L'université d'Oxford

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Ce livre dresse un portrait des chefs de collège d'Oxford et décrit leur rôle et leurs fonctions à la fin du vingtième siècle. Il débute par un bref aperçu de l'évolution de l'Université d'Oxford du Moyen-Age au dix-neuvième siècle, suivi d'un portrait de chacun des trente-six collèges et des six halls privés qui la constituent. Puis il présente une analyse des trois principaux rapports sur l'université couvrant presque soixante-quinze ans : Asquith, Franks et Norts.Une étude de ses structures, de son financement et des changements qu'elle a connus ces trentes dernières années aide à mieux cerner la complexité de son fonctionnement.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296315884
Nombre de pages : 300
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Irène HILL

L'UNIVERSITÉ

D'OXFORD

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

INTRODUCTION Depuis longtemps l'Université d'Oxford fascine ses observateurs qu'ils soient anglais ou étrangers, de langue anglaise ou non. D'abord par son histoire: née au Moyen Age, Oxford fait partie, comme Paris et Bologne, des premiers regroupements de philosophes

et de clercs. Ensuite, elle impressionnepar sa beauté - dans un espace
de quelques km on trouve des exemples extraordinaires de styles successifs, formant un ensemble architectural des plus harmonieux. Un grand nombre des bâtiments ont été construits en pierre des Cotswolds, à la chaude couleur de miel. Les collèges ne sont pas alignés le long d'une route mais décrivent plus ou moins un cercle. Certains de ces joyaux sont cachés, tel New College qui se trouve au bout d'un sentier étroit. Ceint de hauts murs, son jardin ne peut être aperçu que si l'on passe par le collège. Il en va de même pour les jardins et le lac de Worcester, ou la cour carrée de St Edmund Hall. Oxford est un endroit où, lors d'une promenade dans les collèges, on a l'impression d'être transporté dans des temps révolus. Cependant Oxford n'est pas une Université coupée du monde. C'est aussi un centre commercial et industriel avec son marché couvert, l'industrie automobile et enfin le monde du livre. Cependant l'attrait d'Oxford réside surtout dans ses traditions et sa capacité d'adaptation, dans l'idéal démocratique qu'elle a transmis à ses institutions.

UN LIEU DE TRADITION

Le système universitaire est marqué à Oxford par la tradition. L'année universitaire se déroule toujours de la même façon. Elle se divise en trois trimestres: Michaelmas, Hilary, et Trinity. Chaque trimestre dure onze semaines mais les étudiants ne reçoivent un enseignement que pendant les huit semaines de "pleine résidence" (full term). Le trimestre d'études est donc très bref et très intense. Les examens ont lieu dans la semaine qui suit la période de pleine résidence. La première semaine de la première année est dominée par deux événements majeurs: l'inscription (Matriculation) et la "foire des premières années" (Freshers' Fair) où les nouveaux arrivants pourront s'inscrire à l'un ou plusieurs des innombrables clubs et sociétés dont leurs aînés se font un plaisir de leur vanter les mérites.

L'inscription officielle est marquée par une cérémonie organisée dans le Sheldonian Theatre, sous l'égide du Vice-chancelier. C'est un rite - en latin - par lequel les étudiants sont solennellement admis comme membres de l'Université. C'est la première occasion que l'étudiant a de se vêtir de façon particulière: il porte ce que l'on appelle le subfusc et la toge. Le subfusc est constitué de vêtements sombres - noirs ou bleu marine - et d'une chemise blanche. Les hommes portent un complet sombre, une chemise blanche et un noeud papillon blanc; les femmes, une jupe sombre, un corsage blanc orné d'un petit ruban de velours noir noué autour du cou et des bas noirs. La toge se porte audessus de cet uniforme. Elle est normalement revêtue lorsque l'étudiant se rend à ses cours, passe des examens ou va dîner au réfectoire du collège (certains collèges l'en dispense en cette occasion). A plusieurs reprises dans l'année, des cérémonies très anciennes sont organisées dans la ville par des membres de l'Université. Ces cérémonies rythment la vie oxonienne. Un des événements les plus attendus du calendrier universitaire a lieu sept mois plus tard, le 1er mai. Ce jour-là une fête (May Day) est organisée au cours de laquelle le choeur de Magdalen chante du haut de la tour du collège, après quoi les étudiants festoient à travers les rues de la ville et les Morris Dancers dansent autour du bâtiment Clarendon. Au troisième trimestre, il y a aussi la "semaine des huits d'aviron" (Eights Week) pendant laquelle les équipes de "huit" de chaque collège se disputent le titre de "chef de la rivière" (Head of the River). L'embarcation qui touche la première la ligne d'arrivée sans avoir été heurtée à l'arrière gagne la course. Enfin, l'année universitaire prend fin le dernier mercredi de juin avec la procession de l' Encaenia (commémoration des fondateurs) au cours de laquelle les dignitaires de l'Université défilent à travers la ville jusqu'au Sheldonian Theatre où les doctorats honorifiques sont remis. La tradition est un élément essentiel de l'Université d'Oxford et se reflète dans le vocabulaire qui y est employé. L'enseignant est souvent appelé don, du latin dominus qui signifie "maître"; la Tamise s'appelle l'Isis, les présidents de collège prennent l'appellation de principal, master, warden ou provost, selon la tradition du collège.

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LA CAPACITE D'ADAPTATION L'histoire de l'Université d'Oxford montre une étonnante capacité de transformation et d'adaptation. L'Etat ne peut considérer une telle institution comme un simple agrégat d'intérêts privés. L'Université d'Oxford incarne à la fois la connaissance et le prestige, d'où l'intervention répétée des monarques et l'idée qu'il appartient aujourd'hui à l'Etat d'augmenter son efficacité. Mais il reste que c'est l'Université qui décide de l'organisation des connaissances en son sein ainsi que du prestige à accorder aux différentes sphères du savoir. L'éducation est devenue un élément moteur du changement social et le système d'examens facilite la mobilité sociale en instituant un système méritocratique reconnu de tous. Les inégalités qui en résultent sont perçues comme légitimes puisqu'elles sont fondées sur la valeur intellectuelle de l'individu. Au XXe siècle, ce fut la commission royale Asquith qui souligna, en 1922, cet aspect des choses. Au XXe siècle, Oxford s'est engagée à deux reprises, sous Lord Franks puis sous Lord North, dans sa propre réforme. A la suite d'enquêtes approfondies, fort bien menées, l'Université a tiré les conséquences de ce que le changement social environnant impliquait pour elle. Cette faculté d'adaptation a été encore plus mise à l'épreuve dans les vingt dernières années. La pression des principes de l'économie de marché et de la philosophie thatchérienne a obligé l'Université à transformer certains de ses aspects. Le tutorat, la pierre angulaire du système d'enseignement des étudiants de licence a été mis en danger par les restrictions des crédits habituellement mis à la disposition des universités. Les présidents de collège, au niveau des collèges, le Vice-chancelier, au niveau de l'Université, ont acquis au cours de cette évolution une nouvelle fonction, celle de la collecte de fonds pour être à même de combler le vide financier et de maintenir un certain niveau d'enseignement. Nous étudierons ces changements en retraçant d'abord très brièvement l'histoire de l'Université et d'autre part, en suivant pas à pas la fondation des trente-six collèges qui constituent aujourd'hui l'Université d'Oxford. L'étude de l'histoire de l'Université est grandement facilitée par la conservation d'archives dans les bibliothèques de la Bodleian et de la Codrington. Les sources primaires abondent tout comme les sources secondaires. La plus utile, 9

