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Dictionnaire politique et historique des Kurdes

De
536 pages
Qui sont les Kurdes ? Quelle place occupent-ils dans le puzzle du Moyen-Orient ? Quels sont les enjeux géopolitiques de la lutte du peuple kurde pour la reconnaissance de ses droits nationaux ? Pourquoi constituent-ils, au XXIè siècle, la plus grande nation du monde sans Etat ? Cet ouvrage dresse le bilan de l'histoire des Kurdes sur plusieurs siècles, de la fondation de l'empire Mèdes au VIIè siècle avant J.-C. jusqu'au XXIè siècle.
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WIRYA REHMANY
Dictionnaire
politique et historique des Kurdes Dictionnaire
politique et historique des Kurdes
ui sont les Kurdes ? Quelle place occupent-ils dans le puzzle du
Moyen-Orient ? Quels sont les enjeux géopolitiques de la lutte
du peuple kurde pour la reconnaissance de ses droits nationaux ?
ePourquoi constituent-ils, au XXI siècle, la plus grande nation du Qmonde sans état ?
Pour répondre à ces questions, ce dictionnaire recense les informations, exa-
mine les faits, analyse les dynamiques afi n de composer une image plus précise
d’un peuple longtemps relégué dans une semi-obscurité et qui est aujourd’hui
bien présent sur l’échiquier politique régional.
Cet ouvrage dresse le bilan de l’histoire des Kurdes sur plusieurs siècles, de la
e efondation de l’empire Mèdes au VII siècle avant J.-C. jusqu’au XXI siècle. Vous
l’appréhenderez progressivement en découvrant les principales dates, les événe-
ments majeurs et les grands acteurs qui ont construit la nation kurde. La situation
passée et actuelle des Kurdes au niveau international est abordée dans la préface.
Jamais une telle somme d’informations n’avait à ce jour été rassemblée. Cet
important travail de synthèse donne des clés d’accès à « la question kurde » et
constitue de ce fait un ouvrage de référence indispensable.
Wirya Rehmany, né au Kurdistan iranien, a
travaillé plusieurs années au Kurdistan irakien en
tant que journaliste. Il a écrit et traduit 14 livres
en anglais, persan et kurde (Sorani et Kurmanji)
concernant l’histoire kurde et notamment la
politique des États-Unis envers les Kurdes.
Couverture et portrait de l’auteur : Gilles le Dilhuidy.
ISBN : 978-2-343-03282-5
45 €
Dictionnaire politique et historique des Kurdes WIRYA REHMANY







Dictionnaire politique et historique
des Kurdes








































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03282-5
EAN : 9782343032825 Wirya REHMANY






Dictionnaire politique et historique
des Kurdes



























L’HARMATTAN Du même auteur en kurde et en anglais :
1- Atlas historique du Kurdistan, 550 pages, éditions Rojhilat, Erbil,
2007
2- Histoire des relations entre les Kurdes et les Etats-Unis, 750
pages, éditions Rojhilat, Erbil, 2011
3- La politique des Etats-Unis à propos de la révolte kurde irakienne
(1961-1975), 650 pages, éditions Endisha, Sulaymaniya, 2011
4- Politique des Etats-Unis envers les Kurdes, 240 pages, éditions du
ministère de la culture du KRG, Erbil, 2011
5- Politique des Etats-Unis à propos du génocide kurde et du
bombardement chimique d’Halabja, 540 pages, éditions du
ministère de la culture du KRG, Erbil, 2013
6- Le général Mustafa Barzani dans les documents secrets de la CIA
et du département d’état des Etats-Unis, 730 pages, éditions
Mukiryani, Erbil, 2014
7- La question kurde dans la politique étrangère des Etats-Unis :
l'amitié ou l'inimitié ? éditions du ministère de la culture du KRG,
Erbil, 2014

Traduction d’ouvrages anglais en langues kurde (Sorani et
Kurmanji) et en persan :

1- The Kurdish Tragedy, Chaliand Gerard, Zed Books, London,
1994, Traduction en kurde (Sorani et Kurmanji) et en persan
2- Kurdish Culture and Identity, Kreyenbroek Philip G. and Allison
Christine, Zed Books, London, 1996, Traduction en kurde Sorani
3- Primitive Rebels or Revolutionary Modernizers? The Kurdish
National Movement in Turkey, White Paul J, Zed Books, London,
2000, Traduction en kurde Sorani et en persan
4- The Kurdish Question in US Foreign Policy: A Documentary
Sourcebook, Meho Lokman, Praeger, 2004, Traduction en kurde
Sorani, 1185 pages
5- Kurdish nationalism from viewpoint of western scholars, Sardem,
Sulaymaniya, 2012, Traduction en kurde Sorani
6- The Kurds: history, culture and identity, éditions du ministère de
la culture du KRG, Erbil, 2014, Traduction en persan

6
GLOSSAIRE

Partis et organisations kurdes

ALPARTI-DC (parti démocratique kurde au Liban-al-Parti-Direction
centrale)
ALPARTI-DP (parti démocratique kurde au Liban -al-Parti- Direction
provisoire)
ALA RIZGARI (drapeau de la libération- Kurdistan de Turquie)
ALAY SHORISH (drapeau de la révolution- Kurdistan d’Irak)
ANSAR AL-ISLAM (les partisans de l'islam)
AZADI-CIVATA AZADIYA KURD (association pour l’indé-
pendance des Kurdes)
BDP (parti pour la paix et la démocratie)
BIZUTNAWAY GORRAN (mouvement du changement)
DDKD (foyers culturels démocratiques et révolutionnaires)
DDKO (foyers culturels révolutionnaires de l’est)
DEHAP (parti démocratique du peuple)
DEP (parti démocratique)
DTP (parti de la société démocratique)
ERNK (front national de libération du Kurdistan)
GAP (projet d'Anatolie du sud-est)
HADEP (parti de la démocratie du peuple)
HAK (parti de libération du Kurdistan)
HEP (parti populaire du travail)
HEVI (association des étudiants kurdes d’Hevi)
HIWA (l'espoir)
HKKK (parti communiste ouvrier du Kurdistan)
HPG (force de défense du peuple)
HRK (force de libération du Kurdistan)
HSK (parti socialiste du Kurdistan)
HZK (parti des travailleurs du Kurdistan)
IKF (front du Kurdistan irakien)
INSTITUT KURDE DE PARIS
INSTITUT KURDE DE WASHINGTON
KAJIK (association pour la liberté, la renaissance et l’unité kurde)
KAWA
KCK (confédération des sociétés du Kurdistan)
7
KCPI (parti communiste du Kurdistan-Irak)
KHOYBUN (XOYBUN)
KIKI (société islamique du Kurdistan irakien)
KJK (association de la renaissance kurde)
KKP (parti communiste du Kurdistan)
KNK (congrès national du Kurdistan)
KNC- NA (congrès national kurde de l’Amérique du Nord)
KOMALA LAY DARKER (association des bûcherons)
KON-KURD (confédération des associations kurdes d’Europe)
KRG (gouvernement régional du Kurdistan)
KRK (association des travailleurs du Kurdistan)
KSSE (association des étudiants kurdes d’Europe),
KTC (association pour le développement du Kurdistan)
KTTC (association pour la solidarité et le progrès kurde)
KUK (partisans de la libération nationale du Kurdistan)
MIK (mouvement islamique du Kurdistan)
PAK (parti de la liberté du Kurdistan)
PARASTIN
PARLEMENT DU KURDISTAN
PASOK (parti socialiste kurde)
PDK (parti démocratique du Kurdistan)
PDKI (parti démocratique du Kurdistan iranien)
PDKL-AL PARTI (parti démocratique kurde au Liban plus connu
sous le nom d’al-Parti)
PDKS (parti démocratique du Kurdistan de Syrie)
PDKT (parti démocratique du Kurdistan de Turquie)
PGDK (parti populaire démocratique du Kurdistan)
PJAK (parti pour une vie libre au Kurdistan)
PKDW (parlement du Kurdistan en exil)
PKK (parti des travailleurs du Kurdistan)
PPKK (parti des travailleurs de l’avant-garde du Kurdistan)
PRK (parti de la libération du Kurdistan)
PSK (parti socialiste du Kurdistan)
P ŞK (parti révolutionnaire du Kurdistan)
PUK (union patriotique )
PYD (parti de l'union démocratique)
REZGARI
8
RIZGARI
RPKCL (organisation gauchiste du parti démocratique kurde au
Liban)
RPKL (organisation des progressistes kurdes au Liban)
SKKI (organisation de lutte du Kurdistan iranien)
TAK (les faucons de la liberté du Kurdistan)
UIK (union islamique du Kurdistan)
YNDK (union démocratique nationale du Kurdistan)

Personnalités politiques

Hamza ABDULLAH, Sami ABDUL RAHMAN, Ibrahim AHMAD,
ALISHER, Ali ASKARI, (Cheikh) Abdul Salam BARZANI, (Cheikh)
Ahmad BARZANI, (Général) Mustafa BARZANI, Idris BARZANI,
Massoud BARZANI, Netchirvan BARZANI, (Cheikh) Mahmoud
BARZANJI, Cemil BAYIK, BEDIRXAN BEG, Ghani BILURYAN,
Akin BIRDAL, Idris BITLISI, Faik BUCAK, Kemal BURKAY,
Sekine CANSIZ, Seyid Riza DERSIM, Nuri DERSIMI, Mazlum
DOGAN, Sait ELÇI, Şerafettin ELÇI, Jalil GADANI, Margaret
GEORGE SHELLO, Abdul Rahman GHASSEMLOU, François
HARIRI, Rafiq HILMI, (Cheikh) Izzadin HUSSEINI, Abdullah
ISHAQI, Khalid Beg JIBRAN, Murat KARAYILAN, Mollah
KREKAR, Ibrahim Pacha MILLI, Habib MOHAMMED KARIM,
Anawshirwan MUSTAFA AMIN, (Cheikh) Ubeydullah NEHRI,
Ihsan NURI PACHA, Abdullah ÖCALAN, Najmadin OMAR
KARIM, Mahmoud OTHMAN, (Général) Sherif PACHA, Cheikh
SAID PIRAN, Leyla QASIM, QAZI MUHAMMAD, SALADIN,
SHAHID ARAM, Sadegh SHARAFKANDI, Ismail SHARIFZADEH,
Ismet SHERIF VANLY, Ismail Agha SIMKO, Dr ŞIVAN, Hero
TALABANI, Jalal TALABANI, Ahmet TURK, Kani XULAM,
YEZDAN SHIR, Leyla ZANA, Mehdi ZANA, Karim Khan ZAND,
Nourreddine ZAZA.

Personnalités historiques et hommes de lettres

Abu Al-FIDA, Bakhtyar ALI, Musa ANTER, Mastoureh ARDALAN,
Salim BARAKAT, Asenath BARZANI, Mala Ahmade BATE ou
BATEYI, Jaladat Ali BEDIRXAN, Kamuran Ali BEDIRXAN,
9
Nazand BEGIKHANI, Fayiq BEKES, Sherko BEKES, Ismail
BESIKÇI, Sharaf al-din BITLISI, Mehmed Emîn BOZARSLAN,
CEGERXWIN, Casimê CELIL, Qedrî CEMIL PACHA, Abdullah
CEVDET, Melay CIZIRI, DILDAR, Emine EVDAL, Bahman
GHOBADI, GORAN, Yilmaz GUNEY, IBN AL ATHIR, HAJAR
MUKRIYANI, Latif HALMAT, Ahmad HARDI, Ali HARIRI,
HEMIN MUKRIYANI, Suwara ILKHANIZADEH, KAVEH le
forgeron, Yachar KEMAL, Ahmad KHANI, Haji Qadir KOYI,
Muhammad Farid KURD ALI, Qanate KURDO, Abolqasem
LAHUTI, Cheikh Muhammad MACHOUK KHAZNAOUI, MAHWI,
MAWLAWI, Hussein Huzni MUKIRYANI, Nadir NADIROV,
NALI, Kendal NEZAN, Abdulah PASHEW, Şivan PERWER,
PIRAMERD, QANIE, Mahabad QARADAGHI, QEDRICAN,
Muhammad RABI’I, Nasser RAZAZI, Rafiq SABIR, Osman SABRI,
Aladdin SEJADI, Erebe SHEMO, (Cheikh) Reza TALABANI, Ali
TARAMAKHI, Faqi TAYRAN, Mehmed UZUN, Tawfîq WAHBI,
WEFAYI, Muhammed Emin ZEKI BEG.

Religions, dialectes, divers

HAQA, HAWRAMI, KALAM-E SARANJAM, KALHORI, (le
journal) KURDISTAN, KURMANJI, MEM U ZIN, MISHEFA
RESH, Ahmad MOFTIZADEH, NAQSHBANDI, MAWLANA
KHALID NAQSHBANDI, Malek Jan NEMATI, NURCULUK,
QADIRIYA, Muhammad RABI’I, SARLIYA, SHARAFNAMA,
SORANI, SHABAK, YARSANISME, YEZIDISME, ZAZAI,
ZOROASTRISME.

