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Collection "Afrique 2000"

COLLECTION

"AFRIQUE 2000"

ALBAGLI Claude: L'économie des dieux céréaliers, Les lois de l'autosuffisance alimentaire, 220 p. FARÈS Zahir: Afrique et démocratie, Espoir et illusions, 192 p. KOULIBAL y Mamadou : Le libéralisme, nouveau départ pour l'Afrique Noire, 190 p, préface de Jacques Garello. NAKA Léon: Le tiers-monde et la crise de l'endettement des années 80, Fléchissement des flux financiers vers les pays en développement, 168 p.

Etc.

Hubert KAMGANG

Au-delà de la

Conférence

Nationale

" Pour les Etats-Unis

d'Afrique

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1993

ISBN: 2.7384

- 1746- 9

AVANT-PROPOS
Lorsqu'au matin du 19 aodt 1991, les médias annoncent que le président soviétique Mikhail Gorbatchev a été victime d'un putsch, le manuscrit du présent livre est « bouclé », voire sa mise en forme en vue de l'envoi chez l'éditeur pratiquement achevée. Le texte initial est donc resté tel quel (aux retouches dans le sens de la contraction et à quelques notes de bas de page près). Il n'y avait, du reste, pas lieu de modifier son optique bien au contraire -, dans la mesure où l'échec, quelques jours plus tard, de la tentative de putsch, est venu conforter toutes les analyses faites à partir des tendances lourdes de l'Histoire qui s'étaient dégagées très nettement depuis quelques années pour qui s'est initié à la prospective et à la sémiologie. Il était, en effet, devenu clair que plus de six ans de perestroika et de glasnost auront bouleversé profondément les comportements dans ce qui était encore l'Union Soviétique, de sorte qu'une aVenture telle que celle tentée par l'arrière-garde du parti communiste avait toutes les chances de rencontrer beaucoup de résistances de la part des forces démocratiques libérées par celui que des analystes ont présenté comme le Moise soviétique, entendant par là qu'il

-

a conduit son peuple jusqu'aux portes de la « terre promise» du libéralisme, son œuvre devant être achevée par Aaron - en l'occurrence Boris Eltsine qui a montré, du reste, à l'occasion de la tentative qu'il était à la hauteur. Les forces du progrès dans le monde peuvent entrer en allégresse, car l'époque que nous vivons leur est très favorable: les droits de l'homme, la démocratie universelle et l'Etat de droit gagnent leurs lettres de noblesse, et ce de manière irréversible. Les dictateurs africains doivent en trembler. En effet, l'histoire s'accélère à un rythme vertigineux: le Communisme a été interdit en Union Soviétique peu avant la désagrégation de celle-ci! Les trois Etats baltes sont devenus purement et simplement indépendants et admis à l'ONU comme tels. L'URSS a été remplacée sur la scène internationale par la Rus-

sie, une fédération qui, prédit-on, « reculepour mieuxéclater à son tour ». Qui l'edt cru ! Car c'était si « utopique» juste quelque
temps auparavant.

v

Aussi « utopique» que le multipartisme était « une vue de l'esprit» en Afrique en 1990 encore et que les Etats-Unis d'Afrique, aboutissements du « panafricanisme, doctrine de la démocratie et des droits de l'homme dans un cadre fédéral africain », sont également « utopiques» à présent. Certes, depuis 1990, le processus démocratique a connu des fortunes diverses sur le continent, et à cet égard les pays africains peuvent être classés en sept catégories au moins. Dans les pays de la première catégorie, l'Etat a tout simplement disparu sous les coups de boutoir de factions armées. Il en est ainsi plus particulièrement de la Somalie et du Liberia qui ne peuvent devoir leur salut qu'à l'intervention venue de l'extérieur. Dans les pays de la deuxième catégorie

-

cas du Zaire et du

Togo où Mobutu et Eyadéma ont réussi à briser le processus démocratique par la barbarie I -, les dictateurs ont tant repris du poil de la bête après un début de démocratisation que la situation est pire qu'avant 1990, dans la mesure où ces dictateurs organisent euxmêmes le chaos pour montrer à quel point ils sont indispensables. En Algérie, les autorités sont obligées de réprimer férocement les islamistes sans espoir, pour autant, de redresser la situation. Dans les pays de la troisième catégorie, dont le modèle est la Libye, le statu quo est de règle. Le quatrième groupe est composé de pays où la démocratie, plutôt expéditive, a été pervertie en élections truquées. On y trouve,

1. Mobutu et Eyadéma, soudards de la coloniale ayant pris le pouvoir respectivement en 1965 et 1967 à la suite d'un putsch sanglant, longtemps soutenus par l'Occident, sont parmi les derniers représentants de l'archétype du roi nègre décrit par Joseph Arthur de Gobineau (Charles Pasqua, membre influent du RPR en France a dit, en décembre 1992 encore, son admiration pour Eyadéma! Il en est de même de Valéry Giscard d'Estaing, président du parti de droite UDF, qui a attendu le massacre de la population civile de Lomé en janvier 1993 par les sbires d'Eyadéma pour écrire une lettre de soutien à ce dernier; déjà, si M. Giscard, alors président de la République française, n'avait pas envoyé de troupes pour sauver le régime de Mobutu, celui-ci ne serait plus au pouvoir depuis 1978 !) Plaise à Dieu que l'Afrique soit défmitivement débarrassée de cette espèce de brutes qui ont fait irruption dans l'arène noble de la politique par effraction, et qui se sont donné pour mission d'anéantir tout effort de développement par leurs agissements démoniaques avec le soutien des colonialistes racistes qui ne supportentpourtant pas les « odeurs" des Africains chez eux!
VI

