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Manager au Japon, un itinéraire

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208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 92
EAN13 : 9782296293526
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MANAGER AU JAPON, UN ITINÉRAIRE

Jean-Gérard NAY

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Manager au Japon, un .. . ItIneraIre
~

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1994

ISBN: 2-7384-2744-8

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I HAKUSAN

Introduction Un itinéraire

Un itinéraire Ce livre, rédigé à partir de notes écrites pendant un séjour de huit ans au Japon, invite à suivre un itinéraire imaginaire parcourant divers quartiers de Tokyo. Une telle structure, qui facilite les recoupements et les examens sous des angles différents, n'a pas été choisie sans raison et répond à un triple but: - En évitant une présentation logique, cartésienne, rectiligne, elle permet d'acquérir au fil des pages une certaine perception de cette approche circulaire des problèmes qui donne aux négociations - et plus généralement aux communicationsavec les Japonais leur connotation particulière. - En rendant possible, au gré du cheminement, les remises en cause, elle met en relief les liens et analogies entre les données culturelles et psychologiques qui influent, de manière parfois contradictoire, sur la conduite des affaires au Japon. 5

- Enfin une telle structurepermet de mieux saisir comment se construit, selon une logique qui n'est pas immédiatement évidente, une expérience sur l'archipel. Ce livre n'est pas un guide touristique, ce que pourraient laisser penser les noms de quartiers de ses chapitres, de Shinjuku à Shibuya, d'Akasaka à Hakusan. Il décrit, le long de ses pages, une certaine expérience acquise dans ce type de " société mixte" [1] que sont les filiales, majoritaires ou joint-ventures, des entreprises étrangères au Japon. [2] Ainsi cet itinéraire, construit avec l'intention de présenter les composantes principales du management japonais, n'est pas sans rappeler certains parcours initiatiques. Il s'adresse aux hommes d'affaires qui sont en contact fréquent avec les groupes japonais et aux expatriés envoyés au Japon par des sociétés étrangères. Toute personne confrontée aux problèmes de gestion d'une entreprise y trouvera, au détour du chemin, de possibles éléments de réflexion. Volontairement, cet essai s'est abstenu de faire référence aux données macroéconomiques largement commentées par de nombreuses monographies publiées actuellement. Plus que des théories générales, cet itinéraire s'attache à présenter une expérience quotidienne de la pratique du management au Japon et à en souligner les spécificités. Par delà les cycles de croissance et de crises, la bulle [2bis] et le " Endaka " [3], il s'est imposé la quête d'une permanence et s'inscrit au coeur des controverses sur l'influence de la culture sur les affaires dans ce pays. Les Japonais ont un sens aigu de leur unicité culturelle, linguistique et raciale. Les résultats du Japon d'aujourd'hui représentent pour le Monde un moment de la pensée et de l'action indissociablement lié à cette culture particulière. La culture japonaise, en ce qu'elle favorise le groupe et le clan parfois aux dépens de l'individu, déroute les Occidentaux attachés aux valeurs d'épanouissement personnel. Aussi l'analyse du management japonais par la culture ne manquet-elle pas d'être largement critiquée, toute référence aux données culturelles restant considérée comme: [4]
6

« ..un alibi au non-respect des engagements et des accords et à d'autresformes d'abus de pouvoir. »

Alain Touraine [5], analysant la culture de groupe, estime que: « L'idée de consensus relève plus de l'imaginaire occidental comme l'image inversée du commandement taylorien que de la réalité japonaise, qui reste beaucoup plus proche d'un modèle militaire. »

Cet essai souhaite montrer, àpartir d'expériences précises, combien les spécificités culturelles gouvernent le management des entreprises japonaises. Ces modes de travail, le plus souvent informulés, n'ont pas été créés, comme on le prétend parfois, afin de rendre la pénétration des marchés japonais difficile aux Occidentaux. Ces particularités, qui trouvent leurs racines dans un passé culturel, philosophique et religieux ancien, existaient bien avant les actuelles négociations commerciales entre Japonais et étrangers, même si, effectivement, elles ne les facilitent pas. En aucun cas, elles ne sont la conséquence d'un plan concerté d'asservissement de l'individu et, à ce titre, cet itinéraire se trouve en profond désaccord avec certaines prises de position qui n'hésitent pas à conclure que: [6]
«

L'endoctrinement à vie que subissent les Japonais a pour
»

objectif principal de les maintenir sous le joug.

