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PETIT MANUEL DE SURVIE ET DE TRANSCENDANCE PÉDAGOGIQUES

De
192 pages
Voici un manuel de pédagogie destiné aux jeunes enseignants. Il aborde enfin sans tabou la question du chahut et de l'autorité du professeur. Il se propose de vous aider à survivre à l'indiscipline et à assurer votre mission de pédagogue ? Comment vous en sortir face à la provocation ? Comment rester maître de votre salle de classe ? Comment tirer le maximum de la rentrée et du profil de l'année scolaire ?
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Petit manuel de survie
et de transcendance pédagogiques © L'Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-0120-5 Michel Van der Yeught
Petit manuel de survie
et de transcendance pédagogiques
Contre les montres molles
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia L'Harmattan L'Harmattan Inc.
Via Bava, 37 5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3
1026 Budapest 10214 Toriuo 75005 Paris Montréal (Qc) CANADA
ITALIE France H2Y 1K9 HONGRIE DU MÊME AUTEUR
Le Maroc à nu, L'Harmattan, 1989.
Initiation à l'anglais comptable et à la comptabilité anglo-
saxonne, Ellipses, 1992.
Initiation à 1 'anglais financier et à la finance anglo-
saxonne, Ellipses, 2000. à ma femme INTRODUCTION
Chaque année, début septembre, des dizaines de
milliers d'enseignants se retrouvent face à leurs élèves.
Des milliers sont heureux, des dizaines de milliers sont
morts de trouille. Ils craignent l'impolitesse, le chahut,
l'agression, le mépris, les insultes de classes devenues
incontrôlables. Ils redoutent la guerre des nerfs
quotidienne qu'ils doivent mener, moins pour faire réussir
leurs élèves, que pour préserver leur dignité et pour
survivre eux-mêmes.
Ils redoutent également le grand silence et la grande
solitude qui enveloppent leur désarroi quand ils ne peuvent
confier à quiconque leur calvaire de tous les jours. Non
seulement on ne les écoute pas, mais par une sorte
d'étrange hallucination collective, on jurerait que le
problème qui les mine n'existe que dans leur imagination.
Les décibels de classes déchaînées, la malignité
d'adolescents impitoyables, tout ce qui transforme la vie
de nombreux enseignants en enfer ne semble pas doué
d'existence propre. Le discours ambiant des autorités
pédagogiques ne l'évoque jamais. On disserte sur les
aspirations des jeunes, on s'inquiète de leur
épanouissement, on se penche avec sollicitude sur leurs
multiples inquiétudes, on dénonce les rythmes scolaires
épouvantables qui les accablent de travail. Mais on en parle finalement comme de bons sauvages à la Rousseau
qui ne seraient responsables de rien et qui souffriraient de
tout sans jamais être capables de faire souffrir. On jurerait
que l'éducation nationale se propose de faire le bonheur de
ses élèves sans jamais se préoccuper du malheur croissant
de leurs professeurs.
Je pense surtout à nos jeunes collègues qui débarquent
dans le métier sans en connaître les ficelles. On leur a
probablement parlé de progression pédagogique, de
respect des programmes, d'évaluations et « d'expériences
innovantes », comme si leurs élèves allaient gober tout
cela par la seule magie de leur talent professoral. Leur a-t-
on appris à faire face à des provocations, à gérer une
classe bien décidée à les en faire baver, à faire un peu
travailler des élèves totalement réfractaires à l'effort ?
Jamais, j'en fais le pari. A-t-on déjà vu un responsable
pédagogique avouer publiquement que des jeunes peuvent
pousser leurs enseignants à bout en jubilant de leurs
humiliations, à avoir, en une expression scandaleuse, des
comportements sadiques ? Jamais, j'en fais le pari. Ce
serait un tollé général. C'est politiquement très incorrect.
Les jeunes ne sont pas capables de faire le mal, n'est-ce
pas ? Même si l'on veut bien admettre que la société les
corrompt un peu.
De temps à autre, un professeur chevronné, chargé
d'encadrer un collègue débutant, lui donne quelques
conseils pour « tenir ses classes ». Mais il parle tout bas et
sur le ton de la confidence car ce ne sont pas là des
méthodes pédagogiques avouables. Le discours officiel
consent tout au plus à ce que les adolescents soient « mal
dans leur peau », « difficiles », voire « perturbés », mais
on ne donne aux jeunes professeurs qui sont envoyés au
8 front aucun outil pour affronter ces perturbations. Les
chefs d'établissement qui sont en contact direct avec cette
indiscipline avouent quelquefois en coulisse que tel ou tel
enseignant « manque d'autorité ». Mais où apprend-on à
acquérir cette fameuse autorité qui semble aussi
évanescente que la grâce divine des théologiens ?
