//img.uscri.be/pth/0dfc3d05793d4a6593ee53ba168a2aca0262851e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LES ENFANTS DES RUES DU BRESIL

De
211 pages
Ce livre est le résultat d'une démarche qui représente vingt ans de travail en éducation auprès des enfants de rue de Rio de Janeiro. L'intérêt de l'auteur à vouloir comprendre ces enfants a commencé dans les années 1980, au moment où elle s'est demandée si les images qui étaient véhiculées à leurs propos par la presse ou par l'opinion publique, correspondaient à la réalité. L'étude de Ligia Costa Leite se veut un cri pour une société plus inclusive, dans laquelle la coexistence sera moins difficile et où le sens de la pitié comme de l'humanité aura une signification sincère et vraie.
Voir plus Voir moins

Les Enfants des rues au Brésil Mythes et idéologies
XVIe- xxe siècles

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches & Documents Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
PROST C., L'armée brésilienne, 2003. MIN GUET C., Alexandre de Humboldt, 2003. PEREZ-SILLER J., L'hégémonie des financiers au Mexique sous le Porfiriat, 2003. DEL POZO-VERGNES E., Société, bergers et changements au Pérou. De I 'hacienda à la mondialisation, 2003. PEUZIA T 1., Chili: les gitans de la mer. Pêche nomade et colonisation en Patagonie insulaire, 2003. ROLLAND D., MATTOSO K., MUZART 1., Le Noir et la culture africaine au Brésil, 2003. WALTER D., La domestication de la nature dans les Andes péruviennes,2003. GUICHARNAUD-TOLLIS M. (éd.), Caraïbes. Eléments pour une histoire de ports, 2003 (ouvrage en espagnol). GUICHARNAUD-TOLLIS M. (éd.), Les ports dans l'espace caraïbe, réalités et imaginaire, 2003. RAGON P., Les saints et les images du Mexique (XVI-XVIIIe siècle), 2003. VINICIOS VILAÇA M., Sociologie du camion, 2003. BALUTET N. (dir.), Représentations homosexuelles dans la culture hispanophone, 2003. SALAZAR-SOLER C., ~Anthropologie des mineurs des Andes, 2002. PERISSAT K., Limafête ses rois, 2002. ROUJOL-PEREZ G., Journal d'une adoption en Colombie, 2002. DEBS S., Cinéma et littérature au Brésil, 2002. LAMMEL A. et J. RUV AL CA MERCADO, Adaptation, violence et révolte au Mexique, 2002.

Ligia Costa Leite

Les Enfants des rues au Brésil Mythes et idéologies
XVIe- xxe siècles

Avant-propos de Darcy Ribeiro Préface de Leonardo Boff

Traduit du portugais (Brésil) par Bruno Tremblay

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALIE

Titre original: A Razao dos lnvenciveis. Meninos de Rua: 0 Rompimento da Ordem (1554-1994). Rio de Janeiro: Éditeur Université Fédérale de Rio de Janeiro/Institut de Psychiatrie - UFRJ/IPUB, 1998

Diffusion Europe, Asie et Afrique: L'Harmattan Inc. 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France 33.01.40.46.79.10

Couverture:

Sauf à des fins de citation, ce soit, est interdite

toute reproduction,

par quelque procédé

que

sans l'autorisation

écrite de l'éditeur.

(Ç)Ligia Costa Leite, 1998 (Ç)Harmattan Inc., pour la traduction française, 2003 ISBN: 2-7475-5327-2

DU

MÊME

AUTEUR

Livres: Meninos de rua -A Infância Excluida no Brasil, Éditions Atual, Sao Paulo, 2001.
A Magia dos invenciveis : M eninos de Rua e a Escola Tia Ciata, Éditions Vozes, Rio de Janeiro, 1991.

