, 1700—1800 : Sénégal central
3.1 Intensité du recrutement au Sénégal : 1914 — 1918
5.1 Estimations d’après-guerre des pertes sénégalaises
5.2 Pertes sénégalaises et françaises annuelles en pourcentages de
l’ensemble des pertes pour la durée de la guerre
Photographies
Couverture : Biram Mbodji Tine (photographié par l’auteur).
xiii Blaise Diagne. Blaise Diagne, député sénégalais des quatre communes et
Commissaire de la République en mission, 1918. Tiré de l’Annuaire de
l’A.-O.F., 1917 — 1921.
Charles Mangin (premier à gauche) et Georges Clemenceau (au centre)
discutant près du Front, 1918. Avec l’aimable permission de la Bibliothèque
nationale de France, Paris, collection Mangin (G 136 815). Réimpression
autorisée.
Blaise Diagne (au centre, doigt pointé) s’adressant à une foule à Bamako
pendant sa mission de recrutement de 1918. Document conservé au Centre
historique des Archives nationales, Paris, Papiers Galandou Diouf
(110/AP/2, 8). Réimpression autorisée.
Baraquements militaires au centre d’instruction sénégalais d’Ouakam, 1908.
Avec l’aimable permission du Centre des Archives d’outre-mer,
Aix-enProvence (Archives nationales, France). Réimpression autorisée.
Tirailleurs sénégalais s’embarquant à destination de la France depuis Dakar,
1916. Annuaire de l’A.-O.F., 1917—1921.
« Races guerrières » du Sénégal : Wolofs, Sérères, Toucouleurs et
Bambaras. Tiré de La Dépêche Coloniale Illustrée, janvier 1916.
Troupes d’assaut sénégalaises traversant un village français, 1917. Avec
l’aimable permission de La Bibliothèque nationale de France, Paris :
Collection Poincaré (G 136624). Réimpression autorisée.
Mamadou Djigo, circa 1917. Originaire de Dakar, maîtrisant le français
parlé et écrit, ce soldat constitue un exemple de ces hommes qui gagnèrent le
respect des Français. Il fut sergent dans le régiment d’infanterie coloniale du
Maroc et perdit le bras gauche lors de la reprise de Douaumont. Il fut décoré
de la croix de guerre et de la médaille militaire. Pendant sa longue
convalescence, il fut accueilli dans des foyers français et il y fut
pratiquement traité comme un égal. Avec l’aimable permission de la famille
Mamadou Djigo.
Revue de troupes sénégalaises, Dakar, 1919. (Centre des Archives
d’outremer, Aix-en-Provence (Archives nationales. France) [5 Fi 2575]).
Ousmane Diagne à 86 ans, devant son domicile à Dakar. (Photographié par
l’auteur). (Comparer à la photo de la page 143).
xiv REMERCIEMENTS

Le présent ouvrage émane d’une recherche échelonnée sur une
période de quinze ans. Il est fondé sur des données recueillies au Sénégal et
en France, puis analysées aux États-Unis et en Angleterre. Il va sans dire
qu’un tel travail n’aurait pu être mené à terme sans le concours d’une
multitude de personnes. C’est pourquoi je tiens ici à m’acquitter d’une dette
particulière vis-à-vis de tous ceux qui m’ont appuyé dans mon projet; sans
eux, ce livre n’aurait jamais vu le jour.
Je veux d’abord et avant tout remercier Jan Vansina, professeur
émérite d’histoire et d’anthropologie à l’université Wisconsin-Madison, à
qui je dois ma formation dans le domaine de l’histoire orale et dont les
précieux conseils m’ont guidé tout au long de mon parcours académique. Il
fut mon tuteur pendant que je poursuivais mes études universitaires de
premier cycle; il a abondamment et soigneusement commenté la thèse dont
découle le présent ouvrage, et il m’a fourni des suggestions éclairées au
moment où j’en préparais la publication. Les connaissances approfondies du
professeur Vansina sur l’Afrique et l’Europe ont été inestimables lorsqu’il
me fallut poser les balises de la vaste enquête que j’ai menée dans le cadre
de cette étude. Mais j’ai aussi profité de son extraordinaire enthousiasme, de
son inépuisable patience et de son solide sens de l’humour. Bref, il est clair
que l’ouvrage que le lecteur a sous les yeux n’aurait jamais existé sans le
concours du professeur Vansina; ces quelques remerciements ne reflètent
d’ailleurs qu’en partie toute la reconnaissance que j’éprouve à son égard.
Je tiens également à souligner l’appui des professeurs Robert A.
Nye, autrefois à l’université de l’Oklahoma et actuellement à l’université
d’état de l’Oregon (Oregon State University), et feu George L. Mosse, de
l’université Wisconsin-Madison : source intarissable d’inspiration
intellectuelle alors qu’ils dirigeaient mes études de deuxième et troisième
cycles, ils m’ont de plus maintes fois apporté leur soutien et prodigué leurs
conseils et observations concernant certains chapitres du présent livre.
Nombreux sont les historiens qui m’ont aussi épaulé à différentes
étapes de la réalisation de ce projet. Je voudrais d’abord remercier ma très
chère amie, Elizabeth Williams, de l’université d’état de l’Oklahoma
(Oklahoma State University), qui a encouragé ma démarche et commenté
mon manuscrit. Je suis particulièrement reconnaissant à Jim Searing, de
l’université Illinois-Chicago, avec qui j’ai discuté de ce travail dès l’époque
où nous menions ensemble des recherches sur le terrain au Sénégal, et qui a
lu et révisé plusieurs versions de cet ouvrage. J’adresse aussi mes
xv remerciements à William B. Cohen, Myron Echenberg, Martin Klein,
Charles Balesi et Alice Conklin, dont les analyses critiques ont grandement
contribué à rehausser la qualité de L’odyssée des combattants sénégalais.
