Las Casas indigéniste

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EAN13 : 9782296280434
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ANDRÉ SAINT-LU Professeur à l'Université de Paris III Sorbonne-Nouvelle

LAS CASAS

INDIGENISTE

études sur la vie et l'œuvre du défenseur des Indiens

Séminaire interuniversitaire sur rAmérique espagnole coloniale

EdltloDs L'HarmaUaD 7, rue de l'Ecole Polytecbnlque 75005 PARIS

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Page 129, note I5.1.3 : lire publicadas au lieu de publicada.
Page 130. note 31. ligne 2 : lire Guatemala de la au lieu de Guatemala Page 162, note 23 bis, ligne I : lire Tomas au lieu de Thomas. a la.

Page 174, ligne 7 : lire ains au lieu de saint, Page 177, ligne 21 : lire e impecables au lieu de y impecables.

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TABLE

Présentation.

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I. Fondements et implications de l'indigénisme militant de Bartolomé de Las Casas. Jahrbueh, für Gesehichte von Staat, Wirtschaft und Gesellschaft Lateinamerikas, n° 14, Cologne, 1977 . . . . . . 2. Significaci6n de la denuncia lascasiana. Revista de Oecidente, n° 141, Madrid, 1974.. . . . . . . . . 3. Des brebis et des loups (à propos d'une image lascasienne). Mélanges offerts à Charles Vincent Aubrun, Editions hispaniques, Paris, 1975. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4. « Le cri de tant de -sang» : les massacres d'Indiens relatés par Las Casas. Mélanges à la mémoire d'André Jouela-Ruau, Editions de l'Université de Provence, Aix-en-Provence, 1978. . . 5. Acerca de algunas « contradicciones » lascasianas.

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Estudios sobrefray Bartoloméde Las Casas,- Publications de l'Université de Séville, Séville, 1974. . . . . . . . . 6. Les Lacandons devant l'histoire: un fléau? des victimes? Cahiers du monde hispanique et luso-brésilien (Caravelle), n° 23, Université de Toulouse-Le Mirail, Toulouse, I 974. .................................. 7. Un épisode romancé de la biographie de Las Casas: le dernier séjour de l'évêque de Chiapa parmi ses ouailles. Mélanges offerts à Marcel Bataillon par les Hispanistes français, Bulletin hispanique, n° LXIV bis, Bordeaux,
1962.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ._. . .

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8. Colons et missionnaires en Amérique au XVI- iècle. Un s conflit tragi-comique: Baltasar Guerra, Las Casas, et les doDrinicains d~ Chiapa. Cahiers des Amérlques latines (Série Sciences de l'homme, n8 2), Institut des Hautes Etudes d'Amérique
Latine, Paris, 1968.. . . . . . . . . . . . . .. .. .. . . . . .. . . . .. .. .. . .

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9. Los dominicos de Chiapa y Guatemala frente al Con/esionarlo lascasiano. A ntrop%gia e Historia de Guatemala, n8 1, 2a época, Guatemala, 1979. . ... . . . . . . . . . ... ... . . . . . . . . . . . . . . 10. Las Casas et les femmes des conquistadores et des colons. Hommage à A.médée Mas, Publications .de l'Université de Poitiers, nOIX, P.U.F., Paris, 1972. . . . . . . . . . . . . . . Il. Bernal Diaz deI Castillo y Bartolomé de Las Casas. Actas del Sexto Congreso lnternaclonal de H&panistas (1977), Université de Toronto, Toronto, 1980. . . . . . . . . 12. Tomas LOpez, Erasme et Las Casas. Les cultures Ibériques en devenir. Essais publiés en hommage à la mémoire de Marcel Bataillon, Fondation Singer-Polignac, Paris, I 979. . . . . . ... . . . . . . ... . . . . . . . . . 13. Les premières traductions françaises de la « Brevisima Relaci6n de la Destrucci6n de las Indias » de Bartolomé de Las Casas. Hommage à Marcel Bataillon, Revue de Littérature Companf~ Paris, 1978.. ......... 14. Hacia un Las Casas verdadero : novedad y ejemplaridad de los estudios lascasianos de Marcel Bataillon. Casa de las Amérlcas, n8 124, La Havane, 1981. ... .. . . .