Articles: L'organisation de l'itinérance à Montréal et à Rio de Janeiro. ln Saison Mauve vol. 4, n.l. BruneI, Gilles (direction). Montréal: Département de Communication/Université de Montréal, Québec, Canada. 2002, pp. 41-50. Menor infratoT, nlenor louco ? 0 caso Honôrio - (Mineur delinquente, mineur fou? L'histoire de Honorio). Ética e Psiquiatria Forense, Rio de Janeiro: Editions IPUB-CUCA, 2001, pp149-l66. Brésil: un pays d'invincibles. Revue Sud/Nord - Folies & Cultures, n. 4/1995, Paris: Édition Érès, 1995, pp. 133-144. Escola Tia Ciata-A school.for street children in Rio de Janeiro. Revue Environmental and D:rbanization, vol. 3, n. 1, Londres: lIED, April 1991 , pp.130-l39. Nés pour perdre: les invincibles. Revue Autrement, Série Monde: de Janeiro, n. 42. Paris: Jan. 1990, pp.79-80. Rio

Autres travaux sur le site Web:
http://www.invenciveis.com

SOMMAIRE

Remerciements Avant-propos - Darcy Ribeiro

Préface

-

Leonardo Boff

Introduction

7 9 Il 13 23 23 23 27 30 39 41 41 47 50 63 72 83 83 84 87 92 101 101 107

1. Mythes et idéologies L'ordre officiel et la nation exemplaire Les mythes d'origine La différence, l'ordre et les lnythes Les lnythes, la différence et l'éducation religieuse Culture, ethnocentrisme et différenciation Le salut pour les « défavorisés sociaux» Religion et lnorale Travail et fainéantise Correction par la répression Les mythes et les médias d'aujourd'hui Faire face au mythe 2. Quelle famille représente la Patrie? Expressions imaginaires sur la famille Dans la littérature Dans les lnédias Dans l'opinion publique Origine et sens de la catégorie « famille» Le point de vue des théoriciens Mettre en IUlnière la « falnille brésilienne»

-

LES

ENFANTS

DES

RUES

AU

BRÉSIL

113 113 122 126 132 132 135 141 141 143 149 158 166 173 187 197 201 207

Propositions salvatrices de la famille imaginaire Selon l'optique de la justice Selon l'optique de « l'éducation» Selon l'optique des médias et de l'opinion publique Considérer la « famille brésilienne réelle» Selon la réalité économique Selon la réalité culturelle et sociale
3. Liberté et répression Libertés Libertés « conquises» Libertés « sauvages» Libertés « oisives» La « fin » de la liberté La « fin » de la liberté par les internats La « fin » de la liberté par les écoles

Réflexions finales Bibliographie Bibliographie dans la presse

6

REMERCIEMENTS

À Emmanuel Carneiro Leao qui, de façon désintéressée, a délaissé son monde philosophique pour répondre aux besoins de mon monde des mortels. À Joao Ferreira et Edson Saggese, pour avoir délnontré sans équivoque qu'ils croyaient à Ines capacités de pédagogue dans le dOInaine de la santé mentale. À MIne Marina Bandeira, alors présidente de la FUNABEM, pour m'avoir donné accès aux archives pédagogiques de l'École XV de Novembre.

A

,

Ines enfants, Julio, Luiza et Vitor, pour l'énergie qu'ils me donnent et ~ui me pousse à co?tinuer. À Luiz, pour sa tendresse, sa reconnaIssance et son soutIen.

Au groupe du « projeto SeInpre Viva» (projet Toujours Vivante), qui a travaillé au Poste IV, à Copacabana, et qui a permis de recueillir divers récits chez les enfants de rue pour cette recherche, et à Angélica qui Ill'a aidée à rassembler et systématiser le Illatériel utilisé dans ce livre. La présente édition traduite a pu compter sur l'appui du CNPq (Conseil national pour le développement scientifique et technologique), organisme du gouvernelnent du Brésil consacré au développement scientifique et technologique.

AVANT-PROPOS

DARCY

RIBEIRO

imez-vous les enfants de rue? Selon moi, les gens se classent en deux catégories. Ceux qui les aiment et ceux qui les détestent. J'appartiensau premier groupe, je les aime. La vie des enfants de rue est une autre chose. Leur espace est la rue. Pleine de belles voitures dont ils connaissent parfaitement les marques et les années de fabrication, lesquelles roulent doucement ou dangereusement vite. Pleine de vitrines scintillantes, remplies de marchandises qu'ils ne veulent ni ne peuvent acheter, mais qui sont très belles à regarder. Le vol dans la rue est également plus facile et plus lucratif. Leurs victimes sont sans défense et peuvent leur rapporter gros, comme des bijoux bien payés par le receleur et de l'argent liquide. La vie dans la rue est aussi plus facile lorsqu'ils se regroupent entre eux. Il faut respecter les filles parce que chacune a son maître, que ce soit un adulte-souteneur qui l'exploite, ou encore un gamin qui la considère et la défend comme son épouse. Une autre qualité de la vie dans la rue vient du fait qu'elle donne de l'importance à ces enfants. Des gens de partout et de toutes les religions y viennent les poches pleines d'argent avec le désir de les sauver. Les enfants prennent soin de ne pas se livrer, n1ais ils acceptent volontiers ce qu'on leur donne - cela ne leur coûte que quelques photos avec l'assistant social.