Phénomènes et événements historiques et politiques

AGHA, Accords d'ALGER, Révolte d’ARARAT, ASHIRET, ANFAL
(Génocide kurde), ALAY KURDISTAN (drapeau du Kurdistan),
Pacte de BAGDAD, Révolte de CHEIKH SAID, CONTRE
GUERRILLA, DENG, Révolte de DERSIM, Bataille de DIMDIM,
DIWAN, Les EMIRATS kurdes, Révolte d’EYLUL, EY REQIB,
FURSAN SALAH AL-DIN, GAP, GUERRE CIVILE KURDE
IRAKIENNE, GUERRE IRAN-IRAK, HALABJA (L’attaque aux
armes chimiques), HAMIDIYE, JASH, KORAW, La révolte de
10
KUCHGIRI, KURDISTANA SOR, Traité de LAUSANNE,
République de MAHABAD, MANIFESTE DU 11 MARS, MED TV,
OHAL, PESHMERGA, Traité de SEVRES, SHORISH, Révolte de
SIMKO, Accords SYKES-PICOT, (La bataille de) TCHALDIRAN ,
Révolte de Cheikh UBEYDULLAH NEHRI , ZONE D'EXCLUSION
AERIENNE.

Géographie

BAHDINAN, BARZAN, (L’inscription de) BISTUN, BITLIS,
CIZRE, DALAHU, DERSIM, DIYARBAKIR, ERBIL, HAKKARI,
HALABJA, (Route d’) HAMILTON, HASANKEYF, HAWRAMAN,
ILAM, KERMANSHAH, KIRKOUK, (La province du)
KURDISTAN, LALISH, MUKRIYAN, QANDIL, (Site préhistorique
de) SHANIDAR, TAQ-E-BOSTAN.

Dynasties et tribus

ANNAZID, ARDALAN, AYYOUBIDES, BABAN, BAKHTIYARI,
BARZANI, BRADUST, BUCAK, BUWAYHIDS, CARDOUQUES,
CHIKAK, CORDUENE, FEYLI, GURAN, GUTIANS,
HAMAWAND, HASANWAHIDIS, HAZARASPID, HAZABANI,
HERKI, HEVERKN, JAF, KALHOR, KAYUSID, MANNEENS,
LAK, MARWANIDS, MEDES, MITANNI, MUKRI, RAWADID,
SHABANKARA,SHADAD, SHAREZUR, SINJABI, SORAN,
SURCHI, ZAND, ZEBARI.






11
Préface
Qui sont les Kurdes ? Où se situe le Kurdistan ? Que signifie « la
question kurde » ? Quelle est l’origine de ses problèmes avec les
gouvernements d'Iran, d'Irak, de Turquie et de Syrie ? Quelles sont les
principales organisations kurdes ? Les partis politiques ? Qui sont les
personnalités politiques, historiques et culturelles kurdes ? Comment
èmeles Kurdes sont-ils devenus au 21 siècle, la plus grande nation au
monde sans état ?
Ce livre tente d’apporter quelques éléments de réponse. En dépit de sa
forte dynamique et de l’importance des intérêts en jeu, « la question
kurde » est peu connue sur la scène politique internationale. Ce
manque de visibilité résulte en partie de la pénurie des études traitant
des Kurdes. A l’heure actuelle, il est difficile de collecter les données
historiques et politiques d’une nation orientale sans état. Il n’existe
pas d’archives nationales kurdes ni même d’encyclopédie. D’autre
part, les informations résultant des diverses recherches, enquêtes et
analyses historiques ou politiques s’avèrent parfois impartiales, voire
paradoxales. A maintes reprises, la portée d’un même évènement aura
été minimisée par des écrivains et chercheurs étrangers et au contraire
fortement amplifiée par des observateurs kurdes.
Je dois apporter quelques précisions quant aux faits mentionnés dans
ce dictionnaire :
- Les dates de naissance et/ou de décès des personnalités évoquées
ne sont pas toujours clairement établies et peuvent différées
d’une source à l’autre. Il en est de même de la durée d’existence
des organisations kurdes.
- Il n’existe pas de transcription unique des mots, la graphie des
noms varie en fonction de la langue utilisée, ainsi l'organisation
khoybun, s’écrit xoybùn en kurde Kurmanji, ghoybun en kurde
Sorani, khoybun ou khouibun en anglais et parfois en français.
- Il est difficile de respecter les règles occidentales de classement
par ordre alphabétique pour les noms propres kurdes, notamment
ceux des Kurdes d'Irak. Ainsi, Ibrahim Ahmad, Ibrahim est son
prénom et Ahmad le prénom de son père ; Shahid Aram est plus
connu sous le nom de Shaswar Jalal, Abdullah Ishaqi est célèbre
sous le nom d’Ahmad Tofiq.
12
- J’ai comparé de nombreuses sources, kurdes et non-kurdes, afin de
proposer une lecture impartiale et sincère des faits relatés.
- Je me suis concentré sur la définition de mots ayant une « origine
directe kurde » ainsi concernant l’appartenance confessionnelle
des Kurdes, j’ai cité le Yarsanisme, le Yézidisme, le Zoroastrisme
et mis de côté l’islam, le christianisme et le judaïsme.
- J'ai essayé de mentionner tous les partis et organisations
politiques, les événements historiques les plus importants et les
personnalités culturelles, historiques et politiques les plus connues.
- J’ai travaillé à rendre ce dictionnaire le plus exhaustif possible, j’ai
donc été amené à mentionner un même évènement à plusieurs
reprises, dans différentes sections, afin de présenter un exposé
clair et précis ainsi concernant Qazi Muhammad j’ai repris des
informations dans la section le concernant que j’ai inséré dans la
section de la république de Mahabad, du KJK, du PDKI et vice
versa car Qazi Muhammad était président de cette république,
membre du KJK et chef du PDKI.
Etant moi-même kurde, j’ai enrichi les données théoriques recueillies,
de ma profonde connaissance de la culture kurde, d’une immersion de
plusieurs années dans la société civile kurde et des relations de
proximité que j’ai pu établir avec les partis politiques kurdes actuels.
J’ai entrepris cet ouvrage car il m’apparaissait essentiel de donner à
voir une image authentique du peuple kurde. Ce livre comporte sans
doute certaines lacunes ou erreurs, mais j’espère qu’il éveillera
l’intérêt des lecteurs pour la situation des Kurdes et incitera de
nombreux chercheurs à compléter ma modeste contribution à « la
question kurde ».
Des amis et des proches ont accompagné chaque étape de ce long
travail. Qu’ils en soient tous remerciés : tout d’abord Véronique
Lefranc, sans son aide et son soutien indéfectibles, je n’aurais pas pu
mener ce projet à son terme ; Patricia Viénat pour sa relecture
vigilante et avisée ; Gilles Le Dilhuidy pour son aide à la photographie
et la conception de la couverture ainsi que Sébastien Senepart pour
son aide à la cartographie et tous ceux qui ont rendu ce livre possible
par leurs encouragements et leur confiance.
Toutes vos remarques seront les bienvenues, ainsi que vos
informations que vous pourrez m’envoyer à mon adresse e-mail :
arbaba380@gmail.com
13
INTRODUCTION
Les Kurdes : de l’Empire Mède vers la plus grande
nation du monde sans état 1. Qui sont les Kurdes ?
Régions kurdes Le mot Kurdistan signifie littéralement Pays des Kurdes, s’étend sur
environ cinq cent trente mille kilomètres carrés, ce qui est
approximativement le territoire de la France. Les Kurdes comptent
entre (chiffres estimatifs) quarante et quarante-cinq millions de
personnes vivant surtout en Turquie (environ dix-huit millions), en
Iran (environ dix millions), en Irak (environ sept millions cinq cent
mille) et en Syrie (environ trois millions) dans ce qui est appelé le
Kurdistan. Il existe également d'importantes communautés kurdes
dont un million dans les pays de l’ex-URSS comme la Russie,
l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, le Kazakhstan. Il y a aussi
environ trois cent mille Kurdes au Liban et quatre cent mille en Israël
et également une importante diaspora d’environ un million cinq cent
mille présente aux Etats-Unis, au Canada et en Europe (surtout en
Allemagne, au Royaume-Uni, en France et dans les pays
Scandinaves). Les Kurdes appellent le Kurdistan de Turquie
« Kurdistan du Nord », le Kurdistan de Syrie « Kurdistan de l’Ouest »,
le Kurdistan d’Iraq « Kurdistan du Sud » et Kurdistan d'Iran
« Kurdistan de l’Est ».
Les Kurdes parlent une langue indo-européenne proche du Persan
appelée Kurdi qui se compose de six dialectes : le Sorani (Kurdistan
d’Iran et d’Irak), le Kurmanji (au Kurdistan d’Iran, de Turquie, de
Syrie, d’Irak et au Caucase), le Zazaki (au Kurdistan de Turquie),
l’Hawrami (au Kurdistan d’Iran et d’Irak), le Kalhori (au Kurdistan
d’Iran et d’Irak) et le Laki (au Kurdistan d’Iran). Le Kurdi utilise des
alphabets différents : le latin pour le dialecte Kurmandji, l’arabe pour
les dialectes Sorani, Hawrami et Kalhori et le cyrillique pour le
dialecte Kurmanji au Caucase. La majorité des Kurdes est
Musulmanne sunnite (80 %) mais il existe d'autres communautés :
Yarsan (Ahl-e Haq), Yézidie, Alévie, juive et chrétienne.

Dans l’Antiquité

Il est fait mention pour la première fois, d’un peuple vivant dans les
montagnes du Kurdistan et partageant les mêmes particularités
culturelles. Il s’agit des Halaf qui vécurent dans la première moitié du
6ème millénaire avant JC (6.000 à 5.400 avant JC). La culture
Hourrite (environ 2.300 à 1.300 avant JC) qui lui succéda dominait un
territoire s’étendant largement au-delà des Monts Zagros et des Monts
16
Taurus. Un peuple appelé les Lullubis, habitant la plaine de Sharezur
(Kurdistan irakien), combattit les Akkadiens vers 2.300 ou 2.200
avant JC. Actuellement, le clan kurde dénommé Lullu pourrait être le
descendant des Lullubis.
En 612 avant JC, les Mèdes fondèrent un empire après avoir conquis
l’Empire assyrien. Cette date de 612 est d'ailleurs considérée par les
Kurdes comme le début de l'ère kurde. Le règne politique des Mèdes
s’acheva vers le milieu du 6ème siècle avant JC mais leur religion et
leur civilisation dominèrent l'Iran jusqu'à l'époque d'Alexandre le
1Grand.
De nombreuses sources historiques se réfèrent aux ancêtres des
Kurdes modernes. Xénophon un philosophe, historien et chef militaire
de la Grèce antique dans son Anabase les nomme « Cardouques » et
les décrit comme un « peuple féroce et défendant ses montagnes
natales » qui attaquait les armées grecques vers 401 avant JC. La
région actuelle du Kurdistan, les montagnes autour du lac de Van,
entre la Perse et la Mésopotamie d’alors, est nommée « Carduchi,
Cardyene ou Cordyene ». Le terme « Kurde » vient du latin
« Cordueni » qui désigne les habitants de l'ancien royaume de
Corduène (ou Cordyene) devenu province de l'Empire romain en 66
avant notre ère. A partir de cette date et jusqu'à l'avènement de l'islam,
le destin des Kurdes, que les géographes et les historiens grecs
appellent « Kardouque ou Cardouchoi » resta lié à celui des autres
populations des empires se succédant sur la scène iranienne : les
Séleucides, les Parthes et les Sassanides.
Les conquêtes musulmanes et les dynasties médiévales kurdes
Les tribus kurdes pour des raisons plus sociales que religieuses,
opposèrent pendant près d’un siècle une résistance farouche aux
invasions arabo-musulmanes. Tous les moyens furent utilisés pour les
convertir comme par exemple la stratégie matrimoniale : la mère du
dernier calife omayade, Merwan Hakim, était kurde. Finalement les
Kurdes se rallièrent à l'islam tout en refusant l’arabisation. Le pouvoir

