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POLITIQUES LINGUISTIQUES

De
209 pages
Une politique linguistique est une volonté (nationale, régionale, entrepreneuriale). Une politique linguistique c'est l'action menée par une communauté pour développer au mieux, selon les objectifs visés, la diffusion de la ou des langues qui y circulent. Les langues englobent nécessairement les cultures, et bien que cela soit un pléonasme, il faudrait parler de " politique linguistique culturelle ". Un équilibre doit se construire entre le niveau international, et le patrimonial, l'identitaire.
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Politiques linguistiques

(Ç)L'Harmattan,2000 ISBN: 2-7475-0147-7

Louis PORCHER Violette FARO-HANOUN

Politiques

linguistiques

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Éducation comparée dirigéepar DominiqueGroux
La collection éducation comparée est destinée aux enseignants et futurs enseignants, aux formateurs et aux parents d'élèves, aux chercheurs et décideurs. Elle veut montrer l'utilité et les bénéfices que l'on peut attendre de la démarche comparative dans le domaine éducatif et la nécessité absolue de mettre en place des échanges au niveau des écoles, des collèges, des lycées et des universités.

Déjà parus Dominique Groux, Louis Porcher, Les échanges éducatifs, 2000. Dominique Groux, Nicole Tutiaux-guillon, Les échanges internationaux et la comparaison en éducation, 2000. Martine Mauriras-Bousquet, Education ou barbarie, 2000. Azzedine Si Moussa, Internet à l'école: usages et enjeux, 2000.

MUL TIDIMENSIONNALITE D'UNE POLITIQUE LINGUISTIQUE

Les confusions conceptuelles au sujet des politiques linguistiques sont littéralement confondantes. Tout le monde en parle, d'une part à cause de la mode chez les universitaires, d'autre part pour tenter de répondre aux besoins objectifs qui surgissent de partout, s'agissant des langues, dans le pays. Il y a quelques années, nous nous comptions sur les doigts de la main, ceux qui parlaient du sujet ou en écrivaient. J'ai été, de loin, le premier, à ouvrir un cours à bac plus cinq, intitulé explicitement ainsi. Désormais vous en trouvez à tous les coins de rue. En 1993, l'ASDIFLE (Association de didactique du français langue étrangère) a consacré son colloque annuel au sujet, malgré l'opposition de sa direction de l'époque, qui voulait consacrer un énième débat à la syntaxe. Il a fallu que j'use de mon pouvoir de président fondateur de l'association pour gagner la partie. Bref, les politiques linguistiques sont restées longtemps une expression pure et simple, dont presque personne ne mesurait l'ampleur et, comme les pouvoirs publics ne s'en préoccupaient absolument pas et les syndicats encore moins... Il faut donc répéter que, pour qu'il y ait politique linguistique, quelle que soit son orientation, il est impératif de fonder la réflexion sur une définition conceptuelle préalable, seule susceptible de permettre la conduite rationnelle d'une action véritable puisque, et c'est un point fondamental, une politique linguistique est d'abord une action. Dans aucun domaine de l'action, il ne viendrait à 5

l'idée de procéder au hasard, n'importe comment: toute entreprise s'appuie sur des principes stables qui lui servent à la fois de régulation et de fondation. Une politique linguistique, c'est donc l'action menée par une communauté pour développer au mieux (selon les objectifs visés, eux-mêmes à définir) la diffusion de la ou des langue(s) qui y circule(nt). Cette communauté peut être publique (un Etat, une Région, un département, une ville) ou privée (une entreprise, une chaîne médiatique, une association). Le propos, à chaque fois, est d'optimiser les moyens en vue d'atteindre les objectifs linguistiques que l'on s'est fixés, non pour eux-mêmes, mais en liaison avec l'ensemble de la politique (tout court) de la communauté. Presque toujours, de manière stupéfiante, les «spécialistes» oublient qu'une politique linguistique est d'abord une politique, c'est-à-dire des modes organisés de conduite d'un intérêt collectif. Elle demande donc, d'emblée, des décisions, et des décisions auxquelles on se tienne, tout en les adaptant, pragmatiquement, aux évolutions incessantes du contexte sans perdre de vue les principes fondamentaux. Dans ces conditions, bien entendu, une politique linguistique, pas plus qu'une autre, ne saurait fonctionner de manière automatique: sa définition et son périmétrage évolutif dépendent de l'action des diverses communautés avec lesquelles elle entretient des relations. Il y a toujours, dans le domaine, une interdépendance, c'est-à-dire, fondamentalement, une négociation, même si celle-ci, par hypothèse, reste interne à la communauté considérée, et, donc, purement, conceptuelle. Par exemple la politique linguistique d'un Etat ne saurait se concevoir sans relation avec celle des régions, et réciproquement les collectivités territoriales et la collectivité nationale ont nécessairement partie liée; une chose importante intervient de manière décisive ici: même si les 6

