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L'Albanie d'Enver Hoxha (1944-1985)

De
382 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 230
EAN13 : 9782296290877
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L'ALBANIE D'ENVER (1944-1985)

HOXHA

illustration de couverture : Bunker et travail à l'araire, environs de Durrës, 1985 (photographie de l'auteur)

Gabriel J ANDOT

L'ALBANIE D'ENVER (1944-1985)

HOXHA

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@L'HARMAITAN, 1994 ISBN: 2-7384-2603-4

à Céline, à Jean-Pierre, en leur demandant de me pardonner pour toutes ces heures de travail, pour tous ces voyages sans eux, pour tous ces moments, volés à jamais au temps de leur enfance.

INTRODUCTION

Pourquoi l'Albanie...? Une première thèse sur cet espacel, commencée en 1973 à l'issue d'un premier voyage d'études dans ce pays alors très fermé, m'avait persuadé de l'importance du fait politique. Son poids écrasant sur l'ensemble de la société, exigeait une appréhension globale de la situation, travail a priori impensable dans un tel pays, étroitement verrouillé à tous égards derrière son "rideau de fer". L'étude de ce fossile encore vivant du marxisme-léninisme-stalinisme était quasi impossible, et à l'attrait du sujet proprement dit s'ajoutait l'attrait de la difficulté, la fascination bien compréhensible de la conquête du fruit défendu. Soyons francs: que peut-il y avoir de plus fascinant que de pénétrer un espace hautement interdit par son système politique...? Années passionnantes s'il en fut, avec d'une part l'appui chaleureux de ceux que je n'hésite pas à appeler mes maÎtres2, avec d'autre part la hargne suscitée par tous ceux qui mirent volontairement des obstacles sur le chemin. .. Pourquoi pas l'Albanie... ? Certes, contourner les difficultés devint vite un "parcours du combattant". Mais ce pays est si beau, les Albanais si accueillants, ce régime politique si inhabituel dans son totalitarisme, que le plaisir naquit autant de la difficulté que des joies de la découverte. Alors "pourquoi pas ?", selon le mot de Charcot, tenter ce pari fou... ? Et à tenter un pari, autant aller jusqu'au bout: tenter de comprendre ce qui faisait la spécificité de

1. Hiérarchie urbaine en R.P.S. d'Albanie: une image spatiale de l'édification du socialisme?, Thèse de 3e cycle [Géographie de l'aménagement du territoire], Montpellier, 1981. 2 MM. les Professeurs Charles-Olivier Carbonell, André Martel, Pandi Geço, sans lesquels ce travail n'aurait jamais pu être mené à bien. 9

cette Albanie stalinienne. Terme facile, vite apparu comme inexact. Cette Albanie était hoxhaïenne, appuyée sur l'ombre de Staline mais aussi sur une flamme patriotique propre à surprendre. Semblable par ses paysages à la Yougoslavie et à la Grèce, mais différente parson organisation. Semblable par ses hommes à bien des pays de la Méditerranée, mais l'horreur du système politique exacerbant ici leurs qualités et leurs défauts. Le tout faisant une exception, qu'il s'agissait de décrypter. Une approche progressive permit de relier l'espace aux temps, aux hommes, aux concepts, à la géopolitique, à l'idéologie. Le seul moment réellement difficile fut de passer de ces données, de ces archives, de cette connaissance du terrain, de ces milliers d'images, de ces centaines d'heures de prospection,... à l'écriture, occupation réductrice. L'écriture: le choix d'un ton, d'un style devint un problème. Comment parler de ce totalitarisme étouffant, de ces horreurs rencontrées, de ces nausées? Le choix est tantôt celui de la communication scientifique, tantôt celui de l'ironie et du jeu des mots. C'est d'une part l'imitation du cancérologue décrivant avec intérêt l'évolution des métastases: le cancer du totalitarisme supporte fort bien ce faux intérêt. C'est d'autre part l'influence de la langue de bois qui incite à jouer à son tour avec les termes, à jongler avec ces mots pour en retirer toute la substantifique moelle. L'ironie, l'euphémisme, l'utilisation fréquente de l'antiphrase, sont ici les seules armes du chercheur pour masquer son émotion devant la servitude qui écrasait ce pays .

si beau et ces gens si attachants.

L'idée directrice devint donc simple bien que multiforme. Comment une idéologie, en l'occurrence le marxisme, fit-elle en premier lieu pour conquérir le pouvoir dans un espace donné? Mais surtout comment fit-elle pour édifier cet espace? Ce verbe édifier étant entendu dans ses deux acceptions: bâtir et former les consciences. Enfin, quelles sont les limites de cette édification? Idée directrice où se mêlent la géographie, l'histoire, l'économie, la science politique, la sociologie... D'une part donc, l'héritage utilisé par le pouvoir: le sol, le passé, la langue, les coutumes: l'histoire. Mais quelle histoire retenir? Une histoire locale, une histoire événementielle, une nouvelle histoire... ? Plus politiquement, pourquoi ne pas tenter le décryptage de l'hypnose, de cette Histoire voulue par le pouvoir pour créer ou renforcer le mythe édificateur de la Nation? La première partie de cet ouvrage repose sur l'édification

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volontariste de cette Histoire, qui dépose horizontalement sous le pouvoir politique les assises de sa légitimité. D'autre part, les piliers du pouvoir. Sur ces assises historiques stratifiées commence l'édification verticale, en cinq piliers. Trois édifient le temporel, deux édifient les esprits. dans une étroite et intime imbrication vers l'objectif commun: une nouvelle société, organisée de fait autour de la pensée attribuée à un guide charismatique. Etudier l'Albanie d'Enver Hoxha paraissait au premier abord une gageure. Très peu d'Occidentaux avaient eu le privilège d'entrer dans ce pays, et surtout d'y avoir accès aux sources: le très peu est ici très proche du zéro. Il est vrai que les murailles du pouvoir empêchaient toute approche immédiate, et que seule une patience orientale pouvait faire baisser la garde à ces Orientaux de l'Europe. Il est vrai qu'il fallait accepter d'attendre. de sacrifier des années pour l'approche, de calquer son esprit et son comportement sur celui du chasseur de chamois... Il fallut donc aller à la source. c'est-à-dire aux écrits politiques d'abord, aux résultats statistiques ensuite, puis comparer les uns aux autres. En outre, dans la mesure où la compréhension d'une politique ne peut se faire que sur le terrain, il fallut sortir de la fraîcheur des bibliothèques, parcourir cet espace. en tous sens, rencontrer les hommes. confronter le discours et la réalité, et sans cesse tenter de demander des explications. Les œuvres du Guide. Enver Hoxha, furent le pivot de cette étude, avec les ouvrages commis par les seuls auteurs autorisés par le pouvoir. L'accès aux archives, trop remaniées, fut l'exception. Les longues heures de conversation avec les dirigeants. au plus haut niveau de l'Etat, permirent d'obtenir la communication d'une large partie des statistiques à usage interne. ainsi que l'autorisation d'accès à tout le pays. C'était, jusqu'en 1990, une exception que de pouvoir circuler là où on en exprimait le désir. Ces approches directes furent nombreuses, animées du désir de voir pour comprendre: plaines, collines, montagnes. usines, zones militaires, camps de rééducation,... Au total, tout le pays ou presque fut visualisé, les exceptions à cette règle provenant des limites physiologiques. Dans la canicule des Balkans, entre 1973 et 1991, plus de 22000 km furent parcourus pendant les mois d'été dans cet espace étroit. mais le plus montagneux d'Europe. Plusieurs centaines de photographies. des enregistrements sur cassettes constituèrent. outre les notes de

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terrain, un fonds indispensable pour l'approche de ce milieu étroitementpolitisé.
L'Albanie fut longtemps "une expression géographique"3. Province turque, devenue indépendante en 1912, elle obtint ses frontières actuelles en 1913, lors de la Conférence des Ambassadeurs à Londres; les remaniements ultérieurs furent peu

significatifs.