Bien au contraire, et comme cet itinéraire s'est astreint à le découvrir, les fondements du management japonais, qui en ceci ne diffèrent pas des managements européen ou américain, restent une affaire de personnes:
« Au Japon, ce sont les personnes quifont les compagnies... »

confirme Takeshi Nagano, président du Nikkeiren [7], commentaire qui rejoint une récente étude du Jetro sur les pratiques de gestion des filiales japonaises en Europe. [8] Cet itinéraire, qui souligne lerôle important du consensus au sein de l'entreprise, se trouve en désaccord avec les critiques du management japonais qui ne retiennent que les dérapages inévitables du système. Le Japon est divers et, même si l'on y perçoit d'emblée 7

une forte cohésion culturelle de groupe et de clan, on y rencontre des individus exclus des circuits. Certaines classes de travailleurs y souffrent plus que d'autres et principalement ceux dont les activités s'exercent dans les domaines dits" des 3 Ki "; KITSUI, dur - KIT ANAl,sale -KIKEN,dangereux. Cependant, même si les porteurs de poutres métalliques les reçoivent parfois hélas sur les doigts, ce n'est pas une raison suffisante pour décrire le Japon, comme le fait le prêtre ouvrier André L'Hénoret [9], avec des accents de désespoir existentiel. Loin de s'attacher à décrire ces cas sociaux particuliers, cet itinéraire tente de retrouver, dans de nombreux textes et articles, les fondements d'un management pressenti par une expérience au quotidien. Ces règles sont loin d'être des dogmes intouchables. Elles résultent d'un consensus qui, le plus souvent, fut âprement discuté avant d'être choisi, sans remettre en cause l'élan vers" un plus grand effort" adopté par beaucoup de Japonais comme une manière de vivre. Ces règles enferment l'individu dans le système mental et intellectuel d'un groupe, ce qui ne manque pas de heurter les individualistes inconditionnels que sont les Occidentaux. Mais si effectivement on peut regretter parfois un manque d'expression personnelle chez le manager japonais, ceci ne permet en aucun cas de partager les conclusions extrêmes de Karel van Wolferen : [10]
« Tout Japonais désireux de vivre dans un environnement purement japonais doit renoncer aux valeurs morales et aux
"

vérités" philosophiques ou scientifiques comme moyen de
»

se défendre ou d'attaquer.

Un autre sujet de controverse tire argument des difficultés économiques actuelles pour annoncer que les caractéristiques culturelles d'un Japon dont on n'hésite plus à dire qu'il " dérive" [11] vont progressivement s'évanouir devant l'obstacle. Bien au contraire, et c'est une des conclusions de cet itinéraire, ces qualités demeurent et le Japon devrait y puiser les ressources pour surmonter, mieux que d'autres, la crise actuelle. Ces valeurs, rencontrées tout au long de ce
8

cheminement, demeurent, sans être entamées par le " dégonflement de la bulle" :

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~ 1t
de terre. Ses habitants

BABURUNO HOKAI C' est également la conclusion du psychiatre Toru Sekiya [cf Capital sept. 1993 pg. 46] :
«

Le Japon a l'habitude

des tremblements

savent qu'après, ils doivent se relever. Au lendemain de la guerre, les quartiers les plus dynamiques de Tokyo furent ceux qui avaient été rasés par les bombardements. Demain,les Japonais sortiront renforcés de cette récession. »