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ISO

IS9
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Titres d'autres études sur Las Casas (ou ayant rapport à Las Casas).. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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PRESENTA TION

Les quatorze études lascasiennes rassemblées dans le présent volume ont été écrites à des dates diverses au cours des vingt dernières années, et publiées soit dans des revues françaises ou étranaères, soit dans des actes de colloques et de congrès nationaux ou internationaux, soit enfm dans des Mélanges édités en hommage à des maîtres vivants ou disparus. Au~delà de la variété des sujets traités, chacun de ces articles ayant son unité, la cohérence de l'ensemble n'en reste pas moins certaine, puisqu'il s'agit au fond d'un thème unique, que le nom de Las Casas suffit à résumer. Ce nom suffit aussi pour en évoquer l'immensité, et il va sans dire que la matière de ce petit livre ne prétend'en recouvrir qu'une modeste part, assez diverse néanmoins pour toucher à plusieurs aspects essentiels du fait lascasien, que le rangement - non chronologiqueadopté ici permettra au moins de discerner. Les deux premiers articles cherchent à caractériser ce qu'il y a de fondamental dans la pensée et dans l'action du défenseur des Indiens, à savoir son indigénisme (le terme est postérieur, mais je n'ai pas été le seul à le considérer comme adéquaÙ, et plus spécialement sa radicale dénonciation des injustices de la conquête et de la colonisation. Les deux suivants, consacrés à l'image des brebis et des loups et aux récits de massacres, s'intéressent plutôt à la manière lascasienne, le style étant d'ailleurs indissociable, c'est ici le cas de le dire, de l'homme et de son combat Pensée, action, manière, autant de sujets controversés, souvent avec passion, s'agissant de Las Casas : l'étude n° S tâche du moins, en les replaçant dans leurs contextes, de rétablir la vraie nature, rien moins

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qu'inconséquente dans sa générosité, de ses pseudo-contradictions et de ses prétendues anomalies mentales. Suit une série d'articles touchant à des moments particulièrement conflictuels de la carrière de fray Bartolomé aux Indes. L'histoire décevante des tentatives de réduction des Lacandons (n8 6) déborde de beaucoup la période strictement lascasienne, et l'échec de ces entreprises ne saurait, quoi qu'on en ait dit, être imputé à la méthode pacifique préconisée par Las Casas. Les trois études suivantes, qui forment un ensemble, cherchent à éclairer, sur des bases historiographiques et documentaires jusqu'alors peu exploitées, les difficiles relations de l'évêque de Chiapa avec ses ouailles espagnoles et un encomendero des plus retors, ainsi que les rapports, non moins tendus d'abord, plus sereins à la longue, entre colons et missionnaires dans le même diocèse. On trouvera ensuite, complétant cet aperçu du monde colonial au sein duquel luttait le défenseur des Indiens, un bref article relatif à l'opinion que se faisait Las Casas, qui les connaissait bien, des femmes espagnoles, peu nombreuses au début mais souvent redoutables par leur esprit de lucre et leurs aveuglements passionnels (n8 10); une analyse des points d'accord inattendus, voire des affinités profondes par-delà leurs inévitables antagonismes, entre fray Bartolomé dénonciateur de la conquête et un conquistador aussi représentatif que Bernal Diaz dei Càstillo (n8 Il); et une révision des jugements portés par quelques historiens sur le « lascasianisme» (et l'érasmisme) d'un haut fonctionnaire colonial, l'oidor Tomas u,pez (n8 12). L'étude n8 13 brosse le panorama des premières traductions en langue française, à bien des égards tendancieuses, de la Brevisima Relacidn de la Destruccidn de las Indias, ouvrage dont la célébrité empoisonnée a longtemps alimenté la « Légende noire» antiespagnole. Quant au dernier article (qui est aussi le plus récent), il se veut avant tout, à travers l'examen de quelques traits fondamentaux de la pensée de Las Casas, un hommage à la mémoire de mon maitre Marcel Bataillon, à qui les études lascasiennes doivent, autant ou plus qu'à d'autres éminents spécialistes, d'avoir tant progressé depuis une trentaine d'années. S'agissant pour le plus grand nombre de travaux relativement anciens, une mise à jour sur certains points de fait aujourd'hui mieux connus aurait été souhaitable, sans préjudice de quelques retouches formelles: les impératifs typographiques m'ont contraint à y renoncer. Rien d'essentiel pourtant, me semble-t-il, n'aurait été à modifter si ces pages avaient pu être corrigées. Je me bornerai ici à préciser, concernant Las Casas lui-même, que sa date de naissance traditionnellement admise- 1474 - doit sans doute être reportée à 1484 (d'après un document exhumé par H.R. Parish et H.E. Weîdman), et touchant la bibliographie (qui ne cesse de s'accroître), que plusieurs ouvrages de base (Remesal, Fuentes y Guzmân, CarIas de Indias...) et de nombreux documents d'archives, autrefois difficilement accessibles, sont dé-

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sormais à la portée de tous grâce à de récentes éditions ou rééditions. Il me reste à remercier, cordialement, mes collègues du Séminaire interuniversitaire sur r Amérique espagnole coloniale que rai ouvert voici deux ans: c'est eux qui ont eu l'aimable initiative de cette publication, et qui se sont bénévolement employés à la mener à bien.
André SAINT-Lu

On trouvera en .fin d'ouvrage une liste d'autres travaux sur Las Casas, ou ayant quelque rapport avec Las Casas, qui n'ont pas été inclus dans le présent recueil, soit qu'il s'agisse de livres, ou que, s'agissant d'articles, ils traitent d'aspects très généraux ou soient encore sous presse.