en ce domaine, reste les sept volumes de quelque 850 pages chacun, qui constituent L 'Histoire de l'Université d'Oxford (The History of the University of Oxford), dont les volumes ont été publiés à différentes périodes par la Clarendon Press. Ils couvrent 1'histoire de l'Université du Moyen Age à 1970, mais malheureusement pour nous le volume sur la seconde moitié du XIXe siècle n'a toujours pas été publié à ce jour. Nous examinerons également les changements récents intervenus dans la structure de l'Université et dans son système de financement. Il est vrai qu'Oxford a souvent été attaqué pour son élitisme et surtout pour son favoritisme supposé pour les élèves éduqués au sein d'écoles privées, et notamment des prestigieuses public schools. Dans les années quatre-vingt dix, de nombreux journalistes ont commencé à attaquer les anciennes universités. Walter Ellis, un journaliste de l'Irish Times et du Financial Times, par exemple, publia un ouvrage qui s'intitule: La Conspiration d'Oxbridge: Comment les anciennes Universités ont réussi à garder leur emprise sur l'Establishment1. Jeremy Paxman, le présentateur télévisé de l'émission Newsnight (BBC2) a interviewé 157 hommes et femmes d'influence pour son livre: Des Amis dans les postes élevés: Qui gouverne la Grande-Bretagne2 et a trouvé que la majorité d'entre eux venaient d'Oxbridge. Afin de répondre à ces critiques, l'Université a abandonné en février 1995 son système d'examen d'entrée qui, d'après ses détracteurs, donnaient un avantage aux candidats des écoles privées3. Les places à Oxford seraient désormais attribuées sur la base d'un entretien et des résultats aux examens sanctionnant la fin des études secondaires (A levels).

L'IDEAL OXONIEN C'est dans la seconde moitié du XIXe siècle que naquit oxonien tel que nous le connaissons aujourd'hui. Les

l'idéal

1 Walter ELLIS. The Oxbridge Conspiracy: How the Ancient Universities Have Kept their Stranglehold on the Establishment. London: Penguin, 1995, 339 p. 2 Jeremy PAXMAN. Friends in High Places: Who runs Britain? London: Penguin, 1991, 370 p. 3 The Times, 4 février 1995. 10

anciennes Universités (Oxford et Cambridge) subissaient de plus en plus de pressions de la part de l'Etat d'une part, et de professionnels d'autre part, et devaient justifier leur place dans la société britannique. Pour ce faire, l'Université d'Oxford s'inspira de deux traditions: la tradition gréco-chrétienne et la tradition libérale. L'Université devait à la fois produire de bons citoyens et former une élite capable de fournir des leaders aux mondes des affaires et des professions libérales.4 D'où l'idée qu'enseignants et étudiants devaient vivre ensemble comme une famille, une Alma Mater. L'élite aura une identité propre et ses différents membres partageront des valeurs communes. Il ne fait aucun doute que le système collégial protégeait l'héritage culturel et encourageait un certain conservatisme.5 Car l'enseignement ne se résume pas à la simple transmission de connaissances, c'est aussi la transmission d'une certaine culture avec son propre système de valeurs et la formation du caractère (d'où l'importance du phénomène de socialisation par l'Université). L'éducation libérale insiste ainsi sur l'importance de la connaissance de soi. Au départ, les étudiants s'orientaient vers telle ou telle discipline pour leur satisfaction personnelle car ainsi que l'écrivent Ted Tapper et Brian Salter:
L'idée que l'enseignement doit servir les besoins de l'économie a une longue histoire mais, avant les années quatre-vingts ne constituait pas une valeur que les Universités prenaient au sérieux, en partie au
moins parce qu'elles n

y

étaient pas obligées.6

C'est ainsi qu'Oxford accueillait les étudiants voulant se spécialiser dans les sciences théoriques et non appliquées. D'où
4 Oxford avait en fait adapté l'idéal développé par les écoles privées lors de leur transformation en centres de savoir et de formation du caractère. Pour un bon résumé de leurs préceptes, se reporter au chapitre consacré à Thomas Arnold in: Asa BRIGGS. Victorian People. Harmondsworth: Penguin Books, 1996, 261p. Voir également, Sir Walter MOBERLY. Crisis in the University. London: SCM Press, 1949, p. 31. 5 Cf. A. H. HALSEY. "The Changing Functions of Universities", in: A. H. HALSEY, J. FLOUD, C. ARNOLD, eds. Education, Economy and Society. New York: the Free Press, 1963, 625 p. 6 Ted TAPPER & Brian SALTER. Oxford, Cambridge and the Changing Idea of the University. Milton Keynes: Open University Press, 1992, 260 p. Il

l'insistance, également, sur la recherche car l'Université d'Oxford croyait, dès son origine, à l'approfondissement de la matière enseignée et non à la simple transmission de quelques connaissances. Bruce Trescot écrivait ainsi en 1943:
Une université haut niveau. 7 sans recherche ne serait qu'une école secondaire de

L'objectif d'une telle formation est évidemment élitiste. On présenta l'autonomie de l'Université d'Oxford comme une condition indispensable au maintien de recherches désintéressées. Cette idée était encore très présente dans les années soixante si l'on considère le rapport Robbins sur l'enseignement supérieur. Le rapport attribue à l'enseignement supérieur quatre fonctions. Les trois premières sont l'avancement du savoir, la formation non pas de simples spécialistes mais d'hommes et de femmes cultivés (d'honnêtes hommes/femmes à l'ancienne) et la transmission d'une culture commune et de valeurs citoyennes. La quatrième fonction introduite par le rapport était l'apprentissage de méthodes.8 La distinction entre les Universités et les autres centres d'enseignement supérieur reposait sur le fait que seuls ces derniers s'occupaient d'enseignement technique.9 Dans les années soixante, le gouvernement travailliste créa des instituts polytechniques afin de promouvoir les filières appliquées, ce qui confirmait sans aucun doute que le rôle de l'Université était ailleurs. Les années soixante-dix, cependant, représentèrent un recul par rapport à l'idée de la connaissance pour elle-même. Le ministère de l'Education insista dans un livre blanc sur la nécessité pour les étudiants
qui envisagent d'entrer dans l'enseignement supérieur et pour ceux qui les conseillent d'examiner soigneusement leurs motivations et leurs besoins afin de s'assurer que leur décision soit fondée sur une

7 Bruce TRUSCOT. Redbrick University. 8 Rapport Robbins. Committee on Higher 9 Le rapport Percy, en 1945, et le rapport la nécessité de développer l'enseignement pas, selon eux, à l'Université.

London: Faber & Faber, 1943, p. 49. Education. London: HMSO, 1963, pp. 6-7. Barlow, en 1946, avaient insisté sur technique, mais la tâche n'incombait

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évaluation réaliste de l'utilité qu'elle représente pour leurs intérêts et . Ieurs projets de carrzere. 10
"'

Les étudiants devaient, selon les nouvelles valeurs économiques, fonder leurs décisions sur les perspectives d'emploi et non pas sur ce qu'ils trouvaient intéressant à étudier. Pour la première fois, il devait y avoir un lien entre la demande économique et l'offre universitaire. Cette idée, en totale contradiction avec l'idéal oxonien, se développa cependant rapidement au sein du ministère de l'Education. Mais elle ne fut pas populaire au sein des Universités. Même les instituts polytechniques qui avaient été créés pour répondre à la demande économique, s'étaient laissés rapidement séduire par les valeurs universitaires, par l'idéal d'Oxford de la connaissance pour elle-même. La commission d'enquête parlementaire sur la science et la technologie (Select Committee on Science and Technology) se lamente ainsi en 1976 du fait que
la transformation des centres technologiques (CATs) en universités et la tendance actuelle des instituts polytechniques qui consiste à rechercher la parité avec les universités reflètent la triste habitude des Britanniques d'essayer de donner un statut et du prestige à des institutions et des individus en changeant leurs noms plutôt qu'en les Il encourageant à bien faire ce pour quoi ils sont le mieux préparés.

En fait l'idéal oxonien a servi de rempart contre l'idéologie matérialiste. Non pas que les autres universités aient nécessairement souhaité adopter les principes d'une philosophie proche de celle de Margaret Thatcher ou de John Major, mais seules Oxford et Cambridge ont eu les moyens financiers nécessaires pour y résister.