Mes échanges avec d’autres africanistes ont également nourri ma réflexion; à
cet égard, j’aimerais souligner l’apport de Melvin Page, Malcolm Thompson
et Nancy Lawler, tous ayant exploré des sujets apparentés au mien par le
biais d’une méthodologie très semblable à celle que j’ai utilisée pour réaliser
ma recherche.
Ce projet n’aurait pas abouti sans le généreux soutien financier des
instances et institutions qui m’ont appuyé dans le cadre de programmes
d’aide à la recherche et à la rédaction doctorales. Le ministère de la Culture
et de la Communication français m’a alloué une Bourse Chateaubriand,
avec laquelle j’ai pu séjourner en France pendant l’année universitaire 1981–
1982. C’est grâce à une bourse Fulbright que j’ai bénéficié d’une résidence
au Sénégal en 1982–1983. À l’université du Michigan, je dois une bourse
Horace H. Rackham, qui a subventionné des travaux de recherche en France
en 1996, et qui m’a par ailleurs donné le loisir de me consacrer à l’écriture
de ma thèse un été durant. Finalement, l’université du Michigan-Dearborn
m’a accordé des fonds pour effectuer des recherches d’archives à Paris.
J’ai eu le privilège de compter sur la collaboration d’équipes
d’archivistes et de bibliothécaires lors de mes consultations documentaires.
Pour ce qui est de la France, je tiens à remercier les personnels des Archives
de la Guerre; des Archives nationales; des Archives nationales, Section
d’outre-mer; de la Bibliothèque de l’Institut de France; de la Bibliothèque
nationale de France; et enfin du Centre Militaire d’Information et
Documentation : outre-mer. Je suis reconnaissant au regretté Général Henri
Lapierre pour son aide concernant les archives du CMIDOM, et au Général
Charles Mangin pour m’avoir permis de consulter les Papiers Mangin aux
Archives nationales. Pour ce qui est du Sénégal, je tiens à exprimer ma
gratitude aux personnels des Archives nationales du Sénégal et de l’Institut
Fondamental de l’Afrique Noire. Je suis également redevable aux très
obligeants personnels de la Memorial Library de l’université du Wisconsin,
de l’African Studies Library de l’université Cambridge et de la Graduate
Library de l’université du Michigan.
Pour mener à terme le long processus de collecte des récits oraux au
Sénégal, j’ai travaillé de concert avec de nombreuses personnes. Sans l’aide
des associations d’anciens combattants des diverses régions du pays, il
m’aurait été impossible de retrouver les vétérans qui ont témoigné dans le
cadre de mon projet. À cet égard, je tiens à remercier tout particulièrement
Souleymane Doumouya de l’Association du Cap-Vert, de même que
William Ndiaye et Douada Fall, qui ont agi à titre d’interprètes au cours de
xvi mes activités de recherche sur le terrain. Je me permets cependant d’ajouter
que William est devenu depuis lors un ami très cher et que, grâce à lui, j’en
suis arrivé à une meilleure compréhension de la culture sénégalaise. Je
voudrais enfin rendre hommage à tous les hommes et à toutes les femmes
que j’ai interviewés : ils m’ont accueilli chez eux et n’ont pas hésité à
partager leurs souvenirs avec un parfait étranger. Cela fut particulièrement le
cas pour les familles d’Ousmane Diagne, de Yoro Diaw, Nar Diouf,
Mamadou Djigo, Demba Mboup, Abdoulaye Ndiaye, Sera Ndiaye et
Masserigne Soumare; toutes m’ont offert la plus chaleureuse hospitalité.
Plusieurs autres personnes ont facilité ma recherche. À Paris, mes
amis Bob Bullock, Françoise Navasse et Donna Evleth m’ont prêté leur
indispensable concours. Durant mes séjours au Sénégal, j’ai reçu l’aide de
Barbara Shear, de Mike White, d’Oumou Ndiaye, et de Hal Glucksberg. Je
remercie de plus tous les volontaires des Peace Corps, les représentants
officiels des associations de vétérans ainsi que toutes les familles
sénégalaises qui ont fait en sorte que William ou Douda et moi ayons eu un
toit lorsque nous dirigions des entretiens loin de nos domiciles.
Je tiens à souligner que bien d’autres personnes ont grandement
collaboré à la réalisation du présent ouvrage, notamment Simon Buck,
Sebastian Barclay et Donna Wasserman. J’adresse également mes
remerciements à Jean Allman et Alan Isaacman, éditeurs de la collection
History of Africa de Heinemann's Social Series, qui m’ont dispensé conseils
et suggestions de même qu’à Jim Lance, qui m’a aidé à préparer mon
manuscrit.
Je ne peux oublier l’indéfectible encouragement que m’ont apporté
nombre de mes amis tout au long de cette entreprise. J’offre toute ma
gratitude à Michael McManus, Robert Mayer, Alan Wasserman et Paul
Barclay. Je remercie tout particulièrement Judy Cochran, secrétaire des
deuxième et troisième cycles du département d’histoire de l’université
Wisconsin-Madison.
Toutefois, c’est à ma famille que je dois le plus : à ma mère et à mon
frère Bill, qui m’ont soutenu et accompagné sans relâche dans cette longue
aventure; à mes filles Sarah et Laura, qui ont fait preuve de compréhension
et de patience. Alors que j’étais très pris par mon projet, elles se sont
vaillamment adaptées aux multiples changements culturels inhérents à mon
travail, et m’ont procuré les plus grandes joies. Mais c’est à mon épouse,
Marsha, que je suis le plus redevable. Elle a été étroitement associée à mon
travail au cours des années. Son courage, sa persévérance et sa confiance en
moi n’ont jamais manqué de m’inspirer. Plus encore, tout en poursuivant
elle-même une exigeante carrière d’historienne des sciences, elle fut une
xvii intarissable source de soutien intellectuel, de commentaires avisés,
d’expertise rédactionnelle et d’appui financier tandis que je me livrais à
l’écriture de Memoirs of the Maelstrom. Bref, j’aimerais la remercier d’avoir
choisi de partager mon existence et d’avoir aussi accepté d’explorer le vaste
monde en ma compagnie.