A

PRÉFACE

LEONARDO

BOFF

e travail a plusieurs mérites. Le premier est certainement celui-,ci : il s'agit de la cristallisation théorique d'un processus pratique vécu par l'auteure depuis plusieurs années déjà: s'occuper et se préoccuper des enfants de rue à partir du point de vue singulier qui leur est propre. C'est un très grand effort pour reconstruire le monde, la rue, la ville, le destin humain à partir de la raison qu'euxmêm,es formulent progressivelnent. Ligia a travaillé à l'École Tia Ciata, où elle a cherché à structurer une pédagogie propre aux enfants de rue, lnais malheureusement l'établissement a été fermé à cause de l'incompréhension du gouvernement local de Rio de Janeiro. Elle a médité sur ce qu'elle a vécu et subi, ce qui a donné naissance à un livre très significatif, déjà publié: A Magia dos lnvenciveis (La Magie des invincibles). Là, les garçons et les filles de rue émergent comme des invincibles. Ils se montrent plus forts que notre systèlne, lequel cherche à les dOlnestiquer et les encadrer. C'est pourquoi on les tue. Ils sont plus forts que nous. Ils lancent un défi à l'éducation: comment développer un parcours éducationnel qui inclut tous et chacun? En deuxièlne lieu, l'étude a le mérite de délllontrer que l' antiphénolllène des garçons et des filles de rue n'est surprenant en aucune façon. Il obéit à la logique du type de société qui a été construit dans ce lieu, une dérivation du modèle dualiste implanté au Brésil et qui a engendré une culture de l'exclusion. On ne sait pas quoi faire de ceux qui sont différents culturellelnent. Ils sont soit éliminés physiquelllent, soit subordonnés à l'incorporation sociale, soit 111arginalisésou encore exclus.

C

-

LES

ENFANTS

DES

RUES

AU

BRÉSIL

-

L'étude de Ligia Costa Leite démasque ce péché originel de l'âme culturelle brésilienne, à travers les thèmes-axiaux tels que la nation, la famille, l'école et la liberté. En troisième lieu, le livre est d'une importance singulière parce qu'il a donné la parole à ceux qui socialement n'ont ni voix ni lieu. Il rassemble les témoignages de la bouche des enfants de rue. Il a su les valoriser, en extraire la raison, la vision de la vie et celle de la société. Une chose est surprenante. Si nous comparons ce que disent les acteurs de la société dominante (les idéologues, les pédagogues du système, l'opinion publique à travers les médias) avec ce que racontent les enfants de rue, nous percevons combien fragile est la limite entre l'humanité et la barbarie. La barbarie, le manque de pitié, de raison et de cœur est souvent du côté de la société qui se considère « bien» et « humaine », et non pas du côté des garçons et des filles de rue. Il suffit d'entendre ce que dit un des membres du Club des directeurs de commerces: « Lorsque l'on tue un petit voyou de rue, cela constitue un bienfait pour la société ». Ou ce que dit un petit voyou de rue: « Nous sommes unis... nous sommes tous des petits frères... » L'auteure nous fait part de ce qu'elle a appris. Les garçons et les filles de rue lui ont révélé un monde inaccessible à celui qui ne l'habite pas ou qui n'y entre pas avec sympathie et une extrême prudence. Ils lui ont enseigné, par le biais de leur désir, toujours renié, ce qu'étaient la liberté, la coexistence et la famille en tant qu'espace émotionnel de fraternité et de solidarité. Et que, lorsque la raison apparaît dépouillée de l'émotion, elle devient cruelle. L'étude demande plus qu'une transformation de l'école et des méthodes pédagogiques. Elle exige une transformation du paradigme de la société. Si les valeurs qui ont fait du Brésil un pays divisé persistent, avec de si nombreuses victimes générées par son processus élitiste, il y aura toujours des enfants menaçants dans les rues; il Y aura toujours des exterminations et la barbarie continuera de sévir. L'étude de Ligia Costa Leite se veut un cri pour une société plus inclusive, dans laquelle la coexistence sera moins difficile et où le sens de la pitié comme de l'humanité aura une signification sincère et vraie.

