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Les intellectuels africains et le pouvoir en Afrique Noire

224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296394391
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LES INTELLECTUELS ET LE POUVOIR EN AFRIQUE NOIRE

COLLECTION

LOGIQUES

SOCIALES

dirigée par Dominique Desjeux Sociologue à l'Ecole Supérieure d'Agriculture

d'Angers

A mèr,e Niamkey-Aya La paix de Dieu soit sur elle A mes frères et sœurs Qui l'eût cru! A mes enfants Le chemin est ouvert A ma femme « C'est du Seigneur qu'est venue cette affaire. »

Paul N'DA

LES INTELLECTUELS ET LE POUVOIR EN AFRIQUE NOIRE

L'Harmattan

Collection «Logiques Sociales»
Brigitte BREBANT, La pauvreté, un destin? 1984, 284 pages. Jean-Pierre BOUTINET (sous la dir. de), Du discours à l'action: les sciences sociales s'interrogent sur elles-mêmes, 1985,406 p. Pierre COUSIN, Jean-Pierre BOUTINET, Michel MORFIN, Aspirations relgieuses des jeunes lycéens, 1985, 172 pages. Michel DEBOUT, Gérard CLAVAIROLY, Le désordre médical, 1986, 160 pages. Majhemout DIOP, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome 1 : Le Mali. Tome 2: Le Sénégal, 1985. François DUPUYet Jean-Claude THOENING, La loi du marché: l'électroménager en France, aux Etats-Unis et au Japon, 1986, 264 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Le travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette, 1985, 304 pages. J.A. MBEMBE, Les jeunes et l'ordre politique en Afrique noire, 1985, 256 pages. Hervé-Frédéric MECHERI, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison, 1986, 192 pages. Guy MINGUET, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais, 1985, 232 pages. Christian LERAY, Brésil, le défi des communautés, 1986, 170 pages. Jean G. PADIOLEAU, L'ordre social. Principes d'analyse sociologique, 1986, 224 pages. Jean-Louis PANNÉ et Emmanuel WALLON, L'entreprise sociale: le pari autogestionnaire de Solidarnosc, 1986. Julien POTEL, Ils se sont mariés... et après? Essai sur les prêtres mariés, 1986.

@ L'Harmattan, 1987 ISBN 2-85802-818-4

Introduction générale
J. LE PROBLÈME
Cette étude a pour objet les relations entre les intellectuels et le pouvoir, les interactions où ils se trouvent engagés. Ce thème des intellectuels et du pouvoir est inattendûment vierge, en Afrique, mais attendu. Inattendûment vierge, en ce sens que les sociologues européens de l'Afrique n'ont pas cru devoir l'aborder directement ou le traiter en s'y appesantissant. Et jusqu'à présent, les Africains eux-mêmes n'ont mené aucune recherche en profondeur sur la question; et rien n'y a été publié de bien consistant. Le thème est donc vierge mais il est attendu: la preuve est le vif intérêt manifesté par les collègues, les étudiants et autres personnes du monde de la culture à chaque fois que le sujet est énoncé. Les choses semblent se passer comme s'il y avait un manque à combler. Le sujet est donc attendu, parce que sans doute tout le monde est plus ou moins conscient qu'il permet d'analyser les enjeux de la société. Mais un sujet attendu est dangereux pour celui qui l'aborde. On espère de lui en effet qu'il le traite bien. Mais que veut dire le traiter bien? Pour certaines personnes du monde universitaire, il faudrait par un certain type d'engagement démontrer plutôt ceci que cela et pour d'autres absolument plutôt cela que ceci. Un tel sujet présente effectivement l'inconvénient de faire glisser rapidement du domaine du savoir laborieusement conquis à celui du discours facile tenu au nom d'acteurs sociaux et où le travail de ventriloque pédant, armé d'un schéma explicatif unique et polyvalent, a tôt 5

fait de l'emporter sur celui du chercheur attentif et respectueux des faits. Il fallait donc éviter, autant que faire se peut, le risque de dérapage que portent comme en elle-même la notion même d'intellectuel et ses connotations diverses, ainsi que les risques vers lesquels entraînent inévitablement les écrits axiologiques et idéologiques sur les intellectuels. Il fallait bien rester centré sur l'étude des relations entre les intellectuels et le pouvoir. Commençons donc par présenter les acteurs, par définir les deux termes, «intellectuels» et «pouvoir»; il sera plus aisé de développer la problématique de leur rapport.

