Yéniches

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Venus des pays de langue germanique, où leur présence est attestée depuis plusieurs siècles, les Yéniches ou "Tsiganes blonds" constituent aujourd'hui, en France, le groupe le plus nombreux au sein de la communauté des Gens du voyage. Pour autant, ils restent très peu connus du grand public. Ils s'efforcent aujourd'hui d'en savoir davantage sur leurs origines mystérieuses et sur leur histoire, s'interrogent sur une spécificité qui les distinguerait autant des sédentaires que des Tsiganes et cherchent à rassembler les vestiges de leur langue secrète.
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782336270470
Nombre de pages : 301
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CHRISTIAN BADER

YÉNICHES Les derniers nomades d'Europe

suivi d'un lexique yéniche-français

et français-yéniche

L'HARMATTAN

Ouvrages du même auteur: Lexique des parlers sundgauviens, éd. du Rhin, 1997 La Namibie, éd. Karthala, 1997 Le Sang et le Lait. Brève histoire des clans somali, éd. Maisonneuve & Larose, 1999 Les Yibro, mages somali. Les Juifs oubliés de la Corne de l'Afrique, éd. 1'Harmattan, 2000 Mythes et Légendes de la Corne de l'Afrique, éd. Karthala, 2002 Les Guerriers nus, éd. Payot Rivages, 2002 Les noms de personnes chez les Somali, éd. 1'Harmattan, 2004 Parlons Oromo, une langue de la Corne de l'Afrique, éd. 1'Harmattan, 2007

INTRODUCTION

Lorsque, dans les années soixante-dix, je me mis à rédiger un «lexique des parlers sundgauviens» et à faire l'inventaire des mots utilisés dans le dialecte haut-alémanique parlé au sud de Mulhouse, dans une région qu'on appelle le Sundgau, le mot «Jane» ou «Janischi» me posa quelques problèmes. Je le traduisis par « Yéniche », qui désigne dans les pays de langue allemande une population nomade ou itinérante1 d'origine apparemment européenne, mais il me parut nécessaire d'expliciter le terme, à peu près inconnu en français. Je fis quelques recherches pour tenter d'en savoir plus sur ces «Tsiganes blonds », également désignés en dialecte par les termes, d'ailleurs éminemment dépréciatifs, de Schàreschliffer, «affûteurs de ciseaux », ou de Zeinejlicker, « réparateurs de paniers », mais les rares documents auxquels je pus avoir accès ne me furent d'aucun secours notable. Ce que je savais déjà des Yéniches relevait pour l'essentiel des préjugés et des idées reçues. Etant enfant, alors que j 'habitais dans un village non loin de Mulhouse, nous recevions ainsi deux ou trois fois l'an la visite d'une femme qui faisait du porte-à-porte pour collecter des vêtements. Ma mère ne manquait pas de lui remettre quelques paquets, qui allaient rejoindre d'autres colis que notre visiteuse transportait dans une petite carriole attelée à son vélo. Puis elles parlaient longuement de choses et d'autres, en alsacien. J'avais entendu dire qu'elle était «yéniche ». La consonnance étrange de ce terme m'avait frappé d'autant plus vivement que je ne parvenais pas à comprendre en quoi l'on pouvait distinguer un Yéniche ne n'importe quel autre Alsacien. A cette époque circulaient sur les Yéniches quelques généralités. TIs venaient, disait-on, d'Allemagne et de Suisse, et portaient toujours des noms allemands; la plupart d'entre eux étaient blonds ou roux et avaient les yeux bleus. TIs exerçaient de petits métiers et vivaient d'activités plutôt précaires: les rémouleurs, rétameurs, vanniers, colporteurs et chiffonniers de jadis avaient peu à peu disparu pour faire place aux ferrailleurs, brocanteurs, forains et marchands de voitures d'occasion. Les Yéniches avaient la réputation d'être aussi querelleurs -mais, précisait-on, «presque toujours entre eux »- que prompts à se
1 Les institutions et ONG qui se consacrent aux Gens du voyage préconisent généralement l'usage du terme « itinérant» de préférence à « nomade », considéré comme péjoratif (alors qu'en anglais, le terme nomadic est jugé moins péjoratif que itinerant) ; si l'on veut bien admettre que le mot « nomade» qualifie des peuples et des communautés dont le mode de vie est aujourd'hui plutôt valorisé et ne comporte intrinsèquement aucune connotation dépréciative, on ne verra pas d'inconvénient particulier à son emploi dans le présent ouvrage.

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réconcilier. Certains d'entre eux vivaient dans les quartiers pauvres des villes, où ils s'étaient d'ailleurs souvent mêlés aux non Yéniches, quelques autres dans des abris mobiles; ils n'avaient toutefois «rien de commun avec les Tsiganes », auxquels ils ne se mélangeaient jamais. La plupart des auteurs d'ouvrages consacrés aux Tsiganes évoquent très brièvement les Yéniches, dont le nombre, à travers toute l'Europe, pourrait varier entre 350.000 et 750.000 personnes, dont une grande majorité de sédentaires et de Yéniches intégrés ou assimilés. Les Yéniches sont systématiquement distingués des Sinti et des Roma, dont ils ne parlaient pas la langue; leurs origines sont cependant à peu près inconnues. Les théories les plus répandues font d'eux les descendants de paysans que les destructions occasionnées par la Guerre de Trente Ans (1618-48), de sinistre mémoire, avaient jeté sur les routes à travers tout le sud du monde germanique, depuis la vallée du Rhin jusqu'aux plaines de la Basse-Autriche. Les Yéniches m'apparurent alors si peu «différents », et leur identité si étroitement liée à de simples activités, qui ne comportaient du reste aucun caractère réellement spécifique et pouvaient être exercées par n'importe qui, que je pensai qu'il ne resteraient bientôt plus de cette communauté qu'un nom sorti de l'usage et quelques individus isolés, essentiellement préoccupés de faire oublier leurs origines. Je me trompais. Certes, beaucoup de Yéniches furent contraints ou firent le choix, librement consenti, de ne plus transmettre à leurs enfants une tradition identitaire qui, d'ailleurs entourée de mystères et de secrets, leur avait toujours valu, au pire de violentes persécutions, au mieux une réputation peu flatteuse de marginaux et de voyous. Cette démarche fut évidemment facilitée, depuis la fin du deuxième conflit mondial, par de nombreux mariages avec des non Yéniches et par un accès, beaucoup plus aisé que dans le passé, à toutes sortes de professions sans rapport avec les activités traditionnellement exercées par les Yéniches. On assiste cependant, depuis un peu plus d'une décennie, à une véritable renaissance de l'identité yéniche. Ce phénomène a été favorisée par plusieurs facteurs concomitants: la valorisation de la culture nomade des Tsiganes et des Gitans, qui a enfin cessé d'être systématiquement stigmatisée et se trouve fréquemment associée aujourd'hui à une image de liberté et d'indépendance; la mobilisation, en Suisse, des Yéniches victimes d'internements d'enfants mis en oeuvre par une association subventionnée jusqu'en 1967 par le gouvernement de Berne (association dont il sera bien entendu question dans ce livre) et la création consécutive, notamment en Suisse, en Allemagne et en Autriche, de plusieurs associations de défenses des intérêts et de la culture yéniches ; la diffusion, enfin, des technologies de l'information, qui permettent à un nombre