12

INTRODUCTION

e livre est le résultat d'une démarche qui représente vingt ans de travail en éducation auprès des enfants de rue de Rio de Janeiro. Mon intérêt à vouloir comprendre ces enfants a commencé dans les années 1980, au moment où je me suis demandée si les images qui étaient véhiculées à leur propos par la presse ou par les opinions des diverses personnes qui composent notre société, que ce soit dans les rues, les files d'attente des banques ou des supermarchés, dans les autobus et autres situations sociales, correspondaient à la réalité. Ensemble, ces personnes et les médias dégagent une opinion publique qui circule comme une vérité permanente agissant dans le cœur de la subjectivité humaine, au sein de ses mémoires, de son intelligence, de sa sensibilité, de ses affections et de ses phantasmes inconscients, selon la pensée de Guattari. En guise de première réponse à ma question, j'ai pu constater que dans la production de ces images à forte tendance manichéenne, l'enfant de rue est considéré autant sous l'angle de la compassion que sous celui de la peur, autant comme victime qu'agresseur et autant objet de charité chrétienne qu'objet de répression. Des dualités apparemment dissociées, mais qui représentent les deux côtés d'une même pièce de monnaie: celle de l'être misérable et/ou destructif, qui pourrait engendrer le Mal dans la société si on n'arrivait pas à le retenir. Cela veut dire que, même lorsque le côté de la pitié transparaît, ce qui est sous-jacent est le risque que l'enfant de rue corrompe le mythe d'un pays harmonieux et sans conflits raciaux ni culturels que serait le Brésil. Ces deux images, soit celle de la victime soit celle de l'agresseur, réduisent ces enfants et ces jeunes de rue à l'état d'objet, empêchant ainsi la reconnaissance et l'acceptation de leur individualité, de leur

C

-

LES

ENFANTS

DES

RUES

AU

BRÉSIL

-

singularité culturelle et de leurs façons distinctes de se situer dans le monde. En fait, ce que je désire exprimer ici est que si, d'une part, la focalisation sur la répression telle qu'elle est pratiquée pendant les trois cents ans « d'emprisonnement» de ces enfants dans des institutions fermées, démontre clairement le refus de supporter la différence, celle de la pitié ou de la charité emploie, d'autre part, une argulnentation plus simpliste qui prétend que la rue est un endroit de désolation, insalubre et pervers, où existe seulelnent le Mal. Ces arguments justifient purement et simplement le rassemblelnent de ces êtres dans des internats pour mineurs qui « puissent les adapter» à une vie orientée vers le Bien. Ces deux approches (de la répression et de la pitié) ignorent les aspects particuliers de la culture de ces garçons et de ces filles et laissent transparaître le rejet et le souhait d'éliminer leurs différences et leurs histoires de vie. En somme, ils présupposent que ceux-ci en viennent à mourir psychiquement pour parvenir à s'adapter au Inonde du Bien. C'est peut-être la raison pour laquelle autant de progralnmes et de projets qui leur étaient destinés ont failli dans leurs objectifs les plus évidents dont celui de les sortir de la rue. Percevant la fragilité argumentative contenue dans les divers discours de l'opinion publique, ma préoccupation a été au fil des années de chercher à comprendre que]]e était la logique implicite dans les façons de vivre, de penser et de se sentir chez les enfants de rue avec lesquels j'ai travaiJ1é. Ainsi, j'ai pu développer une vision critique de certains phénolllènes plus profonds qui empêchent l'intégration sociale de ces jeunes. Pendant cette période, j'ai remarqué qu'il existait quelque chose de plus dans leurs vies, une autre réalité, très différente de la représentation sociale qu'ils reçoivent, dans le sens que définit Moscovici : « Les représentations sociales sont des entités presque tangibles. Elles circulent, se croisent et se cristallisent sans cesse à travers une parole, un geste, une rencontre, dans notre univers quotidien. » (1976 : 39) Une chose est sûre: les enfants de rue ne peuvent être considérés COlnmedes personnes linéaires, simples à comprendre et c'est peut-être ce qui fait d'eux des invincibles culturels et, par conséquent, des êtres discritninés. Par invincibles, j'entends que s'ils n'ont pas été vaincus culturellement par les institutions créées pour s'occuper d'eux, lesquelles la plupart du telnps croyaient pouvoir réprimer et corriger facilement 14

