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Grands lacs : démocratie ou ethnocratie ?

De
320 pages
Un génocide n'est pas un effondrement spontané, c'est une Apocalypse précédée de signes annonciateurs. Au Rwanda et au Burundi la violence dévastatrice a préexisté à la colonisation. L'auteur décortique les mythes et réalités de l'histoire passée et présente et plaide pour la revalorisation de l'humain dans les préoccupations des élites dirigeantes des nations interlacustres.
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Jean-Marie SINDA YIGA y A

GRANDS LACS: Démocratie ouEthnocratie ?

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L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADAH2Y lK9

L'auteur

Jean-Marie SINDA YIGA YA est né le 1er octobre 1956 à Rutegama, en province de Murarnvya, au Burundi. Il fit ses études secondaires au Collège du Saint-Esprit à Bujumbura. Il obtint en 1982 le diplôme d'Ingénieur Civil Electricien à l'Université Catholique de Louvain, en Belgique. De novembre 1982 à juin 1993, il travailla comme haut cadre à l'Office National des Télécommunications du Burundi. Cela lui permit d'effectuer de nombreuses visites de travail dans la plupart des pays d'Afrique. En juin 1993, il fut élu Député du FRODEBU dans la circonscription de Muramvya et devint président du groupe parlementaire FRODEBU à l'Assemblée nationale du Burundi. Il s'exila en avril 1994 après avoir échappé à deux attentats.

Du même auteur: Sortir de la violence au Burundi, Presses Lavigerie, Bujumbura, 1991.

1998 ISBN: 2-7384-6232-4

@ L'Harmattan,

A mes fils Lewis et Nelson; Aux enfants des Grands Lacs pour qu'ils connaissent un avenir meilleur; A tous ceux qui m'ont assisté de près ou de loin dans la réalisation de cet ouvrage.

Avaut-propos
La terreur qui règne en maître dans l'Afrique des Grands Lacs ne saurait être épiphénoménale. Elle a été perçue comme simple choc entre la misère des populations et l'économie de marché dans des communautés humaines non mûres pour la démocratie. Chaque société porte en elle-même les germes de son autodestruction. Explorateurs et historiens, tous ont dépeint les communautés humaines de la région à travers le prisme colorant du lyrisme et du merveilleux. La violence structurelle régissant le pouvoir dans cette région interlacustre ne fut jamais effleurée alors que tout modernisme doit transiter par la socialisation de nouvelles valeurs capables de promouvoir I'homme et non les mythes. Intrigues autour du pouvoir, massacres prenant l'allure de génocides pour asservir ou neutraliser des communautés entières, ces pratiques ne datent pas des derniers crimes contre I'humanité perpétrés sous les pleurs de crocodile de la communauté internationale. Dans l'Ouganda ancien, le Kabaka (roi) avait droit de vie et de mort sur ses sujets et personne n'avait le droit de le regarder dans les yeux. Quiconque était invité à approcher du trône du roi avançait en rampant comme un serpent. Les royaumes du Rwanda et du Burundi baignaient dans cette culture commune à toute l'aire géographique avoisinant les lacs de la région. Le machiavélisme et les crimes qui aujourd'hui porteraient le nom de génocide n'y datent pas de la récente monétarisation des économies. Il y a plus d'un siècle que le premier coup d'Etat sanglant a eu lieu au Rwanda. La cruelle reine Kanjogera fit tuer le roi Mibambwe et sa suite avant d'introniser le plus naturellement du monde son fils sous le nom dynastique de Musinga III. Au Burundi, la reine-mère Ririkumutima fit des ravages qu'on garda longtemps secrets pour protéger une culture qui ne le méritait pas. La reine Ririkumutima entretenait une liaison avec l'un des Banyamabanga (sages) de la cour du roi Mwezi Gisabo, dont elle était l'une des épouses. Mwezi mourut et Ririkumutima, profitant de la mort dans une rixe du jeune roi Mutaga Mbikije, accusa les Bavubikiro d'être les assassins du roi. Elle les fit exterminer pour l'unique et réelle raison qu'elle avait appris qu'un membre de ce clan avait dénoncé sa liaison en informant le roi Mwezi. La vengeance dans cette région était une obligation telle que, à ses côtés, la vendetta corse ferait figure de mollesse. 7

D'ores et déjà, le problème de l'oeuf et de la poule se démêle d'emblée au moment de s'interroger sur quel drame préexiste à l'autre dans cette contrée, entre la misère et la violence. La violence était structurelle avant même l'arrivée de la monnaie, de la surpopulation et de la paupérisation générale. Elle était l'instrument du pouvoir, des querelles d'influence. Durant cette dernière décennie du second millénaire, des crimes contre I'humanité se déroulent en chaîne dans cette région. Le monde riche, préoccupé par les seules affaires et les marchés, postule que le développement éteindra les feux de la haine et illuminera les coeurs sanctifiés en série. C'est faire preuve d'ultime naïveté et d'ignorance du contexte global de ce tragique parcours que de croire que, du seul ajustement structurel du FMI assorti de miettes jetées en pâture aux dictatures, jaillira une croissance économique qui embaumera les coeurs sans poser les jalons de l'arrêt d'une violence dévastatrice qui remet éternellement le chronomètre à zéro. Le Japon s'est développé sans aucune ressource naturelle, à l'exception des mers. C'est un savoir-faire accumulé et enrichi pardes apports extérieurs qui a consacré le miracle japonais. Il serait même indécent de poursuivre le langage actuel de l'ajustement, de la croissance par la coopération, des véhicules qui rouleraient sans conducteur, les ressources humaines ayant été anéanties dans la sousrégion. Quand hier on prêchait l'industrialisation de l'Afrique, on s'est rendu compte que les faibles performances des ressources humaines feraient obstacle à des résultats consistants. Aujourd'hui, le constat qu'on oublie de faire est qu'en réalité la contrée ne compte plus de ressources humaines mais des bras ballants, démobilisés. En 1972, au Burundi, le génocide contre les Hutu a fait tellement de victimes qu'il a fallu faire appel à des illettrés pour gérer des services publics. Après le génocide rwandais en 1994 et l'exil de l'intelligentsia hutu, sur quel support tournerait la reconstruction? Mieux vaut prévenir que guérir. L'adage est plus que jamais d'actualité. Un génocide n'est pas un effondrement spontané. Il s'agit d'une apocalypse précédée de plusieurs signes annonciateurs plus concrets que ceux des Ecritures. A l'aide de tous ces malheurs tournants qui n'épargnent personne, les élites intellectuelles de cette région dévastée, échapperont un jour à la manipulation car, dit-on, l'expérience tient une école dont les leçons coûtent cher. Que de fois oublie-t-on de rappeler à la communauté internationale sa responsabilité dans la prolifération des crimes contre l'humanité. Un génocide demeuré impuni en inspire d'autres, car le génocide ne 8

peut être commis que par un pouvoir terroriste déterminé à se maintenir au moyen de l'élimination de groupes jugés dangereux pour sa survie et pour l'extension de son emprise. En 1915, le génocide contre les Arméniens n'a suscité au sein des Etats de l'Alliance qu'un simple communiqué. Ce dossier, porté devant l'ONU, a abouti au rapport Whitaker qui est resté dans les tiroirs: la Turquie est membre de l'OTAN et abuse de ses alliances. En la matière, nul ne devrait perdre de vue que seuls les régimes déchus, sans retour, peuvent être poursuivis. Toute agitation contre les crimes commis par un régime au pouvoir se terminera par des rapports vite cachés dans les tiroirs de 1'Histoire. Le gouvernement turc de l'époque semble avoir légué son héritage à ses successeurs. Déçu de ne pas avoir reçu l'accord d'adhésion à l'Union Européenne, en 1997, le gouvernement d'Ankara s'est vanté de pousser des flots de Kurdes vers l'exil en direction de ses partenaires jugés insensibles aux progrès accomplis. La Turquie démontre ainsi, qu'en matière de droits de l'homme, elle a encore des progrès à faire. Après avoir exterminé deux millions d'Arméniens, la Turquie exporte maintenant ses citoyens comme monnaie d'échange. En Ethiopie, le Négus rouge Mengistu a «vendu» à l'Etat d'Israël quelques milliers de citoyens, baptisés péjorativement fallasha, contre huit millions de dollars. Arrivés en Israël, ils se sont rendu compte qu'ils n'étaient que les otages des intérêts de l'Etat juif qui ne serait pas mécontent de les voir retourner en Ethiopie pour laisser la place aux Sionistes affluant de l'ancienne URSS depuis l'effondrement du communisme. Dans tous les pays où le citoyen ordinaire subit la politique plus qu'il ne la pratique, la manipulation de l'ethnicité permet l'accaparement et la conservation du pouvoir. Cette manipulation entretient une violence structurelle dont les éruptions à répétition se matérialisent par les nombreux crimes contre l'humanité qui se commettent souvent dans l'indifférence totale de la communauté internationale. La sous-région des Grands Lacs est l'une des arènes exemplaires d'un tel dérèglement. On connaissait, depuis des décennies, les problèmes ethniques du Burundi et du Rwanda. La guerre de l'est de la République Démocratique du Congo a permis de se rendre compte que c'est toute la région des Grands Lacs qui est rongée, depuis l'aube de l'indépendance, par le virus ethnique. Le nombre de fois que les Banyamulenge d'Uvira et Fizi ont été alternativement traités de Rwandais et de Congolais est riche d'enseignements. Pour avoir vécu deux années dans cette contrée où il fut régulièrement traité de 9