entre autres, le Cameroun et le Kenya où les dictateurs au pouvoir ont réussi à récupérer d'une main ce qu'ils ont donné de l'autre. S'agissant du cinquième groupe, la démocratie y est en bonne voie grâce, tantôt à l'honnêteté des autorités qui ont géré la transition (Mali de Amadou Toumani Touré), tantôt au doigté de l'opposition (Madagascar d'Albert Zafy). L'Afrique du Sud (le Nigeria peut-être aussi) est représentative de la catégorie où le processus est le plus long, mais également le plus profond. Nous y reviendrons assez souvent. Enfin, là où la démocratie était déjà entrée dans les mœurs (Sénégal, Maurice, Botswana), le processus démocratique est passé à l'étape supérieure. Mais, ces derniers pays, si l'on s'en tient à leur poids et donc à la valeur d'exemple qu'ils peuvent offrir, ne représentent pas grand-chose. Pour l'instant donc, ce qui est observable n'incite pas à beaucoup d'optimisme, car partout, y compris dans les pays de la der-

nière catégorie et dans ceux où les « conférences nationales» et la
transition qui s'en est suivie se sont achevées par la mise en place de gouvernements légitimes, la situation économique est des plus préoccupantes. Mais, il y a des raisons objectives d'espérer. En effet, les nouveaux régimes démocratiques finiront bien par comprendre que la crise économique perdure en raison du manque de masse critique de leurs pays respectifs. Ils seront alors amenés à identifier l'intégration africaine comme voie obligée pour atteindre la masse critique - le « cadre fédéral africain » - qui est la deuxième condition - avec la démocratie et les droits de I'homme - de la sortie à terme de la crise. Or, l'intégration économique sous-régionale et régionale s'avère

de plus en plus être une fausse voie vers « l'élargissement des marchés » africains soi-disant nationaux: le Traité de la CEA, signé
en juin 1991 à Abuja, n'était ratifié, au sommet de Dakar en juillet 1992, que par une dizaine d'Etats à peine sur la cinquantaine de l'OUA! Pendant que les gouvernants africains s'accrochent à des lambeaux de « souveraineté» - en fait une souveraineté de refus -, le monde se restructure en profondeur. En mai 1992, quatre des anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale (le Kazakhstan en moins) se sont jointes à la Turquie, à l'Iran et au Pakistan pour signer à Achkhabad (Turkméni-

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tan) un accord créant entre tous ces pays une zone de coopération économique. Dans le sillage du Traité de Maastricht, qui a vu le resserrement de l'unité européenne, les Etats-Unis d'Amérique, le Mexique et le Canada ont signé (en aoftt 1992), l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena). En Asie du Sud-Est, l'ASEAN - à propos de laquelle j'étais prudent (cf. chapitre 8) - s'est rénovée, ce qui confirme la tendance mondiale aux regroupements. Je prédis que les pays africains où la démocratie aura permis au débat de cerner les contours des vraies solutions à la problématique africaine seront amenés à s'ingérer positivement dans les affaires des autres Etats du continent. Car les pays les plus avancés, s'apercevant que leur sort est lié à celui de ceux qui traînent encore les

pieds, devront y intervenir avec doigté pour faire progresser bat sur « le cadre fédéral africain ».

«

la

démocratie et les droits de l'homme », conditions préalables au déAinsi, en dépit des zones d'ombre au tableau de l'avenir du continent, je fais le rêve que la décennie des années 1990 sera celle du réveil africain, car les Africains ne resteront pas en marge de l'évolution du monde sans courir le risque d'être définitivement marginalisés. Les élites africaines vont s'organiser pour prendre les choses en mains afin d'éviter la catastrophe, le chaos. En tout état de cause, rien de ce qui s'est passé depuis fin juillet 1991, où j'avais achevé d'écrire ce livre, n'est venu démentir ce que j'entrevoyais alors. Aussi n'ai-je nullement jugé utile de remanier mon texte quant

au fond; quelques termes, telle « l'URSS », ont changé d'appellation, mais le lecteur remettra aisément lui-même les choses en place, dans la mesure où mon propos concerne l'Unité africaine véritable.

VIII

INTRODUCTION
« On me demanderasi je

suis prince ou législa-

teur pour écrire sur la politique. Je réponds que non, et c'est pour cela que j'écris sur la politique. Si j'étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu'il faut faire; je le ferais,
ou je me tairais.

.

Jean-Jacques Rousseau Du Contrat social «Sij'avais eu l'impression que rien ne pressait, en effet, j'aurais pu m'en tenir à faire valoir ma thèse dans les milieux spécialisés, comptant que, l'évolution aidant, mes arguments feraient leur chemin...
« L'enjeu

était tel qu'il ne me parut pas permis

de me réserver, si minces que fussent mon importance et ma notoriété.

.