- INTRODUCTIONleurs façons de vivre, ces enfants ne sont pas parvenus non plus à vaincre les résistances qui rendent itnpossible la reconnaissance de leurs héritages historiques et culturels, lesquels permettraient leur intégration à la société. Ni vainqueurs, ni vaincus, ils sont devenus un mythe que j'ai qualifié d'invincible culturel. De la préoccupation de comprendre la réelle identité des enfants juxtaposée aux pratiques courantes des institutions qui leur sont destinées ont émergé d'autres questions. Parmi celles-ci, la perception qu'il était fondamental de se méfier de ce qui était tenu pour évident et qu'il fallait relnettre en doute la facilité des interprétations découlant de la représentation sociale qui leur était attribuée, laquelle se voyait souvent renforcée par leurs propres comportements dans le quotidien de la rue. Ainsi donc, je suis partie de l'hypothèse que derrière tout cela se cachaient de véritables identités et désirs qui les poussaient à toujours chercher des façons nouvelles de survivre dans l'adversité, tel un fil d'espoir auquel ils s'accrocheraient chaque jour. C'est pourquoi une approche du point de vue de « l'anthropologie pédagogique» a accompagné mon travail d'éducatrice lors de la mise en place, avec l'aide d'autres professeurs du secteur public, d'une école primaire pour enfants de rue. Là, nous avons pu effectuer des recherches sur les racines culturelles, historiques et sociales de ces jeunes, et développer une Inéthode expérimentale d'enseignelnent et ainsi mieux orienter les activités scolaires. Cette expérience-pilote, qui a été appelée École Tia Ciata, a été intégrée au réseau scolaire public de la municipalité de Rio de Janeiro et pouvait cOlnpter sur l'appui de personnalités publiques, de politiciens, d'entrepreneurs et de divers groupes qui ont encouragé et financé son déroulelnent,l Malheureuselnent, le projet n'a fonctionné qu'un peu plus de cinq ans et a dû être interrompu en 1989 lorsqu'un nouveau maire est arrivé en poste. Ce dernier fit valoir COlnme raison, pour empêcher la continuité de l'expérience, que l'équipe qui avait créé et dirigé l'école n'appartenait pas à son parti politique. L'École Tia Ciata n'était pas désirée non plus
1. L'expérience tentée à l'École Tia Ciata a été décrite dans les livres A Magia dos invenciveis, de la même auteure, Éditions Vozes, 1991, et Meninas perdidas, de Martha Abreu Esteves, Éditions Paz e Terra, 1989, ainsi que dans le mémoire de maîtrise de Monica Rabello de Castro, 0 Avesso da /6gica: aspectos da relaçiio ensino-aprendizagenz na Escola Tia Ciata, cités dans la bibliographie de ce livre. 15

-

LES

ENFANTS

DES

RUES

AU

BRÉSIL

-

par le Département de l'éducation publique parce qu'elle dénonçait, en fonction de son succès, l'échec du système d'enseignement dans sa tâche de scolarisation des enfants des classes populaires, lesquels finissaient par devenir des enfants de rue ou des analphabètes chroniques. Nous pouvons donc supposer que le fondement principal de cet échec a été le refoulement de la culture populaire et la résistance des élèves à apprendre un contenu éloigné de leurs modes de vie. Malgré sa courte période d'existence, l'École Tia Ciata a démontré la viabilité de la scolarisation, de la formation professionnelle et de l'insertion sociale de centaines de jeunes qui vivaient dans les rues en marge du système scolaire et donc, en marge de la société. Il est important de signaler que le but premier de l'École n'était pas de sortir les jeunes de la rue mais plutôt de leur donner accès à la première et vraie formation professionnelle digne d'une société qui a la caractéristique d'être lettrée:

lire, écrire et compter. Selon l'anthropologue Darcy Ribeiro, « avec ce
simple savoir, Lula est presque arrivé à la présidence du Brésil.