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FONDEMENTS ET IMPLICATIONS DE L'INDIGtNISME MILITANT DE BAR TOLOM£ DE LAS CASAS

On reconnatt ordinairement en Bartolomé de las Casas le plus notable représentant de ce généreux courant de défense des Indiens dont s'est accompagnée l'implantation espagnole au Nouveau Monde, et que les historiens ont qualifié avec bonheur de clutte pour la justice. ou de cmouvement indigéniste du XVIe siècle.1. MAme les contempteurs du bouillant dominicain s'accordent, de quelque façon, sur l'exceptionnelle dimension de sa personnalité et de son r6le. Mais il importe, en la matière, de dépasser les vues sommaires et de se défier des lieux communs, aussi périlleux, ou peu s'en faut, que les jugements subjectifs. On voudrait ici, de préférence ~ travers les textes mb1es de Las Casas, s'en rapporter rigoureusement à sa pensée, à ses démarches d'homme engagé à fond dans la circonstance historique, pour définir à tout le moins les principes fondamentaux et les implications théoriques et pratiques de son indigénisme militant. On sera ainsi conduit, le cas écb~t, à discuter ou réfuter quelques opinions controversables. Il va de soi que l'indigénisme lascasien est avant tout fonction des réalités cindiennes. de l'époque, celles qui r~ltaient directement de la grande entreprise de conqu~te et de colonisation alors en cours. Réalités à bien des égards dramatiques et en face desquelles la réaction de Las Casas est fondamentalement contestatrice. Il est significatif que le principe m~e de toute son argumentation mette en cause, d'emblée, le fait colonial dans sa racine, comme touchant l'objet l'unique fin et raison d'~tre de la présence espagnole aux Indes, qui n'est autre, proclame Las Casas, que le bien des Indiens: «De manera que el poaer en'Viarel Re, gente alguna trilas Inaias, espanola [...] entrar estar espanoles en las 1nJias [ ] ha de

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1) Lewis Han k e, La lacha por la justicia en la coaquista de América, Buenos Aires, 19.9. Juan Fr i e de, Fray BartOlomé de Las Casas, exponenœ del movimiento indigenista espano! del siglo XVI, in: R.evista cie Indias, do XIII, pp. 21-55, Madrid, 1953.

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12 sertodo medio , medios ordenados para provecho .no deI Re')1ni de los espa;;oles, sino deI bien espiritual ,temporal de los indios, , no en una punta de al filer ba de ser ni pllede ser para perjuicio dellos.» Ce passage de l'importante lettre de 1555 à Carranza de Miranda, alors confesseur du futur Philippe II!, est particulièrement éloquent, encore qu'avec Las Casas on n'ait le plus souvent que l'embarras du choix. Il y aura lieu de revenir sur la double nature, spirituelle et temporelle, du bien dont les Indiens sont appelés à bénéficier. Observons d'abord que leur qualité de bénéficiaires élimine, comme incompatible, l'éventualité du moindre préjudice, mais qu'elle est également sans partage, la présence des Espagnols aux Indes ne légitimant, ni pour eux-mêmes ni pour le roi qui les envoie, aucun profit particulier. A ce propos, Las Casas insiste fortement, dans ce même texte et dans d'autres, sur la nécessaire distinction entre la fin et les moyens: «pues todo lo temporal de los Reyes y de los espanoles ban de ser medios ordenados para la consecucion del bien, aun temporal

corporal, cuanto mas espiritual de los indios, que es el fin a que todo, como dicho es, se ba de endererezar.»3 Distinction destinée, naturellement, à mettre en évidence la monstrueuse culpabilité des Espagnols qui, en ne cherchant qu'à s'enrichir aux dépens des Indiens, ont confondu, ont interverti fins et moyens: faute en soi la plus grave, souligne Las Casas qui s'appuie ici sur Aristote4, mais particulièrement exécrable en l'occurence, comme agent le plus efficace de la «destruction des Indes»: «y este error cerca del fin, verdaderamente ba sido la causa eficacisima de la destruccion de las Indias.:.5 Et le défenseur des Indiens n'a pas assez de mots pour stigmatiser, au nom de la raison et plus encore de la charité chrétienne, cette criminelle confusion: «este error pésimo borrendo, tiranico e infernal, sera
condenado por toda razon natural bumana, , mucho mas por la 'Y cristiana filoso fia.:. 8 Une telle dialectique est d'autant plus stricte que la fin abusive
I) Pour ce texte comme pour beaucoup d'autres, nous renvoyons à l'édition de P é r e z d e T u del a, Obras escogidas de fray Bartolomé de Las Cas as, in: Biblioteca de Autores Espaiioles, Madrid; voir ici tome ex, p. 432a. 8) Ibid., p. ""Oa. 4) ffError circa finem est omnium pessimus», Ethique, 6 (ibid., p. 432a); voir aussi, sur ce thème, le solennel prologue de la Historia de Las Indias, B. A. E., tome XCV, p. 130. ,) Lettre à Carranza, B. A. E., ex, p. "32a. ') Ibid., p. 432b.

