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Codification des langues de France

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460 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 octobre 2002
Lecture(s) : 167
EAN13 : 9782296300538
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Codification

des langues de France
Actes du Colloque

« Les langues de France et leur codification » Ecrits divers - Ecrits ouverts (Paris - Inalco : 29 - 31 mai 2000)

Institut National des Langues INALCO, 2, rue de Lille, 75343 Paris-Cedex 07,

et Civilisations

Orientales

France. Tel: +33.1.49.26.42.00. Fax: +33.1.49.26.42.99. Internet: http://www.inalco.fr

@ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3124-4

Dominique CAUBET Salem CHAKER Jean SIBILLE Editeurs

Codification des langues de France
Actes du Colloque

« Les langues de France et leur codification » Ecrits divers - Ecrits ouverts
(Paris - Inalco : 29 - 31 mai 2000)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

« Les langues de France et leur codification» Ecrits divers - Ecrits ouverts

Même si pour des raisons juridico-politiques, la ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires est repoussée à des horizons incertains, il n'en demeure pas moins qu'elle a été signée! le 7 mai 1999 et que le débat qui a eu lieu autour de ce dossier en 1998 et 1999 est certainement un moment important pour le statut et le devenir des langues de France. Pour la première fois, la France envisage de reconnaître un statut juridique explicite à ses langues. Pour la première fois aussi le débat a été ouvert sur le statut des langues d'origine étrangère et la classique opposition entre "langue territoriales" et "langues non-territoriales" a été bousculée sur la base du raisonnement juridique et de la réalité sociolinguistique. Quels que soient les cheminements, les langues de France connaîtront certainement une amélioration2 - sans doute lente - de leur situation dans les prochaines années, en particulier au niveau de leur enseignement. Dans ce contexte nouveau, il a semblé opportun, voire urgent, de confronter les expériences et dynamiques de codification de l'écrit des diverses langues de France, d'établir un état des lieux en la matière, de dégager des convergences, de nouer d'éventuelles collaborations entre les acteurs des différents champs. Créer une occasion d'échanges et, si possible, une base de collaboration entre les acteurs de l'aménagement des langues de France.

1 Après un premier rapport élaboré par le juriste Guy Carcassonne (Etude sur la compatibilité entre la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et la Constitution, Rapport au Premier Ministre, La Documentation française, octobre 1998) et un second rapport du linguiste Bernard Cerquiglini qui énumère les langues susceptibles d'être reconnues et protégées comme "langues de France" (Les langues de la France, La Documentation française, avril 1999). 2 Jack Lang, ministre de l'Education nationale, a annoncé, en avril 2001, des mesures visant à développer l'enseignement des langues régionales et en langues régionales. Pour l'instant, les langues non territorialisées ne semblent pas être prises en compte.

Introduction

Ce colloque a visé à réunir les linguistes et sociolinguistes qui ont eu à travailler ou à intervenir dans le domaine de l'aménagement des langues de France et, plus particulièrement, sur la codification de leur graphie. L'expression "langues de France" se réfère bien entendu à la liste établie par Bernard Cerquiglini dans son rapport d'avril 1999 aux ministres de l'Education Nationale et de la Culture: on y a donc inclus aussi bien les langues régionales du territoire métropolitain français et de l'Outre-mer, que les langues "non territoriales", durablement implantées en France, qu'elles soient d'origine étrangère ou non (berbère, arabe maghrébin, rromani, yiddish, arménien occidental). On n'a pas exclu non plus l'ouverture sur des cas européens ou extra-européens intéressants du point de vue de la codification graphique: d'où l'intervention de spécialistes du judéoarabe, du maltais, du judéo-espagnol, du créole capverdien. Comme l'on sait, les situations sont extrêmement diverses à ce point de vue: langues à tradition écrite ancienne et bien établie, langues à peine sorties de l'oralité, langues pour lesquelles il existe une concurrence entre plusieurs alphabets, langues pour lesquelles il existe plusieurs traditions orthographiques. .. On s'est intéressé aussi bien aux expériences historiques qu'aux débats actuels; de même, on s'est attaché à éclairer les aspects sociolinguistiques de la codification (quand, qui, comment, où ?..), comme les aspects plus techniques des choix graphiques, généraux ou particuliers qui, bien souvent manifestent de lourdes déterminations idéologiques. Les implications pédagogiques non plus n'ont pas été perdues de vue. * Dans l'appel à communication, l'objet du colloque avait été précisé comme suit: « Etat des lieux et confrontation des expériences de codification de l'écrit des langues régionales ou minoritaires de France». Comme le lecteur pourra s'en rendre compte, l' objectif a été largement atteint. Certes, il y a déjà eu d'innombrables rencontres sur les langues régionales de France; mais celle-ci est l'une des toutes premières à se placer résolument dans la perspective "Langues de France", d'où la forte représentation de "nouveaux venus". La trentaine de contributions réunies couvrent la quasi-totalité de la palette des langues de France: - Presque toutes les langues régionales métropolitaines: alsacien, basque, breton, corse, occitan, franco-provençal, picard - n'y manquent que le catalan et le flamand; - Les langues des DOM-TOM: créoles (Antilles, Réunion), langues de Guyane, langues de Nouvelles Calédonie, de Polynésie; - Les langues d'origine étrangère: berbère, arabe maghrébin, rromani, arménien occidental- seul le yiddish manque à l'appel. Quelques cas de codifications graphiques extérieurs au champ des "langues de France" apportent un éclairage comparatif, tout à fait intéressant, s'agissant de "petites langues" dont la graphie s'est développée dans des contextes sociolinguistiques 8

Codification

des langues de France

très particuliers, fortement diglossiques, extrêmes à certains égards: graphie latine du maltais qui était une variété de l'arabe maghrébin avant d'entrer dans une dynamique autonome d'évolution; graphie hébraïque du judéo-arabe... Situations extrêmes qui mettent souvent bien en évidence les dimensions idéologiques et symboliques des processus de codification graphique. Au-delà de la richesse et de la diversité de l'information rassemblée3 et mise à disposition des chercheurs et du public, les contributions et les débats ont mis en lumière un certain nombre de problèmes et de convergences; parfois aussi d'interrogations. Il apparaît d'abord que, pour nombre des expériences présentées, il existe une

tension - souventencore non résolue - entre:

a) D'une part, les graphies spontanées, généralement calquées sur celle de la langue dominante (presque toujours le français), œuvres d'amateurs autodidactes; il s'agit fréquemment de graphies individuelles. b) D'autre part, les graphies élaborées, développées par les linguistes, qui, elles-mêmes, connaissent une autre tension secondaire entre:
-

phonétique ou phono logique des variétés particulières; pratiques généralement de cercles étroits de spécialistes; - Graphies englobantes, qui tentent d'aller dans le sens de l'univocité de la représentation graphique, au-delà des variations locales et qui intègrent souvent des considérations morpho-syntaxiques. Ces graphies englobantes ou morphophonologiques sont particulièrement développées dans les domaines linguistiques de large extension, connaissant de grandes variations régionales (occitan, berbère... ).

Graphies phonético-phonologiques,ayant pour objectif de transcrire la réalité

Tension entre types de représentation graphique qui débouche sur une réflexion sur le nécessaire équilibre à trouver entre le niveau de l' encodage et celui du décodage : - Les graphies de type phonétique sont de mise en œuvre plus immédiate, plus spontanée pour le scripteur (encodage), mais en revanche, elles sont plus difficiles pour le lecteur (décodage) qui peut y perdre une bonne part de l'information morpho-syntaxique (et donc sémantique) et qui sera souvent condamné à ne pas pouvoir dépasser le stade de l' épellation et de l' oralisation - il faut restituer la prononciation pour comprendre le message; elles facilitent l' encodage mais elles peuvent rendre le décodage problématique. - Inversement, les graphies englobantes, de tendance morpho-phono logique (ou macro-phono logique) supposent une formation préalable importante du scripteur, qui doit pouvoir maîtriser les règles de la segmentation morphématique, les assimilations, les variations dialectales; mais elles apportent au lecteur la stabilité de la représentation graphique et le maximum d'informations pour une interprétation correcte; elles alourdissent l' encodage, mais elles facilitent le décodage.

3 Sur des langues pour lesquelles la documentation est parfois rare ou d'accès délicat. 9

Introduction

La question de la variation linguistique et de sa gestion dans le processus de codification, celle de l'intégration des "marges", induisent elles aussi une tension très générale entre la solution du diasystème4, englobant, mais souvent très sophistilocuteurs, par l'extension géographique, par la préexistence d'une quasi-norme graphique... Pour certaines langues, la question de la variation linguistique est quasiment réglée et il existe déjà un standard de langue écrite; pour d'autres, elle constitue encore un problème redoutable et il apparaît que la situation de dialectalisation forte constitue un véritable obstacle à l'émergence et à la stabilisation de l'écrit. Face à ce problème de la diversité linguistique et de la diversité des usages graphiques, une attitude de "tolérance graphique" et de pragmatisme, d'ailleurs souvent mise en œuvre hors de France (comme pour le gallois), devrait s'imposer.

qué et celle du choix d'une représentation centrale/dominante- par le nombre de

On note également presque partout la diversité des attitudes des locuteurs et la fréquente divergence entre choix et attentes des locuteurs/praticiens et options des linguistes codificateurs. Choisir une graphie suppose une évaluation fine des avantages et inconvénients, en particulier du point de vue du praticien de base; il paraît nécessaire de tenir compte de ses réactions qui obéissent à des facteurs très divers, notamment la présence et le poids de la langue dominante (le français, mais aussi l'allemand pour l'alsacien), notamment dans les situations patoisantes (picard). De même, dans le choix de certaines solutions graphiques concrètes (graphèmes particuliers, digraphes..., dans certains cas de l'alphabet lui-même), on constate que les attitudes et représentations des locuteurs sont des facteurs décisifs: des graphèmes ou options graphiques sont investis de valeurs symboliques très fortes, qui susciteront l'adhésion ou le rejet. Les motivations et dynamiques identitaires imprègnent ainsi les choix graphiques: graphie à l'allemande ou à la française pour l'alsacien, alphabet latin/alphabet tifinagh/alphabet arabe pour le berbère, difficulté à faire accepter la graphie latine pour la notation de l'arabe dialectal (même en France !), graphèmes emblématiques... Ces considérations sur les" contraintes et attentes de la base", peuvent amener à accepter les graphies avec leurs imperfections et leur histoire: la graphie (usuelle) n'est pas un outil technique, c'est un produit culturel. Il n'y a donc pas lieu de confondre codification graphique et description phonétique ou phonologique. Face à cette complexité et à cet enchevêtrement de paramètres et déterminations, tous s'accordent à considérer que les temps où les linguistes pouvaient traiter par le mépris les questions d'aménagement linguistique et de codification graphique sont révolus: le rôle du linguiste est de proposer des réglages réalistes et argumentés, reposant sur une évaluation précises des avantages et inconvénients, en fonction des langues et des situations; si le linguiste n'assume pas ce rôle, il laisse le champ libre à l'amateurisme et à l'idéologie, notamment à l'ultra-purisme et à l'orthographisme, tendances particulièrement sévères et dangereuses dans l'espace francophone où la

4 Qui conduit la plupart des spécialistes à dépasser les conceptions classiques de la phonologie, centrées sur la description d'une variété déterminée, tout à fait inadéquates dans la perspective de la description et de l'aménagement d'aires linguistiques connaissant une forte variation. 10

Codification

des langues de France

culture scolaire et grammaticale est propice aux attitudes ultra-normalisatrices et étymologisantes, qui débouchent facilement sur un véritable délire normatif. Il apparaît aussi très clairement que la question de la codification graphique ne peut être dissociée du contexte de politique linguistique et notamment du statut des langues considérées; la codification graphique n'est pas un objet en soi: elle n'a de sens que dans la perspective d'un usage social élargi et de son enseignement. Et à ce point de vue, il faut rappeler que l'acquisition de l'écrit fonctionnel n'est jamais un phénomène spontané et simple mais suppose toujours un processus d'apprentissage systématique. Sans enseignement conséquent, dès le primaire, il ne peut y avoir acquisition et stabilisation d'une graphie. L'enseignement méthodique de la lecture et de l'écriture est en tout état de cause une nécessité incontournable. En fait, au-delà des problèmes techniques de la codification graphique se pose partout le problème crucial de l'émergence et/ou de la consolidation de l'écrit, c'està-dire celui d'une véritable pratique, passive et active de l'écrit, dans les usages quotidiens (écrit privé, écrit de vulgarisation, presse), comme dans les usages plus élaborés (littérature, production scientifique), par une majorité de la population concernée. La généralisation de l'enseignement de nos langues dans le système scolaire est un passage obligé pour que cette rupture qualitative - le passage de la graphie à l'écrit - puisse se réaliser. Mais il n'y a pas que des difficultés et des obstacles! Certaines observations autorisent l'optimisme: s'agissant de langues sans tradition écrite solide (berbère, arabe maghrébin...), plusieurs intervenants ont souligné la rapidité avec laquelle les élèves - déjà scolarisés - s'approprient un système graphique, pour peu qu'il soit simple et cohérent: en trois à quatre semaines une graphie peut-être maîtrisée. Plusieurs expériences semblent également montrer l'importance d'une bonne accoutumance à la lecture avant de passer à l'expression écrite. Enfin, dans les communications, mais surtout dans les débats, de nombreux intervenants ont pointé l'importance, scientifique et symbolique, des questions d'onomastique, parfois oubliées ou négligées par les linguistes - alors qu'elles sont souvent essentielles pour les locuteurs: - à commencer d'abord par celle de la dénomination même des langues, qui restent souvent fluctuantes et incertaines: berbère/tamazight/kabyle..., arabe dialectal/arabe maghrébin, arabe algérien/algérien, marocain..., basque/basque (standard) unifié.. . - il apparaît aussi qu'il est tout à fait essentiel de collecter le matériel toponymique dans ses réalisations locales, à la fois pour des raisons scientifiques (étymologie), mais aussi comme acte de réappropriation du territoire; la langue dominante (et l'Etat) ont eu en la matière un rôle d'effacement et d'écrasement extrême.