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Pays balkanique de 28 748 km2, elle s'étend sur 340 km du Nord au Sud, sur une largeur moyenne de 100 km d'Est en Ouest. Ses 472 km de littoral maritime avec la mer Adriatique au Nord, avec la mer Ionienne au Sud du détroit d'Otrante, sont d'une intense beauté. Belles aussi ses montagnes, si nombreuses et étendues qu'elles portent l'altitude moyenne du pays à 700 mètres, soit le double de la moyenne européenne. La variété des paysages est extrême, dans un espace très compartimenté par son relief. Le climat, à dominante méditerranéenne sur le littoral, devient continental dans l'intérieur, subit l'influence du gradient thermique en altitude. Les influences conjuguées de la pente, de la sécheresse estivale, de la surexploitation de ses sols depuis l'antiquité, en font un espace difficile à mettre en valeur. Au Nord, les Alpes albanaises, -la Malesia- couvrent le tiers du territoire. Un enchevêtrement de vallées difficiles d'accès, de pentes abruptes, et de sommets s'étageant entre 2000 et 2700 mètres, forme un ensemble d'une.extrême beauté, riche en eaux bondissantes, en forêts profondes dominées par la hêtraie et s'ouvrant en pâturages d'alpages. Le Drin draine cet espace, domestiqué en une succession de barrages hydroélectriques. Les mines de cuivre, de chrome et de quelques métaux rares égratignent à peine le paysage. L'homme y est rare, du fait de l'ingratitude du milieu, mais toujours chaleureux dans son accueil, surtout lorsque l'étranger arrive débarrassé de ses hommes de garde. L'élevage est l'activité dominante, avec l'exploitation de la forêt, et se complète de quelques cultures vivrières en fond de vallée ou sur les pentes les mieux exposées. L'autarcie est la règle, même dans les exploitations collectivisées par le pouvoir, et qui ont souvent pris le relais des bajraks du passé. Ecouter l'eau du torrent et le vent dans les hêtres, en déjeunant d'une bouillie de mars et d'un fromage blanc arrosé de miel, en tentant de fumer
3. Bismarck, à la Conférence de Berlin (1884-1885). 12

l'un de ces horribles petits cigares roulés sur place avec le tabac local pourrait symboliser la paix qui régnait encore en ces montagnes, en dépit du Parti et de ses servitudes. Au Nord-Est, la vallée de la Valbonë aurait pu paraître sortie d'un tableau avec ses maisons de bois, ses sapins et ses biches, si les condamnés d'un camp de travail, les cris des gardiens, et les militaires surveillant la frontière yougoslave n'avaient ramené à la réalité. Un second ensemble montagneux forme l'Albanie intérieure. De blancs chaînons calcaires, ourlés du vert de la steppe méditerranéenne, orientent du nord-ouest au sud-est vallées et cours d'eau, oasis de fraîcheur et de verdure dans ces gradins desséchés ornés de plaques de culture. Le Shkumbin coupe transversalement ces chaînons, favorisant ainsi les communications entre la cÔte de l'Adriatique et le lac d'Ohrid. Dans ce royaume des caprins, les cultures en gradins montent haut, profitant de la moindre source pour devenir un jardin. Quelques fonds de vallées plus larges ont permis l'installation de villes blanches, noircies par les fumées des industries posées là en dépit du sens du vent. Les étés torrides succèdent aux hivers éprouvants4. Au Nord, la Mirditë demeure un bloc massif, difficile d'accès, où le ciel pèse comme un couvercle sur les mines de chrome surtout mises en valeur par le travail obligatoire des réfractaires au régime. Au Sud, la sécheresse estivale n'est palliée que par les efforts d'irrigation.
L'accueil est ici organisé autour du raki 5 de raisin, ou de mûres

-

une merveille~..., du kos (yaourt) battu d'ail, de la viande grillée, desfasule (haricots blancs, souvent énormes) mêlés de qiqër (pois chiches) et de qepë (oignon). Le bon usage voudrait que l'on ne puisse se lever de table par excès d'alcool... Mais le grand nombre de prisonniers au travail, creusant des galeries sous la montagne ou aménageant des terrasses, apporte un frein psychologique aux libations. La plaine cÔtière de l'Adriatique, quadrillée aux normes collectives, offre ses champs de maïs, de tournesol, de céréales, de coton, ses légumes, ses vignes et ses vergers. Les petits villages, sur les pentes des premières collines, suintent dans la chaleur de l'été et se dissimulent dans les brouillards dès l'automne. Les canaux de drainage succèdent aux canaux
4. Une température de 350 C à 23h. n'est pas rare à Elbasan au mois d'août; _250 est fréquent à Korçë en janvier. 5. Eau-de-vie; ne pas confondre avec son homonyme turc, à base d'anis.

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d'irrigation, dans cet espace agricole aux rendements importants. Les villes y éparpillent leurs industries malodorantes, et le pouvoir y dissémine des dizaines de milliers de blockhaus. La capitale, Tirana, étouffe en été au pied du Mont Dajti, frissonne en hiver sous les assauts de la bora. Au sud-ouest, l'Epire du Nord étend ses montagnes desséchées à l'est de la Vjosë. Pentes lumineuses piquetées de chèvres, minuscules espaces côtiers où la vigne côtoie l'oranger et abrite le blé, dans le bruissement des sources vauclusiennes, villages blancs étagés à mi-pente, cernés d'oliviers et d'amandiers... De Gjirokastër, la ville de pierre, aux villages de Himarë et de Borsh sur la mer Ionienne, de la fraîcheur de la source d'Ujeftoft -l'eau froide- aux versants calcinés de Vranisht, c'est partout le même accueil issu de la tradition de la Grèce antique: l'eau de la fontaine, l'oignon taillé dans la tresse qui se dore au soleil, le sel gris, quelques figues suintant leur miel, précèdent l'uzo préparé sur place, offert avec une poignée d'amandes. Les cris des enfants et le bavardage des jeunes filles, les interminables palabres des hommes sous la treille de raisins amoureusement soignée ne s'interrompent que le temps du long braiment de l'âne en rut. Sur le chemin pavé où plane encore l'ombre de Lord Byron en route pour Missolonghi, il faut faire un effort pour se rendre compte que ce n'est pas Nausicaa qui lave des draps, là-bas, dans la fontaine. La mer Ionienne, bleue et verte, frange d'écume des côtes intactes. L'absence de bateaux de pêche, les bunkers disséminés au ras des vagues, les longues files de prisonniers cuits de soleil creusant les gradins de Lukovo, nous ramènent rapidement dans l'univers carcéral que la splendeur du paysage avait fait oublier. Voici, trop rapidement, quelques éléments de ces paysages albanais. Ouvrons donc les portes de cet espace, qui était en 1973 et demeure encore en 19921e plus fermé et le plus mal connu du sub-continent européen. Le décor est là. Un espace de montagnes enchevêtrées, aux pentes raides, aux versants desséchés mais striés de fins torrents. Un espace de vallées profondes et fraîches, jamais horizontales, jamais rectilignes, jamais achevées. Un espace formé de centaines de micro-régions. Un espace où la pente vient aimer la vallée, où la clarté des calcaires s'abîme dans le bleu des sources vauclusiennes, où le soleil réfléchi par les falaises se marie avec le voile de brume des plaines au petit matin. Un espace où la violence est toujours perceptible sous le charme et la tendresse

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d'un paysage profondément humanisé. Un espace d'hommes droits..., d'autant qu'ils font pencher leurs femmes sur la glaise.
Les acteurs sont là, groupés dans le théâtre antique de Butrinti6, devant le fantôme de Pyrrhus dont les victoires annonçaient celles du Parti. Les militants se pressent dans l'orchestra, tandis que le Guide va déclamer sur le podium, cernés de leurs concitOyens albanais massés sur les gradins de la cavea, spectateurs et acteurs obligés dans cette mise en scène "totalitaire" d'une idéologie née lors des espoirs de liberté du Printemps des peuples. Ces spectateurs-acteurs sont, de part et d'autre de la diazoma, les "ouvriers" et les "agriculteurs", les "forces de progrès", alors que les intellectuels jouent les ouvreuses. Derrière le mur de scène, les exclus, esclaves de la "nouvelle société",
attendent que la pièce soit finie..