Enfin, je tiens à exprimer ma gratitude à cet homme exceptionnel
que fut mon père. C’est lui qui m’a insufflé la volonté de mener à bien mon
projet en dépit des obstacles. Il m’a encouragé à devenir historien, au même
titre qu’il a toujours appuyé les décisions que j’ai prises dans d’autres
sphères de ma vie. Il a démontré un vif intérêt envers mes recherches.
D’ailleurs, à la veille de mon premier départ pour l’Afrique, je m’enquérais,
pour le taquiner, de ce qui lui ferait plaisir en guise de souvenir de là-bas; il
me demanda de lui rapporter « une copie des enregistrements » qui sont à
l’origine du présent ouvrage. Ce furent, hélas, les dernières paroles que mon
père m’adressa et sa mort soudaine et prématurée m’a privé du bonheur de
combler son souhait. Je voudrais donc que, dans une modeste mesure, ce
livre honore sa mémoire, qu’il constitue un témoignage de l’attention qu’il
me portait et de la confiance qu’il m’a toujours accordée.
xviii INTRODUCTION


« Même si aujourd’hui mes jambes me font souffrir
[à cause des éclats de shrapnel que j’ai reçus en France],
Mon cœur et ma bouche veulent parler ».
Demba Mboup, 15 avril 1983
Si Demba Mboup profita de circonstances plutôt exceptionnelles
pour raconter ce qu’il avait vécu pendant la Première Guerre mondiale, son
histoire se fond néanmoins avec celle de ces 140.000 ouest-africains
mobilisés par l’armée française et dépêchés sur le front occidental entre
1914 et 1918. Sans précédent, inscrite dans une durée dépassant tout autre
déplacement de même type jamais survenu auparavant, cette migration
imprévue et forcée vers l’Europe s’avéra lourde de conséquences. Elle fut à
l’origine d’une rencontre singulière, dont Africains et Français ressentirent
les retombées longtemps après la fin du conflit. Les répercussions
considérables de ce rendez-vous historique, advenu sur toile de fond de
catastrophe, de même que les façons dont il ébranla les vies de chacun des
soldats qui en furent les acteurs forment la matière du présent ouvrage.
Axée sur l’expérience africaine, notre étude porte plus précisément
sur le Sénégal, cadre particulièrement éclairant lorsqu’il s’agit d’évaluer
l’ensemble des impacts de la guerre sur les populations de l’A.-O.F. En effet,
le Sénégal n’était pas que la plus ancienne des colonies de la Fédération
française; il constituait aussi, en 1914, la région la plus étroitement intégrée
au système administratif européen et à l’économie d’export. En outre, c’est
sur le Sénégal encore que le fardeau du recrutement imposé par les Français
pesa le plus lourd, provoquant les réactions les plus variées et entraînant des
implications politiques et sociales liées au service militaire outre-mer.
L’expérience sénégalaise reflète donc ce que vécurent tous les
Africains de l’Ouest à la même époque. Elle témoigne éloquemment de ce
qu’avait été le régime colonial d’avant-guerre en révélant, d’une part,
comment la population récemment conquise en vint à se forger une certaine
représentation mentale des Français, tout en dévoilant, d’autre part, le
mécanisme des campagnes de recrutement de troupes indigènes, ainsi que
les réactions que ces ponctions en hommes soulevèrent chez les Africains.
En explorant ces thèmes, nous en arriverons, dans un premier temps, à
décrire la nature et les conditions du service armé sur le front occidental
européen. Nous analyserons ensuite le jeu des interactions entre l’expérience
de la vie militaire, la réalité des combats et l’instauration de rapports plus
1 étroits entre Européens et Africains. Puis nous montrerons comment cette
dynamique modifia les a priori de nombreux conscrits vis-à-vis non
seulement d’eux-mêmes, mais aussi de leur société et de leurs conquérants
français. Nous verrons par ailleurs que la Grande Guerre fut le ferment
essentiel des événements qui ont marqué le passé récent de l’A.-O.F.
Dès lors, notre analyse dépasse le strict cadre d’une histoire militaire
des répercussions du conflit sur le Sénégal. Vu l’ampleur des exigences
françaises en matière de recrutement de guerre — plus de la moitié des
hommes valides d’âge militaire de la colonie furent concernés —, l’appel eut
une incidence non seulement sur les vies des soldats dépêchés en France,
mais également sur celles d’individus issus de pratiquement toutes les
couches de la société sénégalaise : hommes et femmes, jeunes et vieux,
aristocrates et esclaves, musulmans et ceddos, habitants des villes et sujets
coloniaux des campagnes. Les diverses réactions que soulevèrent les
nouveaux impératifs du régime colonial offrent une occasion unique
d’explorer la société sénégalaise à partir de multiples points de vue et à un
moment charnière de son histoire. À l’instar de l’ouvrage de Frederick
Cooper sur la colonisation et la décolonisation, nous nous efforcerons de
mettre au jour « la conscience et les actes des gens ordinaires . . . plutôt que
de réduire le sujet colonial au rôle de figurant d’un drame écrit par
1d’autres ». Notre étude prétend contribuer à une compréhension plus large
du colonialisme en jetant la lumière sur l’histoire sociale des Africains, au
moment où ils se trouvaient à mi-chemin entre la conquête française et leurs
revendications d’indépendance politique.