1. Les intellectuels
Les définitions de l'intellectuel sont presque toujours idéologiques. En effet, elles reposent bien souvent sur les propriétés de l'objet désigné alors que ces propriétés qui servent à classer renvoient à un système de classement implicite où chaque élément retenu, inclus, s'ordonne à une logique d'exclusion. On peut par conséquent se demander d'où parle celui qui inclut ou exclut? Et quelles sont les propriétés de l'intellectuel à partir desquelles il élit ou rejette. Pour autant que la définition dit les exclus et les inclus, elle est par là-même un enjeu de lutte pour imposer une vision de l'intellectuel. Il faut pourtant se demander qui est intellectuel? La qualité d'intellectuel ou de lettré dépend, pour une société donnée, à un moment précis de son histoire, de la quantité existante de lettrés et de manuels. Historiquement, on sait que le seuil de l'intellectualité peut varier: il s'élève des études primaires aux études secondaires et aux études supérieures. Et plus il y a d'intellectuels dans un pays, plus il est difficile d'en devenir un. Bref la notion d'intellectuel, bien qu'elle paraisse évidente, n'en est pas moins difficile à définir alors même qu'on voit ce et ceux qu'elle désigne, et ceux qui se reconnaissent comme tels. On peut essayer de la cerner en s'appuyant sur trois critères: la catégorie socio-professionnelle, la culture et le rôle. 6

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Définition centrée sur la profession et la catégorie sociale:

Pendant longtemps, en Afrique, le terme intellectuel (on parlait davantage d'évolués, de lettrés sous la colonisation) comprendra tous les scolarisés et instruits dans la culture occidentale et qu'on opposait aux illettrés ou analphabètes. Aujourd'hui, dans son sens large, proche du terme intelligentsia en Russie, le mot intellectuel désigne tous les titulaires de diplômes universitaires ou même de l'enseignement secondaire, qui ne sont pas directement impliqués dans la production matérielle. Ces intellectuels, ce sont donc tous ceux qui travaillent par, sur ou pour des idées et qui se retrouvent dans des professions comme celles de l'enseignement, de la santé, dans des professions juridiques; ce sont les cadres supérieurs des secteurs public et privé, les ingénieurs, les technocrates; ce sont les artistes, les officiers de l'Armée et de la Police, etc. En Afrique comme ailleurs, on peut, avec Raymond Aron, distinguer parmi les intellectuels les scribes (employés et fonctionnaires), les experts (ingénieurs et techniciens, médecins, etc.) et les lettrés ou artistes (professeurs, écrivains, peintres, musiciens...). Ce qui caractérise ces travailleurs intellectuels, c'est qu'ils forment une catégorie sociale nécessaire au fonctionnement de la société par la nature sociale même de ses activités superstructurelles et donc par la fonction sociale de ses pratiques propres au champ culturel. Autrement dit, c'est la structure sociale qui situe et spécifie les intellectuels comme tels: la structure sociale comporte objectivement des fonctions dont les titulaires sont de fait des intellectuels. On est en droit de se demander si des ouvriers, par exemple, ne peuvent jamais être des intellectuels. Il apparaît évident qu'un ouvrier, dans la mesure où il se situe dans le champ culturel et joue un rôle d'intellectuel par rapport à son groupe ou même par rapport à sa société, ne peut se voir refuser la qualité d'intellectuel. Cela veut dire que le critère socio-professionnel est insuffisant pour qualifier et circonscrire tous les intellectuels.

