Prunes amères

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L'auteur a cueilli lui-même "les Prunes amres" pendant la guerre d'Algrie. Ce roman retrace la lente volte-face de deux jeunes officiers. L'allié des insurgés devient le défenseur des harkis, l'ami des légionnaires et, pour finir, la victime des vainqueurs. Le pote militariste se transforme peu peu en partisan d'une Algrie nouvelle, mais française, et en pacificateur ; après le cessez-le-feu, il accueille en effet le chef rebelle du secteur dans un climat de loyauté et de respect mutuel. Comme son camarade, il sera trahi par ceux qu'il voulait défendre.
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782296588592
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9782296033191Prunes amères
Yves HoreauSommaire
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Page de titre
Chapitre I - De Dunkerque à Tamanrasset par Plou
Cadou Tlemcen
Chapitre II - La tournée des popotes
Chapitre III - La guerre virtuelle
Chapitre IV - Le quarteron et la harka
Chapitre V - Les deux visages de la pacification
Chapitre VI - Encore un dernier quart d’heure
Chapitre VII - La paix des lâches
Chapitre VIII - Les valises et les cercueils
Chapitre IX - “Les Arabes sont les Arabes, Ce ne
sont pas des gens comme nous”
Chapitre X - “Moi vivant, jamais le drapeau du FLN
ne flottera sut Alger” (De Gaulle)
Chapitre XI - “La France est ici. Pour toujours.” (De
Gauffe. 5 juin 1958 à Oran.)
L’HarmattanCette femme qui jeta son gant au milieu des lions,
afin d’affirmer son pouvoir, jouait tranquillement sur
l’honneur de son chevalier. Je suppose qu’il alla
chercher le gant et que depuis il méprisa parfaitement
la dame. Tel est à peu près le jugement d’un fantassin
qui revient de la guerre, mais il a commencé par y
aller.
Alain
Minerve ou la sagesseLe 24 juillet 1148, la deuxième croisade conduite par
le roi de France Louis VII et l’empereur d’Allemagne
Conrad III commença le siège de Damas par une
attaque de sa banlieue sud-ouest. Le nettoyage de ce
secteur difficile à cause des canaux d’irrigation fut
mené à bien par les chevaliers de Jéxusalem . Au
nord-ouest, les Allemands dégagèrent les abords du
Barada, la rivière de Damas. Les Français n’eurent
pas la plus mauvaise part : ils s’installèrent dans les
vergers de la Ghûta, profitant des “fruiz des jardins
dont ils avoient assez aise et délit”, des prunes
surtout, succulentes et mûres à point. Les croisés
demeurèrent là trois jours l’arme au pied, prêts à
donner l’assaut final, mais contre toute attente, ils
reçurent le 27 juillet l’ordre d’évacuer leurs positions
pour aller camper au sud-est, un emplacement moins
avantageux, et finalement renoncer au siège. La
troupe et surtout les chefs à qui on avait promis des
places dans la future baronnie de Damas
n’apprécièrent pas cette volte-face. Ils déplorèrent
d’avoir combattu “pour des prunes”. L’expression fit
florès et s’emploie encore dans le langage courant
quand on a à se plaindre de s’être donné beaucoup de
peine pour rien.
ePour rien ? Les croisés du XII siècle étaient
singulièrement exigeants ! Les prunes cultivées sur le
territoire de Damas étaient dignes du jardin d’Eden.
Galien et Athénée en faisaient déjà grand cas sous le
nom de coccymiles et leur exquise espèce charnue
dite Damas Violet se répandit plus tard dans tout
l’Occident. Nos ancêtres les croisés étaient des
privilégiés! Après eux, la jeunesse française s’estsouvent battue pour des prunes, mais de bien moindre
qualité depuis le fruit du Myrobolan jusqu’à ces
dernières espèces sauvages de prunes amères, pour
ne pas dire poison, que nous avons récoltées outre-
mer.
Yves HoreauChapitre I
De Dunkerque à Tamanrasset par
Plou Cadou Tlemcen
C’est bien une mer du midi que la Méditerranée :
des eaux trop chaudes, des plages de gros sable
malodorant qu’aucune marée ne nettoie jamais, des
poissons aux noms barbares qui sont à peine frais
quand on les sort de l’eau. Avec cela, une mauvaise
foi punique, des tempêtes qu’aucun nuage n’annonce,
des houles obliques, des vents vicieux. Une saumure
qui s’enroule sur elle-même, qui tourne à l’aigre en
circuit fermé à l’écart des rythmes du vrai grand large.
Ceci admis et reconnu, au mois d’avril, par beau
temps, le bleu de ses flots est incomparable.
De bonne heure ce matin-là, le mistral avait cessé
de souffler laissant le champ libre aux douces
bouffées de chaleur du sirocco. La mer sommeillait
encore et sa respiration était aussi calme que
régulière. Des lames très hautes se succédaient
lentement, l’une après l’autre, comme des escadrons
chargeant en ligne. Quand l’Atlantique moutonne, la
Méditerranée chevauche,
Et les blancs coursiers de la mer
Cabrés sur les vagues secouent 1Leurs crins échevelés dans l’air.
Traditionnellement, les aèdes antiques et les
peintres du Classicisme voient passer ici, dévalant les
pentes des vagues vertes, toute une cavalerie
mythologique depuis l’équipage de Poséidon jusqu’aux
chevaux marins de Téthys attelés à une conque de
nacre. Trois ans d’histoire de l’art et un mémoire sur
eles peintres de la mer au XVIII siècle avait
accoutumé Loik Trévellec à la fréquentation estivale
du panthéon gréco-latin. Sans aimer davantage la
mythologie que la Méditerranée, il ne détestait pas voir
les cavales fabuleuses fouetter la crête des vagues de
leurs queues de serpent.
À cette heure crépusculaire, l’Afrique refluait,
expulsant vers le nord les fantômes nocturnes de ses
troupes montées. S’élançaient les uns à la suite des
autres dans une charge sans fin, enveloppés dans des
burnous de brume, les Gétules d’Hannibal, les
cavaliers numides de l’Empire Romain, les Sarrasins
de Roncevaux, les Berbères Almoravides penchés sur
leurs petits barbes blancs d’écume... “Et le nombre
des troupes de la cavalerie était : deux myriades de
2myriades”. La brise tiède qui soufflait du sud était
chargée de réminiscences héroïques du temps que le
géant Atlas, arc-bouté sur la terre du Maghreb, portait
encore le ciel sur ses épaules. Son halètement brûlant
se confondait alors avec le vent de l’histoire ; il
ébranlait l’océan splendide, immense et triste qui porte
encore son nom et, d’un seul soupir sur laMéditerranée, lançait ses vagues d’assaut à la
conquête de l’Europe. Pendant mille deux cents ans, il
souffla, de moins en moins fort mais toujours dans la
même direction. Soudain, en 1830, il y eut une saute
de vent, soit que le géant se fût assoupi, soit, comme
l’affirmèrent alors certains bons esprits, qu’il lui prît
fantaisie d’aspirer un grand coup d’air frais. En tout
cas, vers 1950, il s’était ressaisi et depuis, un vent de
terre sournois faisait déferler les chevaux de retour de
3l’AFN. A ses grands manteaux blancs, Trévellec
reconnut la garde du bey de Tunis suivie des goumiers
du Maroc, leurs visages de bronze masqués par le
chèche et le long fusil posé en travers de la selle.
Derrière eux, des moghazni algériens qui fuyaient en
détournant la tête. Quand le soleil naissant émergea
de l’horizon, ses premiers rayons ceignirent les
chasseurs d’Afrique de leur large ceinture rouge,
culottèrent de garance la cavalerie légère et, pour
clore le défilé, la fantasia écarlate des derniers spahis
s’abîma à son tour dans l’embrasement général. « Ne
touchez pas l’épaule du cavalier qui passe. Il se
4retournerait et ce serait la nuit... » Trévellec n’avait
pas fait un geste et pourtant, le dernier spahi se
retourna. Il n’avait pas de visage. Alors, du côté de
l’est, tandis que ”les sept anges qui tenaient les sept
trompettes se préparaient à en sonner”,
Il vit un cavalier surgir avec l’aurore
Plus blanc que la montagne avant la
feuillaison
Et dans son poing tendu son arc vibrait
encore
Que déjà sa monture enjambait l’horizon.Que déjà sa monture enjambait l’horizon.
Le second s’échappa de l’orient en flammes
Laissant au firmament l’empreinte de ses fers
Et le soleil levant ensanglanta la lame
D’un glaive rouge encor des forges de l’Enfer
Quand la terre eut brûlé, piaffant dans la
ténèbre
Le cheval noir parut. Celui qui le montait
La balance à la main, famélique et funèbre
Jetait des grains de blé que le vent emportait
Alors il reconnut le destrier livide
Que la Mort chevauchait. Dans la mer, sous
son pied,
Se creusait un abîme où roulait dans le vide
Ce qui restait du monde et le ciel tout entier.
Un oiseau de mer, nullement apocalyptique, qui
depuis quelque temps semblait remonter les strophes
du poème égrenées dans le lit du vent, parvint à sa
hauteur et lui jeta de côté un long regard ironique.