Bien que surtout axé sur les diverses expériences des Sénégalais,
notre travail explore nécessairement des aspects marquants de l’histoire
française : il porte un regard révélateur sur la mise en application de la
théorie des races par les militaires français lors de la formation et du
déploiement des troupes africaines, sans oublier l’empreinte que ces
événements laissèrent sur les individus concernés. Nous analysons
également comment le conflit contribua à modifier les stéréotypes que les
Français cultivaient envers les Africains, ces derniers étant pour la première
fois significativement présents dans l’espace public européen, et les deux
parties ayant pu établir des contacts personnels plus étroits que jamais
auparavant.
L’odyssée des combattants sénégalais est fondé sur une méthodologie
particulière. Bien que la participation des Africains de l’Ouest à la Première

1 Frederick Cooper, Decolonization and African Society: The Labor Question in French and
British Africa, (Cambridge, Cambridge University Press, 1996), p. 9.
2 Guerre mondiale ait été étudiée par nombre d’éminents chercheurs — dont
Marc Michel, L’Appel à l’Afrique (1982); Myron Echenberg, Colonial
Conscripts (1991); et Charles Balesi, From Adversaries to Comrades-in-Arms
(1979), pour n’en citer que quelques-uns —, leurs ouvrages, s’ils représentent
certes des percées réelles ainsi que des apports historiques appréciables, n’en
demeurent pas moins assujettis à une contrainte méthodologique importante.
Surtout fondés sur des archives et publications françaises, ces travaux sont
plutôt muets quant à l’expérience combattante des Africains. C’est donc grâce
à un large recours à l’histoire orale que le présent essai prétend pallier les
limites inhérentes à une approche axée sur la consultation de sources
conventionnelles.
Contrairement aux Européens, qui ont produit une riche littérature
de guerre mettant en valeur l’éventail des vécus combattants, les Africains
de l’Ouest n’ont guère couché sur papier ce que le conflit avait signifié pour
eux. À preuve, avant Force-Bonté (1926) de Bakary Diallo, il ne s’était
2jamais écrit ni publié de récits africains contemporains sur le sujet .
D’ailleurs, le caractère lacunaire de la documentation formelle africaine a de
tout temps posé des contraintes historiographiques que reconnaissent
d’emblée les chercheurs, dont Michel et Echenberg, qui ont fait à cet égard
écho au constat de Shelby Cullom Davis, dans son ouvrage novateur paru en
31934 .
Aussi, l’ajout des témoignages de quelque 85 observateurs et
vétérans africains de la période 1914 — 1918 ne peut-il qu’élargir et enrichir
notre vision de ce que représenta la guerre aux yeux des Africains de
l’Ouest. Adoptant la méthodologie employée par d’autres historiens
africanistes avant nous — dont Melvin Page pour le Malawi pendant la
Première Guerre mondiale et Nancy Lawler pour la Côte d’Ivoire pendant la
4Seconde Guerre mondiale —, nous avons voulu faire une place aux voix

2 Dakary Diallo, Force-Bonté, (Paris, Rieder, 1926). On consultera aussi Guy Ossito
Midiohouan, « Le Tirailleur Sénégalais du fusil à la plume: La fortune de Force-Bonté de
Bakary Diallo », dans « Tirailleurs Sénégalais »: Zur Bildlichen und Literarischen Darstellung
Afrikanischer Soldaten im Dienste Frankreichs – Présentations littéraires et figuratives de
soldats africains au service de la France, János Riesz et Joachim Schultz éds., (Frankfurt am
Main, Peter Lang, 1989), p. 133 –151.
3 Shelby Cullom Davis, « Reservoirs of Men: A History of the Black Troops of French West
Africa », (thèse de doctorat, Université de Genève, 1934); éd. réimp. (Westport, Conn., Negro
Universities Press, 1970), p. 12 —13; Marc Michel, L'Appel à l'Afrique: Contributions et
réactions à l'effort de guerre en A.-O.F. (1914 —1919), (Paris, Publications de la Sorbonne,
1982), p. 391; et Myron Echenberg, Colonial Conscripts: The « Tirailleurs Sénégalais » in
French West Africa, 1857 —1960, (Portsmouth, Heinemann; London, James Curry, 1991), p. 1.
4 On se référera à Melvin E. Page, « Malawians in the Great War and After, 1914 —1925 »,
(thèse de doctorat, Michigan State University, 1977); et Melvin E. Page, « Malawians and the
3 sénégalaises dans un discours qui, par la force des choses, avait été dans une
large mesure forgé par les observations (et les omissions) de témoins
européens. Nous souhaitons ainsi jeter un éclairage nouveau et offrir une
perspective inédite sur une phase cruciale du passé ouest-africain. Les récits
oraux sur lesquels nous avons fondé notre analyse ont été recueillis au
Sénégal entre septembre 1982 et juillet 1983.
Vu le nombre étonnamment élevé de quelque 150 vétérans
survivants — localisés grâce au concours de l’Office des Anciens
Combattants du Sénégal, organisme participant à la gestion des pensions
trimestrielles versées aux vétérans par l’état français —, il nous a fallu
adopter une méthode de sélection visant à réduire la quantité d’informateurs
potentiels. Bien qu’aléatoire à maints égards, notre procédure a été le fruit
tant de décisions formelles que de facteurs incontrôlables. Il y a eu, par
exemple, des disparités notables quant au bassin de participants d’une région
à l’autre. Comme nous souhaitions obtenir un échantillon réparti sur une
zone géographique la plus étendue possible, nous avons choisi nos
informateurs au hasard, là où leur nombre le permettait; autrement, nous
avons tenté de nous entretenir avec tous les anciens combattants survivants.