Pour ce qui est des conditions socio-historiques de la codification graphique des langues représentées, on constate que, en bien des lieux, le rôle des agents du religieux (clergé, missionnaires) a souvent été décisif; soit à des fins d'évangélisation et de liturgie (Bretagne, Pays basque, Nouvelle Calédonie), soit, en situation colo11

Introduction

niale, pour la connaissance des populations indigènes (Kabylie). Mais, en la matière, la diversité est grande: les initiateurs de la codification sontlont été multiples:
-

Codificationsemi-spontanéepar les agents du religieux (breton, basque, Nou-

velle Calédonie, kabyle) ; - Codification par les écrivains, dont le rôle mériterait d'être étudié de près, dans la mesure où l'écrivain est l'agent idéal de socialisation et de diffusion de l'écrit: il est le lieu du passage de l'acte individuel à la réception collective; - Codifications par les élites lettrées (instituteurs notamment, notabilités locales, médecins. ..) ;
-

Codificationpar les éditeurs qui ont, dans plusieurs cas, joué un rôle considé-

rable dans la fixation de la norme graphique. Un travail systématique et comparatif sur tous ces types d'acteurs, leur action et les contextes socio-historiques mériterait d'être engagé. Mais il y a aussi des conditions communes, un socle quasi commun à toutes les langues de France: la minoration et la marginalisation et le rapport à la langue dominante, le français. A cet égard, il apparaît que la situation est particulièrement difficile: - Pour les langues très proches du français (langues d' oïl notamment) qui ne parviennent pas à s' autonomiser des pratiques et usages français, ni même véritablement à se constituer un écrit stabilisé; - Pour celles pour lesquelles existe un standard extérieur déjà bien établi: alsacien par rapport à l'allemand, arabe dialectal par rapport à l'arabe classique. La péjoration est une réalité générique, mais elle connaît des nuances importantes selon les langues et leur rapport au français: il est plus facile d'écrire le breton, le basque, l'occitan ou le berbère que le picard ou l'arabe dialectal (par rapport au classique !). Le problème de la coexistence avec la langue dominante et notamment l'influence, à tous les niveaux de celle-ci (graphie, mais aussi lexique et syntaxe), devrait aussi faire l'objet d'une future rencontre: aucune de nos langues n'échappe à ce poids de l'influence du français (ou de la langue standard parente: allemand standard pour l'alsacien, arabe classique pour l'arabe maghrébin), avec ses implication en matière d'aménagement et de codification: réactions puristes, problème des calques généralisés, néologies... Ces problématiques du calque linguistique en situation de diglossie sont communes à toutes nos langues et devraient aussi faire l'objet d'une approche comparative systématique. Elles posent souvent des problèmes descriptifs redoutables, notamment pour l'élaboration des dictionnaires, domaine où les limites mêmes de la langue deviennent difficiles à cerner du fait des emprunts massifs, induits par le bilinguisme diglossique généralisé et le "code-switching" (cas du breton, du basque, du créole, du berbère par rapport au français et à l'arabe, de l'arabe dialectal par rapport au classique et au français...). Le calque, poussé à l'extrême, constitue un véritable danger de dilution pour la langue qui est complètement soumise aux contraintes de la langue dominante. Il représente sans doute une étape décisive dans le processus de substitution linguistique dans la mesure où il implique que la langue a perdu une bonne partie de ses capacités internes de production et d'adaptation structurale et lexicale. 12

Codification des langues de France

Cette première rencontre a été une incontestable réussite, qui a permis une très large confrontation des expériences. La notion de "Langues de France" apparaît comme très féconde en ce qu'elle permet à des langues et à des spécialistes qui n'avaient jusque là que fort peu de contacts entre eux d'établir un échange riche et prometteur. Et, très concrètement, de bénéficier des avancées, réflexions et solutions développées pour d'autres langues.
Aussi, au-delà de la publication des actes de cette première réunion, une suite est hautement souhaitable, soit sous la forme de rencontres régulières, soit sous la forme d'une publication périodique (ou les deux), qui devraient être pilotées par une coordination légère des universitaires spécialistes des "Langues de France". L'!NALCO a pris, cette fois-ci, l'initiative, mais il sera indispensable que d'autres institutions soient parties prenantes (Paris-S, Paris-5, Universités des différentes régions). Une coordination universitaire des langues de France pourrait être un lien et un lieu utile de collaboration et de prise de position des scientifiques sur un dossier, trop souvent monopolisé par les politiques et les militants. Le débat global gagnerait sans doute à ce que la voix des scientifiques se manifeste régulièrement et de manière coordonnée.

Dominique CAUBET, Salem CHAKER, Jean SIBILLE.

13

Les langues

région,ales

de Franee métropolitaine

Ecrire l'occitan:

essai de présentation

et de synthèse

par Jean SIBILLE Université Lyon-2

MILLE ANS D'ECRITURE

OCCITANE

L'occitan s'écrit depuis au moins 1000 ans et doit être considéré comme une des grandes langues de culture de l'Europe. Les premiers textes littéraires apparaissent aux alentours de l'an 1000 : la Passion de Clermont (vers 950), le Poème sur Boèce (vers l'an 1000), les poésies religieuses de Saint-Martial de Limoges (début du Il e siècle), la Chanson de Sainte Foi (vers 1040). A partir du 12e siècle on assiste au développement de la poésie des troubadours qui rayonne dans toute l'Europe et est à l'origine de la poésie lyrique européenne; plus de 2500 poèmes ont été conservés (et quelques 250 mélodies). Parmi les oeuvres majeures de la littérature occitane médiévale, il faut également citer la Chanson de la Croisade, récit en vers de la croisade contre les albigeois et le Roman de Flamenca, roman courtois sur le thème du désir et de la jalousie. Aux 14e et 15e siècles, la littérature occitane entre dans une phase de déclin relatif et ne joue plus un rôle déterminant au niveau européen. Pendant ce temps le français acquiert un certain prestige littéraire aussi bien dans le royaume que hors du royaume et la littérature d'oïl va jouer un rôle moteur au niveau européen. Mais il s'agit là de phénomènes relevant de I'histoire littéraire; cette situation ne constitue' pas une menace pour la pratique de l'occitan et ne conduit pas à une substitution du français à l'occitan comme langue écrite. On possède un certain nombre de chroniques en occitan, dont la rédaction s'échelonne du 12e au début du 16e siècle: la chronique romane de Montpellier dite du Petit Thalamus (1088-1428), la Chronique du siège de Damiette (13e siècle), la Chronique des comtes de Foix (15e siècle), l'Histoire journalière (1498-1539) du marseillais Honorat de Valbelle...

J. Sibille

Dans le domaine de l'écrit non littéraire on assiste, dès le 10e siècle, à l'apparition de mots, d'expressions, de membres de phrases et parfois de phrases entières (serments) en occitan, dans des textes en latin (latin farci). A la fm du Il e siècle apparaissent les premiers textes rédigés entièrement en occitan, ce sont, dans un premier temps des listes ou des inventaires ne comportant pas de verbes conjugués, (une liste de cens conservée dans le cartulaire de l'abbaye de Sauxillanges (63), rédigée entre 1060 et 1073 est le plus ancien document connu de ce type). Le premier texte connu rédigé entièrement en occitan, daté et comportant des phrases complètes avec des verbes conjugués, est l'acte de donation des biens d'un hobereau rouergat, Adémar Ot, à sa fille Guilhelma (10 avril 1102). Au 12e siècle, l'usage de l'occitan pour la rédaction de documents non littéraires est attesté par un certain nombre de chartes. Au 13e siècle il s'étend à l'ensemble des dans tous les domaines de l'écrit: chartes, archives municipales, pratique notariale, procès verbaux des assemblées d'Etats, contrats commerciaux, correspondance administrative, commerciale, privée, livres de raison ... Enfm, il faut signaler qu'à partir du 13e siècle, l'occitan a été utilisé comme langue scientifique (traités de mathématique, de chirurgie, de botanique, de théologie, de grammaire et de poétique...) Les premiers textes en français apparaissent dès la fm du 14e siècle dans le nord de l'Auvergne, mais cent ans plus tard dans le sud de la même province. C'est dans le courant du 16e siècle que le français se substitue massivement et défmitivement à l'occitan, comme langue écrite, dans l'ensemble des provinces d'oc. Les textes les plus tardifs rédigés vers 1620, proviennent du Rouergue et de Provence orientale. Le registre paroissial de Rieupeyroux (Aveyron) est rédigé en occitan jusqu'à l'an 1644. Le Béarn constitue une exception, puisque le gascon y est utilisé jusqu'en 1789, voire jusque vers 1815 par certains notaires. C'est également au 16e siècle que les usages graphiques médiévaux tombent en désuétude. Entre 1550 et 1650, au moment même où le français se généralise pour l'ensemble des usages écrits, on assiste, en Provence, en Languedoc et en Gascogne, à une renaissance poétique. Mais les écrivains de cette "Renaissance baroque" utilisent des graphies individuelles, plus ou moins inspirées des conventions en usage pour le français; seul le poète Pey de Garros, conseiller au Parlement de Pau, a une véritable réflexion sur la graphie et utilise un système s'efforçant de concilier les anciens usages et les exigences de notation de la langue moderne, mais il ne sera pas suivi. De l'an 1000 jusqu'à 1500 ou 1550 l'écrit occitan est dans une situation de normalité sociale, même s'il existe une autre langue écrite: le latin. Durant cette période, il gagne constamment du terrain sur ce dernier dont les usages régressent. De fait, l'intrusion du français a lieu au moment même où l'occitan est sur le point de supplanter défmitivement le latin comme langue écrite usuelle. Après 1550, l'écrit occitan est dans une situation de marginalité: on écrit en occitan soit pour faire de la littérature populaire (théâtre carnavalesque, chansons...), soit par une démarche qu'on qualifierait aujourd'hui de choix militant. Ce "choix militant" est exprimé dès la fin du 16e siècle par Pey de Garros qui déclare choisir d'écrire en gascon: 18

provinces d' oc. Aux 14e et 15esiècles cet usage, concurremmentau latin, est courant

Codification

des langues de France

Per l' aunor deu pais sosténguer. Et per sa dignitat manténguer.