1 Kendal NEZAN, un aperçu de l'histoire des kurdes,
http://www.institutkurde.org/institut/qui_sont_les_kurdes.php
17
des califes s’affaiblissant, les Kurdes qui jouaient déjà un rôle de
premier plan dans les domaines des arts, de l'histoire et de la
philosophie, commencèrent à affirmer dès le milieu du 9ème siècle
leur propre puissance politique.
Dans la deuxième moitié du 10ème siècle, le Kurdistan fut partagé
entre quatre grandes principautés kurdes : au nord les Chaddadites
(951-1174), à l'est les Hassanwahides (959-1015) et les Banou Annaz
(990-1116) et à l'ouest les Merwanides (990-1096) de Diyarbakir.
Après avoir conquis l'Iran et imposé leur joug au calife de Bagdad, les
Turcs seldjoukides annexèrent une à une ces principautés kurdes. Vers
1150, le sultan Sandjar, le dernier des grands souverains seldjoukides,
créa la province du Kurdistan, avec pour capitale la ville Bahâr (le
printemps) près d’Ecbatane (Hamad ān) capitale des Mèdes au
Kurdistan iranien. Elle comprenait les vilayets (sorte de province) de
Sindjar et de Sharezur à l'ouest du massif Zagros, ceux d'Hamadan,
Dinaver et Kermanshah à l'est de cette chaîne. Cette appellation ne
recouvrait alors qu'une partie méridionale du Kurdistan ethnique. Une
civilisation autochtone brillante se développa autour de la ville de
Dinaver au nord-est de Kermanshah partiellement éclipsée ensuite par
2le rayonnement de Sineh (Sanandaj), située plus au nord.
A peine une douzaine d'années après la disparition du dernier grand
Seldjoukide, la dynastie kurde celle des Ayyoubides (1169-1250) fut
fondée par le célèbre Saladin. Celui-ci assuma le leadership du monde
musulman pendant près d'un siècle jusqu'aux invasions turco-
mongoles du 13ème siècle. Son empire englobait, outre la quasi-
totalité du Kurdistan, toute la Syrie, l'Egypte et le Yémen. C'était le
temps des croisades, de l'hégémonie du religieux sur la politique et le
nationalisme.
Au 12ème siècle, l’émergence du Kurdistan comme entité
géographique, la suprématie d'une dynastie kurde sur le monde
musulman, la floraison d'une importante littérature écrite en langue
kurde furent reconnues. C'est également au cours de ce siècle que
l'église nestorienne, ayant son siège métropolitain au Kurdistan, prit
un essor extraordinaire. A la fin du 13ème siècle, l'islam l'emporta sur
les Mongols et les Nestoriens. Le siège de leur patriarcat changea de
lieu au fil des siècles mais demeura toujours au Kurdistan. Dans la

2 ibid
18
deuxième moitié du 15ème siècle après les invasions turco-mongoles,
le pays kurde se constitua en une entité autonome, unie par sa langue,
sa culture et sa civilisation mais politiquement morcelée en une série
de principautés. Cependant, la conscience d'appartenir à un même
3pays était vive, du moins parmi les lettrés.
La période ottomane
Au début du 16ème siècle, le pays kurde devint l'enjeu principal des
rivalités entre les Empires ottoman et perse. Le nouveau Shah de Perse
imposa le chiisme comme religion d'état en Iran et voulut le propager
aux pays voisins. De leurs côtés, les Ottomans souhaitaient mettre un
terme aux visées expansionnistes du Shah, et renforcèrent leur
frontière avec l’Iran, afin de pouvoir se lancer à la conquête des pays
arabes. En 1514, le sultan turc Selim 1er sortit vainqueur lors de la
bataille contre le shah de Perse. Comme il cherchait un moyen
pérenne de protéger la frontière iranienne, un de ses conseillers Idris
Bitlisi (érudit et diplomate kurde), lui conseilla de rétablir les émirats
kurdes dans leurs droits et privilèges antérieurs en échange de leur
promesse de garder eux-mêmes cette frontière et de se battre aux côtés
des Ottomans en cas de conflit perso-ottoman. Le sultan dépêcha
Bitlisi auprès de chaque prince et seigneur kurde afin de les inciter à
faire alliance avec l’Empire ottoman. Les dirigeants kurdes
acceptèrent la proposition du sultan, reconnaissant ainsi sa suprématie.
Ils gagnèrent en échange une très large autonomie tout en écartant le
risque d’être un jour annexés par la Perse. En 1639, suite à la
signature du traité de Qasr-i-Chirin (ou traité de Zuhab) entre l'Iran
safavide de Safi 1er et l'Empire ottoman de Murad IV, le territoire des
Kurdes fut divisé entre les deux empires et la plus grande partie fut
pour les Ottomans.
Ce statut particulier assura au Kurdistan près de trois siècles de paix,
jusqu’au début du 19ème siècle. Le territoire kurde était gouverné par
les seigneurs et princes kurdes à l’exception de quelques garnisons
stratégiques demeurées sous contrôle ottoman. Outre quelques
modestes seigneuries héréditaires, le Kurdistan comptait dix-sept
principautés (émirats) bénéficiant d'une large autonomie. Chaque cour

3 ibid
19
kurde était un important lieu de vie littéraire et artistique. Malgré le
morcellement politique, cette période représente « l'âge d'or » de la
4création littéraire, musicale, historique et philosophique kurde.
La naissance du nationalisme kurde
En 1597, le prince kurde Sharaf al Din Bitlisi (Sharaf Khan Bitlisi)
écrivit le livre Sharafnama considéré comme la principale source de
l’histoire kurde. En 1675, plus d'un siècle avant la révolution française
qui fit naître en Occident l'idée de la nation et de l'état-nation, le poète
Ahmad Khani dans son épopée Mem ù Zin , appela les Kurdes à s'unir
et à créer leur propre état unifié. Jusqu’alors, sans contestation de
leurs privilèges, les princes kurdes se bornaient à administrer leur
domaine, tout en rendant hommage au lointain sultan-calife
d’Istanbul. Ce n’est qu’au début du 19ème siècle qu’apparut l’idée
d’un Kurdistan unifié, quand les Ottomans cherchèrent à limiter
l’autonomie des principautés kurdes.
Le prince de Rewanduz, Mîr Mohammed lutta de 1830 à 1839 pour la
création d'un Kurdistan unifié. Fin 1833, son armée comptait dix mille
cavaliers et vingt mille fantassins bien formés, employait des
équipements de pointe tels que les canons et les fusils. Dans les
provinces kurdes, la plupart de ces armes n’était connue que des
forces impériales. L'un des premiers défenseurs du nationalisme kurde
était Bedirxan, le dernier émir de l’émirat kurde du Botan. Son
royaume s'étendait non seulement sur le Kurdistan de Turquie et le
Kurdistan irakien mais aussi sur les terres arméniennes, assyriennes et
les chaldéennes. En 1847, les autorités ottomanes dressèrent les tribus
chrétiennes contre lui.
Le combat contre l'Empire ottoman prit une nouvelle dimension avec
Yezdan Shir, le neveu de Bedirxan. En 1853, lorsque l'Empire
ottoman entra en guerre contre la Russie, la population kurde refusa de
participer à l’affrontement. Yezdan Shir chercha à tirer profit de cette
guerre et à mettre en place un Kurdistan indépendant dont il serait le
roi. En 1855, il assaillit la ville de Bitlis et en expulsa le gouverneur
turc, puis marcha vers Mush. Après avoir libéré Mossoul, il continua
vers Siirt, le centre militaire ottoman au Kurdistan. En quelques mois,

4 ibid
20
les zones de Bagdad vers le lac de Van et Diyarbakir tombèrent sous
son contrôle. Tous les Kurdes en âge de porter des armes affluèrent de
tous les coins du Kurdistan pour rejoindre ses forces. La Grande
Bretagne et la France, alliés de l'Empire ottoman dans la guerre de
Crimée contre la Russie, n’étaient pas favorables à l'émergence d'un
Kurdistan indépendant. De nombreux conflits ayant pour objet
l'unification et l'indépendance du Kurdistan, jalonnèrent la première
partie du 19ème siècle. Les forces ottomanes, dans leur combat contre
les Kurdes, furent conseillées et aidées par les puissances
européennes.
De 1847 à 1881, on observa de nouvelles insurrections, conduites par
des chefs traditionnels souvent religieux, pour créer un état kurde.
Elles furent suivies jusqu'à la première guerre mondiale de toute une
série de révoltes sporadiques et régionales contre le pouvoir central,
révoltes qui furent toutes durement réprimées. Le cheikh Ubeydullah
Nehri, l’illustre religieux soufi chef de la rébellion de la région est
considéré comme un des premiers représentants du nationalisme
moderne. Dans une lettre adressée au consul général de Grande
Bretagne à Tabriz, il indiqua clairement les intentions nationalistes
kurdes : « La nation kurde est un peuple à part, notre religion est
différente, et nos lois et coutumes distinctes .... Nous voulons que nos
affaires soient entre nos mains afin de pouvoir punir nos propres
délinquants… Nous voulons être forts et indépendants et avoir des
privilèges comme les autres nations ... C'est notre objectif .... Les
Kurdes doivent gérer leurs problèmes eux-mêmes, ils ne peuvent plus
supporter les actions diaboliques et l’oppression du gouvernement
iranien et de l’Empire ottoman ».
Les causes de l'échec de ces mouvements d’indépendance sont
multiples : émiettement de l'autorité, dispersion féodale, querelles de
suprématie entre les princes et féodaux kurdes, ingérence des grandes
puissances aux côtés des Ottomans. Après avoir annexé une à une les
principautés kurdes, le pouvoir turc s'employa à intégrer l'aristocratie
kurde en distribuant postes et privilèges et en mettant sur pied des
écoles dites tribales destinées à inculquer aux enfants des seigneurs
kurdes le principe de fidélité au sultan. Cette tentative d'intégration à
la Louis XIV fut en partie couronnée de succès. Mais elle favorisa
également l'émergence d'élites kurdes modernistes. La modernisation
du mouvement politique se traduisit par l’apparition, notamment à
21
Istanbul, d’une multitude d’associations philanthropiques et
patriotiques. Ces organisations offraient à la population kurde des
espaces structurés où elle pouvait exprimer ses revendications et
5œuvrer à la défense de ses intérêts propres.

La division du Kurdistan entre quatre états

La société kurde aborda la première guerre mondiale divisée,
décapitée, sans projet collectif pour son avenir. En 1915, les accords
franco-britanniques dits de « Sykes-Picot » prévoyaient le
démembrement de leur pays. Cependant les Kurdes étaient en conflit
sur le devenir de leur nation. Les uns, très perméables à l'idéologie
« pro-islamiste » du sultan-calife, voyaient le salut du peuple kurde
dans un statut d'autonomie culturelle et administrative dans le cadre de
l'Empire ottoman. D'autres, se réclamant du principe des nationalités,
des idéaux de la Révolution française et du président américain
Wilson, combattaient pour l'indépendance totale du Kurdistan.
Le clivage s'accentua au lendemain de la défaite ottomane face aux
puissances alliées, en 1918. Les indépendantistes formèrent une
délégation dépêchée à la conférence de Versailles pour présenter « les
revendications de la nation kurde ». Leur action contribua à la prise en
compte par la communauté internationale du fait national kurde. En
effet, le traité international de Sèvres conclu le 10 août 1920 entre les
alliés (la France, la Grande Bretagne, l’Italie et la Grèce et le sultan
Mehmed VI sous l'égide de la Société des Nations) préconisait dans sa
section III (art. 62-64), la création sur une partie du territoire du
Kurdistan d'un état kurde. Ce traité ne fut pas appliqué.
Pour sa part, l'aile traditionnelle du mouvement kurde, dominée
notamment par des chefs religieux, bien implantée dans la société
kurde cherchait à « éviter le péril chrétien à l'est et à l'ouest » et à
créer dans les territoires musulmans libérés de l'occupation étrangère
« un état des Turcs et des Kurdes ». L'idée était généreuse et
fraternelle. Une alliance fut conclue avec le chef nationaliste turc
Mustafa Kemal Atatürk venu au Kurdistan chercher de l'aide auprès
des chefs kurdes pour libérer l'Anatolie occupée et « libérer le sultan-
calife virtuellement prisonnier des chrétiens ». Les premières forces de

5 ibid
22
la guerre d'indépendance de Turquie furent en fait recrutées dans les
provinces kurdes.
Jusqu'à sa victoire définitive sur les Grecs en 1922, Mustafa Kemal
Atatürk ne cessa de promettre la création d'un état musulman des
Turcs et des Kurdes. Il était ouvertement soutenu par les Soviétiques
et plus discrètement par les Français et les Italiens mécontents des
appétits excessifs du colonialisme britannique dans la région. Après la
victoire à la conférence de paix réunie à Lausanne (Suisse), les
délégués turcs affirmeront parler au nom des nations-soeurs kurde et
turque. Le 24 juillet 1923, un nouveau traité fut signé dans ce contexte
entre le gouvernement kémaliste d'Ankara et les puissances alliées à
Lausanne. Il rendait caduc le traité de Sèvres et n’apportait aucune
garantie du respect des droits des Kurdes en entérinant l'annexion de
la majeure partie du Kurdistan au nouvel état turc. Le projet d’états
kurde et arménien fut abandonné et le territoire kurde divisé entre
quatre états. Auparavant, par l'accord franco-turc du 20 octobre 1921,
la France annexait la Syrie, avait sous son mandat les provinces
kurdes de Djézireh et de Kurd-Dagh. Le Kurdistan iranien, dont une
bonne partie était contrôlée par le chef kurde Simko, vivait en état de
quasi-dissidence par rapport au pouvoir central persan.
Restait encore en suspens le sort de la province kurde de Mossoul très
riche en pétrole. Turcs et Britanniques la revendiquaient tandis que sa
population au cours d'une consultation organisée par la Société des
Nations, se prononça dans une proportion de 7/8ème en faveur d'un
état kurde indépendant. Arguant que l'état irakien ne saurait survivre
sans les richesses agricoles et pétrolières de la province de Mossoul, la
Grande-Bretagne finit par obtenir le 16 décembre 1925 du conseil de
la Société des Nations que ces territoires kurdes soient annexés à
l'Irak, alors placés sous son mandat. Elle promettait néanmoins la mise
en place d'un gouvernement kurde autonome, promesse jamais tenue,
ni par les Britanniques, ni par le régime irakien qui prit la succession
de l'administration britannique en 1932.
Ainsi fin 1925, le pays des Kurdes, connu depuis le 12ème siècle sous
le nom de Kurdistan se trouvait partagé entre quatre états : la Turquie,
l’Iran, l’Irak et la Syrie. Et pour la première fois de sa longue histoire,
il allait être privé même de son autonomie culturelle. En effet, les
conquérants et les empires de jadis s'étaient contentés de certains
avantages et privilèges économiques, politiques et militaires. Nul
23
n'avait entrepris d'empêcher la population d'exprimer son identité
culturelle, d'entraver la libre pratique de sa vie spirituelle. Nul n'avait
conçu le projet de détruire la personnalité kurde, de dépersonnaliser
tout un peuple en le coupant de ses racines culturelles millénaires.
Ce projet fut celui des nationalistes turcs qui voulurent faire de la
Turquie, une société éminemment multiculturelle, multiethnique et
multinationale, une nation indivisible et homogène. Ce même
programme fut adopté plus tard par l'Irak et l'Iran. Victime de sa
géographie, de l'histoire et de ses politiques, le peuple kurde est celui
qui a le plus souffert du remodelage de la carte du Proche-Orient.




