LA DEMOCRATIE DES INSTITUTIONS La structure actuelle de l'Université d'Oxford est si différente de toutes les autres universités britanniques (excepté Cambridge) qu'il faut en souligner les différences essentielles. Les deux anciennes
10

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DES.Education:A FrameworkforExpansion.London:HMSO, 1972,p. 34.
The Times Higher Education Supplement, 13 26 novembre 1976.

universités sont composées de collèges autonomes. Lord Franks utilisa l'expression "la révolution tranquille,,12 pour décrire comment, au XXe siècle, le Conseil de l'Université avait peu à peu réussi à coordonner et à formuler une politique générale pour l'Université d'Oxford. Il n'en reste pas moins que les collèges ont gardé beaucoup de pouvoir. Les affaires de chaque collège sont administrées par le collège lui-même sans aucune intervention de l'Université. Le collège, tout comme l'Université, possède des propriétés et une fortune qu'il gère lui-même. Chaque collège a un chef qu'il a luimême choisi et qui gouverne le collège au sein du Conseil de tous les fellows (enseignants). La démocratie oxonienne veut que ce chef serve de lien avec l'Université et le monde extérieur mais qu'en même temps il reste le primus inter pares: le premier parmi des égaux. Il est dès lors très intéressant de voir qui brigue de tels postes où les tensions entre chef et administrés sont permanentes. Le président de collège est-il un enseignant qui obtient ainsi son bâton de maréchal; est-ce encore un haut fonctionnaire ou un ambassadeur mis à la retraite trop tôt et souhaitant encore servir utilement; un homme d'affaires qui s'imagine que c'est là un poste de tout repos; ou un étranger flatté d'être invité à travailler dans un lieu aussi prestigieux? Nous avons cherché à répondre à cette question de deux façons. D'abord en interrogeant 39 personnes, tous présidents de collège ou fellows ayant participé à une élection au moins d'un président de collège. Ensuite en exploitant, de façon informatique, les biographies de tous les présidents de collège de 1901 à 1999, soit les nominations sur près d'un siècle. Les entretiens que nous avons réalisés étaient semi-guidés, de longues conversations, d'une durée d'une à deux heures chacune, qui nous ont permis d'approfondir les fonctions et le rôle du président de collège à Oxford. Ces hommes et ces femmes, dont le nombre est réduit, font tous partie de l'Establishment que l'on peut définir comme
12 University of Oxford. Report of Commission of Inquiry (Chairman: Lord Franks). Vol I. Oxford: Clarendon Press, 1966, p. 198. 14

un groupe social issu des milieux dirigeants les plus traditionnels de la société britannique [...} possédant "the right education" (publics schools et Oxbridge, ou à défaut les académies militaires) [...} Transcendant tous les milieux des classes dirigeantes ainsi que tous les partis, l'Establishment détiendrait un pouvoir considérable qu'il exercerait rarement ouvertement mais plus souvent par influence.13

C'est ainsi qu'ont été interviewés plusieurs Lords, quelques ambassadeurs, des hommes des médias ou de grandes figures intellectuelles. Ils étaient tantôt de droite, tantôt de gauche, mais les contacts étaient fréquents entre eux et leur lien au pouvoir indiscutable. Ces entretiens d'une extrême richesse, très révélateurs d'un certain état d'esprit, nous ont permis d'approfondir le mode de recrutement des présidents de collège, leurs rapports avec les étudiants d'une part et leurs collègues d'autre part, ainsi que leurs liens avec le monde universitaire extérieur au collège. Les interviewés se sont exprimés avec une très grande franchise. C'est sans doute pour cette raison qu'ils ne nous ont accordé un entretien qu'après un engagement solennel de ne pas révéler leur identité de quelque façon que ce soit. Nous avons donc adopté la règle de ne jamais attribuer une citation, même de façon codée, car elle serait trop facilement reconnaissable pour qui connaît bien Oxford. La citation est cependant donnée en anglais en note afin de ne rien perdre de la spontanéité des locuteurs. Les seuls noms qui apparaissent en clair sont ceux des présidents de collège ayant publié leurs mémoires ou des articles. L'un des objets de cette étude consiste à voir si l'on peut parler de circulation des élites lorsque l'on examine les biographies de tous les présidents de collège. Peut-on parler d'une pratique généralisée ou non? Seule l'enquête par informatique nous permettra de répondre à cette question. Nous essaierons de voir également le pouvoir qu'a réellement le président de collège et la façon dont il l'exerce. La fonction est-elle toujours la même ou a-t-elle évolué parallèlement aux changements que l'Université a connus?

13 François-Charles MOUGEL. Elites et système de pouvoir en Grande-Bretagne, 1945-1987. Bordeaux: Presses Universitaires de Bordeaux, 1990, pp. 370-371. 15

Par ailleurs, on peut s'interroger sur la nature du lien qu'Oxford entretient avec le monde extérieur? Est-ce une Université ouverte qui accueille en son sein, au plus haut niveau, des élites formées à l'extérieur, ou ramène-t-elle, après des années passées hors de l'Université, d'anciens étudiants qui ont acquis entre temps une expérience.

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CHAPITRE 1: L'EVOLUTION

DE L'UNIVERSITE

C'est dans la Chronique anglo-saxonne, à l'année 912, qu'il est fait mention pour la première fois du toponyme Oxford.

NAISSANCE DE L'UNIVERSITE Après une longue période d'activités d'enseignement plus ou moins intenses, l'institution fut dotée de statuts en 1199. L'enseignement secondaire se développa dans l'ensemble de l'Angleterre dès le XIIe siècle. Le clergé et l'Eglise, une armée de plus en plus nombreuse mais aussi la conduite des affaires du roi, des évêques, des monastères et des propriétaires fonciers nécessitaient de plus en plus de personnes sachant lire et écrire. Certains de ces emplois requéraient une éducation plus poussée or les élèves les plus doués se tournaient vers l'étranger pour faire leurs études supérieures.
Aucun étudiant anglais, durant la période 1066-1190, ne restait en Angleterre si l'occasion lui était offerte de se rendre à l'étranger; et tous les professeurs [...j de l'époque avaient fait leurs études dans un établissement à l'étranger.!

Le développement d'Oxford comme centre universitaire avait été limité par la réputation et le succès d'universités européennes comme celles de Liège, de Paris et de Bologne pour ne citer que les plus renommées. Il est vrai que le Continent avait pris de l'avance. Les écoles laïques des évêchés du nord de la France et d'Italie s'étaient développées un siècle plus tôt, à un moment où l'Angleterre anglosaxonne ne finançait que les écoles religieuses sous l'égide des monastères. Et dès lors que certains évêchés s'étaient intéressés à la création d'un centre d'enseignement, Oxford présentait plus d'inconvénients que d'avantages par rapport à des villes comme Londres ou Winchester qui possédaient un clergé important, une école aux prétentions modestes mais qui avait le mérite d'exister et un monopole d'enseignement relativement étendu. Oxford était une ville
1

R. W. SOUTHERN,

"From schools to University",

in: J. I. CATTO, ed.