"Pour soutenir I'honneur du pays" "Et pour maintenir sa dignité"

Jusqu'au 1ge siècle on est dans une période d'anarchie graphique. Parallèlement la littérature occitane se cantonne de plus en plus dans des genres considérés comme mineurs ou populaires (chanson, théâtre carnavalesque, parodies burlesques...). L'émergence de graphies codifiées modernes est le résultat d'un processus, lié à la renaissance littéraire de la langue et au militantisme culturel, qui commence vers 1850 et qui n'est pas encore totalement achevé. A la fm du 18e siècle on commence à redécouvrir les textes du Moyen Age et à partir du début du 1ge on assiste à différentes tentatives de codification de la graphie sur la base des usages médiévaux: Fabre d'Olivet (Languedoc oriental), Honnorat (Provence), abbé Moutier (Drôme), Joseph Roux (Limousin)... mais jusqu'au début du 20e siècle ce sont d'autres types de graphie qui restent d'un usage majoritaire (notamment la graphie dite mistralienne pour le provençal, dont on va reparler). Au 20e siècle les félibres languedociens de l'Escôla Occitana (Estieu et Perbosc) et du Grelh Roergàs (Mouli), puis le mouvement occitaniste, dotent l'occitan d'une graphie unifiée qui représente une codification et une adaptation à la langue moderne de la graphie en usage dans les textes médiévaux. C'est une graphie englobante qui atténue à l'écrit les différences dialectales sensibles à l'oral, tout en respectant l'originalité de chaque dialecte. Elle a été codifiée de façon à peu près définitive par le grammairien (et pharmacien) Louis Alibert (1884-1959). Mais dans l'usage des flottements subsistent sur certains détails graphiques et sur quelques questions de norme linguistique (principalement la question du -e dit" de soutien" dans les emprunts savants). Le Conseil de la Langue Occitane (CLO), créé d'abord de façon informelle, puis constitué en association en 1998 s'efforce de résoudre ce genre de questions.
LA GRAPHIE NORMALISEE OU "OCCITANE" : PRESENTATION

La graphie normalisée ou occitane ou classique est, comme on vient de le voir, issue de la codification et de l'adaptation à la langue moderne des usages graphiques médiévaux. De ce fait, elle revêt un aspect archaïsant et étymologisant. Mais d'un point de vue fonctionnel elle se caractérise essentiellement par son caractère englobant : un même graphème peut donner lieu à des réalisations différentes suivant les parlers, par exemple: j (et g + e, i) peut être réalisé [<13], [dz], [tO, [ts], [z], [0] (voir annexe II)

-

- s, morphème du pluriel, et certaines consonnes finales telles que p,
écrites systématiquement mais peuvent être ou non réalisées
1

t, c, ch sont

suivant les dialectes.

- a fmal post-tonique (qui s'oppose à lei, Iii, lui, Iy/), peut être réalisé : [~], [a], [~]... (voir annexe I).
1

Mais même là où elles sont réalisées,ellesle sont à la pause mais pas toujours en phonétique

syntactique, car il se produit des phénomènes de sandhi. En outre, dans les dialectes où elles ne sont pas prononcées à la pause, elles sont plus où moins latentes car elles réapparaissent dans certaines liaisons ou dans la dérivation (voir annexe I). 19

J. Sibille

- n fmal est noté systématiquement alors qu'il s'est amuï dans la plupart des parlers de l'ouest occitan (Languedoc, Limousin, Auvergne et une partie de la Gascogne), Mais, pour chaque variété, les correspondances graphie/phonie sont, en principe, régulières et le système reste cohérent. De plus, le caractère englobant de la graphie n'implique pas qu'il n'y ait pas de variantes à l'écrit. Les variantes dites irréductibles2 sont notées: nuèch I nuèit "nuit", fach I fait "fait", vergonha I vergonja "honte", cantar I chantar "chanter" ; sentid "il sentait" peut valoir [sen'tje] ou [sen'tj~] mais on écrira sentia [sen'tia] à Nice3. Cette graphie n'est pas strictement phono logique mais plutôt sur-phonologique dans la mesure où elle note toujours plus d'oppositions qu'il n'en existe dans tel ou tel parler vernaculaire ou dans tel ou tel standard de prononciation, par exemple:

- id peut

être réalisé [j~] ou [je].

- opposition

/b/-/vl qui a disparu en languedocien

et en gascon.

- triple opposition 1:j-Id:J-ItSI,souvent réduite à deux termes, voire à un seul dans certains parlers languedociens (voir annexe II). - opposition tz [ts] I s [s] en fmale, disparue en dehors du gascon et du languedocien aquitano-pyrénéen. - opposition entre diphtongues et triphtongues telles que iu [iw] lieu [jew], la plupart des parlers connaissant l'une ou l'autre, mais rarement les deux. Enfm, il faut signaler que le phonème lui est noté 0, le phonème I~I est noté à, le phonème Ip/ : nh, et le phonème lAi: Ih. On peut dire que la graphie normalisée note ce que Pierre Bec, à la suite de Weinreich, a appelé un dia-système et que l'apprentissage de la graphie suppose l'apprentissage de ce dia-système. Dans une graphie de ce type, le lien graphie/phonie n'est pas explicite: il n'y a pas de lisibilité universelle dans le sens où je peux lire un texte à haute voix avec ma prononciation sans du tout savoir comment il serait prononcé par l'auteur. Pour le savoir, il me faut connaître le parler de l'auteur (ou au moins, les règles de correspondances graphie I phonie propres au parler de l'auteur) ou disposer d'une transcription phonétique. En revanche, elle rend possible une lecture cursive des textes sur l'ensemble de l'espace occitan alors qu'une transcription phonétique ne permet qu'un simple déchiffrage dès lors que le parler du scripteur s'éloigne quelque peu de celui du lecteur. Actuellement cette graphie est largement majoritaire dans la plupart des régions occitanes4, sauf en Provence où elle reste fortement concurrencée par la graphie dite mistralienne, mise au point au 1ge siècle par Joseph Roumanille. C'est en graphie
2

3 On notera que, indépendamment de toute référence à l'étymologie, la forme niçoise sentia [sen'tia] (sans accent sur le a) , légitimise le -a desentia [sen'tje]--[sen'tj~].
4

En fait: non réductiblespar la graphie.

La graphie du projet DIGaM(Dictionnairedu GasconModerne),préconiséepar Jean Lafitte

pour le gascon, s'éloigne sur un certain nombre de points de la graphie normalisée (ou" occitane ") proprement dite, mais s'inscrit dans le cadre des mêmes choix fondamentaux et doit donc être considérée comme une variante de la graphie normalisée. 20

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des langues

de France

mistralienne et en provençal rhodanien qu'ont été écrites une grande partie des oeuvres majeures de la renaissance littéraire du 1ge siècle.
LA GRAPHIE MISTRALIENNES ET LA QUESTION DE LA GRAPHIE EN PROVENCE

Dans la Provence de la fm du 18e siècle la graphie "classique" (médiévale) même si elle n'est plus pratiquée est, davantage qu'en Languedoc, considérée comme autochtone. Jusqu'en 1789, elle est connue et lue par les juristes pour des raisons utilitaires, car les Statuts de Provença, qui sont la base du droit local, ont été rédigés en e occitan au 14e siècle. Mais les différences entre les usages graphiques du 14 et ceux du 18e sont interprétées exclusivement comme des différences linguistiques (ce qui est parfois le cas, mais pas toujours) et la graphie médiévale n'est pas considérée comme utilisable dans le présent. Au début du 1ge siècle, deux types de graphie sont utilisés en Provence: 1) La graphie dite des trouvères marseillais, issue des traditions d'écriture des 17e et 18e siècles et des choix effectués pas Achard en 1784 dans son Dictionnaire de la Provence. C'est une graphie étymologique et grammaticale, elle emprunte certaines conventions à la graphie française: [u] est noté ou, (jl] est noté gn, [~] fmal atone issu de A latin est noté 0, mais elle rétablit la graphie lh, conformément à l'usage classique, alors même qu'en provençal le phonème IfJ est réduit à Ijl :luelho, filho ; elle note -s, morphème du pluriel, ainsi que certaines consonnes fmales latentes, disparues de la prononciation en Provence 6 : cantèt "il chanta", bec "bec", prim ("mince", prononcé [priIJ]), leis meissouns "les moissons", nuech "nuit,,7. Pour simplifier, on peut dire que cette graphie se situe à mi-chemin entre les deux graphies actuellement en usage. 2) Des graphies phonétiques spontanées plus ou moins anarchiques et utilisant les conventions de l'orthographe française pour représenter les sons. Ce type de graphie est utilisé par des poètes tels que Victor Gélu (1806-1885) ou Gustave Bénédit (1802-1870). En 1846, la graphie adoptée par le docteur Honnorat, de Digne, dans son Dictionnaire provençal-français ou Dictionnaire de la langue d'oc ancienne et moderne, reste assez proche de la graphie des trouvères marseillais mais représente un pas de plus vers la restauration des usages classiques par la notation -a de la voyelle issue de A latin post-tonique (réalisée majoritairement [~] ou [~], mais aussi [a] dans certaines zones). Quant à Damase Arbaud, éditeur des Chants populaires de la Provence (2 vol., 1862-1864) il rétablit le graphème -tz de la 2e personne du pluriel des verbes, passé à [s] ou totalement amuï dans la prononciation, le m de la 1èrepersonne du pluriel (noté jusque là n, l'opposition lm/-ln! étant neutralisée en fmale) et le -r de l'infinitif (amuï en occitan moderne).
5 On parlera de graphie mistralienne (proprement dite), uniquement en ce qui concerne le provençal car c'est pour ce dialecte qu'elle a été conçue et codifiée de façon rigoureuse, pour les autres dialectes on parlera de "graphies d'inspiration mistralienne". 6 Mais pas dans d'autres régions comme le Languedoc ou la Gascogne. 7 Exemples tirés des Oeuvres provençales du docteur L. D'Astros, Aix-en-Provence, 1867. 21

J. Sibille La graphie dite mistralienne, mise au point en réalité par Joseph Roumanille, représente un compromis entre la graphie des trouvères marseillais et les graphies phonétiques spontanées, mais elle laisse de côté la tradition ancienne et la panoccitanité. Elle ne sera adoptée qu'avec réticence en 1853 par Mistral, alors âgé de 23 ans, sous la pression de Roumanille8. En effet Mistral qui admirait l'oeuvre d'Honnorat avait commencé à composer son poème Mirèio dans une graphie proche de celle des trouvères marseillais. Par rapport à la graphie occitane normalisée, la graphie mistralienne est davantage basée sur les conventions orthographiques du français: lui est noté ou, 1:)1est noté 0, Ip/ : gn, la voyelle issue de A latin post-tonique (réalisée majoritairement [:)] mais aussi, localement [~] ou [a]) est notée o. De plus, elle ne note pas -s morphème du pluriel ni certaines consonnes finales latentes amuïes dans la prononciation en provençal mais qui se retrouvent dans la dérivation ou dans certaines liaisons (et qui sont prononcées dans d'autres dialectes). Exemples: graphie mistralienne canta cantado canta cantado Iou sa la saco lei--li saco la nue9 nuech e jourlO graphie occitane cantat cantada cantats cantadas 10sac la saca lei sacas la nuech nuech e jom

[kanIta] [kan'tad:)] [kan'ta] [kan'tad:)] [lu sa] [la 'sak:)] [le}--li'sak:)] [la nqe] [nqe1fe cBu(R)]

"chanté" "chantée" "chantés" "chantées" "le sac" "le gros sac" "les gros sacs" "la nuit" "nuit et jour"

La graphie mistralienne écrit également la mountagno, /i---Iei mountagno, l'espalo, cantas, voulèn là où la graphie occitane écrit la montanha, lei montanhas, l'espatla, cantatz, volèm. ([la mun1taJ1:)],[li--lej mun1taJ1:)],[les'pal:)], [kanlta(s)], [vull€,lJ]; la montagne, les montagnes, l'épaule, vous chantez, nous voulons) On peut donc dire que la graphie mistralienne est plus strictement phono logique que la graphie occitane, et aussi plus phonétique dans le sens ou le rapport graphiephonie y est plus immédiat et plus explicite. Mais de ce fait même elle a tendance à survaloriser les différences dialectales et à rendre l'intercompréhension plus difficile. Au contraire, la graphie occitane est un moyen efficace de gérer la variation tout en évitant d'imposer un standard linguistique univoque.
8 En témoignent plusieurs lettres de Mistral, notamment une lettre du 14 août 1853 à Roumanine et une du 9 octobre 1853 à Anselme Mathieu. 9 Ou la niue [la nj0] en provençal rhodanien. 10Ou niuech ejour [nj0ts e dzuR] en provençal rhodanien. 22