Sans lui, il aurait continué à balayer le trottoir devant l'usine. » 2 C'est dans cette école que j'ai commencé à mieux connaître les principales caractéristiques des élèves-enfants de rue. Certaines d'entre elles étaient évidentes puisqu'elles constituaient des façons de survivre, alors que d'autres étaient plus cachées car elles leur donnaient un sentiment d'insécurité et les rendaient fragiles face à la société. Dans ce Iivre, j'ai choisi d'aborder comme thème central l'opposition entre les représentations sociales les plus courantes dans le quotidien et la vraie identité des enfants de rue. Je me suis donc penchée sur les diverses versions et visions qui ont tracé un portrait de l'identité des enfants de rue dans le sillage de l' histoire du Brésil. Ce sont des visions exprimées dans les quotidiens, les reportages, les articles d'opinion, les éditoriaux et les lettres de lecteurs; dans la littérature; dans les textes théoriques des « scientistes sociaux» ; et dans les documents des institutions mêmes qui assistent les enfants pauvres ou s'en occupent. J'ai travaillé avec un matériel épars qui couvre quatre cents ans, me concentrant sur la période de 1890 à 1990. Ce matériel m'a servi à
2. Lettre de Darcy Ribeiro, datée du 3 janvier 1990, dans laquelle ce dernier faisait référence à l'élection présidentielle de 1989 lorsque le candidat du Parti des Travailleurs, un ouvrier en métallurgie, a perdu l'élection par une marge de votes très mince. 16

-

INTRODUCTION

-

composer un cadre global avec des caractéristiques générales du regard que la société instituée pose sur l'enfant de rue, cette même société qui vit dans un contexte culturel déterminé et qui influence tout en étant influencée par les mass médias. Je peux dire que je suis arrivée à un profil de l'enfant de rue qui correspond à celui qui est assimilé par l'opinion publique et qui est devenu une vérité basée sur une logique et une raison difficiles à contester avec des arguments bien qu'il soit également impossible d'en faire la preuve avec des moyens scientifiques. Cela a fait grandir le mythe de l'invincible culturel et de ses aspects négatifs: saleté, lascivité, paresse, oisiveté, permissivité, délinquance, mais aussi abandon, solitude, tristesse, pauvreté, malheur et victimation. La raison qui soutient cette opinion publique présuppose que le savoir pourrait être totalement contrôlable s'il était dissocié de l'émotion car il permettrait de maîtriser les impulsions qui en découlent. C'est pourquoi les théoriciens sociaux, défenseurs de cette hypothèse, ont forlnulé des « propositions sensées» afin de sortir les enfants de la rue. Ces propositions ne devraient contenir que des définitions claires et sans ambiguïté provenant de points de vue émotionnels sur la question. Même l'aspect de la pitié devrait del11eurerneutre et hygiéniquelllent distant du personnage central de ce théâtre incarné par l'enfant de rue qui n'était ni regardé ni écouté. Par contre, cette structure fermée à « l'Autre» culturel a fini par renforcer le mythe de l'invincibilité culturelle. Ce fut précisément avec un tel raisonnement, à la suite de la Proclalnation de la République, que des « hOlnmes de sciences 3 » ont planifié des politiques destinées à la petite enfance des milieux pauvres qui se sont traduites de la façon suivante: d'abord, la création de l'Escola XV de Novembro (École XV de Novembre) en 1898, dont l'objectif était d'isoler les enfants pauvres pour les « éduquer» selon les ITIoules du « monde hygiénique et organisé» ; en second lieu, en raison de l'effet direct de cette prelnière mesure, on a créé depuis 1900 les internatsprisons dont le rôle était de « corriger» des conduites irrégulières et antisociales pour ensuite rendre à la société des adultes passifs et résignés
3. Les hommes de sciences étaient les théoriciens et les penseurs du nouvel ordre politique et social qui, afin d'ajuster le projet de nation, planifiaient les réformes après la Proclamation de la République.