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L'intellectuel

défini par la culture

Le terme désigne ici tous les consommateurs et utilisateurs ou diffuseurs de culture, mais aussi et avant tout peut-être, tous les producteurs ou créateurs d'idées ou de pensées ou d'œuvres culturelles. Une telle définition signifie par exemple qu'un militant syndicaliste à large culture apparaît plus intellectuel que quelqu'un de profession intellectuelle qui ne lirait jamais aucun livre et n'écrirait pas. En Occident, le fait même de produire des idées ne suffit pas toujours pour appartenir à l'intelligentsia: il faut être au sommet d'un certain type de savoir, avoir vocation de communiquer ses idées et exercer une influence. Sous ce rapport, il n'y a pas beaucoup d'intellectuels africains à la dimension d'un Jean-Paul Sartre, d'un Michel Foucauld, etc. On se contente aisément de recevoir dans la catégorie des intellectuels les universitaires de haut niveau et tous ceux qui tentent de dépasser le cercle étroit de leur spécialisation et manifestent une large culture. Une frange des intellectuels n'est pas forcément universitaire mais manifeste un certain niveau de culture.

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L'intellectuel défini par son rôle

L'intellectuel peut chercher à s'épanouir dans deux rôles: celui de clerc et celui de prophète. Dans le rôle de clerc, l'intellectuel se veut le médiateur entre la société et ce qui est supposé être au-delà d'elle et qui peut s'appeler la Vérité, la Nature, le Prince. L'intellectuel clerc, parce qu'il se réfère à un au-delà de la société, en appelle à la Science, à l'Histoire, et se présente comme le défenseur de l'absolu; il aimerait bien imposer la dictature de la Raison, de la Science, de l'Histoire, en tout cas de quelque chose qui serait au principe de la société et lui commanderait. De ce fait, l'intellectuel a aussi un rôle prophétique. Il est l'homme qui parle au nom de ceux qui ne peuvent pas prendre la parole, muselés par la misère ou la peur, le repli sur soi ou par un apprentissage forcé de l'applaudissement. Il est celui qui s'élève contre l'ordre autocratique ou la domination étrangère. Le rôle prophétique de l'intellectuel se manifeste aussi 8

dans la capacité de concevoir l'historicité future, c'est-à-dire d'anticiper sur la société et d'annoncer ce qu'elle doit être, et donc de critiquer inévitablement l'archaïsme de la domination sociale présente, de dénoncer la domination et l'injustice comme un désordre au cœur de la société. Attaché aux valeurs et aimant assumer une fonction téléologique, celle de dire les fins dernières et de définir les finalités et les directions, l'intellectuel est souvent amené à avoir un rapport particulier avec sa société dont il se veut la conscience, et à avoir un rapport au pouvoir qui le situe nécessairement en face de lui comme collaborateur ou comme opposant, à moins que ce ne soit les deux à la fois.

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Le monde intellectuel

En fait les trois critères (catégorie socio-professionnelle, culture et rôle) se superposent souvent. Le monde des intellectuels est constitué par l'ensemble des individus qui ont un, deux ou plusieurs titres à être qualifiés ainsi. Les intellectuels, ce sont par conséquent aussi bien les intellectuels par qualification que les intellectuels par vocation, c'est-à-dire ceux qui se veulent et s'assument d'abord comme intellectuels en s'érigeant en souverains des idées, en champions de l'universel, et qui se considèrent comme qualifiés pour poser, aborder les grands problèmes de leur société; bref ils tentent de s'inclure dans la vision des intellectuels et se définissent par leur rapport au pouvoir, et par la perception qu'ils ont de leur rôle dans la société. Dans cette recherche, les intellectuels par profession et, plus encore, les intellectuels par vocation nous intéressent, particulièrement les intellectuels qui se situent délibérément dans l'espace idéologique, ou dans l'espace social ou politique pour parler ou écrire, pour mener des actions dont certaines défraient de temps en temps la presse nationale et internationale. En fait il s'agira ici des cadres et technocrates liés à l'Etat et associés au projet de société du pouvoir, et surtout des écrivains qui s'expriment dans leur production littéraire, des enseignants et même des étudiants, qui agissent par leurs associations ou organisations syndicales. Ces catégories intellectuelles, quand elles ne 9