partenaires ne le souhaitent pas, ou ne le voient pas, ils sont partenaires et leur action est interreliée. Il est donc clair, dans ces conditions, qu'une politique linguistique a d'autant plus de chances d'être adéquate qu'elle se met en place consciemment sur ces bases-là. On conduit beaucoup mieux une action volontariste, puisqu'une politique linguistique se caractérise par son volontarisme, lorsqu'on maîtrise pleinement, sur le plan conceptuel, les objectifs que l'on vise et les moyens les meilleurs à mettre en œuvre pour atteindre les prémisses. De bons résultats éventuels atteints par hasard ne constituent nullement une politique linguistique. Celle-ci est, impérativement, une action concertée. Donc aussi, et c'est essentiel, une action que l'on peut réfléchir, modifier, ou, comme le disait Bachelard pour la démarche scientifique ou pour la bonne conduite pédagogique, rectifier. On ne rectifie pas une action dont on n'a pas mesuré le but et les voies qui y conduisent. Une politique linguistique demande donc à la fois une prise de conscience et une prise de responsabilité. Elle engage les acteurs qui la mettent en œuvre et doit être, en permanence, évaluée Gustement pour être adaptée puisqu'elle porte sur des réalités changeantes et sur des actions individuelles ). Si tous ces principes épistémo-méthodologiques ne sont pas respectés, une politique linguistique existe cependant, même si on ne le veut pas. Mais, s'apparentant au laisser faire, elle ne mesure pas ses propres conséquences et prend sans cesse le risque de foncer dans le mur. Elle accuse les décisions qui, de toute façon, se prennent, au lieu de les assumer et de les conduire. S'il y a politique dans politique linguistique, il y a aussi linguistique. Or, la restriction de l'adjectif à ce qui touche la langue proprement dite, comme les milieux des linguistes spécialisés ont une irrésistible tendance à 7

l'établir, pour protéger leur territoire et leurs intérêts, est, au fur et à mesure de l'internationalisation, une absurdité croissante. Les langues (y compris maternelles, bien entendu) englobent nécessairement les cultures. En somme, qui dit langue dit obligatoirement culture. Par une aberration hautement préjudiciable, chaque jour plus pénalisante compte tenu de l'évolution du monde, on relègue politique linguistique à l'aspect rétréci de la langue envisagée par elle-même seule. Au mieux on y intègre, porté par la tradition, la culture classique. Celle-ci reste évidemment tout à fait indispensable et s'inscrit dans le bagage linguistique nécessaire à un apprenant. Il importe de résister férocement aux tentatives renouvelées d'exclusion de la culture classique. A ne pas le voir on accroît impitoyablement, et, surtout, inéluctablement, les inégalités sociales devant les langues. Les strates sociales les mieux dotées assurent elles-mêmes la transmission des valeurs culturelles classiques qui accompagnent celle d'une langue. Mais ceux qui n'ont pas bien choisi leurs parents, comment peuvent-ils procéder si l'institution scolaire ne leur fournit pas les nourritures culturelles auxquelles tout le monde, sans exception, a droit? Le renoncement rampant, dans le système scolaire français, à la culture classique, pénalise les moins bien dotés familialement et socialement, les enkyste dans leur marginalité, obère leur vie d'adultes, et, en plus, les exclut de la compétition scolaire dans sa plus haute sélection. Pour mettre l'accent adéquat, il faudrait donc dire « politique linguistique et culturelle », bien que ce soit, en large partie, un pléonasme. Or, presque personne ne le fait, parmi les spécialistes, sauf, significativement, les entreprises industrielles ou commerciales elles-mêmes, qui se sont aperçues, à l'usage, que les compétences culturelles