- Mais non ! semblait-il lui signifier, ce n’est pas la
fin du monde ! C’est bien pire ! C’est ton petit monde à
toi qui va basculer !
Alcyon ? Peut-être. A moins que ce ne fût l’oiseau
de la Pacification. Il était blanc comme la colombe de
la Paix, mais la courbe cruelle de son bec et la pointe
noire des ailes montraient assez que ce plumage
pacifique n’était qu’un travesti. Trévellec songea aux
malheureux pigeons voyageurs de la guerre de 14qu’on teignait en noir pour les faire passer pour des
merles ou des corbeaux. A l’inverse, celui-ci sous son
déguisement de mouette rieuse devait être un rapace
amateur de charogne coloniale... Pleurez, doux
alcyons...
Faut-il l’avouer ? Les Trévellec sont affligés d’une
infirmité secrète, incurable, héréditaire semble-t-il, qui,
comme la luxation congénitale de la hanche, frappe
sans doute davantage “la race antique aux yeux
pensifs qui foule le sol dur de la terre bretonne” : ils
sont poètes. Dès la petite enfance, Loïk avait ressenti
les premières atteintes de ce mal étrange qui altère
les distances entre le sujet et le monde qui l’entoure. A
cinq ans, les êtres et les choses lui apparaissaient
parfois comme sur un écran de visualisation dont il lui
suffisait de manipuler quelques commandes connues
de lui seul pour obtenir à volonté un son grave ou
aigu, une image plus ou moins déformée, plus ou
moins sombre, plus ou moins nette. Dès qu’on met en
marche ce genre d’appareil, les personnes et les
objets se nimbent d’un halo encore mystérieux mais
prometteur, comme le titre d’un livre. Il ne reste plus
qu’à regarder et écouter.
Cette faculté innée de capter les messages codés
qu’émet la nature est probablement plus répandue
qu’on ne croit mais si elle est nécessaire à la poésie,
elle n’y suffit pas. Un poète, au sens commun du mot,
est à première vue un laboureur de papier dont le
sillon s’arrête avant le bout de la page. C’est du moins
à cette ligne raccourcie qu’on le reconnaîtofficiellement. Les connaisseurs sont plus sensibles à
la tonalité poétique mais comme il n’est pas de
musique sans instrument, Loïk dut attendre de savoir
écrire pour mettre en mots puis en vers la
merveilleuse mélodie des choses. Le dimanche, il
s’enfermait dans le grenier de Marie-Tante et, dans un
réseau encore rudimentaire de syllabes entrelacées, il
s’efforçait de domestiquer la poésie sauvage capturée
au vol durant la semaine. Un jour, l’instituteur de Plou
Cadou s’était décidé à poser un diagnostic alarmant
devant Marie-Tante :
- Je me demande ce qu’on va en faire, ma pauvre
Marie, je crois bien que c’est un poète comme son
père...
Il prononçait “pouète” et peut-être l’écrivait-il avec
un tréma, à l’ancienne. « Comme son père » ! Son
oncle et sa tante s’émurent. On lui confisqua son
cahier. On surveilla ses jeudis après-midi. Loïk, qui
était raisonnable comme sa mère, ne récrimina pas. Il
se contenta d’une vingtaine de vers par an jusqu’à sa
majorité, mais personne ne put jamais l’empêcher de
donner périodiquement “son sang à l’hôpital des
mots”, car il était donneur universel, disponible pour
toutes les transfusions. Parvenu à l’âge adulte, il se
remit à rimailler mais à la petite semaine, en amateur.
Il savait parfaitement l’inanité de cette innocente
manie et ne nourrissait aucune ambition littéraire. Les
vers des autres l’ennuyaient le plus souvent, pourquoi
les siens auraient-ils fait exception ? Au reste, sa
poésie demeurée bêtement intelligible et de forme
rigoureusement classique n’avait pas sa place dans
l’actuelle république des lettres où les poètes, pourêtre pris au sérieux, sont tenus d’ignorer le sens
commun et les rythmes séculaires. De temps en
temps donc, il composait pour lui-même quelques
strophes de quatre alexandrins qu’il transcrivait sur un
carnet et qu’il se récitait quand l’occasion s’y prêtait. Il
n’y avait pas là de quoi fouetter un chat... La gravité
du mal résidait ailleurs : il lui arrivait parfois
d’enregistrer malgré lui des émission lyriques qui se
déclenchaient toutes seules. Sans aucune raison
apparente, des vagues, un oiseau de mer, un lever de
soleil accaparaient son attention au point de lui faire
oublier le reste du monde. Des rêves de jour, aussi
riches et fabuleux que les songes des nuits d’été,
survenaient à l’improviste et lui compliquaient la vie
quotidienne.
- Ah ! Mon petit Loïk, comment peut-on être aussi
distrait ?
- Trévellec, vous êtes dans les nuages ?
- Aspirant Trévellec, vous vous foutez de moi ?
Pour un futur chef de section, c’était un tantinet
préoccupant. Que peut-on faire en Algérie d’un
aspirant que la muse taquine ? Heureusement, son
passage à l’École Militaire d’Infanterie de Cherchell
avait été à peu près exempt de ces éruptions
pathologiques et pourtant le djebel Chenoua au
coucher du soleil était diablement élégiaque ! Jusqu’à
présent, il avait réussi à retenir prisonnières quantité
d’inspirations exubérantes qu’il entendait parfois
tambouriner avec impatience aux étages de ses
conscient, subconscient et inconscient. Un jour, il le
redoutait, une de ces vierges folles jaillirait de
l’ascenseur et bouterait le feu partout avec sa lampe àhuile ...
Le pont des premières classes était désert à cette
heure matinale mais au-dessous, la troupe brimbalée
qui avait passé la nuit parquée au grand air
commençait à s’ébrouer. Les shakos à pompon des
voltigeurs de Sidi-Ferruch ? Les pantalons blancs et
les longues capotes de l’infanterie de ligne ? Les
couvre-nuques de la Légion ? Les moustaches effilées
des anciens mameluks qui servaient d’interprètes au
général comte de Ghaisnes de Bourmont ? Les
jupettes des vivandières et les culottes bouffantes des
zouaves ? Non pas ! Seulement le troupeau uniforme
des moutardiers de l’armée de terre dont les
régiments kaki-caca ne se distinguaient dans ce petit
matin du 4 avril 1961 qu’à leurs coiffures plus ou
moins défraîchies. Calots bleu marine et rouge des
marsouins, bleu et vert des tringlots. Béret amarante
des parachutistes. Képi des rengagés. Pompon rouge
des fusiliers marins... et puis, superbes, peu
nombreux mais reconnaissables entre tous à leur
tenue bleu nuit à peine égayée par le fameux
5passepoil jonquille, les chasseurs ! Des “r’àpied” à
calot ou des alpins à “tarte” qu’il ne faut pas confondre
avec les chasseurs à cheval ou chasseurs d’Afrique
qui ne sont que des cavaliers, ni même avec les
chasseurs parachutistes (RCP), à peine des demi-
frères. Trévellec s’efforça sans succès de lire le
numéro de leur bataillon, le sien peut-être, qu’il allait
rejoindre quelque part le long du barrage franco-
marocain. Avant-hier encore, il s’était endormi dans sapetite mansarde familière de Plou Cadou et ce soir, il
mettrait sac à terre dans un lieu ignoré au milieu de
visages inconnus. Ces situations d’incertitude sont le
lot quotidien de la vie militaire, mais il est exceptionnel
d’avoir à les affronter seul. Sur le bateau, aucun autre
officier chasseur avec qui partager ces moments
d’appréhension sourde ; personne à qui soutirer des
einformations sur cette fameuse 12 demi-brigade que,
sur l’immense carte murale de Cherchell, il avait
localisée entre Eugène-Etienne et Nédroma.
Tourné vers l’arrière du navire, il contemplait encore
malgré lui tout ce qu’il avait laissé sur le quai de
Marseille, paix civile, bohème, amis parisiens, famille,
Clairette, Bretagne, les martinets qui allaient arriver
dans quelques jours, ce vert si tendre des premières
feuilles de marronnier encore repliées comme des
ailes de papillon à peine éclos, les ânes du
Luxembourg, son village de Plou Cadou et la tombe
de ses parents sur laquelle il avait pieusement déposé
des jonquilles fraîches avant de partir en mourant un
peu. De l’avenir indécis, il ne pouvait que supputer les
risques : le barrage électrifié, la guerre, la solitude
morale, peut-être des devoirs excédant ses forces...
La mort aussi, qui sait? Pour exorciser cette anxiété
diffuse, il fallait couper court et marcher hardiment
vers l’étrave qui pointait vers la rive encore invisible où
se confondaient promesses et menaces. Une légère
trépidation faisait vibrer le pont et la rambarde était
humide de rosée. Rassurant comme un gros fer à
repasser, le Kairouan faisait route vers l’Algérie en
s’efforçant d’aplanir les faux plis de la mer entre les
Baléares et Oran. Avec toute l’ardeur que luipermettait ce temps exceptionnellement calme, il
rabattait les ourlets dorés des vagues molles, écartait
les replis de la nuit et s’insinuait dans la pourpre du
soleil levant. Sans doute ignorait-il qu’une étoffe
moirée ne se repasse pas et que derrière lui, les flots
paresseux broyés par les hélices lui faisaient un sillage
plat comme un tarmac avec des turbulences
compactées et des remous immobiles de maelstrôm
emprisonné dans les glaces.