Munyamulenge par les militaires de Mobutu, l'auteur fut témoin des exactions commises sur cette partie de la population. Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, dit un adage populaire. Les militaires zaïrois traitaient les Banyamulenge de Rwandais dans le seul but de les rançonner et voler leurs vaches. Des réfugiés ont été battus et entièrement dépouillés de leurs maigres biens; il leur était reproché ne pas répondre en lingala aux interpellations des hordes de bandits, appelées armée zaïroise. La manipulation des différences est telle que, en Afrique, tout malaise est vite transformé en une créance payable à vue par certains groupes cibles. En 1996, pendant la coupe d'Afrique de football, l'équipe du Congo-Zaïre était éliminée lors d'un match arbitré par un Malien. Dans la soirée, les maisons de tous les ressortissants de l'Afrique de l'Ouest vivant à Kinshasa étaient pillées. Les étiquettes ethniques sortent des tiroirs pour préparer ou alors couvrir des agressions aux mobiles purement politiques. Au Nord Kivu, la manipulation de l' ethnicité par des politiciens, aussi habiles que dévoyés, a conduit à une succession d'alliances ethno-tribales tantôt anti-tutsi, tantôt anti-hutu. A la résistance légitime des Banyamulenge, s'est substitué l'agenda caché de l'armée rwandaise qui tenait à trouver une solution finale à la question des réfugiés: un objectif qui ne pouvait qu'être partagé par l'armée burundaise. Cette manipulation fut une nouvelle source de rebondissement de la haine locale anti-Banyamulenge. A la prise de Kinshasa, la présence de troupes rwandaises a occulté une vision normative et un traitement objectif des données de la situation. Personne ne s'est rendu compte que ce n'était pas la première fois, dans ce pays, qu'une armée d'occupation paradait. Les troupes rwandaises venues de Kigali, ont parcouru moins de kilomètres pour se rendre à Kinshasa que les Ngbandi partis de Mobayi Mbongo pour descendre imposer le lingala à Kolwezi, dans une aire géographique où on parle le swahili jusqu'à l'Océan Indien. La manipulation ethnique est le talisman miraculeux qui éloigne tous les dangers. Au Rwanda, le régime dit hutu de Juvénal Habyarimana a fait mourir, en prison, les dignitaires de l'ancien régime de Grégoire Kayibanda. Le même régime, deux décennies plus tard,a voulu se positionner en rempart des Hutu contre l'agression du Front Patriotique rwandais, lorsque son pouvoir était menacé. Au Burundi, le régime du major Buyoya ne fait pas dans la dentelle avec

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ses opposants proches de Bagaza, son rival, hima comme lui. Il leur est reproché d'empêcher le régime d'être fort pour faire taire les Hutu: ce qui est parfaitement fallacieux. Ces opposants ont, à leur tour, trouvé l'antidote: propager que Buyoya est Hutu pour le déconnecter de ses soutiens. Dans un tel climat de fausseté, quelles sont les chances de l'avènement d'une saine démocratie? Nous voudrions, dans cet ouvrage, montrer que le premier acquis fondateur de la démocratie est l'Etat de droit. Dans cette région, les dirigeants se comportent, en tous points, comme les souverains d'autrefois, qui avaient le droit de vie et de mort sur leurs sujets. La loi est faite pour asservir les plus faibles. Quelle juridiction,en Afrique, accepterait de recevoir une plainte déposée contre un ministre puissant, ne parlons pas du chef de l'Etat? En Ouganda, l'opposition a déposé une plainte pour contester la nationalité ougandaise du président Yoweri Museveni. La Haute Cour de la République a classé, sans suite, la requête dans les tiroirs. On peut alors se demander à quoi sert cette Cour? Si l'Etat de droit avait existé au Burundi depuis l'indépendance, l'exclusion et le génocide contre les Hutu, le régionalisme et le clanisme n'auraient jamais atteint la dimension actuelle. En 1965, en 1969, autant qu'en 1972, l'oligarchie au pouvoir a supplicié autant de Hutu qu'elle a voulu sans être inquiétée. Des criminels de sinistre mémoire en 1972 tels que Jérôme Sinduhije et Samuel Nduwingoma, sont revenus à l'avant-plan durant le coup d'Etat sanglant du 21 octobre 1993. Si les crimes contre I'humanité et le génocide, commis au Burundi, avaient été réprimés, les Interahamwe, au Rwanda, n'auraient pas tué au grand jour, s'autorisant même des libations pour clôturer des journées de massacres. Au départ de tout progrès se trouve l'homme. C'est lui qui invente les machines et produit les fortunes. Toute entreprise orientée vers le progrès passera par la valorisation de I'homme. La route vers une saine démocratie est encore longue. Dans cette région des Grands Lacs, où la vie humaine est une valeur affichée sur la vitrine des soldes, sinon des liquidations, toute renaissance passera par la valorisation de l'homme à travers ses droits fondamentaux à la vie, la dignité et la liberté. Cet ouvrage se propose également de montrer que pendant que la vie humaine demeurait une monnaie d'échange pour les manipulateurs et que les armées demeuraient de simples milices, voire des syndicats du crime, les arbitres ont déballé un fast food au lieu d'un processus démocratique. L'âne a été bridé par la queue. Il

Chapitre 1

DES MONTAGNES

ET DES HOMMES

Au coeur de l'Afrique s'étendent les Grands Lacs du continent: il s'agit des lacs Tanganyika et Kivu, ainsi que du lac Victoria, bien que ce dernier soit géographiquement classé dans l'Afrique Orientale. Sur le chapitre humain, on peut néanmoins reconnaître qu'il appartient tout aussi bien à cette zone interlacustre qui nous concerne présentement. Le lac Tanganyika, logé dans un fossé d'effondrement, est le plus profond du monde après le lac Baïkal de Sibérie. Il est également l'un des plus poissonneux du monde. Les peuples de cette région présentent depuis des siècles des affinités culturelles et linguistiques remarquables, voire même uniques en Afrique. Au niveau linguistique, le voyageur Mufulero qui quitte les abords de la rive ouest du Tanganyika se fera comprendre en traversant toute cette zone interlacustre jusqu'aux rives est du lac Victoria, à une distance de près de 800 km de chez lui. Dans cette région, se dressaient, depuis des siècles, des royaumes extrêmement organisés. Les premiers explorateurs trouveront sur leur chemin de tels royaumes: le Buganda, le Toro, le Bunyoro, le Buha, le Rwanda, le Burundi, le Bushi et l'Ankole. Trois composantes humaines s'y retrouvaient: des populations de très courte taille vivant surtout de poterie, de chasse et de cueillette; des populations de moyene taille, pratiquant l'agriculture et l'élevage, ainsi que des populations de pasteurs plutôt spécialisées dans l'élevage. Les deux royaumes adossés aux lacs Kivu et Tanganyika, situés du côté est de ces derniers, présentent un intérêt particulier, à la veille de l'arrivée des explorateurs, suivis par les colonisateurs, dont ils étaient souvent les prospecteurs de terrain. Le Rwanda et le Burundi sont alors deux minuscules pays que le colonisateur n'hésitera pas à amputer lors de traités belgo-germaniques et belgo-britanniques. Avec une superficie globale, pour les deux pays, de 54.172 km2 (27.834 km2 pour le Burundi et 26.338 km2 pour le Rwanda), ils totalisent à peine le cinquantième de la superficie de leur grand voisin, la République démocratique du Congo. Le Rwanda et le Burundi, qui se disputent le nom de « pays des mille collines », ont toujours constitué pour les populations un 12