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étaient impérativement nécessaires à la réussite des transactions commerciales. Enfin, comme c'est souvent le cas en France, où le système centralisé, jacobin, collectiviste, triomphe depuis longtemps, on assiste, de manière désespérante, à une confiscation de l'expression rigoureuse « politique linguistique» par les milieux de l'enseignement, qui, par ignorance et survalorisation de la pédagogie, réduisent « politique linguistique» à «politique de l'enseignement des langues », et, dès lors, considèrent l'école comme un monde en soi, indépendant du monde tout court. S'agissant des langues étrangères, il y a belle lurette pourtant que les carences de l'enseignement scolaire des langues sont patentes, mises en évidence maintes fois. Un élève scolairement bon en langue n'est pas, de ce simple fait, efficace dans l'usage concret de la langue apprise. En contexte il est souvent incapable d'utiliser ce qu'il a ingurgité, preuve péremptoire que le monde de l'école s'est enfermé sur lui-même, fonctionne de manière autarcique et considère qu'il n'a pas à armer les élèves pour affronter la vie réelle, hors de l'école. Or, une politique linguistique, parce qu'elle est d'abord définie comme une politique, est inévitablement globale, l'institution scolaire ne constituant qu'un moyen certes doué de « l'autonomie relative» chère à Bourdieu, mais, fondamentalement au service des usagers (ce que sont devenus les élèves). L'école n'est pas un but, mais une voie, elle n'incarne même pas la voie, mais seulement (ce qui est déjà beaucoup) un moyen; si elle n'évolue pas, son influence s'affaiblira, ira en diminuant au profit d'autres institutions davantage tournées vers l'efficacité fonctionnelle.

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1. LES LANGUES COMME INSTRUMENTS DE COMMUNICATION Les prestataires de langues ont tous, désormais, et c'est récent, le sentiment que les orientations majeures d'une politique linguistique leur sont indispensables, et comme opérateurs et comme citoyens. Quel parent, par exemple, ne se soucie pas de la maîtrise par ses rejetons de leur langue maternelle, et, en même temps ou presque, des langues étrangères optimales qu'il doit apprendre? Qui, au moins obscurément, ne se préoccupe du recul du français partout dans le monde? Presque chaque jour s'entendent les pleurnicheries et les jérémiades, les protestations ou les colères hautement proclamées, contre I'hégémonie de l'anglais. Pourtant, un simple regard objectivant sur l'œkoumène montre à l'évidence que l'anglais est la langue de communication la plus pratiquée dans le monde, celle qui préside massivement aux échanges de toute sorte. A quoi sert-il de s'en féliciter ou de s'en lamenter? Et qui saurait en priver ses enfants, c'est-à-dire, finalement, les amputer d'une compétence linguistique aujourd'hui banale? Sociologiquement, l'anglais constitue la langue que pratique le plus probablement un inconnu que je rencontre imprévisiblement quelque part sur la planète. Cet argument, qui va pourtant de soi, n'est jamais abordé par « les responsables des langues », mais tout se passe comme si les usagers, les premiers intéressés donc, connaissaient cet argument. En tout cas, et c'est ce qui compte, ils se comportent adéquatement par rapport à lui, en l'appliquant tout simplement. Au point que, aujourd'hui, partout, la maîtrise de l'anglais ne constitue plus un bonus mais un savoir-faire normal, ordinaire. Au contraire, sa non-maîtrise incarne, partout 10