The History of the University of Oxford. Vui. 1. The Early Oxford Schools. Oxford: Clarendon Press, 1984, pp. 1-36: p. 3.

de taille moyenne qui dépendait du diocèse de Lincoln. Elle était alors peu peuplée et faiblement développée. Pourtant, dès 1133, Oxford recruta des professeurs renommés2 pour l'enseignement d'une matière alors fondamentale: la théologie. Mais la qualité du corps professoral fut si inégale et changeante qu'Oxford n'obtint pas la reconnaissance attendue d'un centre d'études supérieures. Autour de 1167, nous raconte cependant John de Salisbury, "La France, la plus douce et la plus civilisée des nations" expulsa "les lettrés étrangers".3 Par ailleurs, Henri II, au moment de sa querelle avec Thomas Beckett, rappela en Angleterre "tous les clercs ayant des bénéfices ecclésiastiques en Angleterre et interdit à tous les clercs d'Angleterre de traverser la Manche".4 Ce fut donc à partir de 1167-1168 que les références à Oxford en tant que centre d'enseignement général (studium generale) commencèrent à se multiplier.5 Jusqu'en 1185 environ, l'enseignement et les étudiants jouèrent peu de rôle dans la communauté oxonienne. Oxford n'attirait guère les étudiants formés à l'étranger. Pourtant nombreux étaient ceux qui cherchaient une formation et des charges d'enseignement.
Les écoles d'Oxford avaient perdu leur élan du début du siècle, si tant est qu'elles en aient jamais eu un, et s'étaient fait dépasser par les écoles de la ville rivale de Northampton dans les Midlands.6

Dans le même temps, Oxford était devenu le lieu de règlement des contentieux ecclésiastiques. Des juges nommés par le Pape furent chargés de veiller au développement du droit jurisprudentiel, compte
2 Le premier professeur nommé fut Théobald d'Etampes suivi de Robert Pullen venu d'Exeter mais ayant étudié en France. Tout ce que l'on sait de Thibault d'Etampes vient de sa correspondance: cf. J. P. MIGNE, ed. Patrologiae cursus completus. Paris: Garnier Frères, 1844-1864. Series Latina, Vol. clxiii, col. 759-770 (nos. 1-5). Pour la carrière de Robert Pullen, cf. Clement C. J. WEBB, ed. John de Salisbury: Metalogicon. Oxford: Clarendon Press, 1929,239 p. 3 Cf. James Craigie ROBERTSON, ed. Materialsfor the History of Thomas Becket, Vol. VI, London: Longman, 1878-1885, pp. 235-236.
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5 Pour cette explication de la montée d'Oxford, cf. Hastings RASHDALL. The Universities of Europe in the Middle Ages. Vol. III: English Universities, Student life. Oxford: Oxford University Press, 1951, pp. 11sq. Elle est mise en question par A. B. COBBAN. The Medieval Universities: Their Development and Organization. London: Methuen, 1975, p. 97. 6 R. W. SOUTHERN, op. cit., p. 12. 18

Ibid.,pp. 53-54.

tenu de la multiplication des litiges ecclésiastiques.? Ce développement amena à Oxford non seulement des juristes et des témoins mais aussi des étudiants en droit, désireux d'observer le déroulement des litiges pour en retirer les meilleurs exemples de procédure et de jurisprudence. Oxford acquit ainsi une grande renommée pour l'observation et l'étude du droit coutumier et put s'établir comme un lieu d'enseignement du droit canon et du droit romain. En 1199, la ville obtint, dix années après Northampton, une Charte royale lui conférant le statut d'Etablissement public autonome. En matière juridique, Oxford pouvait désormais faire face à la concurrence étrangère. Mais la réputation de Paris l'emportait toujours pour ce qui était de l'enseignement de la théologie et des lettres.

LA VILLE ET L'UNIVERSITE (TOWN AND GOWN) ... En 1209 une crise survint qui faillit arrêter à jamais le développement d'Oxford en tant que centre important d'enseignement
superzeur.
,. 8

Suite à une querelle entre le pape Innocent III et le roi Jean, un interdit papal avait déjà, en mars 1208, largement réduit la population ecclésiastique d'Oxford quand un fait divers, l'année suivante, vint aggraver la situation. Un étudiant, après avoir tué sa maîtresse, avait pris la fuite; deux étudiants qui partageaient le même domicile que le meurtrier, avaient été arrêtés, jugés et pendus pour complicité de meurtre. Cette exécution avait été perçue comme une transgression de l'immunité de l'Université et avait entraîné le départ de la plupart des maîtres et des étudiants d'Oxford vers Paris, Cambridge et Reading. Une trêve entre les maîtres d'études restés à Oxford et les représentants de la ville d'Oxford n'interviendra finalement qu'en mai 1213. Le roi Jean se soumit à l'autorité du pape et la ville à son légat qui donna à l'Université une charte, la plus ancienne encore en sa possession aujourd'hui. L'affaire sera définitivement réglée avec la publication par le légat du pape, le 20 juin 1214, des modalités de la négociation dans la première Charte des privilèges (Charter of Privilege) de Pandulf, le légat du pape. Cette longue crise avait donc
7

8

Ibid., pp. 19-2l.

Ibid., p. 26.
19

eu pour effet positif de marquer "les débuts d'une Université constituée ayant des privilèges à sauvegarder,. des revenus à administrer et des droits particuliers à maintenir" .9 L'évêque de Lincoln, ambassadeur du Saint-Siège, avait joué un rôle essentiel dans la résolution du conflit. Il avait obtenu le retour des maîtres d'études et des étudiants à Oxford en leur donnant raison contre les habitants d'Oxford, faisant ainsi la démonstration de l'importance de son rôle dans une institution universitaire et surtout de son autorité. La publication de la première Charte des privilèges (Charter of Privilege) de Pandulf, le légat du pape, eut lieu le 20 juin 1214. L'évêque était arrivé aux accords suivants: le prix des locations d'étudiants, à partir de septembre 1214, serait réduit de moitié; le prix des bâtiments construits depuis 1209 serait fixé par un comité paritaire composé de quatre maîtres et de quatre représentants de la ville; celle-ci contribuerait par ailleurs au soutien financier des étudiants d'origine modeste; tout clerc arrêté serait livré à l'évêché; tout maître ayant continué d'enseigner durant le conflit serait suspendu de ses fonctions pour trois ans. Enfin, une cinquantaine de représentants de la ville seraient obligés de jurer sur l'honneur de la ville d'Oxford d'observer toutes ces conditions. La dotation destinée aux étudiants de milieu défavorisé était la première que les gens de la ville aient eu à verser à l'Université, soit 52 shillings par an à perpétuité. la somme fut bientôt payée par les moines d'Eynsham et après que les monastères eurent été dissous en 1536-1539 cette obligation fut par la suite honorée par le Chancelier de l'Echiquier. Au terme de cette lutte, L'Université avait gagné la reconnaissance de ses privilèges; la ville d'Oxford, la chance de s'affirmer comme un pôle universitaire majeur. Les luttes n'en continuèrent pas moins entre l'Université et la ville. Le conflit le plus célèbre entre la ville et l'Université concerne l'émeute associée à la fête de Sainte Scholastique en 1355 qui dura trois jours, du 10 au 12 février. Il existe deux comptes rendus de l'événement, le premier provenant de la ville, le second de l'Université. La ville explique l'incident comme suit:
C'est alors qu'entrèrent dans la taverne de Swyndolnestok (près de Carfax) Walter Spryngeheuse, Roger de Chesterfield et autres clercs
9 Idem.

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et ils prirent un pichet de vin qu'ils jetèrent ensuite à la tête de John Croidon, le tavernier, et avec ledit pichet frappèrent Jean sans . 10 aucune ralson.

Les baillis de la ville les prièrent d'arrêter et de présenter leurs excuses. Ils ne voulurent rien entendre et s'armèrent d'arcs et de flèches. Le Maire demanda alors au Chancelier de l'Université de faire arrêter les étudiants - maintenant au nombre de deux cents et plus. Ils s'en prirent au Maire et aux citoyens, en blessèrent certains et tuèrent un adolescent de quatorze ans. Le Maire et d'autres hommes s'en allèrent à Woodstock se plaindre au roi. Pendant leur absence, les étudiants en profitèrent pour fermer les portes de la ville et la mettre à sac.ll Le compte rendu de l'Université n'explique pas l'origine de l'affaire, indiquant simplement que ce sont les hommes de la ville qui s'en étaient pris aux étudiants. D'après sa version, si les étudiants avaient fermé les portes de la ville c'était pour empêcher l'entrée à Oxford de renforts pour leurs agresseurs. En fait quelque deux mille hommes envahirent la ville et pillèrent cinq résidences, blessant certains étudiants. Le lendemain, les gens de la ville et leurs renforts attaquèrent d'autres résidences - quatorze en tout - blessant et tuant des étudiants. On trouve dans un manuscrit de la Bodleian Library la liste des victimes.12 Ce qui étonne le plus aujourd'hui c'est de constater la durée de la lutte - trois jours - alors que le roi ne se trouvait qu'à quelques kilomètres de là (six miles) à Woodstock. Finalement le roi ordonna une enquête: et la ville et l'Université durent s'en remettre à lui. Le souverain prit le parti de l'Université et quelques éminents citoyens d'Oxford furent emprisonnés à la Tour de Londres.13 L'Université vit ses privilèges confirmés, voire accrus. Ils incluraient dorénavant:
10 Anthony WOOD. The Antiquities of the University of Oxford. Vol1. Oxford: John Gutch, 1792,667 p. Il Herbert Edward SALTER. Munimenta Civitatis Oxonie. Series lxxi (71), Vol XLVI (46). Oxford Historical Society: Clarendon Press. 1920, p. 127. 12 Bodleian MS, Twyne V, fOe 137. 13 Herbert Edward SALTER. Medieval Archives of the University of Oxford. Vols. 70 & 73. Oxford Historical Society: Clarendon Press, 1920-21. 21