- Alors l’aspi ? On joue les barbiquets ? trompeta
une voix railleuse derrière lui.
Son compagnon de cabine, un artilleur barbu et
pâle, venait prendre un bol d’air au réveil en “roulant
les mécaniques”. Il tombait à pic pour l’arracher à
l’angoisse matinale de la rupture et de l’irréversible.
- Chapeau, le soleil à cette heure-ci ! À midi, ça va
payer !
- Bah ! Le soleil d’avril n’a jamais fait de mal à
personne. Même à des bleus comme toi !
L’artilleur, pas trop fier lui non plus, scruta le sud
avec inquiétude, plein d’appréhension à l’idée qu’ils
naviguaient sans doute dans les eaux territoriales de
l’indomptable Afrique. Un sous-lieutenant de tirailleurs,
calot bleu ciel à fesses jaune pâle, s’approcha d’eux
d’un pas assuré.
- Salut, le chasseur ! Aspi frais émoulu de Cherchell,
je parie ? Ça s’est bien passé la perm’ de détente ?
- Un peu courte !
- J’étais encore à Cherchell l’an passé... C’était pas
un cadeau !- Non. Pas aidés qu’on était...
Le vocabulaire militaire de cette époque abondait en
expressions passe-partout indéfiniment répétées “On
n’est pas aidé”, “Y a comme un défaut”, “Chapeau !”,
“On n’est pas dans la merde !” (qui veut précisément
dire qu’on y est !), “Ça paye... ça va faire mal”, “Où tu
vas toi ?” Dépourvus de toute signification, ces signes
de reconnaissance, simples mots de passe, ne
prétendaient à rien d’autre qu’à affirmer
l’appartenance à la même horde.
Avec déjà tout l’attendrissement des anciens, ils
évoquèrent ensemble l’école, le vieux bâtiment
Dubourdieu, la plage, les fameuses fermes où chaque
promotion d’élèves officiers était envoyée pour se
préparer aux tourments quotidiens de chef de section.
En réalité, de ces six mois d’école, Trévellec gardait
surtout le souvenir d’un entraînement physique
implacable, hallucinant, et de l’incommunicabilité
chronique entre l’encadrement d’active, anciens
d’“Indo” comme on disait, et le troupeau fayoteur,
docile en apparence mais démobilisé au fond, des
élèves officiers de réserve ÉOR. Six mois exténuants
sans aucun répit. À son grand regret, les rares
quartiers libres ne lui avaient permis que d’entrevoir
les vestiges de l’antique Césarée, la jetée, l’aqueduc,
le théâtre, la place romaine avec ses fragments de
colonne, de chapiteaux, de corniches en marbre
blanc ; jamais il n’avait eu le loisir de visiter le musée
de Cherchell, le plus beau d’Algérie, célèbre à l’École
du Louvre, méconnu à l’École Militaire d’Infanterie.
Contrairement à l’artilleur et à la plupart desmilitaires du bateau, Trévellec savait d’expérience que
l’AFN vue du large ressemble à tout sauf à l’image
farouche que s’en fait la bleusaille après quatre mois
de classes en France. L’Algérie à trois mille nautiques,
c’est la Côte d’Azur avec le soleil dans l’œil, ou plutôt
une espèce d’Esterel du temps d’Alphonse Daudet, un
rivage d’avant le béton avec des collines douces qui
s’échancrent à regret pour servir de port à une
mégapole enfumée. Il lui suffisait de se souvenir
combien six mois plus tôt Alger l’avait déçu, Alger la
soi-disant blanche, qu’il imaginait chargée des
mystères de l’Orient comme la vieille ville de
Jérusalem et qui n’était que l’autre moitié de Marseille.
Cités symétriques et vulgaires de chaque côté de la
Méditerranée, elles étaient les deux visages crasseux
d’une dame de belote. Trévellec n’avait pas besoin de
connaître Oran pour deviner que là où le contingent
attendait confusément une altière cité blanche et ocre
avec minarets, coupoles, palmiers, pistachiers-
térébinthes, surgiraient des châteaux d’eau, des
cheminées d’usine, des HLM éparpillées sur les crêtes
comme des dominos malpropres. Il ne se trompait
pas.
Quand une ligne bleue vaporeuse monta lentement
au-dessus de la mer, la troupe agglutinée se tourna
d’un seul bloc vers la côte, tous les calots orientés
nord-sud comme la limaille de fer subitement soumise
à l’attraction d’un aimant. Chacun regardait de tous
ses yeux. Le mirage prit forme et consistance,
reconnut son Kairouan et avança à sa rencontre.
C’était donc cela, l’Algérie ? Un port comme tous les
ports, avec une double jetée, des bateaux, des grues,
des camions, la police militaire, des dockers et mêmedes douaniers. Seule note exotique, la proclamation
solennelle “Ici la France” peinte en lettres géantes sur
la principale jetée, à l’endroit précis où, en métropole,
on a l’habitude de lire “Paix au Vietnam”, “U.S. Go
home”, “Franco assassin”... Mais où diable étaient les
Arabes? Les clients des bistrots avaient plutôt l’air de
Corses ! Attablés à l’ombre, affalés dans leurs
fauteuils, ils semblaient redouter la chaleur plus que
les grenades. Quant aux militaires, à part les
détachements de service sur les quais, ils étaient en
tenue de sortie, sans armes, et déambulaient
apparemment plus préoccupés par les patrouilles que
par les spasmes de la décolonisation.
- La rade d’Oran, une autre pareille, tu peux te la
chercher ! Poh ! Poh ! Poh ! Elle vous épatera à tous,
si terrible qu’elle est ! lui avait prédit de sa voix
chantante un camarade élève officier originaire de la
ville.
De fait, le site était grandiose. Terrible ? Les mots
s’usent vite dans les idiomes du Midi. Rien dans le
paysage n’inspirait la crainte. Même la forteresse de
Mers-el-Kébir, à peine barbaresque, avait l’aspect
débonnaire des arsenaux démodés de la métropole.
Écrasée par l’Aïdour, montagne escarpée couronnée
d’un vieux fort espagnol, surveillée par la colline de
Santa Cruz, Oran, la ville dont Camus dit qu’elle
tourne le dos à la mer, était à peine visible tout en
haut de ses rampes d’accès dont les lacets
escaladaient la pente. Pour l’avoir éprouvé six mois
plus tôt, Trévellec comprenait le désarroi de cette
troupe enrouée d’avoir chanté la veille dans les
camions, entre le centre de transit de Sainte-Martheet le bateau, cette rengaine aussi bête qu’héroïque
apprise pendant les classes :
France, ô ma France très belle
Pour toi je ferai bataille,
Je quitterai père et mère
Sans espoir de les revoir jamais...
Après deux jours de mer, en fait d’Afrique à feu et à
sang, elle débarquait... à Marseille ! Ou à Barcelone,
si vous préférez. Entre deux patrouilles impassibles
casquées de blanc, comme à la gare Saint-Charles.
Leurs sous-off sentaient bien l’anisette, mais comme
partout, ils n’avaient d’yeux que pour vos joues mal
rasées et la poussière de vos godasses...
C’est un des privilèges des officiers que d’échapper
aux interminables attentes préliminaires à toute
formalité d’embarquement ou de débarquement.
Trévellec eut tôt fait de héler un taxi qui le conduisit à
la gare où il se débarrassa de ses bagages car on lui
avait appris à Reims qu’un chasseur en tenue de
sortie ne doit jamais porter de paquets (ni donner le
bras à une femme ni fumer la pipe...) Il avait deux
heures à perdre avant le départ de son train, plus qu’il
n’en fallait pour découvrir les palmiers du boulevard
Gallieni, la cathédrale en béton néo-byzantin, les petits
cireurs sur les trottoirs (« Chef ! J’ti cire à neuf ! La
glace de Paris ! » ) quelques “mauresques” voilées de
blanc qui retournaient au populeux Village Nègre. Il
mangea un sandwich, but une bière à la terrasse d’un
café dont les clients parlaient espagnol avec le garçon.
Un Arabe chenu, barbu, pieds nus, vêtu d’une djellabarâpée, se tenait debout, immobile à proximité du bar-
tabac. Ses traits osseux et ses moustaches
majestueuses auraient pu servir de modèle aux
sculpteurs qui transforment en tête de zouave les
fourneaux des pipes en écume. Il ne tarda pas à
repérer le nouveau client et, rectifiant sommairement
la position, le salua militairement.
- Salut, mon lieutenant !
- Bonjour ! répondit Trévellec, levant les yeux et se
hâtant de reprendre la lecture de son journal.
- Bonjour, mon lieutenant. Et la santé, ça va bien ?
- Merci, ça va. Et vous ?