.

Elle durera 14742 jours, 8 heures, 45 minutes, sous la vigilance du Guide, du 29 novembre 19447au 11 avril 19858... L'épilogue demandera quelques années de plus, jusqu'en 1991... mais leur enfer collectif ne s'est pas pour autant terminé cette année-là. Entrons dans cet espace, ce fossile vivant où les traces de l'HistOire sur le paysage sont autant de marques d'amour de l'homme pour sa patrie, même si cet amour est parfois maladroit, ou exalté, ou déchiré par l'horreur du totalitarisme. Parce qu'un Albanais est avant tout Albanais... Et ceci est la première clé qui permette de comprendre ce pays et ces gens.. .
«Marche à la rencontre du vent, puise taforce dans la brise,

Bois l'eau à la source, le rire aux lèvres des femmes, Mange le pain de l'exil, accepte le mépris de l'étranger, Pars à la rencontre de ton destin. de ton amour, de ta mort, Mais jamais n'oublie la vallée où tu es né...» Poème de la "Malesia"

6. Où Racine situe l'action d'Andromaque, où la "Porte du Lion" résonne encore des pas d'Oreste et de Pylade... 7. A 17 h. 3D, les derniers Allemands quittent le territoire albanais. 8. A 2h. 15 du matin, mort de Enver Hoxha. 15

DE L'HISTOIRE

À L'IDÉOLOGIE ou "la manipulation de la mémoire"

Qu'est-ce que l'Histoire? L'Histoire a-t-elle un sens? Il ne s'agit pas ici de reprendre les multiples analyses terminologiques, ni de la part faite à l'historien, mais de situer l'acception de ce terme dans le contexte albanais. L'Histoire, connaissance du passé, semble intimement liée à la prise de conscience du temps. Mais de quel temps? Celui du rythme cyclique des jours, saisons, années, phases lunaires,... qui trouvent sans peine aucune des analogies avec notre existence ? Ou bien celui qui prend l'Homme comme mesure des choses? Déjà, Eschyle, dans Les Perses, montre que l'Histoire est avant tout l'affrontement de deux conceptions de l'homme, qui prennent ainsi conscience d'elles-mêmes et de leurs rivalités. Dans une autre optique, Thucydide, dans son exemplaire compte-rendu de la Guerre du Péloponnèse, montre sa passion de comprendre. Les juifs d'abord, les chrétiens ensuite, ont plus nettement perçu le sens de l'Histoire, comme trajectoire temporelle dont l'homme est le plus souvent l'objet. La Bible d'Israël n'est en rien un retour vers le passé, mais, au moyen de ce passé, par son récit, son écriture et ses mythes, elle est le chemin, la voie et la voix vers l'avenir, vers ce futur qui donne son sens à la vie. Pour les chrétiens un seul exemple peut suffire: Saint Augustin, dans sa merveilleuse Cité de Dieu, fait l'avenir souverain sur les tribulations du passé et du présent. Mais pour l'évêque d'Hippone, c'est Dieu qui est le maître de l'Histoire, non une arbitraire maîtrise, ni un destin aveugle ou prédéterminé, mais une volonté faite d'intelligence. Plus tard, l'Apocalypse de Dante se dirige tout entière vers l'avenir. Les spéculations, ultérieures, liées au millénarisme génè19

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rent l'Espoir. Espoir pour ceux qui souffrent des injustices et des duretés du présent, espoir vers un avenir triomphant, vers des lendemains qui chantent. A cette notion de l'Histoire tournée vers l'avenir s'ajoute la conception humaniste, qui creuse le temps tout à la fois vers le passé et vers le futur: le présent devient un moment fugace entre un hier idéalisé, que l'on s'efforce de redécouvrir, et un demain que l'on discerne mal encore. Mais cette redécouverte de l'autrefois en devient -déjà et fort nonnalementune réécriture : le modèle antique. Au XVIIIe siècle nous entrons de fait dans une nouvelle période de l'histoire: l'idée de progrès, non sans combat, pénètre entre un passé vertigineux et un avenir supputé. La Révolution française s'offre à Hegel comme objet et comme enseignement: l'histoire devient philosophie, accomplissement dialectique, au travers du temps et de l'idée.; celle-ci étant entendue comme un dessein qui, divin ou humain, tend vers un tenne absolu, l'avenir. Marx, au XIXe siècle, s'inspire tout à la fois de Hegel et de Darwin: l'Histoire est l'Evolution, animée par les antagonismes économiques et sociaux. Evolution qui se situe dans un espace illimité. L'homme en devient dès lors le maître temporel autant que spirituel: tout recours, toute tentative d'explication déiste ou surnaturelle ne sont que mystification et mythification, destinées à perpétuer l'asservissement de la masse par un petit groupe de privilégiés. A l'inverse, le matérialisme historique, lié aux progrès techniques, laisse entendre que tout est possible pour l'homme, puisqu'il maîtrise progressivement et toujours davantage les forces naturelles. Tout est possible, à condition que grandisse le rôle de la prise de conscience, le rôle du facteur subjectif, par le moyen de l'analyse objective. Comment l'homme peut-il d'objet de l'histoire en devenir le sujet? Par cette prise de conscience d'une finalité de son destin que seule l'Histoire peut lui donner. Cette finalité, il peut en posséder la maîtrise dès lors qu'il en mesure le passé dans la perspective édificatrice du futur, le tout dans le contexte économique et social de la lutte des classes: c'est la perspective historique progressiste. Ainsi, pour les progressistes auxquels se réfèrent les concepteurs de l'histoire albanaise, l'Histoire possède un sens. Elle est tout à la fois une rétrospective qui analyse les événements du passé comme autant de strates sédimentaires accumulées qui expliquent le relief présent, et une prospective considérant l'avenir comme cet ensemble espace-temps dans

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lequel et où s'accomplira l'Idée, le marxisme. Mais cette double lecture parce que philosophique d'abord, est elle même soumise à l'Idée. L'Histoire réécrite en Albanie est la prise en compte simultanée de passés différents qui interfèrent dans un milieu géographique donné pour servir une idée, une idéologie. Elle est le récit de ce passé, conté par et pour l'idéologie marxiste qui y inscrit ainsi ses racines et sa légitimité. Elle est la réécriture du temps passé au service de la maîtrise du temps futur, la base nécessaire à l'édification des esprits pour l'édification d'une politique et d'un espace, pour l'écriture ontologique de l'avenir. L'Histoire est ici la justification du concept. L'histoire de l'Albanie vue par le pouvoir communiste est un choix, celui de l'historiographie: «l'Histoire est une arme1». Choix volontariste, repérage en amont des matériaux destinés à l'aval, pour l'affirmation d'une identité nationale. Ces choix sont ici indissociables tout à la fois du concept de nation et du concept idéologique internationaliste qu'est le marxisme. L'ensemble de ces réflexions devient ici l'objet de la réflexion. Quatre axes. sont ainsi déterminés, comme autant d'interrogations: l'Albanie du passé, jusqu'en 1939, l'acquisition du pouvoir par le communisme de 1940 à 1944, l'Albanie communiste de 1944 à 1985, la lente et inexorable déchirure, de 1985 à 1991. Les deux premiers sont l'objet de ce premier chapitre. Le troisième. de loin le plus touffu, est tout à la fois l'histoire d'une édification et l'édification d'une Histoire: il forme le second chapitre. La juxtaposition de ces trois "histoires" nous amène à comprendre combien ces axes sont intimement liés, et surtout combien ici, plus qu'ailleurs, l'histoire volontarisée détermine la praxis de l'édification d'une société. Le dernier volet est à la fois une conclusion et le début d'une autre histoire, celle d'un peuple oublié et meurtri.