Je ne sais pas pourquoi, mais nos responsables
pédagogiques, inspecteurs, spécialistes des sciences de
l'éducation et autres représentants ministériels, me font
irrésistiblement penser aux « montres molles » de
Salvador Dali. Quand je les entends, quand je les lis, je
vois des « montres molles », aussi clairement que le terme
« langue de bois » évoque les poncifs creux et répétés
d'une propagande politique. Au lieu d'indiquer l'heure et
de rester précises et cristallines dans l'intégrité de leur
mécanisme, les « montres molles » plient sans se casser.
Elles dégoulinent sur les objets dont elles enrobent les
angles tranchants. Elles se coulent servilement dans le
monde au lieu de lui résister. J'y trouve la métaphore
parfaite du discours psycho-pédagogique en vigueur dans
notre éducation nationale.
Les jeunes, nous dit-on, sont difficiles mais il faut les
comprendre. Les adolescents sont perturbés mais fragiles.
Il faut donc rester à leur écoute, se mettre à leur niveau, ne
pas les dévaloriser. On déconseille sans interdire. On
recommande sans exclure. On pourrait faire comme ceci,
mais comme cela n'est pas à éliminer pour autant. Pendant
que des enseignants se font agresser, insulter, blesser, on
parle, on théorise, on rédige des rapports, on écoute des
experts. Petit à petit, les beaux concepts de
dysfonctionnements, tensions, perturbations, relations
conflictuelles, enrobent les scandales du réel comme d'une bave blanchâtre' que l'on remue consciencieusement lors
d'interminables colloques. Les drames quotidiens sont
lentement vidés de leur substance pour se muer en pures
représentations intellectuelles.
Malgré la logorrhée psycho-pédagogique actuelle,
l'enseignant se retrouve invariablement seul face à la
violence verbale et physique. A qui parler quand ça va
mal ? Quelles solutions concrètes attendre de
l'encadrement pédagogique de l'éducation nationale ?
Aucune réponse ne se présente, si ce n'est le discours
édulcorant et hypocrite de ses « montres molles ». Il est
aussi énergétique que du jus de navet et il manque
d'organique. On n'y trouve ni battements de coeur, ni
larmes, ni sueurs froides, ni adrénaline, ni fièvres, ni
coliques, ni crises de nerfs, ni dépressions, ni suicides. Or
la pédagogie quotidienne de milliers de nos collègues n'est
faite ni d'idées, ni de théories, ni de bons sentiments. Elle
est faite de souffrances physiques et de stress,
d'humiliations et d'angoisse, et rien dans le discours des
« montres molles » ne fait écho à leur détresse.
Car pour l'essentiel, les préoccupations de nombreux
enseignants ne sont plus d'ordre pédagogique. Elles sont
de l'ordre de la survie, de la dignité, de la santé mentale.
Le discours des « montres molles » refuse d'intégrer cette
réalité. Il plane encore dans l'air raréfié des vérités
premières, zone éthérée où les élèves sont restés des bons
sauvages, intrinsèquement innocents, et corrompus par la
1. Mes collègues philosophes auront bien sûr reconnu ma dette. La
bave blanche de l'académisme philosophique vu par Sartre
(Situations, I, p. 29) et les « montres molles » de Dali, je n'ai pas pu
résister au plaisir de les associer.
10 société. Face au malaise actuel de milliers d'enseignants,
je pense que Rousseau n'apporte plus de réponse
automatiquement pertinente et qu'un Machiavel de la
pédagogie leur serait bien plus utile. Bien sûr, « la fin
justifie les moyens » du grand Florentin n'a jamais fait
bon ménage avec les pédagogues, mais à force de ne
penser qu'à l'élève, ils risquent de lui sacrifier ses
professeurs.
Ce livre qui se veut très humble s'adresse d'abord à
mes jeunes collègues en désarroi. Il s'adresse surtout à
ceux d'entre eux qui exercent dans l'enseignement
secondaire. Si j'évoque parfois des expériences qui se sont
déroulées dans un contexte post-baccalauréat, c'est
qu'elles m'ont semblé en rapport avec mon propos. De
nombreux problèmes de comportement subsistent en effet
chez les étudiants jusqu'à Bac + 2 et parfois au-delà.
Ce petit manuel propose quelques conseils pour
survivre et quelques pistes qui peuvent mener vers la
beauté et la grandeur de notre métier. Les uns et les autres
sont le fruit très modeste de l'expérience et de la réflexion.