véritable refuge. Hormis les dépressions, qui se trouvent à l'est, tant au Burundi qu'au Rwanda, on rencontre un relief d'altitude. Partant de l'ouest du Burundi, où les contreforts de la crête Congo-Nil atteignent les 3000 m, ainsi que du nord du Rwanda où les montagnes volcaniques dépassent les 3500 m, on se dirige vers l'est par une transition continue de hauts plateaux jusqu'aux dépressions. La température clémente qui y règne a fait de ces mille collines un rempart contre le paludisme et la maladie du sommeil qui, sous d'autres cieux, ont décimé des populations entières. Cette salubrité a eu pour conséquence une croissance rapide de la population, en l'absence des grandes épidémies. Dans les traditions du Burundi ancien, il était strictement interdit aux rois d'aller regarder le lac Tanganyika sinon ils mourraient aussitôt. En réalité, cette pratique visait à empêcher les rois de descendre dans la plaine de l'Imbo car ceux qui s'y rendaient, même non rois, avaient peu de chances de revenir vivants, à cause du paludisme. Cette salubrité est ponctuée par un climat tropical d'altitude et des précipitations généralement favorables, même si elles ne sont pas réparties sur toute l'année. Il faut parler de précipitations, généralement favorables, dans la mesure où les plus grandes famines, qui ont ravagé ces pays au cours de leur histoire, étaient essentiellement imputables à la sécheresse. Dans les autres cas, ces famines étaient consécutives à des invasions de criquets. L'augmentation rapide de la population, rendue possible par la salubrité et le climat propice à l'agriculture, a eu pour conséquence, dans ces royaumes exigus, l'accélération de la naissance d'un pouvoir central étendant ses prérogatives sur l'ensemble des communautés devenues, par la force des choses, liées au quotidien suite à la disparition rapide des espaces tampons non exploités. C'est ainsi que les premiers explorateurs trouvent au Rwanda et au Burundi des royaumes quadrillés par des structures administratives très élaborées. Les rois y gouvernent en confiant les différents territoires à des chefs souvent issus de lignages princiers. Les chefs, à leur tour, disposent de subalternes, à divers échelons, leur permettant de contrôler tout le territoire leur confié. Ils disposent de milices à leur service mais qu'ils mettent au service du roi en cas de besoin. Ils disposent de tribunaux, mais le tribunal suprême se trouve à la cour du roi qui juge, en dernier ressort, assisté de ses conseillers.

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Enclavement
Ces royaumes, juchés sur les mille collines des Grands Lacs, se trouvent à plus de 1.200 km de l'Océan Indien et à plus de 2.000 km de l'Océan Atlantique. On sait également que les premiers explorateurs ne se déplaçaient pas en avion et quand bien même ils en auraient eu, les pistes d'atterrissage et d'envol auraient fait défaut dans un premier temps. Ils arrivaient par mer et commençaient leur aventure par les côtes en progressant vers l'intérieur des terres. Selon les difficultés, liées notamment à I'hostilité du terrain et des habitants, ils progressaient plus ou moins vite. Les riverains de l'Océan Indien, de Malindi et d'ailleurs, côtoyaient des visiteurs venus de très loin depuis plusieurs siècles. Eux-mêmes étaient de grands navigateurs. Ce sont les navigateurs africains du royaume de Malindi qui ont montré la route des Indes à Vasco de Gama. Moins de dix années plus tard, Vasco de Gama, D'Acunha et les autres «corsaires» sont revenus à la tête de très puissantes armadas pour tout piller et tout brûler sur leur passage. Ils furent applaudis en Europe et qualifiés de conquérants ayant découvert la route des Indes. Pourtant c'était des bandits et des barbares. Ils avaient, en effet, tous les attributs qu'on gratifie communément aux barbares: pillages, massacres, destruction d'une civilisation plus avancée que la leur. En Europe, ils furent traités d'ambassadeurs de la Civilisation. Après cette destruction des royaumes côtiers commencèrent les expéditions vers l'intérieur des terres pour collecter des esclaves et installer, par la suite, les assises coloniales. Trois siècles après la destruction du royaume de Malindi, aucun explorateur n'avait pu s'aventurer dans les montagnes des Grands Lacs. Les voyant de très loin, les explorateurs venus de l'est les qualifiaient de «montagnes de la lune ». Les premiers qui tentèrent d'y pénétrer avec des intentions spéciales, furent les esclavagistes arabes. Ils arrivèrent par le sud du Burundi mais n'eurent guère l'occasion d'aller voir de plus près. Malgré leurs armes à feu, ils furent battus par l'armée royale, équipée d'arcs et de flèches: ils rebroussèrent chemin. Ils arriveront plus tard et plus discrètement par le lac Tanganyika, déguisés en honnêtes commerçants. Au Rwanda, ils essaieront d'entrer par l'est avec moins d'agressivité. A la cour, leurs cadeaux furent refusés alors qu'ils voulaient démarrer un trafic avec ce royaume. Dans la plupart des royaumes africains, ce sont les 14

souverains qui vendaient leurs sujets contre des armes et de la pacotille. Au pays des mille collines, cette commercialisation d'humains n'a jamais eu lieu. Les habitants ont continué à s'habiller des traditionnelles écorces de ficus. Al' arrivée des colonisateurs, les militaires étaient toujours équipés de lances, d'arcs, sans oublier les carquois de flèches. L'enclavement et la position retranchée dans les montagnes auront contribué à protéger, des siècles durant, les royaumes du Burundi et du Rwanda, tant des épidémies que des influences extérieures. Les Barundi et les Banyarwanda, cela jusqu'à la fin du 19ème siècle, n'ont jamais vu de hordes d'étrangers, venus d'ailleurs, circuler dans leur contrée. D'un autre côté, ils considéraient leur pays comme le centre de l'univers. Au delà de leurs frontières, ils connaissaient vaguement l'existence de royaumes voisins dont ils ignoraient tout des habitants, lesquels avaient souvent les mêmes moeurs qu'eux, parlaient la même langue qu'eux. Même les rois n'avaient pas le droit de traverser la frontière, si ce n'est à l'occasion d'expéditions guerrières. A la même époque, dans d'autres régions d'Afrique, les souverains effectuaient de grands voyages pour, entre autres, se rendre en pèlerinage à la Mecque, située à des milliers de kilomètres. On se souviendra que Kankou Moussa, le roi du Mali, frère et successeur de Abou Bakari II, se rendit en pèlerinage à la Mecque en 1324. Il était accompagné par une cour de milliers d'hommes chargés de quantités impressionnantes d'or qu'il distribua en cadeaux sur son passage. A ce titre, on peut affirmer qu'au Rwanda et au Burundi régnaient des souverains casaniers. Cela ne signifie pas que ces rois passaient toute leur vie assis devant leur palais à contempler leur nombril. Ils sillonnaient leur royaume, accompagnés de leur cour. Lorsqu'ils entreprenaient une expédition contre leurs voisins, les frontières reculaient devant leurs pas; elles ne revenaient qu'avec une similaire expédition victorieuse de la partie adverse. Plusieurs rois ont passé toute leur vie à guerroyer, devenant ainsi des souverains errants. Cette situation était rendue possible par l'absence totale de relations entre les cours des royaumes voisins. Les rois ne se rencontraient que sur les champs de bataille où le «cessez-le-feu» intervenait uniquement à la suite de la débâcle d'une des armées en présence. Les négociations de paix n'existaient pas; une fois l'affrontement déclenché, il durait au finish. On retrouvera cette tradition chez les