24
2. Le Kurdistan de Turquie Le Kurdistan de Turquie est la partie au sud-est habitée
principalement par les Kurdes. La région couvre entre cent quatre-
vingt-dix mille à deux cent trente mille kilomètres carrés soit presque
un tiers du pays. On compte quinze millions de Kurdes dans la région
du Kurdistan et environ trois millions de personnes vivant dans les
métropoles de l’ouest, notamment à Istanbul.
Le Kurdistan de Turquie se compose de dix-neuf provinces : Agri,
Batman, Erzincan, Erzurum, Kars, Malatya, Tunceli (Dersim), Elazığ,
Bingöl, Mu ş, Adiyaman, Diyarbakir, Siirt, Bitlis, Gaziantep, Şanliurfa
(Riha), Mardin, Hakkâri et Van. Les kurdes de Turquie sont
majoritairement musulmans sunnites et parlent le dialecte Kurmandji.
Il y a aussi une grande communauté d’alévis qui pour la plupart
s’exprime en dialecte Zaza. Il y a aussi des communautés kurdes dans
l’Anatolie centrale, comprenant les provinces d’Aksaray, d’Ankara,
Çankırı, Çorum, Eskişehir, Karaman, Kayseri, Kirikkale, Kir şehir,
Konya, Nev şehir, Ni ğde, Sivas et Yozgat. Ces kurdes appartenaient à
des tribus du Kurdistan méridional, elles furent déportées au 16ème
siècle par les Ottomans.

La révolte Kuchgiri : premier problème kurde avec le régime
kémaliste

Seulement trois mois après la signature du traité de Sèvres le 10 août
1920, les dirigeants de la tribu kurde alévie Kuchgiri (Koçgiri) se
rebellèrent dans la région de Dersim (Tunceli) en Turquie. Le 20
octobre 1920, les Kurdes saisirent une importante cargaison d'armes et
plutôt que de la restituer aux kémalistes, Alishan Beg (un chef
Kuchgiri et un des leaders de la révolte) les utilisa pour rallier les
tribus du Dersim à la rébellion. Se référant aux articles 62 et 64 du
traité de Sèvres, qui préconisaient la création d’un état autonome
kurde, les Kurdes réclamèrent le respect des accords signés.
Au printemps 1921, la guerre d’indépendance turque opposa les
révolutionnaires kémalistes aux Grecs. Les Kurdes exploitèrent
opportunément ce conflit pour obtenir l’aide des Français, des
Britanniques et des Grecs et plus largement le soutien de la
communauté internationale. Leurs revendications étaient purement
nationalistes, privilégiant l’intérêt général de la communauté kurde
plutôt que des intérêts de classe ou de groupe religieux particuliers. Le
26
gouvernement d'Ankara qui livrait bataille sur d'autres fronts, chercha
à gagner du temps en envoyant des représentants négocier avec les
rebelles kurdes. Atatürk proposa même au chef rebelle Alishan Beg la
possibilité de se présenter à l'assemblée nationale de Turquie. Par cette
stratégie, les Kémalistes empêchèrent la révolte de se propager à
d'autres tribus kurdes. En avril 1921, les Kémalistes retirèrent leurs
troupes de différents fronts pour écraser la révolte Kuchgiri, toujours
cantonnée à la région de Dersim.
Afin de rallier les Kurdes à sa cause, Atatürk cacha la finalité de sa
révolution politique, leur laissant entendre qu’il se battait pour
préserver l’héritage ottoman, en vertu duquel les Kurdes et les Turcs,
en tant que musulmans, sont égaux en droits et pour instaurer un état
fondé sur la fraternité turco-kurde. Extrait d’un discours de Mustapha
Kemal à l’attention de la communauté kurde, à cette époque : «Tant
qu’il y aura des gens honorables et respectueux, les Turcs et les
Kurdes continueront à vivre ensemble comme des frères autour de
l'institution du sultanat et se battront contre les ennemis intérieurs et
extérieurs ».
Ces prises de position publiques accompagnèrent l’attribution de
terres et d’importantes responsabilités gouvernementales à des
notables kurdes. Cette manœuvre politique les convainquit de rallier
des Kémalistes qui soutenaient aussi ouvertement leurs intérêts. Les
Kurdes participèrent même aux guerres de reconquête, notamment en
s’engageant dans les batailles contre les Grecs, les Arméniens et les
puissances alliées. En septembre 1922, les troupes kémalistes sortirent
largement victorieuses des grecques, en novembre le sultanat fut
définitivement aboli. Le traité de Sèvres devenu dès lors caduc fut
remplacé par le traité de Lausanne, signé par Atatürk le 24 juillet
1923. Celui-ci ne contenait aucune mention relative à l’autonomie du
Kurdistan. La véritable nature du gouvernement d’Ankara devint alors
évidente.

L’établissement de la république turque et dure répression des
révoltes kurdes

En octobre 1923, la république fut proclamée en Turquie. Le 3 mars
1924, la grande assemblée nationale de Turquie à Ankara abolit le
califat et interdit toute expression de la culture kurde : les écoles, les
27
associations, les publications, les ordres religieux et les médersas
(écoles religieuses). Le nationalisme turc, la laïcité et le populisme
devinrent les pierres angulaires du nouveau régime de modernisation
politique d’Ankara. L’idéologie kémaliste visait à éliminer les
inégalités découlant des différences de classe, de religion, de
profession et d'origine ethnique. Le parti socialistes et les syndicats
furent également interdits. Le « sentiment national turc », une nation
et une langue, aboutit à l’élimination des minorités. Ne pouvant
exterminer l’importante minorité kurde, Atatürk mena une politique
d’assimilation forcée des Kurdes et de « turquisation » du Kurdistan.
Ceux qui aspiraient à l'autonomie kurde ou à l'indépendance se
trouvèrent face à un état qui niait l'existence même d'un peuple, d’une
langue et d’une culture kurde. Le nouveau régime réfuta l’existence de
musulmans non turcs, en Turquie tous les citoyens étaient des Turcs.
Les institutions politiques n’acceptèrent que les Kurdes reniant
publiquement leur identité kurde au profit d’une identité turque.
Pendant la guerre d'indépendance, les Kémalistes prirent soin
d'interdire toute création d'organisations kurdes en dehors de l'armée,
empêchant ainsi l'émergence de mouvements activistes kurdes. En
1924, les élites kurdes étaient traditionnellement constituées de chefs
tribaux, de religieux ou de grands propriétaires terriens. Les élites
« modernes », issues de la bourgeoisie, des milieux intellectuels ou
des classes ouvrières, étaient très minoritaires. Ces différentes factions
ne parvinrent jamais à collaborer pour combattre efficacement la
politique d’assimilation forcée. Des rivalités tribales et
confessionnelles ancestrales, insurmontables, empêchèrent toute
action unitaire.
Azadi (liberté) était une organisation nationaliste clandestine kurde
fondée en 1922 dans le but explicite de fomenter une révolte contre
Ankara. Parfaitement conscient de la nécessité de surmonter les
divisions tribales de créer une insurrection victorieuse, Azadi dirigé
par le cheikh Said Piran, une figure religieuse kurde charismatique
était le leader de la révolte. Cheikh Saïd réussit partiellement à rallier
les tribus rivales, étant sunnite Naqshbandi, il n’obtint pas le soutien
de certaines tribus Alévis.
Ankara connaissait bien les plans d'Azadi et du cheikh Saïd avant
même que le soulèvement n’éclate, de nombreux dirigeants d'Azadi
furent arrêtés. Quand les circonstances obligèrent cheikh Saïd à
28
prendre les armes, il réussit in extremis à rallier à sa cause la quasi-
totalité des tribus kurdes sunnites parlant le dialecte Zaza. La décision
de la France d’autoriser le passage d'au moins trente-cinq mille soldats
turcs à travers la Syrie, via le chemin de fer de Bagdad, fut décisive
pour la contre-insurrection menée par Ankara. L’arrivée en force des
troupes gouvernementales anti-rebelles s’accompagna d’une
répression brutale, des centaines de villages kurdes furent détruits, et
leurs habitants tués. Des tribunaux spéciaux, établis conformément à
la loi sur le renforcement de l'ordre, condamnèrent à mort de
nombreuses personnalités influentes, certaines n’ayant aucun lien avec
la révolte. Le 4 septembre 1925, le cheikh Saïd et quarante-sept autres
Kurdes de premier plan furent pendus à Diyarbakir. Des milliers de
Kurdes de moindre importance furent abattus sans procès. Des
quartiers entiers virent leur population expulsée vers l'ouest.
Bientôt une autre révolte organisée par l'organisation Khoybun
(Xoybun) lui succéda dans la région d’Ararat en 1929-1930. Le
général Ihsan Nuri pacha choisit pour diriger une force de combat non
tribale, fut néanmoins rejoint par les différentes tribus dont la tribu
locale des Jelali. Une sorte de gouvernement se forma et lors des
premiers affrontements, les Kurdes vainquirent les Turcs. Ihsan Nuri
et ses hommes réussirent non seulement à atteindre le mont Ararat
mais aussi à sécuriser les villes de Bitlis, Van et les bourgades autour
du lac de Van, établissant ainsi une importante zone de résistance
kurde. A la fin de l'été 1930, les forces aériennes turques
bombardèrent les positions kurdes stationnées autour du mont Ararat.
La Turquie convainquit l'Iran d’échanger une parcelle de son territoire
situé sur la côte orientale d'Ararat contre une partie du territoire turc.
Les Turcs encerclèrent alors Ararat et écrasèrent la rébellion.
La dureté de la politique menée contre les Kurdes, incita Seyid Riza
Dersim à organiser une grande révolte dans la région de Dersim contre
le régime kémaliste. Seyid Riza, religieux charismatique de confession
alévi et de langue Zaza, était à même de mobiliser tous les Kurdes
Zaza pour la révolte en 1937-1938. En définitif, les Turcs encerclèrent
Dersim et écrasèrent la révolte. Seyid Riza fut capturé à Erzincan et
exécuté en novembre 1937 de même que son fils et dix autres leaders.
Des milliers de Zazas kurdes (de quarante mille à quatre-vingt mille)
furent exterminés, plusieurs villages brûlés et des milliers de
personnes déportés vers l’ouest de la Turquie. Les militants de Dersim
29
poursuivirent leur résistance pendant que l’armée turque organisait les
opérations militaires destinées à une nouvelle offensive, en 1938. A la
suite de cette révolte, l’état turc rebaptisa la ville de Dersim
« Tunceli » pour effacer tout souvenir du massacre qui y fut perpétré
par Mustafa Kemal Atatürk.