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est toute temporelle, alors que la véritable fin était d'abord spirituelle. On trouverait dans les écrits de Las Casas, de quelque époque que ce soit, de multiples passages où la conversion des infidèles est mentionnée comme le principal, voire le seul objet de la présence espagnole aux Indes. C'est ce que rappelait déjà le clérigo lors de ses premières démarches à la cour: «el fin principal por quien todo la que se ha ordenado y ordenare se hace, , a él se ha de dirigir , encaminar, es la salvacion de aquellos indios.»7 Et c'est ce que répète à maintes reprises le dominicain dans ses traités: «como el fin deI senorlo de Vuestra Majestad sobre aquellas gentes sea, , no otro, la predicacion y fundacion de la fe en eUas y su conversion y conoscimiento de Cristo»8, comme dans sa correspondance: «Todo a fin" principalmente enderezado (después de a honra

, gloria de Dios) a conversion" salud de

aquellas indianas animas»'; idée qui se rencontre aussi, sous des formes voisines, dans ses grands ouvrages historiques10. Au demeurant, cette priorité déclarée du but spirituel n'a rien que de normal, dans le contexte de ce temps, et surtout sous la plume d'un homme d'Eglise. Bien d'autres que Las Casas la proclamaient aussi, qu'il serait difficile de qualifier pour autant d'indigénistes. Il reste que chez Las Casas, le rappel insistant de cette haute exigence religieuse en elle-même sacrée répond aussi, de façon bien manifeste, à une volonté de protection, puisque fin spirituelle et moyens temporels sont contradictoirement définis, et leur confusion dénoncée. Mais à ce point de l'analyse, il est essentiel de remarquer que dans la logique de l'indigénisme lascasien, la mission apostolique des Espagnols, pour supr~me qu'elle soit, n'est pas-,-conçuecomme devant être accomplie à n'importe quel prix. Car le but, pour Las Casas, doit toujours être subordoné à la qualité des moyens; telle est, souligne-t-il, la loi de Dieu: «la ley de Dias, que tiene puesta regla y mandado que no se hagan males, por chicos que sean, para sacar dellos cualesquiera bienes, por grandes que pueden ser.»11Principe diamétralement opposé, certes, aux théories d'un Sepulveda justifiant la guerre comme
condition de l'évangélisation, et soutenant

- d'après

saint Augustin

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") Memorial de remedios para las Indias, 1516, ibid., p. 20a. 8) Octavo remedio, 1542, ibid., p. 72b. ') Lettre à Carranza, ibid., p. 441a. ID) Notamment dans le prologue de la Historia de las Indias, B. A. E., XCV, p. 10b. 11) Octavo remedio, B. A. E., ex, p. 118a.

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que la perte d'une seule Amenon munie du bapt~me est un plus grand malheur que la mort d'innombrables victimes, fussent-elles innocentes11;principe bien contraire aussi aux sentiments de certains missionnaires par ailleurs exemplaires qui, telle franciscain Motolinla, acceptaient, quoique à regret, la conqu~te la plus meurtrière comme une nécessité, sinon comme une bonne chose, puisqu'elle permettait la conversion des infidèlesl'. Tirant la stricte conséquence de sa règle, Las Casas n'hésite pas à affirmer que pour des chrétiens dignes de ce nom, mieux vaudrait, eu égard aux tragiques effets de la domination espagnole, que le roi d'Espagne renonç!t aux Indes, et que les Indiens, par là même, fussent définitivement abandonnés à leur paganisme:
f(