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dirigeants tout au long des tragédies qui jalonnent l'histoire de ces pays. Parlant de Dieu, les Barundi et les Banyarwanda parlaient de Dieu du Burundi ou Dieu du Rwanda (Mana y'Uburundi ou Mana y'Urwanda). Tout se passe comme si Dieu n'existait que par eux et pour eux seuls, sans aucune préoccupation pour les humains d'ailleurs. On n'a jamais entendu les Français implorer le Dieu de la France. Mais depuis toujours, on a entendu les Juifs implorer le Dieu d'Israël. Cela témoigne indubitablement de l'existence chez de tels peuples d'un enclavement psycho-religieux et dans la mesure où une culture nationale forte y est agissante, les germes d'une intolérance collectivement partagée y sont également présents. Cette intolérance se développe de manière privilégiée selon certains axes sur lesquels un stimulant est ancré. Au Rwanda et au Burundi, on aura eu l'habitude d'ignorer l'autre, le différent. Une telle culture renferme une grande prédisposition à la manipulation, pour toutes les catégories sociales. Chaque catégorie reprend alors à son compte le patrimoine autrefois partagé. Ainsi le mobile qui avait autrefois servi à souder la nation deviendra le virus de sa propre désintégration. De tels enseignements ébranlent simultanément toutes les catégories humaines en présence. Lorsqu'un pont est coupé en deux on ne dira pas que c'est le tronçon de telle rive qui ne tient plus sur l'autre, dans la mesure où on considère l'ouvrage comme un tout. C'est ainsi que, face à des royaumes où personne ne se préoccupait de savoir ce qui se passait dans les royaumes voisins, les premiers missionnaires oseront affirmer que les Tutsi leur ont dit venir du nord, comme le rapporte Mgr Le Royl. Quelques années plus tard, Mgr Gorju enrichira ce capital d'hérésies. On peut en juger les répercussions; les missionnaires ont servi d'interprètes aux colonisateurs. On peut se demander comment ces Tutsi qui, comme les Bahutu et les Batwa, ignoraient royalement les peuples avoisinants, pouvaient d'emblée se souvenir de la direction lointaine de leur provenance. Partons du fait que les Tutsi étaient essentiellement des éleveurs. Par conséquent, ils se sont déplacés par nécessité pour leurs troupeaux, fuyant les épidémies bovines et les vecteurs de maladies, comme la mouche tsé-tsé, ou partant à la découverte de nouveaux pâturages. Après s'être déplacés un nombre de fois très élevé, sans boussole car ce n'était pas des navigateurs,
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Mgr Le Roy, Les Missions catholiques

françaises au ] gème siècle, archives de Kabgayi.

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pouvaient-ils retenir continuellement d'où ils étaient partis? Et pourquoi eux, explorateurs qui les ont crus, ne se sont jamais déplacés comme eux, sans boussole?

Monarchies centralisées
Les populations vivant de chasse et de cueillette ont été de tout temps soumises à des fragmentations. Ces fragmentations étaient d'une ampleur corrélée avec l'abondance ou la rareté des ressources alimentaires. A la limite, ces populations ne se réduisaient qu'à des bandes relativement peu fournies en effectifs. Leur mobilité permanente exigée, ne permettait pas la genèse de systèmes très élaborés, de sorte que sans pour autant être anarchique, l'organisation était très simplifiée, la faiblesse des effectifs humains n'y étant guère étrangère. Mais il est vrai que le mode fragmentaire n'était pas le monopole des sociétés de cueilleurs et de chasseurs. Ce visage se retrouve également dans des sociétés hautement stratifiées en classes ainsi que celles orientées vers le commerce et sujettes à une évolution vers la vie urbaine. Les monarchies du Rwanda et du Burundi ne pouvaient pas être de type fragmentaire dans la mesure où le mode de vie et l'organisation sociale étaient totàlement différents. Les Batwa, autrefois cueilleurs et chasseurs, étaient en train de se reconvertir à des activités plus stables telles que la poterie et avaient même reçu quelques charges à la cour royale: des charges, il est vrai, de dernier plan. Ils étaient bouffons en général et guerriers à l'occasion. Au combat, ils étaient de ceux qui reculent rarement et étaient sans pitié. Ce sont eux qu'on envoyait anéantir les clans. Ils ne laissaient aucun survivant. Leurs milices portaient le nom de « Abatarindwa », les irrésistibles ou invincibles. La majorité de la population pratiquait l'agriculture et l'élevage: aucune urbanisation n'était en vue. Rappelons qu'au ISème siècle, les villes de Djéné, Kano et Tombouctou comptaient plus de cent mille habitants. A Kano, des docteurs possédaient des bibliothèques personnelles et des centaines d'ouvrages. Dans les mille collines, la population était disséminée par vaux et par monts, les vallées étant moins occupées par peur des fantômes maîtres des marais, une fois la nuit tombée. L'implantation des populations était relativement continue et ininterrompue, en l'absence de grands obstacles internes, tels que des forêts étendues ou de grands lacs intérieurs. En y ajoutant la faible étendue des deux 17

royaumes, on comprend pourquoi le pouvoir y était très centralisé. Le roi possédait des pouvoirs très étendus, y compris celui de vie ou de mort sur ses sujets. Il était le seul maître après Dieu. Au Burundi, était frappé de peine de mort toute personne qui osait semer le sorgho avant que le roi ait célébré le nouvel an lors de la fête nationale dénommée Umuganuro. Chez les Zoulous, la fête des semailles était également connue. Le roi, à la tête de ses guerriers, ensemençait un grand champ, lors d'une fastueuse cérémonie. Ce pouvoir centralisé n'était nullement autocratique. Le roi était assisté de conseillers dont le rôle était de premier plan. Aujourd'hui, dans ces pays comme ailleurs, un conseiller est quelqu'un dont on peut éventuellement suivre les avis, il ne dispose d'aucun moyen de pression sur l'autorité. A l'époque, les conseillers étaient les véritables détenteurs des secrets dynastiques. La monarchie fonctionnait selon la trilogie dynastie-roi-conseillers. Le roi était l'officiant dynastique. Il portait le nom de Umwami au Rwanda comme au Burundi. Les conseillers portaient le nom de Abiru au Rwanda et de Banyamabanga au Burundi. Les conseillers étaient toujours là pour fausser ou clarifier le jeu dynastique, selon la conjoncture. Nous verrons par la suite qu'il est difficile de préciser qui régnait sur qui, tant les intrigues à la cour étaient une jungle de coups fourrés, de clôture des rixes politiques par des assassinats. Arrêtons-nous à l'emblême dynastique qu'était le tambour royal dénommé Kalinga au Rwanda et Karyenda au Burundi. L'origine de Kalinga remonterait au règne du roi Ruganzu II Ndoli qui régna de 1510 à 15432. Personne ne pourra scientifiquement prouver la véracité de telles références chronologiques dans l'histoire du Rwanda et du Burundi d'il y a cinq siècles. En 1500, on n'écrivait ni au Rwanda ni au Burundi. Les premiers étrangers collectant les informations par écrit ne sont arrivés qu'au 19èmesiècle. Il faut donc conclure que c'est sur base des récits oraux qu'on aurait dressé ces chronologies. Quelle mémoire dans ces pays aurait pu retenir cinq siècles d'histoire nationale? Les Abiru eux-mêmes n'auraient jamais pu donner leur âge en années, puisque tout se comptait en nouvelles lunes. On évaluait également les durées par analogie. Par exemple un vieux vous disait qu'il était né à la mort de tel roi. Cela ne vous avançait à rien si vous ne connaissiez pas au préalable la date du décès de ce roi. Et quand
2 Afrique Magazine n075, novembre 1990.

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bien même les Abiru auraient disposé d'un répertoire exact et daté de tous les faits depuis le ISèmesiècle, la hamitisation en aurait fait ce qu'elle veut. Tous ceux qui auraient eu la charge de transcrire les récits oraux, en auraient accordé le contenu sur le mythe en vogue. Parlant d'Alexis Kagame, le grand écrivain et connaisseurfalsificateur de l'histoire du Rwanda, Claudine Vidal dira: « Alexis Kagame a réussi à séduire différents milieux intellectuels tant le milieu des européens spécialistes du Rwanda que le milieu des intellectuels rwandais ... Pour Kagame il y avait une constante tentation d'aller au delà de la simple transcription de la société rwandaise précoloniale. Il y avait la tendance de l'européaniser ... Ainsi, il a reconstruit un royaume traditionnel et une traditionnelle aristocratie qui étaient des figures provenant de mélanges et empruntant certains traits aux stéréotypes historiques européens et d'autres (traits) à la noblesse rwandaise telle qu'elle a été reconçue par les politiques coloniales» 3. Limitons-nous aux constatations ne pouvant faire objet de la moindre polémique. Au 20ème siècle, et jusqu'à sa chute, lors de la proclamation de la République, le 28 janvier 1961, le Kalinga est le tambour dynastique. Les rois et les chefs tutsi s'en réclament et rappellent à qui veut l'oublier que la principale caractéristique de Kalinga est sa couronne d'organes génitaux des roitelets hutu que Ruganzu Ndoli aurait vaincus. Aucun Hutu, fût-il le plus modéré, n'aurait jamais accepté (dès qu'il a les moyens de dire non) qu'on lui dise qu'il doit rester soumis aux clans de la noblesse tutsi en évoquant des Hutu vaincus dans des batailles vieilles de plusieurs siècles. Kalinga était donc le symbole d'une monarchie sans foi ni loi, où il fallait s'emparer du scalp de l'ennemi pour récupérer son royaume, son honneur et choisir parmi ses biens lesquels on ne peut laisser derrière soi. Cela rappelle ce que disait un compatriote burundais hutu. Lorsqu'il faisait ses études en Belgique àl'académie militaire, il avait pour condisciple Jean-Baptiste Bagaza. Il demanda à ce dernier comment il fallait faire pour que les Burundais résolvent leurs problèmes politiques. Jean-Baptiste Bagaza lui répondit en ces termes: « Les nôtres sont arrivés au pouvoir en réussissant un coup d'Etat. Vous n'avez qu'à en réussir un à votre tour ». Les études militaires terminées, Bagaza rentra au Burundi. Son condisciple Hutu,

3 Gérard Prunier, History of a genocide, Fountain Publishers, Cette traduction en français est de l'auteur.

Kampala,

1995, p.3?