- Moi, je pas avec le bien. La santé, y en a pas. Pas
d’argent beaucoup aussi. C’est mieux si tu me donnes
cent balles, mon lieutenant.
« Ça commence, soupira Trévellec à part soi. Le
compère subodore que je viens de débarquer et il
essaie de me taper pendant qu’il est encore temps... »
- Pas possible ! Je viens d’arriver de France.
L’armée ne m’a pas encore payé !
e e- Je connus. J’ai fait 7 RTA et 2 RTA. L’argent y
en a, y en a pas, c’est pareil. Inch ’Allah !
- Au revoir !
- Salut, mon lieutenant !
L’homme reprit sa place à l’ombre près de la
terrasse, debout, impassible, aux aguets. Avant de
quitter les lieux, Trévellec acheta une provision de ces
excellentes cigarettes dont le SEITA n’a jamais réussi
l’intégration et qui portaient des noms parfumés,“Flore de Brésil”, “Atlas”,
“Juan Bastos”...
- Il me faudrait aussi un plan d’Oran.
- Aïe ! Je n’en ai plus ! répondit le patron.
- Comment rejoint-on la gare à partir d’ici ? J’en
viens, mais je ne tiens pas à me perdre au retour dans
les petites rues.
- Il ne faut pas partir d’ici, observa le patron en
fronçant les sourcils. C’est plus facile de la place
Polignac...
Ils sortirent ensemble.
- Bon. Alors pour la estacion... Avenue de Sidi
Chami, nous sommes. Vous prenez à la derecha
d’abord, cent mètres vous marchez. Vous arrivez à
l’entrepôt Lopez, vous connaissez ?
- Non.
Le patron appelait le garçon à la rescousse quand le
mendiant arabe, qui avait tout entendu, s’interposa
avec autorité :
- Asstena chouïa, chef! T’attends une minute. Moi,
si tu veux, je conduis le lieutenant direct à la gare, toi
tranquille !
Et il fit le geste familier aux Algériens de toutes
origines que Trévellec devait revoir des milliers de
fois : s’épousseter les mains comme pour les
débarrasser de soucis particulièrement adhésifs.
Dubitatif, le patron se tourna vers Trévellec.
- D’accord, fit celui-ci. Je vais le suivre. Ce sera plussimple.
- Oui, c’est le mieux porqué il y a la distance...
En effet, Trévellec eut à parcourir plus d’un
kilomètre de petites rues à six pas derrière son va-nu-
pieds de guide qui, sans prononcer un mot se
retournait de temps en temps pour s’assurer qu’il le
suivait. Quand ils furent en vue de la gare, l’homme se
retourna. Garde-à-vous derechef. Salut militaire.
Trévellec, qui connaissait ses devoirs, sortit son porte-
monnaie, mais le mendiant aux yeux fiers l’arrêta d’un
geste.
- Non, mon lieutenant. Tu payes pas. Tout à l’heure,
oui mais c’est pas maintenant. Je demande rien du
tout. Je te fais un plaisir. Batel. C’est gratuit.
Il eut beau insister, rien à faire. Le vieux tirailleur
repoussait le billet, n’acceptant même pas une
cigarette.
- J’ai dit non. Avec la paix pour toi. Allah nous fasse
rencontrer un autre jour, s’Il veut !
Telle fut la première leçon de noblesse arabe que
reçut l’aspirant Trévellec sur la terre d’Algérie. Il ne
devait jamais l’oublier.
Universellement connu du corps d’armée d’Oran
sous le surnom ironique de La Rafale, son train qui
reliait Oran à Colomb-Béchar partait à 15h 09. Ses
voitures, qui n’étaient pas de la première jeunesse,
étaient couvertes de graffitis, principalement les
numéros de classe des contingents qu’elles avaient
transportés. Les usagers étaient pour la plupart desmilitaires en uniforme et Trévellec, qui n’avait pas
l’habitude de voyager en première classe, se trouva
fort intimidé de côtoyer dans son compartiment un
général à trois étoiles flanqué de porte-serviette à cinq
galons qui ne descendirent qu’à Sidi-Bel-Abbès. Il
préféra s’éclipser dans le couloir d’où il contempla à
loisir le spectacle réconfortant des plaines opulentes
de l’Oranais, orangeraies et oliveraies en quinconces,
vignes savamment alignées comme pour une prise
d’armes, immenses champs de céréales, plantations
d’arbres fruitiers soigneusement taillés. Nulle part, les
“événements” n’avaient laissé de traces. Pas un
poteau téléphonique n’était coupé. Aucune trace
d’incendie. La population vaquait paisiblement à ses
travaux. L’armée semblait concentrée sur la voie de
chemin de fer, dans les gares et aux passages à
niveau. En revanche, deux heures plus tard, à
Tlemcen, la foule sur les quais était encore plus kaki
que les voyageurs, à croire qu’il n’existait plus de civils
dans la ville. Le treillis délavé réceptionnait la tenue
jaspée de bonne coupe. A la sortie, dans un brouhaha
assourdissant, au milieu d’un florilège de coiffures
multicolores, Trévellec identifia les “fesses” jonquille du
calot bleu nuit des chasseurs à pied. Un sous-
elieutenant s’avança : 12 demi-brigade, Saint-Venant.
Aulnoy de Saint-Venant avait une tête à porter une
série de prénoms comme Albéric, Gaétan, Aymeri,
Clodoald et pourtant il n’en avait qu’un, assez
6courant : Philippe. À trois cent soixante-huit au jus , il
avait conservé cette fragilité anxieuse caractéristique7de l’ÉOR ex-PMS. Le soleil avait à peine hâlé son
teint et d’éternelles lunettes noires voilaient son regard
impérieux. Aucun avachissement du calot, aucune
pilosité d’au-delà de la durée légale ne venait
encanailler son fin visage de jeune ancien. Sans
doute, ses cheveux noirs étaient-ils plus longs que ne
l’autorisait le règlement et son pantalon de treillis
légèrement retaillé en fuseau trahissait-il une nostalgie
de l’élégance militaire plus répandue chez les bleus
permissionnaires que chez les vieux blédards. Des
insignes militaires dont celui de Cherchell s’alignaient
sur la patte d’épaule. Plus grave, son calot “fantoche”
venait de chez le maître-tailleur ! De tels indices ne
trompent pas. Indiscutablement, Saint-Venant était
attaché au prestige de l’uniforme. La coquetterie
cocardière chez un officier de réserve coïncide
presque toujours avec un antimilitarisme viscéral qui
s’accompagne bizarrement d’une attention
sourcilleuse aux signes extérieurs de respect.
Prévenu, Trévellec, qui avait fait ses classes au centre
erd’instruction du 1 bataillon de chasseurs à pied à
Reims où on ne badinait pas avec la discipline, rectifia
prudemment la position et salua avec raideur.
e- Aspirant Trévellec, affecté à la 12 demi-brigade
de chasseurs.
Mais le cas de Saint-Venant était moins grave que
ne le laissaient croire les apparences. Il ouvrit des
yeux ronds et lui tendit la main en s’esclaffant.
- Eh ben dis donc ! Rien que ça ! Remets-toi, mon
vieux ! On n’est pas à Saint-Cyr ! Tu reviens de perm’
après Cherchell, pauvre malheureux ?La conversation s’engagea encore sur l’école d’où
lui-même était sorti neuf mois plus tôt. A deux cents
mètres, un 6x6 chargé de caisses les attendait avec
un chauffeur et deux hommes en armes.
- Matériel transmissions, dit Saint-Venant. Je suis
l’un des officiers “Trans” de la demi-brigade.
Trévellec, à qui son immense capote bleue conférait
une dignité quasi officielle, prit place avec sa valise et
son sac marin entre les deux chasseurs, à l’arrière. Le
véhicule quitta Tlemcen pour prendre la direction du
nord. Pittoresques, bordées de platanes et
agrémentées de koubba blanches conservant les
restes de saints vénérés, les routes étaient pourtant
typiquement françaises comme dans l’Algérois,
goudronnées, bien entretenues, rassurantes,
pourvues de panneaux de signalisation indiquant tous
les dangers sauf peut-être le principal... La circulation
relativement dense aux environs de l’agglomération se
raréfia après Eugène-Étienne. En moins d’une heure,
ils étaient parvenus à destination.
eLa 12 demi-brigade était constituée de trois
bataillons cantonnés l’un à Mazzet, le second à
Chkara-el-Kabrane, plus au sud, sur la frontière
algéro-marocaine, le troisième à la sortie de Nemours.
Le PC était établi dans les bâtiments d’une ferme
abandonnée qu’on appelait la Base Arrière parce
qu’elle abritait aussi les services. Construit non loin de
la route, à l’abri des feuillages argentés d’un bouquet
d’oliviers, l’ensemble était entouré de vignes qui
étaient exploitées. La demi-brigade s’était réservée la
jouissance du verger protégé du vent par une haie decyprès, avec des pêchers, des pruniers, des poiriers
et autres arbres de la tentation probablement plus
difficiles à surveiller l’été que le dépôt de munitions
adjacent. Dans les dépendances, des panneaux de
contreplaqué bleus et jaunes désignaient les divers
bureaux, l’infirmerie, les magasins, le service auto etc.