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croissant de Yéniches d'accéder à des sources écrites concernant leur communauté, d'entrer en contact avec d'autres Yéniches, de s'interroger sur leurs origines communes et de faire connaître leur culture à un public semble-til de plus en plus nombreux. Pourtant, en France, la communauté yéniche n'est encore identifiée, de manière d'ailleurs marginale, que par les milieux professionnels amenés à gérer les communautés de «Gens du voyage », pour reprendre le terme officiel qui désigne à la fois les Sinti, les Roma et les Yéniches : préfectures, mairies, autorités de la police et de la gendarmerie, associations d'aide aux populations nomades. Partout ailleurs, y compris dans des milieux qui se targuent d'être bien informés, les Yéniches restent mal connus, voire inconnus. Un journaliste du «Monde diplomatique» ne se contentait-il pas de noter, dans un récent article consacré à l'écrivain suisse Mariella Mehr, que celle-ci était «yéniche, c'est-à-dire tzigane (sic) »2? Beaucoup de Yéniches se sont retrouvés avec plaisir dans les romans ou les poèmes écrits par des écrivains issus de leur communauté comme les Allemands Engelbert Wittich ou Günter Danzer, les Suisses Albert Minder, Peter Paul Moser et Mariella Mehr, les Autrichiens Romedius Mungenast et Simone Schônett ; ils ont également découvert, avec un intérêt souvent teinté de circonspection, les ouvrages consacrés à leur culture, à leurs origines et à leur langue secrète (composée d'une série de parlers locaux issus du sociolecte appelé en allemand Rotwelsch) par des ethnologues et des linguistes qui, pour la plupart d'entre eux, étaient des non Yéniches. L'accès à tous ces documents exige cependant, comme le regrettent du reste beaucoup de Yéniches francophones, une maîtrise minimale de la langue allemande. C'est pourquoi il était urgent de consacrer aux Yéniches un ouvrage qui réalise, en français, une brève synthèse des connaissances rassemblées sur ces Gens du voyage, essentiellement depuis une ou deux décennies, et fasse le point de la situation dans laquelle se trouve aujourd'hui, à l'aube du vingt-et-unième siècle, une communauté dont le nombre équivaut à la population moyenne d'un département français, et qui est parvenue à survivre, le plus souvent en marge de la société, à plusieurs siècles d'oppression et de persécutions. Ce livre s'efforce de faire parler des Yéniches mais, on l'aura compris, comporte le défaut majeur de n'être pas écrit par un Yéniche. Il s'expose de ce fait même aux critiques de tous les Yéniches qui n'entendront prêter aucune légitimité aux thèses auxelles il lui arrivera de souscrire, ni même aucune véracité aux faits qu'il choisira de rapporter, et qui, entre la préservation des
2 Jourdan, Laurence, Chasse aux Tsiganes en Suisse, Le Monde diplomatique, octobre 1999, p. 8.

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secrets et le prudent dosage des révélations, souhaitent, aujourd'hui comme hier, conserver la maîtrise de leur identité. Mon propos n'a aucunement pour ambition de jeter une lumière définitive sur le mystère protecteur dont les ancêtres des Yéniches se sont entourés, et qui, depuis les représentants de la maréchaussée jusqu'aux eugénistes nazis, est loin en effet de n'avoir préoccupé que des personnages animés de bonnes intentions. Il n'est pas davantage un témoignage, que le public ne peut effectivement attendre que des Yéniches eux-mêmes. Il n'a d'autre intention, je le répète, que de ménager à des lecteurs, essentiellement non germanistes, un accès à un certain nombre de documents et de sources, assortis ici et là de commentaires personnels que je livre à la sagacité et aux critiques de tous ceux qui, pour des raisons variées, pourront s'intéresser aux Yéniches et surtout des Yéniches euxmêmes, à qui je souhaite dédier ce travail dans lequel, je l'espère, il se retrouveront un peu.
Un e quante Stehr im Letter, Fisele !

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IDENTITE(S) YENICHE(S)

Je n'ai pas à être quiconque ni à devenir quoi que ce soit. (Proverbe yéniche)

y éniches et autres Gens du voyage
Parfaitement admise en d'autres temps, la question « qui sont les Yéniches ? », qui vient à l'esprit d'emblée, pourrait être perçue aujourd'hui comme légèrement inconvenante, voire scandaleuse. Il y a à cela plusieurs raisons. Elle concerne en effet des hommes et des femmes qui ont, qu'ils se considèrent en tant qu'individus ou en tant que communauté, voire en tant que «peuple », parfaitement le droit de ne pas souhaiter que soient posées par d'autres qu'eux certaines questions, et encore moins que soient apportées à ces questions des réponses qui auraient pour effet, soit de mettre au grand jour des secrets que leurs ancêtres ont jalousement protégés durant des siècles, soit d'imposer une sorte de stigmate identitaire à des personnes qui, pour des raisons qui leurs sont propres et qu'il convient de respecter, ne tiennent pas à être désignées ou à se désigner elles-mêmes comme Yéniches. L'identité yéniche est de celles en effet qui n'ont guère apporté jusqu'ici de faveurs ni d'avantages particuliers -bien au contraire- à ceux qui s'en réclamaient ou s'en trouvaient dotés, et il est parfaitement compréhensible que beaucoup de Yéniches préfèrent, surtout lorsqu'ils sont sédentarisés, se fondre parmi les autres sédentaires ou, notamment lorsqu'ils continuent de mener une existence nomade, ne voient pas l'utilité de se distinguer des autres Gens du voyage. Par ailleurs, si la plupart des Yéniches apprécient que des historiens consacrent à leur peuple des enquêtes qui corroborent des thèses auxquelles ils entendent eux-mêmes souscrire, de même qu'ils se réjouissent de voir les professionnels de la presse relayer leurs témoignages ou la vision d'eux-mêmes qu'ils s'emploient à promouvoir, il n'y a aucune raison de penser que les Yéniches goûteraient une étude qui, réalisée par un non Yéniche, prétendrait, par la voie de l'effraction en quelque sorte, définir leur identité, écrire leur histoire et, de manière générale, parler à leur place. A cet égard, la question «qui sont les Yéniches ? », par essence suspecte, aurait évidemment un avantage certain à être reformulée en « qui sommes-nous? » Quelque soit la manière dont elle est posée, et quelles que soient les précautions oratoires dont on peut s'entourer dans cette démarche, cette question appelle, à défaut d'une réponse définitive, quelques précisions d'ordre général. Les «Gens du voyage », pour reprendre le terme officiel utilisé par l'Administration et, pour une fois, admis par tous ceux qu'il désigne, comprennent aujourd'hui en France plusieurs communautés, dont il convient de dire un mot:

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Etablis pour la plupart d'entre eux en Allemagne, en Italie (notamment en Lombardie et dans le Piémont), en Belgique et en France, surtout en Alsace et en Lorraine thioise, issus d'une immigration très ancienne -leurs ancêtres ont en effet été signalés en Allemagne dès le début du quinzième siècle-, les Sinti ou Sinté (au sg. Sinto, au f. Sinti, Sintessa, Sintezza ou Sintizza )3, également appelés Manusch ou Manouches, ont donné à l'Europe de célèbres dynasties de gens du cirque, comme les Zavatta et les Bouglione, ainsi que de grands musiciens, dont le plus connu est sans doute le guitariste Django Reinhardt. Les Sinti parlent une langue appelée sintitikes ou sintengeri tschib, apparentée comme celle des Roma aux langues indo-européennes parlées au Pakistan et dans le Nord-Ouest de l'Inde. Cette langue a exercé une influence notable sur de nombreux sociolectes relevés en Europe centrale, influence qu'on peut qualifier de prépondérante s'agissant du manisch parlé en Allemagne dans la région de Giessen, et d'importante pour les autres parlers dit « yéniches ». Nous aurons du reste l'occasion de revenir, dans le chapitre consacré à ces parlers (cf. infra, p. 60-61) sur les rapports, à la fois nombreux et complexes, qui se sont noués entre Sinti et Yéniches. Installés pendant longtemps en Europe de l'Est, les Roma (au sg. Rom ou Rrom, au f. Romni ou Romnia), dont l'immigration s'est accrue dans le courant des dernières années, notamment depuis la chute du Rideau de Fer et le démantèlement de la Yougoslavie, sont apparus en Europe occidentale au dixneuvième siècle; ils parlent des variétés d'une langue appelée romani, romanes ou romnes, étroitement apparentée aux sintitikes, et sont divisés, selon les activités auxquelles ils se consacrent, en plusieurs groupes, qui évoquent les castes de l'Inde: les Kalderash sont chaudronniers et forgerons, les Lovara marchands de chevaux, les Ursari montreurs d'ours, les Tshurara quincaillers, les Rabagi transporteurs et colporteurs, les Burgudji ou Kovatshi forgerons, les Gabeli acrobates et danseurs, les Gurbati ou Gurbeti hommes de peine, les Shargari diseurs de bonne aventure, etc. C'est aux Roma que doivent être rattachés les Arlije, Jerli ou Jerlides, un clan tsigane établi en Europe de l'Est (Belarus, Ukraine, extrémité occidentale de la Russie, Lettonie, Estonie, nord de la Lituanie) et dans les Balkans. Etablis principalement en Espagne et dans le Sud de la France, où se trouve le célèbre pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer, les Gitans ou Kalé (au sg. KaI6), presque tous de confession catholique, ne parlent presque plus le romani, mais s'expriment en kalo ou caio, qui est de l'espagnol ou du catalan, avec quelques emprunts au romani. Des groupes kalé auraient été identifiés en Finlande et au Pays de Galles.