1. Carbonell, Toulouse, 1975.

Charles-Olivier:

Histoire

et historiens,

Privat, 21

I - LA STRA TIFICA TION DU PASSÉ HISTORIQUE, ASSISE DE LA LÉGITIMITÉ Les lignes qui suivent s'inspirent d'une démarche multiple par sa problématique, mais concomitante par sa mise en oeuvre. D'abord présenter rapidement la trame de l'histoire albanaise, d'évidence mal connue. Peu d'ouvrages en français la décrivent largement: L'Histoire de l'Albanie, des origines à nos jours est l'œuvre d'historiens communistes albanais2. Sa traduction en français, excellente par son respect du texte albanais ici résumé, en fait l'ouvrage de référence. Le but est ici différent: signaler ce que l'historien albanais retient de cette trame, relever en quoi il procède de la construction de cette assise nationale indispensable à l'unité, à l'exaltation du sentiment patriotique. L'historien albanais est le pivot de cette Histoire. Dire qu'il ne fut pas libre de ses propos serait euphémisme. L'historien albanais n'eut d'autre latitude que de suivre la voie indiquée. L'écriture, les choix, auxquels l'historien albanais contribue sont donc volontaires, mais issus d'une volonté supérieure à la sienne, qui est celle de l'idéologie dominante3. Toujours présente, l'idéologie est donc tout à la fois méthode, action, objet, objectif, principal bénéficiaire et directeur de conscience. Ce marxisme, dogme fondateur de l'Albanie hoxhaïenne, nous l'admettrons comme tel à ce niveau de l'analyse, pour en mieux détailler l'esprit et les ramifications ultérieurement.

2. Cf bibliographie. 3. ...illustration de la notion "d'idéocratie" telle que définie par Alain Besançon. 22

Les profondeurs La strate profonde: turque

du passé

de l'Illyrie à l'invasion

chronologique.

Dans un premier schéma, il est possible de localiser les différentes occupations de l'espace lIalbanais"4 dans leur succession .

1. Une occupation par tâches, allant du paléolithique moyen au néolithique récent, dont la trace la plus nette semblerait être celle d'une civilisation agro-pastorale s'intégrant dans l'ensemble néo-éolithique égéo-anatolien. 2. Depuis le lIe millénaire A.C., les Illyriens, peuple indoeuropéen agricole et pastoral, structuré en une trentaine de tribus (?). 3. Dès le VIle siècle A.C., apparition de colonies grecques dans cet espace illyrien 4. Aux Ille et lIe siècles A.C., conquête romaine, puis occupation. L'espace est alors divisé entre la Dalmatie au nord et la Mésie au sud. 5. En 395 P.C., division de l'empire romain: l'espace albanais est inclus dans l'Illyricum, qui relève de l'autorité de Constantinople. 6. Du IVe au VIe siècles, comme dans l'ensemble des Balkans, se succèdent les vagues d'invasions. 7. Au VIe siècle, cet espace est inclus dans l'Illyricum oriental, et réparti en quatre provinces: Dardanie, Prévalitanie, Nouvelle Epire, Ancienne Epire. Soumis ensuite aux vagues d'invasions: Antes, Huns, Lombards, et surtout les Slaves. Ont-elles ou n'ont-elles pas étouffé l'ancien peuplement illyrien? ... Là est le problème majeur de l'ethnogenèse albanaise. 8. Rétablissement du pouvoir byzantin, organisation de l'espace, non sans à-coups: la région est située aux marches de deux domaines ecclésiastiques, disputée entre Rome et Byzance, mais aussi entre les invasions continentale bulgare et maritime

normande.

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4. Est considéré ici comme espace "albanais" l'ensemble des régions des Balkans de langue albanaise: le territoire actuel de l'Albanie et le Kosovo. Il ne s'agit nullement ici d'une prise de position en faveur d'une théorie, mais d'une globalisation à but pratique. 23

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9. Après 1180, et la mort de Manuel Comnène, se constitue en 1190 une principauté d'Albanie, dont la capitale est Kruja. Peut-on y voir le premier Etat albanais? 10. Tiraillé entre Orient et Occident, cet espace devient le champ de souverainetés venues des Balkans (Bulgares, Serbes, Epirotes) ou d'Italie (Vénitiens et Angevins). Aucune ne parvient à soumettre réellement un peuple dont l'originalité semble naître de ces luttes; mais un peuple divisé en clans antagonistes. 11. En 1385 (bataille de Savra) l'armée ottomane pénètre la majeure partie de l'espace albanais. Telle est, avec une simplification voulue, la première strate (très feuilletée !), de l'histoire albanaise. Simplification car le propos n'est pas ici d'en détailler l'extrême complexité: l'histoire de cet ensemble de crêtes, de montagnes, de vallées, enchevêtrées, reste encore à établir, avec des sources éparpillées de Vienne à Rome, d'Istanbul à Londres, dans une dizaine de langues différentes, lorsque toutefois ces sources existent encore, ce qui est le cas le moins fréquent. Mais, précisément, comment les historiens albanais abordentils cette période, cette "strate" ? Deux axes de réflexion s'offrent à leur recherche. Cette strate est celle de l'ethnogenèse : l'Albanie existe-t-elle en 1385 comme un peuple, ou encore comme une civilisation, ou réellement comme une nation ?... Mais cette strate doit être, tout autant, le prétexte à une histoire sociale, à une lutte des classes qui est la base même de l'histoire pour les auteurs marxistes albanais. Le traitement marxiste de la question va venir ici étroitement servir le problème de l'ethnogenèse albano-illyrienne, question d'importance car elle contient les racines de la nation. Il s'agit de fixer dans les esprits le mythe de la durée, avec un glissement facile vers le concept historique de nation "multiséculaire", vers l'exacerbation de cet esprit national, patriotique, qui doit servir de ciment pour édifier un Etat réellement indépendant. Les Albanais sont-ils les descendants des Illyriens et doiventils être considérés comme tels? Le problème porte en fait sur la période qui s'étend entre le VIle siècle et le XIe siècle. Jusqu'au VIle siècle, la présence illyrienne semble attestée, dans le c~dre politique de l'Illyricum oriental. Toute l'école albanaise fut mobilisée selon le mot d'ordre du Guide5 : archéologues,

5. Hoxha, Enver: Vepra (Œuvres), 1.23, p. 247, Tirana, 1962. 24

historiens, sociologues, ethnologues, linguistes, grammairiens6. Le ton est donné: toute interprétation visant à exclure la persistance illyrienne dans l'espace précité est erronée, voire
malveillante, car «derrière ces genres d'opinions, propres à toute une série d'historiens bourgeois et révisionnistes, se cachent dans

la plupart des cas des intentions politiques antialbanaises
évidentes»7.