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se souvenant de ces mots, resta en Belgique. De tous les Hutu qui rentrèrent, aucun n'était en vie en juin 1972. Karyenda, l'emblème dynastique de la monarchie burundaise avait une signification qui était loin de ressembler à celle de Kalinga. Karyenda, tambour dynastique, avait une reine portant le nom de Mukakaryenda. Cette dernière était une fille en chair et en os choisie dans les grands clans hutu. Chaque année, à l'occasion de la fête de l'Umuganuro, le roi effectuait une union rituelle avec Mukakaryenda. Et l'Umuganuro était une fête dans laquelle, plus que tout autre, se reconnaissaient les clans hutu. Karyenda avait pour rôle essentiel de rappeler la dynamique de la dynastie au centre de laquelle se trouvaient les grands clans hutu. Cet emblème ne sera jamais considéré comme l'une des causes des malheurs des Hutu lorsqu'ils commenceront à revendiquer leurs droits et leur dignité. Kalinga, par contre, sera identifié au Rwanda comme l'incarnation de la philosophie de domination humiliante instaurée par les monarchistes tutsi. Il est donc normal de constater que, dès l'éveil intellectuel hutu au Rwanda et la naissance des premiers mouvements politiques, le but ultime visé était l'abolition de la trilogie Kalinga-Abiru-Umwami. Ce ne sont pas les colonisateurs qui ont introduit le symbole Kalinga au Rwanda: ce sont les Rwandais eux-mêmes qui l'ont fait. C'est un emblème dont la nation rwandaise aurait pu se passer pour son plus grand bien.

Intrigues à outrance
A la cour, il n'y avait pas de projets de développement à gérer qui exigent un suivi constant et qui requièrent qu'on ait en permanence le nez dans des dossiers pleins de chiffres. Au palais du Mwami du Rwanda ou du Burundi, on s'occupait exclusivement de politique politicienne. Officiellement, le roi gouvernait, assisté par ses conseillers recrutés dans des clans précis: on s'imagine qu'il n'y avait pas d'appel d'offres pour les choisir et départager les candidats éventuels. En public, le roi dictait ses décisions, mais elles étaient préalablement élaborées en conseil avec les sages, eux-mêmes sous pression. Dans certains royaumes, les mécanismes étaient institutionnalisés. Chez les Bénins, le roi, appelé Dba, était entouré d'un conseil de sept membres dont le rôle était héréditaire. Chez les Swazis, le nom même du roi en disait long: il était appelé Ngwenyama, l'homme qui gouverne par son conseil. 20

Chez les Barundi, les Banyarwanda, les Baganda et les Swazis, il y avait un autre intervenant de taille: la reine-mère. Traditionnellement, elle devait veiller à ce que le roi respecte dans les moindres détails les coutumes, lesquelles étaient nombreuses. Mais ce rôle devenait collant pour le roi qui finissait presque toujours par devenir un éternel enfant. Or, certains rites et interdits avaient une dimension quasiment surnaturelle. La reine-mère dominait son sujet en s'assurant les services des sorciers, véritables envoyés de Lucifer qui ne s'adressaient à leurs interlocuteurs qu'en des termes imbibés de venin. Leur langage toujours voilé semait la panique lorsque de mauvais présages étaient distillés dans leurs propos jamais bienveillants. Les reines s'accommodaient de la compagnie de ces serpents venimeux compte tenu des services qu'ils pouvaient leur rendre; elles-mêmes n'étaient jamais de tendres mères de famille. Leur méchanceté provenait souvent de la coutume selon laquelle le système polygamique engendrait toujours des rivalités entre épouses. A la cour, où les enjeux étaient très conséquents, chaque reine voulait placer tel fils comme dauphin du roi et tel autre comme chef d'un grand et prospère territoire: les épouses du roi se livraient une guerre sans merci. Au Rwanda, la reine-mère Kanjogera élimina ses rivales. Elle fut l'inventeur du putsch au Rwanda, en détrônant le roi Mibambwe (tué) et en le remplaçant par son propre fils qu'elle intronisa sous le nom dynastique de Musinga III: ce fut le coup d'Etat de Rucunshu. Au Burundi, la reine Ririkumutima fit un remueménage invraisemblable dans la politique en faisant éliminer des familles entières. Mais, contrairement à sa consoeur du Rwanda, elle n' a jamais réussi à faire introniser un de ses fils. L'autre acteur de la cour, qu'on oublie souvent de considérer comme tel, est la magie-religion. L'interpénétration entre le pouvoir politique et la magie-religion apportait une dimension supplémentaire à la conception et à la gestion du pouvoir. Le roi était reconnu détenir le pouvoir de Dieu: il lui revenait d'en user éventuellement comme bon lui semble mais à ses risques et périls car, entre autres, les sorciers faisaient toujours planer leur pouvoir maléfique au-dessus de tout souverain qui ne leur plaisait pas. La nature faisait le reste, comme nous le verrons par la suite. Ce pouvoir surnaturel constituait plutôt un coupe-gorge pour le roi. En effet, compte tenu du fait qu'il détenait le pouvoir de Dieu, tout le monde attendait de lui un règne sans histoires et surtout non assorti de calamités naturelles. Dès qu'une grave 21

calamité s'abattait sur le pays, il devait comprendre que son règne était terminé.

Successions peu orthodoxes
Contrairement à ce que l'on peut penser à première vue, le roi vivait dans l'inquiétude et cela en permanence. Il était, en réalité, le plus gouverné de tous les citoyens: certaines forces le gouvernant demeuraient invisibles. Le roi devait caser ses fils, princes de premier rang, au fur et à mesure qu'ils devenaient adultes. Il devait localiser un chef trop vieux ou peu puissant qu'il remplaçait par un de ses fils: toucher à un chef trop puissant ne lui attirait que des ennuis. Une fois en panne de solution, il ne restait au souverain que l'agrandissement du royaume en allant récupérer de l'espace chez les voisins, le succès de telles opérations n'étant pas assuré d'avance. Au jour le jour, les reines, dans leurs rivalités interminables, remuaient ciel et terre pour se mettre en posture de placer, chacune son fils, comme futur roi. Généralement, le roi en exercice préférait choisir son successeur parmi les descendants de la reine favorite. Mais être favorite ne signifiait pas toujours être puissante, car certaines reines tombées en disgrâce avaient par contre le soutien des chefs les plus puissants. Les sages de la cour suivaient le mouvement. En désignant son successeur contre la volonté d'un lobby tout puissant, le roi condamnait son successeur à passer sur le trône le temps que met une étoile filante à traverser le ciel. Au Rwanda, Mibambwe, héritier de Rwabugiri fut rapidement balayé par Kanjogera, aidée par son puissant frère Kabera. Au Burundi, Mutaga Mbikije fut également balayé par la puissante Ririkumutima. On soupçonne que Mwambutsa, sacré roi en bas âge est, en réalité, un petit-fils de Ririkumutima. Les Bavubikiro furent les boucs émissaires, accusés d'avoir tué le roi : ils l'auraient tué pour introniser qui? Ils n'étaient pas de taille à s'aventurer dans la lutte au sommet. Ils furent victimes d'une opération de diversion, devenue la recette de gouvernement dans les décennies ultérieures: une diversion doublée de vengeance personnelle. Mais le roi ne mourait pas toujours de vieillesse ou de maladie. Sous certaines conditions on l'aidait à céder le trône 4. Le moindre

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Céder le trône: dans la langue kirundi, on ne disait jamais que le roi est mort. On
disait qu'il a cédé ... sous-entendant qu'il a cédé le trône (Umwami yatanze). Il faut bien s'imprégner de cette pratique. Lorsque mourait un roi, fût-il le plus sage que