aussi, un handicap, une sorte d'infirmité professionnelle, sociale, personnelle. Symétriquement, la connaissance du japonais par exemple, représente une valorisation, un point fort et distinctif d'un capital langagier (donc un bénéfice au moins professionnel), et son ignorance ne stigmatise nullement un handicap. Le soin apporté à la construction de son propre capital langagier est devenu un enjeu effectif, non gratuit. Au moins une grande langue étrangère de communication mondiale, et une langue, toujours étrangère, plus rare, forment désormais le capital le plus adéquat, qui, lui aussi, mérite d'être entretenu et accru « du berceau à la tombe ». 1.1. Les prestataires obligés Qu'on le veuille ou non, qu'on le sache ou pas, une politique linguistique nationale est toujours présente, même si on l'abandonne à elle-même comme c'est largement le cas en France. Mais elle est aussi (pas seulement cependant) constituée d'une diversité qui tient à la figure elle-même variée de la nation considérée, quelle que soit celle-ci. 1.1.1. L'Etat Quelle que soit la forme de celui-ci, central ou fédéral, il doit expliciter une politique linguistique, c'est-à-dire un objectif à viser au sujet de sa (ou ses) langue(s) nationale(s), et des langues étrangères présentes sur son sol, comme de l'exportation de sa (ou ses) langue(s) propres. Liés à ces objectifs figurent nécessairement les moyens officiels qu'il préconise pour les atteindre, ceux qu'il met en place ou impose, ceux qu'il encourage, ceux qu'il proscrit (et ceux qu'il prescrit oserait-on dire). Enfin, les modalités d'une évaluation de ces actions décisives Il

doivent être actionnées par lui. Dans quelles mesures tel objectif a-t-il été atteint, en quoi s'est-il révélé adéquat ou à rectifier (ou même à bannir) ? Quel a été le degré d'adéquation entre les moyens volontairement et explicitement mis en œuvre et les fins poursuivies? Quel a été le degré d'efficacité et aussi l'indice de satisfaction des différents partenaires (y compris les usagers) ? Là encore, qu'importe-t-il de rectifier? Comment, au total, doit-on « raboter» les objectifs et les moyens de les réaliser, pour être en phase avec la réalité? On perçoit, ici, une dimension encore inaperçue, que les tenants du titre (au premier rang desquels les enseignants eux-mêmes), ne perçoivent pas ou feignent de ne pas percevoir. C'est qu'une politique linguistique n'est jamais immobile. Elle doit à chaque instant, se modifier, être conforme à son environnement (qui, désormais, pour tous, est aussi mondial, mais, encore une fois, pas seulement). Figer une politique, c'est la tuer, l'enfermer dans un dogme qui en fait une théologie, un décalogue. Or, l'inertie propre, chez nous et chez d'autres, à l'enseignement, joue à plein sur celui des langues. La répartition géographique de celles-ci change, de même que leur statut, de même aussi que leur poids géopolitique Gustement) et leur hiérarchie. La nécrose guette à chaque instant. Transmettre une politique gravée dans le bronze, c'est une négation dans les termes, même s'il reste absolument juste qu'un certain nombre de principes doivent être maintenus. En effet, les évolutions nécessaires n'obéissent pas à la loi du n'importe comment, ou du chamboulement permanent. Elles doivent s'appuyer sur une colonne vertébrale, être organisées selon une ligne directrice. La rectification c'est justement le mouvement dans la stabilité. Pour que les choses bougent, il faut que la permanence existe; pour que celle-ci subsiste autrement que comme un bloc interne, il est impératif que des mouvements l'affectent. 12