Charles de Gaulle Mémoires de guerre

Dès 1962, l'agronome français René Dumont écrivait un livre au titre provocateur: L'Afrique noire est mal partie. 2 Il Y prédisait que, si les Etats africains, nouvellement indépendants, n'adoptaient pas des politiques moins dispendieuses et plus tournées vers l'encadrement du monde rural, l'Afrique connaîtrait une grave famine dans les années 1980. Mais, dans l'euphorie qui accompagne toujours les nouvelles acquisitions, les gérants des lendemains des indépendances les moins malveillants firent mine de n'avoir rien entendu, tandis que les réactions les plus épidermiques le traitèrent de raciste. Personne ne tint en tout cas compte de l'avertissement.

2. René Dumont, L'Afrique noire est mal partie, Editions du Seuil, coll.
«

Esprit

., Paris, 1962.

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Un an plus tard, Kwame Nkrumah surenchérissait dans L'Afrique

doit s'unir,3 écrivant que

«

les Etats africains doivent s'unir, ou

bien se vendre aux impérialistes et aux colonialistes pour une assiette de soupe, ou alors se désintégrer individuellement ». En réponse, on créa l'OUA, dont le moins qu'on puisse dire -le jugement est porté par un ancien Secrétaire général de 1'« Organisation panafricaine» - est qu'« elle réalise ce paradoxe monumental d'être une Organisation de l'Unité qui maintient le morcellement d'un continent dont elle est censée assurer le destin unitaire.4 » Moins de trente ans plus tard, les Etats africains, y compris ceux de l'Afrique du Nord et l'Afrique du Sud,s bien qu'à des degrés divers, mais pour les mêmes raisons, connaissent une crise économique et financière sans précédent, laquelle a servi de révélateur à une crise politique et sociale profonde, conséquence elle-même d'une crise culturelle et morale qui plonge ses racines dans plusieurs siècles de domination européenne qui s'est traduite par l'esclavagisme, le colonialisme et le néocolonialisme. C'est que, depuis les « Indépendances» des Etats africains, la situation des populations s'est progressivement détériorée, tandis que des hommes au pouvoir, pour certains depuis plusieurs décennies, se sont enrichis de façon scandaleuse, à telle enseigne que le luxe tapageur d'une poignée d'individus a fini par exaspérer les laissés-pour-compte. C'est ainsi que les dirigeants, habitués à la passivité des populations muselées par un appareil répressif, ont été réveillés à coup de manifestations de rues à l'occasion desquelles les forces vives ont réclamé la libéralisation de la vie politique pour permettre à d'autres voix de proposer mieux que l'insouciance au pouvoir. Les revendications se sont très vite muées en exigence du multipartisme qui, même cédé à contre-cœur, s'est révélé insuffisant au

3. Kwame Nkrumah, L'Afrique doit s'unir, traduit de l'anglais par L. Jospin, Paris, Payot, 1964. 4. Préface par Edern Kodjo de : Edmond Jouve, L'Organisation de l'Unité Africaine, P.U.F., Paris, 1984. s. En substituant à l'expression « parti unique. celle de « race unique ., l'Afrique du Sud se trouve logée à la même enseigne que les autres Etats africains. 10

point que la cristallisation s'est faite, en 1991, autour de la tenue d'une « Conférence nationale souveraine» sorte d'états généraux - véritable bête noire des chefs d'Etat et de leurs cliques, effrayés par la perspective d'avoir à rendre publiquement compteenfin - de leurs gestions catastrophiques. Et pourtant le multipartisme, quoique nécessaire, ne suffit pas. Le multipartisme est loin d'être la démocratie qui, elle-même, ne suffit toujours pas. La finalité est le bien-être des populations. La conférence nationale ne suffit pas non plus; car l'écrasante majorité de ceux qui la réclament ne songent qu'à conquérir le pouvoir, afin d'en profiter à leur tour. Ils n'ont pas de projet - et encore moins de modèle global de société à proposer, de sorte

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-

que même en cas d'alternance, le changement a toutes les chances de n'être que d'hommes. La pléthore des partis qui se sont créés dans chaque pays en dit long sur l'absence de projets sérieux, car il est impossible qu'il y ait autant de variantes de modèles de société. Il est urgent que, passée la période de défoulement, bien compréhensible après tant d'années - des siècles de bâillonnement des élites, s'instaurent des débats autour de la question essentielle des vrais défis de l'Afrique face aux enjeux planétaires, au-delà du multipartisme et de la conférence nationale. Déjà, les dictateurs, responsables de la déconfiture de l'Afrique, ont trouvé la parade: ils appellent aux élections, sachant qu'ils vont tricher pour se maintenir bien qu'ils n'y réussissent pas

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-, en tant que cadre africain, à la recherche des vraies solutions à la problématique africaine. Ne dit-on pas, en effet, que ce sont les idées qui gouvernent le monde? Il faut que le lecteur soit averti. Le ton utilisé dans ce livre pourra être jugé dur par certains; mais, en réalité, il est fort modéré; l'auteur étant contemporain des faits et pratiques dénoncés; il Y a
parti ni ne milite dans aucun

toujours. De toutes les façons, la conférence nationale comme panacée pour renverser les dictateurs ne fait plus fortune. A telle enseigne qu'on observe plutôt un retour de souffle chez lesdits dictateurs. Et même là où le changement a eu lieu, les choses ne vont pas mieux, du fait de l'absence d'imagination chez les nouveaux venus qui montrent ainsi qu'Hs ne valent pas mieux que ceux qu'ils ont remplacés. Ce livre est la contribution de l'auteur - qui n'a créé aucun