Une constante référence à la langue japonaise - et surtout aux idéogrammes hérités de la Chine ancienne, les" kanjis " - jalonne cet itinéraire: - Ces idéogrammes, à la beauté permanente et intemporelle, éclairent de manière profonde, bien qu'analogique, le sens réel des concepts et des mots qu'ils représentent. - Ils font partie du patrimoine culturel mondial. Toute langue étant véhiculée par une puissance, il faut de surcroît s'attendre à les voir progressivement envahir l'univers culturel occidental, comme on le constate déjà dans de nombreuses publications[ 12]. Ainsi, le commerce et les finances internationales réussiraient au cours des prochaines décennies ce que n'a pas réalisé la route de la soie en 2.000 ans [13]. - Ils restent le vecteur de communication majeur avec les Japonais qui, s'ils regardent parfois avec une certaine défiance les étrangers qui parlent correctement leur langue, manifestent toujours beaucoup d'intérêt envers ceux qui font l'effort de les étudier. [14] Ce livre relate de nombreux entretiens avec des personnalités japonaises ou occidentales rencontrées au cours de ce long séjour et dont je n'ai pas souhaité, par discrétion, mentionner les noms. Si certaines critiques sur des comportements et prises de position y apparaissent, elles

9

doivent être entendues dans leur sens général et ne visent aucun individu en particulier. Cet itinéraire s'est attaché à dégager les composantes du management et du comportement japonais dans les affaires. Ces traits spécifiques, dont de nombreux textes confirment la cohérence, présentent bien des exceptions. Chacun connaît des Japonais extravertis, bavards, critiquant - si tant est qu'ils soient sincères en agissant ainsi - leurs entreprises ou, plus rarement, leur pays. Les exemples de cet itinéraire gardent toute leur valeur et devraient aider les hommes d'affaires étrangers en contact avec ce pays à mieux comprendre et à mieux agir, selon le vieil adage:

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tII~c Ri-Gà NI IREBA,Gà NI SHlTAGAE " Si tu vas au village, obéis au village", qui correspond au proverbe anglo-saxon" In Rome do what the Roman do ". [15]

Je remercie le Groupe ELF AQUITAINE de m'avoir donné la chance de parcourir ce cheminement personnel.

Notes du chapitre HAKUSAN
[1] Ce terme est utilisé par Albane Calles: France, Japon - Confrontation culturelle dans les entreprises mixtes - Librairie des Méridiens, Paris 1986. [2] Au Japon sont implantées 3.500 sociétés étrangères, du simple bureau de représentation à la filiale à 100% de la maison-mère. Japon Actualités nb 15 17/8/93. 10

[2bisJ Période d'intense surchauffe économique (89-91), caractérisée par un fort accroisement des valeurs boursières et des prix des terains au Japon. [3J Le mot Endaka, utilisé mondialement dans la presse et le discours politique, signifie littéralement" Yen Haut" ou " Yen cher", l'adjectif TAKA ayant les deux significations.

~

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[4J Karel van W olferen. L'énigme de la puissance japonaise - Laffont Paris 1990 - pg 270. [5J Alain Touraine. Japon: le consensus, mythe et réalité. Collectif. Préface d'Alain Touraine. Editions Economica. Paris 1984 [6] Karel van Wolferen. opus cité pg 296. [7] Le Nikkeiren est la Fédération japonaise des dirigeants d'entreprises, l'équivalent du CNPF. Takeshi Nagano - World Economic Forum 1993 report Lausanne pg 293. [8] Etude du Jetro, citée dans Les entreprises japonaises en Europe,
motivations et stratégies

- Collectif

sous la direction de Frédérique

Sachwald -IFRI-Masson Paris 1993 pg 240. Cette étude, à l'exception de deux critères strictement liés au fonctionnement de l'entreprise: Juste à temps: système de gestion des stocks. Cercles de qualité: amélioration des produits ne retient que des éléments de gestion orientés vers le seul individu et sa meilleure intégration dans le clan : emploi à vie assemblées matinales ancienneté exercices matinaux bonus cafeteria unique formation sur le tas espaces de bureaux ouverts syndicats d'entreprise organisation de soirées uniformes de travail Tout ses critères facilitent l'immersion du travailleur dans l'entreprise, permettant d'obtenir les multiples consensus qui en composent le management quotidien. [9] André L' Hénoret, prêtre ouvrier au Japon, dans: Le clou qui dépasse, récit du Japon d'en bas. La Découverte .Paris 1993. [IOJ Karel van Wolferen, opus cité. [11] Alain Vernay - Le Figaro du 3/9/93. [12] Ainsi, la revue Capital - septembre 93 pg 42 - donne, avec leurs écritures japonaises, " les mots clefs de la sortie de la crise ". [13] Apparemment, bien que l'on ait prétendu que la route de la soie ait été la cause de la chute de l'Empire romain, [cf la céramique chinoise - C.etM.Beurdeley - Editions Vilo Fribourg 1982 pg 7], on ne trouve pas de référence à l'écriture chinoise, l'écriture des Sères mythiques et incertains dans le monde latin. II