Cependant, nous avons dû prendre d’autres facteurs en compte, certaines des
personnes ciblées s’étant absentées de leurs domiciles au moment de la
première prise de contact, d’autres n’étant simplement pas en état de nous
recevoir pour des raisons de santé.
Outre le problème de la localisation des vétérans, il nous a fallu
surmonter des obstacles linguistiques et logistiques. Parce que nous
souhaitions mener les entretiens dans la langue maternelle des informateurs,
5nous avons dû faire appel aux services d’interprètes , tâche dont
s’acquittèrent William Ndiaye ou Daouda Fall pour toutes nos rencontres,
6sauf deux .
Bien que le but premier de notre recherche fût d’explorer des aspects
précis de l’expérience combattante des vétérans, nous avons privilégié une
approche non directive lors de nos entretiens avec ces derniers. Dans cette

Great War: Oral History in the Reconstruction of Africa's Recent Past », dans Oral History
Review 8 (1980), p. 49 —61. Nancy Ellen Lawler, Soldiers of Misfortune: Ivoirien Tirailleurs
of World War II, (Athens, Ohio University Press, 1992).
5 La plupart des entretiens ont été menés en langues wolof, sérère ou pulaar. Toutefois,
quelques-unes des personnes interrogées étaient des locuteurs du joola, du soninké ou du
malinké.
6 William Ndiaye était à l’emploi du ministère sénégalais de la Culture; il avait déjà servi
d’interprète dans le cadre d’entretiens visant à recueillir les traditions orales à travers le pays.
Daouda Fall était étudiant au English Language Institute de Dakar. Il était aussi président de la
Pekine Association of English Language Speakers.
4 optique, nous amorcions nos échanges en abordant des questions très larges;
par la suite, nous demandions aux participants d’approfondir certains aspects
de leurs réponses initiales, et ce, afin d’éviter de soulever des thèmes que
nos informateurs n’avaient pas spontanément traités: ils ont pu ainsi
structurer eux-mêmes le contenu des entretiens. Nous avons de plus
intentionnellement renoncé à employer une formule de type « enquête par
questionnaire ». Il est cependant arrivé qu’au terme d’un entretien, nous
ayons exceptionnellement évoqué des sujets qui ne l’avaient pas été au cours
de la conversation précédente, car ils présentaient à notre sens un intérêt
7particulier .
Nous avons mené 85 entretiens, dont 74 ont fait l’objet
d’enregistrements sonores réunissant les propos de 57 vétérans (soit 35
tirailleurs, 15 originaires des communes de plein exercice du Sénégal et 7
anciens combattants de la banlieue de Dakar) et de 16 témoins; ce matériel
comprend aussi un recueil de traditions orales (voir « Récits oraux » dans la
section des Sources). Les entretiens ont été enregistrés sur cassettes et
totalisent quelque 200 heures de matériel audio. (Des copies de ces cassettes
ont été déposées aux Archives of Traditional Music and Folklore at Indiana
University et aux Archives de la République du Sénégal à Dakar.) En vue
d’analyser ce corpus oral, nous avons établi des registres organisés en
fonction de la nature spécifique des informations fournies par les
participants, soit sur une base individuelle, soit par des ensembles de
répondants. Nous nous sommes référés à ces registres pour pointer des
tendances, de même que pour corroborer (ou, plus rarement, remettre en
question) les témoignages de certains informateurs sur des points précis.
Le matériel d’archives comme les sources orales peuvent parfois
poser des défis d’interprétation pour l’historien. Dans le présent ouvrage, les
registres d’archives françaises (et autre matériel publié) offrent surtout une
vue d’ensemble des événements, alors que les récits oraux présentent la
guerre vue par les Africains depuis une perspective personnelle. Les
registres officiels militaires ou administratifs, bien que couvrant un vaste
ensemble de questions, étaient tenus par un nombre relativement restreint
d’individus qui, pour la plupart, cherchaient à monter en grade en se
conformant aux attentes de leurs supérieurs. Il arrive donc que les rapports
exagèrent, minimisent ou omettent des éléments d’information importants.
Mais il convient aussi de porter un regard critique sur les récits oraux : ils
manquent parfois de précision chronologique ou sont incomplets, surtout

7 L’utilisation de ces techniques de terrain est fondée sur une formation que nous avons reçue de
Jan Vansina. Pour une analyse de ces techniques par ses anciens étudiants, on se référera à
Carolyn Keyes Adenaike et Jan Vansina, éds, In Pursuit of History: Fieldwork in Africa,
(Portsmouth, NH, Heinemann/ Oxford, James Currey, 1996).
5 dans les cas d’information sensible au plan personnel (les origines serviles
des générations ancestrales, par exemple); ils renferment aussi des
contradictions, des omissions ou des explications invraisemblables à certains
8égards . Nous nous sommes efforcés d’éviter les pièges inhérents à
l’utilisation de ces sources de matériel en évaluant l’information mise à notre
disposition en fonction de son contexte historique, en cherchant à corroborer
ou à remettre en question les témoignages chaque fois que cela a été possible
9et, naturellement, en consultant d’autres sources . Toutefois, dans
l’ensemble, nous avons attribué une valeur comparable aux registres écrits et
aux récits oraux. Car nous estimons, par exemple, que la description d’un
paysan de Khinine, témoin d’événements survenus dans son village, est aussi
crédible que la version d’un gouverneur général rendant compte au Ministre
des Colonies des résultats d’une récente campagne de recrutement au
Sénégal.
Nous avons aussi analysé les récits oraux dans leur ensemble afin
d’en dégager les courants qui traversèrent la société sénégalaise, les sources
françaises étant muettes à cet égard. Toutefois, nous tenons à souligner que
les entretiens dont ces observations sont tirées ne constituent pas un
échantillon valable au sens statistique du terme; ils forment un corpus trop
restreint pour présenter une marge d’erreur acceptable. Finalement, chez les
octogénaires, la seule longévité a constitué le critère déterminant de
participation à l’enquête et, même parmi les personnes retenues, le choix ne
s’opéra pas toujours sur la base de principes uniformément aléatoires.