y debrian todos, para ser buenos cristianos,de sentir que aunque

fllese posible Vuestra Majestad perder todo el dicho su real smorto, , nunca ser cristianos los indios si el contrario desto no podta ser sin su muerte 1 total destruicion dellos, como hasta agora ha sido, que no era inconveniente que Vuestra Majestad dejara de ser senor dellos 1 ellos nunca jamas fuesen cristianos..14 Eventualité .déplorable, il va sans dire, mais Las Casas entend signifier que la fin spirituelle reste rigoureusement conditionnée par l'adéquation des moyens. Et telle est, pour le défenseur des Indiens, l'exigence de compatibilité entre ceux-ci et celle-là, en face d'une réalité qui trop souvent n'en avait cure, que sentis comme nOIl dissociables, les moyens les bons moyens, ceux qui sont conformes à la loi de Dieu -, sans cesser d'être tenus pour tels, en arrivent, par une assimilation significative, à ~tre considérés comme une fin. De sorte que le m~e Las Casas qui tant de fois proclame la primauté ou l'exclusivité de la fin spiritUelle, apporte au moins autant d'insistance à définir comme temporel ce bien des indigènes qui est l'unique objet de la présence espagnole aux Indes, soit qu'une formule double spécifie conjointement les deux domaines, comme dans le premier passage cité de la lenre à Carranza, ou dans l'extrait suivant de l'Octava remedio: «toda la gobernacion, regimi~nto) orden :Y modo de tratar

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Il) litMayor mal es que se pieraa un

anima que muere sin bautismo que no matllr
Controversia Las Casas-SepûIveda,

innumerables hombres ..nqlle se.n inocentes», ibid., p. JI s. 18) T ~moignage a1I~gu~ par Bernal D { a z dera de la conquista de la Nueva Espaiia, ch. de Cholula d~cid~ par Cort~ pour parer au 1") Octavo remedio, B. A. E., ex, p. 118a.

del Cas till 0, Historia verda174, in fine, à propos du massacre danger d'une attaque indigène.

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IS

aquellas comunidades 'Y reinos, 'Vlcinos 'Y moradores naturales deUas, debe ser puesta por Vuestr. Majestad tal cual con'Venga para que todos ellos reciban provecho 'Y utilidaa espiritual 'Jtemporal, pues a ambas utilidades Vuestra Majestad es obligado»ll; soit que le terme «corporal», par référence à la vie meme des Indiens, le premier de leurs biens en ce monde, se substitue ou s'ajoute au terme «temporal»: «la conversion, ulNd espiritual , corporal de. los indios [...] timen encomenaadas los re,es de Castilla por fin principal alU»; «dicho bien, utilidad de aquellas indianas gentes [.. .], tempor.l, corporal'Y espiritual.ll; soit enfin qu'apparaissent, à c&téde la «vie», d'autres composantes fondamentales du domaine temporel, comme liberté, bien public, prospérité...: «para que sean cristianos 'Y se conserven en las vidas, en su libertad»; «para su confJersion, 'Y salvacion, para su buena gobemacion , regimiento 'Y concierto ae ra'Y zonable policta»; «quita, 'Y prohibir todo aqueUo que puede traer a las dichas gentes 'Y a su salua 'Y prosperidad aanos 0 aetrimento»17. Tant il est vrai que pour le christianisme humanitaire qui détermine si manifestement l'indigénisme lascasien, fins temporelles et fins spirituelles, étroitement indépendantes, ne sauraient être conçues que rassemblées dans une seule et même exigence. Mais comment Las Casas concilie-t-il la domination espagnole, qu'il ne récuse pas dans son principe, avec l'objet ainsi défini? Au niveau de ses fondements juridiques, aucun problème ne se pose, selon lui, dès l'instant que sont respectées, dans leur authenticité, les clauses de la fameuse bulle pontificale de concession (bulle «alexandrine» de 1493), véritable charte, à ses yeux, de l'entreprise des Indes. Mais la bulle, estime-t-il, a été dénaturée, et il est indispensable de lui restituer sa vraie signification apostolique. Les références à la bulle, le plus souvent sous forme d'extraits correspondant aux dispositions jugées essentielles, abondent dans les textes lascasiens, et il est aisé de saisir sur pièces18l'orientation systématique
SI) Ibid., p. 79a. 1') Lettre à Carranza, ibid., p. 440b et -MOaj voir aussi, supra, sage cid de cette m&me letue. le deuxiàne pas-

17)Memorial de remedios de 1542, ibid., p. 120aj Octavo remedio, ibid., p. 92b et 79b. 1') Pour le texte int'gral de la bune (il s'apt de ,la seconde 1nt,., e,t,.,.) en latin et en espagnol, cf. Manuel G i m ~nez Fer n n d e 20, Las bulas aleju-