Les premiers résultats significatifs sont marqués en 1969par la tenue à Tirana d'une "Session sur les lliyriens et la Genèse des Albanais". Notons que l'A~baniecommuniste fêtait ses 25 ans.... Ces travaux reposaientsur l'effort maximumdes archéologues8.TI parait intéressant d~ s'appesantir surtout sur la mise au point d'Aleks Buda9, importante parce qu'elle représente l'aboutissement de plus de 15 années de recherches de plusieurs laboratoires, mais aussi du fait de la personnalité de son auteur: professeur de français; ancien Ambassadeur d'Albanie à Paris,
puis Directeur de l'Académie des sciences d'Albanie (le C.N.R.S. en France). Pour A. Buda, cette interruption n'est «qu'apparence d'une prétendue interruption». Avec beaucoup d'habileté, il invoque la logique... Dans les sources écrites de la période, les populations nouvelles sont mentionnées parce qu'elles représentent un facteur de trouble potentiel, les populations autochtones, anciennement installées, ne sont pas citées puisque justement elles ne présentent pas de potentialité de danger d'intégration. La même logique amène à ne tenir aucun compte des traces écrites dans la langue dominante, au nom du phénomène d'acculturation: comment existeraient des traces de la culture autochtone puisqu'elle était considérée comme une sous-culture? C'est donc au niveau de la méthodologie marxiste-léniniste qu'il introduit le principe de la coexistence de deux cultures: une culture des classes dominantes qui détiennent le pouvoir, donc le savoir, qu'elles confisquent à leur profit, et une culture de la classe dominée, privée des moyens d'expression durables. Ce qui permet d'expliquer, d'une part, la
6. Conférence nationale sur la formation du peuple albanais, Tirana, 2-5 juillet 1982. 7. Aleks Buda, Président de l'Académie des sciences d'Albanie, in Studime Historike, Tirana, 1980-1, p. 166. 8. 170 centres de fouilles concernant les Illyriens, dont 161 ouverts après 1950. 9. Op. cit. Article repris en français dans Studia Albanica, 1980-1, pp. 45-61, Tirana. Les citations ci-après sont issues de cet article. 25

disparition apparente de la seconde. d'autre part qu'existaient déjà des sociétés de classes. en 14ttes antagonistes. Quelles sources retenir alors? Mais. naturellement. les «sources de la culture matérielle. artistique. et spirituelle et la langue. qui représentent les principaux traits ethniques». De ce fait. les sciences à privilégier sont «l'archéologie. l'histoire de la langue. la dialectologie. l'onomastique. l'ethnographie et le folklore». Il suffit de se référer à Staline et à sa définition de la nation1o:
«communauté de langue de territoire de la vie économique. cohésion économique de la formation politique de culture... : seule la présence de tous les éléments pris ensemble nous donne une nation... JI.

Se situer dans la sphère politique de son régime. est le seul fait réellement important. Le traitement de cette première strate de l'histoire albanaise selon la méthodologie en usage est bien plus fondamental que la réalité historique. Et. de fait,l'accumulation des "indices probants" étayant cette thèse est telle qu'il ne saurait plus être question de mettre en doute cette affirmation: l'Albanais est bien le descendant de l'Illyrien. Aucun doute en tout cas pour l'historiographie albanaise qui tient désormais ce fait comme.
acquis. Aucun doute pour la très sérieuse Encyclopœdia «...le déferlement slave ... refoule le peuplement
reste aujourd'hui

Universa»

lis : «les Albanais descendent probablement des Illyriens...
antérieur
les régions où l'albanais

car

dans

parlé» 11. DOnt acte.

C'est sur cette strate profonde que s'enracine l'Albanie communiste. Sol enfoui mais encore fertile puisque c'est lui qui fournit les bases nationalistes que le pouvoir s'efforça de dégager. Reprenons point par point la définition de Staline, et considérons pour chacun de ces points comment les chercheurs albanais résolvent le problème...
Communauté de langue

Que donne en premier lieu l'examen de la base linguistique? L'albanais est une langue ancienne, unique représentante de son groupe dans l'ensemble indo-européen. Ici encore fait et réalité incontestables. Quatre faits majeurs permettant de lier ces deux

10 Staline: Le marxisme et la question nationale. Vienne, 1913. Il. Encyclopœdia Universalis. I. 625 a, Paris, 1985.

26

langues sont, outre la continuité du nom (arbanoi, albanoi, arbanites, albanites,...) : - concordances et similitudes entre mots illyriens et albanais. De nombreuses racines de la langue actuelle sont issues du grec, du latin, du slave, du roumain, du turc, mais le substrat illyrien

domine; . -parallélismeentre les deux systèmesphonétiques;

- parallélisme dans les deux langues entre la préfixation et la suffixation, uniques par ailleurs ; - toponymes identique~ dans les deux langues. Ils permettent en outre d'attester de l'ancrage régional, de "l'autochtonéité" pour reprendre littéralement le concept albanais.
Communauté de territoire.... La région géographique actuellement occupée par des Albanais est-elle leur territoire d'origine, ou doit-on situer ailleurs ce territoire? Un premier élément de réponse semble être foumi cidessus. En fait, la réponse est ici fournie par l'argumentation extrêmement simple: puisque les Albanais sont les descendants des Illyriens -comme le prouve la langue - et que ceux-ci étaient installés sur ces régions,... il apparaît comme évident qu'il y a continuité territoriale d'un même peuplement L.. Mais, précisément, les Illyriens occupaient-ils ce territoire ? Les fouilles entreprises depuis la fin des années 50 semblent ne laisser aucun doute à ce sujet: sont bien d'origine illyrienne les mobiliers des nécropoles, vestiges de forteresses et de cités, matériel archéologique découvert dans de nombreux tumuli,.... Cohésion économique.... Il y a là un point beaucoup plus délicat de la démonstration, mais cependant extrêmement important: la nation illyrienne n'a d'existence que si l'on peut apporter la preuve de cette cohésion économique, sans laquelle il ne serait seulement question que de tribus. Mais comment apporter la preuve de cette cohésion, faute de texte? Par l'analyse de la circulation monétaire, par la trace d'échanges. Les fouilles entreprises en Albanie permettent d'analyser cette circulation monétaire12. Elle s'interrompt du règne de Constantin II (641-668) jusqu'au milieu du VIlle siècle, où apparaissent les
12. Spahiu, Hëna : Les monnaies byzantines des ye_XIne découvertes sur le territoire albanais, /liria, IX-X, 1980, Tirana. siècles 27

monnaies de Constantin V Copronyme (741-775), et où les échanges attestés reprennent avec une intensité certaine. Ils sont, de part et d'autre de cette interruption, les témoins deJa continuité du développement économique, de l'existence de liens commerciaux, et donc réfutent par là même le concept de région isolée. Le problème, ici encore, est celui de cette rupture, qui coïncide avec le "hiatus" précédemment évoqué. L'explication albanaise devient :
«La suspension de la circulation monétaire ne doit être considérée en aucune façon comme un signe de l'interruption de la vie urbaine de notre pays. mais seulement comme une prédominance passagère de l'économie naturelle. qui. on le sail. f:onstitue un phénomène historique connu dans le Haut Moyen-Age...»13

Communauté

de laformation

politique ....

Ici encore, moment majeur de l'analyse: plusieurs analyses "antérieures" tendraient-à caractériser le peuplement illyrien comme tribal. La dialectique vient au secours des chercheurs albanais: «L'Etat est le produit de la société à une échelle donnée du développement»14, car «il appar:aît là et au moment où se manifeste la division de la société en classes, quand apparaissent. exploiteurs et exploités »15. Il suffit donc ici de démontrer l'existence d'une société inégalitaire, pour qu'apparaisse la distinction exploitant/exploité, qui de ce fait amène à la notion d'Etat... L'esclavage, largement répandu, conduit donc ces chercheurs à l'évidente conclusion d'une organisation étatique... Communauté de la culture.... Dans ce dernier point, le matériau abonde... Les 170 centres de fouilles ouverts en 1985 ont fourni un mobilier suffisamment riche. Qu'il s'agisse du costume, des coutumes, des objets de la vie quotidienne, des motifs picturaux relatifs aux tissus et à la décoration des objetS usuels, des bijoux,... la recherche albanaise est active et prolifique, car c'est par ces élémentS de culture que la preuve la plus importante de la continuité culturelle peut être apportée. C'est aussi par la large diffusion: des mêmes thèmes
13. Spahiu, H~na : La circulation monétaire du ve au XIIIe siècles, Conférence nationale sur la formation du peuple albanais, Tirana, 2-5 juillet 1982. 14. Engels: L'origine de ]a famille, de ]a propriété privée, et de l'Etat. 15. Lénine: De l'Etat, conférence de Sverlov, ]919. 28