[14] Les idéogrammes sont nommés kanjis en japonais ce qui signifie écriture chinoise. cf chapitre NIHONBASHI. [15] Les proverbes japonais sont fréquemment rencontrés au cours de ce cheminement. Je conseille vivement de les apprendre avec soin car ils permettent, mieux qu'à l'aide de phrases dans un japonais hésitant, d'être tout de suite exactement compris.

12

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II

~~

NIHONBASHI

L'homme d'affaires et la langue japonaise Un système graphique compliqué L'écriture chinoise: les kanjis Leur signification L'écriture simplifiée: les kanas L'adoption des mots d'origine étrangère Les caractères chinois comme école La calligraphie et la copie créatrice Langue japonaise et ordres économiques La langue et l'expression du pouvoir

L'homme d'affaires et la langue japonaise Pourquoi commencer par la langue? Sa connaissance est une nécessité dans un pays où l' homme d'affaires, dont les exigences de survie diffèrent de celles du touriste, se trouve à l'arrivée pratiquement aveugle. La langue permet de vivre quotidiennement, d'acheter des produits et de se diriger dans un Japon où les inscriptions en lettres latines sont d'autant plus rares que l'on s'éloigne des
13

centres des grandes villes. Dans le travail, même si la réunion se tient en anglais, lejaponais reste la langue des interventions dès que le sujet devient un tant soit peu délicat. C'est la langue des dîners de cohésion et de consensus, des pots dans les bars, si importants pour assurer de véritables échanges. Mais là ne réside pas la véritable raison de ce choix de la langue comme étape première de cet itinéraire. Une société s'organise autour de la langue qui la soustend. C'est par sa langue, ses réalités multiples, sa capacité remarquable à absorber des langues étrangères tout en préservant son héritage culturel, que le Japon peut commencer à être compris. La langue éclaire les structures mentales, les rites de contacts et d'interactions et surtout la particulière capacité des Japonais à imiter et à améliorer ensuite la chose imitée. La complexité des formes de politesse permet de mieux appréhender les rythmes des négociations et l'approche circulaire des problèmes. Les réactions des Japonais vis-à-vis des étrangers qui parlent leur langue sont complexes. Ceux qui ont résidé longtemps au Japon confirmeront que cet effort n'est guère payé en retour d'un surcroît de considération. Qui, mieux qu'un Japonais, pourrait expliquer cette situation, comme le professeurGen ltasakadevant l'expérience éprouvante d'un nouvel arrivant: [1]
«Au début, lorsqu'il commença à apprendre lejaponais, il était accueilli avec gentillesse et sourire. » Les Japonais à ce stade ont même tendance à en faire trop, ponctuant les timides KON NICHI WA {bonjour} ou ARIGATO {merci} que le débutant essaie de placer, de compliments bruyants et élogieux - " oh! ce que vous êtes fort! " [0 JOZU DES UNE] - Ce type de flatterie disparaît rapidement, comme Gen Itasaka le souligne ensuite: « Plus il élargissait ses connaissances, plus grande était la distance psychologique marquée par ses interlocuteurs qui, maintenant qu'il parle couramment, le considèrent avec suspicion et inquiétude. »
14

Sa conclusion éclaire bien les relations des étrangers
avec le Japon:
« C'est seulement en se comportant" comme des Etrangers" que les non-Japonais peuvent réellement continuer à être

respectés par les Japonais. »