La période d’oppression de 1938 à 1975

Après avoir réprimé les révoltes kurdes, les autorités turques
déclarèrent la région kurde « zone militaire », interdite à tout étranger.
Ankara mit en œuvre son projet d'assimilation forcée visant à éliminer
l'identité kurde. Les Kurdes furent désignés comme les « Turcs des
montagnes », les noms des villes et des villages kurdes ont été
« turquifiés », l'utilisation de la langue kurde devint illégale, des
populations kurdes furent déportées. Les élites kurdes rebelles furent
tous exilées, tuées ou déportées à l'ouest de la Turquie alors que les
chefs tribaux et les cheikhs furent cooptés ou réduits au silence.
En 1946 cependant, un parti d'Atatürk (le parti républicain du peuple
ou CHP) composé d’élites, critiqua et défia le pouvoir kémaliste. Le
multipartisme né du développement socio-économique, engendra des
changements et donna des opportunités politiques aux nationalistes
kurdes. Le nouveau Parti démocrate du centre-droit (DP) remporta une
large majorité aux élections générales de 1950 et forma un nouveau
gouvernement. Le DP obtint un nombre important de voix dans les
zones rurales et en particulier parmi les Kurdes. Lors de l'élection de
1954, trente-quatre des quarante sièges du Kurdistan turc allèrent au
Parti démocrate. D'où le coup d'Etat militaire du 27 mai 1960 et la
nouvelle constitution qui en découla et qui portait sur la protection et
la promotion de la démocratie.
Après avoir repris le pouvoir, la junte militaire exécuta par pendaison
le premier ministre du DP, Adnan Menderes et deux de ses ministres
et édicta de nouvelles règles qui permirent de vérifier l’influence des
politiciens civils en Turquie. La constitution de 1960 introduisit de
nouveaux freins et de contrepoids au gouvernement, de nouveaux
droits sociaux (tels que le droit de grève et le salaire minimum) et
accrut les droits et libertés individuels. Apres le coup d’état, le
nouveau président, le général Gursel qui était partisan de la manière
forte contre les Kurdes déclara à un journal suédois : « Si ces
30
incorrigibles montagnards ne restent pas tranquilles, l'armée n'hésitera
pas à bombarder leurs villes et leurs villages, il y aura un tel bain de
6sang qu'ils seront engloutis avec leur pays ».
Cette politique plus libérale ne fut pas appliquée à la question kurde,
aussi les Kurdes rejoignirent les nouveaux mouvements de gauche très
nombreux et cette expérience d’immersion dans la gauche turque
permit l’émergence d’une élite kurde moderne, intellectuelle et
révolutionnaire. Outre l'ouverture démocratique de 1960, deux autres
facteurs agirent dans la formation d’une nouvelle élite nationaliste
non-traditionnelle, la modernisation économique et l’urbanisation de
la population kurde. Leur concomitance fit surgir de nouveaux défis et
opportunités. L'éducation, notamment l'enseignement universitaire,
sensibilisa la jeune génération kurde au nationalisme, à l’idéologie
socialiste et à la lutte contre la tyrannie étatique. En milieu urbain, on
assista au rejet des affiliations tribales. Beaucoup de jeunes Kurdes
instruits prospérèrent dans leur nouveau milieu urbain ; ils adoptèrent
une identité turque, intégrèrent les classes sociales supérieures et
accédèrent à des postes gouvernementaux élevés.
Certains refusèrent l’assimilation, d’autres furent insatisfaits de leur
réussite sociale. Un phénomène nouveau apparut dans les années 60-
70, les jeunes diplômés, victimes d’un important chômage, entrèrent
massivement dans l’activisme politique afin d’obtenir l’amélioration
de leur statut socio-économique. Ils s’engagèrent dans des
mouvements gauchistes et/ou nationalistes. Les groupes gauchistes
tels que le DISK (confédération des syndicats révolutionnaires de
travailleurs), le Dev Genc (fédération de la jeunesse révolutionnaire
turque) et le TWP (parti turc des travailleurs), organisèrent des
manifestations de masse dans l'ouest et l’est de la Turquie pour
l’obtention de droits et l’arrêt de la répression de la minorité kurde.
Ces protestations furent les premières actions manifestes depuis les
années 1930, de l’opposition à Ankara, mais aussi le signe de la
montée en puissance d’une nouvelle élite kurde.
Le magazine nationaliste turc Otuken publia deux articles anti-kurdes
très virulents en juillet 1967, ce qui amena les Kurdes à protester
contre la politique répressive du gouvernement. Le premier article

6 Kutschera Chris, Le défi kurde ou le rêve fou de l'indépendance, Bayard, 1997, p 230

31
attaquait la culture et l'histoire des Kurdes et les menaçait d’un
génocide analogue à celui perpétré contre les Arméniens. L’article se
terminait par « Quand nous disons aux Kurdes leurs quatre vérités, ils
ne rougissent pas de honte parce que leur visage n’est pas celui d’un
être humain ». Le second article, qui provoqua les manifestations de
dizaines de milliers de Kurdes dans tout le pays, disait : « Que les
Kurdes disparaissent de la Turquie ! Mais pour aller où ? Où bon leur
semble ! Qu'ils aillent en Iran, au Pakistan, en Inde, chez les Barzani.
Qu'ils demandent aux Nations Unies de leur trouver un territoire en
Afrique. Qu'ils aillent loin avant que la nation turque ne se mette en
colère. La race turque est très patiente mais quand nous sommes en
colère, nous sommes comme des lions. Que les Kurdes demandent aux
Arméniens ! Vous travaillez seulement pour le nationalisme kurde,
vous nous demandez de reconnaître votre langue, d'avoir des écoles
indépendantes, un programme de diffusion et une presse distincte de
la nôtre. Vous continuez vos réunions secrètes où vous parlez de
Barzani comme de votre héros national, vous lui envoyez des armes,
vous lisez des poèmes kurdes à vos enfants et ceux d'entre vous qui
ont atteint le niveau de professeur vont prendre contact avec les
organisations kurdes en Europe. Mais le jour où vous vous lèverez
pour couper la Turquie en morceaux, vous verrez dans quel enfer nous
7vous enverrons ».
Ces articles exaspérèrent les Kurdes et les incitèrent à mettre fin à
trente années de silence et d’inaction. Le 3 août 1967, nombre d’entre
eux manifestèrent dans les villes kurdes contre la politique de
répression du gouvernement turc. C’était la première fois depuis la
révolte de Dersim que les Kurdes exprimaient leur colère en Turquie.
Le gouvernement turc riposta et peu après les manifestations, tous les
principaux membres du PDKT (parti démocratique du Kurdistan de
Turquie) furent arrêtés. Alarmé par la résurgence du mouvement
national kurde, qui fut encouragé par l'accord d'autonomie aux Kurdes
en Irak du 11 mars 1970, le gouvernement de Demirel lança, sous la
pression de l'armée, des opérations de commandos contre les Kurdes.
Une de ces opérations eut lieu le 8 avril 1970, à Silvan. La ville fut
encerclée pendant la nuit par un commando de deux mille hommes,
des forces spéciales et de la gendarmerie, avec deux cents véhicules

7 White, Paul J, Primitive Rebels or Revolutionary Modernizers? The Kurdish
National Movement in Turkey, Zed Books, London, 2000, P 111
32
et six hélicoptères. Les troupes pénétrèrent dans la ville à l'aube et
mirent les maisons à sac. Tous les hommes de la ville, soit trois mille
cent quatorze individus furent réunis hors de la ville, maltraités et
même battus par les soldats qui les insultaient : « Chiens de
Kurdes ! Espions de Barzani ! Dites-nous où vous avez caché vous
armes ! ». Des opérations similaires eurent lieu en 1970 et 1971 dans
les petites villes du Kurdistan, notamment à Bingol, Tatvan et dans de
8nombreux villages.
Le coup d'état militaire 1971 advint suite aux conflits opposant les
groupes de gauche et de droite, d’actions de guérilla urbaine
commises par divers groupes subversifs et ouvrit à la reconnaissance
du « problème kurde » par des groupes tels que le TWP. Les
nationalistes kurdes commencèrent rapidement à lier leur programme
à celui des mouvements gauchistes profitant de ces opportunités
politiques. En prenant le pouvoir, l'armée turque proclama la loi
martiale et agit pour restreindre nombre de libertés inscrites dans la
Constitution de 1961, en particulier la liberté de la presse, l'autonomie
des universités ainsi que le droit de se syndiquer. Le Parti des
travailleurs turcs, ainsi que d’autres groupes comme Dev Genc furent
interdits. Les dissidents en particulier de gauche furent arrêtés en
grand nombre et emprisonnés.
En 1973, de nouvelles élections eurent lieu. De 1973 à 1980, dix
coalitions gouvernementales différentes se succédèrent au pouvoir en
Turquie. Dès les années 60, les divisions entre partis politiques avaient
déjà commencé à infiltrer l’administration et les institutions
gouvernementales. Malgré plusieurs révoltes kurdes sévèrement
réprimées tout au long de l’année 1938, le programme d’assimilation
d’Ankara semblait couronné de succès, puisqu’entre 1938 et 1961, le
nationaliste kurde en Turquie resta en sommeil. Le système
d’éducation turc (y compris la formation reçue pendant le service
militaire obligatoire), les médias et les autorités nièrent l’existence de
Kurdes en Turquie. Tout ce qui relevait du fait kurde, que ce soient la
langue, les pratiques culturelles, les noms, l'histoire ou la littérature,
fut effacé ou interdit ou fit l’objet d’une réappropriation comme étant
assurément d’origine turque. Les universitaires turcs réalisèrent des
études qui démontrèrent que le kurde était en fait un sous dialecte turc

8 Kutschera Chris, Le défi kurde ou le rêve fou de l'indépendance, Bayard, 1997, p 239
33
et non pas une langue distincte, et même le mot « kurde » devint tabou
dans les discours publics.

La fondation du PKK

C’est dans ce contexte difficile, qu’émergea la figure centrale
d’Abdullah Ocalan, un des leaders du mouvement révolutionnaire
étudiant kurde, originaire d’une famille pauvre d’agriculteurs. Quand
il était étudiant en sciences politiques à l’université d'Ankara, il devint
membre en 1974 de l'Association pour l'enseignement supérieur
d’Ankara (AYOD). Son engagement au sein d’organisations
estudiantines lui permit de murir sa pensée politique, notamment en ce
qui concerne le problème kurde. Convaincu que la gauche turque
restera inopérante dans la résolution de ce problème, il prôna que la
défense des droits nationaux kurdes nécessitait la création d’une
organisation indépendante, à même de mener une réflexion
particulière sur le sujet, de trouver des moyens de lutte innovants et
faisant de la liberté des Kurdes son unique objectif. Il forma alors
selon ces principes, un groupe d’une douzaine d’étudiants avec
lesquels il étendra son périmètre d’intervention au sud-est turc. Devant
l’intérêt suscité par sa démarche dans la population locale, il créa le
27 novembre 1978 avec six amis, dans le village de Fis près de
Diyarbakir, le PKK (parti des travailleurs du Kurdistan). Son premier
objectif étant d’obtenir le soutien de la population kurde, il mena des
campagnes de propagande dans la région contre le gouvernement turc.
Sa tactique militaire consistait à attaquer les chefs féodaux kurdes qui
coopéraient avec le gouvernement turc.
Le 12 septembre 1980, un coup d’état militaire instaura l’état
d’urgence en Turquie. La plupart des provinces à prédominance kurde
y fut soumise pendant une décennie. Furent interdits : les partis
politiques, les manifestations, les associations d’étudiants, les groupes
de travailleurs, les communautés intellectuelles, toutes accusées de
marxisme, les partis islamiques…Tous leurs dirigeants furent arrêtés
et jugés. Les extrémistes de droite et de gauche et les militants kurdes
n’ayant pu fuirent le pays furent arrêtés. Deux mille membres
présumés du PKK furent emprisonnés tandis que quatre cent quarante-
sept comparurent devant la justice, accusés au cours d’un procès de
masse d’avoir constitué des « groupes armés » dans le but de séparer
34
le sud-est de la Turquie du reste du pays. Le gouvernement interdit de
nouveau officiellement la langue kurde en Turquie, poursuivant sa
politique d’assimilation : remplacer le nom kurde de certains lieux par
des noms turcs, interdire aux parents de donner à leurs enfants des
prénoms kurdes. Les généraux putschistes modifièrent certains points
fondamentaux de la constitution avant de céder le pouvoir en 1983,
restreignant fortement les libertés individuelles et exposant à des
poursuites judiciaires toute personne soupçonnée « d'activités
subversives ».
Ocalan anticipa le coup d'État quelques mois avant et passa avec un
petit groupe au Liban, dans la vallée de la Bekaa sous contrôle syrien.
Il y établit une académie politique et militaire du PKK. Ocalan
comprit que la victoire du PKK passait inévitablement par la lutte
armée, le parti devait se radicaliser. Toutes les organisations kurdes
antérieures, DDKO (1969), DDKD (1975), TKSP (1975), Kawa
(1976), Denge Kawa (1977), Kawa Sor (1978), Rizgari (1977), Ala
Rizgari (1979), KUK (1978), TEKOSIN (1978) et YEKBUN (1979)
disparurent ne s’étant pas engagées dans les luttes armées et n’ayant
pas su mobiliser le peuple kurde. Donc en 1982, la principale mission
du PKK fut de former les militants à la guerilla. Le 15 août 1984, le
parti créa son aile militaire le HRK (les forces de libération du
Kurdistan) et débuta ses activités de guérilla contre l'armée turque,
actions armées qui se poursuivent encore de nos jours.
Le gouvernement organisa sa résistance face au PKK. En premier lieu
il créa le système des Korucular, ce sont des gardes ou protecteurs de
villages, recrutés parmi les villageois kurdes pour se battre contre les
guérilleros du PKK. Puis il détruisit et évacua certains villages
suspects dans les régions de guérilla afin que la population locale ne
puisse pas aider les partisans du PKK. La lutte entre le PKK et le
gouvernement turc eut de nombreuses conséquences pour le Kurdistan
de Turquie. Le PKK attaquait les membres du Korucular et l'armée
turque les personnes qui refusaient de se joindre au Korucular.
Nombre de hameaux et de villages furent vidés de leurs habitants par
l'armée turque, principalement ceux situés le long de la frontière, soit
environ deux mille communes. On estime à plus de trois millions, le
nombre de personnes contraintes à quitter la région.