picturaux, des mêmes fonnes, que la preuve d'une communauté culturelleest apportée. Est-il vraiment nécessairede commenterces propos? Oui, la recherche "active" des racines, de cette strate profonde, fut une absolue priorité dans l'édification de l'Albanie depuis la seconde guerre mondiale, et cette obsession dépassant de fort loin les préoccupations scientifiques, devint une "question d'Etat", ses implications dépassant très largement le domaine scientifique, pour atteindrele niveau politiquenational.Oui, dans ces questions mêmes le lien entre nationalisme et marxisme est plus qu'essentiel: évident et total, puisque c'est de l'un et de l'autre que naît la praxis albanaisedu hoxhaïsme. En ouvrant cette période, nous évoquions son importance pour les Albanais. Rappelons qu'ici, en Albanie, l'histoire est orientée, possède un sens: rétrospective,elle pennet d'expliquer le présent dont elle naît ; prospective, elle utilise le passé pour, dans le présent, préparer l'action future. Projection présente d'un "espace-temps" passé vers un avenir, elle est soumise à l'idée dont elle est la fille... Cette strate profonde, parce qu'elle est la base de l'esprit national, est la justification même du concept de nation: en cela elle est irremplaçable. Comme le sera d'ailleurs chacun des autres moments de cette histoire, mais bien évidemment à des titres différents. Seule constante, cette écriture volontariste issue du choix dicté par l'Idée, vers la construction d'un ensemble cohérent servant de support et de justification à l'action politique.

La Geste de Skander

Beg, 1443-1468

En 1385, après la bataille de Savra, l'Année ottomane occupe la majeure partie de l'espace albanais, qui tombe bien plus du fait de son anarchie que du fait de la supériorité ottomane. Le Sud devient province ottomane, le Nord devient vassal: les grands féodaux y conservent un semblant d'autonomie. Celleci est payée en impôt, monnaie ou part de récolte et de cheptel, et payée en nature, par cession d'un ou plusieurs fils à l'occupant. Le thème pennanent de l'exil des Albanais prend ici sa source. Les fils du peuple deviennent des Janissaires16, guerriers d'autant plus efficaces qu'ils sont issus de populations pour lesquelles le
16. Janissaire: du turc ''yeni ceri", littéralement "nouvelle troupe". 29

combat est un mode de vie. Les fils des grandes familles sont éduqués dans l'esprit et la civilisation du dominant, le moyen le plus adéquat de faire perdurer une domination symbiotique1?, puisqu'elle assure à la métropole un contrôle d'autant plus efficace qu'il est mené par un autochtone formé à cette fin, et d'autant mieux accepté par les dominés qu'il est issu de leurs rangs. Ainsi va naître la légende. .. Dans cette Europe de la fin du Moyen Age, où naît l'Humanisme, où le sentiment chrétien est exacerbé par les difficultés de l'Eglise et le début du schisme calviniste, la résistance d'un seigneur chrétien à l'Ottoman devient croisade, d'autant plus attrayante qu'elle se déroule dans des contrées encore inconnues les Balkans- avec de ce fait une abondante place faite à l'imaginaire. Croisade d'autant plus attachante que le héros va échouer dans sa quête. Cervantès est proche. Croisade qui devient geste pour l'Europe chrétienne, qui consacre dès lors au héros une riche bibliographie18. La légende apparaît dès 150519,immédiatement amplifiée par la tradition orale. Celle-ci, moyen essentiel de communication et de relation est décisive dans cet espace balkanique et d'Europe centrale où le conte et le conteur sont partie intégrante de l'esprit populaire, de la vie 'quotidienne, même encore de nos jours20... Ainsi, à leur suite, entrons dans la légende... Vers 1414, Georges Kastriote est envoyé à la cour du Sultan. Famille de guerriers, les Kastriote sont originaires du petit village de Kastrat (le château), perché sur un éperon rocheux dans un espace montagneux et escarpé, aux fortes pentes et rares sols maigres de terra rossa. Le décor est posé: âpreté et grande dissection d'un milieu naturel de montagne et de piémont méditerranéens au ciel lumineux et aux couleurs tranchées; âpreté et grandes dissensions de féodaux refusant l'asservissement; âpreté et grandes espérances de l'Ottoman aux portes de la Chrétienté.
17. Symbiose: en biologie, forme de parasitisme qui profite aux deux espèces.. . ' 18. Plus de 160 titres entre 1510 et 1830, nombre non exhaustif... Un potentiel sujet de thèse historiographique. 19. Barletius, Marino: De obsidione Scodrensi, Venise, 1505 20. «Un homme, c'est une vie. Mais une légende. ce n'est pas de la chair, c'est de l'esprit. Et l'esprit, on ne peut pas le décapiter...», Virgil Gheorghiu, Le meurtre de Kyralessa, Paris, 1966. 30

Le héros est déjà attachant: un enfant au prénom symbolique de Georges, livré à l'ennemi. Le sultan, impressionné par cet excellent élève, lui attribue le surnom prestigieux de Skander (Alexandre), réservé aux meilleurs de l'élite. Skander redécouvre ses racines par un retour auprès de son père, puis réussit brillamment, éduqué comme fils de vassal à l'école des pages. Habile, il devient Beg en 1438, puis vali de nahies dans le vilayet de Kruja, l'Akçe Hissar (château blanc) des Turcs, une foneresse de piton calcaire, sur les contreforts d'une impressionnante chaine quasiment abrupte dominant une riche plaine alluviale. Enfant du pays revenu au pays par le mérite et par l'habileté, Georges Kastriote, Skander Beg, peut s'installer dans l'histoire et dans l'imaginaire: il est déjà pourvu des qualités du héros: noblesse de la naissance, difficultés d'un destin dont on est sorti vainqueur, mérite intellectuel, bravoure au combat, habileté politique. Il trahit la Pone dès 1440, prenant des contacts secrets avec

Vénitiens, Napolitains, et Hongrois, auxquels s'ajoute son retour
au sein «de la religion de ses pères»21 avec toute les connotations que renferme ce concept. La violente offensive hongroise, le 3 novembre 1443, amènent Skander Beg à l'insurrection contre l'Ottoman qui est en retraite. Il anéantit la garnison turque de Kruja, qui devient le pivot de son système. Energique meneur d'homme et bon tacticien, avec habileté, et bien avant que ne s'ouvrent le printemps des peuples et les sentiments nationaux du XIXe siècle, il sait réunir les combattants, parlant une même langue et un même langage, autour d'un nom et d'un drapeau: le 28 novembre 1443, il proclame la restauration de la Principauté libre d'Albaniè et hisse sur Kruja la flamme des Kastriote -de gueules à l'aigle bicéphale de sable-. La légende est aussi là, déjà dans ce drapeau: l'Albanie devient dans le même temps Shqiperia, le pays des aigles. Sa foneresse de Kruja, sa parfaite connaissance des ottomans, le désignent comme le chef de la coalition des féodaux albanais, réunis dans la petite ville de Lezha22. Il n'y a cependant aucune union territoriale, et la Principauté d'Albanie ne reste qu'un concept: la Ligue de Lezha est seulement une coalition dans laquelle chacun conserve son autorité sur ses possessions, consi21 Babinger, F.: Mahomet JI le conquérant, Paris, 1954, p.72, reprenant Barletius, op. cit. 22 Lezha ou Leshë, alors Alessio, desservie par le petit port de 5t Jean d'Alessio connu des Croisés, devenu aujourd'hui 5hengjin. 31

dérées comme des biens personnels. Le héros tente d'obtenir des appuis, en vain: soucieuse de conselVer la paix avec le Sultan Venise ne s'engage pas; Raguse ne répond même pas à l'invitation; Eugène IV, trop préoccupé entre le Concile de Rome et le schisme de Bâle, envoie sa bénédiction. .. Les féodaux albanais restent donc seuls, face à la poussée de l'Islam dans le Balkan de l'Adriatique. Rempart ou marge sacrifiée ? Skander Beg utilise sa remarquable formation militaire, acquise chez l'ennemi: enrôlement de recrues, entraînement adapté au milieu et à l'adversaire, villages renforcés en autant de forteresses, selVice de guet et d'alerte, repérage des points d'eau et des "passes" dans les falaises. La première bataille importante a lieu près d'Ohrid, en juin 1444, dans le défilé de Domosdova23 : c'est la déroute des Ottomans, qui ne s'attendaient pas à un tel choc. C'est surtout l'attention nouvelle portée par l'Europe à ces féodaux albanais qui se permettent une victoire réelle contre l'empire le plus puissant du