En revanche, l'étude de la langue écrite et des idéogrammes chinois est appréciée. Si parler la langue éveille, en effet, une certaine suspiscion, la connaissance des kanjis

est toujours considérée avec une estime amicale profonde.
Les deux langues, chinois et japonais, appartiennent à des familles éloignées. Le chinois mandarin - parlé en Chine par 70% de la population - est apparenté à un groupe qui comprend les dialectes thaï, ainsi que les langues tibétobirmanes, alors que le Japonais, bien que cette thèse présente des points controversés, se rattache au groupe des langues ouralo-altaïques, comme le hongrois, le finnois, le coréen et le turc. En effet, les langues ouralo-altaïques, parties de l'Oural il y a quelque 10.000 ans, se sont également développées à l'ouest, vers l'Europe et àl'estvers l'Asie. On retrouve, entre l'Oural et la Hongrie, comme entre l'Oural et le Japon, de nombreuses enclaves linguistiques où des langues de structure ouralo-altaïque sont encore parlées. Mais les difficultés du japonais ne sont pas uniquement inhérentes à celles d'un groupe linguistique très éloigné des langues latines ou anglo-saxonnes. Elles résultent de l'évolution même de cette langue, depuis sa forme antique, antérieure à l'arrivée de l'écriture chinoise véhiculée par le bouddhisme, jusqu'à l'époque actuelle où elle s'est considérablement enrichie et continue de s'enrichir de mots étrangers. Ces nombreux apports font du japonais une langue complexe que l'on a pu décrire comme: [2]
«

.. .le système graphique

le plus diaboliquement

embrouillé

que

l'esprit humain ait jamais imaginé. Mais c'est derrière cette barrière réputée infranchissable que les Japonais, depuis treize siècles, étalent au grand jour tous leurs secrets, tous leurs mystères, toutes leurs contradictions. » 15

Cet itinéraire- plutôt que de buter sur les écueils d'une langue qui passe pour l'une des plus difficiles si l'on veut la bien parler - en souligne l'incidence sur la conduite des affaires, les négociations et les rapports humains dans le Japon d'aujourd'hui. *** Quelques mois après mon arrivée, je croise dans le hall de l'hôtel New Otani un groupe de Japonais attendant les ascenseurs. De loin déjà,j'avais remarqué leur air inhabituel. Pas de cravate, s'exprimant à forte voix avec de grands gestes.

Je m'approchai. Ils parlaient portugais avec l'inimitable
accent brésilien - 0 sotaque brasileiro. C'était un groupe de Japonais du Brésil, des SANSEI de la troisième génération, qui visitaient la terre de leurs ancêtres. Nous engageons la conversation en pénétrant dans l'ascenseur et, la faconde latine aidant, je n'ignorais plus rien d'eux avant le quatrième étage. Dsm'assaillent de questions'
- Et comment est la vie au Japon?

- Ce ne doit pas être facile! Et, après ce bref échange, lorsque nous nous quittâmes à l'étage où je descendais, ils me donnèrent chacun une tape amicale sur l'épaule -l' " abraço "brésilien - en me souhaitant bonne chance : - Entom, companhero, tudo born para voçé ! comportement bien différent de celui des Japonais que je côtoyais quotidiennement. J'avais rencontré en Amérique Latine beaucoup de ces Brésiliens d'origine japonaise. Sao Paulo, avec son quartier " Liberdade "qui ressemble à s'y méprendre à Akasaka, ses lampes le long des rues, ses petites échoppes où se dégustent sushis, ramens -(nouilles japonaises servies dans un bol de soupe)- et sashimis, est la plus grande ville japonaise hors de l'archipel. Je m'étais amusé à constater que les Japonais des deuxième ou troisième générations, les" nissei "ou" sansei", accolent à leurs noms japonais des prénoms brésiliens: Anita 16