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le terme proviendrait du Sind, une région aride du Sud-Est du Pakistan

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Les Sinti, Roma et Gitans sont considérés comme des communautés appartenant au même peuple, jadis appelé Romanichels, Bohémiens ou Egyptiens (d'où le nom anglais de Gypsies) et désigné à travers toute l'Europe par des termes issus du grec Atsinganos, « qui ne touche pas» : Tsiganes ou Tziganes4 en français, en allemand Zigeuner, en yiddish occidental tsigayner, en italien zingari, en portugais ciganos, en hongrois cigany, en tchèque cikani, en polonais cyganie, en turc çingene, etc. Même si un nombre croissant de Yéniches affirment être « Tsiganes» (revendication sur laquelle nous reviendrons ultérieurement), et même si les Yéniches sont parfois présentés hâtivement comme Tsiganes, il est généralement admis que les Yéniches et les groupes tsiganes appartiennent à des communautés différentes. De toutes les communautés de Gens du voyage, celle des Yéniches est à la fois la plus nombreuse dans plusieurs pays d'Europe occidentale (elle compterait ainsi 200.000 personnes en France) et la moins connue; La raison de cette méconnaissance tient, pour l'essentiel, au caractère très particulier de l'identité yéniche qui, nimbée de mystères dont il est difficile d'extraire des faits avérés, sont de celles qui ont engendré plus de polémiques et de malentendus que de certitudes. Si le nom -celui qu'on se donne à soi-même ou celui qui est donné par les autres- constitue le premier élément de l'identité, ou en tout cas le plus visible, on ne peut qu'être frappé par la multitude des termes qu'emploient pour désigner les Yéniches les populations, essentiellement de langues et de dialectes germaniques, parmi lesquelles ils vivent. Ces noms, qui évoquent tour à tour le mode de vie, les occupations, l'origine géographique, la langue ou l'aspect physique des Yéniches, constituent autant de références ou d'indices qui permettent de mieux cerner l'identité yéniche, et qu'il convient par conséquent de passer en revue.

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L'académie préconise l'usage de Tzigane, avec un z ; les Tsiganes eux-mêmes, pour qui le z évoque de mauvais souvenirs (le Z de l'allemand Zigeuner dans les camps de concentration nazis), préfèrent la graphie avec Ts-, que j'ai par conséquent choisi de suivre dans ce livre.

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Le mode de vie nomade
Beaucoup des noms donnés aux Yéniches évoquent leur mode de vie nomade, qui ne pouvait, on s'en doute, manquer de frapper l'imagination de paysans sédentaires, enracinés dans leur terroir depuis plusieurs générations. Ceux-ci voyaient en effet passer dans leurs villages des hommes et des femmes dont on ignorait le plus souvent l'origine, qui parlaient parfois les dialectes locaux avec des accents étrangers -et donc étranges-, qui transportaient leurs marchandises et leurs outils dans des hottes, des présentoirs, des charrettes à bras, des carrioles bâchées ou des roulottes (aujourd'hui remplacées par des caravanes et des abris mobiles), et qui passaient la nuit dans les forêts et la mauvaise saison sur des terrains communaux souvent inconstructibles. Les termes français «Gens du voyage» ou «Voyageurs », que traduisent les expressions allemandes Durchgeher, «ceux qui passent », Landfahrer, «ceux qui voyagent à travers le pays », Fahrende ou Fahrendes Landvolk, « voyageurs », se réfèrent précisément à ce mode d'existence. Dans la mesure où elles ne comportent aucune connotation expressément négative, et où elles sont volontiers employées par les intéressés eux-mêmes, ces appellations ont pris un caractère plus ou moins officiel: on les retrouve aujourd'hui dans la presse et les documents administratifs et judiciaires qui évoquent les communautés itinérantes. Elles ont remplacé les termes dépréciatifs, communément utilisés jusque dans les années cinquante, de « vagabonds », en allemand Vaganten (que traduit le mot archaïque Chundi, qui désigne les y éniches dans certaines régions de Suisse alémanique et qui signifiait à l'origine «client» ou «pratique ») ou Giingler (du moyen-haut-allemand gengelcere), de « camps volants », de gens « sans feu ni lieu ». Précisons enfin que le terme Heimatlos, utilisé au dix-neuvième siècle par l'administration suisse pour désigner les familles -essentiellement yéniches- qui nomadisaient à l'époque sur le territoire de la Confédération helvétique, ne désigne plus aujourd'hui que les « apatrides ». Notons qu'en Bavière, en Autriche et dans certains régions de Souabe, les Gens du voyage étaient désignés par les termes de Karrner, Karrnerleut', Karreleut', « ceux des carrioles ou des charettes », ou Karre(n)zieher, -ziecher, « ceux qui tirent des carrioles ou des charrettes ». Dans certaines régions du Tyrol, on les appelait La(h)niger, terme qui se réfère, non à leur mode de vie proprement dit, mais aux lieux qu'on leur laissait pour y bivouaquer, notamment pendant l'été, et qui signifie: «ceux qui campent sur les terrains exposés aux avalanches (en dialecte tyrolien lahn ou Ian) ». Enfin, dans certaines régions d'Allemagne

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comme la Sarre, on appelait les Yéniches et les Sinti Hüttenleute, «gens des huttes» . Toutes ces références au mode de vie nomade ont, certes, l'avantage de résulter d'une approche acceptable, à la fois pour les Yéniches et les non Yéniches, d'une identité «nomade» longtemps décriée et dépréciée, mais fréquemment associée aujourd'hui à une existence libre, indépendante, aventureuse et dénuée de contraintes. Ces références présentent toutefois un double inconvénient. D'abord, elles n'ont aucun caractère « ethnique », et peuvent s'appliquer aussi bien aux Yéniches qu'aux Tsiganes, Sinti ou Roma. Tout au plus peut-on observer que, dans la mesure où ces derniers groupes, dont l'identité est plus facile à cerner, sont généralement désignés spécifiquement, les expressions comme « Gens du voyage» s'appliquent également aux Yéniches, dont le nom est beaucoup moins bien connu du grand public et des fonctionnaires qui sont amenés à entrer en contact avec eux. Lorsqu'on évoque les « Sinti, Roma et gens du voyage », on fait référence également aux Yéniches, comme du reste dans l'expression, parfois utilisée Outre-Rhin, de deutsche Landfahrer, « voyageurs allemands ». Ensuite, ces références ne sauraient s'appliquer à tous les Yéniches, dont beaucoup ont abandonné au cours des siècles leur existence nomade pour se fixer, généralement en périphérie des grandes villes industrielles d'Allemagne, d'Autriche, de Suisse, de Belgique et de France. Ce mouvement, qui s'est intensifié depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a considérablement accru le nombre de Yéniches sédentaires (que leurs frères nomades appellent ironiquement en Suisse et en Allemagne Betonjenische, «Yéniches du béton ») et réduit à une minorité ceux d'entre eux qui continuent de mener une existence itinérante. A titre d'exemple, on estime ainsi qu'en Suisse, sur 35.000 Yéniches, seuls 500 seraient restés de purs nomades; entre 2500 et 5000 d'entre eux quitteraient au printemps leurs maisons, appartements et emplacements de stationnement pour « reprendre la route» jusqu'à la fin de l'automne.