Telle est la dialectique qui, de toute façon, s'instaure. Mieux vaut donc les vouloir et les conduire. Un réquisit en découle, auprès des spécialistes de langues qui se sont arrogés, on se demande bien au nom de quoi, la compétence adéquate pour parler de politique linguistique: contrairement à une idée fréquemment reçue, le volontarisme a une portée sur les langues, elles n'échappent pas à ses prises. Il est banal, hélas, d'entendre dire que les langues évoluent seules, indépendamment des lois et décisions dont elles se moquent. Elles vivraient leur vie. Or, il se trouve que c'est faux. L'action concertée, attentive, organisée, extérieure surtout, agit sur la place et le rôle des langues elles-mêmes. Lorsque les élus américains ont dû voter pour désigner une langue nationale, l'anglais l'a emporté sur l'allemand d'une seule voix, c'est-à-dire d'extrême justesse. Le phénomène montre suffisamment, donc, que la partie n'était pas jouée d'avance et que les deux langues, sur place, étaient à peu près de force égale. Or, relativement peu de temps après, à l'échelle historique, que constatons-nous? L'anglais imposé par des voies politiques, est présent pratiquement dans tout le pays alors que l'allemand a quasiment disparu. Une transformation profonde, radicale, imprévisible, probablement irréversible, a été instaurée par la voix du volontarisme et la pure évolution des langues n'y a pu mais. Cela ne signifie nullement qu'il n'existe pas un développement « spontané» des langues. L'articulation des deux influences représente manifestement la règle générale. Pour rester aux Etats-Unis d'Amérique, la langue espagnole, pour des raisons bien connues d'émigration proche, est en pleine montée au point que, dans peu d'années sans doute, elle sera en mesure de concurrencer l'anglais comme langue dominante, notamment dans les Etats du Sud.

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Cela ne signifie pas nécessairement que les autorités américaines soient débordées par le phénomène. Au contraire tout laisse penser que, le moment venu, et le couteau sous la gorge (comme de coutume chez les politiciens), les pouvoirs politiques adopteront une mesure officielle, de nature législative, qui établira une forme, encore impossible à prévoir, d'équilibre entre l'espagnol et l'anglais. Le législateur est celui qui tient compte des évolutions qui se sont opérées sans lui, mais aussi qui contribue à les encadrer, à leur donner une forme et une portée adéquate. Pour qu'il y ait nation, donc, il faut qu'il y ait, que se soi(en)t définie(s) une ou plusieurs langue(s) nationale(s) officielle(s), c'est-à-dire rendue(s) officielle(s). Un Etat ne saurait faire l'économie d'une telle décision, sauf à menacer l'existence même du pays. Dans le même temps, une seule langue peut être langue nationale dans plusieurs pays à la fois: la loi explicite les conditions mêmes de son statut. Quelques pays exhibent exemplairement cette situation d'articulation entre l'école trop proprement linguistique et la décision politique. Le Québec, par exemple, lutte pied à pied, dans un contexte peu favorable, pour que le français conserve toute sa place dans l'Etat. La fameuse « loi 22 », il y a un quart de siècle, a été votée et, dès lors, est devenue applicable (et a été appliquée). Elle serait évidemment restée lettre morte si le dynamisme propre des francophones, l'importance exactement identitaire de leur sentiment d'appartenance au français (et d'appartenance du français), n'avait pas soutenu le mouvement, incarné sa nécessité, nourri sa vigueur. Un équilibre été trouvé, qui non seulement n'élimine pas les luttes, mais contribue à les alimenter, à les enrichir, à en faire un trésor, une propriété individuelle et collective.

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1.1.2. Les collectivités territoriales L'époque contemporaine a vu s'affermir un double mouvement, qu'il convient d'envisager dans son ensemble articulé: l'internationalisation et la patrimonialité. Les langues et cultures localisées, longuement persécutées, ont retrouvé une forte vitalité, une valeur identitaire que chacun revendique. Nous voulons tous être de quelque part, et, en même temps, circuler sur la planète entière. Il n'y a aucune contradiction, tout au contraire, dans cette donne, neuve contrairement à ce que les pouvoirs dominants ont cherché à nous inculquer depuis longtemps. Dès lors, les politiques linguistiques, en conservant leur dimension nationale, tendent irrésistiblement à se décentraliser. Chaque communauté définit ses propres priorités dans le domaine, qu'il s'agit simplement de coordonner en respectant l'identité propre c'est-à-dire la nécessité de l'inscription dans une nation. D'ailleurs, la naissance nouvelle d'Etats qui avaient été éradiqués, en apparence, a proliféré dans la dernière décennie. En outre, même à l'intérieur d'une nation sans soubresauts dramatiques, l'émergence des régions, des pays, des villes, comme entités singulières, s'accroît chaque jour. Il y aurait, à cet égard, à réinterpréter les politiques linguistiques dans la lignée historique, où l'on verrait, à coup sûr, des résurgences de temps longs, d'anciennes frontières que les esprits rapides ou flapis avaient considérées comme définitivement caduques. Le patrimoine a reconquis ses composantes locales, déterminé la géographie, les appartenances historiques, culturelles et linguistiques. - Les régions En beaucoup de nationalités, les régions ne sont pas de naissance récente. De très grands pays sont, depuis longtemps, «décentralisés ». Les «Lander» en Allemagne, les régions italiennes, les Etats en Amérique du Nord, 15