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malheur qui frappait le pays faisait que tous les yeux se tournaient vers le roi. Lorsqu'une famine éclatait, le roi devait bien se faire du souci. On oubliait toutes les bonnes récoltes faites sous son règne: adieu toutes les victoires militaires remportées contre les royaumes voisins. Le roi était contraint d'abdiquer, procédure qui ne se déroulait pas dans la grande allégresse. Le roi ne partait pas en vacances de retraite après son abdication; tout simplement il ne pouvait y survivre. on lui faisait prendre du miel empoisonné et on disait: « Le roi a pris du miel ». Ainsi, la passation de pouvoir se faisait toujours de manière tragique. Sous d'autres cieux, cette pratique existait: chez les Tallensis du Ghana, on a retrouvé des procédures similaires. Cette pratique, on ne peut plus expéditive pour remplacer les souverains, marquera le Rwanda et le Burundi au cours des temps, y compris les dernières décennies. Après la destitution du roi Musinga III par les Belges, le 12 novembre 1931, les nouveaux tenants de la couronne demanderont aux Belges de le déporter au Congo, faute de le tuer. Peu avant la proclamation de la République rwandaise, consécutive à l'abolition de la trilogie Kalinga-Abiru-Umwami, le roi Jean-Baptiste Ndahindurwa ou Kigeli V, mit rapidement les voiles constatant que le pouvoir était déjà en d'autres mains. Les souverains eux-mêmes étaient déjà accoutumés à s'éclipser pour laisser venir les nouveaux maîtres. Le 8 juillet 1966, au Burundi, Charles Ndizeye se fit introniser roi sous le nom de Ntare V. Mwambutsa IV Bangiricenge, son père déposé par ce coup d'Etat réalisé par un adolescent, fut peiné à double titre. En premier lieu, le vieux roi évincé savait que son fils avait été téléguidé par le capitaine Micombero Michel et risquait donc avant longtemps de se faire déposer. Et au cas où son fils parvenait à résister à ce vampire, le vieux Mwambutsa ne pourrait jamais revoir son pays car dans la tradition, le nom d'un roi qui a cédé le trône ne devrait figurer que dans l'histoire. Tous les sept ans, en France, lorsque l'alternative a lieu ou même en cas de simple changement de locataire à l'Elysée, on assiste, par le biais de médias, à la passation des pouvoirs entre le locataire sortant et le locataire entrant. Le locataire sortant remet à l'entrant les dossiers d'Etat les plus importants ainsi que les clés de l'arme atomique. C'est, en réalité, le meilleur symbole de la République. Le chef de l'Etat sortant remet à son successeur la toile en essai. A ce
l'on ait jamais connu, on ne s'intéressait jamais funérailles des rois étaient quasiment anonymes. qu'au trône qu'il cédait. Les

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dernier d'apporter son propre dosage de couleurs. La continuité républicaine est ainsi assurée. Après les indépendances du Rwanda et du Burundi, on en vint aux monarchies présidentielles, car le pouvoir continua à être géré et cédé comme à la vieille époque. Un roi ne rencontrait jamais son successeur: il emportait avec lui dans la tombe ses secrets d'Etat, lorsqu'il en détenait. Le 5 juillet 1973, lorsque le général-major Juvénal Habyarimana prit le pouvoir, tout se passa comme si c'était l'Etat qu'on venait d'enterrer afin d'en créer un tout nouveau. Habyarimana se hâta de faire disparaître les vestiges de l'ancien « Etat» en mettant au frais, le terme n'est pas exagéré, tous les anciens dignitaires jusqu'à ce que mort les emporte. Pour Kayibanda, père de l'indépendance, on ne parla pas de prison mais de résidence surveillée. Il mourut d'inanition dans cette résidence tellement bien surveillée qu'il n'aurait dû manquer de rien, jour et nuit.

Micombero, un militaire comme lui, le 1er novembre 1976. Quelques
jours plus tard, Micombero fut expédié en Somalie où régnait un dictateur militaire, le général Mohammed Siad Baré. Ce dernier, tout comme Micombero, avait fait de la gestion de la Somalie une affaire de famille. Dès lors, Micombero ne pouvait rêver mieux car il n'était pas question qu'il reste au Burundi, malgré ses protestations. En Somalie, il tenta d'améliorer sa formation: Dieu seul sait qu'il en avait besoin. Après de longues années, il demanda à rentrer au Burundi: Bagaza y opposa un refus catégorique. Mais lorsqu'il mourut, on autorisa rapidement son rapatriement, ou du moins le rapatriement de sa dépouille. A son enterrement, qui eut lieu à Rutovu, même les proches de Bagaza, ceux-là mêmes qui l'avaient empêché de rentrer, furent nombreux à ses obsèques, puisqu'il est vrai que « le roi est mort, vive le roi ». Mais Jean-Baptiste Bagaza, lui-même, a subi cette loi implacable. Déposé le 3 septembre 1987 par un autre militaire de l'enclos Rutovu, il fut contraint de rester à l'étranger, c'est là que l'avait surpris le coup d'Etat. Bagaza tenta de regagner le pays incognito. A ce sujet, le directeur général de la Police de l'Air, des Frontières et des Etrangers (PAFE) sortit une instruction expéditive pour tous les postes frontières: «Si vous voyez Bagaza, tirez et renseignez ensuite ».

De même, au Burundi, Jean-Baptiste Bagaza déposa Michel

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Du Rwanda et du Burundi, c'est le Burundi qui fit le premier l'expérience du chef d'Etat qui abrite son prédécesseur. Melchior Ndadaye, premier chef d'Etat élu au Burundi, devait gérer, dès le 10 juillet 1993, son prédécesseur, Pierre Buyoya, déposé non par un coup d'Etat mais par le suffrage universel. La passation de pouvoir se fit de manière à assurer la continuité de l'Etat grâce à la Constitution qui prévoyait un statut pour le président sortant. Les choses se compliquèrent lorsque Ndadaye Melchior, agissant comme promis, ouvrit les portes à tous ses concitoyens se trouvant à l'extérieur du pays. L'un des premiers à débarquer à l'aéroport de Bujumbura fut l'ancien dictateur Jean-Baptiste Bagaza, prédécesseur de Pierre Buyoya et non concerné par le statut d'ancien président inscrit dans la Constitution. Les deux anciens dirigeants du pays, il faut le rappeler, étaient des militaires. Ils ne tardèrent pas à instaurer un chassé-croisé comme à l'époque où le pays était gouverné par les militaires. Bagaza reprochait à Buyoya de lui avoir ravi le pouvoir comme s'il s'agissait d'un bien strictement privé. Tout comme le faisaient les extrémistes tutsi du sud du pays, il regrettait que Buyoya ait cédé le pouvoir aux premiers venus. Tout Burundais sait que Bagaza a toujours eu la rancune tenace. Pierre Buyoya reprochera à Ndadaye de s'être précipité à rapatrier celui qui, d'après lui, aurait pu rester quelques années de plus dehors. Ces querelles entre les deux hommes engendrèrent le noyautement d'une armée qui constituait déjà, avant ces complications, l'inconnue majeure dans l'équation du renouveau démocratique.

Ethnies ou castes?
Hutu, Tutsi et Twa ne sont pas une invention coloniale. Les trois groupes humains n'ont pas été l'oeuvre du colonisateur, à moins que ce soit lui qui ait inventé les trois termes pour les désigner, termes qu'on rencontre dans la langue kinyarwanda autant que dans la langue kirundi. L'Européen a trouvé sur place les Hutu, Tutsi et Twa. Ces trois groupes existaient anthropologiquement. Socialement, ils existaient également puisque la société était très hiérarchisée. Ces groupes existaient sous ces deux formes de manière assez contrastée faisant apparaître bon nombre de différences entre la société rwandaise et la sociétéburundaise. La manipulation ethnique en a fait des pions ou des denrées interchangeables. 25