Le patron, le colonel Vendomois, (« sans accent
circonflexe, je vous prie ! ») connu dans tout l’Oranais
sous le sobriquet d’“Esprit-Chasseur” logeait au rez-
de-chaussée de la vaste maison d’habitation. Il n’avait
que le vestibule à traverser pour entrer au mess, mais
souvent, même en hiver, les repas étaient servis sur
la terrasse face à un grand puits rond, sous une treille
épaisse et pour l’heure bourdonnante d’abeilles. Des
portes vitrées permettaient d’accéder directement de
la terrasse au bar. Celui-ci sentait la peinture fraîche.
Des fauteuils de jardin métalliques repeints en blanc et
munis de coussins neufs bleu-jonquille étaient
disposés autour de plateaux de cuivre arabes placés
sur des supports en bois qui servaient de tables
basses. Le bar, qui n’ouvrait qu’à dix-huit heures
trente, était désert. Saint-Venant alla chercher lui-
même deux jus de fruit dans un réfrigérateur qui
ronronnait dans un coin. Ils s’assirent à une table.
- Tu m’excuseras, je vais te laisser ici. Deux
nouveaux postes ANPR C10 à contrôler en urgence. À
tout à l’heure. Le colon ne devrait pas tarder.
- Naturellement. Ne t’en fais pas pour moi.
- Veux-tu monter tes bagages dans la chambre ?
C’est juste au-dessus, au premier.
- Inutile ! Je les monterai plus tard.
- Tu seras aussi bien ici. Là haut, il n’y a qu’un seultabouret.
Ils vidèrent leurs verres et Saint-Venant s’éclipsa.
On n’entendit plus un bruit, sauf de temps en temps
l’écho du passage d’un véhicule sur la route et le
ronflement sourd du réfrigérateur. Sur une banquette
capitonnée de coussins bleu-jonquille des journaux
traînaient, Le bled, Le cor de chasse, France-Soir,
L’écho d’Oran. Dans un angle, une petite bibliothèque
garnie de romans policiers et de vieilles reliures
dorées sur tranche appartenait sans doute au
propriétaire de la ferme. Bulletins de la Société de
Géographie d’Oran. Daumas : Mœurs et coutumes de
l’Algérie 1855, Masqueray : Formation des cités chez
les sédentaires de l’Algérie 1886, René Bazin: De
toute son âme 1897... Chateaubriand, Théophile
Gautier... A seule fin de se donner une contenance,
car une douce torpeur l’envahissait, Trévellec choisit
une ancienne édition de la Vie du maréchal Bugeaud
par Henri d’Ideville qu’il ouvrit au hasard :
« C’était sous la tente, sur la frontière du Maroc... »
(Tiens ! Ça commençait bien !) Les secrétaires et les
aides de camp du maréchal se tenaient dans un
campement contigu à celui occupé par le gouverneur.
- “Que font en ce moment Rivet, Roches et Trochu ?
demanda un jour le maréchal à l’un de ses aides de
camp ; envayez-moi l’un d’eux, j’en ai besoin ; sont-ils
très occupés ? — Je ne crois pas monsieur le
Maréchal, répondit l’officier. Ils lisent Jocelyn, le
nouveau livre de Lamartine. — Ah ! Ils lisent des
poësies, ces messieurs”, fit le maréchal et en même
temps, il entra dans la tente de ses secrétaires. —
“Belle occupation ma foi que la vôtre, messieurs, fit-ilen s’animant ; avez-vous donc tant de loisirs, tant
d’heures à perdre pour lire des rêveries et des songes
creux ? Ah ! Les poëtes et les députés-poëtes qui font
de la politique ! En vérité je vous croyais plus sérieux.”
Et voilà le maréchal s’emportant contre les poëtes et
prenant en pitié tous les rimailleurs, gent inutile et non
sans nuisance, etc.... Les jeunes officiers tentèrent en
vain de défendre l’auteur des Harmonies; ils furent
battus... »
Plus sensible que bien d’autres à ce récit désuet,
Trévellec s’amusait tout en résistant au sommeil qui le
gagnait. Une grosse mouche vibrionnait contre les
vitres. “Gent inutile et non sans nuisance ” ! Bigre ! Il
reprit en bâillant la lecture des vieilles pages piquetées
qui sentait davantage la poussière domestique que le
sable chaud de l’épopée coloniale.
« ... Cependant, le soir, après dîner, voyant le
calme revenu, un des officiers de l’état -major reprit la
conversation et chercha à persuader le maréchal. —
“Bref, que lisiez-vous de si intéressant lorsque je vous
ai interrompu ? fit le maréchal. — Le poème de
Jocelyn, répondit l’un des jeunes gens, une des plus
belles pages de Lamartine. — Si monsieur le
Maréchal, ajouta timidement M. Roches, me
permettait de lui citer un seul passage de l’œuvre,
peut--être nous pardonnerait-il de ne point partager
son avis ? - Eh bien, faites !” dit en maugréant le
maréchal. M. Roches commença à déclamer les vers
harmonieux du maître. Lorsqu’il eut achevé la
première .page : “Donnez-moi cela !” s’écria tout àcoup le maréchal. Et arrachant le livre des mains de
son interprète, voilà le vieux soldat, de sa voix
superbe et timbrée, relisant le passage et poursuivant
le touchant et dramatique récit de la mère de Jocelyn
mourante. Peu à peu, malgré lui subjugué par le
charme entraînant du poëte et pénétré du sujet, on
sentait que l’émotion gagnait le déclamateur improvisé
jusqu’au moment où les mots étranglés s’arrêtèrent
dans sa gorge. De grosses larmes obscurcirent sa
vue : “Ah ! C’en est trop, cette fois”, s’écria en riant le
maréchal, et jetant le livre : “Voilà que je vais pleurer
comme vous.” M. Roches raconta plus tard l’anecdote
à M. de Lamartine qui déclara n’avoir de sa vie reçu
plus bel éloge de sa poësie... »
Trévellec referma le livre et éclata de rire. De tout
temps, les poètes étaient donc appréciés le long de la
frontière marocaine et nul doute que sous peu,
Bigeard, Salan, Massu s’essuieraient les yeux au
bivouac en écoutant les nouvelles harmonies
epoétiques de l’aspirant poète de la 12 demi-brigade !Chapitre II
La tournée des popotes
Le grondement caractéristique d’un premier puis
d’un second moteur de jeep interrompit brutalement
sa lecture. Le colonel ! Se coiffant prestement de son
calot, Trévellec sortit sur la terrasse à point nommé
pour voir un groupe fortement galonné tourner le coin
de la maison dans sa direction. Le colonel Vendomois
dit Esprit-Chasseur était reconnaissable de loin : il
était le seul en tenue de sortie avec képi noir, cravate
et gants de même. Tous les autres étaient en treillis. À
six pas, Trévellec salua et se présenta.
- Ah ! C’est vrai ! dit le colonel. Vous étiez annoncé
et je vois que vous arrivez avec tout l’à-propos d’un
chasseur juste à l’heure où les lions vont boire. Venez
vous rafraîchir avec nous, mon bon, nous ferons les
présentations après, je meurs de soif. Mais où est
donc cet animal de Verdon ? Ôtant son képi, il ouvrit
la porte du vestibule et cria dans l’escalier :
- Verdon ! Arouah mhena !
Un pantalon bleu à passepoil jonquille prolongé par
une veste blanche suivie d’un visage ahuri
descendirent précipitamment l’escalier. Le colonel et
son escorte poussant Trévellec devant eux prirent
position le long du bar sur lequel Verdon disposa de
grands verres de cristal en ligne sur un rang.- Whisky aussi, Trévellec ? Bon. Alors, allons-y dans
l’ordre : je vous présente le capitaine Massoul
commandant la CCAS, le capitaine Taquet, les
lieutenants Forbes et Jalut, tous les trois du bataillon
cantonné à Mazzet. Ils ne sont que de passage mais
ils n’aiment pas repartir à sec et comme c’est moi qui
paye... Voici le commandant de Varil, un misérable
biffin que j’ai invité ce soir par charité. Ah ! J’oubliais le
médecin capitaine Neuvette qui limite sévèrement la
consommation d’alcool au-dessus d’un galon, j’aime
mieux vous en prévenir tout de suite...
Quand le tour fut terminé, les verres étaient pleins.
Le colonel empoigna le sien, remit son képi et
s’adressant à Trévellec avec gravité :
er- Au fait, mon vieux, vous venez du 1 à Reims.
“Toujours et partout le Premier”, c’est bien ça ? Le
refrain de votre bataillon ?
Trévellec qui s’attendait à l’épreuve, fredonna de
son mieux au milieu d’un silence religieux les paroles
immortelles écrites en 1855 après la bataille de
Malakoff :
e er- Le 7 de ligne n’a pas de c... au cul, le 1
chasseur lui en a foutu !