- le contrôle du marché; - le contrôle du prix et de la qualité du pain; de la bière/du vin; des poids et mesures; - un système d'impôts plus favorable pour les membres de l'Université, leurs serviteurs et certains de leurs fournisseurs; - le contrôle du nettoyage et du pavage des mes. De plus, la cour du Chancelier aurait la responsabilité de maintenir la paix et de protéger les bonnes moeurs, et le Maire s'engageait par

serment à respecter les privilèges de l'Université. La ville

-

représentée par le Maire et les baillis, et plus de soixante citoyens d'Oxford - devait chaque année à la fête de Sainte Scholastique assister à une messe en l'Eglise Sainte Marie pour les âmes des victimes de l'émeute. Après la Réforme, la messe fut remplacée par un sermon et cette cérémonie continua jusqu'en 1825. L'émeute de la Sainte Scholastique fut la dernière rixe d'importance entre la ville et l'Université. Les luttes continuèrent mais il n'y eut plus jamais de sang versé. Dans la longue lutte entre la ville et l'Université, des batailles rangées eurent souvent lieu dans les rues. Les cloches de Saint Martin à Carfax appelaient les habitants de la ville à la bataille, celles de Sainte Marie les étudiants. En règle générale, l'Université était soutenue par l'Eglise et le roi et l'emportait sans difficulté. Le Maire et les shérifs devaient, lors de leur élection, jurer de respecter les privilèges de l'Université. Ce ne fut qu'en 1856 qu'une loi abrogea cette obligation du Maire, imposée par le roi Henri III.

L'INSTITUTIONNALISATION DE L'AUTONOMIE
L'UNIVERSITE D'OXFORD

DE

Il fallut attendre 1230 pour trouver trace de la nomination d'un commissaire remplaçant appelé Vice-chancelier à partir de 1258. Le Chancelier résidait lui aussi à Oxford et cela jusqu'au XVe siècle. De plus, les maîtres d'études, forts des privilèges obtenus grâce à l'autorité royale, cherchèrent à affirmer leur propre autonomie face à l'évêché. Le processus fut le même qu'à Paris: les maîtres se révoltèrent pour obtenir la reconnaissance de leur autorité et pour être tenus comme seuls responsables des réglements établis. C'est ainsi qu'en 1295, la procession annuelle chez l'évêque pour la nomination 22

du Chancelier devint une pure formalité. Les maîtres avaient déjà fait leur choix et sollicitaient de l'évêque une simple ratification. Après un long débat, ils obtinrent gain de cause. L'autonomie de l'Université était alors en bonne voie. Elle réunissait déjà un ensemble de maîtres dans des disciplines variées, qui formaient une catégorie spécifique reconnue par des privilèges et des revenus. Mais il manquait encore à cet ensemble de maîtres un esprit de corps. Concernant la possession de ses propres locaux, l'Université ne possédait à l'époque médiévale que deux propriétés: le bâtiment de la congrégation (1320) et l'école de théologie et sa bibliothèque (commencée en 1427 et achevée en 1488). Pendant très longtemps, un sceau ou un cachet commun ne fut jamais considéré comme essentiel à l'établissement de l'autonomie de l'Université. Les cachets individuels étaient toujours utilisés. En revanche,
L'ultime liberté et l'existence continue de l'institution seraient mises en danger si celle-ci n'avait pas le pouvoir d'établir des statuts ou des constitutions engageant ses membres ou autres futurs membres, et fixant les conditions d'adhésion, l'organisation, les actes
scolastiques, la discipline et les autres aspects vitaux de la société. 14

En fait Oxford, tout comme Paris et contrairement à Cambridge, n'a jamais eu de constitution écrite. Quelques coutumes furent intégrées dans des statuts par les maîtres. Vers 1230, un acte d'indiscipline ayant entraîné une soudaine augmentation de la population estudiantine marqua la nécessité d'adopter des statuts en vue de rendre l'inscription de chaque étudiant obligatoire. Des statuts promulgués par le Chancelier furent donc introduits pour faire face à une situation considérée comme particulièrement dangereuse. Il ne s'agissait pas de redéfinir des coutumes déjà existantes. Le seul manuscrit daté conservé a été promulgué le 12 mars 1253. Le Chancelier est toujours investi par l'évêque de Lincoln et jouit d'une juridiction supérieure à celle de tous les membres de l'Université. C'est à lui qu'il revient d'arbitrer les disputes touchant aux étudiants de l'Université. Il n'avait cependant pas l'autorité suprême car celle-ci restait celle de l'Etablissement autonome de maîtres régents. Il était alors primus inter pares (premier parmi les égaux).

14

M. B. HACKETT,"The University as a Corporate Body", in: J. 1. CATTO, ed.
23

The History of the University of Oxford. Vol. I, op. cil., pp. 51-52.

L'UNIVERSITE ET LA COURONNE Durant le Moyen Age, la Couronne d'Angleterre fut le mécène de l'Université d'Oxford sans véritablement exercer de contrôle sur elle. Selon l'avis de la Couronne comme celui de l'Eglise, l'Université servait les intérêts de la Nation. En fait, l'Université d'Oxford avait été nourrie dans le sein de l'Eglise et la vaste majorité des étudiants se destinait à la prêtrise.
A travers la fondation de résidences universitaires monastiques à Oxford, l'influence de l'Université filtrait dans les monastères et les prieurés. De 1200 à 1500, sur 4614 étudiants, 2104 avaient obtenu une licence délivrée par la Faculté de théologie.15

Les premiers collèges et résidences universitaires étaient des établissements religieux. De nombreux statuts de collèges stipulaient l'obligation de célébrer la messe et de dire des prières pour le fondateur du collège et ses proches.
Vers 1200 un jeune homme, Edmond Rich fut, d'après Roger Bacon (v. 1214-1294), le premier à enseigner les Sophistici Elenchi d'Aristote. Puis il se mit à enseigner la théologie, enjoignant ses étudiants de mettre en pratique la maxime: "Etudie comme si devais vivre pour l'éternité; vis comme si tu devais mourir demain". En 1233 Rich devint le premier archevêque de Cantorbéry venant d'Oxford et il resta titulaire du siège primatial pendant sept ans, jusqu'à sa mort en 1240. L'Université écrivit pour apporter son soutien à sa canonisation un an plus tard, et le pape Innocent IV en fit un saint (Saint Edmond d'Abingdon) en 1247. Oxford eut alors très tôt son . 16 propre saznt.