Quelques considérations sur la nomenclature clanique, les contrats sociaux et les particularités des deux langues peuvent éclairer le sujet. Il existait au Rwanda et au Burundi un contrat de type léonin, d'après lequel le possesseur d'un troupeau de vaches cédait une de ses bêtes à un client non pas contre de l'argent mais dans le cadre d'un contrat sur la gestion de la progéniture de la vache ainsi qu'une reconnaissance héréditaire ponctuée par de régulières visites chez le donneur. La coutume voulait que toute visite soit synonyme d'apport de cadeaux. Au Rwanda, le receveur de la vache portait le nom d'Umugaragu. Au Burundi, il portait le nom d'Umuhutu. Considérons également la nomenclature clanique. Au Rwanda, les Hutu et les Tutsi partageaient les mêmes noms de clans. Ainsi Bega, Bazigaba, Bagesera et Babanda désignent à la fois des lignages hutu et tutsi. Ainsi, pour apporter une précision d'appartenance anthropologique, on disait par exemple: «je suis Muzigaba muhutu ». Les vocables de Muhutu ou Mututsi étaient introduits pour effectuer des distinctions à l'intérieur des clans. Au Burundi, les Hutu et les Tutsi n'ont jamais partagé les mêmes noms de clans. On sait d'office que celui qui se réclame du clan des Bahanza, des Bajiji ou des Bashubi est anthropologiquement Hutu. Par contre, celui qui se réclame du clan des Benengwe, des Banyagisaka ou des Banyakarama est anthropologiquement Tutsi. Ainsi, au Burundi, le nom de clan suffisait amplement pour ranger l'individu. Le vocable de Muhutu avait une simple dimension féodale et équivalait à umugaragu en Kinyarwanda. La nomenclature classique nous place devant un véritable paradoxe. Comment peut-on expliquer que le Rwanda, où les Tutsi et les Hutu partageaient jusqu'aux noms des clans, ait produit une monarchie plus oppressive que celle du Burundi? Cette communauté de noms de clans aurait, logiquement, dû s'inscrire dans une évolution dynamique et positive des alliances. Mais, visiblement, les Tutsi auraient adopté des noms de clans existants en vue d'une intégration aisée permettant ultérieurement un «coup d'Etat» structurel. Certaines données culturelles et linguistiques prouvent que la monarchie rwandaise tutsi était peu tolérante et a exercé une pression continue sur la langue partout où parvenait le rayonnement de la cour. Lorsque l'auteur a commencé à s'intéresser aux différences entre le kinyarwanda et le kirundi, il a été rapidement surpris. Tantôt il avait l'impression d'entendre un kirundi pur, transposé hors des frontières du Burundi. A d'autres occasions, il se trouvait en face de nuances 26

considérables au niveau de l'intonation et de difficultés de compréhension de certains mots. Après des années, il a compris l'origine de cet état de choses. Les Rwandais du nord parlent la langue la plus proche de l'ancien kirundi, tandis que ceux du centre parlent la langue la plus compliquée pour un interlocuteur parlant le kirundi. Cela constitue un paradoxe, car un Burundais se serait attendu à ce que ce soit au sud du Rwanda et au centre qu'on parle une langue proche de la sienne et non à l'extrême nord du pays. On sait que la monarchie n'a jamais eu d'emprise dans l'extrême nord du Rwanda et la langue n'y a subi aucune pression. Mais à Nyanza, où se trouvait la cour royale, on n'utilisait pas n'importe quel vocabulaire. On devait se démarquer en parlant la langue des nobles, de l'aristocratie. Un aristocrate, c'était un imfura, en langue kinyarwanda : celui qui a de la prestance et que tout place loin devant le commun des mortels. Les noms qu'on portait n'étaient pas seulement circonstanciels comme ils l'étaient au Burundi voisin. Au Rwanda, il y avait une particularité: un nom comme Kagame vous indiquait, presque à coup sûr, que le porteur est Tutsi. La classe au pouvoir pratiquait un élitisme ségrégationniste extrêmement pernicieux. Que les Tutsi portent les mêmes noms de clans que les Hutu mais qu'au niveau des noms d'individus ils aillent puiser dans un répertoire bien propre à eux, cela ne s'est jamais vu au Burundi. Au Burundi, on trouve des noms particuliers chez les Bahima, qui étaient marginalisés sous la monarchie. Micombero ou Kadoyi sont des noms qu'on ne trouve pas ailleurs, même dans les clans tutsi. Un Mwenengwe portera rarement le nom de Kadege, à ne pas confondre avec kadege, petit avion. Du moment qu'elles sont liées à l'étiquette anthropologique des groupes observés, les diverses disparités culturelles et linguistiques acquièrent une importance particulière. Elles permettent l'évaluation directe du niveau de cohésion sociale et du degré d'intégration des différents groupes humains. Le langage ne peut rester unique à travers un espace humain donné sans qu'y règne une conception partagée du monde et des grands rendez-vous auxquels sont conviés les humains y évoluant. Lorsque cette conception fait défaut les fissures apparaissent partout, y compris dans la manipulation de la langue. Le discours ne peut plus être partagé, car comme le dit Connoly : «Ne partagent le discours que ceux qui partagent une certaine vision et une certaine manière d'être qu'elle comporte» 5.
5 W.E.Connoly,

The terms of political discurse, Princeton University Press, 1983, pA3. 27

Comment est-ce que les Rwandais et les Burundais percevaient les différences anthropologiques? La pauvreté du vocabulaire est éloquente. Pour tout ce qui touche à ces différences, on recourait à l'unique vocable de ubwoko. Et quel champ couvre ce vocable? Ubwoko sert à marquer les différences entre divers êtres, différences héritées, naturelles, intangibles. Ainsi ce terme est utilisé pour différencier des espèces végétales et animales autant que les clans et les lignages, les Hutu des Tutsi et, plus tard, les Blancs des Noirs. Avant l'arrivée des explorateurs, les Barundi et les Banyarwanda ne connaissaient pas les Blancs. Ils n'ont pas inventé de nouveau terme pour les différencier de ces Blancs à la couleur si bizarre: le terme passe-partout sera utilisé. Ubwoko n'est donc pas synonyme de race humaine. Les explorateurs et les ethno-sociologues vont aliéner, à leurs intérêts, des vocables au sens consacré. Jusqu'à ce jour, il n'existe que trois races dans le monde: les Noirs, les Jaunes et les Blancs. Chez les spécialistes, on parlera de race bantu et de race hamitique pour décrire les Hutu et les Tutsi du Rwanda et du Burundi. Le vocable d'ethnie a toujours pris la signification que les spécialistes ont bien voulu lui donner, afin de le faire fructifier selon leurs visées. Dans une première acception, l'ethnie désigne des groupes humains à l'intérieur desquels prévaut une unité de langue6. La langue est elle-même susceptible d'évoluer: avec l'expansion des grandes langues internationales on pourrait avoir des ethnies intercontinentales. Mais, dans ce cas planétaire, rien ne dit que ceux qui partagent la langue ont, de ce fait, d'autres caractères communs. C'est ainsi que, dans une acception plus précise, une ethnie se caractérise par une communauté de langue, de mémoire et de conscience d'un destin commun. Les spécialistes ont toujours voulu y inclure la référence à une origine commune. Cet attribut a tendance à être abandonné dans la mesure où les ethnies sont des entités dynamiques. Pendant leur évolution, les entités humaines connaissent des mutations consistant en ouvertures vers le monde extérieur autant qu'une spécialisation interne sous l'influence des conditions d'existence. La référence à une origine commune et à un ancêtre commun devient une notion trop lointaine où le merveilleux prend le pas sur la réalité: la légende se substitue progressivement à l'authentique. Dans les sociétés prisonnières de l'oralité la volatilité de ce concept se passe de tout commentaire.
6 Roland Breton, Les ethnies, P.U.F., 1981, p. 7. 28

A l'arrivée du colonisateur, les Tutsi, les Hutu et les Twa ne constituaient pas trois ethnies différentes. Tous les groupes utilisaient la même langue tant au Rwanda qu'au Burundi. Parlant spécialement du Rwanda, les clans tutsi et hutu partageaient les mêmes noms. De surcroît, les Hutu et les Tutsi ne constituaient pas des entités spatialement localisables pour qu'on puisse y déceler une capacité d'autonomie. De la sorte, il n'y avait pas de systèmes socioéconomiques différents, mais au contraire, il y avait une imbrication économique et sociale qui engendrera plus tard les revendications de ceux qui se reconnaîtront comme les dindons de la farce de cette « symbiose» pour le moins étriquée. Certes, nous aurons remarqué qu'il existait des traces de certains des attributs ethniques. L'aristocratie tutsi du Rwanda avait tendance à vouloir se confectionner un kinyarwanda taillé sur mesure. Le système de valeurs était partagé de manière relativement inachevée, surtout au Rwanda, où la légende de Gihanga (des origines) était perpétuée pour couvrir la domination tutsi. Cette légende veut affirmer que les Tutsi et les Hutu sont des frères que tout différencie. Mais en aucun cas, cela ne pouvait suffire aux spécialistes pour qu'ils parlent d'ethnies multiples au Rwanda et au Burundi. Car ils ne pourraient jamais justifier pourquoi ils n'ont jamais parlé d'ethnies et de tribus pour caractériser la Belgique, ancien tuteur du Rwanda autant que du Burundi. La Belgique est l'exemple typique de coexistence d'ethnies. Flamands et Wallons ont chacun une langue propre, un territoire propre, une culture propre. En Belgique on ne parle pas de problèmes ethniques mais de problèmes communautaires. Quand on le définit, le vocable ethnie semble universellement opérationnel. Mais, dès qu'on parle de «populations civilisées », il disparaît du répertoire de l'ethno-sociologie. Afin d'instaurer la justice communautaire et d'empêcher les Wallons d'aller marauder en Flandre et vice-versa, les Belges ont accepté d'émietter un territoire à peine plus étendu que le Rwanda ou le Burundi. Par les accords du Lambermont, signés en 1970, ils ont décidé de régionaliser. Au Rwanda et au Burundi, où les maraudeurs n'ont pratiquement rien de consistant à se disputer, on tue dès la première occasion pour imposer ses arguments par la terreur. A l'aube de la colonisation, la notion de castes était plus indiquée pour caractériser les monarchies du Rwanda et du Burundi. En effet, bien que parlant la même langue et coexistant sur les mille et une collines de ces contrées, les Hutu et les Tutsi ne se mouvaient pas 29