- C’est bon ! Bravo ! Esprit chasseur, mon vieux !
eBienvenue à la 12 demi-brigade ! Comme vous êtes
breton, on vous a affecté tout naturellement au
bataillon du commandant Caërhel. Il est en ce
moment en France et c’est pourquoi, en son absence,
c’est moi qui vous reçois aujourd’hui. Le capitaine
eGaubert, qui commande la 2 compagnie, la vôtre,vous accueillera demain chez lui à Chkara-el-Kabrane.
Messieurs, buvons à la santé de l’aspirant Trévellec et
à la nôtre !
Après ce toast solennel, les langues se délièrent.
Trévellec dut décliner son état civil, dire un mot de ses
études, donner des nouvelles de divers instructeurs de
Cherchell que les uns ou les autres connaissaient,
avouer sa complète ignorance des bonnes adresses
d’Oran, expliquer ce qu’était ce fameux twist qui faisait
fureur en métropole... En compensation, il glana de
précieuses informations sur le secteur et la compagnie
qu’il devait rejoindre le lendemain.
-Dites-moi, Saint-Venant, lança tout à coup le
colonel à l’officier Trans qui venait de se joindre au
groupe un verre d’Orangina à la main, c’est vous qui
vous occupez de Trévellec, n’est-ce pas ? Demain,
vous l’emmènerez au marabout de Sidi-Brahim et au
Tombeau des Braves avec le nouvel adjudant-chef de
la CCAS. Esprit chasseur. Vous voyez ça ?
Pendant le dîner qui suivit sur la terrasse, Trévellec
eut tout le loisir d’observer le colonel qui l’avait placé
en face de lui. De fait, cet homme-là était “l’esprit
chasseur” incarné. En 1940 il avait combattu les
Italiens dans les rangs d’un bataillon alpin. Ensuite,
Trévellec crut comprendre qu’il avait servi dans
l’armée du maréchal Pétain. En tout cas, il avait
erterminé la guerre comme lieutenant au 1 . Blessé à
ela bataille de Colmar. Plus tard, il avait servi au 10
qui s’est illustré en “Indo”. Il avait ensuite renoué avec
la montagne pour se retrouver en 1956 dans les Aurès
avec ses éclaireurs skieurs. Après un long passage àavec ses éclaireurs skieurs. Après un long passage à
Paris et en Allemagne, il avait pris le commandement
de la demi-brigade cinq mois auparavant. Tout en
l’écoutant discourir, Trévellec songeait à part soi qu’il
ressemblait à ce petit homme tout habillé de gris dont,
hormis la couleur, il serait presque question dans le
erefrain du 30 bataillon Il était un p’tït homme, tout
habillé de bleu sacrebleu ! Non pas qu’il fût habillé de
gris, mais ses cheveux étaient gris, ses sourcils, sa
fine moustache et surtout son regard étaient gris, de
ce gris qui n’est pas la canitie poivre et sel de la
vieillesse mais la couleur de l’acier trempé ou de
l’océan en colère. L’homme avait vu du pays sans
aucun doute. Son front était creusé de rides sinueuses
et parallèles comme une enveloppe oblitérée et il avait
au-dessus de l’oreille gauche une cicatrice qui lui
faisait une raie bien droite sur le côté mais trop basse
pour qu’un coiffeur en tirât un parti avantageux.
- Allez, l’aspi, un peu de “bleu-cerise” sur le
fromage ?
Le Royal Kébir est un vin lourd à haute teneur
d’alcool comme tous les vins d’Algérie. Dans sa
composition, il n’entre aucune cerise mais il faut savoir
qu’un chasseur ne doit jamais prononcer le mot
“rouge” à cause de l’horreur qu’inspiraient à ses
anciens les pantalons garance de la “biffe”. Il doit
rester “pur de garance”. Les vins bleu-cerise sont
donc appelés ainsi pour les distinguer des blancs et
des rosés. Pendant le dîner, tous s’étaient évertués à
lui faire prononcer la couleur abhorrée en lui posant
d’innocentes questions, mais il n’avait donné dans le
panneau qu’une seule fois, à propos de la Croix-Bleu-
cerise Française ! Dans l’univers chasseur, trois
choses seulement ont le droit d’être rouges : ledrapeau, le ruban de la légion d’honneur et les lèvres
de la femme aimée... Le sang du chasseur ne fait pas
exception, d’autant plus qu’il est vert à cause d’un jeu
de mots tiré d’un couplet traditionnel : “... car son sang
vert, c’est (versé !) pour la France...” Après le repas,
Trévellec, à qui le vin montait à la tête, commençait à
trouver tout ce folklore bleu-jonquille passablement
puéril. Lorsque le colonel l’appela à l’intérieur du bar, il
craignit de nouveaux développements sur les thèmes
inépuisables des cent quarante pas minute, du
passepoil, des caisses claires, des fanfares... Mais
non ! Le colonel était seul dans un angle de la pièce.
- Regardez ceci, jeune homme ! fit-il en lui montrant
le sous-verre pendu au-dessus de la petite
bibliothèque - une reproduction de la Prise de la Smala
d’Abd el-Kader - Vous qui avez fait l’École du Louvre,
qu’en pensez-vous ?
Trévellec avait étudié de très près l’œuvre de
Joseph Vernet, peintre de la mer et des ports sous
Louis XV mais ignorait tout de son petit-fils Horace,
peintre de batailles sous Napoléon III. Il se borna à
bredouiller quelques plates considérations sur
l’exotisme et la peinture héroïque. De toutes
manières, il se sentait incapable d’établir une
quelconque relation entre l’esprit chasseur et les arts
plastiques. C’est alors que le petit homme tout habillé
de bleu, sacrebleu, et aussi de gris, sapristi, l’étonna.
- Vernet peignait sur d’immenses toiles des scènes
de bataille auxquelles il n’avait naturellement pas
assisté. Il s’intéressait surtout aux personnages
célèbres qu’on pouvait reconnaître et aux détails qui
faisaient vrai, comme ici. Ce tableau, banal par sa
composition, médiocre par ses coloris, donne uneimage grotesque des Arabes. Regardez-moi cela. La
pagaïe rêgne. Voyez ce groupe de chameaux
empavillonnés du haut desquels tombent demi-nues
les femmes de l’émir, ici la négresse idiote jouant avec
une tranche de pastèque enfilée dans un bâton, le juif
qui file emportant sa cassette, le groupe affolé des
enfants du marabout se serrant autour de leur père et
tous ces guerriers ridicules qui sortent de leurs tentes
le fusil à la main pour affronter l’armée française
impeccablement alignée, en ordre de bataille. C’est
une œuvre destinée à déconsidérer les guerriers
d’Abd el-Kader. Je m’en vais vous donner l’avis d’un
certain Théophile Gautier. Un connaisseur, n’est-ce
pas ? Son opinion m’a tellement frappé que je l’ai
notée. Attendez voir...
Il tira un livre de la bibliothèque, l’ouvrit, le feuilleta
et lentement lut ceci :
- “...Tuons les Arabes, puisque nous sommes en
guerre avec eux, mais ne les peignons pas faisant,
pour mourir, des grimaces de Bobèche — un clown de
l’époque - ils défendent leur religion et leur patrie, et
ceux qui tombent sous nos balles voient déjà de leurs
yeux voilés de sang s’entrouvrir le paradis de
Mahomet avec les trois cercles de houris bleues,
vertes et rouges, car ce sont des saints et des
martyrs...” Voyez-vous, Trévellec, je me demande si
l’opinion française n’est pas victime d’une propagande
du même genre. Tous ces rebelles seraient des
minables aigris dont un seul a son baccalauréat. Ils
singent les gouvernements en exil, ils ne sont
capables que de poser des bombes et d’attaquer nos
soldats dans le dos ; Ben Bella n’est qu’un malfrat
dont le seul exploit est le hold-up de la poste d’Oranetc. Pourtant, quand vous verrez de plus près ces
fous furieux qui de temps en temps, comme “des
saints et des martyrs”, parviennent à franchir le
barrage à un contre cent, vous constaterez vous-
même qu’ils ne manquent pas d’une certaine
grandeur. Le malheur, voyez-vous, est qu’ils se
battent comme au temps de Théophile Gautier pour
quelque chose qu’on ne leur refuse plus, à savoir “leur
religion et leur patrie”. De Gaulle brûle de leur donner
satisfaction mais à leurs yeux, ces valeurs ne revêtent
tout leur sens que dans la conquête et le sang. Ferhat
Abbas a répondu au général: « L’indépendance ne
s’offre pas, elle s’arrache ! » C’est absurde, j’en
conviens, mais nous n’avons pas là-dessus de leçon à
donner. La France a connu cela dans sa propre
histoire...
Il faut croire que l’esprit chasseur sévissait à la
première heure chaque matin. Les notes du réveil,
claires et saccadées, n’en finissaient pas de ricocher
joyeusement sur les murs de la chambre des deux
jeunes officiers si malencontreusement placée au-
dessus de celle du colonel. Comme il n’y a que trente
et un bataillons de chasseurs dans l’armée française,
c’est-à-dire exactement autant que de jours dans un
mois, la tradition immuable veut que le clairon fasse
précéder sa sonnerie réglementaire du refrain du jour.