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des langues de France

On peut dire également que la graphie mistralienne est simple à l'apprentissage et à l' encodage, mais plus difficile au décodage (du moins pour un locuteur possédant une variété différente de la variété transcrite). Dans les académies d'Aix-en-Provence et de Nice, les deux graphies sont enseignées. Dans les années 1970 une circulaire du recteur de Nice, préconisant l'usage exclusif de la graphie mistralienne, a été annulée par le Conseil d'Etat. Les deux graphies en présence ont chacune sa légitimité, mais il s'agit de légitimités différentes: dans le cas de la graphie occitane on a affaire à une tradition ancienne qui a été interrompue et restaurée, dans le cas de la graphie mistralienne à une tradition récente (150 ans) mais ininterrompue. Dans la situation actuelle, il est illusoire de penser qu'une des deux graphies peut éliminer l'autre. Les deux courants, occitaniste et provençaliste, se sont longtemps opposés de manière assez violente sur la question de la graphie; mais actuellement on assiste à un déplacement du débat qui est de plus en plus un débat entre, d'un côté, ceux, provençalistes et occitanistes, qui acceptent la pluralité de graphies et, de l'autre, une minorité agissante qui veut imposer l'usage exclusif de la graphie dite mistralienne. En effet, on a vu, ces dernières années, se dessiner la possibilité d'un consensus tendant à affmner l'équivalence des termes occitan et langue d' oc, prenant acte de l'existence de deux graphies en usage et affirmant la nécessité de gérer ensemble cette situation, dans le respect mutuel et sans chercher à imposer un monopole d'une des deux graphies. Cette ligne de conduite a été affirmée solennellement à Marseille en novembre 1999 par les responsables des deux principales organisations représentatives du mouvement cultu13 12 Il rel: le capoulié du Félibrige et le président de l' IEO . Cependant, une fraction radicale du courant provençaliste refuse ce consensus, continue à entretenir la polémique et à préconiser l'usage exclusif de la graphie mistralienne présentée comme la seule graphie authentiquement provençale. Cette situation est fondamentalement nuisible pour l'avenir (déjà bien compromis) de la langue et de la culture d' oc en Provence car elle met certains élus en situation de pouvoir jouer les uns contre les autres en fonction de leurs intérêts électoraux. Elle leur donne de plus un excellent prétexte pour ne rien faire. Récemment, on a vu un rapport sur la langue et la culture régionales en région PACA, qui s'efforçait de promouvoir une voie consensuelle et proposait de développer un certain nombre de projets concrets, enterré par le président du Conseil régional qui l'avait lui-même commandé, à cause des pressions exercées par les provençalistes radicaux. Enfin, il faut signaler deux tentatives de création de graphies intermédiaires: - Dans les années 70, un groupe de travail qui se réunissait au Centre Culturel de Cucuron (Vaucluse), a proposé une version simplifiée de la graphie occitane que ses promoteurs ont appelée graphie classique de base. Par rapport à la graphie occitane « stricte », cette graphie se caractérise essentiellement par les traits suivants:

Il Capoulié : président du Félibrige. 12Félibrige: Organisation fondée en 1854 par Frédéric Mistral. 13lED: Institut d'Etudes Occitanes (fondé en 1945). 23

J. Sibille

.

simplification

des groupes consonantiques

réalisés comme des consonnes

simples

en provençal: espala au lieu de espatla (épaule), semana au lieu de setmana (semaine ), pessegue au lieu de persegue (pêche). .. fmale ['je] de l'imparfait et de certains substantifs féminins notée -ié au lieu de -ia. et i) au lieu de tj ou} (tg ou g devant e et i)14suivant l'étymologie. . abandon du graphème -tz en fmale de mot, au profit de -s, sauf dans les deuxièmes personnes du pluriel des verbes: gros, las, pos, dès, plas, cantatz au lieu de gros, las, potz, dètz, platz, cantatz (gros, fatigué, puits, dix, il plait, vous chantez). Un recueil de textes à vocation pédagogique15 a été publié en 1982 dans cette graphie et récemment un Manuel pratique de provençal contemporain16. Bien qu'elle soit utilisée occasionnellement par certains rédacteurs d'articles de presse (notamment dans le mensuel Aquo d'Aqut), elle n'a pas donné lieu, jusqu'à présent, à une production significative; la quasi-totalité des textes publiés en provençal, l'étant dans l'une ou l'autre des deux graphies précédemment décrites. - Au début des années 80, le professeur Jean-Claude Bouvier avait proposé une graphie mixte notant les voyelles comme le fait la graphie mistralienne et les consonnes comme le fait la graphie occitane (il est à remarquer qu'une telle graphie n'est pas très éloignée de celle des "trouvères marseillais" du début du 1ge siècle). Cette proposition, qui à l'époque n'avait pas eu de suite, a été reprise en 1999 par une association intitulée "Dralhos Novos : per l'unitat grafico" ; mais jusqu'à présent, aucun texte n'a été publié dans cette graphiel7. De telles initiatives partent d'intentions louables (un souci pédagogique pour la première, une volonté d'unification pour la seconde). Mais le danger est que, si l'usage de ces graphies se développe, on se retrouve, non plus avec deux, mais avec quatre graphies; ce qui rendrait la situation en Provence, non seulement insoluble, mais encore ingérable.
OCCITAN STANDARD ET OCCITAN ELABORÉ

. . phonème

/cBI en position intervocalique

noté par le seul graphème}

(ou g devant e

On a vu qu'il existe une norme graphique englobante. Mais, pour autant, quelle langue écrit-on? Ecrit-on en langue vernaculaire avec une graphie englobante ? La réponse est négative: généralement, les formes écrites de la langue sont des formes "élaborées" .
14 Voir annexe 2 ; en occitan médiéval et dans certains parlers actuels, tj correspond à une affriquée tendue ou géminée et} à une affriqué relachée ou une fricative. 15Lo provençau dei vaus e dei colas: testes occitans de Provença en parlar dau Liberon per ensenhar la lenga. Centre Culturau Cucuronenc, 1982. 16Par Alain Barthélemy- Vigouroux et Guy Martin (voir bibliographie). 17La phrase suivante [a'keste Ivjaq,e a1vje q,i'ta des Ifqej~ dï1J lu pus en 'katre se1man~] (cette fois-ci il avait jeté dix feuilles dans le puits en quatre semaines) s'écrirait: aqueste viatge avid gitat dètz fuelhas dins 10 potz en quatre setmanas, en graphie occitane "stricte" ; aqueste viage avié gitat dès fuelhas dins 10pos en quatre semanas en graphie "de Cucuron" ; aqueste viatge avié gitat dètz fuelhos dins Iou poutz en quatre setmanos en graphie "Dralhos Novos" ; aqueste viage avié gita dès fueio dins Iou pous en quatre sema no en graphie mistralienne. 24

Codification

des langues de France

La notion de langue élaborée, empruntée à la sociolinguistique corse1S, nous semble un concept utile pour l'analyse des pratiques de langues en situation de minorisation et dialectalement fragmentées, mais dotées, comme l'occitan, d'une tradition d'écriture. On s'efforcera de la définir par rapport à la notion de standard: - Le standard est une norme théorique, résultat d'un processus volontaire de standardisation et de codification. On dira que c'est la norme des normalisateurs. Il existe des formes standard d'occitan, que ce soit l'occitan standard général (ou référentiel, ou large ou fédéral) proche des parlers languedociens ou des tentatives plus ou moins abouties de créer des standards dialectaux. Ces formes standard son, plus ou moins bien acceptées par les utilisateurs et s'incarnent plus ou moins dans leurs pratiques. - La langue élaborée est la norme des utilisateurs telle qu'elle se dégage des pratiques d'écriture ou de l'activité militante et associative, c'est donc le produit d'une pratique sociale (littéraire, associative, militante...), même si cette pratique reste très marginale par rapport à la société globale. La langue élaborée se distingue du vernaculaire pur mais elle n'est pas toujours codifiée de façon explicite et peut laisser une certaine place à la variation interne; elle peut être plus ou moins proche d'un standard théorique. On peut également la défmir comme l'ensemble des pratiques linguistiques autres que la pratique vernaculaire quotidienne; elle englobe donc les notions de langue littéraire et de langue écrite, mais ne se limite pas à celles-ci. On dira aussi que le standard est une norme explicite; la langue élaborée, une norme implicite. Il existe différentes variétés d'occitan élaboré qui ne recoupent pas toujours les dialectes tels qu'ils sont défmis par les dialectologues : - Le provençal rhodanien littéraire: il est parfaitement codifié d'un point de vue
linguistique. C'est pour transcrire cette variété qu'a été élaborée la graphie dite mistralienne. Dans le cas du provençal rhodanien, il y a quasi-coïncidence entre langue élaborée et standard théorique.
-

tes19, très proche du rhodanien

Il existe égalementun provençalcommunqui est plutôt le provençal des occitanislittéraire, il s'en écarte sur quelques points de détail

dans le sens à la fois d'une plus grande prise en compte de l'ensemble des parlers provençaux et d'un plus grand souci de pan-occitanité (canti plutôt que cante, "je chante" ; ame plutôt que eme, "avec" ...)20.
-

Il existe un niçois littéraire, même si d'un point de vue dialectologique le niçois

doit être considéré comme une variété de provençal.

18Jean CHIORBOLI, langue des corses. Notes linguistiques et glottopolitiques, S.n.e. Bastia, La 1992. 19 Même si certains occitanistes écrivent en rhodanien (mais en employant la graphie occitane) . 20 C'est, par exemple, le provençal utilisé dans Mesclum, la page occitane hebdomadaire du quotidien La Marseillaise. 25

J. Sibille

- Il existe également un languedocien écrit usuel qui n'est pas toujours conforme en tous points aux préconisations des ouvrages de référence en matière de norme21. - Le gascon écrit oscille entre une norme béarnisante et une norme plus pangasconne. - Le limousin littéraire est basé essentiellement sur les parlers du Périgord et du nord de la Corrèze. L'auvergnat et le vivaro-alpin sont assez peu écrits et on peut dire qu'il n'existe pas de formes élaborées socialement instituées, pouvant se rattacher à ces dialectes dont généralement les pratiques d'écriture procèdent plus directement de la langue vernaculaire. Une koinè est en cours d'élaboration pour les parlers alpins des vallées italiennes. Il s'agit là d'un standard théorique. Mais il sera intéressant de voir si ce standard théorique va donner lieu à l'émergence d'une langue élaborée. L'existence de pratiques savantes, culturelles, associatives ou militantes, mettant en jeu des variétés élaborées, va dans le sens de l'unification de la langue, non pas par des processus artificiel de standardisation (qui sont également utiles à un autre niveau) mais de façon naturelle, par la communication. De fait, la pratique des utilisateurs fait que les variétés élaborées d'occitan tendent à se rapprocher de plus en plus par le lexique et la syntaxe pour tendre vers une situation où la langue élaborée, même si elle est apparemment dialectale, est de plus en plus une langue commune revêtue d'un habillage dialectaf2 ; un peu comme dans la tragédie grecque, les couplets lyriques en dorien ne sont pas en vrai dorien, mais dans un attique habillé à la dorienne. On peut s'en réjouir ou le déplorer; il n'en demeure pas moins que l'existence d'une graphie englobante et de variétés élaborées fonctionnant dans un sens convergeant, sont une condition nécessaire (mais sans doute pas suffisante) à une certaine survie de la langue, dans une situation où on peut prévoir que la pratique vernaculaire héritée aura totalement cessé dans une trentaine d'années.

***

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21 Grammmaire d'Alibert, Compendi de P. Sauzet... (voir bibliographie) ; ces ouvrages ne sont d'ailleurs pas forcément toujours d'accord entre eux. 22Patrick Sauzet parle de stylisation des différences dialectales. 26

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des langues de France

ANNEXES

ANNEXE I. Exemples de graphies et de réalisations phonétiques

.

nevèt [neIPet], [neIve]

"il neigea"

. prim [prim], [prin], [prïIJ] : mince (au masculin) prima ['prim~], ['prim~], ['prima] : mince (au féminin)

. nuèit [nwejt], [nejt]
. 10cop # [lu 'k~p], [lu 'k~],([lu Ik~w]23)
10 cop de pè [lu k~d_de pe], [lu k~(w) de pe]

"nuit"

nuèch (nuech) [nqetS], [nqets], [netS], [nets], [ne], [nqe], [njo], nuoch [nj~tS]

"coup(s)"
"coup(s) de pied"

los cops # [lus 'k~ps], [lus 'k~ts], [lus 'k~1f], [luh 'k~], [lu: 'k~], lei cops # [leJ-li 'k~] los cops de pè [lus k~d_de pe] [lu: k~ de pe], lei cops de pè [lej--li k~(w) de Ipe]

. vida

l'bidAl ['biô~], ['biô~], ['biôa] ;

l'vidAl

"vie"

[vid~], [vid~], [vida].