Néanmoins, les récits oraux sont indiscutablement révélateurs, car ils
laissent voir des tendances collectives. Lorsque celles-ci sont explicitement
attestées par maints répondants, de même que corroborées par les actions ou
les situations d’autres informateurs, on peut, dans la majorité des cas, en
conclure que l’information est fiable.
Il est difficile, mais gratifiant, d’appliquer une méthodologie de
recherche mariant sources orales et écrites. Depuis la publication de
l’ouvrage précurseur De la tradition orale (1961) de Vansina, les sources

8 En ce qui concerne la réticence d’anciens esclaves, entre autres, à révéler leurs origines serviles
au cours d’un entretien, on se reportera à Martin A. Klein, « Studying the History of Those Who
Would Rather Forget: Oral History and the Experience of Slavery », History in Africa 16 (1989),
p. 209 —217.
9 Certaines contradictions demeurent entières. Par exemple, lors de son entretien de 1982,
Abdoulaye Ndiaye indiqua que son statut d’avant-guerre était celui d’ « originaire ». Par contre,
dans une interview qu’il accordait à Philippe Bernard en 1998, il prétendait qu’il était à cette
même époque « sujet » (voir « Le dernier de la ‘Force Noire’ », Le Monde, 12 novembre 1998).
Quoi qu’il en soit, même si les renseignements personnels concernant Ndiaye sont
contradictoires, ses descriptions factuelles coïncident, jusque dans les détails, avec les
témoignages fournis par nombre d’autres informateurs tant originaires que sujets.
6 10orales ont beaucoup gagné en légitimité auprès des chercheurs . Après la
naissance de l’International Journal of Oral History et d’un nombre toujours
croissant de périodiques, la technique de l’histoire orale est en effet passée
du statut de méthodologie expérimentale à celui de discipline de plein droit.
Dans le contexte de la présente étude, les avantages du recours à l’histoire
orale sautent aux yeux. Alors que les archives françaises offrent une
indispensable vue d’ensemble des événements, les histoires orales
complètent l’information en faisant connaître des points de vue individuels,
ce qui dévoile la richesse et les multiples facettes du passé en rendant
compte de l’histoire sociale, politique, militaire et intellectuelle de même
que de l’histoire des mentalités.
Les trois premiers chapitres de ce livre ont pour cadre le Sénégal. Ils
portent sur les diverses réactions africaines aux campagnes de recrutement
françaises en période de guerre. Le premier chapitre donne le ton en évaluant
l’impact du régime colonial sur la vie africaine avant 1914 et en analysant
les représentations que les Sénégalais se forgèrent des Français.
L’importance des rapports entre les deux groupes, de même que l’influence
immédiate des Français sur la vie des Sénégalais, varia considérablement à
travers la colonie. Mais, en raison de la manière injuste et cruelle dont ils
exercèrent leur autorité, les Européens inspirèrent toujours la peur et on
chercha à tout prix à les éviter. Les deuxième et troisième chapitres traitent
de l’éventail des réactions sénégalaises à l’appel des jeunes gens. Entre 1914
et 1917, les exigences françaises furent exorbitantes; elles répandirent
littéralement la terreur au Sénégal rural, tant et si bien que les Africains
réagirent en sacrifiant les individus considérés comme les maillons faibles de
leurs communautés. Sont également dépeintes dans ces chapitres les
méthodes de recrutement et l’ampleur des exigences militaires : dans les
régions les plus éloignées de la colonie, les rafles d’hommes firent écho aux
raids négriers du passé — encore que le nombre de Sénégalais dépêchés
outre-mer entre 1914 et 1918 dépassât largement, en proportion, celui de la
traite négrière outre-Atlantique sur une période comparable. Objet du
troisième chapitre, la quête des Africains urbains pour la reconnaissance de
la citoyenneté française offre un vif contraste avec la situation qui prévalut
au Sénégal rural, car, pour les originaires des quatre communes, le service
militaire armé en vint à être associé à un mouvement d’affirmation de droits
politiques. Ce chapitre décrit comment le député communal Blaise Diagne,
instigateur des lois éponymes de 1915 —1916 et chargé de la mission de
recrutement de 1918, chercha à donner une dimension nouvelle à la guerre
en l’utilisant comme vecteur de l’obtention des droits civiques.

10 Jan Vansina, De la tradition orale, (Musée royal de l'Afrique centrale, Tervuren, Sciences de
ol'homme, Annales n 36), 1961.
7 Les trois chapitres suivants portent sur la nature de l’expérience
combattante des Africains en Europe. Indépendamment du moment où les
soldats furent conscrits et sans égard à leurs origines rurales ou urbaines,
l’adaptation à la discipline de l’armée, présentée dans le quatrième chapitre,
entraîna ces hommes bien au-delà des limites de tout ce qu’ils avaient connu.
En dépit de l’aspect hiérarchique de la vie militaire, celle-ci se révéla à
maints égards paradoxalement plus égalitaire que la société sénégalaise ou
que le régime colonial français dont les recrues étaient issues. Ce chapitre
comporte également une analyse du fardeau fiscal que la levée et le maintien
d’une force ouest-africaine imposèrent à la métropole durant le conflit. Selon
nous, nonobstant les déclarations publiques concernant la poursuite
ostensible d’une « mission civilisatrice » en Afrique, les dépenses françaises
en temps de guerre excédèrent probablement tous les investissements, de
quel qu’ordre qu’ils fussent, des vingt-cinq années antérieures du régime
11colonial au Sénégal .