Ainsi, chaque matin, rien qu’au son du clairon, le
chasseur chevronné reconnaît le quantième du mois
en s’éveillant. Trévellec s’y était habitué à Reims. Il
savait aussi qu’à midi, il aurait à chanter au mess,comme tout aspirant à son arrivée au corps, le refrain
edu jour : 5 bataillon, ventre à terre ! Commandé par
Certain Cammbert ! En avant ! Sur son lit de camp, à
côté de lui, dans la pénombre pourpre du soleil levant,
Saint-Venant s’étirait bruyamment.
- Quel est ce refrain, déjà ? s’enquit poliment
Trévellec, pour donner à plus ancien que lui l’occasion
d’étaler sa science.
L’autre lui lança un regard incendiaire.
- M’en fous ! en a marre de leurs conneries !
Et il se rencogna sous sa couverture. Le clairon se
tut. Décontenancé, Trévellec s’interrogea. Était-il de
bon ton de se lever le premier, comme il sied aux
bleus, ou au contraire, valait-il mieux surseoir pour
effacer le mauvais effet produit par sa question ?
Peut-être à cette heure-là un remue-ménage au-
dessus de la tête du colonel serait-il interprété par son
ombrageux mentor comme un signe de fayotage ?
La maison était étrangement silencieuse, à part les
oiseaux qu’on entendait piailler sous les chevrons.
Dehors, la luminosité rose orange diffractée par la
brume de l’aurore faisait place à la lumière, la vraie,
celle qui se propage en ligne droite pour se briser sur
les lames minces des persiennes. À chaque fois que
les pas de Verdon retentissaient sur la terrasse, une
raie sombre balayait en éventail le plafond de la
chambre. Celle-ci était sommairement meublée. Deux
armoires penderies, une table, un tabouret, deux lits
Picaud. Au-dessus du sien, Saint-Venant avait affiché
une série de photographies, des vues du bord de lamer pour la plupart, parfois agrémentées du sourire
d’une jolie blonde, toujours la même. Le prédécesseur
de Trévellec avait fait de même car les punaises
avaient laissé leurs traces encore visibles dans le
plâtre. Quels souvenirs, quelle fiancée, quelle équipe
de football ou quelle carte postale égrillarde, quel
menu du dernier souper fin à Nemours ou quel dessin
de Faizant ? Personne ne le saura jamais. Pour les
historiens, rien ne vaut les graffitis des grognards de
Bonaparte dont on découvre encore les signatures en
haut des temples désensablés de la vallée du Nil.
- Dis donc, Machin-Chose, faudrait que tu te mettes
en tenue... grogna la voix ensommeillée de Saint-
Venant. Toujours allongé, il comparait l’heure de son
réveil-matin avec celle de sa montre en tenant l’un et
l’autre à bout de bras.
- Je ne suis pas bien comme je suis ?
- Si, mais il y a la fourragère, l’écusson, l’insigne, le
ceinturon, tout le cirque...
- Où faut-il prendre tout cela ?
- Je te montrerai. Ça n’ouvre qu’à huit heures.
Il y eut un craquement sec et une délicieuse odeur de
tabac blond se répandit dans la pièce. Des Craven A.
- À quelle heure se lève-t-on ?
- Le petit déjeuner est servi jusqu’à huit heures, mais
tu as le temps, le colon est en vadrouille toute la
matinée et le 4x4 n’est disponible qu’à neuf heures.
- C’est long, la visite de Sidi-Brahim ?
- Tu parles ! Il n’y a rien à voir du tout ! C’est une
manie d’Esprit-Chasseur de montrer à tout le mondemanie d’Esprit-Chasseur de montrer à tout le monde
son sacré marabout mais nous pousserons jusqu’à El
Hadjar, la petite ville voisine. Un bled sans aucun
intérêt mais j’ai à acheter des provisions pour le mess
et aussi des pellicules, des journaux et des cigarettes
pour moi. Je trouve les Troupes infectes.
On frappa soudain à la porte.
- Quoi ? brailla Saint-Venant d’un ton rogue.
- Mon lieutenant, c’est le secteur qui vous demande...
-Qui?
- Le capitaine Troncier.
- Me fait braire, celui-là ! Dis-lui d’aller se faire cuire un
œuf !
Mais il se leva d’un bond pour ne pas laisser à
l’homme le temps d’improviser une réponse douteuse.
- Machin-Chose, lança-t-il sur le pas de la porte, la
douche, si ça t’intéresse, c’est en bas, la baraque
derrière.
La douche était typiquement militaire : brûlante ou
glacée, sans aucun réglage possible, elle
s’interrompait net et sans rémission lorsque Machin-
Chose était savonné de la tête aux pieds.
Neuf heures un quart, le moment où la tendresse du
matin achève de se dissoudre dans la lumière laquelle
tombe en averses brûlantes dès qu’on quitte l’ombre
encore fraîche. Saint-Venant conduisait trop vite. À
chaque virage, Trévellec croyait être éjecté de son
siège. Heureusement, la route n’était pas trop
sinueuse. Elle suivait une vallée plantée d’arbresinconnus que le soleil chauffait entre des pentes
parsemées de rocailles. Peu de circulation, mais de
nombreux piétons, des paysans se rendant ou
revenant du marché colonne par un, la femme devant
ployant sous le poids d’un sac, un paquet à chaque
main, et derrière l’homme, les bras ballants, bien aise
sur son bourricot.
- Avant les “événements”, le mari sur son âne
ouvrait la marche, plaisanta Saint-Venant, mais la
femme est passée devant depuis qu’il y a des mines...
De temps en temps, ils traversaient de petites oasis
de pins et de thuyas. Ah ! L’air balsamique des pins
vanté par Marie-Tante ! Souverain pour les bronches !
Assis à l’arrière, le nouvel adjudant-chef de la CCAS,
un grand cheval roux et placide, mâchonnait du
chewing-gum à côté du chauffeur. Celui-ci n’en menait
pas large, regrettant visiblement d’avoir laissé le volant
de son 4x4 à ce fou de Saint-Venant. Trévellec allait
lui demander de ralentir quand de lui-même il modéra
sa vitesse. Ils arrivaient à un embranchement. Saint-
Venant prit à gauche. “Marabout de Sidi-Brahim, 7,5
km”. Les couleurs disparurent, dissoutes. Au loin, la
terre incendiée se confondait avec le ciel en fusion. De
rares agaves, comme des chandeliers dadaïstes. Une
piste sablonneuse les conduisit à travers une vaste
étendue vallonnée et désertique jusqu’à une petite
construction toute blanche coiffée d’une coupole, une
koubba nichée dans un creux dénué de toute
végétation et entourée à quinze pas d’un muret de
pierres sèches de moins d’un mètre de haut. Les
premiers pionniers de la conquête, qui ne
s’embarrassaient pas de subtilités linguistiques, ont
appelé ce tombeau “marabout” alors qu’en arabe lemot ne désigne pas le monument mais le saint
musulman qui y est enterré.
- Sidi-Brahim section ! Terminus ! Tout le monde
descend ! annonça Saint-Venant en bloquant net.
Déjà, l’adjudant-chef avait sauté à terre.
- Moi, je reste là. Le marabout, hein, ça commence
à bien faire... avertit Saint-Venant.
Il alluma une Craven et demeura au volant à étudier
sa liste de commandes pendant que le chauffeur
somnolait à l’arrière. Trévellec rejoignit l’adjudant-chef
qui faisait le tour du monument. Le site faisait
impression. Pas d’ombre. Pas de bruit. Des aloès aux
lames de fer-blanc peint. Des figuiers de barbarie
comme des buissons de tubercules barbelés.
- Connaissez-vous l’histoire de Sidi-Brahim, mon
lieutenant ? demanda l’adjudant-chef.
Il avait une voix qui roulait les r mais si douce qu’elle
paraissait incompatible avec son grade.
- Oui, vaguement, et vous ?
- Oh ! Je la connais très bien, depuis l’école
primaire. Je suis né à Lacalm, dans l’Aveyron, le
village natal du clairon Rolland, un des héros de la
bataille. Il a sa statue chez nous.
- Roland, vraiment ? dit Trévellec qui le soupçonnait
de confondre Sidi-Brahim et Roncevaux.
- Mais oui I Tenez, là-bas, c’était Djemmaa,
aujourd’hui Nemours...
L’adjudant-chef avait des talents de conteur. A sa
suite, dans la soirée du 21 septembre 1845, Trévellecquitta Nemours et se dirigea vers le sud-ouest avec le
e8 bataillon de chasseurs, 8 officiers, 346 hommes,
eplus un escadron du 2 Hussards, 2 officiers, 67
cavaliers, pour barrer la route à Abd el-Kader. Le
lieutenant-colonel de Montagnac commandait la
colonne. Le 23, au lever du jour, les cavaliers arabes
apparaissent sur les crêtes du djebel Kirkouk,
Montagnac marche à l’ennemi et la bataille
commence.