moment. Ils ne s'en retrouvent pas moins seuls devant les Ottomans. Au printemps 1448, Skander Beg est cerné: arrêté au nord par la pressiondes Vénitiens,menacé au sud et à l'est par Mourad II, adossé à l'ouest à l'Adriatique. Le mythe de la Kestyella, la forteresse albanaise, isolée, cernée de toutes parts, naît ici. Nous y reviendrons. Notre héros multiplie les coups de main victorieux contre l'Ottoman. En 1450,une imposante armée turque échoue devant Kruja. Le retrait du sultan dans sa résidence d'Andrinople est perçu comme un signe dans cette mystique fin du moyen âge,
conforté par la mort de Mourad II le 13 février 1451... Les souve-

rains chrétiens volent alors au secours de la victoire: le héros reçoit, outre les félicitations d'usage, une assistance effective: numéraires, provisions, aides pour restaurer les fortifications quelque peu malmenées par sept mois de siège. Skander Beg
reçoit même le titre de Héraut de Dieu2A.

Il repousseencore trois assauts du sultan, en 1462,puis signe une paix de dix ans, en 1463. C'est le moment précis où Venise entre en guerre contre les Turcs, promett~t son aide à Skander Beg, où Pie II déclare la croisade ouverte, invitant le Héros à s'y
23. Région de la Dibra, montagneuse et très escarpée, réellement difficile d'accès. 24. Barletius, op. cit. ; qui le nomme aussi "athlète de l'Occident". 32

joindre... Ce qu'il fait, assuré du soutien de la République et de la chrétienté. La mort de Pie II en 1464, la défection de Venise, laissent une fois encore le héros seul contre l'ennemi. Aucun espoir de secours n'est à espérer d'un Occident qui n'a su soutenir sa propre croisade. L'idée d'une Europe se désintéressant des Balkans s'amplifie ici. Les combats reprennent, avec six victoires du héros en deux ans. Au printemps 1467, la solide forteresse d'El Bassam assure à Mehmet II un appui solide, d'où il menace Durazzo, et de là l'Italie. Mais Kruja, toujours aux mains des Albanais, oblige le Sultan à différer ses visées sur l'Adriatique et sur la péninsule italienne pourtant à une faible distance25. Aucune aide n'est accordée à Skander Beg en dépit de cette menace tangible; mieux encore, les Ragusains le prient de ne pas pénétrer sur leur territoire par crainte de représailles turques. Les armées du sultan arrivant en force par la via Egnatia, seule voie carrossable du pays, repoussant devant eux une population qui traverse l'Adriatique et fonde dans le sud de la péninsule italienne les premiers foyers albanais26.Cette fois encore le sultan est contraint à l'échec, et doit repartir vers Andrinople: la peste menace à nouveau en cet été 1467. Après une courte maladie, Georges Kastriote, Skander Beg, meurt à Lezha le 17 janvier 1468, épuisé, terrassé par une forte fièvre. Ses restes seront exhumés en 1478, «plus d'un musulman s'appropriant un morceau d'os, lefit sertir d'or ou d'argent pour
le porter sur soi comme talisman. ..»'1J

De 146.8à 1506, quelques féodaux albanais tentent de renouer ces alliances. Mais en vain... En 1506, les Ottomans contrôlent la totalité de l'espace albanais. La réputation du Héros n'est que plus forte: lui seul avait réussi l'exploit de fédérer un espace et de contenirle Turc... Quelle place tient le héros dans la stratification de l'histoire albanaise? Bien évidemment, il représente le rocher solide sur lequel s'édifie l'orgueil national, rocher à l'image de sa citadelle de Kruja. Un premier exemple, mais significatif, pourrait illustrer ce propos: un malhabile dessin d'enfant, affiché

25. Durazzo

est à 118 milles marins

- 218

km environ-

de Bari.

26. En 1987, dans un village Arbreicht (albanais) près de Putignano, dans les Pouilles, le mur d'une "tratoria" s'ornait encore d'un portrait de Skander Beg. 27. Marino Barlezio, op cit. 33

panni d'autres dans une petite école de coopérative de la Valbon~, près de Bajram Curri. Le slogan fait partie du glossaire politique courant: «Lart frymen revolutionare», "Que vole haut l'esprit révolutionnaire". Mais ici le mot lart, "haut", est renforcé par le dessin du piton calcaire de Kruja. Haute est en effet l'image du Héros dans l'imaginaire popu. laire, de la naïveté de ce dessin d'un enfant ayant bien acquis les principes de la foi dans laquelle il est élevé, à la volonté politique de l'écrivain de dimension internationale, au roman d'Isman Kadaré, Les tambours de la pluie, consacré à la gloire de Skander Beg... Skander Beg est dans l'Albanie d'Enver Hoxha présent partout: il donne son nom à la place centrale de la capitale, mais aussi à bien des rues dans tout le territoire; son effigie honore la couverture du cahier d'écolier, et ne le cède en importance qu'à l'aigle bicéphale: cet emblème, devenu celui de l'Albanie, n'est-il pas, d'ailleurs, celui du Héros? De la bande dessinée2s aux romans populaires, sa geste a inspiré de multiples "aventures". Celles-ci s'adressent tout à la fois à l'imaginaire collectif et à la sensibilité individuelle, à cette fibre "nationale" qui pennet de souder un groupe autour d'un concept. Comment le propos officiel utilise-t-ille héros? Le ton est déjà donné dans la très sérieuse Histoire de l'Albanie29. Le propos est révélateur: les mots trahissent la volonté de connoter à ces événements du passé la pensée politique. Quelques exemples peuvent illustrer ce propos, où le nondit, le suggéré, éclairent la pensée d'autant plus vigoureusement qu'ils sont insidieux. Les allées et venues du Héros dans les divers fiefs, indispensables dans un milieu où l'oralité prime, deviennent «...Skander Beg courut de village en village... pour expliquer aux paysans... »30 : n'est-ce point là un esprit "révolutionnaire" qui s'adresse à la "masse laborieuse paysanne", usant de la tactique qu'utiliseront les communistes de 1941 à 1944...? C'est d'ailleurs avec ces futurs "prolétaires" qu'il s'accorde le mieux, puisqu'il «.. .concertait son action avec les guérillas de paysans pour

28. Kestyella (La citadelle), bande dessinée pour enfants parue en 1985 à Tirana, basée sur le roman de Kadaré. 29. PolIo et Puto, ... op. cit. 30. Histoire de l'Albanie, op. cit. , p. 85.

34

frapper les convois...»31. Attitude remarquable pour un féodal, qui ignorerait donc les préjugés de son temps, et ouvrirait ainsi l'ère de la concertation avec le peuple, lequel se regroupe déjà en "guérillas" .,. ! Cette attitude est confirmée dans le propos des auteurs par son attitude à l'égard de la "bourgeoisie" :
«.~. il recourut même à des mesures de coercition contre les féodaux chancelants. releva de leur commandement les officiers nobles incapables ou suspects. leur substituant de jeunes officiers. fussent-ils non-nobles. mais ayant prouvé . leur loyalisme et leur obéissance32».

Voici une réorganisation du commandement militaire que ne renieraient ni Lénine, ni même Trotsky! Mais notre Héros ne s'en tient pas au militaire, il réforme de même la structure sodo-politique:
«. . .il dépossédait de leur terres les seigneurs peu fidèles pour les attribuer à des combattants de mérite.. .33» et ainsi «.. .les possessions féodales se fondaient progressivement en une entité unique révélant ainsi la forme d'un Etat ce ntralisé34».