Dans les premières jeunes années de l'Université, la théologie fut l'une des contributions les plus marquantes d'Oxford à la vie intellectuelle. On y trouvait alors parmi les intellectuels de renom:
15 Vivian V. Herbert GREEN. A History of Oxford University. London: B.T. Batsford Ltd., 1974, p. 41. 16 Geoffrey ROWELL in John PREST, ed. The Illustrated History of Oxford. Oxford: Oxford University Press, 1993, p. 123. 24

Robert Grosseteste17 (v. 1170-1253), les logiciens John Duns Scot18 (v. 1266-1308) et William d'Ockham19(1300-1349). Au XIVe siècle, Oxford était bien connue comme la ville où résidait John Wycliffe. Celui-ci s'opposait au pouvoir grandissant des ordres mendiants et parce qu'il écrivait et enseignait contre le dogme de la transsubstantiation, il fut convoqué devant un tribunal ecclésiastique. Il fut contraint, sur ordre du roi Richard II, à ne plus enseigner à l'Université.20 Condamné par un comité universitaire en 1381, il quitta Oxford pour se retirer dans son bénéfice ecclésiastique de Lutterworth, dans le comté de Leicester, qui lui avait été donné par la Couronne en 1374. Il était très critique du pouvoir du pape et des abus commis par la hiérarchie de l'Eglise. Il s'en prenait aussi au culte des saints, aux pélerinages et à l'absentéisme des prêtres de paroisses. Il disait que l'Eglise devait abandonner ses possessions temporelles et croyait que la foi devait être fondée sur la Bible. Les partisans de Wycliffe augmentèrent rapidement en nombre et l'archevêque d'Arundel dut remettre à deux reprises sa visite à l'Université en raison de manifestations. En 1397, l'archevêque fut informé que le droit de visite était réservé au roi et non à l'archevêque. En 1411, le Chancelier de l'Université lui fit savoir "qu'il pourrait venir en tant qu'étranger mais non en qualité de visiteur" à Oxford?l L'archevêque porta plainte devant le roi Henri IV qui démit le Chancelier de ses fonctions et fit emprisonner les deux proctors à la Tour de Londres. Une enquête fut ordonnée sur l'hérésie au sein de l'Université. Au XIVe siècle, l'orthodoxie religieuse d'Oxford fut souvent mise en doute par la Cour, surtout après la montée des disciples de John Wycliffe, les Lollards. C'étaient de jeunes prêtres, des étudiants en théologie, et des laïcs cultivés qui convertirent les gens du peuple. Ils attaquèrent les richesses de l'Eglise et la papauté et prêchèrent la révolte. Il y eut une prise en main de l'Université d'Oxford à partir de
17

Il passa sa vie entre Oxford et Paris de 1291 jusqu'à sa mort en 1308. Son oeuvre majeure fut l'Ordinatio. 19 Il suivit Scot, enseignant notamment l'oeuvre de Pierre Lombard à l'Université de 1317 à 1319. 20 D. D. VAUGHAN, ed. Tracts et Traités de Wycliffe. Préface, p. xc. 21 Anthony WOOD. Vol. I. op. cit., p. 554. 25

18

Il fut l'un des premiers chanceliers d'Oxford.

1396 par l'archevêque d'Arundel. Mais les rois continuèrent à se méfier de l'Université pendant longtemps. Un siècle plus tard, en 1487, Henri VII envoya une lettre à l'Université qui montrait clairement la méfiance du souverain. Il convoqua l'évêque de Bath, réfugié à Oxford, et enjoignit l'Université de lui livrer l'évêque. Ce dernier était accusé de se livrer à des pratiques religieuses interdites par l'Eglise catholique. Il somma l'Université de lui rendre l'évêque, faute de quoi elle serait châtiée. A la fin du XVe siècle, cependant, la Couronne commença à exercer un contrôle indirect par le biais du changement de nature de la fonction de Chancelier de l'Université. Celui-ci était élu par les professeurs titulaires et avait toujours été un érudit. Il devenait un important dignitaire de l'Eglise. Sous le règne d'Edouard IV, des lettres furent envoyées à l'Université, ordonnant la saisie des livres de Wycliffe et de Peacock ainsi que le châtiment des disciples de Wycliffe.22 Il était clair que le contrôle de l'Université était passé des mains de l'Eglise à celles de la Royauté - malgré un sursaut de l'Eglise, de courte durée, sous l'influence du Cardinal Wolsey (14731530). Celui-ci allait exercer un contrôle extraordinaire sur l'Université. En 1518, un décret de l'Université avait laissé les statuts de celle-ci aux mains du Cardinal. Il obtint ainsi le pouvoir de les réformer, de les amender, de les changer ou de les renouveler. Il put également jouir du droit de remettre en bon ordre les libertés, les indulgences et les privilèges de l'Université. En 1523, le Cardinal ordonna le départ des chanoines de St Frideswide et fonda le collège du Cardinal dans l'ancien prieuré de St Frideswide. Mais sa disgrâce politique, à l'automne 1529, mit un terme aux travaux de construction du collège. Trois ans plus tard, celui-ci fut refondé par le roi Henri VIII et prit son nom. Puis, en novembre 1546, le roi reprit son nom et entreprit une nouvelle fondation du collège. Le nouveau siège de l'évêque d'Oxford, qui avait été établi à Oseney en 1542, fut transféré à St Frideswide avec le titre de "l'Eglise cathédrale du Christ à Oxford".23 La fondation comprenait un doyen et des chanoines, assistés d'un ensemble de maîtres d'études et d'étudiants. L'Eglise servait à la fois de cathédrale au diocèse et de chapelle au collège.
22 Anthony WOOD. Vol I. op. cit., p. 360. 23 "The Cathedral Church of Christ in Oxford." 26

A l'hiver 1530, Henri VIII cherchait à divorcer de sa femme et il invita toutes les Universités de la Chrétienté à déclarer que la question du divorce découlait du droit divin et que le pape n'avait rien à dire à ce sujet. D'après le roi, la voix universelle de l'Eglise devait s'exprimer et non pas la voix d'un seul homme. Le roi s'occupa d'abord de Cambridge où ses pressions et manigances firent obtempérer l'Université. Il fallut ensuite rechercher l'approbation d'Oxford. L'opposition y était plus forte et les partisans du pape comptaient bien gagner la bataille. En 1530, Henri VIII invita l'Université d'Oxford à se prononcer sur la question. Sa missive maniait tour à tour la flatterie et la menace. Une commission de persuasion fut dépêchée à Oxford mais fut fort mal accueillie. La missive du roi avait été diversement reçue dans l'Université. Certains courbèrent la tête, sensibles au bâton du roi. D'autres se déclarèrent d'accord pour raison d'Etat: il fallait au roi un héritier dont le droit au trône ne pût être contesté. D'autres encore estimèrent que les Saintes Ecritures donnaient raison au roi. Mais il y eut aussi des opposants farouches à la démarche royale. Il était pourtant inévitable qu'à force de sanctions et de pression, l'Université finisse par épouser la cause du roi. En 1532, tous les privilèges de l'Université d'Oxford aussi bien relevant de la papauté que de la royauté furent remis entre les mains du pouvoir royal. Deux ans plus tard, Thomas Cromwell (v. 1485-1540) qui sera nommé Lord du Sceau privé en 1536, présida à la suppression des monastères et à la confiscation de leurs biens. Il devint également responsable de l'inspection des universités. Il fut procédé à un inventaire des biens de tous les collèges d'Oxford et de Cambridge par la visite d'inspection de l'Université.24 En 1535, des visiteurs furent nommés par le roi pour l'Université d'Oxford. Des maîtres d'études en grec et en latin furent créés par les visiteurs dans plusieurs collèges. Les travaux de Duns Scot furent dispersés et un meilleur système d'instruction classique commença.25

24 Cette inspection fut effectuée par Richard Layton (v. 1500-1544), un juriste diplômé de Cambridge, avec John London (v. 1486-1543), le chef de New College. 25 H. H. SALTER, op. cil., Préface, p. ix. 27

La scolastique fut remplacée par l'étude de la Bible. Des volumes de manuscrits de théologie et de philosophie datant du Moyen Age furent détruits. Les monastères au sein d'Oxford et dans ses environs26 furent démolis ainsi que les maisons d'étudiants qui en dépendaient.27 Les frères franciscains et dominicains quittèrent Oxford. En 1541, la Couronne donna des ordres concernant l'élection des proctors et les sermons en latin. En 1545, une loi du Parlement obligea tous les collèges de l'Université à se soumettre à l'autorité du roi. Henri VIII proposa en outre de fonder un collège spécifique de droit civil et un autre de médecine et de chirurgie, ce qui n'était guère du goût des collèges déjà existants. Les présidents de collège se rendirent en délégation à la Cour pour demander que la proposition ne soit pas adoptée. En réalité, les changements qu'Henri VIII avait envisagés furent remis à plus tard en raison de sa mort, puis finalement abandonnés. Une nouvelle commission fut mise sur pied en 1549.28 Les commissaires29 obtinrent le droit de se renseigner sur les collèges et les halls de résidence universitaire. Leurs prérogatives étaient très étendues: ils avaient ainsi le droit de saisir les fonds mis de côté pour l'organisation de conférences privées ou publiques, pour les funérailles et les banquets, afin de les consacrer à d'autres fins s'ils le jugeaient bon. Ils pouvaient également renvoyer de l'Université maîtres d'études et clercs et en nommer d'autres à leur place. Ils pouvaient s'ils le désiraient faire fusionner deux collèges, changer les dispositions des offices religieux, des conférences publiques et délivrer des diplômes de licence. Un de leurs buts primordiaux était l'éradication du catholicisme.