Endo, Nelson Shibuya ou Joào Taniguchi! Depuis, j'ai souvent croisé à Tokyo ces Japonais du Brésil réimportés avec lesquels le gouvernement japonais tente de régler la pénurie de main-d'oeuvre sans affecter l'unité raciale du pays. Ces" de-nouveau Japonais" avouent rencontrer de grosses difficultés d'adaptation dans un pays où ils sont loin d'être considérés comme des citoyens à part entière. Ils promènent dans les rues de Tokyo, comme je le faisais moimême à mon arrivée, le souvenir attristé des plages de Santos et de Guarujà. Comme me confiait l'un d'eux dans un restaurant brésilien de Shinjuku : - Malgré tout, le Brésil reste le meilleur pays du monde!
- A pesar disso, 0 Brasil è 0 melhor pais do mundo para vivir ! ***

Cocktail du 14 juillet à la résidence de l'ambassade de France à Tokyo. Au fur et à mesure que la cérémonie se déroule, son style change. Arrivent tout d'abord, en milieu d'après-midi, les corps constitués des ambassades, ambiance feutrée, passage onctueux du nonce apostolique. Puis les hommes d'affaires, en complet noir ou bleu foncé à la japonaise, se présentent pour saluer l'ambassadeur. Enfin, vers six heures du soir, les jeunes se pressent en rangs serrés autour des buffets dressés dans les différentes salles de la résidence: stagiaires, VSNE -(Volontaires pour le Service National à l'Étranger)- dont le chahut bruyant chasse les attachés d'ambassade. Comme chaque année, discours de bienvenue, décorations et Marseillaise. Rencontré RT, nouvel expatrié francais envoyé au Japon par son Groupe pour ouvrir une filiale de représentation commerciale. Nous échangeons quelques mots. Il vit encore à l'hôtel et habitera à la rentrée dans un appartement vers Hiroo, justement pas très loin de l'ambassade de France. Trouvé RT sympa, plus ouvert que bien des anciens de la colonie française qui, par mimétisme, affectent de prendre des airs de samouraïs compassés. 17

L'écriture chinoise: les kanjis Les Japonais éprouvent vis-à-vis de leur langue des sentiments d'amour, de respect et aussi de crainte. Amour, et les Japonais sont particulièrement attachés à leur langue,

respect,car elle est, par la calligraphie,le lien avec l'héritage
chinois, aujourd'hui la plus ancienne civilisation vivante sur terre,[3] crainte enfin, puisqu'après la reddition de 1945, certains philosophes rendaient la langue japonaise responsable de la défaite et suggéraient qu'elle fût progressivement abandonnée. Arrivée au Japon avec le bouddhisme, la langue chinoise de l'époque (Han et Song) n'a pas remplacé la langue originale de l'archipel, le "Yamato Kotoba", mais s'est amalgamée à elle. Avant cette date, le Japon ne connaissait pas l'écriture. Il s'est passé au Japon ce qui aurait pu se passer en France si le latin avait coexisté avec le gaulois, langue dont subsistent encore les traces anciennes dans quelques noms communs et de nombreux noms de lieux. Cet amalgame du chinois et du yamato kotoba s'est réalisé de deux façons: - La langue chinoise a apportéà la languejaponaise des mots nouveauxqui s'écrivent avecdes idéogrammesqui, dans ce
cas, conservent leur prononciation chinoise monosy llabique,

prononciation nommée ON. - Les caractères chinois ont permis en plus d'écrire les mots anciens de yamato kotoba qui ont gardé la prononciation japonaise ancienne,souventpolysyllabique,nommée KUN. Ceci traduit une première difficulté. Les caractères chinois - en japonai les" KANJIS " - possèdent chacun au moins deux prononciations distinctes: l'une chinoise ON et l'autre japonaise ancienne KUN. Mais certains caractères sont prononcés de plus de dix manières différentes. [4] Cette particularité est la source permanente de jeux de mots qui ne sont pas toujours immédiatement compréhensibles pour l'Occidental. Ainsi le proverbe:

18

~~

iJt #.