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pris sa part de responsabilité. Les jeunes générations, et plus encore celles qui ne sont pas nées, seront franchement iconoclastes; elles auront honte de nous avoir eus pour ancêtres, car nous avons hypothéqué leur avenir. Quand bien même le ton du livre serait vif, les circonstances l'exigent. On ne peut tout de même pas ménager indéfiniment des prédateurs qui se montrent impénitents! On ne respecte que les gens qui se respectent d'abord eux-mêmes. Or, la quasi-totalité des soi-disant dirigeants africains, en échouant et en s'incrustant au pouvoir - au lieu de reconnaître humblement leur incapacité, et donc de démissionner avec tous les honneurs dus à ceux qui reconnaissent leurs échecs -, montrent qu'ils ne méritent aucune des marques de respect que nous leur avons accordées jusqu'ici. Il fut une époque où le combat pour le développement de l'Afrique passait par l'indépendance des pays africains. On accusait alors la colonisation, à juste titre. Aujourd'hui, il s'agit toujours de décolonisation, mais de décolonisation intérieure. Car les Etats plus précisément les appareils d'Etat incarnés par les chefs d'Etat, l'imperium - ont confisqué au profit d'une poignée d'individus les victoires que les peuples remportèrent jadis sur le colonisateur. Dans ce livre, je démontre que l'Afrique peut se développer sans « aide» extérieure; à plus forte raison avec une aide désintéressée. Mais il y a beaucoup de préalables, étant donné que toutes les conditions doivent être réunies à la fois; si une seule fait défaut, l'édifice ne tiendra pas le coup. La terminologie utilisée dans le texte, s'agissant de la délimitation des entités géographiques, mérite quelques explications. Le terme « régional» est employé pour désigner tout le continent africain. Parfois, on trouvera son équivalent, « continental ». Dans la perspective du village planétaire vers lequel le monde avance inexorablement - à moins d'une catastrophe -la nomenclature adoptée par l'ONU a été retenue, au détriment de celle de l'OUA qui appelle région (en Afrique) ce que l'Organisation mondiale considère comme sous-région. Dans le même ordre d'idées, la sous-région est le degré de stratification immédiatement inférieur à la région (africaine). On trouvera aussi le terme « nation », avec toutes ses flexions sémantiques. Les guillemets, à connotation péjorative, indiquent justement qu'en Afrique subsaharienne plus particulièrement -, c'est abusivement qu'on parle de nation pour désigner les territoires placés

-

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en question sont encore sous forme de chantiers, dont certains sont en train de voler en éclats, mais il est préférable de réserver le mot pour l'Afrique tout entière, la seule nation dont la construction vaille la peine. En effet, outre que la construction desdites nations pâtit du tribalisme (attisé par les dirigeants eux-mêmes), même devenues des entéléchies - ce qui demanderait du reste quelques siècles encore - elles ne seraient que de nouvelles ethnies et constitueraient un nouveau handicap pour l'émergence de la nation africaine (sans guillemets). Parlant enfin de l'Occident, l'allusion est faite aux pays de l'hérnisphère Nord - moins le Japon! la Chine, la (ou les) Corée, la Mongolie, etc regroupés au sein de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (la CSCE qui a pris une nouvelle signification ces derniers temps) ; donc l'Amérique du Nord et l'Europe de l'Atlantique au Pacifique. Dès lors, le terme tiersmonde - qui n'a plus aucun sens - est remplacé par celui de Sud, du reste très à la mode. Les énergies se sont donc enlisées inutilement dans la conférence nationale. C'est parce que celle-ci a été présentée - et utilisée dans bien des pays où elle s'est déjà tenue comme un lieu pour faire le bilan de la gestion des hommes qui ont occupé le pouvoir, et, pire encore, pour les juger. En fait, le bilan de cette « gestion» se résume en un seul mot, à savoir: faillite; par ailleurs, s'il y a des procès à faire, ce sera l'œuvre de juridictions appropriées. Dès lors, la conférence nationale -les états généraux - servira à jeter les bases des actions de redressement: c'est cela qui est urgent et non le bilan d'une faillite! Quand il y a un incendie, on l'éteint d'abord, ensuite on jette lés bases de la reconstruction; et enfin, seulement, on cherche à établir les responsabilités. Au-delà du multipartisme et de la fameuse conférence nationale donc, sables mouvants dans lesquels semblent s'enliser les énergies en Afrique, il faut élever le niveau des débats, car il y a les grands enjeux planétaires, vrais défis que les Africains ont à relever.

sous un seul pouvoir politique. Non seulement les « nations»

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=ASCENSION

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AFRIQUE
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Première Partie

L'AFRIQUE ET LA QUÊTE DE SOI
"Avoir des idées politiques, un programme politique, c'est avoir une conception claire et précise du dosage des mesures économiques et des mesures sociales que l'on souhaite voir appliquer dans son pays. La vie politique est alors la confrontation de " ces idées et de ces programmes. Dans la plupart des pays africains, on ne " trouve pas de réel débat politique, de vie politique ainsi comprise. HF aire de la politique Hy signifie simplement lutter pour conquérir, pour soi-même et pour son ethnie, une part du pouvoir et des privilèges qui y sont attachés. Les hommes et les groupes rivaux ne se soucient pas de réfléchir aux problèmes fondamentaux de la société ni de proposer un programme précis pour les résoudre, mais seulement d'accéder au pouvoir...1 La stagnation de l'Afrique et l'inefficacité des " Etats qui la composent trouvent là, en grande partie, leur origine. "

Thierry Michalon Quel Etat pour l'Afrique?