sont pas directement dans les sommets du pouvoir, sont en général des hommes du milieu. Leur situation matérielle n'est pas extraordinaire mais n'est pas non plus mauvais'e; ils ne sont ni des bourgeois ni des prolétaires. Hormis les enseignants, les étudiants et les écrivains, portés parfois par des convictions assez fortes, et capables de contestation, ce sont en général des gens modérés avec une tendance à la défense des acquis et des privilèges - surtout qu'ils sont constamment sollicités pour tenir leur place dans la classe montante et parvenir sur les flancs du pouvoir.

2. Le pouvoir
Comment définir le pouvoir et de quel pouvoir s'agit-il ? Dans toutes les sociétés, le pouvoir se manifeste dans le phénomène d'autorité; celle-ci apparaît dans des ensembles sociaux concrets délimités ayant un centre de gestion. On peut parler par exemple du pouvoir du chef de famille, du chef d'entreprise, du pouvoir du chef de l'Etat, etc. Le pouvoir se retrouve sous des formes diffuses ou nettes et institutionnalisées dans la différenciation entre gouvernants et gouvernés. Mais justement, parce que la notion de pouvoir est en rapport avec l'exercice de l'autorité et lui est liée, elle semble trop large, voire floue. Lorsqu'on s'attache à ce qui caractérise le pouvoir dans son essence, celui-ci apparaît comme la capacité pour un individu ou un groupe d'obtenir d'un autre un comportement qu'il n'aurait peut-être pas adopté spontanément, de lui-même. La possibilité de contraindre gît au cœur du phénomène de pouvoir. Le pouvoir est toujours le pouvoir de... Et le pouvoir de... est bien celui de quelqu'un, d'un groupe, d'une classe. Là où il y a rapport de pouvoir, il y a rapport inégalitaire; et tout rapport de pouvoir est un rapport de domination. En son sens le plus général, le pouvoir se définit alors comme l'ensemble des hommes, des structures, appareils et moyens publics et privés dans et par lesquels se manifeste la domination sociale. Et c'est pourquoi on a pu dire que le pouvoir est partout et qu'on parle aisément des 10

pouvoirs - pour désigner la multiplicité des rapports de forces qui se forment et s'exercent dans les appareils de production, dans les familles, les groupes restreints et les structures, et dans les institutions, dont l'Etat. n est question de pouvoir politique lorsque les faits de pouvoir révèlent une finalité socialisée, lorsque les faits se rapportent à l'idée que la collectivité se fait de son devenir et de son organisation, lorsque les finalités visent l'ordre désirable, le bien commun, l'intérêt général. Dans cette optique, on a pu dire que le pouvoir est «l'ensemble des institutions et des hommes qui commandent à tous, au nom de tous ou encore qui exercent les fonctions indispensables à la vie de la collectivité globale». Pouvoir et politique ont pratiquement des rapports obligés sans qu'on puisse pour cela réduire la politique à l'exercice du pouvoir. Le pouvoir politique est bien celui d'un groupe de domination qui a les possibilités de faire exécuter ses ordres dans les limites d'un territoire déterminé, grâce à une organisation administrative; il dispose légitimement de la contrainte physique. Il est représenté le mieux par la forme la plus institutionnalisée et centralisée qu'est l'Etat. L'institutionnalisation fait de l'Etat le propriétaire du pouvoir; les simples gouvernants n'en ont que l'exercice. Du point de vue de la sociologie, l'Etat est un acteur sociétal, un acteur enraciné dans le système politique et qui agit au niveau du système organisationnel, du système des rapports de classes et au niveau des relations intersociales. Il est, dans un territoire, l'acteur central qui représente l'unité politique, qui détient la souveraineté, dispose du pouvoir régalien, a la charge de la paix et de la guerre à l'intérieur et à l'extérieur. En tant que pouvoir et en tant qu'il réunit dans les mains de dirigeants les moyens de gestion, l'Etat est impliqué nécessairement dans la domination sociale. Cependant pour le cas africain, où généralement la classe capitaliste est faible et l'Etat relativement fort, il semble qu'on doive admettre que, si celui-ci est effectivement à l'intérieur du mode de domination sociale, il ne lui est pas identifiable. Effectivement, il assure et contrôle la combinaison de tous les niveaux de fonctionnement de la société et apparaît avant tout comme l'acteur central du changement social. 11