À partir d’une relecture des données d’archives, le cinquième
chapitre propose un recadrage des thèses actuelles sur le déploiement des
troupes sénégalaises pendant la guerre. Ce regard nouveau entraîne une
remise en question des conclusions tirées par nos prédécesseurs Michel,
Balesi et Echenberg, entre autres. En reliant la doctrine tactique de l’armée
française à des a priori raciaux sur les Africains, nous estimons que les
soldats sénégalais furent essentiellement utilisés comme troupes de choc;
aussi, nombre de généraux cherchèrent-ils, pendant les deux dernières
années de la guerre, à épargner des vies françaises au détriment des vies
africaines. Nous étayons cette thèse en montrant que, pour les offensives
menées au front après 1916, les pertes sénégalaises furent trois fois plus
élevées que les pertes françaises. Nous décrivons également dans ce chapitre
la guerre des tranchées telle que vue par les Africains, de même que les
motifs qui poussèrent ces derniers à combattre et les ressorts psychologiques
qui leur permirent de résister dans l’adversité. Le chapitre six met un terme
au volet européen de notre ouvrage en examinant les perceptions des soldats
sénégalais vis-à-vis des Français, de même que celles des métropolitains à
l’égard des Sénégalais alors qu’ils se côtoyèrent les uns les autres derrière
les lignes. Les représentations réciproques de chaque groupe furent au départ
nourries par le contexte colonial, mais ces perceptions se modifièrent
progressivement au gré des politiques officielles et de l’intensification des
rapports entre les individus. Bien que ce changement des mentalités variât en
importance d’un groupe à l’autre, il est indéniable que la guerre contribua à

11 En ce qui a trait à la mission civilisatrice française, on consultera Alice L. Conklin, A Mission
to Civilize: The Republican Idea of Empire in France and West Africa, 1895 —1930, (Stanford,
Stanford University Press, 1997).
8 humaniser « l’altérité », ce qui annonçait une tendance vers un humanisme
plus égalitaire.
Le septième chapitre est consacré au retour des soldats au Sénégal
après la guerre et à leur réintégration ultérieure à la société. Il semble que si
nombre de vétérans renouèrent avec leurs vies d’avant-guerre, d’autres —
surtout les originaires des communes ainsi que certains groupes de tirailleurs
— virent leurs existences bouleversées par leur expérience de combattants.
Une nouvelle mentalité émergea, qui trouva une expression politique dans la
lutte menée sans succès, entre 1919 et 1923, pour étendre à l’ensemble du
Sénégal les droits civiques acquis dans les communes. Ce chapitre décrit
également quelques tendances sociales de l’après-guerre, plus précisément
les mouvements migratoires des soldats : les tirailleurs qui ne rentrèrent pas
chez eux devinrent des exilés permanents, alors que les originaires, après
avoir obtenu des emplois dans le secteur français de l’économie ici et là en
Afrique occidentale, regagnèrent à la longue leurs foyers.
Faisant écho aux thèmes traités dans notre ouvrage, la conclusion
présente les points de vue des vétérans quant à l’héritage qu’ils estiment
avoir reçu de l’expérience combattante, bouquet de témoignages reflétant les
multiples facettes de la lutte dans laquelle ils se trouvèrent engagés dans leur
jeunesse. Ces souvenirs illustrent à quel point les récits laissent filtrer les
dimensions humaines que revêtit la guerre pour les Africains — ce que les
gens en pensèrent, ce qu’ils ressentirent, à quel point leurs mentalités
évoluèrent en fonction des événements qu’ils vécurent. Lorsque combinées à
des sources écrites, ces évocations lèvent le voile sur l’épouvantable gouffre
européen dans lequel les Sénégalais furent engloutis après 1914, car ils
racontent comment des hommes tels que Demba Mboup interprétèrent le sort
qui leur échut.
Joe Lunn
Ann Arbor, Michigan
Septembre 1998
9 1
LA VISION DES VAINCUS :
SOUVENIRS DU RÉGIME COLONIAL
D’AVANT-GUERRE

Pour mesurer l’ampleur des effets de la Première Guerre mondiale
sur le Sénégal, de même que de son empreinte profonde sur les vies de tous
ceux qui combattirent en Europe, il faut d’abord s’arrêter sur le régime
colonial tel qu’il était avant le déclenchement des hostilités. Cela constitue à
l’évidence un point de référence obligé, car les réactions des Sénégalais aux
exigences qu’on leur imposa entre 1914 et 1918 furent dictées par un passé
qui avait laissé conquête et domination étrangères dans son sillage immédiat.
De plus, les soldats qui avaient participé directement au conflit en revinrent
avec une perspective inédite en regard des normes de la société africaine.
Contrairement à leurs aînés, dont les perceptions avaient été forgées à l’ère
précoloniale et qui avaient subi de front les traumatismes de la conquête, ces
militaires étaient exclusivement issus de la première génération de
1Sénégalais à avoir grandi sous le régime français . Ils voyaient la guerre —
et les épreuves qu’ils y avaient vécues — à travers un nouveau prisme
culturel. Leur vision témoignait d’un recadrage des valeurs et des postulats
africains traditionnels, normalement caractérisés par une tendance à
s’accommoder des réalités nouvelles et souvent déroutantes de l’ordre
européen. Les réactions des soldats face à la guerre, ainsi que les
répercussions profondes du conflit sur la société sénégalaise doivent donc
être considérées dans une optique où la récente domination française se
superposa aux conventions de l’époque précédente.