35
Les luttes civile et parlementaire des Kurdes
Jusqu'en 1990, le PKK forma une armée professionnelle de dix mille
combattants de la guérilla, dans les montagnes du Kurdistan de
Turquie et d'Irak. Lors de la fête du Newroz de 1990, des émeutes se
produisirent, au cours desquelles les Kurdes de Turquie manifestèrent
leur soutien au PKK et protestèrent contre la politique turque. En
mars, un sévère affrontement militaire eut lieu dans la région de
Mardin qui conduisit à l'assassinat de plusieurs guérilleros du PKK.
Cet incident provoqua une insurrection kurde le 12 mars 1990,
quelques jours avant la célébration du Newroz. Celle-ci démarra à
Cizre et se propagea à toutes les régions kurdes de Turquie. Même les
Kurdes d'Istanbul et d'Ankara se joignirent à ces manifestations. La
situation à Cizre échappa au contrôle du gouvernement turc. C'était la
première fois depuis 1963, que les Kurdes manifestaient leur colère et
leur opposition à la politique du gouvernement turc. Newroz devint le
9symbole de la résistance civile kurde contre le gouvernement turc.
En juin 1990, sept Kurdes membres de la Grande assemblée nationale
turque et expulsés du parti populiste social-démocrate (SHP),
fondèrent le premier parti kurde légal en Turquie, le HEP (parti du
travail du peuple). Le HEP n’ayant pas pu se qualifier dans les délais
impartis pour les élections nationales de 1991, vingt-deux de ses
membres, dont Leyla Zana, rejoignirent le SHP et furent élus au
parlement sous l’étiquette du SHP. Leyla Zana, députée de
Diyarbakir fit scandale au parlement lors de la cérémonie quand elle
prêta serment en prononçant un message de paix en kurde : « Je prête
serment pour la fraternité des peuples turc et kurde. Vive la paix entre
les peuples kurde et turc ». Pour s’être exprimée dans sa langue natale
et pour avoir affiché des convictions politiques pro- kurdes, elle fut
démise de son immunité parlementaire. Vedat Aydin, président de la
section de Diyarbakir du HEP, fut tué en 1991 par les services secrets
turcs.

9 Romano, David, The Kurdish Nationalist Movement: Opportunity,
Mobilization and Identity, , Cambridge University Press, 2006, P 67

36
En août 1991, l'armée turque entra au Kurdistan d'Irak pour combattre
le PKK. Elle organisa une opération coup de poing dans la région de
Shernakh dans le sud de la Turquie pour mettre fin au soutien que la
population apportait au PKK. Cinquante civils furent tués lors de cette
opération militaire. Le PKK intensifia ses attaques contre l'armée
turque. En 1992, lors de la fête du Newroz il y eut de nouveau un
soulèvement contre le gouvernement turc, au cours duquel vingt-
quatre civils kurdes furent tués. Suite à ces incidents, le PKK déclara
vouloir établir une zone libre à l'intérieur du Kurdistan de Turquie.
Turgut Özal, premier ministre et président de la Turquie au cours de la
période 1983-1993, brisa plusieurs tabous kémalistes vers la fin de son
mandat. Avant sa mort en avril 1993, il y avait des divisions au sein de
l'élite turque à propos de la question kurde et ses prises de position
ouvrirent la possibilité d'un dialogue entre Ankara et les nationalistes
kurdes. Özal comprit que des changements fondamentaux étaient
nécessaires. En 1992, Ozal préconisa l’amnistie des guérilleros kurdes
et entama avec le PKK des négociations plus formelles. Les partis
extrémistes nationalistes et les militaires d’Ankara n’ont pas permis
cela. Ozal était encore en mesure de proposer un tel système attestant
son influence et son autonomie relative de l'armée. Il était très estimé
des Kurdes de Turquie et apparaissait comme le seul homme politique
turc capable de faire contrepoids à l'armée et à son conseil national de
sécurité (MGK).
En octobre 1993, le PKK annonça un cessez-le feu unilatéral tout en :
- se présentant en faveur d'une solution négociée
- autorisant les députés kurdes à représenter le peuple kurde dans les
pourparlers avec Ankara,
- rappelant son attachement à l'unité de la Turquie et son rejet de
tout séparatisme
- acceptant d’entrer dans le processus démocratique légal.
Un mois plus tard le PKK reconduisit le cessez-le-feu pour une durée
indéfinie et fit la déclaration suivante : « Nous devrions profiter de
nos libertés culturelles et avoir le droit de diffuser des programmes
radio, des publications etc. en langue kurde. Le système de Korucular
devrait être aboli et l’état d'urgence levé. L’état devrait reconnaître les
droits politiques des organisations kurdes ». Le président Özal aurait
pu accepter ces demandes et ouvrir la voie à une solution politique de
la question kurde mais il mourut subitement le lendemain de la
37
seconde offre de cessez-le-feu d’Ocalan. Les dirigeants politiques
turcs qui lui succédèrent, Suleyman Demirel, Tansu Ciller, Mesut
Yilmaz, Necmettin Erbakan, Bulent Ecevit n’étaient pas en mesure de
poursuivre le projet d’Özal, ne possédant ni son charisme, ni son
indépendance politique, si son imagination. Ils ne respectèrent pas la
trêve des armes et abandonnèrent le dialogue avec le PKK,
privilégiant la reprise en main du pouvoir par les militaires.
Le HEP interdit par la Cour constitutionnelle en juillet 1993 fut
remplacé par le DEP (le parti de la démocratie) créé en mai 1993.
Mehmet Sincar un membre fondateur du HEP et élu du DEP au
parlement, fut assassiné en septembre 1993 par des agents de sécurité
de l'état. En décembre 1994, Leyla Zana ainsi que trois autres députés
kurdes furent arrêtés, accusés de trahison puis condamnés à 15 ans de
prison. Le DEP dissous par le gouvernement en 1994 fut remplacé par
le HADEP. D’autres parlementaires du DEP fuirent vers l’Europe
rejoignirent le parlement du Kurdistan en exil.

La nouvelle stratégie du PKK

Aux alentours de 1993, le PKK prit conscience de la nécessité de
changer de stratégie afin d’améliorer son image et par là même
accroître le nombre de ses alliés. L'organisation était lucide quant à
l’impact de son affiliation à l’idéologie marxiste-léniniste, celle-ci
n’était attrayante que pour un noyau restreint de militants, car dans la
plupart des cas, elle desservait sa cause. Cette référence à la doctrine
communiste fut mise en avant dans le but d’obtenir le soutien
logistique et financier de l’URSS voisine. Mais après la chute de
l’Union soviétique, le PKK prit un virage vers le socialisme dans le
but d'attirer le soutien des Européens, tout en évitant de devenir une
cible pour l’anticommunisme américain. Il mit ainsi l’accent sur sa
lutte en faveur du nationalisme kurde et des droits de l'homme, thèmes
classiques de la gauche socialiste, et en 1995, il ôta la faucille et le
marteau de son drapeau. La condamnation marxiste de la religion ne
trouva pas d’écho dans la société kurde qui accorde à l’islam une
valeur importante. Aussi de temps à autre, une connotation islamique
transpercera dans sa propagande.
Par ailleurs dès 1993 le PKK proposa des cessez-le-feu assortis de
négociations, l’établissement de plans de paix afin de maintenir
38
l'intégrité territoriale de la Turquie. L'armée turque, considérant les
cessez-le-feu du PKK comme des signes de faiblesse, poursuivit ses
opérations anti-insurrectionnelles pendant les trêves, provoquant ainsi
la reprise des attaques de la guérilla. En 1994, le gouvernement du
premier ministre Tansu Ciller, dépensa huit milliards de dollars en
opérations militaires dans le sud-est turc et exclut de l'assemblée
nationale d'Ankara, les représentants kurdes les plus modérés. La
répression officielle étatique fut accompagnée de nombreux meurtres
inexpliqués, de la disparition de journalistes écrivant sur la question
kurde, mais aussi des responsables politiques et d’intellectuels kurdes.
Le PKK exporta en Europe sa lutte au plan politique et culturel. En
1995, il établit la première chaîne satellitaire de télévision kurde
MED-TV, qui s’avéra être une révolution pour les Kurdes. Après plus
de 40 années de conflits armés opposant le peuple kurde à l'Irak, l'Iran
et la Turquie, la chaîne satellitaire permit aux Kurdes, pour la
première fois de leur histoire, de mettre en place un mode de
communication puissant qui les reliait entre eux, ainsi de dépasser
l'ordre géopolitique centré sur l'état qui les réduisait au statut de
« minorités sans défense ».
Les Kurdes estimèrent avoir acquis leur souveraineté grâce au
satellite, soit un grand bond historique vers l'autonomie pour leur
nation. MED-TV, probablement plus que tout autre facteur, incita les
Kurdes d’aujourd'hui à prendre conscience de leur ethnicité. Les
émissions de MED-TV devinrent rapidement les programmes les plus
populaires dans le monde kurde. Beaucoup de villes en Turquie du sud
connurent à leur tour une grande prolifération d’antennes
paraboliques, très visibles sur les toits des bâtiments depuis 1995.
Conjointement en 1995, MED-TV et le PKK fondèrent le PKDW
(parlement du Kurdistan en exil) basé aux Pays-Bas. Ocalan concevait
le PKDW comme devant jouer un rôle analogue à celui tenu par le
Congrès national africain d’Afrique du Sud ou par le Parti du congrès
indien. Selon ses statuts fondateurs, le parlement se composait de
soixante-cinq membres élus parmi les anciens députés du DEP exilés
en Europe, des maires, des personnalités kurdes, des Assyriens, des
femmes, des organisations de jeunesse et des associations
professionnelles. Ainsi, il représentait « la volonté du peuple à
l'intérieur et à l'extérieur du Kurdistan » et qu'il « constituait la
première étape du nouveau Congrès national du Kurdistan ». Öcalan
39
déclara que le parlement était la première étape indispensable, avant la
création de districts fédérateurs pour l'ensemble des Kurdes vivant en
Turquie, en Irak, en Iran et en Syrie.
Les forces turques continuèrent à localiser et détruire les unités du
PKK, déclenchant de violents combats dans lesquels des dizaines de
combattants de chaque camp trouvèrent la mort. En août 1996, le PKK
annonça la fin de la trêve, la guerre alors s’intensifia, de grandes
batailles eurent lieu dans tout le Kurdistan jusqu'en 1998. En
septembre 1998, Abdullah Öcalan demanda à ses troupes de mettre fin
à la lutte armée et de se replier. Il croyait à une solution politique
fondée sur la reconnaissance de l'identité kurde et sur l'acceptation de
ses droits culturels. Les Turcs rejetèrent son offre.
L’HADEP fut dissous par le gouvernement en 1997 et remplacé par le
DEHAP (parti démocratique du peuple). Le DEHAP recueillit 6,22 %
des voix aux élections nationales, soit une augmentation de 1,49 % par
rapport au score fait par l'HADEP lors du précédent scrutin de 1998.
Mais ce résultat s’avéra insuffisant pour l’octroi d’un siège au
parlement turc, 10 % des suffrages étant requis pour avoir un
représentant. Le DEHAP obtint plus de 40 % des votes dans plusieurs
provinces du sud comprenant une importante population kurde.