TI a une logique propre qui est d'abord celle du pouvoir politique et idéologique avant d'être celle de la domination économique. C'est de cet Etat, de cet acteur, de ce pouvoir politique institutionnalisé dirigeant et gérant l'ensemble de la collectivité, qu'il s'agira principalement quand nous parlerons du pouvoir tout court. En Afrique, le lien entre l'Etat et le parti - souvent unique - est généralement si étroit qu'on doit se souvenir de celui-ci quand il est question de celui-là ou simplement du pouvoir.

3. Problématique des relations intellectuels/pouvoir
Comme annoncé, ce qui intéresse ici, ce sont les relations entre les intellectuels et le pouvoir. Plusieurs interrogations sont les nôtres. Quel est le rapport des intellectuels au pouvoir et quel est le rapport du pouvoir aux intellectuels? Les intellectuels en général (et en particulier les catégories retenues) font-ils partie d'un bloc au pouvoir ou y a-t-il une distance qui sépare les élites politiques et les élites intellectuelles? Le champ culturel est-il autonome et désarticulé au pouvoir politique? Deux axes de réflexions orientent l'étude: - d'une part, pourquoi les intellectuels qui paraissent liés au pouvoir, surtout en tant qu'intellectuels organiques d'Etat pour la plupart, sont-ils en même temps parmi les éléments les plus actifs de contestation de ce pouvoir? Et comment expliquer ce double rapport au pouvoir, cette position à la fois pour et contre lui? - d'autre part, pourquoi et comment le pouvoir recherche-t-il l'intégration et la participation des intellectuels ouessaie-t-il, le cas échéant, de les marginaliser ou de les exclure? Il ne s'agit donc pas ici de faire le «Plaidoyer pour les

intellectuels », ni de faire l'éloge ou la critique des « Chiens
de garde» ; ni de crier à «La trahison des clercs», ni de démasquer ou d'occulter «Le traître» ; ni de dévoiler ou de railler «L'Opium des intellectuels»; ni d'analyser « Le lapsus des intellectuels », ni de s'insurger contre « Les méfaits des intellectuels». 12

Cette recherche ne s'inscrit pas dans le prolongement de la pensée ou de l'analyse d'un Sartre, d'un Nizan, d'un Benda ou d'un Raymond Aron... encore moins de celle d'un Edouard Berth; elle ne reprend pas non plus l'analyse et les points de vue de Gramsci. Elle ne vise pas à rappeler les intellectuels à l'ordre ou à les mettre en cause. Elle n'en appelle pas aux slogans pour exacerber le militantisme chez eux, pour les moraliser, les inviter à prendre «le parti du peuple», à «aller au peuple» ou au contraire pour les condamner dans leurs actions «révolutionnaires ». Elle veut analyser les principaux aspects de conflit ou de collaboration dans les relations entre les intellectuels et le pouvoir dans les pays africains, et dégager la signification et la portée de ces relations. Concrètement, cela veut dire qu'on a toujours cherché à saisir à la fois le rapport des intellectuels au pouvoir et le rapport de celui-ci aux intellectuels. C'est pourquoi les hypothèses d'explication des relations entre les intellectuels et le pouvoir ont été ainsi formulées: Première hypothèse: les rapports positifs, donc de collaboration, entre les intellectuels et le pouvoir sont réciproques: ils reposent d'un côté sur la recherche par les intellectuels de la participation et de l'intégration au plan politique et social et, de l'autre côté, sur la volonté du pouvoir d'exercer son emprise sur la société, d'assurer l'intégration de la société et le développement économique grâce aux intellectuels et à l'ensemble des diplômés, et sur sa volonté de faire d'eux une «classe moyenne» d'appui au capitalisme étranger et à la domination intérieure. Deuxième hypothèse: les rapports de conflit correspondent profondément à des conflits autour des orientations sa cio-culturelles et politiques de l'ensemble de la collectivité, c'est-à-dire des conflits pour le contrôle du changement et du développement, donc essentiellement du passage d'un type de société à un autre. Les intellectuels, protégés par leur compétence et leur situation de proximité avec le pouvoir, mettent en cause l'ordre établi et critiquent la gestion de la vie sociale en dénonçant le