Le graphème a en finale post-tonique, correspond à un phonème qu'on a représenté par lAI, qui s'oppose à lei, Iii, lui, Iyl et se réalise localement [~], [~], [a], [a]. Dans certains soussystèmes qui neutralisent l' opposition I~/-/ul en finale post-tonique, IAIpeut prendre le timbre [u] (provençal rhodanien). D'autres sous-systèmes neutralisent l'opposition lAI-lei en [~] (gascon occidental)
1. système général à 5 voyelles post-toniques : [~]__[~]__[a]__[a]24; £ lei [e] ;! Iii [i] ; Q lui [u],!! Iyl [y] à 4 voyelles post-toniques: à 4 voyelles post-toniques !, (2)25 lAI [~]--[ u] ; £ lei [e] ; ! Iii [i] ; !! Iyl [y] : !, £ I~I [~] ; ! Iii [i] ; Q lui [u] ;!! Iyl [y]

! lAI

2.1. sous-système 2.2. sous-système

23 Dans [kJw], forme caractéristique du provençal central et maritime, [w] provient de la vocalisation de [p] final. Dans la pratique, la graphie de cette forme n'est pas homogène, certains écrivent cop, considérant que cette forme peut englober [kJw], d'autres écrivent coup. 24 Le signe - signifie que les éléments cités sont des allomorphes, il sépare ici des variantes phonétiques diatopiques ~ "! lAi [J]-[a]-[a]-[a] " doit donc être lu : "le graphème a, représente un phonème lAi réalisé localement
25 Les parlers qui,

[J], [a], [a] ou [a]."
comme le provençal rhodanien, neutralisent l'opposition a IJI

- 0 luI

en position

post-

tonique, pibol

ont tendance

à éliminer

les finales en 0 [J ]-[ u] au masculin, "le peuplier",

soit par changement

de genre:

10 10

[lu'pibJ-u]

> la piba [la'pibJ-u] > 10 code [lu'kJde]

soit par changement

de classe morphologique:

codol [lu'kJdu]

"le caillou".

29

J. Sibille

. la pena

[la Ipen~],

[la Ipen~],

[la Ipena],

[l~ Ipen~]

las penas [las Ipen~s], [las Ipen~s], [las Ipenas], [la: Ipena:] [la: peina:] lei penas [lei--li Ipen~] [li Ipena] Ii penas

"la peine" "les peines"

"rassemblement, cloche" acampada campana
1 [akam 'pada] [kam'pana] 2 [akam 'pad~ ] [kam'pan~] 3 [akampa'd~] [kam'pan~]
[k~m

4 [~k~m'pad~]
Ip~n~ ]

I

I

1. : a réalisé [a] dans toutes les positions. 2. : a post-tonique réalisé [~]. 3. : a post-tonique réalisé [~]. 4. : a atone et a tonique suivi de n, réalisés [~].

graphie parlat parlar parlatz

1 [parllat] [parila] [par'lats]

2 [par'lat] [parila] [parilas]

3 [parila] [parila] [parilas]

4 [parila] [parila] [parila]

5 [p~r'la] [p~r'la:] [p~r'la]

6 [par'lat] [parila] [par'lat]

"parlé" "parler" "parlez"

. TROLL>

drolle

['dr~lle], 'dr~le] [
[semlman~], [selman~]

. SEPTIMANA > setmana

. SPATULA> espatla . CAPITETUS> cabdet

[es'pall~], [es'pal~], [es'panl~] [kab'det] [kad'det] [kap'tet] [kat'tet] [ka'tet]

"garçon" "semaine" "épaule"

.FEMINA

> femna

[ka'det] ([ka'de]) "cadet" ['fenn~], ['fen~] ; hemna ['hemn~] ; frema ['frem~] "femme"

30

Codification des langues de France

ANNEXE II. Notation des affriquées ch tj -- tg (+ e, i) j
--

g (+ e, i )

Représentation phonologique A B achorrar ITSI ITSI

C ITSI

D ITSI

viatj ar

ID?.I

ITSI d) ;< ?. I

ITSI IDZI ITSI

ID?.I

assajar

I?.I

OU i Ij/l

1 I cBI graphié j , ou Ijl graphié i (ex. assajar lasal 43a/ ou assaiar lasalja/).

Représentation phonétique A B Al A2 A3 ach orrar ml [tf] [tj] [tS] viatj ar assaj ar [43] [dj] [3] [j] [dj] [j] [tS] [(d)3]

C CI [tf] [tf] [tf]

C2 [ts]

Dl [tS]

D D2 [ts]

D33 [s]

D4 [8]

[ts] [43] [ts] [43] ou i [j]2

[dz] [z] [0] [dz] [z] [0] ou ou ou i [j]2 i [j]2 i [j]2

1 Dans ce cas il y a neutralisation de l'opposition ItSI ISI (lSI distinct de Isl et de ItJI est un phonème particulier au gascon et au languedocien aquitano-pyrénéen). 2 [43] graphiéj , ou [j] graphié i (ex. assajar [asa' 43a] ou assaiar [asaljaD. 3 lorsqu'on l'opposition a ch [s] et tj [z], on a toujours s [J] et z (ou VsV) [3], il n'y a donc pas neutralisation entre ch et s, ou tj et z (ou VsV). de

-

Al : gascon oriental et languedocien aquitano-pyrénéen. A2, A3 : gascon occidental. B : Bitterois, Nord-Aveyron, Lozère. C : languedocien oriental et septentrional D : nord-occitan (Dl, D2, D3, D4), provençal (Dl, D2). N.B. On remarquera que, même si le type A n'était pas attesté, l'utilisation des trois graphèmes ch, tj, j, serait nécessaire au maintien d'une graphie unitaire englobant les types B, C et D.

31

J. Sibille

ANNEXE III. Cette annexe présente un texte transcrit dans différents dialectes et dans différentes graphies accompagnées d'une notation phonétique. La version originale est la version limousine extraite de : Jan GANHAIRE, darrier daus Lobaterras, lEO, 1987, p. 55). Les textes 1 à 5 Lo relèvent d'un type de langue élaboré (littéraire) et leur transcription phonétique représente une prononciation théorique "moyenne" ; le texte 6 est une auto-production s'efforçant de reproduire le plus exactement possible un parler vernaculaire acquis en partie par transmission familiale. Conventions: [~] : apico-alvéolaire; [~]: apico-alvéolaire. [s]: prédorso-alvéolaire ; [z] : prédorso-avéolaire. Le indiquant la nasalité est placé à côté de la voyelle, et non au dessus, afin de signifier qu'il ne s'agit pas de véritables voyelles nasales comme en français standard, mais de voyelles orales pourvues d'un apendice nasal (sauf dans le texte n° 6 où on a de véritables nasales). (On pourrait également noter -I]) [cU = [d] rétroflexe. R apical est noté [r], R uvulaire est noté [R] ; l'opposition entre un [r] apical bref et un [r:] apical long n'est notée qu'en position intervocalique (en position non intervocalique le Irl est normalement long = à plusieurs battements). En limousin (texte 1), il n'y a qu'un seul type de IR!, réalisé localement [r] ou [R] (parfois, dans un même lieu, [R] par les jeunes et [r] par les vieilles générations); en gascon et en languedocien (textes 2 et 5) on a, en position intervocalique, une opposition Ir/-/r:1; en provençal (texte 3), une opposition Ir/-IR! ; dans le texte n° 6, une opposition Idj-/r:1; en niçois il existe un seul type de R, classiquement décrit comme apical par les grammaires normatives, mais que la plupart des locuteurs actuels réalisent [R] uvulaire. (N.B. : dans les deux annexes précédentes, on a négligé la distinction entre [r] et [R] ainsi que celle entre [s] et [~], [z] et [~], [a] et [a]). . Les parenthèses ( ) indiquent qu'un élément est facultatif lorsqu'il s'agit d'un mot; qu'il n'est pas présent dans toutes les sous-variétés concernées lorsqu'il s'agit d'un son. . Lorsqu'on cite plusieurs variantes d'un même élément, ces variantes sont séparées par des barres obliques penchées à gauche (anti-slashs) : \ \ . (\ \) : variante considérée comme marginale, ou minoritaire, dans la norme graphique ou dans la variété considérée.

. .
. .

-

.

.

N.B. Le languedocien et le gascon connaissent des spirantes sonores; mais la différence entre spirantes et occlusives sonores n'a pas de valeur phono logique, elle est purement contextuelle. Traduction française Après presque une lune, nous fîmes escale dans une île. Le port s'appelait Famagouste. Nous pûmes y embarquer de l'eau douce, de la viande et des fruits qui n'avaient rien à voir avec nos pommes et nos (petites) poires: la peau en était comme du velours et la chair en était un peu filandreuse, mais agréablement sucrée et aqueuse. Je ne compris pas le nom que lui donnaient les gens de ce pays; mais les plus anciens d'entre nous, ceux du voyage précédent, l'appelaient d'un nom latin, persica, c'est-à-dire: "le fruit de Perse".

32

Codification

des langues de France

1. LIMOUSIN
graphie normalisée (dite occitane) graphie d'inspiration mistralienne Après una luna gaire mens, faguèrem escala [~pre: lun~ 'lyn~ g~jre1me- f~'geren ej'kal~ Aprê uno luno goire mens fogueren eicalo

dins una ilia. Lo port s'apelava Famagosta. I poguèrem embarcar de l'aiga lena, din3 y'nil~ lu Ip~rS~pe'lav~ f~m~'gu:t~ i pulgeren emb~r'ka: de 'lejg~ len~, dins uno i/o.Lou port s 'opelavo Fomogûto. I pougueren emborcâ de l'eigo leno, de la vianda e de la frucha que avis pas res a veire emb nostras pomas e nostres de l~ 'vj~nd~ e de l~ 'fru(t)s~ ke ~Ivj~pa: re: ~ Ivejre e- n~tra: \pu1ma:"puma:\ e n~trej de 10viondo e de lo/rucho que ovio pâ rê 0 veire en nôtrâ poumâ e nôtrei perons : la peu n' era coma dau velos e la charn n' era un pauc filandrosa mas pe1ru:la pew 'ner~'kum~ d~w ve'lu: e la (t)sar Iner~ u- paw fil~n'dru3~ ma: peroû : 10peu n 'ero coumo d6u veloû e 10char n'ero un pau filondrouso mâ agradivament sucrada e aigosa. Comprengui pas 10nom que Ii donaven la gent ~gr~div~'me- Sy'krad e ej'gu3~ kumpre-'gi pa: lu nu- ke Ii du'nave-l~ (d)zeogrodivoment sucrado e eigouso. Comprengui pâ lu nom que Ii dounaven 10gent d'aqueu pais; mas los mai an cians d'entre nautres, los dau viatge d'avant, d~'kew p~'i: ma: lu: mej ~-Sja-dentre \n~w1trej"nawtrej\ lu: d~w Ivja(d)ze d~'v~d' oqueu paî mâ loû mai oncian d'entrenautrei, lû d6u viage d' ovont, l'apelaven d'un nom latin, persica, valent a dire la frucha de Pèrsia. l~pe'lave- dy- nu-l~'ti persica v~lent ~ 'dire l~ 'fry(t)s~ de IperSj~] l' opelaven d'un noum loti, persica, volent 0 dire lo/rucho de persio.

2. LANGUEDOCIEN
Graphie normalisée (dite occitane) Après\Aprèp\ gaireben una luna, languedocien méridional: [a1prej\a1preg\ gajre'be Iyn~ 'lyn~, languedocien septentrional: [ ~prej g~jre'be Iyn~ 'lyn~, Graphie d'inspiration mistralienne Après \Aprèp\ gairebé uno luno, faguèrem escala dins una ilia. Lo port s'apelava Famagosta. I poguèrem embarcar fa'yeren e~'kal~ din~ yn 'ill~ lu p~r ~ape'lap~ fama'yu~t~ i pu1yeren embar'ka f~'eren eh'kal~ din3 yn 'ill~ lu p~r S~pe'lap~ f~m~'yuht~ i pu1eren emb~r'ka faguèren escalo dins uno il/o Lou port s 'apelabo Famagousto. I pouguèren embarca d'aiga lena, de carn e de \frucha\fruta\ qu'avis pas res a \veire\véser\ amb(e) 'dajy~ 'len~ de kar e de "frytJ~\'fryt~\ ka'pj~ \par\paj\ re~ a "pejre\lpe~e\ \an"ambe\ 'daj~ 'len~ de kar e de 'fryts~ k~'pj~ \par\paj\ re3 ~ IPejre \~n"~mbe\ d'aigo leno, de car e de \frucho\fruto\ qu 'abio pas res a beire ambre) nostras pomas e nostres perons : la pèl n' èra coma de velos e la carn n' èra un In~~tr~~Ipum~~e In~~tre~pe1ru~la pel'ner~ 'kum~ de pe'lu~ e la kar Iner~ yn 'n~htr~h 'pum~3 e 'n~htreh pe1ruj l~ pel'ner~ 'kum~ de pe'lu e l~ kar 'ner~ yn nostros poumos e nostres perous : la pei n'èro coumo de velous e la car n'èro un

33

J. Sibille pauc filandrosa mas agradivament sucrada e aigosa. Comprenguèri pas 10 paw filan'dru~~ ma~ agra'ôip~'men ~y'kraô e aj'yu~~ kumpren'geri \pal\paj\ lu paw fil~n'dru3~ ma3 ~gr~'ôip~'men Sy'kraô e ~'ju3~ kumpren'geri \pal\paj\ lu paucfilandrouso mas agradivoment sucrado e aigouso. Coumprenguèri pas Iou nom que Ii donavan 10monde d'aquel pais; mas los mai an cians nun ke Ii \ôu'nap~n\-pu\ lu 'munde ôa'kel pa'i~ \ma~\maj\ \lu~\luj\ maj an'~ja~ nun ke Ii ôu'napu lu 'munde ô~'kel p~'i maj luj maj ~n'Sja noum que Ii dounabou Iou mounde d'aquel païs ,. mas lous mai ancias d'entre \nosautres\nautres\, los deI viatge d'abans, l'apelavan d'un nom latin, 'dentre \nu'~awtre~\'nawtre~\ lu~ del'biafe ôa'pan \lape'lap~n\-pu\ dyn nun la'ti, 'ôentre \nu'3awtrej\'nawtrej\ luj del'biatse ô~'pan l~pe'lapu dyn nun l~'ti, d'entre \nousautres\nautres\, lous del biache d'abans, l'apelabou d'un noum lati, persica, valent a dire la \frucha\fruta\ de Pèrsia. persica, baIent a 'ôire la \'frytS~\'fryt~\ ôe 'per~j~] persica, b~lent ~ 'ôire l~ 'fryts~ ôe 'perSj~] persica valent a dire la \frucho\fruto\ de Pèrsio.