La démonstration est parfaite, qui permet donc aux auteurs de placer en titre «La formation de l'Etat albanais» : le glissement de la forme permet le glissement du fond, qui atteste de ce fait de l'existence de cet Etat, qui pourra ainsi «renaître» ultérieurement. Mais revenons au Héros. Attentif donc aux masses populaires, sévère avec les possédants, il devient fort curieusement athée, ou peu s'en faut!
«Mais il ne se fit jamais le soldat de la religion... parce qu'une telle attitude eût été néfaste à la guerre nationale (et revoici insidieusement le concept de nation !) que les Albanais catholiques et orthodoxes livraient en commun»35.

Ainsi, dans le propos, Skander Beg devient le premier chef d'un Etat albanais: un chef doté de méthodes très proches de
31. Id.,p. 89. 32. Id., p.90. 33. Id., p.90. 34. Les auteurs ne soulignent pas cette expression, au sens implicite majeur... 35. Id., p.91.

35

celles que préconise Enver Hoxha, un Etat édifié dans l'esprit des contemporains, à défaut d'avoir existé dans la réalité des faits. Le guide suprême, Enver Hoxha, s'appuie largement sur Skander Beg. La référence au héros national est fréquente dans le discours ou l'écrit, et toujours avec une connotation induite des événements du présent. Le Hér:os historique n'est pas une référence gratuite, mais le précurseur national des concepts politiques marxistes, qu'il appliquait avant l'heure, avec cette prescience de l'avenir qui aurait quelque chose de divin, si nous n'étions en pays athée... Skander Beg est l'image historique de l'actualité albanaise, de cette Albanie dont on ne parle jamais dans les média :
«Malgré tout, cette voix n'a pu être étouffée, car l'écho de vos combats, perçant les montagnes, a traversé l'espace et a montré au monde qu'un peuple indomptable, avec Skanderbeg à sa tête, était devenu la terreur des ottomans. Alors que l'Europe tremblait devant les hordes des sultans turcs, dans les montagnes d'Albanie luttait et résistait un peuple conduit par un héros qui défendait sa patrie et l'Europe de l'invasion»36.

Les circonstances mêmes de ces propos sont révélatrices: discours prononcé pour l'anniversaire de la libération nationale, il amalgame passé médiéval et seconde guerre mondiale, il amalgame par le non-dit le héros médiéval et le libérateur de l'Albanie contemporaine - Enver Hoxha lui-même -. Semblables à ceux du passé sont les combats «actuels», qui permirent de repousser les Allemands, qui permettent de repousser la «pensée bourgeoise et révisionniste». C'est le Héros du passé, si proche du Héros actuel. C'est la même patrie, qui repousse aujourd'hui l'invasion du capitalisme, comme elle repoussa l'invasion allemande, comme elle repoussa l'invasion turque. Cette importance donnée à Skander Beg par Enver Hoxha est attestée par les directives très fermes données à ses historiens37. En effet, pour ce scrupuleux lecteur de Marx, Engels, Lénine, et Staline, c'est au travers de l'histoire des masses populaires que s'écrit l'Histoire: élément moteur de son histoire, le peuple doit la voir et l'entendre à tout
36. Hoxha, Enver: Salut au peuple à l'occasion du 40e anniversaire de la libération de l'Albanie, 29 novembre 1984. 37. Enver Hoxha, Për shkencën, 1957, Tirana. 36

moment: d'où l'importance des musées38 et du chansonnier historique. Le peuple s'insère ainsi dans une tradition, sa tradition. Enver Hoxha l'avait parfaitement assimilé, probablement grâce à ses maîtres français39, pleinement conscients du rôle majeur de l'Histoire dans la formation de l'esprit national.: il ne fallait ni faire table rase du passé, ni l'ériger en modèle, mais le réhabiliter dans ce qui lui permettait de porter le présent et l'avenir. L'habileté du Guide est ici de lier à l'image de Skander Beg celle de "son" peuple, de lier de façon implicite ses aspirations à celles supposées leurs, ses actes de bravoures aux leurs. Skander Beg demeure le Héros, non plus le féodal, champion de la chrétienté, mais le moyen qui permet l'~union du peuple»4o :
«Le peuple albanais existait bien longtemps avant [Skanderbeg] mais. avec Skanderbeg il franchit une étape considérable»41.

Mieux encore, il amalgame le Héros du passé, l'espace national, l'exaltation du sacrifice, le courage du peuple albanais et la patrie:
«Dans tes chants.[«mon peuple»]. tu célébrais ta propre existence. ton sang. ta pérennité. et ces chants ont inspiré nos générations successives, ils les armaient de l'amour de la patrie. de la liberté, ils leur illustraient le courage, la résolution et l'esprit indomptable de nos ancêtres. ils leur
montraient que c'est seulement par le sang et la sueur que se défendent la Liberté, l'Honneur, la Langue. les Coutumes. la Culture d'un peuple.. .»42.

L'exaltation du propos correspond à l'esprit albanais contemporain, à la richesse verbale quotidienne de ce peuple, à l'emphase qui rythme ici le propos. Ici se situe le virage majeur dans la doctrine marxiste albanaise : l'éveil des «masses laborieuses» albanaises n'est pas
38. Un musée "régional" par district (26), un musée local au minimum dans chaque ville, et dans la plupart des villages. Soit 107 musées recensés au 31 août 1985. La chanson à base coutumière historique était présente dans tous les récitals, ainsi que dans la plupart des émissions de "variétés" diffusées par la radio et la télévision albanaises. 39. Ici encore, propos directement recueillis dans sa famille. 40. Hoxha, Enver: Vepra, T.l2, p.362. 41. Hoxha, Enver: Vepra, T. 12, p.399. 42. Hoxha, Enver: Œuvres choisies. T.VI, p.852-853. 37

seulement celui inspiré par Marx, Engels, Lénine, mais bien celui animé par Skander Beg: «L'union du peuple, son adhésion sur les motivations de sa lutte, sa foi indéfectible dans la victoire populaire, telles sont les raisons qui ont glorieusement rassemblé les forces populaires albanaises sous la direction éclairée de Georges Kastriote»43. Le communisme albanais est de ce fait original: certes il s'inscrit dans le mouvement international, mais il est avant tout un mouvement national, né dans ce sol et de ses hommes. Cette originalité, il la doit à son Héros, fédérateur de ce peuple. Est-il étonnant, après cela, que l'architecture et l'édification du musée national à Skander Beg érigé dans les vestiges de la citadelle de Kruja en 1981, et visite obligée lors du moindre séjour en Albanie, aient été confiés par Enver Hoxha à sa
fille Pranverë44. .. ?

Cette seconde strate de l'histoire albanaise est celle du rocher, du roc solide qui symbolise l'inflexibilité du pouvoir. Elle devient le moment implicite de l'édification de la pensée "marxiste", érigeant ainsi le Héros et son peuple en précurseurs de l'Histoire. A l'écoute de certains, il devient même curieux que Marx se soit appuyé sur la situation des milieux urbains du XIXe pour ériger sa théorie, et non sur le «glorieux exemple du peuple albanais, montrant depuis l'époque de Skanderbeg la volonté d'un peuple tout entier désireux d'édifier une société socialiste» (sic !)45. Mais laissons cette "strate du rocher" pour nous intéresser à celle de la "glaise", argile visqueuse dans laquelle s'enfonce l'histoire albanaise, mais argile séchée au soleil pour édifier ses cités.. .

43. Hoxha, Enver: Vepra, T.12, traduction vérifiée par M. Agalliu, professeur à l'université de Tirana. 44. Laquelle, consciente de l'importance de cette tâche, en parlait lors de nos conversations: ce musée devait tout à la fois exalter passé et présent, être porteur de pédagogie, être «beau», s'insérer dans un espace "historique" (le piton de Kruja) sans le déparer... 45. Propos tenus fort sérieusement par des étudiants en histoire de l'université de Tirana, en août 1980... 38

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