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manque de démocratie et de liberté, l'injustice sociale, la domination extérieure acceptée selon eux par le pouvoir. Ainsi les intellectuels se définissent davantage par leur rapport à l'Etat, agent de synthèse de la vie sociale. C'est d'abord contre lui que s'élèvent leurs protestations - sans que cela signifie qu'ils n'interviennent jamais comme des acteurs sociaux ni dans les rapports de classes, ni que leurs oppositions ne soient jamais des conduites de crise. Quant au pouvoir, sûr d'exprimer la volonté générale en options pour le développement, et convaincu le plus souvent qu'un mouvement de mobilisation et de négociation est plus utile que les mécanismes d'opposition et de négociation de la démocratie classique, tout en recherchant la participation des intellectuels, prend toutes les dispositions et mesures nécessaires pour que leurs actions et leurs critiques ne l'atteignent pas et n'irradient pas dans d'autres groupes sociaux. Sensible aux contorsions, aux ralliements et aux oppositions réelles, il s'applique à développer les mécanismes de récupération et de broyage de la volonté.

II. CONSIDÉRATIONS D'ORDRE MÉTHODOLOGIQUE

1. Champ d'étude, spécificité de l'objet et orientation gIobable de l'étude
La Côte d'Ivoire occupe une place particulière dans cette étude. De ce point d'observation privilégié, on regarde aussi les pays de l'Afrique noire intertropicale francophone, en nombre non négligeable, quelques pays anglophones et plus rarement quelques pays lusophones. Dans ces pays, seuls intéressent les faits et les phénomènes qui se rapportent aux relations entre les intellectuels et le pouvoir. La spécificité d'une situation particulière dans un pays ou dans un régime particulier a moins préoccupé que la spécificité des relations entre intellectuels et pouvoir. En effet, quel que soit le régime, les conduites 14

d'opposition et de collaboration ou d'adhésion s'observent; et ce fait notable, plus que d'autres et avant eux, mérite attention, réflexion et explication, même si on ne fait pas fi de l'univers de références des acteurs. De toute façon, les conditions communes et les situations semblables qui sont faites ou qui sont celles des sociétés africaines d'aujourd'hui amènent à être très attentif aux similitudes dans les conduites des acteurs, malgré les différences apparentes des systèmes et régimes politiques. TI y a aussi ce fait important que les actions, les œuvres et les discours des intellectuels, s'ils ont des accents nationaux ou parfois particularistes, en général se font et « parlent» pour l'ensemble de l'Afrique. Sans doute, on aurait pu faire une typologie des régimes politiques pour dégager par exemple, trois, quatre ou cinq cas-témoins et étudier les relations qu'ils ont avec leurs intellectuels. TI a été plus aisé et a paru aussi pertinent de partir d'un pays précis pour s'appuyer sur un ensemble d'autres pays dans l'étude des faits et phénomènes marquants, caractéristiques de situations, de conduites où s'expriment les relations entre les intellectuels et le pouvoir. C'est que nous cherchons avant tout à dégager les significations profondes de leurs relations, surtout quand ils entrent en lice, et à analyser par ce biais les enjeux de la société. Nous cherchons à donner des sociétés africaines d'aujourd'hui une image autre d'elles-mêmes, à montrer que l'enjeu central du conflit entre intellectuels et pouvoir dans chaque pays, c'est la société elle-même avec ses orientations socio-culturelles: les intellectuels de chaque pays ne tiennent pas à abandonner la direction du changement de la société au seul pouvoir qui a d'ailleurs besoin de s'appuyer sur eux. Des études complémentaires « locales» (par pays) pourront ensuite se faire pour approfondir tel ou tel aspect souligné ici, ou avec une orientation différente, rechercher les particularités, s'il s'en trouve. Mais il fallait d'abord qu'une étude dans une perspective globale permette de comprendre ce qui se passe et qui est d'abord général avant d'avoir peut-être des aspects spécifiques.