Quoique j'en mesure parfaitement les limites, je me
permets de les présenter avec la force de la conviction.
J'espère au moins que ce livre pose les problèmes en
termes bruts et tranchants, comme les vivent des milliers
de mes collègues, et qu'à défaut de solutions, ils y
trouveront au moins des perceptions qui leur sont
familières et une solidarité de point de vue. Au fond,
j'écris un ouvrage de fraternité avec ceux qui sont devant
une classe. Ce livre saura peut-être leur parler dans leur
grande solitude. C'est celui que j'aurais souhaité lire
quand j'ai commencé à enseigner.
11 Première partie
L'AUTORITÉ Chapitre 1
FACE À L'INDISCIPLINE
Pourquoi l'indiscipline est-elle devenue la
préoccupation majeure de l'éducation nationale ? Vaste
question. On va essayer de faire bref.
D'abord, les jeunes ne sont ni plus bêtes ni plus
méchants qu'avant. C'est vrai, la télévision les rend
violents et elle leur présente comme modèles des brutes,
des imbéciles ou des fous. Mais bon, en 1939 à Versailles,
la foule parisienne, gorgée de frites et de bière, a trempé
ses mouchoirs dans le sang de l'assassin Weidmann, le
dernier guillotiné supplicié en public. Et il s'agissait
d'adultes. On a tout de même un peu évolué depuis.
En fait, les jeunes sont de plus en plus indisciplinés
parce qu'on sait de moins en moins leur dire « non ».
C'est l'un des défauts de notre société permissive et
libérale : elle ne sait pas dire « non » à ses enfants. Elle
sait très bien leur dire « oui », leur seriner « Tout est
facile », « Tout est possible », qu'il faut céder à ses envies,
laisser s'exprimer ses caprices, se débarrasser des
7ust do it" et blablabla. Mais elle ne sait pas contraintes,
dire « non ».
Il est vrai que le monde est devenu moins brutal et plus
facile à vivre (dans les pays développés, du moins). Qui ne
s'en réjouit ? Mais il n'en est pas devenu moins exigeant,
tout au contraire. Le journal télévisé du soir, encadré de
« tunnels publicitaires », illustre le gouffre qui sépare le
magnifique monde « toujours plus facile » du marketing
des dures exigences du monde réel. Après les sans-logis
transis de froid et les manifestations de chômeurs, on a
droit aux pubs et à leurs nymphes et bellâtres béats et
extraterrestres. Aucun rapport.
Le monde moderne est exigeant parce qu'il demande de
plus en plus de formation. Former, en bref, c'est donner la
compétence de choisir les quelques solutions justes et
d'éliminer l'infini des fausses solutions. Par conséquent,
pour bien former, il faut souvent dire « non » et
quelquefois « oui ». Et ça devient de plus en plus difficile
parce que plus personne ne sait dire « non ». Plus
personne ? J'exagère un peu. Il existe des institutions dont
la mission expresse et brutale est justement de dire
« non » : la police, la justice, la prison. Ces instances,
cependant, ne sont pas faites pour éduquer mais pour
sanctionner. Les jeunes ne devraient s'y heurter qu'en
dernier ressort, quand tout le reste a échoué. S'ils y brisent
leur vie en nombre grandissant en ce moment, c'est que
personne n'a eu le courage de les former avant, c'est-à-
dire de leur dire « non » tant qu'il était encore temps.
Car c'est difficile de dire « non ». C'est difficile et
tellement peu à la mode. Face à la drogue, la très
conservatrice Nancy Reagan conseillait : "Just say No".
Quel dérisoire rempart ! Et quelle preuve aussi, n'est-ce
pas ? que dire « non » est de droite, et pour ainsi dire
fascisant. « Vous détesterez, ils adoreront ! » lance aux
16 parents la publicité des magasins Toys'R'Us en présentant
leur nouveau produit, des poupées d'horreur, baveuses et
sanguinolentes destinées à de jeunes enfants. Le message
est on ne peut plus cynique. Vous êtes persuadés que ces
jouets sont crétins et néfastes mais vous les achèterez
malgré tout car vous n'aurez pas le courage de dire
« non » à vos rejetons. Vous êtes battus d'avance, chère
madame, cher monsieur, et la seule mission parentale
qu'on vous laisse, c'est celle d'ouvrir votre porte-
monnaie. Un dessin de Plantu, paru en « une » du Monde
lors des mouvements lycéens d'automne 1998, résume
bien la perplexité des jeunes à qui personne ne dit « non ».
« Les lycéens ont raison » déclarent tour à tour, la mine
profondément convaincue, cadres, agriculteurs, ouvriers,
ménagères, enseignants et ministres. Et deux lycéens de
conclure : « C'est bien ce que je craignais ».