26 Rewley, Eynsham, Godstow, Osney et Abingdon. 27 Gloucester, Durham et Canterbury. Gloucester Hall fut absorbé par Worcester College; le site de Durham College contribua à la fondation de Trinity College et Canterbury College fut intégré à Christ Church. 28 H. H. SALTER, op. cil., p. x. 29 Dix commissaires faisaient partie de la commission: le Comte de Warwick, Lord Lisle, l'évêque de Lincoln, l'évêque de Worcester, Sir William Paget, Sir William Petre, Dr Richard Cox, le tuteur d'Edouard VI, Simon Heyne, le Doyen d'Exeter, Dr Christopher N evinson et Richard Morrison. 28

Tous les membres de l'Université devaient prêter serment de fidélité et d'obédience au roi et devaient renier l'autorité de l'évêque de Rome. Les commissaires, qui avaient le statut de visiteurs, présentèrent à l'Université de nouveaux statuts. Les enseignants dont les sympathies catholiques étaient connues furent renvoyés et remplacés par des protestants. Les manuscrits de théologie catholique ainsi que les travaux de Pierre Lombard, Saint Thomas d'Aquin, Duns Scot et d'autres furent retirés des bibliothèques des collèges et remplacés par des livres protestants.30 Les commissaires décidèrent également que les présidents de collège ainsi que les chanoines de Christ Church seraient autorisés à se marier et que leurs femmes et enfants pourraient résider au sein même de leurs collèges respectifs.3I L'accession au trône de Marie Tudor, en 1553, changea à nouveau la situation à Oxford. Le texte reniant l'autorité du pape fut révoqué et la légitimité des anciens statuts catholiques restaurée. Ce fut alors au tour de ceux qui refusèrent d'assister à la messe d'être renvoyés, qu'ils soient présidents de collège, maîtres d'études ou clercs. A Magdalen, le nombre d'expulsions fut si élevé qu'il ne restait plus de prêtres ou de diacres au collège qui puissent dire la messe. Le collège montrait peu d'enthousiasme envers la religion rétablie ainsi qu'envers le fait que les étudiants qui refusaient d'assister aux offices religieux catholiques fussent fouettés ou privés de leur salle commune au collège.32 Oxford devint ainsi le symbole des martyrs. Thomas Cranmer (1489-1556), archevêque de Cantorbéry, Nicolas Ridley (v. 1500-1555), évêque de Londres et Hugues Latimer (v. 1485-1555), évêque de Worcester, furent conduits de la Tour de Londres à Oxford en mars 1554 et un procès en hérésie fut organisé au sein de l'Eglise de l'Université. Les trois questions faisant l'objet d'un débat contradictoire furent: la véritable présence du Christ dans l'Eucharistie, la transsubstantiation et la messe comme sacrifice. Le débat dura trois jours, puis les commissaires leur demandèrent de se rétracter en déclarant leur foi en présence de l'Eucharistie. Les accusés refusèrent d'obtempérer et furent déclarés hérétiques. Le 1er
30 Anthony WOOD. The Antiquities Oxford: John Gutch, 1796, p. 108. 31 Ibid., p. 100. 32 Ibid., p. 121.

of the University of Oxford. Vol II.

29

octobre 1555, Ridley et Latimer furent excommuniés suite à leur procès en hérésie et le 16 octobre suivant, ils furent conduits au bûcher dans le fossé de la ville, en face du collège de Balliol, soit juste en dehors des murs au nord de la ville. Cranmer fut obligé d'assister à leur martyre. Il avait été lui-même excommunié par Rome et bien qu'il ait abjuré, il fut néanmoins condamné au bûcher. Le cardinal Pole, archevêque de Cantorbéry sous Marie Tudor, nomma ensuite des commissaires33 afin d'inspecter l'Université d'Oxford. Les partisans actifs de la Réforme furent expulsés, les Bibles en anglais furent brûlées sur le marché, les livres protestants retirés des bibliothèques et les érudits qui en avaient gardé furent chassés de l'Université lorsque la présence d'ouvrages mis à l'index eut été découverte. Le cardinal Pole présenta ensuite à l'Université de nouveaux statuts visant à faire respecter la religion catholique. Lorsque les nouvelles règles eurent été introduites, un certain nombre d'étudiants quittèrent l'Université. Pendant cette période, très peu de licences furent délivrées et très peu de conférences et de sermons furent prononcés. Marie Tudor fut pourtant la première à accorder une dotation à l'Université d'Oxford. Jusqu'alors tous les dons avaient été directement versés aux collèges. Au milieu du XVIe siècle, la reine fit montre de générosité dans plusieurs domaines: elle accorda une dotation à l'église de Wolverhampton, rendit des terres dans le Hertfordshire à Anne More, la bru de Sir Thomas More et à son fils, et chercha à enrichir certains évêchés.34 "Le mois de mai", nous dit D.M. Loades, "vit briller sur les universités les feux de la faveur royale".35 La reine accorda à Oxford la subvention modeste de 131 livres par an, déclarant que l'Université était
si atteinte par les maux de l'époque qu'elle se trouvait presque sans culture et qu'elle manquait de moyens pour préserver sa dignité.36
33 L'évêque de Gloucester, Dr Nicolas Ormanet; Robert Worwent, président de Corpus Christi; Dr Cole, chef du collège Eton; Dr Walter Wright, archidiacre d'Oxford. 34 Surtout, il faut le dire, les neuf évêchés dont elle avait nommé les évêques. Sept évêchés étaient devenus vacants suite à l'emprisonnement de leurs titulaires par la reine, sous prétexte de leur mariage. 35 D. M. LOADES. The Reign of Mary Tudor. London: Ernest Benn, 1979, p. 159. 36 Calendar of the Patent Rolls, Mary and Philip. London, 1936-1939, pp. 165-166. 30