I. Souligné par nous. 15

CHAPITRE 1 Le paradigme de la crise et de la marginalisation africaines
Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes " est devenu le droit des Etats à disposer de leur peuple. Ajoutez à cela qu'il est normal que chaque Etat ait son armée, mais [en Afrique]... c'est l'ar-

mée qui a son Etat.

»

Me Ali Yahia, avocat algérien

« L'Afrique, déjà marginalisée, ne représente que 1,3 % du commerce international. Ces chiffres baissent inexorablement. Economiquement parlant, si le continent noir tout entier, Afrique du Sud exceptée, disparaissait dans les flots, l'impact global du cataclysme serait à peu près nul. » Ainsi s'exprimait, dans Le Monde du 28 février 1990, un «expert» français des questions africaines, sous le pseudonyme de Victor ChesnauIt, soumis au devoir de réserve. La marginalisation de l'Afrique, et pas seulement de l'Afrique noire, devenue une réalité palpable, n'est pas uniquement économique. Certes, ses premières manifestations ont été financières, les Etats ne parvenant plus à honorer leurs engagements jusqu'au paiement des salaires pour certains! -, mais la crise est apparue très rapidement politique et sociale, corollaire d'une crise culturelle et morale plus profonde. La crise africaine est un paradigme au sens premier de ce mot, dans la mesure où elle se conjugue comme un verbe: crise politique et sociale, crise économique et financière, crise culturelle et morale. Les espoirs suscités par les luttes menées pendant des décennies dès la fin du XIXe siècle jusqu'aux indépendances ont été déçus par l'imposture de dirigeants corrompus, incapables de remettre en cause les legs économiques, financiers, politiques, culturels et moraux, transmis par les colonisateurs avec l'arrière-pensée que si les choses restaient en l'état, l'Afrique serait recolonisée, cette fois-ci sur la demande des Africains eux-mêmes.

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Et comme les choses se sont déroulées telles que voulues, du reste sous le contrôle des anciens colonisateurs, ce qui devait arriver est arrivé: on fait appel à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international pour gérer directement ce qui reste d'économie, on fait appel à M. Dupont pour prendre le contrôle de telle entreprise, etc. Etant la dernière colonisée, l'Afrique a « profité» de l'expérience des échecs subis aux Amériques, en Asie et en Océanie par l'Europe conquérante. Point n'est besoin de dresser un état des lieux des économies des Etats africains postcoloniaux, tant la misère qui frappe de plein fouet leurs populations est patente. Il serait plus intéressant de rappeler comment on en est arrivé là. Conçues à l'époque de la colonisation comme appendices des économies développées, les économies des Etats africains indépendants sont demeurées captives. Elles en sont encore à servir de réservoirs de matières premières et d'exutoire pour les produits manufacturés, personne n'ayant remis en cause la division internationale inégale du travail, autrement appelée le « pacte colonial ». Tout au plus, lorsqu'il s'est agi d'industrialiser, a-t-on implanté par-ci par-là, quelques unités légères, que les économistes nomment industries de substitution aux importations.2 Même ces industries légères dépendent encore directement de l'apport extérieur. Si l'on peut comprendre qu'au début, l'industrialisation nécessite l'importation d'équipements et du savoir-faire technologique, l'on a par contre du mal à admettre qu'elle soit indéfiniment fondée sur l'importation de matières dont des substituts peuvent être élaborés sur place à partir des matières premières locales. La logique de la théorie des « avantages comparatifs », au nom de laquelle on a cantonné les pays africains dans la production des matières premières, poussée jusqu'au bout, aurait d(1 amener ces pays à chercher les voies et moyens de transformation, en Afrique même, de leurs produits primaires. Mais l'Afrique risquait de s'industrialiser véritablement, or ce n'était pas le but recherché puisque la « Corrèze [devait passer] avant le Zambèze ». Il était plus avantageux d'exploiter les matiè-