JA NO MICHl EBI

qui signifie non sans connotation péjorative que les serpents repassent toujours par les endroits où ils sont déjà passés,joue sur deux prononciations, JA et EBI, du même caractère qui, dans les deux cas, signifie serpent. Une seconde difficulté tient au fait que les Japonais, lorsqu'ils ont emprunté l'écriture et les mots chinois, n'ont pas conservé les" tons" de la langue chinoise. En conséquence un grand nombre de kanjis correspondant à des concepts différents se prononcent de manière identique. [5] Certains Occidentaux estiment que les Japonais ont conservé aujourd'hui cette écriture pour servir d'écran et que le japonais pourrait tout aussi bien s'écrire avec les lettres de nos alphabets. Or, compte tenu du nombre de kanjis qui se prononcent de manière semblable, une telle écriture serait vite illisible. Les machines à traitement de textes,

commercialisées aujourd'hui avec quelque 14.000kanjis en
mémoire, ont rendu cette préoccupation illusoire, au Japon comme en Chine. Mais la véritable raison du maintien de l'écriture chinoise est qu'elle véhicule des concepts beaucoup plus parlants à l'esprit qu'un assemblage purement phonétique de lettres. [6] Les Coréens, qui ont abandonné l'écriture chinoise depuis le VIlle siècle pour utiliser leur alphabet syllabique, reviennent à l'usage des kanjis qui, de plus en plus, illustrent les colonnes de leurs journaux. Sous cet angle, il n'est pas certain que le jésuite Alexandre de Rhodes ait rendu un bon service à l'écriture vietnamienne en la " latinisant". On ne peut que regretter la méconnaissance des idéogrammes chinois affichée par bien des intellectuels occidentaux pour qui ce système d'écriture reste perçu de l'extérieur. Le sommet de ce qui a pu être écrit dans ce sens apparaît dans Impressions d'Asie de Bernard-Henri Lévy où l'auteur promène dans Tokyo une hexagonalité qui lui tient 19

lieu d'unique référence, au bien, au mal, au connu et à l'intelligible:
«

Ces idéogrammes indéchiffrés et tout hérissés d'obscurité, et

dont l'opacité même, l'absence absolue de sens, l'étrange statut, au fond, de signes vides et de signifiants sans signifié, restituent la ville, soudain, à son inassignable altérité. » [7]

En contrepoint, Victor Segalen a su révéler tout l'amour et la considération d'un poète à l'égard des kanjis : [8]
« Immenses à tenir toute la tablette, ou menus comme des granulations de la pierre, paifois anguleux et rêches ou bien

souples et mordants, éclaboussés encore de l'élan du pinceau,.. les voicis tous, les sphinx à la valeur unique. Il yen a d'épais et d'empâtés. Il y en a de dansants, il y en a de stables. Il y en a de vertigineux où la fougue de tout un art, inconnu à l'Europe, tourbillonne...Et leur attitude lointaine, pleine d'intelligence, est un geste de défi qui fera dire ce qu'ils gardent. Ils dédaignent de parler. Ils ne réclament pas la lecture, ou la voix, ou la musique,' ils méprisent les syllabes dont on les affuble au hasard des provinces. Ils n'expriment pas, ils signifient, ils sont. »

L'on ne peut que conseiller à l'expatrié qui arrive au Japon, à l' homme d'affaires qui se destine à commercer, donc à communiquer avec les Japonais, de s'attacher à acquérir une connaissance de l'écriture chinoise. Et une telle étude dépasse le cadre des relations avec le Japon. L'émergence commerciale et industrielle de l'Asie ira de pair avec un développement culturel qui imposera son propre système de communication. Il n'est plus déraisonnable d'envisager qu'une" zone Kanji" - peut-être la zone du futur "Pacific Rim" regroupant plusieurs pays d'Asie - influe, par son écriture, sur les cultures occidentales. Les Japonais tiennent fortement àce patrimoine. L'intense contenu de "japonité " des kanjis explique pourquoi les noms de personnes s'écrivent avec des kanjis tant que la personne est japonaise et avec des kanas lorsque qu'elle change de nationalité. Ainsi, la patineuse d'origine japonaise, mais citoyenne américaine, Yamaguchi voit son nom écrit:

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