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2. Question de méthode et sources
L'action des intellectuels sur le pouvoir et dans la société étant davantage tributaire de la compréhension qu'ils ont de leur rôle social que de la perception qu'on a d'eux, il ne fallait pas ramener l'étude de leurs relations à celle des perceptions réciproques fondées sur des opinions individuelles qu'auraient révélées par exemple un questionnaire. Ce travail repose sur l'étude de luttes concrètes (sit-in, manifestations, grèves) et de documents. Pour l'analyse d'actions collectives menées ou voulues au nom de la société ou du peuple, pour l'analyse de relations, de rapports d'influence, il a paru plus pertinent de questionner des documents écrits relatifs aux actions ou aux paroles. Les documents produits par des groupes organisés ou par des individus dans des buts précis sont certes riches d'idéologies, de professions de foi, de propagandes, mais ils sont aussi pleins de témoignages, de prises de position, d'informations sur des situations, des intentions, des conduites. Sans doute ne permettent-ils pas toujours de savoir complètement les relations entre individus, groupes et forces sociales mais ils donnent le loisir d'étudier des actes, des paroles, informent au moins partiellement sur des actions ou des décisions collectives ou individuelles, sur des désirs, sur des analyses, etc. En décomposant par l'analyse critique la plupart des discours sur ou contre l'ordre et en remettant en situation sociale les intentions et les désirs d'identités des intellectuels et des représentants du pouvoir, c'est-à-dire en replaçant dans des relations sociales ou politiques, l'affirmation par les intellectuels et le pouvoir de leur identité et de leur rôle respectifs, on trouve dans les documents produits de quoi appréhender et analyser les relations entre les intellectuels et le pouvoir. Plusieurs types de documents écrits ont été questionnés: - Des documents de différentes sources historiques (livres d'histoire, textes et circulaires administratifs, textes divers) ; - Des essais, des articles et déclartions d'intellectuels, textes de colloques et séminaires, actes de congrès d'orga16

nisations syndicales ou d'associations, motions, mémorandum, etc.); - La littérature africaine écrite, lue évidemment d'un point de vue sociologique et non littéraire. Cela veut dire que la littérature est prise comme une source; on n'en fait pas une étude littéraire, et on ne «s'enferme» pas dans le texte pour en élucider les problèmes et les thèmes. Le sociologue questionne comme de l'extérieur les textes littéraires, c'est-à-dire à partir de préoccupations sociologiques pour lesquelles il s'adresse aux textes littéraires comme il peut lui arriver de s'adresser à des textes picturaux ou à des textes de presse; les textes répondent ou ne peuvent pas répondre. C'est pourquoi par exemple, le contenu linéaire des textes peut être pris en considération dès lors qu'il permet de répondre aux hypothèses sociologiques formulées; il n'est pas disqualifié par la question des niveaux d'intervention des personnages dans les textes (qui voit L. qui parle L. à qui ?...). Ainsi pour le sociologue, une œuvre littéraire, par le fait même de son existence, de son orientation générale et de sa signification, peut donner à lire un problème qui n'est pas directement développé comme tel par des personnages. Par exemple, des productions peuvent signifier une prise de conscience chez les intellectuels sans que forcément les personnages des œuvres soient des intellectuels. Dans ce travail, la littérature africaine sera la littérature d'Afrique noire écrite en langue française. Une ouverture sera toutefois faite vers la littérature d'expression anglais'e : évidemment, elle donnera lieu à une inférence moins complète. L'ensemble des documents et leur variété ont permis de répondre aux questions et hypothèses formulées. Autant que faire se peut, la liaison de l'analyse des documents et la réflexion générale a été quelque chose d'essentiel. Ce travail s'articule sur trois grandes parties: La première partie porte sur des considérations d'ordre général relatives aux Etats et aux sociétés africaines d'aujourd'hui. Il s'agit d'en dégager les caractéristiques propres qui permettent de comprendre ce qui s'y passe et de saisir pourquoi ce qui se produit dans l'une d'elle se produit ou est susceptible de se produire dans une autre. 17