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que le défenseur des Indiens s'applique à donner au texte pontifical, citant et recitant les passages qui formulent le plus nettement, dans sa rigueur impérative et qualitative, l'obligation missionnaire faite aux souverains espagnols1', et passant sous silence ou tout au moins minimisant cet aspect de la donation que nous qualifierions d'impérialiste - domination politique et économique impliquant la conquête -, en réduisant la «pleine souveraineté» stipulée par le texte à une sorte de principat suprême ne portant nulle atteinte aux pouvoirs ni aux biens des indigènes20. On pourrait épiloguer, comme le fait par exemple Men é n de z P i da 111, sur une interprétation aussi libre de ce document fondamental. Que Las Casas «falsifie» ou simplement épure le décret alexandrin, cette question, au demeurant délicate21, importe moins, ici, que, par elle-même, celle de la signification qu'il lui confère, et qui n'est autre que d'un strict principe
drinas de 1.93 referentes a las Indias, in: ADuario de Estudio Americanos, I, Séville, 1944. tt) Et notamment les deux suivants, que nous reproduisons ici dans leur venion espagnole: .os rogamos insistentemente en el Senor, aJectuosamente os requerimos, por el sacro Bautismo en que os obligast~is a los manaat(Js apost6licos, por las entraiias ae misericoraia ae Nuestro Senor Jesucristo, para que atciJi~ndolos a proseguir por completo semejante empTtntliaa empTesa, con animo, celo Jerviente hacia la

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Je oTtoaoxa, querais y aebais contIucir a los pueblos que viven en estas islas y
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tierras a recibir la religion cat6lica.JJ . y atlemas os mantIamos, en 'Uirtutl de santa obediencia, que asS como Jo prometéis, y no audamos 10 cumpliréis pOTvuestTa gran devocion regia magnanimiJaa, '1 habr~is ae aestinar a las tieTras firmes e islas anteaichas 'Uaronesprobos y temerosos de Dios, doctos, instrllidos experimentados para adoctri"", a los intIIgenas ., '1 habitantes tlichos en la Je catolica e imponerlos en las buenas costumbres, ponientlo
toda la debida diligencîa en toao 10 antedicho.JJ

Ces. extraits, isolés, figurent dans la lettre au Conseil des Indes de 1531 (B. A. E., CX, p. .7b), dans l'Octavo remedio (ibid., p. 71b), dans la Controvenia Las CasasSepulveda (ibid., p. 338b), et dans Ie Tratado comprobatOrio del imperio soberano de 1552 (ibid., p. 411 ab et 41. a). 10) Voir SURout l'Historia de las Indias, liv. I, ch. 79, B. A. E., CX, p. 236237, où Las Casas traduit, ou plut6t mume et commènte le texte de la bulle. It) El Padre Las Casas, su doble penonalidad, Madrid, 1963, pp. 118-122: l'auteur passe au crible le chapitre cité de la Historia pour dénoncer ce qu'il appelle les cfalsmcations» lascasiennes, preuve patente, selon lui, d'une maladie mentale. ") Redisons que le texte incriminé par Men é n d e z P i d a I est plut6t un mumé commenté, avec extraits traduits, qu'une reproduction inûgrale de la bulle. Et l'on ppurrait observer que dans d'autres ~crits lascasiens, elle est fidMement retranscrite: ainsi dans le Traudo comprobatorio, où figure aussi textuellement le passage sur la pleine souveraineté concédée aux rois d'Espagne (B. A. E., CX, p. .12a). Sur le sens' et la portée des bulles alexandrines, cf. l'~tude de G i m é nez Per n â n d e z cit~e supra, note 18.

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apostolique, exclusif par nature de tout droit de conquête et de domination temporelle. Ainsi entendue, la bulle, pour Las Casas, constitue indiscutablement une justification de l'entreprise des Indes telle du moins qu'elle aurait d6 être conçue et conduite. Elle est même, et c'est là le point capital, le se~l titre juste que puissent alléguer les rois d'Espagne et les Espagnols: «y este es, y no otro, el fundamento jundico y substancial donde esta fundado y asentado todo su t£tulo»23.On ne saurait s'attarder ici sur la copieuse argumentation théologique et juridique, d'origine thomiste notamment, accumulée par le dominicain à l'appui de sa thèse, et systématiquement exposée dans de grands traités doctrinaux comme le Tratado comprobatorio dei imperio soberan024. Qu'elle f6t médiévale ou moderne - ou les deux à la fois -, la position lascasienne se différenciait de l'interprétation courante, et officielle, de la bulle, l'interprétation «impérialiste» consacrée par l'usage du Requerimiento, et dont Sepulveda se ferait le champion, précisément face à Las Casas: différence radicale et qui, comme l'on sait, aboutissait, tout logiquement, à l'opposition irréductible des deux adversaires sur le droit de guerre. Plus subtile à saisir, et à tout prendre beaucoup plus réduite, la vraie distance qui sépare, sur la valeur juridique de la bulle, et plus généralement sur la question des justes titres, un fray Bartolomé d'un fray Francisco de Vitoria. Touchant cette matière bien souvent discutée, certains sont très sensibles au fait, certes frappant, que Vitoria récuse formellement la donation pontificale, alors que Las Casas ne cesse de l'alléguer comme seul fondement valable2l. Mais il nous semble que le contraste des deux positions est plus apparent que réel, puisque l'une et l'autre, à partir des mêmes prémisses thomistes, excluent en fin de compte tout pouvoir temporel qui ne serait pas strictement ordonné au spirituel. Encore que Las Casas, moins abrupt sur ce point et sans doute plus politique que le maitre de Salamanque, ne heurte pas de front la souveraineté royale, lui offrant au contraire