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Les métiers itinérants
Les Yéniches exerçaient traditionnellement, individuellement ou en famille, voire de manière communautaire, une foule de petits métiers itinérants, qui étaient sans doute au moins autant la cause que la conséquence de l'existence nomade qu'ils menaient jadis, et dont la disparition, à partir du début du vingtième siècle, a très largement contribué à la sédentarisation de la communauté yéniche. Il apparaît en effet que beaucoup de localités qui abritaient des communautés yéniches étaient situées dans des régions très pauvres, impropres à la fois à l'agriculture et à l'industrie. Les habitants de ces localités ou, du moins, une partie d'entre eux, furent amenés très tôt pour survivre à se consacrer à la production de petits objets dont la fabrication nécessitait l'emploi de matériaux bon marché comme la paille, l'osier, le bois, le fil de fer ou le fer blanc, et, dans la mesure où cette production ne pouvait être écoulée localement, faute d'une demande suffisante, à proposer leurs marchandises au porte-à-porte, dans des régions parfois très éloignées de leur domicile. L'activité productive se déployait généralement pendant les mois d'hiver, au cours desquels il était malcommode de circuler, alors que l'activité commerciale avait lieu pendant la belle saison. Beaucoup de Yéniches, qu'on appelait en allemand Hausierer et en alémanique Hussierer ou Hüssierer, vivaient de commerce ambulant et de colportage au porte-à-porte. Ce métier, que les Yéniches traduisent dans leur sociolecte par Schrenzierer, Schriinzierer ou Scharanzierer, et que désignait en France une foule de termes aujourd'hui sortis de l'usage, comme bisouart, mercelot, marchande au, comporteur, porte-balle, étalier, traffiqueur ou traffiquant, occupait traditionnellement une place prépondérante dans de nombreuses régions d'Europe. Cette activité, qui faisait vivre des villages entiers, notamment en Rhénanie et en Souabe (ainsi Lützenhardt, Speicher ou Neroth), a pendant très longtemps joué un rôle important dans l'approvisionnement des campagnes, où n'était implanté aucun commerce. Les colporteurs portaient leur étalage devant eux sur la poitrine, le cou et les épaules étant protégés par une coiffure prolongée d'une pièce de cuir appelée «coltin », d'où le terme populaire « coltiner» ; d'autres marchants ambulants tiraient des carrioles, des charettes ou des roulottes de taille variable, à deux ou quatre roues, parfois à l'aide d'un chien ou, pour les plus fortunés d'entre eux, d'un âne, d'un mulet ou d'un cheval, progressivement remplacés au début du vingtième siècle par des bicyclettes ou des véhicules automobiles. Parmi les marchandises colportées, on peut citer tous les ustensiles ménagers qu'on trouve aujourd 'hui dans les quincailleries (brosses, balais, louches, râpes,

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pinces à linge, écumoires, couteaux, pièges, etc., ainsi que des parapluies, des allumettes, des peignes et du savon), les produits de la vannerie (paniers, corbeilles, hottes), la vaisselle en terre cuite ou en porcelaine (d'où le nom de Chacheler, Chiichelimacher ou Chiichelifüerme qu'on donne parfois aux Yéniches en Suisse alémanique), la mercerie (aiguilles, épingles, boutons, fil, lacets, rubans, laine), les comestibles (fruits, baies sauvages, champignons, pains d'épice, tabac, produits dits « coloniaux »), les vêtements bon marché, les sabots, les chaussures et le cirage, les tapis et les animaux de compagnie (oiseaux chanteurs, hamsters, chiens). Il advenait très fréquemment que ces marchands offraient au chaland des marchandises qu'ils avaient produites eux-mêmes. Ces artisanats, auxquels les Musée des Cultures populaires de Bâle a consacré une salle, constituaient pour les communaurés nomades, et notamment des Yéniches, une source importante de revenus. Le plus répandu de ces artisanats était sans conteste la vannerie, au point que le terme «vannier» apparaît en France comme l'un des synonymes les plus répandus de «Yéniche », et que les fameuses «routes de l'osier », jalonnées d'étangs, de marécages et de plaines inondables, où Sinti et Yéniches trouvaient la matière première nécessaire à leur industrie et où ils s'installaient parfois (ainsi à Grosses Moos près de Berne), ont pendant très longtemps coïncidé avec les principaux axes de leurs migrations. Comme en français, le terme vanniers (que les Yéniches désignent dans leurs sociolectes par les termes de Kaniser/Kaneser, Kanismacher, Goschpflanzer, Rümpfnergaschi, Ganaschtermangerli, Chanismiinger ou Kranesbosseler) désigne communément les Yéniches dans de nombreuses régions d'Allemagne, de Suisse alémanique et d'Autriche: en allemand Korbflechter, Korbmacher ou Korber, en alémanique Zeineflicker ou Zainefligger (le mot, litt. «réparateur de paniers », comporte la plupart du temps une forte connotation péjorative), Chorber ou Chorbeni. Parmi les autres artisanats jadis pratiqués par les Yéniches, citons la fabrication de brosses (en allemand Bürstenbinden), de balais (aIl. Besenbinden), de meubles en rotin, d'objets en paille ou en bois (allumettes, sabots, cintres, pièges, pinces à linges), ainsi que la fabrication et la réparation de parapluies, auxquelles les Yéniches doivent parfois d'être appelés Schirmflicker (en allemand), Schirmmacher (en bavarois-autrichien) ou umbrellonia (en italien dialectal), termes qu'ils traduisent dans leur langue secrète par Dachlinpflanzer ou Pareschurigaschi. Beaucoup de marchands ambulants s'étaient spécialisés dès le Moyen-Age, et peut-être même avant, dans la réparation des objets
5Avec les variétés dialectales charpagnat (Lorraine et Vosges), manderlier (Wallonie), panatier ou panetier (Suisse romande), manetier, mannequinier ou mannelier (en Ile-de-France et dans les Pays de l'Ouest).

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usuels, que leurs propriétaires entendaient conserver le plus longtemps possible. C'est ainsi que beaucoup de Yéniches exerçaient les professions qui, au moins dans les campagnes, se pratiquaient de manière itinérante. Apanage des Gens du voyage, l'activité qui consiste à aiguiser à domicile les instruments tranchants (couteaux, ciseaux) et les armes blanches est encore exercée aujourd'hui, ici et là., par les rémouleurs ou «repasseurs» (en allemand Messerschleifer ou Scherenschleifer, en alémanique Schareschliffer, en bavarois-autrichien Scharnschleifer, en yéniche Gurtigaschi, Gurtimanger ou Zwickifreier). L'opération, dont le principe est invariable, consiste à trotter dans le sens de la longueur la partie tranchante de l'objet qu'on souhaite aiguiser sur une surface encore plus dure (le plus souvent une pierre à aiguiser), tout en veillant à réduire la chaleur produite par ce trottement. Le plus souvent, le rémouleur, parfois accompagné d'un petit singe dont les facéties amusaient le public, travaillait avec une caisse remplie d'eau, dans laquelle était fixée une pierre circulaire qu'on faisait tourner à l'aide d'une poignée ou d'un levier actionné du pied ou de la main gauche. Egalement pratiqué par les Gens du voyage, notament Yéniches, l'étamage, pratiqué par l'étameur ou rétameur (en allemand Kesselflicker, Pfannenjlicker ou Wannenjlicker, en luxembourgeois Dëppegéisser, en alémanique Chessler ou Spëngler, en yéniche Manger/Menger, Schmelzer, Ketterlpjlanzer, Nullimanger, Bremegaschi, Brememanger ou Bremeverplumper), est une opération qui consiste à appliquer une couche d'étain sur une pièce métallique endommagée ou oxydée. Les étameurs transportaient traditionnellement avec eux un chaudron dans lequel on faisait fondre l'étain, un soufflet, un pot dans lequel on conservait les charbons ardents, et quelques outils (marteau, ciseau, pince, tenailles, lime, couteau, etc. ). Les couverts, couteaux, fourchettes en fer et cuillers d'étain étaient dégraissés à l'aide d'acide chlorhydrique, rincés à l'eau, puis soigneusement essuyés avec un morceau de laine avant d'être plongés dans un bain d'étain d'où ils ressortaient comme neufs. Les marmites, poêles, pots d'étain, chaudrons ou casseroles en cuivre attaquées par le vert-degris qui risquait de se mélanger aux aliments étaient également recouverts d'une fine couche d'étain, et les trous dans les récipients en fer blanc soigneusement rebouchés. Parmi les autres professions traditionnellement exercées par les Yéniches (mais non exclusivement par ceux-ci), et qui ont pris dans le courant du vingtième siècle une importance prépondérante, il convient de citer la récupération de matériaux divers. Jadis fort répandu, le métier de chiffonnier ou «pattier » (aIl. Lumpenhandler ou Fetzensammler, auutrichien Stratznsammler ou Hutznsammler) consistait à récupérer du papiers et des vieux chiffons qui, une fois recyclés, servaient à fabriquer le velin, un papier de grande qualité. Cette