Après le règne de Marie I, la reine Elisabeth I rendit visite à l'Université par deux fois, en 1566 et 1592. Elle s'engagea à encourager l'avancement du savoir mais sa contribution financière se limita à une faible dotation destinée à la fondation de Jesus College. L'arrivée d'Elisabeth I sur le trône (1558-1603) provoqua un nouveau revirement politique lorsque la reine imposa le retour au protestantisme. Elle réussit, à force de pressions et de quelques arrestations, à obtenir du Parlement en avril 1599 le vote d'un nouvel Acte de suprématie. La reine n'était plus le "Chef" de l'Eglise mais le "Gouverneur suprême de l'Eglise d'Angleterre". Le texte fut adopté par les Lords, contre l'avis des évêques. Il promettait la liberté de culte aux protestants. Les Communes adoptèrent la loi à l'unanimité moins une voix. Vint ensuite le vote d'un nouvel Acte d'uniformité qui rétablit le Livre de prières communes (The Common Prayer Book) de 1552 et imposa le rituel de l'Eglise anglicane. Les messes catholiques furent à nouveau prohibées. Elisabeth I fit confisquer les nouveaux biens acquis par les monastères mis en place sous Marie. Le personnel de l'Eglise changea: un seul évêque accepta de se soumettre au serment exigé par l'Acte de suprématie. La moitié des nouveaux évêques avait été exilée du temps de Marie Tudor. Ils se montrèrent zélés et réformateurs. La nouvelle reine chercha à contrôler plus étroitement l'Université d'Oxford. Le Chancelier de l'Université changea de statut: il n'était plus un dignitaire de l'Eglise mais un serviteur de la Couronne, le plus souvent laïc. C'est sous Elisabeth I que le comte de Leicester, un favori, fut nommé Chancelier. Il s'impliqua dans les élections au sein des collèges et plus généralement dans les affaires universitaires et nomma comme adjoint un Vice-chancelier. En 1571 il fit "incorporer" l'Université après un vote du Parlement.37 Dès lors l'Université n'eut plus besoin d'obtenir une nouvelle charte à chaque fois que le pays changeait de souverain. Le comte de Leicester dota également l'Université d'une imprimerie. Pour mieux contrôler l'Université, la reine confia le pouvoir non pas à un organisme central mais à chaque collège pris individuellement. Il s'agissait au fond de diviser pour mieux régner. L'Université cessa d'être gouvernée par un conseil composé du Vice-chancelier et des vingt-trois présidents de
37 Statutes at large (Edward IV - Elizabeth). Vol II. London: C. Eyre & A. Strahan, 1786, 13 Eliz. cap. 29, pp. 592-594. 31

collège et de halls de résidence et se transforma en une fédération de collèges indépendants. Le nombre d'étudiants augmenta durant cette période. Au début du XVIe siècle, les étudiants étaient pour la plupart logés dans des halls de résidence sous la surveillance de maîtres d'études. A la fin du siècle, la plupart des halls avaient disparu et les étudiants furent obligés de loger dans les collèges, autrefois réservés aux chercheurs érudits. Cette nouvelle situation résultait de l'intervention du pouvoir royal qui craignait les groupes de jeunes hommes, susceptibles de fomenter la sédition. Il devint dès lors obligatoire d'être membre d'une société reconnue - un collège - si l'on désirait être membre de l'Université. En 1565, l'inscription (matriculation) devint une condition préalable essentielle pour être admis à l'Université et les collèges prirent en charge les inscriptions à
l'Université. 38

L'un des instruments de contrôle fut la nomination de commissions chargées de "rendre visite" à l'Université. Des "visiteurs,,39furent envoyés à Oxford afin de faire changer les choses et veiller à ce que la Réforme fût appliquée sans trop de rigueur. Ils firent retirer des chapelles de collèges divers symboles du culte catholique. Les présidents de collège, les maîtres d'études et les clercs qui avaient quitté Oxford bon gré, mal gré lors du règne de Marie furent restaurés dans leurs fonctions. Les statuts du cardinal Pole furent rendus caducs et ceux d'Edouard VI remis en vigueur. Mais en 1581, l'attitude des Elisabéthains changea et le temps des réactions protestantes arriva. Edmund Campion (1540-1581), qui était devenu membre de 8t John's College en 1557, fut ainsi pendu à Tyburn en 1581. Le comte de Leicester, en sa qualité de Chancelier, envoya des lettres à l'Université d'Oxford, l'informant que des papistes se cachaient parmi les membres de l'Université et que dès lors

38

1. R. THACK.RAH. Lavenham:

Terence Dalton, 1981 The University

and Colleges of Oxford, p. 25. 39 Dr Cox, l'évêque d'Ely, Lord William of Thame, Sir John Mason, Sir Thomas Benger, William Kingsmill, Dr Warner, Dr Wright, John Watson, Ie chancelier de Saint Paul, Robert Byng. 32

Aucun étudiant ne serait admis dans un collège ou une résidence au sein de l'Université d'Oxford, s'il n'avait pas au préalable, devant le Chancelier, souscrit aux articles de la religion établie, et prêté serment à l'Acte de suprématie, s'il n'avait pas juré de respecter les statuts de l'Université et fait inscrire son nom dans le registre des
inscriptions à l'Université.40

Ceci devait être fait avant le vendredi suivant son entrée au collège ou au hall de résidence. Cependant l'Université étant convaincue que certains des signataires n'avaient qu'une vague connaissance des trente-neuf articles, l'Assemblée de l'Université (Convocation) décida en conséquence qu'aucun étudiant ne devait pouvoir faire une licence, pas plus que les titulaires d'une licence ne pouvaient s'inscrire pour une maîtrise sans avoir répété par coeur mais aussi expliqué les trente-neuf articles. En 1581 donc, tout membre de l'Université dut, dès l'âge de seize ans, s'engager par serment à respecter les trenteneuf articles de l'Eglise anglicane. Les matières enseignées restèrent traditionnelles et largement fondées sur la logique d'Aristote mais empreintes désormais de théologie calviniste. Il était aussi possible de suivre des activités en dehors des cours, qui allaient de la science et des mathématiques à la musique et à la danse. La vie de l'étudiant fut davantage contrôlée par le biais des tuteurs qui surveillaient jusqu'au paiement de ses dettes. C'est pendant le règne d'Elisabeth I que le recrutement des étudiants s'élargit: la grande aristocratie et la petite noblesse envoyèrent leurs fils à l'Université, non pour devenir des clercs mais pour
acquérir la culture et le vernis social que seul procure le contact avec l'érudition et le droit, sans que leur arrivée ne chassât pour autant ceux qui allaient à l'Université pour des raisons professionnelles.41

Il est assez difficile d'évaluer précisément le nombre de ces nouveaux arrivants. John Guy nous fournit une estimation de leur nombre:

40

41 G. R. ELTON. England under the Tudors. London: Methuen, 33

13 Eliz, cap. 29, op. cit.

1955, p. 432.

De façon très approximative, la proportion d'étudiants issus, pendant le règne d'Elisabeth, de la grande aristocratie ainsi que de la petite noblesse, se situait entre un tiers et les deux cinquièmes.42

Les deux plus ardents défenseurs de la religion anglicane, partisans de la tolérance religieuse sous Elisabeth, étaient deux hommes issus d'Oxford: John Jewel, dont l'Apologia Ecclesiae Anglicanae avait été publiée en 156243et Richard Hooker, dont les cinq premiers livres du traité sur les lois de politique religieuse (Treatise on the Laws of Ecclesiastical Polity) étaient parus en 1594.44Tous deux avaient été d'anciens maîtres d'études à Corpus Christi. Oxford devenait ainsi l'un des grands bastions de la tradition anglicane. Après la mort d'Elisabeth, Jacques I (1603 -1625) tint l'Université d'Oxford en haute estime. Il lui accorda une représentation parlementaire dont elle devait jouir pendant près de 350 ans.45 C'est à cette époque que le choix des matières offertes à l'Université s'étendit: à l'astronomie et à la géométrie en 1619; à la philosophie en 1621; à l'histoire ancienne en 1622; à l'anatomie en 1624. Puis sous Charles I (1625-1649), à la musique en 1626 et à l'arabe en 1636. A la suite de ces nombreux revirements religieux, le soutien au pape s'affaiblissait au sein de l'Université et l'influence du Puritanisme augmentait. Au début du XVIIe siècle, Jacques I fut informé que certains, à Oxford, soutenaient des doctrines interdites par l'Eglise anglicane. Des consignes épistolaires furent envoyées en 1616 au Vice-chancelier, à certains présidents de collège et aux deux maîtres de théologie. La missive du roi indiquait que tout devait être entrepris pour promouvoir la religion anglicane. Il était interdit de se rendre à une autre église que celle de Sainte Marie pendant les sermons qui y étaient prêchés; il était impératif d'assister aux offices de Sainte Marie de manière assidue, matin et après-midi. A la Faculté comme à
42 John GUY. Tudor England. Oxford: Oxford University Press, 1988, p. 422. 43 Il était à cette époque évêque de Salisbury. 44 Il était alors chef du Temple à Londres. 45 Le privilège du vote parlementaire fut aboli en 1949 au nom du scrutin uninominal qui n'accorde qu'un seul vote à l'électeur. 34

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