3. PROVENÇAL
Après quasi una luna, fagueriam [a'pRes 'kasi 'yn~ 'lyn~ fage'rjan Graphie mistralienne Après quasi uno luno, faguerian escala dins una \iscla\illa\. Lo port \s'apelava\se disiâ\ Famagosta. I (\ié\Ii\) es'kal~ dïz yn \'iskl~\'il~\ lu p~R \sape'lav~\se di'zje\ fama'gust~ i (\je\Ii\) escalo dins uno \isclo\i/o\.Lou port \s 'apelavo\se disié\ Famagousto./é (\Ii\i\) pogueriam embarcar d'aiga lena, de carn e de frucha qu'aviâ (pas) ren a veire puge'rjan embaR'ka 'dajg~ 'len~ de kaR e de \fRy1f~\fRyts~\ a'vje (pa) Ren a 'vejre k pouguerian embarca d'aigo leno, de car e de frucho qu 'avié (pas) ren a veire \am(b)e\em(b)e\ nostrei pomas e nostrei perons. La pèu n'èra coma\-e\ \ame\em(b )e\ \n(w)~stRi\-tRei\ 'pumo e \n(w)~stRi\-tRei\ peru-la pew 'ner~'kum~ (\-e\) emé \ nostri \-trei\ poumo e \nostri\-trei \peroun. La pèu n'èro coume (\-o\) de velos e la carn n' èra un pauc filandrosa mai agradivament sucrada e aigosa, de ve'luz e la kaR 'ner~ u- p~w filan'dRuz~ maj agRadivame- su'kRad e ej'guz~ de velous e la car n'èro un pau filandrouso mai agradivamen sucrado e eigouso \Comprenguèri\-re\pas 10nom que Ii (\ié\) donavan lei gents d'aqueu pais; \kumpRe-'geri\-re\ pa lu nu- ke Ii (\je\) du'navu- \lej\Ii\ \Q)en\dzen\ da'kew palis Comprenguère (\-ri\)pas Iou nom que ié (Ii) donavon Ii (\lei\) gent d'aqueu pais ,. mai lei mai ancian d'entre \nosautres\nautres\, aquelei dau viatge maj \lej\Ii\ maj a-sja- 'dentRe \nu'zawtRe\'nawtRe\ \a'keli\-lej\ d~w \'vjaQ)e\'vjadze\ mai Ii (\lei\) mai ancian d'entre \nousautre\nautre\,aqueli (\-lei\) d6u viage d'avans, l'apelavan d'un nom latin, persica, valent a dire la frucha de Pèrsia. da'va-lape'lavu- dy- nu-latï persica va'lent a 'dire la \'fRytf~\-ts~\ de \'peRsi\-sj~\] d'avans, l'apelavon d'un noum latin, persica, valent a dire lafrucho de Pèrsi(o). Graphie normalisée (dite occitane)

34

Codification

des langues de France

4. NIÇOIS Après esquasi una luna, fagueriam [alpRez es'kasi yna 'lyna, fage'Rjan Graphie d'inspiration mistralienne Après esquasi una luna, faguerian escala en una ilIa. Lo port \s'apelava\si diia\ Famagosta. Li pogueriam embarcar es'kala en yn 'ila lu pORte\sape'lava\si di'ia\ fama'gusta Ii puge'Rian embaR'ka escala en una ila. Lou port \s 'apelava\si diia\ Famagousta. Li pouguerian embarcà d'aiga lena, de carn e de frucha qu'avia (pas) ren a veire embai \nostru\noastru\ 'dajga 'lena de kaR e de ItRytfa ka'via (pa) Ren a IvejRe em'baj InwastRY d'aiga lena, de car e de [rucha qu 'avia (pas) ren a veire embai nouostru poms e 'mbai \nostru\noastru\ purus. La pèu n'èra coma de velos e la carn n'èra Ipum e m'bai InwastRY pylRYSla pew IneRa 'kuma de ve'lus e la kaR IneRa poum e 'mbai nouostru peron. La pèu n'èra couma de velous e la car n'èra un pauc filandroa ma agradivament sucrada e aigoa. Non comprenguèri 10nom Ü'" paw filan'dRua ma agRadiva'me- sy'kRad e aj'gua nu- kumpRe-'geRi lu nuun pau filandroua ma agradivamen sucrada e aigoua. Non comprenguèri Iou nom que Ii donavan la gent d'aqueu pais; ma lu mai an cians d'entre nautres, aquelu ke Ii du'navu- la gente da'kew palis ma ly maj a-sjadentRe InawtRe a'kely que Ii dounavon la gent d 'aqueu pais,. ma lu mai ancian d'entre nautre aquelu dau viatge de denant, l'apelavan d'un nom latin,persica, valent a dire la dow Ivja~e de dena-Iape'lavu- dy- nu-IatÏ, persica, valent a 'diRe la d6u viage de denant, l'apelavon d'un noum latin, persica,valent a dire la frucha de Pèrsia. 'fRyfa de IpeRsja.] [rucha de Pèrsia.
26

Graphie normalisée (dite occitane)

5. GASCON

escaleen ue il/e. Louport que s 'aperabeFamagouste.

Graphie normalisée (dite occitane) Après quasi ua lua, que hasom Graphie DIGaM Après quasi ua lua, que hasom gascon oriental [alpre~ 'ka~i yWo'lyWoke ha'~um gascon occidental [alpre~ 'ka~i yW~'lyW~ke ha'~um Graphie de L' Escola Gaston Febus Après quasi ue lue, que hasoum escala en ua ilIa. Lo port que s'\aperava\aperaua\ Famagosta. Qu'i podom escala en ua il/a. Lo port que s '\aperava\aperaua\ Famagosta. Qu 'ipodom illo ki pu'dum e~'kalo en lyW lu por ke ~ \apelra{3o\aperawo\ fama'yu~to lyWill~ lu por ke \apelra{3~\aperaw~\ fama'yu~t~ ki pu'dum e~'kal~ en ~

embarcar aiga doça, carn e hruta qui n'\avè\auè\ pas arren a \véder\véser\ dab embarcar aiga doça, carn e hruta qui n '\avè\auè\ pas arré a \véder\véser\ dab embar'ka lajyo 'du~o kar e '(h)ryto ki n \al{3e\a1we\pa~ alr:e a l{3e~e dab embar'ka lajy~ 'du~~ kar e '(h)ryt~ ki n \al{3e\alwe\pa~ alr:e a \'beo~\'{3e~~\dab embarca aigue douce, car e rute qui n'abè pas arré a \béde\bése\ dab

Qu ' ipoudoum

26

Je dois remercier graphie DIGaM.

Jean Lafitte pour ses corrections

et suggestions,

ainsi que pour la transcription

en

35

J. Sibille las nostas pomas e los nostes perons : la pèth que n'èra com velos e la carn las \nostas\-es\ pomas e los nostes perons : la pèth que n 'èra com velos e la carn la~ Inu~t~~Ipum~~ e lu~ nu~te~ pe1ru(-IJ)~la pEt(f) ke InEr~kum be'lu~ e la kar la~ Inu~t~~Ipum~~e lu~ nu~t~~pe1ru(-IJ)~la pEtU) ke InEr~kum be'lu~ e la kar las noùstes poumes e lous noustes peroûs : la pèt que n'ère coum belous e la car n'èra un chic \hilandrosa\estopuda\ mes agradivament sucrada e n'èra un chic \hilandrosa\estopuda\ mes agradivament sucrada e InEr~y ~ik \hilan'dru~~\e~tu'pyô~\ me~ agra'ôif3~'men ~y1kraôe InEr~y \fik\tjik\ \hilan'dru~~\e~tu'pyô~\ me~ agra'ôif3~'men ~y1kraôe n'ère û chic \hilandrouse\estoupude\ mes agradibement sucrade e aigassuda(\aigosa).\Ne\(No)\ comprengoi pas 10nom que'u \davan\dauan\ la gent aigassuda(\aigosa\). \Ne\(No)\ comprengoi pas 10nom que 'u \dàvann\dàuann\ la gent aj'ya~yô~ (\aj'yu~~\) (nu) kumpren'guj pa~ lu num ku \ôaf3~n\ôaw~n\ la 3en aj'ya~yô~ (\aj'yu~~\) ne kumpren'guj pa~ lu num ku \ôaf3~n\ôaw~n\ lajen aygassude(\aygouse\). Ne coumprengouy pas Iou noum que 'u dàben la gen d'aqueth pais; mes los mes ancians d'enter \nosautes\nosaus\, los deu viatge d 'aqueth pais,. mes los mes ancians d'enter \nosautes\nosaus\, los deu viadge daket(f) pa'i~ me~ lu~ me~ anl~ja(-IJ)~ 'dente \nul~awte~\nul~aw~\ lu~ du 'bjad3e daketU) pa'i~ me~ lu~ me~ anl~ja(-IJ)~ 'dent~ \nul~awt~~\nul~aw~\ lu~ du 'bjadj~ d 'aquet pais mes lous mes anciâs d'enter \nousautes\nousaus\ lous dou biàdje d'\abans\auans\ , que l'\aperavan\-auan\ d'un nom latin, persica, valent a diser : d '\avantz\auantz\ que I '\aperàvann\-àuann\ d'un nom latin, persica, valent a diser : ô \apan~\awan~\ ke \lape'rap~n\-aw~n\ dy num la'ti('IJ)persica balen(t) a 'ôi~e ô \af3an~\awan~\ ke \lape'raf3~n\-aw~n\ dy num la'ti('IJ)persica balen(t) a 'ôi~~ d'abans que l'aperàben d'û noum latî, persica, balen a dise: la hruta de Pèrsia. la hruta de Pèrsia. la '(h)ryt~ ôe IpEr~j~] la '(h)ryt~ ôe \'pEr~j~\'pEr~i\] la rute de Pèrsi(e).