les autonomies espagnoles, les comtés britanniques, n'ont jamais perdu leur existence officielle, sans pour autant porter préjudice à l'unité nationale. Celle-ci était constituée de diversités. En France, la centralisation, depuis Louis XIV, renforcée puissamment par la Révolution montagnarde, a cherché à réduire les variétés régionales. Désormais, les Girondins, pourrait-on dire, ont repris le dessus, et les pouvoirs centraux ont été contraints, au cours du dernier demi-siècle, à reconnaître les spécificités locales, au point d'accomplir officiellement la très fameuse décentralisation. Dès lors, des coopérations interrégionales, de manière interne aux frontières nationales, mais aussi, de plus en plus fréquemment et banalement, transfrontalières, se sont installées et développées. Selon leur composition, et la façon dont les habitants, élisant leurs pouvoirs locaux, perçoivent leur ancrage régional, des conventions ont vu le jour qui mettent en mouvement des relations spécifiques de tous ordres, caractérisées par des échanges de toute nature. Les langues n'ont évidemment pas échappé à ce mouvement. Il ne s'agit pas nécessairement, et même rarement, d'échanges linguistiques eux-mêmes régionalistes, mais surtout de la pénétration, au sein des régions françaises, de langues étrangères librement choisies en fonction des besoins du lieu. Bien entendu, là aussi, des disparités existent, selon la richesse et les potentialités de la région. Reste la reconnaissance officielle de ces existences culturelles et linguistiques minoritaires. La signature, sous l'actuel gouvernement, de la moitié des articles de la Charte des langues régionales, et les débats acharnés auxquels elle a donné lieu, constitue, à cet égard, un exemple emblématique. Il est désormais clair que chaque Région, certes en accord avec l'Etat mais sans que celui-ci outrepasse le droit de juguler le mouvement, souhaite organiser sa politique linguistique propre à l'intérieur du champ 16

national auquel elle appartient. Le plus épineux du problème tient à certaines Régions frontalières (Pays Basque, Alsace par exemple, mais aussi Bretagne) qui partagent avec les régions similaires d'autres pays les mêmes valeurs patrimoniales. Le cas de la Catalogne est sans doute le plus symbolique en la matière. Nous en reparlerons.
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Les villes

Elles aussi ont revivifié une existence propre, dont il serait facile de retrouver un enracinement très lointain, par exemple dans les foires du Moyen-Age, et dans les échanges qui s'opéraient entre ces entités. Désormais, elles ne se noient ni dans leur Etat d'appartenance, ni même dans la Région à laquelle elles participent. Elles revendiquent leur identité singulière et prennent en compte leurs caractéristiques propres. Les regroupements déjà existants, et qui vont vers une expansion inéluctable, marquent le phénomène mieux qu'un long discours. Nous en avons déjà parlé ailleurs sous un autre angle! : les conventions qui lient les grands ports du monde, l'Arc Atlantique qui établit des liaisons entre toutes les villes situées au bord de l'océan atlantique, du Nord au Sud, en fournissant quelques exemples parmi tant d'autres (y compris ceux qui sont en état de gestation, même imprévisible pour l'instant). Il va de soi que, au sein de ces connexions fonctionnelles, dépendant d'une ressemblance géographique ou d'une communauté quelconque d'intérêts, les sentiments de parenté qui se dégagent n'évitent pas les langues, et d'ailleurs ne le cherchent nullement. Chaque ville, comme entité particulière, organise ses propres échanges, ses propres communications linguistiques, bref, élabore sa
1 Dominique GROUX et Louis PORCHER, Les échanges éducatifs, L'Harmattan,2000. 17

propre politique linguistique qui dépasse évidemment de beaucoup les milieux de l'éducation nationale.
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Les pays