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ex, p. 2S3b.
14)

II) Treinta proposiciones muy juddicas (1547), proposici6n n° XVII, B. A. E.,
Ibid., pp. 35().-i23; ce tra.Ïd d'veloppe les Treinta proposiciones muy juridicas.

-) ef. Pierre e h a u nu, Francisco de VitOria, Las Casas et la querelle des justes titres, in: Bib~que d'Humanisme et de Renaissance, XXIX, 2, Genn-e, 1967, pp. 485-494. Et aussi, du mtme historien, Conquête et exploitation des Nouveaux Mondes, Paris, 1969, p. 386 sq.

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un appui juridique contre les prétentions des princes étrangers, voire contre les ambitions féodales des créoles2fJ,sa contestation, pensons-nous, n'en est pas moins totale sur le plan des réalités, et beaucoup plus radicale même, .globalement, que celle de Vitoria27, si l'on songe que ce dernier, en définissant ses justes titres de domination, d'ordre naturel ou surnaturel, ouvrait la pone à bien des possibilités d'ajustement des faits passés ou à venir, y compris les conqu&tes"aux principes ainsi établisl8. Tandis que Las Casas rejette en bloc les faits passés, comme non conformes, selon lui, à l'esprit de la bulle seul titre légitime -, et n'admet d'avenir que dans le strict respect de cet esprit.

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On connait la vigueur avec laquelle le défenseur des Indiens a dénoncé, sans relA.cbe,la dramatique contradiction entre les réalités de l'entreprise des Indes et les principes véritablement chrétiens nous dirions aussi bien humains qu'elle aurait dG garder. Rien n'échappe à sa draconienne condamnation, ni bien évidemment les guerres, toutes réputées iniques et de façon définitive, comme contraires à la justice- n'étant pas faites contre des ennemis et au bien des Indiens dont elles provoquent l'extermination ni aucune des formes d'exploitation en usage aux Indes esclavage, m,amientla, et autres modes d'asservissement comme tout aussi incompatibles avec l'unique objet de la présence espagnole". Mais plus encore que par sa logique totalitaire, la dénonciation lascasienne se caracœrise par sa violence. Cet extrémisme virulent du Las Casas accusateur, qui est l'aspect le plus passionné de son indigénisme, serait trop connu pour qu'on s'y arr&te, s'il n'était souvent mal compris. Que dans les

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H) En ce sens que la chUJe confi~e aux rois d'Espagne par la bulle ne pouvait ~re d~l~gu~e: cf. l'Octavo remedio, 1a raz6n, B. A. E., ex, p. 70. sq. 11}Il nous paraft difficile de parler, par opposition à Las Casas, du «radicalisme» de Vitoria (cf. Ch au nu, artide cit~ supra, note 25, sauf à isoler arbitrairement son deuxième titre ill&gitime (donation pontificale). Et l'id&e ne nous serait jamais venue, penonnellement, de qualifier Las Casas de «mod~r~». Il) Pour le texte des Relecciones de Vitoria, cf. l'&dition de Te6filo Ur dan 0 Z, in: Biblioteca de AutOl'es Crisaanos, vol. t 98, Madrid, t 960. Bonnes analyses dans Juan Man zan 0, La incorporaci6n de las Indias a la corona de Castilla, Madrid, 1948, et P ~ r e z de Tu del a, Significado hist6rico de la vicia y escritos del Padre Las Casas, B. A. E., XCV, 1957. II) Ces d~nonciations sont partOut pr&entes dans les &criu de Las Casas, mais plus sp&cialement, pour les guerres, dans la Controvenia avec SepUveda, pour l'encomienda, dans l'Octavo remedio, et pour l'esclavap, clans le Tratado sobre los indios que se han hecho esclavOl de 1548 (B. A. E., eX).