socialement de manière indifférenciée. Des barrières sociales sévères existaient de manière à ce que l'individu ordinaire ressemblait à un cheval tenu par une bride. Les péripéties de la vie courante suffisent pour montrer le caractère omniprésent de ce cloisonnement social. Personne ne pouvait se lever un beau matin et se présenter dans une « bonne» famille pour y demander en mariage la belle fille qu'il avait vue rentrer dans l'enclos. Il devait avant tout savoir où il mettait les pieds. Les grands clans tutsi, lesquels fournissaient les épouses royales, pratiquaient l'endogamie. Ils ne cédaient leurs filles qu'à des ressortissants de clans de même rang. Un Hutu n'avait aucune chance de devenir le gendre d'une famille issue de tels clans. Notons ici que la ségrégation était sociale autant que profondément anthropologique. Cela n'aurait jamais été possible si les clans n'avaient pas été une forte réalité vivante. David Newbury prétend que les clans du Rwanda étaient en réalité un outil de contrôle social, remplaçant les clans originels lorsque l'autorité royale était en expansion 7. Ce serait là réduire la signification des clans. On peut même y voir une inversion des rôles entre l'enfant et la mère. Car ce n'est pas la monarchie qui a engendré les clans: les Tutsi, en noyautant les clans hutu existants, les ont affaiblis et ont pu cheminer vers le monopole du pouvoir qu'ils ont progressivement étendu. Les clans restaient des réalités opérantes puisque les plus puissants d'entre eux pilotaient la monarchie par le biais notamment des épouses royales qu'ils injectaient à la cour. Il est vrai qu'au Burundi la monarchie n'est pas née de cette manière. Cependant, les grands clans tutsi exerçaient le même type de contrôle sur la monarchie. Le contrôle strict des alliances matrimoniales et l'endogamie ont fait de ces clans des entités fortes dont les membres avaient pleinement conscience de leur appartenance. Lorsque des Hutu ayant une bonne prestance, mais aussi une certaine richesse (un pauvre n'est jamais présentable) étaient acceptés dans les bonnes familles Tutsi, ils pouvaient y contracter des mariages. Dès ce moment, ils étaient intégrés dans ces familles. En définitive, c'est celui qui allait chercher une épouse qui se faisait épouser par la famille, tel celui qui va chercher la laine et qui revient tondu. Il devait avoir montré ses aptitudes à suivre un modus vivendi qui plaise à sa belle famille. Il y avait donc deux types de abihuture. Il y avait d'abord ceux qui déclaraient publiquement qu'ils ne sont plus
7 David Newbury, La civilisation ancienne des peuples des Grands Lacs, Karthala, 1981.

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Hutu, qu'ils sont Tutsi; cela se faisait lors de grandes fêtes et libations. Bien entendu, il fallait que préalablement les Tutsi aient accepté de le considérer comme tel. Lorsqu'il était riche et qu'il avait adopté leurs manières, il n'y avait pas beaucoup d'obstacles. Il y avait aussi des abihuture ou ivyihuture qui partaient en catimini. Sans fêtes ni déclarations, ils adoptaient les habitudes propres à les faire accepter et dès qu'ils étaient acceptés, pour épouser une fille d'un bon clan tutsi, ils y étaient intégrés. Cette pratique consacrée de ségrégation matrimoniale avait pour effet, à moyen terme, l'extraction de tous les individus riches ou jugés intelligents qui migraient de la catégorie des gens de basse condition vers la classe dominante. Dans la mesure où cette extraction se faisait au sein de la catégorie comprenant les Hutu, anthropologiquement parlant, ces derniers auraient fini par disparaître en tant que groupe ayant ses valeurs propres. Les Hutu auraient, au fil du temps, troqué leurs habitudes contre celles des Tutsi, afin de briguer ce réalignement social. Anthropologiquement, ce sont les Tutsi qui auraient fondu par les mariages mixtes après avoir imposé l'essentiel de leurs coutumes et pratiques. Nous verrons que la hamitisation du Rwanda et du Burundi a eu pour effet de favoriser une telle évolution.

La répulsion sociale
On peut également parler de castes au Rwanda et au Burundi car, en plus de cette discrimination matrimoniale, se manifestait quotidiennement une aversion sociale des catégories dites nobles visà-vis des autres. On ne buvait pas et on ne mangeait pas n'importe quoi avec n'importe qui. Les Tutsi de bonne famille ne mangeaient pas certains plats: c'était la nourriture des gens de basse condition. Ils se faisaient violence pour ces plats souvent succulents afin de n'avoir jamais à subir la sollicitation d'inférieurs leur demandant de partager leur repas. Mais personne ne dira que la bière est réservée aux gens de basse condition. Il y avait ici une interpénétration de l'ordre social et de l'ordre anthropologique. Au bas de l'échelle, on retrouvait les Batwa; ils étaient totalement maintenus à l'écart. Lors des nombreuses fêtes qui caractérisaient la région, on servait à boire aux Batwa comme à tout le monde, mais on les maintenait à des centaines de mètres des autres, comme des brebis galeuses. On leur servait dans des calebasses qu'on cassait discrètement après leur départ. On comprend donc qu'une 31

calebasse qui leur avait servi ne pouvait être réutilisée pour servir à d'autres. La discrimination pratiquée à l'égard des Batwa constitue certainement la plus grande honte du Rwanda et du Burundi à l'aube de la colonisation. Même les Bahutu, eux-mêmes déconsidérés, pratiquaient cette exclusion vis-à-vis des Batwa. L'exclusion des Batutsi vis-à-vis des Bahutu n'était pas tellement ressentie par le fait que ces derniers constituaient l'essentiel de la population disséminée sur les collines. Aussi, les attitudes hautaines d'une ou deux familles tutsi, noyées dans la masse hutu, n'empêchaient personne de cultiver son champ, de manger et de dormir.

Les Batwa
Ces pratiques discriminatoires ont surtout affecté les Batwa, entité qu'elles ont le plus opprimée. Les régimes « républicains» du Rwanda et du Burundi ont clamé haut et fort leur volonté inébranlable pour éradiquer cette ignominie. Mais dans les faits, rien de concret n'a changé. Même les Hutu devenus pourtant plus conscients du gouffre dans lequel l'exclusion a plongé la société, ont continué à les tenir à l'écart. En définitive, on doit considérer que la poursuite du traitement en parias des Batwa est l'oeuvre des Bahutu. Constituant plus de 80 % de la population, il aurait suffit qu'ils les acceptent pour que leur intégration soit effective de facto. Mais la nature humaine est ainsi faite: chacun veut toujours qu'il y ait un autre qui le regarde d'en bas: il se sent alors propulsé vers les cieux. Ces pratiques déshumanisantes ont fini par faire perdre aux Batwa le sens de leur humanité. Ils sont devenus incapables de se concevoir en dehors de cette exclusion; ils ont fini par devenir « un » avec elle. On les a maintenus à l'écart parce que, paraît-il, ils n'étaient pas présentables, ils étaient en haillons. Or, ayant de moins en moins de ressources tirées de la chasse et de la poterie ils ne pouvaient que demeurer en haillons par rapport aux autres. Etant en haillons, on les maintenait à l'écart, loin des circuits dont les autres tiraient les ressources, à savoir les bonnes terres pour l'agriculture, l'octroi d'une vache en ubugabire. La boucle se refermait sur eux. Ils ont fini par comprendre qu'ils ne devaient pas s'asseoir avec les autres. On disait quotidiennement et sans détours: «Abantu ntibashobora kwicarana n'abatwa ». Cela signifie textuellement que les êtres humains ne doivent pas s'asseoir avec les Batwa. Cela revenait à dire que les Batwa n'étaient pas des hommes et que, quand bien même ils y 32