6. ALPIN DE LA VALLEE D'QULX (Italie) Parler de Chaumont (Chiomonte), province de Turin Après viament una luna, nos I-avem fait [a1prejja1mô un~ 'lyn~ nu: la'vô fEjt eschara dins una ilIa. Le port aul se mandava Famago.sta. Nos I-avem pogu l~p~:r us môdav~ fama'gust~ nu: la'vô pulgy ej'Sact~diz yn 'ill~ embarcar-Ihi d'aiga doça, de vian da e de fruta qu'il aia pas ren a veir avei (\bO\)27 d~viôd e d~ 'frytt~ ôbar'ka:Ai dEjg~'dus~ kil e1j~pa: rô a vEj aVEj (\bu\) nostris poms e nostris purus. La lora pèl il era comà de velos e la lora charn il era 'n~tri pu: e 'n~tri pylqy: la l~ct~pEI il'ejct~ k~'mad~vlu: e la 'l~ct~Sa:r il'ejct Graphie normalisée (dite occitane)

27

avei [avej] (ff. avec), forme d'origine francoprovençale, est employée uniquement à Chaumont Exilles ; dans les autres communes de la vallée d'Oulx on emploie ho [bu] ou aho [abu].

et à

36

Codification

des langues de France

y p~w fjeclô'druz~

un paue fierandrosa, mas sueraa e aigosa que l'era un plaser. A I-ai pas eomprés ma: sylkra e ej'guz~ k~ 'lejcly plazej a lEj pa: kum'prej le nom que la gent de 'quel pais iIh Ihe donavan ; mas los plus aneians de l~nu k~la 3Ô de ke: pa'i: i l~ du'navô ma: lu: plu:z ôlsjô: d~ nosautris, 'quelos dau voiatge de dirant, iIh Ihe disiàn un nom latin, persica, nu'zawtri 'kelu: du vu'ja33e d~ di'clô i l~di'zjd y nu latr, persica, ce que la vôl dire: la fruta de Pèrsia. sak la v~: Idicle la Ifrytt~ d~ IpErsj~]

37

Réflexions

sur la normalisation

linguistique

de l'occitan

par Patrick SAUZET Université Paris-S

L'évocation d'une normalisation linguistique ne provoque généralement pas l'enthousiasme. On y voit volontiers une entreprise de réduction, une volonté de domestiquer sinon d'étouffer l'usage et sa liberté. Pour une langue en situation de minoration la normalisation est pourtant une nécessité. Pour une langue dont la survie est en jeu, elle est une nécessité urgente. La seule aune à laquelle la question de la normalisation linguistique de l'occitan mérite d'être posée est celle de la vie possible de cette langue aujourd'hui. L'occitan est dans une situation presque désespérée. Il est d'autant plus important de tenter de penser avec réalisme à la façon dont cette langue, qui est une des grandes langues de création et de culture de l'Europe, peut continuer d'être un instrument de pensée, de création et d'identification collective.
N ORME ET SITUATION SOCIOLINGUISTIQUE

La caractérisation sociolinguistique des pratiques de l'occitan a été posée en termes très efficaces il y a quelque temps déjà par Robert Lafont (Lafont 1984). La distinction posée est celle "l'occitan hérité" d'un côté, et de l'autre de ce que R. Lafont appelle "occitan reconstitué". Le premier, "l'occitan hérité", c'est la langue transmise de manière purement orale et dans sa forme strictement locale. Ceux qui pratiquent la langue sous cette forme la nomment souvent "patois". R. Lafont appelle au contraire "occitan reconstitué" une langue pratiquée de manière volontaire, qui peut être entièrement ou partiellement apprise, ou se développer sur la base de la connaissance antérieure d'une forme de l'occitan hérité. Le terme "reconstitué" ne

P.Sauzet m'apparaît pas très heureux. Je préfère, à côté "d'occitan hérité", en l'en distinguant sans l'y opposer, parler "d'occitan assumé"l. Les formes héritées de' l'occitan ont par défmition l'authenticité de l'oralité, elles fonctionnent (à travers leurs variations) selon leur système phono logique propre, possèdent en général une morphologie peu influencée par le français, présentent des spécificités syntaxiques et des richesses lexicales que les linguistes n'ont pas fmi d'explorer. Elles présentent aussi les inévitables stigmates de la situation diglossique où elles sont impliquées: gallicismes de prestige et de révérence (du type solièr et Mons ur, pour sabaton "chaussure" et Sénher ou Monsenh "Monsieur"), recours au français pour la néologie savante et de modernité. L'occitan assumé présente éventuellement des caractères inverses: il peut présenter une néologie et plus généralement un lexique soigneusement épurés d'emprunts au français, mais insérés dans une syntaxe calquée pas à pas sur la phrase française et oralisés selon une phonétique elles aussi française. Mais il faut insister que cela ne représente qu'une éventualité: l'occitan assumé n'est pas condamné à ces artifices ou à ces errements que l'on observe chez quelques-uns, et assez normalement de manière transitoire chez des apprenants. J'ai évoqué une caricature "d'occitan assumé", qu'on pourrait pour le coup légitimement dire "reconstitué" : distance lexicale artificiellement posée sur fond de dépendance phonétique et syntaxique. Elle doit rendre attentif à ce que la norme linguistique n'est pas seulement affaire de lexique comme on le pense trop volontiers, du fait que le lexique est la part de leur grammaire que les usagers contrôlent le plus aisément de manière consciente. En distinguant deux occitans, "hérité" et, dirons-nous donc, "assumé", R. Lafont relevait aussi dans l'article déjà cité que seul le second, pour réduit et éventuellement problématique qu'il soit, était dynamique. L'occitan hérité en effet, même aux époques (moins anciennes qu'on ne le croit volontiers), où il était une pratique massive, voire largement majoritaire, se caractérise par son incapacité à gagner des espaces nouveaux d'usage social. L'occitan hérité est un destin linguistique, l'occitan assumé suppose un choix. J'ai proposé ailleurs (Sauzet 1987a, 1988, 1988-89) un modèle sociolinguistique, appuyé sur les analyses anthropologiques de Re,né Girard, qui permet d'éclairer le paradoxe de la longue durée diglossique, et du même coup l'inertie de l'occitan hérité indépendamment du caractère éventuellement massif de sa pratique. Le paradoxe est celui du maintien d'une pratique dévalorisée. Pour l'occitan, la dévalorisation est largement acquise au 16e siècle (malgré des tentatives importantes de constructions idéologiques et littéraires pour y résister, Pèir de Garros, Godolin, Larade, de manière plus ambiguë Bellaud etc... cf Lafont & Anatole 1970, Lafont 1970, Rouquette 1963, Gardy 1997). L'introduction massive de la pratique orale du français n'intervient qu'au 1ge siècle et sa substitution exclusive à l'occitan ne se joue qu'au 20e.

1 J'avais proposé (Sauzet 1995-96) comme premier essai de correction l'usage de "reconquis" (reconquistat) qui, si "reconstitué" connote trop l'artifice laborieux, est peut-être lui trop flamboyamment militant. 40

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des langues de France

Un modèle sociolinguistique qui repose sur le conflit et le rapport de force explique difficilement la permanence d'une langue dévalorisée. En particulier il explique malle déficit de pratique de la langue valorisée par rapport à sa connaissance. Cet excès se repère entre autres à un indice qui peut paraître singulier: la francophonie sous l'emprise de l'alcoo12. En voici un témoignage pris à ma région d'origine: "Au temps de mon enfance le peuple de Sumène à jeun parlait presque uniquement la langue d'oc, mais les ivrognes s'exprimaient en français. Par contre certains lettrés après un siècle d'oubli reviennent à la langue d'oc comme à une langue de fantaisie propre au badinage. "(Boiffils de Massane [c. 1877]3) Le stéréotype est tellement fort que Mistral, à l'article franeés du Tresor d6u Felibrige, enregistre sans localisation: "eoumenço de parla franeés [il commence à parler français] : se dit d'une personne
entre deux vins"

... A

priori, le lecteur moderne songe que l'alcool favorise le naturel

et donc le retour éventuel de l'occitan refoulé, plutôt que le passage à la langue de prestige. Mais cette évidence fonctionne dans le cadre d'une situation diglossique récente, où le notable, dont le prestige repose pour partie sur la qualité de sa francophonie, se laissera aller à parler occitan sous l'effet euphorisant des libations de quelque banquet. Pour comprendre l'inverse, il faut admettre ce paradoxe que la situation diglossique a pu un temps valoriser le français et simultanément l'interdire. En termes de modèle anthropologique girardien (Girard 1972, 1978), les sociétés traditionnelles se défmissent précisément par l'interdit, la censure de comportements mimétiques qui portent à adopter les objets ou les pratiques les plus prestigieux. C'est en tant que société traditionnelle, ou que société conservant des traits traditionnels, que la société occitane a préservé l'occitan. L'occitan s'est longtemps maintenu comme langue de ceux à qui n'était pas reconnu le droit d'user de formes linguistiques plus prestigieuses, du français donc. L'ivresse fait parler français parce qu'elle donne l'audace de sortir de son rang, de sa place linguistique qui est en même temps une place sociale4. Dans un registre opposé, mais chez les mêmes populations qui connaissent la transgression sous l'emprise alcoolique, l'inspiration divine autorise aussi le passage au français: les "prophètes" camisards, occitanophones au quotidien, ne s'expriment qu'en français dans leurs extases inspirées (cf Misson 1707). Si je suis revenu sur cette analyse c'est parce qu'elle conduit à récuser le romantisme trompeur d'une résistance linguistique des masses occitanes, supposée expliquer la persistance de la langue. Outre qu'il vaut toujours mieux tenter de s'approcher de la vérité que de nourrir des mythes, il n'est pas bon d'attribuer à la pratique héritée un dynamisme qu'elle n'a pas. Il ne s'agit évidemment pas de la dévaloriser ou de la disqualifier pour autant. Quels que soient les mécanismes qui l'ont conduite jusqu'à nous, la parole occitane héritée est pour la culture occitane à la fois une légitimation
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La francophonie alcoolique est déjà analysée dans Sauzet 1988-89, où sont traités d'autres indices de la censure de la francophonie malgré sa valorisation, en particulier le personnage du "franchimand" (locuteur abusif du français). 3 Archives Départementales du Gard 1 Mi 87-11 Ge remercie Robert Sauzet de m'avoir fourni cette référence). 4 Nicolas Tournadre me signale que, de même, les Tibétains utilisent éventuellement le chinois sous l'effet de la boisson, ce qui suggère une situation linguistique où le tibétain peut être perçu par certains de ses locuteurs comme la langue de ceux qui n'ont pas droit à autre chose.

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essentielle et une masse de savoirs et de productions dont la richesse n'est que très partiellement exploitée. Mais cette pratique héritée ne peut être revitalisée que par la contagion de la pratique volontariste de l'occitan assumé. Le tout est d'assurer la continuité indispensable entre l'une et l'autre. Il faut ici se garder de deux excès symétriques: sous-estimer la difficulté du passage d'une pratique à l'autre ou en postuler l'impossibilité. Ce qui rend difficile l'échange entre les deux pratiques c'est que, par défmition, il enfreint les codes sociolinguistiques en vigueur. Parmi les limitations qui pèsent sur l'usage de l'occitan en situation de diglossie avancée, l'une est que la langue ne s'utilise qu'avec des interlocuteurs préalablement identifiés. On ne parle pas occitan avec des inconnus, voire devant des inconnus: j'ai des souvenirs précis - en particulier dans un restaurant d'un village du Lot en 1987 - d'avoir entendu des groupes changer de langue à mon approche, en tant qu'étranger. On ne parle pas occitan avec ceux de ses familiers qui en raison de leur âge ou de tout autre aspect de leur statut ne sont pas intégrés au groupe des locuteurs supposés de la langue. Il est difficile de modifier ce schème posé. Autant le français est dans le système diglossique la langue où on accède (de façon marginale et contrôlée en situation diglossique ancienne, de façon largement ouverte en situation moderne), autant l'occitan n'est toujours qu'une langue non choisie. La venue à l'occitan est par elle-même incongrue, ce qui la rend transgressive et donc difficile. Concrètement, le fait que l'occitan ne soit pas une langue que l'on est censé se mettre à parler fait qu'il n'y existe pas de statut reconnu de l'apprenant. Le français est le lieu des distinctions, de l'apprentissage infmi, des degrés et des progrès. L'occitan hérité est souvent un tout ou rien, et surtout la compétence partielle éventuelle (typiquement la compétence passive, complétée de la capacité de produire quelques phrases stéréotypées) est statique (et non une étape dans un processus d'apprentissage) . L'apprenant de l'occitan qui essaie son savoir devant des locuteurs naturels qui n'en ont qu'une pratique héritée doit donc surmonter une censure globale de son comportement linguistique et une censure spécifique de ses erreurs éventuelles (ou de ce qui passera pour des erreurs). Mais ces difficultés peuvent être surmontées. Surtout il faut insister que ce n'est pas la forme de langue qui pose problème. Les choix normatifs éventuels ne sont gênants que dans la mesure où le principe même de l'élaboration linguistique n'est pas admis (et non comme source d'incompréhension éventuelle). Il importe ici d'insister sur le caractère contraint de la pratique de la langue dans son état dialectalisé. Pris dans leur globalité, les dialectes présentent une richesse de variations dont l'exubérance face à l'univocité de la norme peut passer pour une liberté. En fait, en chaque lieu, la pratique dialectale ne laisse aucun choix aux usagers. La différenciation hiérarchique d'une langue instituée comme le français est faite (en situation moderne) pour être parcourue vers le mieux dire, la promotion linguistique. Le choix d'autres formes que les siennes n'a pas de sens dans l'horizontalité de la différentiation dialectale: à quelques quolibets rituels entre voisins près, toutes les formes s'y valent mais ne s'échangent pas. Charles Bruneau décrit ce caractère contraignant de la pratique dialectale différenciée d'une formule "le patois est imposé." (Bruneau 1956) 42