- ...Vous voyez cela, mon lieutenant, ces carrés qui
fondent comme beurre au soleil avec la tunique-
capote, le pantalon gris-fer, les épaulettes vertes et
les buffleteries noires... C’est par-là qu’ils étaient à
peu près... Deux heures. Ça n’a pas duré plus de
deux heures. Les rangs s’éclaircissaient à mesure. Ils
entassaient leurs blessés au milieu du carré mais à la
fin, ils n’étaient plus assez nombreux pour rester au
coude à coude. D’un seul coup, paraît-il, le dernier
carré s’est écroulé comme un vieux mur qu’on bat en
brèche. Les Arabes se sont jetés sur eux et les ont
massacrés, les blessés comme les autres... Trois
jours durant, les survivants retranchés dans le
marabout, derrière ce muret, résistent aux assauts de
dix mille Arabes. Trois jours ! Mon compatriote le
clairon Rolland est fait prisonnier. On l’amène à Abd
el-Kader qui lui ordonne de sonner la retraite. Rolland
embouche son clairon et sonne la charge ! Le 26
septembre, soixante-treize hommes épuisés, à bout
de munitions, à demi morts de soif, portant sept
blessés, tentent une sortie à la baïonnette vers
Nemours. C’est l’échec. La boucherie. Seuls, un
caporal et treize chasseurs presque tous blessés
réussissent à atteindre Nemours, Djemmaa àl’époque... Voilà l’histoire du fait d’armes. Quatorze
survivants sur cinq cents hommes.
- Il manque quelques détails à vos belles images
d’Épinal, mon adjudant-chef, intervint une voix acide,
celle de Saint-Venant qui avait quitté son 4x4 et qui
écoutait en silence derrière eux depuis cinq minutes.
Par exemple que les chefs portent seuls la lourde
responsabilité du massacre. Montagnac était un
paranoïaque qui voulait depuis longtemps son petit
exploit personnel. Quelques jours avant le drame, il
écrivait : « Je suis un peu trop fatigué de jouer l’huître
dans mon écaille de Djemmaa. Il faut que j’en sorte,
l’inaction me tue. » Quand on les pousse dans leurs
derniers retranchements, tous les experts
reconnaissent que sa colonne était insuffisante pour
faire face à cette nouvelle guerre insurrectionnelle.
Avec cela, il n’a pas tenu compte de la
recommandation de Cavaignac, son supérieur :
“redoubler de surveillance” ni, surtout, exécuté son
ordre de revenir sur ses pas. Enfin, pour couronner le
tout, il a manœuvré comme un manche en adoptant
au début de la bataille une tactique inepte de petits
paquets dispersés.
- Il est tout de même mort à la tête de ses
hommes... protesta mollement l’adjudant.
- C’était bien le moins. Je crois même qu’il a été
décapité ce qui était de bonne guerre car ce
matamore, grand amateur de razzias, collectionnait
les têtes coupées. A Djemmaa, il écrivait encore : «
Pour chasser les idées noires qui m’assiègent
quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des
têtes d’artichauts mais bien des têtes d’homme... » Un
fou sanguinaire, je vous dis, ce qui n’a pas empêché laFrance d’élever l’année suivante une pyramide de cinq
mètres de haut à l’emplacement où il est tombé.
- Où as-tu été chercher tout cela ? interrogea
Trévellec.
- Tous ces grands chefs étaient fous, d’ailleurs,
comme les nôtres ! poursuivit Saint-Venant, un rien
provocateur. Dès le premier jour, un Kabyle est allé
prévenir le camarade de promotion de Montagnac, le
futur général Barral qui commandait l’arrondissement
de Marnia. « Vite ! Des soldats français sont
retranchés au marabout de Sidi-Brahim et ils vont se
faire massacrer jusqu’au dernier ! » Que croyez-vous
que fit Barral ? Il condamna le messager à la
bastonnade pour fausse nouvelle et ne bougea pas le
petit doigt. Tout cela, Esprit-Chasseur se garde bien
de le raconter.
- D’accord, concéda Trévellec, tout ce que tu
voudras... mais pour moi mourir en obéissant à des
guignols n’enlève rien à l’héroïsme, bien au contraire.
Tu n’empêcheras pas que tous ces pauvres types ont
fait preuve d’un courage dont nous ne sommes
probablement capables ni l’un ni l’autre.
- Oui, c’est vrai. Ils ont terriblement souffert du
soleil, de la soif et de leurs blessures. Et ils sont
morts...
Tout d’un coup, il avait l’air de compatir, Saint-
Venant, et son visage était crispé.
- Et tout ça pourquoi ? demanda-t-il. Êtes-vous
capable de me le dire ?
Il y eut un long silence qui pouvait à la rigueur
passer pour une pause indispensable après un récitaussi pathétique.
- Pour des prunes, comme d’habitude ! répondit
enfin Trévellec par pure politesse. L’adjudant-chef lui
jeta un coup d’oeil approbateur.
- Très juste ! appuya-t-il en souriant. Pour des
prunes. Mais il y eut aussi quelques bananes. Le
clairon Rolland est mort officier de la Légion
d’honneur... et Abd el-Kader grand-croix, plus tard...
- Ben Bella attend son tour, ricana Saint-Venant.
- Il a déjà la médaille militaire que lui a remis de
Gaulle pour sa belle conduite en Italie, observa
l’adjudant-chef.
- Curieux comme la France a le culte des défaites.
Camerone pour la Légion, Bazeilles pour la Coloniale,
Sidi-Brahim pour les chasseurs !
- « Il y a toujours quelque impureté dans la réussite,
une grossièreté dans la victoire », répliqua Trévellec. «
Il n’y a de totalement pur, de totalement grand que la
défaite. »
Les yeux écarquillés, Saint-Venant émit un long
sifflement moqueur.
- Oh ! Là ! Là ! Qui a dit cela ?
- Charles Péguy.
- Eh bien, Péguy peut se réjouir, la défaite est
inéluctable i Le malheur est qu’elle ne sera ni pure ni
grande ni visible sur le terrain comme à Diên-Biên-Phu
par exemple ! Non, ce qui nous manquera toujours à
nous, les glorieux futurs anciens d’AFN c’est une
bonne déculottée nette et sans bavures à une date
bien précise pour qu’on puisse l’homologuer commebien précise pour qu’on puisse l’homologuer comme
un haut fait...
Le Tombeau des Braves, qui abrite les restes des
héros au pied du village des Ouled Ziri, fut expédié en
un quart d’heure. Saint-Venant était pressé. Il avait
ses emplettes à faire à El Hadjar, localité des environs
qui fournissait le mess en produits de luxe. Cette
bourgade, hybride comme beaucoup de communes de
l’Oranais, tenait du douar et du chef-lieu de canton.
Bien que construit primitivement à l’écart du village
indigène, le quartier européen en était devenu le
centre. Peu à peu, à la périphérie, des gourbis
s’étaient multipliés qui l’enserraient de toutes parts.
Juste à la jonction des deux quartiers, la place du
marché était plantée d’eucalyptus, cet arbre au
feuillage bleu d’origine australienne dont le tronc
desquamé paraît toujours entre deux mues. Des
mulets de bât et des ânes y étaient attachés. La place
était reliée à celle de l’église par la rue d’Aumale, l’axe
principal où des commerçants, juifs pour la plupart,
tenaient boutique. Saint-Venant gara le 4x4 à l’ombre,
en face de la Dar-el-Askri, la maison des anciens
combattants musulmans, entre l’éventaire d’un
marchand des quatre-saisons et l’étal répugnant d’un
boucher ambulant. Immédiatement, le véhicule se
trouva entouré d’enfants tapageurs.
- Tu donnes un douro ! Mon lieutenant, vive la
France ! Tu donnes dix francs !
- Rendez-vous à midi ici, dit Saint-Venant en
consultant sa montre, puis il ajouta à l’intention de
Trévellec :
- Je vais acheter mes films. Tu me retrouveras auSelect, là-bas.
Trévellec s’éloigna avec empressement de l’étalage
grand-guignolesque où des viscères sanguinolents
voisinaient sur des planches avec des têtes de
mouton au naturel, fraîchement coupées, frisées,
livides, funèbres comme celles des aristocrates sous
la Terreur. Les traces de sang et les quartiers de
viande autour desquels tournoyaient des nuées de
mouches laissaient penser que la tuerie s’était
produite une demi-heure plus tôt et la passion
assassine du boucher enflammait encore, semblait-il,
son regard homicide d’ogre brutal et muet.
L’adjudant avait aussi des achats à faire. Ils se
séparèrent devant le marchand de journaux. Trévellec
entra et eut la bonne fortune d’y trouver Spirou auquel
il était abonné mais dont les derniers numéros étaient
sans doute encore en souffrance entre Cherchell et
Plou Cadou. Dans la boutique voisine, un coiffeur
arabe était en train de raser une tête européenne
posée à la Montagnac au sommet d’une pyramide de
linges plus ou moins blancs. Le client n’avait pas l’air
de redouter la grande lame de l’antique coupe-chou
qui lui raclait la gorge d’une oreille à l’autre... Plus loin,
le Sélect-Bar, tout en miroirs et verre dépoli, était
l’unique café-restaurant de la rue d’Aumale. Des
effluves de merguez flottaient sur un air à la mode.
Allez venez, Milord,
Vous asseoir à ma table
Il fait si froid dehors
Ici c’est confortable...

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