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activité s'accompagnait fréquemment par la récupération d'autres matériaux : du verre, des os utilisés pour la fabrication de la colle, des poils, des plumes, du crin et des peaux de lapin ou de chat utilisés pour la fabrication de vêtements, d'accessoires vestimentaires, d'oreillers, de matelas ou d'édredons. Les Gens du voyage tiraient également, depuis le Moyen-Age, une grande partie de leurs revenus d'activités ambulantes destinées à fournir au public des villes et des campagnes, notamment à l'occasion des foires qui se tenaient annuellement dans certaines localités, des distractions de toute nature. Sinti et y éniches avaient investi cette « niche» socio-économique, dont il faut rappeler qu'elle abritait des professions jadis déconsidérées, souvent condamnées par l'Eglise: musiciens et comédiens ambulants (le grand-père paternel des Marx Brothers était un Yéniche, comédien de profession), jongleurs, marionnettistes, « escamoteurs» ou prestidigitateurs, forains, etc. Des sources généralement antérieures au second conflit mondial attestent de la présence de familles yéniches de comédiens, d'acrobates et de marionnettistes dans de nombreuses localités allemandes, dans le Palatinat (à Worms, à Alsenbom près de Kaiserslautern et à Kirrweiler près de Landau dans le Palatinat), à Birngrütz en Silésie (village dont est originaire la famille Maatz qui présenta ses spectacles de marionnettes à partir de 1862 et qui est aujourd'hui établie à Gerabronn près de Schwabisch Hall), à Herford et à Minden, au nord du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, à Heuberg près d'Ohringen dans le Bade-Wurtemberg et à Delzen dans le nord-est de la Basse-Saxe. Si de nombreuses familles sinti, souvent originaires d'Italie comme les Zavatta et les Bouglione, se sont illustrées dans les métiers forains, les Yéniches sont également bien présents dans le monde du cirque: mentionnons la famille Nock, dont les ancêtres, venus du Tyrol, s'établirent dans le village souabe d'Oberberg vers 17306. Un certain Joseph Nock et son épouse Agatha Wittich émigrèrent vers 1860 en Suisse, où ils fondèrent le cirque Nock, qui se produisit d'abord à Richterswil et à Davos. Dirigé par Franz Nock, ce cirque pourrait bien être aujourd'hui le plus ancien de Suisse. Appelés en allemand Wandermusikanten et parfois désignés, en Saxe et en Bohême, par le terme de Fatzer (du latinfacere, « faire », au sens de « faire de la musique », ou cf. moyen-haut-allemand fatzer, «joueur, jongleur, clown »7), organisés le plus souvent en orchestres ou Fatzerkappellen, au sein desquels les
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Le yéniche de BurgberglOberberg comprend encore de nos jours l'expression die spann! wie d'Nocke ("en voilà une qui ressemble à la Nock"), qui s'applique à une femme outrageusement fardée et bijoutée. 7 Le mot est cependant étrangement apparenté, par sa prononciation presque identique, au terme Vazer, qui désigne dans le nord-ouest de la Suisse les Yéniches (souvent d'ailleurs musiciens, ce qui accroît encore le risque de confusion) auxquels fut attribuée en 1850 la citoyenneté de la commune d'Obervaz dans les Grisons.

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femmes étaient parfois désignées par le terme peu flatteur de unmoralische Harfenistinnen, « harpistes immorales », les musiciens ambulants qui animaient les kermesses d'Allemagne et parlaient des langues secrètes étroitement apparentées au yéniche. A Salzgitter, en Basse-Saxe, étaient ainsi établis jadis des musiciens ambulants qui parlaient entre eux le klesmerisch. A Lingelbach dans le Vogelsberg, en Hesse, se parlait la Lingelhacher Musikantensprache, à Hundeshagen dans l'Eichsfeld (Thuringe) le Hundeshagener Kochum, à Kofferen dans le district d'Euskirchen au sud de Cologne le kofferisch, à Gottesgab dans l'Erzgebirge (aujourd'hui Bozi Dar en République tchèque) la Fatzersprache, et à PreiBnitz, également dans l'Erzgebirge (aujourd'hui Pfisecnice en République tchèque), la Schallerer Sprache ou U-Sprache. La région d'Obervaz, dans le canton suisse des Grisons, est également la patrie d'origine d'un type de musique folklorique connu en Suisse sous le nom de Friinzli-Musik, qui fut popularisé, entre autres, par le musicien d'origine yéniche Franz Waser (1858-1894), et dont le Yéniche Joseph Mülhauser, dit « Counousse », a perpétué la tradition tout en l'enrichissant de sonorités tsiganes. Notons enfin que, partout dans le sud de l'Allemagne, notamment en Bavière et au Tyrol, les Yéniches comme le fameux Schacher-Seppeli passaient pour des virtuoses de I'harmonica et de la cuillère, utilisée comme instrument de percussion. Ce panorama des professions itinérantes exercées par les Yéniches ne serait pas complet si l'on ne mentionnait certaines activités qui, aussi vieilles que le monde, se déployaient en marge -ou complètement en dehors- de la légalité. S'ils n'est pas question de souscrire aux thèses qui, jusque dans les années cinquante et même au-delà, associèrent systématiquement les Yéniches et autres « demi-Tsiganes» à des familles « asociales» ou « criminelles », et justifièrent des persécutions qui furent dirigées, non seulement contre des individus, mais également contre les Yéniches en tant que communauté, il ne serait pas raisonnable d'éluder, dans le simple but de ne pas heurter la sensibilité de ceux qui se réclament aujourd'hui d'une ascendance yéniche, le rôle historiquement joué par ces activités marginales dans la formation des communautés yéniches. On verra ainsi, dans les chapitres consacrés à I'histoire des Yéniches et de leur sociolecte (cf. infra, p. 39 et suiv.), comment les mendiants professionnels (en Allemand Bettler, en Suisse alémanique Baitler, égal. Fecker, en autrichien Dorcher8), d'ailleurs très organisés au Moyen-Age, contribuèrent à forger l'identité des groupes qui furent ultérieurement qualifiées de «yéniches », et comment ces errants s'associèrent directement ou indirectement aux activités

Le terme est également employé en yéniche sous les formes Dorcher, Dercher et Dircher, avec d'autres termes qui désignent les mendiants: Manger, Mangger ou Manker(t), Jalchni, Kundi ou Kunde, Mugger, Schnurrer, Wiener, Schnalle(n)drucker ou Sterzer.