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L'occitan hérité ne peut être maintenu tel quel. Ses formes portent l'empreinte de la diglossie et sa variation dialectale fixe le reflet de contraintes démographiques et techniques du passé. L'évolution récente et radicale de la démographie et les révolutions des modes de transports et de communication n'ont pas pu être enregistrées par une pratique linguistique qui n'était plus capable que de se prolonger telle quelle ou de disparaître. La pratique héritée ne peut ni se reproduire ni être reproduite. On ne peut, sous peine de les stériliser, fixer la reproduction des dialectes hérités comme horizon aux pratiques assumées qui portent le dynamisme de l'occitan aujourd'hui. Il faut au contraire à ces pratiques qui gagnent en importance, des régulations autonomes. Pour parler avec la terminologie catalane (cf Vallverdu 1990), la normalisation (reconquête et remise en normalité de l'usage) demande une normativisation (fixation de normes linguistiques). Mais il faut d'emblée apporter ce correctif essentiel que l'intervention normative est un instrument et une dimension de la situation sociolinguistique parmi d'autres. En aucun cas elle ne peut être vue, en fait ou en droit, comme le tout de la situation linguistique. Le premier pas d'une normativisation est la fixation d'une graphie. Jean Sibille en parle ici même et il montre que l'occitan à travers tâtonnements, tensions et parfois querelles byzantines, s'est donné une graphie largement acceptée, qui est techniquement une bonne graphie. Il est aussi en train de se donner une norme linguistique et Jean Sibille a évoqué la tension qui traverse cette norme, entre les prescriptions des normalisateurs et les pratiques effectives des acteurs culturels. Si le principe de la norme graphique n'est plus contesté par personne, l'usage et la promotion d'un occitan linguistiquement normé est parfois dévalorisé (par ceux -là même qui le pratiquent) comme un pis aller. Comme si la langue risquait de perdre son âme dans l'opération et comme si la légitimité de sa défense pouvait en être diminuée. Il me semble que les occitanistes ne pratiquent pas avec toute l'efficacité voulue une normalisation linguistique nécessaire. Je voudrais ici contribuer à légitimer des pratiques de l'occitan qui incluent une dimension de normalisation linguistique ou reposent sur elle.
POURQUOI UNE NORME LINGUISTIQUE?

La normalisation linguistique est une condition de la transmission La norme linguistique est d'abord nécessaire parce que l'occitan a de plus en plus besoin d'être enseigné. La présence de l'occitan dans la société peut-être décrite comme significative pour autant qu'on veuille la rendre significative. Une partie important de la population des régions occitanes (plus un certain nombre d'expatriés) sait l'occitan. Une partie plus importante encore sait de l'occitan. La parole occitane pourtant est relativement rare: beaucoup savent parler et ne parlent pas ou peu faute que les conditions de l'usage soient réunies (intimité, absence de tiers ignorant la langue etc.) Encore plus rare, exceptionnelle, la parole en occitan qui s'impose à

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l'oreille de passage dans les rues de Toulouse, Marseille ou Limoges. Autrement dit, la continuité physique de la parole occitane ne s'impose pas mais reste possible5. Il est évident qu'une langue enseignée doit être normée. On ne peut fabriquer des manuels à l'infmi et ceux qui apprennent ont besoin, au moins dans le premier temps d'acquisition, d'univocité. Cela est d'autant plus vrai que souvent l'enseignement de la langue ne vient pas couronner une acquisition naturelle, mais se substitue à elle ou vient largement l'étayer. La pratique typique en domaine occitan n'est plus la formation d'une pratique cultivée (écrite et littéraire) sur la base de la maîtrise d'une forme dialectale. La pratique typique est la formation d'une compétence dont le centre et la cohérence est la langue acquise en milieu occitaniste, autour de laquelle s'organise la réactivation d'expériences dialectales plus ou moins fugitives, la décantation de l'occitan transmis par le trançais méridional (trancitan) et la sollicitation d'une parole dialectale auprès de ce qu'on pourrait appeler "la compétence silencieuse", le grand nombre de ceux qui savent la langue et n'en font plus rien. Puisque la cohérence de la compétence de ces locuteurs leur vient de la langue qu'ils acquièrent en situation d'enseignement explicite, il importe que cet enseignement explicite leur propose une forme de langue délibérément et clairement défmie. Les locuteurs qui viennent à l'occitan dans ces conditions, par apprentissage explicite, ne pratiqueront pas massivement dans un cadre de parole dialectale héritée. Le plus probable est qu'ils pratiqueront la langue d'abord avec des locuteurs dont le parcours sera proche du leur. Si l'occitan se parle hors des conditions de sa pratique traditionnelle, il n'a pas de raison de mimer strictement les formes de cette pratique traditionnelle. Si un nouvel espace de pratique émerge (dans le tissu associatif, autour de l'enseignement de la langue, de la production culturelle ou sur internet) une forme linguistiquement normée a vocation à en être l'axe principal. Un minimum de cohérence est nécessaire au développement de la pratique volontariste de l'occitan. La normalisation linguistique est une condition de la valorisation de la langue La norme linguistique n'est pas seulement une nécessité pratique, éditoriale et pédagogique. Elle est importante aussi pour le statut de la langue. L'occitanisme (au sens large: Félibrige inclus) a mené et mène bataille contre le terme "patois". Malgré le fait, qu'on n'a pas manqué de nous rappeler, que les usagers eux-mêmes désignent leur langue comme patois et que cela n'implique pas de leur part une intention dépréciative, le terme patois enferme l'occitan dans l'état de non langue et verrouille sa minoration sociolinguistique. Avec le plus grand respect et le plus grand ménagement envers la pratique et les sentiments des occitanophones naturels qui en usent6, il
5 Pour la présence de l'occitan dans la société occitane voir (faute de statistique linguistique en France) les enquêtes menées sur des échantillons de population et commentées pour certaines dans Gardy & Hammel 1994, Hammel 1996, Châteaureynaud 1999. Pour la transmission de la langue (située très bas dans une enquête qui n'envisage que la pratique dominante et la transmission de la langue première) cf Héran 1993. 6 Mais sans pitié pour ceux qui, étrangers à l'usage de l'occitan ou usagers honteux, opposent la vérité du "patois" (de la minoration) à l'artifice supposé de l'occitanisme (qui combat cette minoration), cf Sauzet 1996b. 44

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a fallu et il faut encore corriger l'usage du terme "patois". Il faut nommer la langue occitane, la nommer "occitan" ou "langue d'oc" ou comme on voudra (mais autant se servir d'un seul terme) pour la poser comme langue. Il est évidemment un peu paradoxal d'avoir (eu) à prouver que la pratique linguistique d'un bon nombre d'êtres humains (souvent, jusqu'à il y a peu, leur seule pratique) est une langue. Cela suit des ambiguïtés du mot "langue". Quand on parle d'une "langue" on ne fait pas allusion à la faculté de langage d'une collection particulière d'êtres humains. Il faut y ajouter au moins la conscience qu'ont ces individus, ou une partie d'entre eux, que la forme de langage dont ils usent est en un sens particulier "la même". On parle la même langue donc, quand on est au moins persuadé qu'on le fait. Evidemment une intercompréhension réelle facile entre locuteurs supposés de cette même langue rend les choses plus évidentes. Mais l'intercompréhension facile n'est ni nécessaire ni suffisante. On peut discuter en serbo-croate de la profondeur des différences qui font le serbe et le croate. On peut rappeler en slovaque à un Tchèque, qui suivra très bien l'argumentation, que le slovaque est une autre langue que le tchèque. On peut inversement soustitrer à l'usage des autres francophones pour le rendre intelligible le français revendiqué français des bayous de la Louisiane. L'identité revendiquée est le minimum d'institution qui fait une langue au sens social et ordinaire (par opposition au sens technique de faculté de langage réalisée dans un individu, qui n'intéresse que les linguistes). Pour qu'une langue soit une langue dans ce sens, ensemble de pratiques langagières qui se conçoivent comme une unité, il n'est pas nécessaire qu'elle soit normée 7. Mais il est beaucoup plus simple qu'elle le soit. On répète souvent la boutade de Max Weinreich « a shprakh iz a diyalekt mit an armey un a flot. » «Une langue est un dialecte avec une armée et une flotte» 8. On pourrait dire qu'un langue est un dialecte (un groupe de dialectes...) avec une norme. La norme rend visible à l'extérieur et à l'intérieur l'unité d'une langue. Le linguiste a raison de corriger l'opinion courante qui voit systématiquement dans les variétés non standard des déformations de la norme (le linguiste a particulièrement raison s'il enseigne et qu'il explique par exemple que le "r" apical en français, aujourd'hui dialectal, a précédé le "r" uvulaire normatif, que la réalisation [WE] de "oi" est bien plus vénérable que la réalisation [wa], que l'amuïssement du "1" fmal du pronom "il" est la situation phonétique normale de la langue et sa réalisation une réfection orthographique etc.). Mais l'erreur qui dérive toute forme d'une langue de son standard contient une vérité qui est que le standard réunit l'ensemble des variantes (même et d'abord celles qu'on stigmatise en les référant à lui: on ne dit pas que l'anglais est du mauvais français)9. Par leur norme commune un ensemble de parlers devient commensurable et forme en acte une unité et une langue. Se doter d'un standard, d'une forme commune, la populariser, y référer
7 Peut-être même n'est-il pas nécessaire qu'elle soit nommée de manière constante. L'occitan médiéval a pu être revendiqué comme "nostre lengatge" dans la Cançon de la crosada, clairement délimité par les grammairiens du temps, tout en étant variablement et difficilement nommé. 8 Selon Fishman 1996, la formule se trouve dans Weinreich 1945, p. 13. 9 En occitan on peut dire en jouant sur les mots que la norma recampa ço qu'escampa, « réunit ce qu'elle exclut» (cf Sauzet 1985-96).

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P.Sauzet les formes locales (sans bien entendu accréditer l'idée qu'elles en dérivent ou que l'existence du standard les invalide) est une façon de poser en actes que la langue occitane est une. La réduction de l'occitan, qui s'était donné au moyen-âge le plus haut degré d'établissement linguistique que pouvait connaître une langue vulgaire, c'est avant tout une stagnation, une régression puis un déni d'institution. Seul le français est en France supposé institué. C'est la stratégie de l'ordonnance de Villers-Cotterêts. Le texte n'attaque pas l'occitan mais l'évacue, évacue la possibilité d'une concurrence avec le français en stipulant la rédaction des actes « en langage maternel françois et non autrement». Le langage maternel est supposé françois et le françois supposé langage maternel (langue première dirait-on aujourd'hui) pour tous. Contre le latin, le texte mobilise explicitement la clarté et la facilité de la langue moderne et vivante. Contre l'occitan, c'est l'ellipse qui fonctionne. Dans le temps même de l'ordonnance, on sait que le français se substitue de fait à l'occitan dans les lieux où l'occitan avait un usage administratif (cf la communication de J. Sibille dans ce volume et aussi Laurent 1982). Mais autant il s'agit de valoriser le français en faisant un terme du choix contre le latin, autant ne pas en faire un terme du choix (même exclu) invalide l'occitan 10. C'est à la même logique que l'on doit l'absence de recensement linguistique. La façon dont Antoine Meillet explique l'absence de statistiques linguistiques en France (absence regrettée par Lucien Tesnière dans l'appendice du même ouvrage) le montre bien: « On ne peut songer sans ridicule à poser une question où l'on aurait l'air de mettre sur le même plan le français et un parler régional: il y a moins encore d'égalité entre les langues qu'entre les peuples. » (Meillet 1928, XI-XII) Recenser serait une forme de reconnaissance, une sortie de la sphère du pur privé et du non institué où ces langues sont censées survivre en France et où elles meurent en fait. Aujourd'hui on ne craint plus le ridicule mais l'insincérité, le gonflement déclaratif par militantisme. Dans les régions occitanes il est, s'il peut se manifester çà et là, assurément largement compensé par la sous-estimation bien connue de qui a enquêté en domaine occitan: le témoin s'excuse de ne pas parler, de si mal parler, son père ou son grand-père eux nous auraient parlé comme il faut... Les Régions et les Départements financent des sondages qui compensent très partiellement l'absence de statistiques linguistiques. D'une manière générale l'occitanisme a obtenu et pourra obtenir encore des pouvoirs locaux des éléments d'institutionnalisation (soutien à l'enseignement bilingue, signalisation, usage public, édition.. .). Mais la mise en place d'une norme linguistique et de sa régulation ne dépend que des occitanistes : c'est à la fois une institution en elle-même, et l'instrument de toutes les institutionnalisations à venir.

Ph. Martel (dans un article postérieur à la première rédaction de cette communication) propose une analyse détaillée de Villers-Cotterêt et des textes qui en parlent. Il conclut aussi à une véritable évacuation de l'occitan, tant par l'ordonnance que par nombre de ses commentateurs (Martel 2001). 46

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