2. Alexandre Faire, L'avenir industriel de l'Afrique, L'Harmattan, Paris, 1980. 18

res premières tropicales (au besoin en recourant aux travaux forcés pour bien inculquer au colonisé le goGt de la culture du cacao, par exemple) et les produits du sous-sol, de les transporter en métropole, de les transformer là-bas et de faire revenir ce qui ne peut y être vendu, en échange de l'argent versé au colonisé à l'occasion de l'achat de sa matière première. Un soin méticuleux ayant été mis au choix du genre des produits manufacturés à vendre au colonisé, de sorte qu'il les détruise par la consommation finale, au total, le colonisé se retrouve sans sa matière, sans argent et sans produit manufacturé, à moins que ce soient des immeubles, qu'il ne sait pas entretenir, des véhicules destinés à la casse, des vêtements, bref des apparences de développement, des collections d'objets importés fongibles ou inutiles. L'économie de l'Etat africain postcolonial est demeurée essentiellement de traite, fondée sur la cueillette: une économie primitive, de prédation, sans souci de transformation reposant sur une industrialisation digne de ce nom. On ne peut pourtant pas dire que ce sont les moyens qui ont fait défaut. Les Etats africains ont gagné beaucoup d'argent en vendant leurs matières premières, mais cet argent a été dépensé dans des projets pour la plupart improductifs, ou tout simplement dans des biens de consommation finale de luxe quand il n'était pas détourné au profit des particuliers et placé dans des comptes privés à l'étranger. La marginalisation économique de l'Afrique s'explique par la perpétuation du « pacte colonial », aggravée par la dilapidation des ressources financières tirées de la vente des matières premières et par un endettement excessif qui ne se justifie même pas par un niveau d'équipement productif équivalent. Pour cacher leur imprévoyance, les dirigeants ont utilisé, entre autres, l'argument facile de la chute des cours mondiaux des matières premières qui, ont-ils dit, sont fixés en Occident. Les prix des produits primaires, comme tous les prix, obéissent tout bêtement à la loi de l'offre et de la demande. Or, non seulement les Etats africains se sont tous lancés dans la production des mêmes matières, mais d'autres pays, notamment ceux d'Asie du Sud-Est, s'y sont également mis; tout cela a contribué à accroître l'offre. Il était donc tout à fait prévisible que les cours baisseraient. Il aurait fallu, par conséquent, en prévision de cette baisse inévitable à terme, entreprendre de transformer profondément les bases de produc-

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tion, au lieu de perpétuer des structures qui s'avèrent aujourd'hui anachroniques. Le Japon, dont les performances industrielles et technologiques forcent l'admiration, n'a pas toujours été un pays développé. Lorsque Mutsuhito, plus connu sous le nom de Meiji Tenno, accède au trône impérial en 1868, après l'éviction de Tokugawa Yoshinobu, dernier shogun, le Japon est un pays féodal arriéré. Le jeune empereur a à peine seize ans. Mais, encadré et conseillé par des patriotes de grande valeur ayant fait leurs études en Occident, tel Ito Hirobumi, il met en place les bases d'une politique audacieuse

d'industrialisation et de formation des cadres. Refusant « l'assistance technique» et « l'aide financière» extérieures, qu'il soupçonne de jouer le rôle de cheval de Troie de l'Occident au coeur de l'Empire du Soleil Levant, il n'hésite pas à débaucher au prix fort les meilleurs techniciens britanniques, allemands, français et américains par des contrats privés, afin qu'ils aident son pays à jeter les bases d'un développement auto-centré. La providence vient alors au secours du Japon: une maladie du ver à soie, survenue en Europe, fait monter les prix de la soie naturelle dont le pays est producteur, et l'empire nippon d'en profiter pour consolider les bases de son développement. La crise économique et financière qui frappe tous les Etats afri-

cains de plein fouet était inscrite dans la

«

division internationale

du travail» produits manufacturés contre matières premières. L'Afrique, dans son ensemble, produit ce qu'elle ne consomme pas, qu'elle doit vendre, afin de se procurer les devises nécessaires à l'importation de ce qu'elle consomme, mais qu'elle ne peut produire faute d'équipements et de savoir-faire idoines. La prudence la plus élémentaire recommande de ne pas dépendre à ce point-là d'autrui. La dépendance économique des pays africains ne concerne pas que la production et l'échange. En dépit de l'invocation incantatoi-

re de leur fameuse « souveraineté », les Etats africains dépendent
financièrement, voire monétairement pour certains d'entre eux, de l'extérieur. C'est qu'ils n'ont pas été capables de se doter d'une monnaie propre, susceptible de faciliter les échanges intra-continentaux. Ils sont ainsi obligés, pour leurs relations commerciales, de se servir de monnaies dont la gestion leur échappe totalement. Feu le Professeur Joseph Tchundjang Pouémi décortique les mécanismes de la 20

servitude monétaire et financière de l'Afrique dans un ouvrage resté célèbre.3 Il y démontre comment les pays africains, qu'ils soient du Nord ou du Sud du Sahara, membres de la zone franc ou pas, sont l'otage du système monétaire international. Economiquement, financièrement et monétairement dépendants de l'extérieur de l'extérieur du continent s'entend les Etats africains sont entrés dans une crise sans précédent au cours des années 1980, une crise qui aurait pu éclater bien avant, mais qui a été retardée par des cours mondiaux de matières premières tellement favorables, surtout en ce qui concerne les pays exportateurs de pétrole brut, que beaucoup de gens ont cru, en raison de l'argent facilement gagné, que leur pays était si « développé» qu'il pouvait rivaliser avec n'importe quel pays occidental. Malheureusement, l'onirisme a fait place à la réalité. Face aux premiers signes de la crise, on a enregistré deux sortes de comportement. Premièrement, les pays à monnaie autonome ont contingenté les importations, faute de devises en quantités suffisantes pour assurer leur niveau habituel: des pénuries sont apparues pour certaines marchandises. Deuxièmement, les pays de la zone franc ont, pour la première fois, tiré sur le compte d'opérations, à telle enseigne que celui-ci est devenu fortement débiteur pour la BCEAO et la BEAC simultanément. La France a alors intimé l'ordre aux pays concernés d'arrêter l'hémorragie en prenant des mesures de resserrement du crédit. Les deux catégories de pays, finalement logés à la même enseigne, se sont tournés vers les institutions monétaire et financière internationales: le F.M.I. et la Banque mondiale qui ont préconisé les Programmes d'ajustement structurel (PAS).4 Les prêts accordés dans le cadre des PAS sont destinés aux dépenses de consommation finale. En d'autres termes, les sommes reçues par l'Etat, qui viennent aggraver la dette à moyen et long termes, sont dépensées pour le fonctionnement courant: on s'endette,