17

-

LES

ENFANTS

DES

RUES

AU

BRÉSIL

-

à leur rang social; en troisièlne lieu, vers 1950, il ne restait que des internats dans le but « d'isoler» le mythe du reste de la société. Malgré tous ces soins scientifiques, rationnels et objectifs, le pays n'a pas réussi à dispenser de façon efficace une éducation à lajeunesse de ses milieux pauvres, laquelle, symboliquement, a conduit les internats à l'implosion. En 1990, on a donc voté une législation spécifique pour faire face à ce problème: l'Estatuto da Criança e do Adolescente (Statut de l'enfant et de l'adolescent), fruit d'une grande mobilisation des élélnents progressistes de la société. Cette loi a connu de fortes résistances chez certaines autorités gouvernementales qui ne voyaient ni l'intérêt d'investir dans des actions socio-éducatives, ni celui d'offrir de nouvelles écoles. Comme el1e établissait dans son quatrième article les droits de base en toute priorité (ces droits faisant référence à la vie, la santé, l'alimentation, l'éducation, le loisir, la forlnation professionnelle, la culture, la dignité, le respect, la liberté de mêlne que la coexistence familiale et communautaire), il est facile de comprendre que ses critiques ont été nombreux à affirmer que cette loi était idéale pour un pays riche et développé comIne la Belgique, mais qu'elle était non applicable au Congo Belge, faisant ici référence à la partie pauvre du BrésiL Le rejet de la loi qui, en réalité, correspondait à un rejet de l'acceptation des différences cu Iturelles ou de l'altérité, s'est Inanifesté à travers d'innombrables démonstrations d'impopularité dans l'opinion publique. Comme dans un cul-de-sac, les jeunes sont toujours sans école et sans droits de base garantis et se retrouvent donc en liberté dans les rues où ils incommodent les gens et interfèrent avec l' iInage nationale. Parmi les manifestations du public, se trouve celle d'un entrepreneur du nom de Silvio Cunha. Il est président du Club des directeurs de COlnmerces de Rio de Janeiro. Avec la plus grande sincérité et la plus grande sitnplicité, il a déclaré à la presse: «Lorsque l'on tue un petit voyou de rue, cela constitue un bienfait pour la société. » (0 Globo, 12 jan. 1991) Son affirmation est le réflexe d'un groupe de pression dont l'action vise des Inodifications telles que la réduction de l'âge minimum de responsabilité pénale qui se situe actuellement à dix-huit ans. Si cette Inodification était approuvée, à l'inverse de contribuer à la resocialisation des jeunes avant la Inajorité légale en leur offrant de véritables 18

- INTRODUCTIONopportunités d'insertion sociale, elle déclencherait une augmentation immédiate du contingent des prisonniers et des coûts reliés au système pénitentiaire. Ce groupe de pression a fait la première page du quotidien o Globo tout le mois d'août 1996 et revient périodiquement dans les médias faire pression en faveur de sa cause. En lisant attentivement le contenu des Inanchettes de première page, on peut déceler entre les lignes des références à l'absence d'investissement dans des actions préventive.s. Malheureusement, nous ne pouvons pas analyser ces reportages ici, mais il est Ï1nportant de signaler que, en général, ils omettent un point fondatnental pour la compréhension du problème: l'inexistence d'une éthique dans une société qui ne se préoccupe pas de l'éducation et de la formation de ses enfants. Il est clair que l'opinion publique ressent un malaise en constatant la présence d'enfants dans les rues, mais elle préfère l'investissement des ressources publiques dans la construction d'instituts disciplinaires à sécurité maximale, lesquels depuis plus de cent ans ont caché les enfants pauvres et potentiellement dangereux très loin du regard de la société. Quelles peuvent être les raisons de ce malaise? Entre autres explications, se trouve le fait que les enfants de rue montrent une joie, un bonheur et une liberté de faire ce que bon leur semble sans dissimulation. Ils affichent leur pauvreté, associée à ces caractéristiques, sans aucune préoccupation, honte ou désir de la cacher. Ces traits particuliers incolnmodent beaucoup la population et ne peuvent pas être reconnus cotnme des valeurs positives chez les enfants de rue sous peine de neutraliser les sentiments de pitié et de compassion ressentis à leur endroit. Les personnes joyeuses et heureuses n'ont pas besoin de la compassion des autres. Par conséquent, la haine et la peur finissent par dominer la société et al11ènent cette dernière à identifier dans les enfants de rue un danger social qu'il faut isoler, exclure ou même exterminer. Ils pourraient être considérés fragiles puisqu'ils sont sans protection dans les rues, l11ais les manifestations de joie et de bonheur qui étllanent d'eux en font des êtres forts et indestructibles. Une autre explication découlant de la première est le fait que ces enfants dégagent une charge de négativité parce qu'ils représentent « l'Autre» culturel, une différence qui ne devrait pas exister, tnais qui se trouve toute proche et qu'il est Ï111possible que la société ignore. Par leur présence hostile et déconcertante, ces enfants jouent un rôle social

19