La deuxième partie analyse les relations positives entre les intellectuels et le pouvoir. La troisième étudie les relations d'oppositions entre eux. L'ensemble de ce travail doit permettre de mieux saisir la place et le rôle des intellectuels dans les sociétés africaines et d'analyser les enjeux sociaux et politiques: profondément la société et ses orientations culturelles sont au cœur des relations entre les acteurs sociaux, comme les intellectuels, et le pouvoir.

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Première partie
SOCIÉTÉS ET ÉTATS AFRICAINS D'AUJOURD'HUI

INTRODUCTION
Dans les pays africains, rien sauf l'idéologie - ne permet d'observer «l'évidence» d'une soumission de l'Etat à la société et par conséquent à la bourgeoisie, c'est-à-dire à la classe d' «entrepreneurs» au sens de J. Schumpeter, comme dans l'industrialisation européenne. L'Etat africain n'apparaît pas comme un simple conseil d'administration de la bourgeoisie mais bien comme l'appareil de gestion de l'ensemble de la société. TI est cet acteur central qui, non seulement possède un pouvoir de plus en plus important dans le domaine de la politique économique, mais est l'agent principal de l'ordre et du changement. Certes, il n'est pas erronné de faire remarquer que l'Etat est toujours chargé de forces sociales, qu'il se met au service d'une classe, qu'il s'appuie sur une bourgeoisie intérieure liée à la bourgeoisie extérieure. Mais on doit voir et garder en esprit que l'Etat africain est à l'origine des principaux changements et qu'il est l'agent de transformation volontariste de la société. Cette précision permet de percevoir que l'Etat africain intervient partout, domine la société, assure son autonomisation par la présidentialisation et la bureaucratisation et canalise vers lui, de façon prioritaire, toutes les forces vives de la nation, recherchant une alliance hégémonique avec les élites sociales.

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Chapitre I

CARACTÉRISTIQUES

DES ÉTATS

AFRICAINS

A. L'État africain: un État-nation au-dessus de la société, et aux prises avec le développement
La colonisation a laissé aux pays africains des Etats et non des nations. Les dirigeants africains auront donc à cœur de renforcer les structures de l'appareil étatique pour en faire un instrument de construction de la nation. Il s'agit de rassembler toutes les ethnies, toutes les régions dans un ensemble qui est l'Etat-nation, unitaire et centralisateur, un Etat qui concentre les ressources et rassemble les leviers de commande dans les mêmes mains et qui du coup profite d'abord aux dirigeants politiques et administratifs. Cet Etat tente d'être l'arbitre des conflits résultant des revendications particularistes, en même temps qu'elle essaie de tenir compte de l'hétérogénéité sociale en maintenant entre les multiples ethnies en présence un minimum d'équilibre politique par attribution de postes aux personnages influents de chaque région: on a parlé de dosage ethnique et régionaliste. Dans son rôle d'intégration de la nation, l'Etat voudra donner à celle-ci une base économique. Il intervient dans toutes les branches de l'activité économique et sociale. Concrètement, il est souvent le principal entrepreneur ou industriel, le principal gérant et le principal employeur; il fait vivre une partie importante des citoyens. En fait, il a la charge de construire une hégémonie économico22