Pour saisir les nuances de la situation coloniale antérieure à 1914 et
mesurer l’impact de la présence française sur les Sénégalais, on doit prendre
en compte la perspective africaine : les récits oraux sur lesquels repose cette
étude reflètent justement la conscience historique collective de
quatre-vingtcinq témoins sénégalais de cette période. Longtemps enfouis dans leur
mémoire, leurs souvenirs jettent un éclairage unique sur leur vision du

1 Bien que la colonie sénégalaise fût délimitée de façon arbitraire, les contours précoloniaux de
la Sénégambie étaient passablement nets. Les populations de cette région affichaient « une
culture homogène » et partageaient « des trajectoires historiques semblables ». De là le choix du
vocable « Sénégalais » pour désigner les habitants de ce territoire à l’époque précoloniale. On se
reportera à Philip D. Curtin, Economic Change in Precolonial Africa: Senegambia in the Era of
the Slave Trade, (Madison, University of Wisconsin Press, 1975), p.6—7.
11 2passé . L’accès à ces annales nous permet d’examiner la question sous deux
angles : d’abord, celui des effets tangibles du joug colonial sur les
Sénégalais et des paramètres qui caractérisèrent leurs rapports avec les
Français; ensuite, et surtout peut-être, celui de la signification que les
Sénégalais donnèrent à la catastrophe qui s’abattit sur eux à la fin du XIXe
siècle, puis de l’imaginaire collectif qu’inspira la présence des conquérants.
L’analyse de cette problématique fera la lumière sur la dynamique de l’ordre
colonial d’avant-guerre et sur la mentalité des vaincus. Et c’est à l’aune de
ces éléments que nous jaugerons les réactions sénégalaises face aux
exigences de guerre sans précédent qui leur furent imposées.
IMPACTS DE L’EMPRISE COLONIALE
SUR LA VIE AFRICAINE
Le pouvoir français pesa de façon inégale sur les Sénégalais. Bien
qu’elle demeurât plutôt accessoire dans l’avant-guerre, la présence française
se fit tout de même sentir en fonction des différents modèles d’occupation du
territoire; c’est ainsi que la mainmise des conquérants s’exerça à divers
degrés sur trois grands axes. D’abord, dans les zones rurales de
l’arrièrepays, où vivait la vaste majorité de la population africaine, l’empreinte
française était presque nulle. Ensuite, dans les avant-postes administratifs et
commerciaux isolés de l’intérieur, une poignée de Français cherchait à
maintenir des liens fragiles avec les centres névralgiques de l’autorité
coloniale et avec les comptoirs établis le long du littoral atlantique. Enfin,
dans les petites localités urbaines européennes de la côte — les quatre
communes du Sénégal : Gorée, Saint-Louis, Rufisque et Dakar — se trouvait
le noyau de la présence, de l’influence et du pouvoir métropolitains, bien
qu’on y dénombrât une population principalement africaine. Un examen des
conditions qui prévalurent dans chacune de ces zones nous permettra,
d’abord, de mesurer les incidences réelles de l’impact européen sur la vie
africaine et, ensuite, d’identifier les paramètres qui encadrèrent les rapports
existants entre colonisateurs et colonisés au cours des années ayant
immédiatement précédé le début de la guerre.

2 On trouvera la liste des personnes interrogées dans la section Sources. Les méthodes
employées pour mener les entretiens avec ceux-ci sont décrites dans l’Introduction. Des copies
sonores des entretiens sont disponibles sur des cassettes audio conservées aux Archives of
Traditional Music and Folklore, Indiana University, Bloomington. Les références à celles-ci
dans les notes indiquent le nom de l’individu ainsi que le numéro et la face de la cassette sur
laquelle est enregistré l’entretien.
12
Carte 1.1 Carte ethnographique du Sénégal
Source : document étaabli à partir d d’une carte du ministère de la Coopérationn et de la
Planificaation, gouverneement de la RRéépublique du SSénégal, Atlas pour l’aménaggement du
territoire, (Dakar, Nouvelles éditions aafricaines, 1977).
Villages ruraux
Dans les villages ruraux de l’intérieur, là où habitaient les quelque 90 à 95
pour ceent de la popuulation sénéggalaise, l’emmprise du régiime colonial ne se fit
guère ssentir. Les autorités euuropéennes yy assoyaientt indirectemment leur
pouvoir par le truchement de cllients africains. L’influence françaisee sur les
us et coutumes de la société sénégalaise resta superficielle, la prattiique des
cultures de rente extensives destinées à l’exportation vers la métropole —
une des caractéristiques propres à l’économie coloniale — s’amoorçant à
peine dans la plupart des rrégions. Et pourtant, en raison de leur
incontestable pouvoir de contrainte, les conquérants eurent une incidence
réelle sur la vie des Africains lorsqu’il s’agissait d’imposer leurs diktats.
13
Carte 1.2 Le Sénégal en 1914 : Divisions administratives
Source : Archives nationnales du Sénégaal : 1 G 359. Poolitique et admiinistration :
Circonsccriptions administratives du Séénégal, 1908 —— 1920.
À l’intérieur du pays, l’aadministration française exerçait son autorité
politique par l’entremise des chefs africains provinciaux ou cantonaux, qui,
sous la supervision d’un commandant de cercle (Européen administrateur de
district)), étaient chargés de l’appplication dess directives coloniales conncernant
la population locale. Leurs subordonnés, les chefs de villages, veillaient en
dernière instance à ce que les e exigences soient respectées. L’attribuution des
postes de niveau supérieur requérait l’aval des Français et elle répondait à
des impératifs d’ordre pratique.. Les chefs des provinces étaient choisis au
sein dess familles dess vieilles élittes dirigeantees, conforméément à l’usaage, pour
autant qque la nomination fît l’af fffaire des connquérants. Auutrement, onn trouvait
un candidat parmi l’ensemblee des subalternes français de confiance,
notamment les anciens soldats ou les interprètes. Dans tous les cas,
cependant, l’adhésion aux demandes françaises et la capacité à en a asssurer le
14