Le PKK après la capture d’Öcalan

Afin d’arrêter la guerre et ses destructions et pour ouvrir la porte à une
solution politique et démocratique, Öcalan proposa des trêves en
1993, 1995 et 1998 mais celles-ci restèrent unilatérales. Les dirigeants
turcs n’y répondirent jamais favorablement. Öcalan abandonnant
l’idée d’un état-nation kurde en Turquie, décréta la fin des combats le
1er septembre 1998 et se déclara prêt à négocier. La Turquie, refusant
les négociations, menaça ouvertement la Syrie de mesures de rétorsion
pour le soutien qu’elle accordait au PKK. Par la suite, courant octobre,
le gouvernement syrien obligea Öcalan à quitter le pays. Le dernier
cessez-le-feu décidé unilatéralement (après l’emprisonnement
d’Öcalan) par le PKK et le mouvement pour une démocratisation de la
société turque dura quatre ans, de 1999 à 2004.
Öcalan pouvait partir au Kurdistan irakien rejoindre sa guérilla mais il
choisit d’aller en Europe afin de trouver une solution politique au
problème. Il séjourna en Grèce, en Russie et en Italie. Il y poursuivit
40
sa lutte contre la guerre tout en répétant sans relâche qu’une solution
était possible. En 1998, le gouvernement turc demanda à l'Italie
d’extrader d'Öcalan. En raison de la pression exercée par la Turquie,
Öcalan dut quitter l'Italie pour la Grèce, il se rendit ensuite en Russie
puis revint en Grèce, les autorités grecques l’expédièrent à
l’ambassade grecque de Nairobi au Kenya pour le protéger en
attendant de trouver une solution. Dès les premières heures du 15
février 1999, Öcalan quitta l’ambassade grecque pour l’aéroport de
Nairobi d’où il devait s’envoler pour la Hollande mais il fut capturé au
cours d’une opération menée conjointement par les services secrets
turcs, américains et israéliens. Suite à cette arrestation, des
manifestations parfois violentes eurent lieu dans de nombreux pays
européens. Ainsi quatre militants furent tués lors d'une manifestation
devant le consulat d'Israël à Berlin pour protester contre le rôle joué
par le Mossad lors de l'arrestation d'Öcalan. Des militants se réunirent
également devant l'ambassade de Grèce à Londres pour protester
contre la fin du soutien grec au PKK.
Pour tenter d’élargir sa circonscription, le Parlement du Kurdistan en
exil s’est dissous et se fondit avec le KNK (congrès national du
Kurdistan) en mai 1999. Le KNK était une fédération regroupant une
trentaine d’organisations. Il avait pour objectif de renforcer l’unité et
la coopération des Kurdes dans toutes les parties du Kurdistan et de
soutenir leur combat à la lumière des intérêts supérieurs de la nation
kurde. Öcalan décréta un cessez-le-feu unilatéral en août 1999. Après
son emprisonnement, le gouvernement turc et de nombreux
observateurs estimèrent que sa capture signait la fin du PKK. En 2001,
après avoir renoncé à la lutte armée, le PKK fut renommé KADEK
(congrès pour la liberté et la démocratie au Kurdistan) et en 2003 le
KADEK devint le KGK (congrès du peuple du Kurdistan) dont le
président, Zübeyir Aydar, ancien membre du parlement turc, a
longtemps vécu en Europe. En 2003, suite à des désaccords portant
sur la lutte armée et la politique du parti, Osman Öcalan (frère
d’Öcalan) et plusieurs leaders du PKK abandonnèrent le mouvement
pour former le PWD (parti des patriotes du Kurdistan). Ils quittèrent
leurs montagnes pour les villes du Kurdistan irakien ; le PWD eut une
existence très brève.
Le 13 mars 2003, le HADEP fut dissous par le gouvernement turc. En
2004 sous la pression de la communauté internationale, Leyla Zana et
41
trois autres députés kurdes (Orhan Dogan, Hatip Dicle et Selim
Sadak) furent libérés après dix ans d’emprisonnement et fondèrent le
SRD (mouvement pour une société démocratique).

Le redémarrage de la lutte armée et parlementaire du PKK

En juin 2004, le KGK proclama la fin du cessez-le-feu et reprit ses
actions militaires contre l’armée turque. La branche militaire du KGK,
le HPG (forces de défense du peuple) poursuivit les combats jusqu’en
mars 2013. En 2005, l'organisation devint le KKK et en 2007 devint
le KCK (confédérations des sociétés du Kurdistan), qui tint le rôle
d'un parlement. Le projet du KCK était d'établir le « confédéralisme
démocratique du Kurdistan », qui n'est pas un système ayant pour
cadre l'état mais un système transnational centré sur un peuple. Il
développa le concept d’une « nation démocratique » remplaçant celui
de nationalisme-étatique basée sur les frontières strictes.
Suite à la fusion du SRD, le DTP (parti de la société démocratique)
fut créé en 2005. Le DTP, sous la direction d’Ahmet Türk commença
une lutte civile au Kurdistan de Turquie et devint le porte-parole des
Kurdes de Turquie. Le DTP recueillit 4,55 % des suffrages aux
élections législatives du 22 juillet 2007. Ayant présenté ses candidats
sous l’étiquette d’indépendants afin de contourner la loi électorale,
l’obligation d’obtenir 10 % des votes pour avoir un représentant au
parlement, il obtint vingt et un députés à l’assemblée nationale turque
avant d’être dissous. Le DTP avec 5,04 % des votes, représentait le
quatrième parti politique de Turquie lors des élections municipales du
29 mars 2009.
Le 11 décembre 2009, la cour constitutionnelle turque, convaincue
que le DTP entretenait des liens de proximités avec le PKK, déclara
que le parti était devenu un « foyer d’activités préjudiciables à
l’indépendance de l’état et à son unité indivisible » et prononça sa
dissolution. Alors que l’Union Européenne faisait part de son
inquiétude concernant la dissolution du DTP, la cour confisqua tous
les biens du parti, et bannit de la vie politique turque pour une durée
de 5 ans, les trente-sept cadres du parti, dont son président Ahmet
Türk et la députée Aysel Tugluk. Le BDP (parti pour la paix et la
démocratie) lui succéda en 2009. Co-présidé par Selahattin Demirta ş
42
et Gülten Kisanak, il remporta trente-six sièges aux élections
législatives de Turquie en 2011 et soixante-dix-sept aux municipales.
Jusqu'en 2012, le gouvernement turc refusa toutes négociations avec le
PKK qu'il accusait de terrorisme, mais l’augmentation de ses activités
militaires et politiques contraignit finalement la Turquie à négocier
avec Öcalan incarcéré dans l’île Imrali. A la fin 2012, le
gouvernement turc entama des pourparlers secrets avec Öcalan pour
convenir d’un cessez le feu. Afin de faciliter le dialogue, les
responsables gouvernementaux transmirent aux dirigeants du PKK au
Kurdistan irakien, des lettres d’Öcalan qui était toujours détenu en
prison.
Dans la nuit du 9 au 10 janvier 2013, trois militantes du PKK, dont
Sakine Cansiz furent assassinées dans les locaux de la Fédération des
associations kurdes en France à Paris. Sakine Cansiz était l’une des
fondatrices du PKK et une amie proche d’Öcalan. Cet assassinat fut
perpétré par des extrémistes turcs pour faire obstacle aux négociations
entre Öcalan et le gouvernement turc. A l’occasion de la fête du
nouvel an (Newroz) en 2013, Öcalan lors d’un discours prononça un
message historique : « Je le dis devant les millions de personnes qui
écoutent mon appel, une nouvelle ère voit le jour où la politique doit
prévaloir sur les armes ». Par ce message, il demandait au PKK de se
retirer de Turquie et de se replier au Kurdistan irakien. Le PKK
accepta sa requête.
Les affrontements entre le PKK et la Turquie constituent la plus
grande guerre civile du Moyen-Orient ; plus de quarante mille morts
dans chaque camp, cinq mille villages brûlés par le gouvernement turc
pour éradiquer tout soutien local au PKK, trois millions de personnes
quittèrent la région kurde pour d'autres villes de Turquie (notamment
Istanbul et Ankara) et environ un million se réfugièrent en Europe.
L’état turc aurait dépensé par ailleurs plus de six cent milliards de
dollars pour mener cette guerre. Le nombre total de soldats turcs
engagés dans ce conflit serait d’environ de deux cent mille, de
nombreuses exécutions sommaires furent commises de part et d’autre.
Des groupes extrémistes turcs tels que les Loups gris, le JITEM, la
Contre guérilla et les mères des victimes du terrorisme tuèrent de
nombreux politiciens et intellectuels kurdes.
Entre avril 2009 et octobre 2010, environ mille huit cent personnes
furent arrêtées en Turquie accusées d'être membres du KCK, la
43
plupart d'entre elle était des hommes politiques membre du BDP. Des
syndicalistes et des défenseurs des droits de l’homme furent
également emprisonnés. Début octobre 2011, le nombre d'arrestations
atteignait sept mille sept cent quarante-huit personnes dont trois mille
huit cent quatre-vingt-quinze suspects placés en détention provisoire.
A partir de 1923, la Turquie engagea le processus d’assimilation des
Kurdes. Elle nia leur existante en Turquie et interdit leur langue, leur
culture et leur histoire pour finalement au début de l’année 2000, les
reconnaitre. La plupart des analystes pense que l’acceptation du fait
kurde résulte de la pression exercée par le PKK durant ces trente
dernières années. Sans la lutte militaire, politique et culturelle du
PKK, les Kurdes de Turquie auraient perdu leur identité.






