Naguère, l'enseignant, celui-qui-dit-souvent-non-et-
parfois-oui, pouvait compter sur d'autres instances pour
l'aider à dire « non » : les parents, l'armée, les entreprises
paternalistes, l'autoritarisme ambiant. Je ne regrette pas
cette période, mais le fait est qu'elle aidait les enseignants.
Leurs compétences intellectuelles étaient valorisées car
elles garantissaient la valeur des « non » et surtout des
« oui ».
Aujourd'hui, Mai 68 et la société permissive ont
démodé le « non » qui fait ringard et dépassé. Il y a belle
lurette que les parents n'osent plus dire « non » de peur
d'être vieux jeu. Il revient donc à l'enseignant la mission
redoutable et solitaire de devoir dire « non » tout seul.
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les jeunes
arrivent à l'école tout comme une boule de bowling dans
un jeu de quilles. La plupart des enseignants constatent
17 tous les jours que les règles élémentaires de vie en société
sont ignorées et que lorsqu'ils disent « On ne fait pas ça »,
c'est souvent la première fois que les élèves entendent
cette forme tranchante du « non ». Les enseignants se
sentent solitaires et désemparés parce qu'ils ont
l'impression d'être les derniers membres de la société à
devoir dire « non » à des jeunes à qui tout le monde dit
« oui ».
En surface, on pourrait croire que les jeunes chahutent
parce qu'ils sont oisifs, parce qu'ils veulent rigoler aux
dépens d'une pauvre victime, parce qu'ils sont un peu
sadiques, pas très malins, pervertis par la télévision, tout
ce qu'on voudra. On les diabolise, on ne les comprend
plus, on ne sait plus comment leur parler, on se demande
comment régler le problème. En rester là ignore la vraie
cause de l'indiscipline. En profondeur, les jeunes
chahutent parce qu'ils veulent éprouver le caractère et la
valeur de ceux qui les éduquent. Bizarre, n'est-ce pas ? Au
fond, les jeunes sont d'autant plus indisciplinés qu'ils
aspirent à être éduqués. Et tous les édifices d'autorité
ayant été soigneusement déconstruits par les gens les plus
intelligents de ce siècle, les jeunes n'en reconnaissent plus
aucun.
De leur côté les enseignants n'en trouvent également
aucun sur lequel ils pourraient s'appuyer. Pour faire face,
il ne leur reste plus que leurs capacités personnelles : leur
courage, leur force de caractère, le sens qu'ils ont de leur
dignité, la solidité de leurs convictions. Tout autant que
leurs aînés, nos jeunes aspirent à respecter, à admirer, à
imiter. Mais ils n'estiment les adultes que si ceux-ci sont
capables de leur résister. Or il est capital de leur résister
car ils se nourrissent de la force qu'on leur oppose. C'est
18 la force de leur dire « non », avant la possibilité de leur
dire « oui », qui les structure et qui les fait progresser.
« Exagérément simpliste ! » répondront évidemment les
« montres molles ». Et ils publieront des centaines de
pages pour démontrer que tout est beaucoup plus
compliqué que cela. Mais comme ils ne se résoudront
jamais à vous apprendre à dire « non », vous ne tirerez de
leurs beaux raisonnements aucun conseil utile de survie.
Donc, cher collègue, passons outre !
A partir de là, deux cas de figure.
Le premier.
Dans votre nouvel établissement, les élèves sont
sympas et travailleurs. On leur a déjà sans doute dit
« non » bien des fois. C'est super ! Le travail éducatif a
déjà été fait et bien fait. Vous allez pouvoir leur appliquer
naturellement la pédagogie du « oui ». C'est la pédagogie
de Rousseau, celle de la liberté, de la confiance en l'élève,
de l'autonomie, de la non-directivité, de l'anti-norme. Elle
supprime les contraintes, vise à l'épanouissement, et grâce
à Internet, elle ouvre sur l'infini. Comble de chance, c'est
justement celle que vous ont enseignée tous les
responsables pédagogiques que vous avez rencontrés. En
un mot, vos élèves sont éduqués, vous pouvez donc
enseigner. Si vous êtes dans ce cas, réjouissez-vous et
laissez tomber ce livre, vous n'en avez nul besoin.
Second cas de figure.
Dans votre nouvel établissement, les élèves sont
insolents et brise-tout. Pas de chance ! On ne leur a jamais
dit « non », personne n'a fait le sale boulot. Ils ne sont pas
éduqués, vous ne pouvez pas enseigner. Il faut les éduquer
19