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3. Joseph Tchundjang Pouémi, Monnaie, Servitude et Liberté, répression monétaire de l'Afrique, Editions Jeune Afrique, Paris, 1981.

la

4. Le lecteur qui voudra se faire une idée assez précise des PAS pourra lire utilement Henri Bretaudeau,La Banque mondiale, Que sais-je? n° 2230, P.U.F., Paris, 1986. 21

on consomme et on demande aux générations futures de payer principal et intérêts! Ayant des économies des périodes de vaches grasses extraverties, les pays africains ont conservé le réflexe de rechercher des solutions extraverties à leurs crises. Annoncés depuis 1970 par Samir Amin,s les programmes d'ajustement structurel sont conçus «conformément aux exigences de l'accumulation au centre », c'est-à-dire des compressions massives de dépenses dans les pays ajustés se traduisant par des mesures d'austérité insupportables. En réaction aux PAS, la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA) a publié le Cadre africain de référence pour les prograrrunes d'ajustement structurel en vue du redressement et de la transformation socioéconomique (CARPAS).6 Mais, fondamentalement, ni les PAS, ni le CARPAS ne remettent en cause la conception des structures extraverties des économies - de l'économie - africaines. Bien au contraire, les pays africains ont vu leurs économies encore plus intégrées et plus dépendantes de celles des pays du Nord. Les politiciens au pouvoir ont tenté de rejeter la responsabilité des mesures draconiennes impopulaires sur le FMI et la BIRD ! Rien n'a, en tout cas, empêché la crise économique et financière de s'aggraver encore plus, servant de révélateur à une crise politique et sociale qui n'a pas tardé à éclater: l'économie étant, quoi qu'en disent les politiciens, le résultat d'une politique, les régimes de « despotisme obscur» ont été pris à partie. Et avec quelle violence ! Car tout le monde savait depuis toujours que les pays étaient mal gérés; mais tant que le minimum vital pouvait être assuré, on s'accommodait des entorses aux règles d'une gestion orthodoxe; on supportait aussi tant bien que mal l'embrigadement auquel on était soumis de la part du parti unique en fait inique qui empêchait les gens de s'exprimer et les privait de leurs libertés fondamentales.

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s. Samir Amin, L'accumulation à l'échelle mondiale, Anthropos, 2Cédition, Paris, 1971. 6. CARPAS, CEA, E/ECA/CM/15/6/Rev.3, 22 Addis Abeba, 1990.

En effet, « La prudence recommande sans doute de ne pas renverser, pour des causes légères et passagères, des gouvernements établis depuis longtemps; aussi a-t-on toujours vu les hommes plus disposés à souffrir des maux supportables qu'à se faire justice en abolissant Jes formes auxquelJes iJsétaient accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, invariablement tendus vers le même but, marque le dessein de les soumettre à un despotisme absolu, iJ est de leur droit, il est de leur devoir de renverser le gouvernement qui s'en rend coupable, et de rechercher de nou-

velles sauvegardes pour leur sécurité future.7 »
Telle fut la longue patience des peuples africains, et telJe étaitavec la crise - la nécessité qui les a contraints à contester leurs anciens systèmes de gouvernement. L'histoire des despotes qui ont régné sur les pays africains depuis les indépendances est une histoire d'injustices et de spoliations répétées ayant toutes pour direct objet l'établissement d'une tyrannie absolue sur les populations. Pour en faire la preuve, il suffit de soumettre les faits au jugement de J'Histoire. Ils ont violé les droits les plus élémentaires de l'homme, faisant arrêter, emprisonner, torturer, parfois tuer certains de leurs compatriotes parmi les plus compétents, ce qui a privé leurs pays des substances vives qui auraient pu apporter de meilleures solutions aux problèmes qui assaillent l'Afrique. Ils ont pillé leur pays et placé le butin hors du continent africain et, ce faisant, ont privé l'Afrique de ses ressources matérielJes et financières; les fortunes constituées étant irrécupérables, même quand ils seront morts, ils ont ainsi enrichi l'étranger sur le dos de « leurs» peuples. Ils ont endetté les pays africains et ainsi hypothéqué l'avenir pour plusieurs générations, tandis que l'on se demande toujours à quelles fins ont été employées les sommes empruntées; car si l'argent avait été investi dans des projets rentables, son remboursement ne serait pas une quadrature du cercle comme c'est le cas aujourd'hui. Ils ont dévoyé les forces armées de leur mission: au lieu de les employer à la protection des populations, ils les ont utilisées pour les pourchasser et leur tirer dessus. Le soudard Moussa Traoré,