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des bandes armées qui, notamment à l'aube du dix-huitième siècle, défrayèrent la chronique dans de nombreuses régions d'Allemagne. Qu'il s'agisse du rémoulage, de l'étamage ou de la collecte de vieux chiffons, beaucoup des métiers jadis exercés par les Yéniches, essentiellement du reste en milieu rural, ont fini par s'éteindre, ne survivant plus ici et là, notamment pendant les foires et sur les marchés, qu'à titre de curiosité folklorique. Le développement du petit commerce depuis la fin du dix-neuvième siècle et, plus encore, l'apparition des grandes surfaces après la fin du second conflit mondial, eurent raison du commerce ambulant et du colportage, qui furent complètement marginalisés, souvent d'ailleurs à la faveur d'interdictions légales, et finirent par disparaître complètement. La plupart des Yéniches exercent depuis l'entredeux-guerres d'autres professions, dont ils n'ont du reste pas le monopole et qui les singularisent beaucoup moins qu'auparavant. Aux chiffoniers et marchands de peaux de lapin de jadis ont succédé les récupérateurs de matériaux en tout genre (aIl. Schrotthiindler): de nombreuses familles yéniches se sont ainsi spécialisés dès l'entre-deux -guerre dans le commerce des véhicules d'occasion et la récupération de métaux, activité qui, d'ailleurs, ne s'exerce pas toujours dans le cadre de la plus parfaite légalité (quelques gangs de ferrailleurs continuent d'ailleurs de s'illustrer aujourd'hui dans le trafic des métaux, notamment du cuivre); d'autres, plus nombreuses encore, se procurent à l'occasion de leurs tournées du matériel électro-ménager usagé, de vieux meubles et d'autres «antiquités », qu'ils rénovent en tant que de besoin et revendent à l'occasion de foires à la brocante ou sur les marchés aux puces. Aux taupiers, émondeurs, équarisseurs et autres gadouards, indispensables auxiliaires des activités agricoles, ont par ailleurs succédé, dans les campagnes et les banlieues des villes, des entreprises spécialisées dans les petits travaux à domicile Gardinage, élagage, vidange, entretien et réparation des toitures et des piscines, lutte contre les parasites et les «nuisibles », etc). Enfin, les ouvriers agricoles et travailleurs saisonniers, qui continuent d'ailleurs d'être très demandés dans les vignobles et les zones de production fruitière, ont fait place à toute la gamme des professions citadines, depuis les ouvriers spécialisés et les divers intérimaires, subsistant tant bien que mal d'emplois précaires et de « petits boulots », jusqu'aux métiers du secteur tertiaire que pratiquent, comme le démontreraient sans doute les statistiques, un nombre croissant de Yéniches sédentaires, intégrés ou complètement assimilés.

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L'origine géographique: toponymes et patronymes
Si l'origine géographique des Tsiganes, qu'on sait venus d'Inde, constitue un élément déterminant de leur identité, il n'en va pas de même pour les Yéniches, dont le berceau historique n'a pu être situé avec certitude. On ne peut en effet répondre à la question «d'où viennent les Yéniches» qu'en sollicitant des traditions souvent suspectes et des sources historiques à la fois éparses et incomplètes. Ces sources, comme on le verra, ne permettent pas de localiser l'origine des communautés qui furent connues à partir de la moitié du dixhuitième siècle sous le nom de «y éniches ». Du moins donnent-elles, notamment lorsqu'elles sont complétées par l'étude de la répartition des sociolectes yéniches, une idée assez précise de l'implantation des ancêtes connus des actuels Yéniches, dont l'existence itinérante, semblable à beaucoup d'égards à celle des Sinti, apparaît néanmoins liée à certaines régions au sein desquelles se déployaient leurs tournées et, bien souvent, à certaines localités où ils séjournaient, notamment durant la mauvaise saison. Ainsi entrevoit-on, sans entrer pour l'instant dans le détail de ces implantations, les lieux où se concentrent les colonies yéniches qui, hormis quelques établissements résultant des hasards de l'Histoire, correspondent essentiellement à des zones forestières et montagneuses à sols pauvres souvent impropres à l'agriculture, où avaient été reléguées les populations errantes qui, sans pouvoir y séjourner toute l'année, faute de ressources suffisantes, y trouvaient des refuges bienvenus: en Allemagne, la Forêt Noire, le Jura souabe et franconien, le Vogelsberg, le Hunsrück, l'Eifel, le Spessart, l'Odenwald ou le Sauerland; en Suisse, le Tessin et les Grisons; en Autriche, le Tyrol et les vallées voisines du Sud-Tyrol, dans le nord de l'Italie. Dans ces régions isolées, les familles yéniches avaient leur «port d'attache », que des itinéraires souvent immuables reliaient aux lieux qui accueillaient leurs errances ou leurs activités saisonnières. Parfois, les Yéniches, notamment ceux qui se livraient au colportage et à la mendicité, n'étaient que tolérés dans ces villages, qui offraient aux plus démunis de ces voyageurs des granges abandonnées et aux propriétaires de roulottes des terrains communaux, généralement peu favorables à l'agriculture ou à I'habitation (ainsi au Tyrol, des prés exposés aux avalanches). Le plus souvent cependant, les voyageurs possédaient, notamment dans des villages où l'administration avait cherché à les sédentariser ou dans certains quartiers des villes industrielles, de petites maisons ou de modestes logis où ils passaient à l'abri les mois d'hiver, et où ils se consacraient à la fabrication des objets qu'ils écouleraient à la belle saison. Comme ce fut le cas en Suisse en 1850, les pouvoirs publics cherchèrent parfois à faire des Yéniches les résidents -le plus souvent fictifs- d'une commune avec

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lesquels ils n'avaient parfois d'autres liens que quelques ancêtres ou vagues cousins et dont la citoyenneté leur avait été attribuée d'office (Einbürgerung). Enfin, dans des localités comme à Schillingsfürst en Franconie, Heuberg en Bade-Wurtemberg, Tolnayshof près de Leibenstadt dans l'Odenwald ou Sitzenthal en Basse-Autriche, des souverains avaient, après avoir vainement sollicité des volontaires, fait venir pour développer leurs terres, généralement au début du dix-huitième siècle, des familles entières d'errants et de «vagabonds» qui, par nécessité ou par goût, renonçaient le plus souvent à la vie sédentaire pour se consacrer à nouveau à des activités itinérantes. TI advint ainsi localement que les Yéniches furent plus particulièrement désignés par des noms qui faisaient référence, non pas aux divers métiers dont ils vivaient, mais à des localités où étaient établies d'importantes communautés yéniches, généralement de commerçants, d'ouvriers ou de musiciens ambulants, dont l'origine était identifiée et bien connue partout à la ronde. En Allemagne, dans l'Eifel, les marchands étaient désignés par le terme de Speicherer, «ceux de Speicher », une localité proche de la frontière luxembourgeoise dont un grand nombre d'entre eux étaient originaires, ou de Nerother, «ceux de Neroth », un village où s'était développé au dix-neuvième siècle une prospère industrie d'objets en bois et en fil de fer. Plus au sud, dans le Pays de Bade, on connaissait les Lützenhardter, «ceux de Lützenhardt », en Souabe les Leinzeller, «ceux de Leinzell », et les Killertaler, «ceux du Killertal », qui s'étaient spécialisés dans la vente ambulante d'objets en bois. Au Luxembourg, les marchands ambulants étaient souvent désignés par le terme de Weimerskircher, « ceux de Weimerskirch ». La plupart des Yéniches de BasseAutriche étaient appelés Sitzenthaler, «ceux de Sitzenthal », un village situé près de Loosdorf où vivaient, depuis le dix-huitième siècle, plusieurs dizaines de familles de marchands ambulants. Enfin, dans certains cantons du nord-ouest de la Suisse, les Yéniches sont appelés Vazer, «ceux de Vaz (Obervaz) », une localité du canton des Grisons dont la citoyenneté avait été attribuée d'office en 1850 à plusieurs familles yéniches, notamment des musiciens folkloriques comme les Moser, les Waser et les Kollegger. Disons un mot de patronymes que portent les Yéniches. On notera à ce propos que beaucoup d'ouvrages qui leur sont consacrés évitent soigneusement de mentionner ces patronymes, tantôt, comme c'est le cas de la littérature eugéniste qui apparut au début du vingtième siècle et prospéra à l'époque des Nazis, parce qu'ils s'employaient à assimiler les familles yéniches à des «clans de criminels» désignés par des pseudonymes (lesquels n'empêchaient du reste jamais l'administration du Reich, lorsqu'elle l'estimait utile ou nécessaire, d'identifier les intéressés), tantôt, comme c'est le cas de la plupart des textes publiés ultérieurement, pour protéger l'anonymat de familles ou de personnes qui ne tenaient pas forcément à ce que leur patronymes soit divulgué. Qu'elles