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outrances quantitatives (nombre de victimes) ou qualitatives (horreur des massacres) de ses Apres réquisitores, telle la célèbre Brevlsima relaci6n de la destrucci6n de las Indias (1542).', on fasse la part d'un style hyperbolique qui n'est sans doute que le reflet d'un tempérament, rien de plus recevable, pourvu qu'on n'y voie pas le signe fantaisiste d'un dérangement mentalS1,et pourvu qu'on ne prenne pas pour de la haine envers les Espagnols.! ce qui n'est que détestation de leur conduite jugée criminelle et commisération pour leurs innocentes victimes. La dénonciation lascasienne n'est ni maniaque ni malveillante, elle est un cri d'angoisse et de révolte qui se veut le plus poignant et le plus énergique. Car il s'agit d'émouvoir et de susciter une prise de conscience qui transforme la face des choses. Le radicalisme de Las Casas n'est pas simple exigence d'idéologue. Ce rigoriste est aussi un politique, encore qu'au niveau des applications concrètes l'extrémisme de sessolutions ne respecte pas toujours les limites qui séparent le domaine du possible de celui de l'utopie. C'est le cas, tout d'abord, des exigences de réparation - nécessaire liquidation du passé"';', dans la mesure où dépassant les systèmes de composition et de dédommagements partiels qu'il préconisait initialement, il en arrive à exiger dans les fonnes les plus rigoureuses la totale restitution des biens mal acquis, autrement dit de tous les biens, et même par les bénéficiaires les plus indirectsSs. Non
d'ailleurs que son célèbre Confesionario soit resté

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tant

s'en faut

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lettre morte, à preuve l'importante documentation récemment mise au jour par un historien péruviens4. Quant aux nouvelles normes appelées à redonner à l'entreprise des Indes son véritable sens, c'est théoriquement sans la moindre concession qu'elles prétendent réaliser la difficile conciliation entre la fin et les moyens, à la faveur d'une pénétration toute pacifique de missionnaires d'élite répandant la bonne
parole par la pure méthode évangélique

- douceur

persuasive, conduite

10) B. A. E., ex, p. 134 sq. Il) Men é n d e z P i d a l, El Padre Las Casas , op. cit., p. 106 sq. : .C4r4cter p4tol6gico at! 14t!x4gtT4cion~. It) Ibid., p. 323: «IAmor al india? oaio III t!sp4iiol.~ Il) Voir surtOut ses Avisos y reglas para los confesores de 1547, B. A. E., ex, p. 235 sq. ") Guillermo L 0 h man n V i Il e na, La restituci6n par conquistadores y encomenderos: un aspecto de la incidencia lascasiana en el Pero, in: Anuario de Estudios Americanos, XXIII, pp. 21-89, Séville, 1966.

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20 exemplaîre85 -, et frayant la voie à des colons choisis, venus d'Espagne non plus pour exploiter l'Indien et s'en retourner riches, ou vivre sur place en grands seigneurs, mais pour mettre à profit par leur propre travail laboureurs, artisans, commerçants les surabondantes ressources du Nouveau Monde, liant leurs intérêts et pourquoi pas leur sang par la voie du métissage à ceux des autochtones88; et couro~nant le tout, une tUtelle politique légère et bienveillante, respectueuse des libertés, des légitimes souverainetés et des saines coutumes de ces populations si injustement mépriséess1. Conceptions utopiques, il va sans dire, même si la longue expérience «indienne» de Las Casas et son indéniable sens des réalités ne laissaient pas de leur conférer certains côtés plus pragmatiques, qu'un aperçu aussi sommaire que celuici ne permet guère de soupçonner. On sait que dans l'application, en dépit d'une réelle influence auprès de la Couronne, sensible à plus d'un argument du défenseur des Indiens, et malgré une relative efficacité sur le plan législatifss, les généreux idéaux lascasiens se heurtèrent le plus souvent à l'inévitable résistance des intér@tscoloniaux89. Las Casas n'a pas changé radicalement l'ordre des choses, s'il a néanmoins pesé sur elles. Il reste que son indigénisme, encore à notre époque où le fait colonial traditionnel est en voie d'être dépassé, mais où les rapports de domination hypothèquent toujours le sort de tant de peuples, conserve bien vivante s.ahaute signification .de justice et de fraternité et garde pour nous valeur d'exemple.

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as) Méthode définie, sur le plan théorique, dans le grand traité latin De Unico Vocationis Modo, reprise et précisée plus concrètement dans plusieurs autres écrits lascasiens. U) Vieilles idées déjà apparues dans les Memoriales du clérigo Casas, et souvent reprises par la suite. 87) La lettre à Carranza, entre autres écrits, est uès éloquente sur ces derniers points. Et l'on sait que la grande Apologética Historia de las Indias (B. A. E., CV et CVI) est tout entière consacrée à vanter l'excellence des coutumes indigènes. 88) Leyes Nuevas de 1542-1543, et nombreuses mesures particulières favorables aux Indiens. at) Encore qu'il n'y ait pas lieu de minimiser l'indéniable succès de certaines entreprises personnelles de fray Bartolomé, et notamment celle de la Vera Paz, pour . faire entrer dans les faits ses conceptions.

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