7. La Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis d'Amérique, 1776. 23

contestant les chiffres des victimes de sa répression, a indiqué qu'il n'y avait eu que vingt-sept morts! Même s'il n'y avait eu qu'un seul blessé léger, ce serait un prix supplémentaire trop lourd à payer pour libérer 8 millions de Maliens du joug d'un ogre qui, pendant vingt-trois ans, a commis une foule de crimes et de meurtres tout en mettant le pays en coupe réglée ! Ils ont placé leur pays sous le contrôle de l'étranger. En effet, un chef d'Etat qui a si peu confiance en « son» peuple qu'il se voit obligé de faire assurer sa sécurité par des étrangers des mercenaires donc

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perd toute

crédibilité;

car il n'est

rien d'autre

qu'un otage aux mains de l'extérieur, dont sa vie dépend, et qui lui dicte sa conduite. Ils ont institué le népotisme, le favoritisme, accaparant le pouvoir et occupant les postes les plus « juteux» avec les membres de leur ethnie et avec leurs amis et, ce faisant, ont attisé les rivalités tribales, tout en prétendant réaliser l'unité nationale, voire « l'intégration nationale ». Ils ont instauré un pouvoir arbitraire, faisant de leur seule volonté et de leurs états d'âme une source implacable de lois, tout en prétendant avoir mis en place un pouvoir démocratique. Ils ont privé le peuple de son droit à s'informer librement, saisissant la presse étrangère et censurant les médias locaux, sommés de chanter leurs louanges et de les présenter comme des « rédempteurs ». Ils ont spolié le paysan du fruit de son dur labeur. En effet, l'ob-

jectif des « Caisses de stabilisation» des prix du cacao, du café, du
coton et des autres cultures d'exportation était de mettre le paysan à l'abri des baisses des cours internationaux quand elles interviendraient. Mais étant donné que les despotes ont utilisé à d'autres fins les sommes retenues pendant la période de cours élevés, il n'a pas été possible de maintenir le niveau de vie des paysans; et ce sont ces derniers qui ont supporté le plus le poids financier de l'Etat postcolonial inutilement budgétivore. Ils ont, afin d'étancher leur soif d'argent, importé des déchets toxiques et nucléaires qu'ils ont fait enfouir dans le sous-sol de nos pays, menaçant ce faisant la survie des populations actuelles et, surtout, des générations futures. Ils ont rapporté à Cheikh Anta Diop les paroles qu'ils ont adressées, en tant que leurs fondés de pouvoir, aux anciens colonisa24

teurs : « nous sommes vos fils spirituels et intellectuels, votre émanation noire; faites de nous... des dépositaires de vos intérêts financiers et moraux, et la situation sera sauvée! On ne vous verra plus, bien que vous soyez encore là ; nous servirons d'écran; ce ne sera plus vous, mais nous, Africains, contre d'autres Africains,

qui défendrons vos idéaux. 8 »
Ils ont persisté dans leurs crimes et leurs meurtres quand leurs agissements ont abouti à la crise multiforme, au lieu de faire leur mea culpa et de se retirer. Ils ont bloqué le progrès de l'Afrique, en refusant toute proposition d'organisation au niveau des Etats et au niveau sous-régional et régional, leur prétërant l'embrigadement dans le carcan du parti unique, le dévoiement du panafricanisme par le biais d'organisations sous-régionales et régionales sans lendemains: CEAO, CEDEAO, UDEAC, CEPGL, CEEAC, OUA, ZEP, SADCC, UMA, etc. tous cadres faits pour leurs « sommets» où le ridicule le dispute à l'inconscience, puisqu'ils ne paient même pas leurs cotisations. On en est arrivé, au plus fort de la crise, à l'absence d'Etat, à une vacance de tàit du pouvoir, en dépit de « Premiers ministres» pare-balles et boucs émissaires nommés en désespoir de cause par des gens qui n'ont plus de chefs d'Etat que le nom, depuis longtemps vomis et honnis par le peuple, sauf par des inconditionnels et thuriféraires avides de position « élevée» et, surtout, par des membres de leur ethnie, tant il est vrai que, la gestion étant patrimoniale, le chef s'entoure en priorité de ses proches parents et des « serviteurs patrimoniaux» pour parler comme Max Weber.9 Alors la perte de confiance, la rupture de charme - si tant est qu'il y en ait jamais vraiment eu - et l'anarchie s'aggravent, créant un climat d'insécurité pour les personnes et pour les biens.

8. Cheikh Anta Diop, Lesfondements économiques et culturels d'un Etat fédéral d'Afrique noire, Présence Africaine, :zeédition, Paris, 1974. 9. Max Weber, Economie et société, Paris, Plon. Toutefois, la gestion des Etats africains postcoloniaux est plus proche du néo-patrimonialisme, terme introduit par Jean-François Médard (L'année africaine, 1977; Paris, Pédone, 1979) que du patrimonialisme initial de Max Weber, du fait que l'arbitraire est tempéré par l'imitation de l'Etat moderne, sauf chez des cas plus rares tels ceux de Bokassa, Macias Nguema et quelques autres. 25

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