44
3. Le Kurdistan irakien






























45
Le territoire du Kurdistan irakien est de soixante-dix-huit mille sept
cent trente-six kilomètres carrés, se compose de deux régions : la
région semi indépendante du Kurdistan qui est sous le contrôle du
KRG (gouvernement régional du Kurdistan) et la région kurde sous le
contrôle du gouvernement de Bagdad. La région contrôlée par le KRG
se compose de trois provinces : Sulaymaniya (Slemani en kurde),
Erbil (Hewler en kurde) et Dohouk (Dhok en kurde), peuplées de cinq
millions deux cent mille personnes (en 2012). La région contrôlée par
le gouvernement de Bagdad se compose des villes de Kirkouk,
Sindjar, Mandali, Badreh et Khanaqin. Sa population est d’environ
deux millions de personnes (chiffres estimatifs).
60 % des habitants du Kurdistan irakien sont musulmans sunnites, 18
% sont musulmans chiites (les Kurdes Feyli, Mandali, Badreh et
Khanaqin), 7 % sont yarsan (Kakai), 10 % sont yézidis et 5 % sont
chrétiens. Les Kurdes de la province de Dohouk parlent le dialecte
Kurmanji, ceux des provinces de Sulaymaniya et d’Erbil le dialecte
Sorani, une partie de la région d’Halabja utilise le dialecte Hawrami et
les Kurdes Feyli, Mandali, Badreh et Khanaqin le dialecte Kalhori
(Khanaqini). Erbil est la capitale officielle du Kurdistan irakien.
La création de l’état irakien et les révoltes kurdes
Lors d’une réunion qui se tint à Sulaymaniya en décembre 1918, le
commissaire civil de Mésopotamie, le Britannique Arnold Wilson et
les leaders kurdes œuvrèrent en faveur d’un Kurdistan uni et
indépendant sous tutelle britannique. Entre 1919 et 1922, le cheikh
Mahmud Barzanji, leader kurde influent basé à Sulaymaniya, forma
un gouvernement kurde et mena deux révoltes contre le pouvoir
britannique. Il fallut aux autorités britanniques 2 ans pour réprimer ces
soulèvements. La première révolte débutât le 22 mai 1919 par
l'arrestation des officiers britanniques à Sulaymaniya et s’étendit
rapidement à Mossoul et à Erbil. Les bombardements aériens et
l’artillerie britanniques eurent raison de ces rébellions et le cheikh
Mahmud fut exilé en Inde.
En juillet 1920, soixante-deux chefs de la région demandèrent
l'indépendance du Kurdistan. Les Britanniques refusèrent car ils
voulaient rattacher les régions kurdes à Bagdad et à Basra pour fonder
un état d’Irak. En 1922, la Grande-Bretagne rétablit le cheikh
46
Mahmud Barzanji au pouvoir en espérant qu'il mobiliserait les Kurdes
contre les Turcs qui revendiquaient les territoires de Mossoul et
Kirkouk. Le cheikh Mahmud créa un royaume kurde et se proclama
roi. Le 16 décembre 1925, la Grande-Bretagne obtint du conseil de la
Société des Nations que ces territoires kurdes soient annexés à l'Irak
alors placés sous son mandat. Elle promit néanmoins la mise sur pied
d'un gouvernement kurde autonome, promesse jamais tenue, ni par les
Britanniques, ni par le régime irakien qui prit la succession de
l'administration britannique en 1932. Le 6 septembre 1930, suite à
l’entrée de l'Irak dans la Société des Nations, les habitants de
Sulaymaniya s’insurgèrent contre les Britanniques et le régime
monarchiste irakien, ce soulèvement fut réprimé dans le sang par les
forces britanniques.
En 1931, les notables kurdes adressèrent en vain une pétition à la
Société des Nations pour fonder un gouvernement kurde indépendant.
Le clan Barzani était alors le leader de la défense des droits kurdes en
Irak. Mustafa Barzani, le chef clanique le plus influent, demanda la
formation d'une province kurde dans le nord de l'Irak. En 1931 et 1932
avec son frère aîné, le cheikh Ahmed, mena la lutte kurde pour
l'indépendance. En 1935 après l’échec de la révolte kurde, les deux
frères s’exilèrent à Sulaymaniya. Mustafa Barzani quitta Sulaymaniya
en 1942 et organisa un nouveau soulèvement contre Bagdad mais sans
succès. Avec mille de leurs partisans, ils rallièrent le Kurdistan iranien
afin d’aider Qazi Muhammad à défendre la république kurde
nouvellement fondée à Mahabad. Barzani devint ministre de la
défense et commandant de l'armée kurde dans la république. Durant
son exil, il fut élu président du PDK (parti démocratique du Kurdistan)
fondé le 16 août 1946 à Bagdad.
En mai 1946, les troupes soviétiques quittèrent l’Iran et en décembre
Mahabad fut envahie par les troupes iraniennes. Mustafa Barzani
refusa de capituler et retourna avec ses combattants en Irak. Mais à
nouveau, il dût fuir devant les forces irakiennes, turques et iraniennes
liguées contre lui. Malgré les garanties données par Bagdad, les
officiers kurdes de Barzani furent tous exécutés, contraignant Barzani
et ses hommes à partir vers l’URSS. Sous le feu des Turcs, des
Irakiens et des Iraniens, il atteignit la république socialiste soviétique
d'Azerbaïdjan en 1947.
47
Le retour de Mustafa Barzani en Irak et le réveil de la révolte
kurde
Après le coup d’état militaire d’Abdul Karim Qasim contre le régime
monarchique en 1958, Mustafa Barzani fut invité par Qasim, président
irakien, à rentrer de son exil soviétique. Barzani fut accueilli en Irak
avec tous les honneurs. Qasim promit à Barzani de donner l'autonomie
régionale aux Kurdes en échange de son soutien. En 1959, Barzani
devint le chef du PDK (parti démocratique Kurdistan), parti légalisé
en 1960. Dès lors, il apparut que Qasim ne tiendrait pas son
engagement d’autonomisation du Kurdistan, obligeant le PDK à se
remettre en campagne. L’exacerbation de la contestation kurde et son
animosité personnelle à l’égard de Mustafa Barzani, amenèrent Qasim
à instrumentaliser les rivalités entre clans kurdes. Celles-ci
conduisirent à la guerre de 1960-61, qui vit les Barzani affronter leurs
tribus ennemies de toujours.
Dès février 1961, Barzani vainquit les forces gouvernementales et
consolida sa position en tant que chef des Kurdes. Il ordonna à ses
forces d'occuper et de mettre à chaque porte (porte présente à l’entrée
de chaque province) des miliaires peshmergas sur tout le territoire
kurde. Cela ne fut pas bien perçu à Bagdad et par conséquent, Qasim
se prépara à une offensive militaire. De son côté, le PDK adressa, en
juin 1961, un ultimatum détaillé exposant les revendications kurdes et
exigeant de Qasim leur acceptation. Qasim ignora les demandes
kurdes et continua à œuvrer pour la guerre. Le 11 septembre 1961
marque le début de la révolte kurde, quand une colonne militaire
irakienne tomba dans une embuscade. En réponse à cette attaque,
Qasim ordonna à l'aviation irakienne de bombarder indifféremment les
villages kurdes. Ce qui eut pour conséquence immédiate le ralliement
de tout le peuple kurde à la cause défendue par Barzani. L’armée de
Qasim étant incapable de mettre fin à l'insurrection et certaines
fractions militaires irakiennes désapprouvant l’action menée contre les
kurdes, le gouvernement de Qasim fut renversé le 8 février 1963 par
un coup d’Etat orchestré par le parti Baas.
En novembre 1963, eut lieu un nouveau coup d’Etat mené par Abdul
Salam Arif. Celui-ci attaqua la région contrôlée par Barzani. Le
cessez-le-feu proclamé en février 1964 provoqua une cassure entre les
radicaux intellectuels kurdes d'une part et les Peshmerga dirigé par
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Barzani d’autre part. Ce dernier en accord avec le cessez-le-feu écarta
les radicaux du parti. Cette éviction divisa le mouvement kurde, les
principaux membres du bureau politique du PDK, Jalal Talabani et
Ibrahim Ahmad, critiquèrent Barzani et firent scission en établissant
leur base dans le village de Mavat. Les forces de Barzani les
attaquèrent et les contraignirent à aller en Iran. Puis ils revinrent en
Irak et au fur et à mesure le gouvernement irakien prit l’avantage sur
les forces de Barzani. Celui-ci était un leader charismatique de la
révolte kurde et le régime irakien fut contraint de négocier avec lui.
Abdul Rahman Arif succéda à la mort de son frère, Abdul Salam Arif,
à la présidence de l’Irak. Il lança une ultime action militaire pour
vaincre les Kurdes. Cette campagne prit fin en mai 1966, avec la
victoire de Barzani à la bataille de Mont Handrin près de Rawanduz.
On rapporta que les Kurdes auraient à cette occasion, abattu une
brigade entière de l’armée irakienne. Reconnaissant inutile de
poursuivre les combats, en juin 1966, Rahman Arif annonça un
programme de paix en douze points. Il ne fut jamais appliqué,
Rahman Arif fut renversé par un coup d’Etat en 1968, par le Parti
Baas. Le gouvernement Baas voulut mettre fin à l'insurrection kurde
en 1969 mais sans succès. Peut être en partie, à cause des luttes
intestines pour l’obtention du pouvoir à Bagdad et mais aussi en
raison des tensions dans les relations avec l'Iran. De plus, les
Soviétiques firent pression sur les Irakiens pour qu’ils s’accordent
avec Barzani.
Un plan de paix fut adopté le 11 mars 1970, il prévoyait une plus large
autonomie pour les Kurdes, il leur permettait d’être représentés dans
les administrations gouvernementales sous conditions d’être appliqué
dans 4 ans. Pourtant le gouvernement irakien entreprit un programme
d’arabisation des régions riches en pétrole comme Kirkouk et
Khanaqin et fomenta une tentative d'assassinat contre Barzani. Dans
les années qui suivirent, le gouvernement de Bagdad régla ses
divisions internes et conclut un traité de coopération et d'amitié avec
l’URSS en avril 1972 et mit fin à son isolement dans le monde arabe.
Les Kurdes restèrent dépendants du soutien militaire iranien pour
renforcer leur armée.
Barzani s’exila 12 ans en URSS, et comprit rapidement que la
question kurde ne figurait pas dans l'agenda des Russes. Aux premiers
jours de la révolte kurde, Barzani demanda aux Etats-Unis d’intervenir
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dans le conflit kurde et de faire pression sur l'Irak pour qu’il accepte
le principe d'autonomie du Kurdistan. Les Etats-Unis considérant le
problème kurde comme relevant de la politique intérieure irakienne,
ne souhaitaient pas s’ingérer dans le conflit. Ils encouragèrent les deux
belligérants à privilégier une solution diplomatique et demandèrent à
l’Irak de consentir aux Kurdes des droits et de renforcer la mise en
application des accords signés antérieurement.
En 1972, le régime baasiste irakien ayant conclut un traité d’amitié et
de coopération avec les Soviétiques, ce qui inquiéta l’Iran, Israël et les
USA. En mars 1972, lors du déplacement à Téhéran du président
Nixon et de Kissinger, son secrétaire d’état à la sécurité nationale, le
Shah obtint des USA qu’ils accordent leur soutien à la révolte kurde.
En août 1972, Richard Nixon, président des USA consentit une aide
financière et militaire à la révolte kurde. Le président, le directeur de
la CIA, Kissinger directeur du conseil de sécurité nationale et son
adjoint furent seuls à connaitre l’existence de cette directive. Entre
1972 et 1975, les Kurdes reçurent seize millions de dollars, des armes
et des munitions, mais cette aide s’avéra très insuffisante (la CIA
évalua à trois cent millions de dollars l’engagement financier
nécessaire). Israël et surtout l’Iran compensèrent ce manque de
moyens. Malgré l’importance de l’aide apportée par l'Iran, le général
Barzani ne crut jamais à la loyauté du Shah et redoutait toujours une
éventuelle trahison. Au contraire, il faisait confiance aux Etats-Unis et
considérait leur aide comme garantie contre un revirement de la
politique du Shah vis-à-vis des Kurdes.
En mars 1974, la guerre entre les Kurdes et les Irakiens recommença,
l’Irak ayant refusé la proposition d’autonomie du PDK. Au cours de
l’été et l’automne 1974, l’Irak employa toutes ses ressources en
hommes et matériels contre les Kurdes mais celui-ci sortit vainqueur
des combats avec l’aide militaire iranienne. Toutes les classes sociales
kurdes, ouvriers, paysans, étudiants, professeurs et médecins
rejoignirent la révolte kurde avec la certitude qu’un état kurde
indépendant serait créé à court terme ou tout du moins qu’ils
accèderaient à une autonomie accrue. Les avions irakiens
bombardèrent chaque jour des villages kurdes, environ deux cent
cinquante mille civils se réfugièrent en Iran. La résistance des forces
kurdes provoqua la perte d’un grand nombre de soldats de l'armée
irakienne.
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Finalement, Saddam Hussein comprit que la survie du régime Baasiste
était menacée par la pérennité de cette guerre, le soutien iranien
rendant impossible toute résolution rapide du conflit. Aussi le 1er
mars 1975, il mandata un diplomate égyptien auprès du Shah, pour
l’informer de sa détermination à régler le problème de l’appartenance
de Shatularab (fleuve à la frontière Iran-Irak) et à négocier un accord
avec l’Iran en échange de l’arrêt de son aide aux Kurdes. Avec la
médiation du président algérien, Houari Boumédiène, l'Iran et l'Iraq
signèrent un accord le 06 mars 1975 connus sous le nom de Pacte
algérien. Le Shah cessa immédiatement tout soutien à la rébellion.
L’armée irakienne lança à nouveau toutes ses forces contre les Kurdes
qui ne disposaient que d’armes légères, contraignant les combattants à
déposer leurs armes et le général Barzani à se réfugier en Iran.

La nouvelle révolte et le génocide des Kurdes

Le 18 mars 1975, Barzani se replia en Iran avec un grand nombre de
ses partisans, mettant ainsi fin à la révolte. Par conséquent, le
gouvernement irakien étendit son contrôle sur la région kurde qui fut
pendant 15 ans sous l’autorité de Barzani. Pour asseoir son pouvoir,
Bagdad développa un programme d’arabisation, notamment dans les
zones kurdes riches en pétrole, afin d’en chasser les habitants kurdes
et les remplacer par des colons arabes originaires du centre et du sud
de l’Irak.
Le 1er juin 1975, Jalal Talabani annonça la création du PUK (union
patriote du Kurdistan) à Damas, ayant pour objectif de militer pour le
droit à l'autodétermination du peuple kurde. En septembre 1976, les
fils de Mustafa Barzani, Idris et Massoud, établirent le PDK-direction
provisoire et reprirent la lutte armée contre le régime irakien. Le PDK
et le PUK étaient les deux plus importants partis kurdes irakiens à
combattre le régime. Entre 1978 et 1979, six cents villages kurdes
furent incendiés et environ trois cent mille Kurdes expulsés vers
d’autres parties du pays. En 1982, huit mille hommes de la tribu
Barzani furent arrêtés, massacrés et enterrés dans des fosses
communes du désert sud irakien. La grande ville kurde de Qala Dizeh
qui comptait à l’époque soixante-dix mille habitants, fut
complètement détruite par l'armée irakienne.
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Le pouvoir militaire du PUK contraignit Saddam Hussein à négocier.
Après une semaine de tractations, Saddam et Talabani parvinrent à un
accord sur une semi autonomie pour le Kurdistan d’Irak. Mais comme
le redoutaient les Kurdes, la Turquie fit pression sur l’Irak et l’accord
ne fut jamais ratifié par Saddam. De retour au Kurdistan, Jalal
Talabani reprit les opérations militaires contre le gouvernement
irakien.
Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988) le PUK et le PDK étaient les
principaux alliés de l'Iran contre le régime irakien. A la fin de la
guerre, le régime de Saddam Hussein ordonna l’opération de génocide
contre les Kurdes (Anfal) de février à septembre 1988, cent quatre-
vingt-deux mille civils kurdes furent tués et plus de quatre mille
villages détruits. L'épisode le plus tristement célèbre de ce génocide
est le bombardement aux gaz chimiques de la ville kurde d'Halabja le
16 mars 1988, qui fit cinq mille morts et dix mille blessés. C'est la
plus grande attaque aux armes chimiques contre des civils de toute
l'histoire. Les photos et les films qui furent diffusés, montrant les
routes, les rivières et les vallées jonchées de victimes choquèrent la
communauté internationale mais sans provoquer de protestation
officielle. L'Irak étant perçu alors comme rempart contre le régime
islamique d'Iran, il fut soutenu par les occidentaux, l'URSS et
l’ensemble du monde arabe (à l'exception de son rival syrien).

L’insurrection des Kurdes et l’intervention de la communauté
internationale

Après la défaite de l'Irak par les puissances occidentales au Koweït,
fin février 1991 le président américain, Georg Bush, encouragea les
Irakiens à se révolter contre Saddam Hussein et à renverser son
régime. Les Kurdes et les Chiites répondirent immédiatement à cet
appel, en l’espace d’une semaine toutes les villes kurdes, y compris
Erbil, Sulaymaniya, Kirkouk et Dohouk furent reprises par des civils
et les Peshmergas. Mais après le retrait des Etats-Unis, le régime de
Saddam redoubla de violence et attaqua le Kurdistan le 29-30 mars
1991. Toutes les villes et les villages furent assaillis par les forces
irakiennes et de nombreux peshmergas et notamment la population
civile de Kirkouk furent tués.
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