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soient sincères ou hypocrites, ces précautions n'ont, s'agissant de simples patronymes, pas lieu d'être, d'abord parce qu'aucun de ces patronymes n'est exclusivement porté par des Yéniches, ensuite parce que la plupart des Yéniches, et c'est heureux, refusent aujourd'hui que des stigmates quelconques soient attachés à leur identité, qu'ils assument résolument et dont ils sont désormais fiers. A l'instar des Sinti qui, selon le pays où s'étaient établies leurs familles, portent des noms à consonnance allemande (comme Reinhardt, Homeck, Schmidt ou Ziegler) ou italienne (comme Bouglione ou Zavatta), les Yéniches, dont la plupart sont, comme on le verra, établis en Allemagne du Sud, en Suisse alémanique et en Autriche, portent des noms allemands qui, en Belgique ou en France, ont parfois été francisés. A cet égard, le nom n'apparaît pas comme un critère fiable de l'identité yéniche, même si les Yéniches eux-mêmes utilisent volontiers ce critère pour tenter d'identifier d'autres Yéniches. En effet, si quelques noms, assez peu répandus (comme Kollegger, Turbanisch ou Mungenast) semblent être portés majoritairement par des familles d'origine yéniche, et si d'autres patronymes sont associés à des familles yéniches qui, à la faveur de leur importance numérique ou de leur implantation dans un lieu précis, ont fini par acquérir une certaine notoriété locale (comme la vieille et puissante famille Gerzner ou comme les Danzer de Burgberg/Oberberg), la plupart des noms aujourd'hui portés par les Yéniches n'ont rien de «typique », et sont communément portés par des non Yéniches, y compris d'ailleurs par des Sinti établis dans des régions de langue germanique. Ceci posé, une étude systématique des anthroponymes portés par des familles qui se réclament d'une origine yéniche -étude qui, dans le cas des Yéniches d'Alsace, lesquels ne portent jamais des patronymes circonscrits uniquement à cette région, permettrait par exemple de confirmer que le peuplement yéniche d'Alsace est pour l'essentiel postérieur au dix-huitième siècle- livrerait sans doute des informations susceptibles de mieux cerner les origines géographiques et les migrations de cette communauté.

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Le Y éniche est-il un Autre?
On pénètre ici, à reculons, dans le scabreux domaine des préjugés et de l'irrationnel où, lorsqu'ils ne passent pas complètement inaperçus, les Yéniches identifiés comme tels sont du même coup perçus par les non Yéniches, qu'ils soient Sinti, Roma ou Gadjé, qu'ils soient inspirés par des sentiments hostiles ou pétris de bonnes intentions, comme « différents ». Au physique, les Yéniches font l'objet, du moins là où ils sont connus, de deux préjugés aussi répandus que contradictoires: ils seraient, dans leur majorité, blonds aux yeux bleus, d'où l'appellation, très répandue en Allemagne, de blonde Zigeuner, « Tsiganes blonds », ou weisse Zigeuner, « Tsiganes blancs» ; ils serait toutefois aisé, malgré ou à cause de cela, de distinguer les Yéniches des non Yéniches. Le premier de ces préjugés a pour objectif d'opérer une distinction entre le Tsigane, à la peau foncée, aux cheveux et aux yeux noirs, d'aspect fondamentalement «étranger », et le Yéniche, à la peau claire, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, d'aspect éminemment « européen» ou « autochtone »9. Faut-il déplorer qu'à l'époque où l'anthropologie physique se nourrissait de mensurations en tous genre, taille, indices céphalique, nasal, facial ou schélique, pigmentation, type de cheveux, etc., nul n'ait songé à s'intéresser aux Yéniches, même pas apparemment les Nazis, qui craignaient peut-être de trouver parmi ces « psychopathes asociaux» un nombre trop élevé de représentants de la fameuse « race nordique»? Malgré l'absence de données de ce genre, dont le maniement serait du reste hautement périlleux et sans grand intérêt, et en dépit des contacts qui ont eu lieu depuis des siècles entre Manouches et Yéniches, et qui font qu'on trouverait sans doute autant d'yeux bleus chez les Manouches que de cheveux noirs chez les Yéniches, il suffit de fréquenter n'importe quel rassemblement de Yéniches, depuis la Fête de la Brocante du Landeron (canton de Neuchâtel) jusqu'à la Feckerchilbi de Gersau (canton de Schwytz), en passant par la grande kermesse de Singen près du Lac de Constance, pour s'apercevoir que rien ne permet, à première vue, de distinguer les Yéniches des populations parmi lesquels ils vivent. Cette observation ne contredit en rien l'affirmation selon laquelle un grand nombre de Yéniches, notamment ceux dont les ancêtres connus sont originaires de Rhénanie, du Palatinat ou de Hesse, ont effectivement le teint clair, les
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Cette distinction est parfois opérée par les Sinti eux-mêmes qui, là où le terme «Sinto» désigne à la fois les Manouches et les Yéniches, comme dans la région de Giessen en Hesse, se désignent eux-même par le terme de GaZiSinti (gaZiétant issu du terme sintitikes ka/D, noir).

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cheveux blonds, parfois roux, et les yeux bleuslO. L'endogamie pratiquée jusqu'à récemment par les Yéniches (les sources liées à l'état civil tendraient à démontrer que la majorité des Yéniches épousaient en effet, au moins jusque dans les années soixante, d'autres Yénichesll) n'a pu que renforcer la perpétuation de ces caractères physiques. Le deuxième préjugé, qui veut qu'il soit possible, voire aisé, de distinguer les Yéniches des non Yéniches, a pour objet de distinguer cette fois les Yéniches, non plus des Manouches, mais de ceux que les Yéniches appellent Gadsch(e), « Gadjé », ou «paysans ». L'exercice est, on le conçoit, moins aisé, et fait songer de très près à celui qui consistait naguère, pour les adeptes des théories anti-sémites, à tenter de reconnaître le Juif à la faveur de prétendus et nauséabonds indices: au lieu des pieds plats, la moustache et la veste de velours; au lieu du nez sémite, le foulard rouge et les rouflaquettes; au lieu des manières cauteleuses et sournoises du maquignon, la rudesse gouailleuse du voyou. N'insistons pas davantage sur ces prétendus indices, évoqués avec complaisance par les folkloristes d'avant-guerre et mis en image de manière particulièrement saisissante et propre à frapper l'opinion dans les brochures diffusées par la propagande eugéniste du Treisième Reich, dont on observera au passage qu'elle n'avait pas cru bon de trop insister sur l'aspect physique des Yéniches (communauté au sein de laquelle on aurait sans doute trouvé un nombre excessif de «Nordiques »), mais au contraire sur les défauts ataviques, à la fois intellectuels et moraux, que l'on prêtait à ces «psychopathes
aSOCIaux ».

C'est que l'Autre ne se reconnaît pas seulement à son aspect physique, mais également -et surtout, devrait-on dire- à ses moeurs et à son caractère, qui font de lui un être inéluctablement et fondamentalement « étranger ». S'agissant des Yéniches, cette différence s'exprimerait, à l'aune des préjugés dont ils sont frappés depuis des siècles, à la fois dans le domaine de la religion et dans celui des relations intra-familiales et sociales: le Yéniche serait en effet, non

10L'eugéniste allemand Josef Jorger, que je cite ici avec toutes les précautions d'usage, observait en 1919 (Psychiatrische Familiengeschichten, Berlin) qu'on «trouvait chez eux, en raison de leurs origines germaniques, un grand nombre d'individus de haute taille, élancés et droits, de type germanique blond ». Il Si l'on en croit l'étude réalisée sur la« famille Markus» (nom de code d'une famille yéniche), publiée en 1918 par le même Jorger, sur 90 mariages, 10 unissaient les membres de la même famille Markus, 22 les familles Markus et Wolzer (également nom de code d'une famille yéniche), 48 la famille Markus à d'autres familles yéniches, 12 seulement la famille Markus à des familles sédentaires d'ouvriers ou de paysans.

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seulement «irréligieux» délinquance.

et «amoral»,

mais porté à la violence et à la

Le reproche jadis fait par les ruraux aux Yéniches, qu'ils traitaient volontiers de « païens» (qui se traduit en allemand par Heiden, terme qui désigne du reste les Yéniches et les Sinti dans le Nord de l'Allemagne) s'explique aisément: les curés et pasteurs refusaient à la fois de célébrer des mariages entre des « vagabonds» inconnus, qui ne faisaient pas partie de la paroisse et dont nul ne pouvait formellement confirmer l'identité et l'origine; ils n'étaient pas davantage enclins à enregistrer dans les registres paroissiaux les naissances -le plus souvent illégitimes- d'enfants parfois nés en route et issus de parents qui n'avaient aucun lien avec le village où ils se trouvaient lors de l'accouchement. Tout au plus enregistraient-ils les décès, généralement en assortissant l'acte d'une mention laconique, en allemand ou en latin, relative à l'identité de la personne décédée: «vagabond inconnu », «mendiant étranger» ou « la dite N., une pauvre femme ». Pour autant, les Yéniches étaient loin d'être des mécréants. Beaucoup de Yéniches, notamment ceux des Grisons et du Tyrol, avaient ainsi pris l'habitude de franchir les Alpes pour obtenir, de la part du Pape ou d'autres souverains, comme le Roi de Piémont-Sardaigne, l'autorisation de se marierl2. Plusieurs sources, notamment autrichiennes, indiquent ainsi que les Karrner ou Dorcher (noms locaux des Yéniches) se mariaient très fréquemment -tout simplement sans doute à défaut de pouvoir le faire dans les villages de leur pays natal- à l'occasion de pélerinages à Rome, où ils se rendaient, observent les chroniques, «accompagnés de leur nombreux enfants». Aujourd'hui encore, nombre de Yéniches, dont l'immense majorité est semble-t-il catholique (quoique quelques conversions au culte réformé aient cependant eu lieu récemment), fréquentent assidûment des pélerinages comme ceux de Notre-Dame des Marches à Broc (canton de Fribourg), de l'Engelweihe à Einsiedeln (canton de Schwytz), de Saint-Jost à Oberageri (canton de Zoug), de Metzerlen-Mariastein (canton de Soleure) de Mariabildstein près de Benken (canton de Saint-Gall), ou de Banneux, en Belgique, et d'autres encore. A l'instar des Sinti et de tous les peuples nomades, et comme le reconnaissait avec humour l'écrivain yéniche suisse Venanz Nobel, les Yéniches se considèrent volontiers comme superstitieux, prenant soin de se munir d'amulettes, ne manquant pas, lorsqu'ils échappent à un accident ou guérissent d'une maladie, d'offrir un ex voto à la Vierge Marie, et craignant par-dessus tout le MuiD ou « Esprit des Morts» qui rôde près des cimetières et apporte la malchance au campement.

12Certains Yéniches affirment d'ailleurs que l'on trouverait en Sardaigne des Moser, descendants d'immigrés yéniches venus des Grisons.

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Par ailleurs, des préjugés à la fois anciens et répandus associent les Yéniches à la violence, celle-ci étant généralement perçue comme existant essentiellement au sein de la communauté yéniche, qu'on décrit au demeurant comme très soudée et fonctionnant sur un mode clanique13. Véhiculée par des clichés tenaces, l'image du Manouche est souvent celle d'un voleur de poules plutôt inoffensif, alors que l'image du Yéniche est plutôt celle d'un marginal, prompt à jouer du couteau. De même qu'en France, les chiffonniers et les Auvergnats passaient jadis pour querelleurs (ainsi dans les expressions « se battre comme des chiffonniers» ou « comme des Auvergnats »), les termes qui désignent dans les pays de langue allemande les vanniers (Zeineflicker), les rémouleurs (Messerschleifer ou Scherenschleifer) et les marchands ambulants (Karrner) qualifient également, notamment dans les expressions populaires, des individus grossiers et enclins à la violence. Le mot Katten, qui s'applique aux Yéniches du Sauerland dans le sud-est de la Rhénanie du Nord- Westphalie, vient du verbe dialectal katten, qui signifie « se battre, se taper dessus». Ces clichés ont été entretenus par la quasi totalité des textes qui, jusque dans les années cinquante, évoquaient les Yéniches, systématiquement associés, au mieux à un vagabondage invétéré et à une incapacité congénitale à s'insérer dans la société, qu'ils se contenteraient de parasiter, au pire aux plus graves tares que ces « psychpathes asociaux» -pour reprendre le terme employé par les eugénistes nazis- perpétueraient au sein de cette société: criminalité, délinquance, paupérisme, alcoolisme, inceste, maladies physiques et mentales. On verra, dans le chapitre consacré à l'histoire des Yéniches, que les communautés dont les Yéniches pourraient descendre ont exercé des activités qui se sont presque toujours déployées en marge de la société (métiers itinérants comme le colportage ou les activités foraines, professions dévalorisées comme l'équarissage, le ramassage de chiffons ou la vannerie) et ont par conséquent très souvent été suspectées, pas toujours sans raison d'ailleurs, de se situer également en marge de la légalité: le mendiant du Moyen-Age passait facilement pour un tire-laine et un détrousseur de voyageurs; la police voyait dans les colporteurs de l'époque napoléonienne les principaux indicateurs des brigands qui écumaient les forêts du Spessart et de l'Odenwald; enfin, aujourd'hui encore, il advient que les brocateurs soient soupçonnés de recel et les ferrailleurs impliqués dans des affaires de vol ou de trafic de métaux. Sans qu'il puisse être question de généraliser, et sans tomber dans un misérabilisme facile, il est par ailleurs admis que de nombreux Yéniches, parmi
13 Encore récemment, un avocat cité dans un article de presse consacré à Pierre Bodein, dit « Pierrot le fou », accusé de plusieurs meurtres et issu d'une communauté de « vanniers» alsaciens, observait, à propos des accusés, que « les suspects vivent de manière clanique, avec un mode de fonctionnement que personne ne peut modifier ».

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ceux qui n'ont pas voulu ou pas pu s'intégrer, appartiennent encore, à l'instar de leurs ascendants yéniches et de leurs compagnons Sinti et Roma, à ce que l'on appelle dans les sociétés industrialisées le «quart monde». Souvent à peine scolarisés, sans aucune formation professionnelle, ils vivent, dans les faubourgs des villes ou dans des quartiers défavorisés, où prévalent des conditions matérielles souvent déplorables. En cela, les Yéniches ne sont et ne se sentent aucunement différents des autres exlus, dont ils partagent le sort depuis toujours. On ne peut manquer à ce propos d'être frappé, en lisant les témoignages des Yéniches, qu'il s'agisse des poèmes de l'Autrichien Romedius Mungenast, des récits biographiques du Suisse Peter Paul Moser, ou du roman publié par Hansjorg Roth et Robert Schlapfer sur la vie de Josef Knopflinl4, la place prépondérante qu'y tiennent, non pas les bivouacs au clair de lune et les péripéties d'une existence libre et sans contraintes, mais l'abjecte pauvreté et l'exclusion dont beaucoup de Yéniches et leurs parents avaient souffert durant toute leur vie.

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V. Roth, H. et SchUipferR., Allein auf dieser verdammten Welt.Das andere Leben des Josef

Knopjlin (Bâle et Francfort, 1996), titre que l'on pourrait traduire par: « Seul sur cette maudite terre. L'autre vie de JosefKnopflin ».

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