Notion récente, que le gouvernement est en train d'officialiser en la définissant, cette réalité encore floue mais qui correspond manifestement au souci des habitants et à leurs intérêts, va prendre forme et incarner encore une autre dimension que celle des régions ou celle des villes, sans pour autant se substituer à celles-ci ni à l'Etat central. Un nouvel échelon politique, de proximité, se trouve ainsi créé, et nul doute qu'il engendrera des composants inédits de politiques linguistiques encore inédites. Au total, donc, il existe de multiples niveaux où se déterminent des politiques linguistiques, dont l' assemblement, dans sa diversité, compose (ou peut composer) une politique linguistique nationale. L'uniformisation est définitivement morte, quoique, chez nous, le Ministère des Affaires Etrangères, notamment, éprouve, pour le moins, quelques difficultés à comprendre le phénomène et à transformer sa conception de l'unité politique. 1.2. Les enjeux différenciés Trop souvent, de manière désespérante, les spécialistes universitaires de politique linguistique négligent la multiplicité des dimensions de toute politique linguistique. Ils ont une tendance quasiment irrépressible à réduire celle-ci à un seul de ses aspects, celui de la diffusion de leur propre langue comme langue étrangère, et, même, plus gravement, à restreindre cette diffusion à l'enseignement au sens le plus fermé du terme. Dans ces conditions, il ne sera que logique, et cela ne manquera pas d'arriver, que le domaine des politiques 18

linguistiques, à la fois paradoxalement et sans paradoxe, échappe aux linguistes, comme beaucoup d'autres territoires, qui leur revenaient pourtant, ont été accaparés par d'autres (celui de la communication, par exemple, ou celui de leur propre, histoire). Il faut donc insister fermement sur le fait qu'il y a plusieurs appartements dans la maison du père « politiques linguistiques» et qu'aucun d'eux ne saurait échapper, sans erreur irréparable, à la vigilance de qui s'engage dans une telle réflexion. Il peut, certes, y avoir des spécialistes sur ce vaste territoire, mais le minimum de rigueur et de compétence commande d'en prendre conscience et d' afficher les bornes de ses préoccupations. 1.2.1. La langue maternelle Presque tout le monde se conduit comme si celle-ci ne relevait pas du champ de la politique linguistique. C'est tout le contraire, évidemment. Elle s'y situe en plein centre. Citons, juste pour mémoire parce qu'elle fut piteusement ratée, la réforme qu'a voulu introduire le gouvernement Rocard, aux alentours de 1990, notamment à propos de l'orthographe. Pour un homme politique il s'agit d'un miroir aux alouettes, d'une tentative d'avance sans issue. Michel Rocard, en bon ignorant du domaine, avait négligé les passions qui brûlaient à l'égard de ce phénomène dans l'esprit des citoyens, et les innombrables lobbies des spécialistes et des pseudo-spécialistes. La situation ne pouvait aboutir qu'à un blocage. En outre, la France s'était autoproclamée détentrice de la langue française, et le bon Premier ministre avait spontanément oublié, par les restes encore bien présents de l'époque où la France était toutepuissante, que d'autres avaient la langue française en partage.

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Comme l'a remarquablement dit le linguiste Claude HAGEGE, «la France n'est nullement propriétaire de la langue française, elle en est seulement dépositaire »2. La montagne a, dès lors, accouché d'une souris puisque rien n'a été changé. Illustration exemplaire, emblématique, de ce qu'est une politique linguistique qui n'en est pas une, sans principes d'ensemble, sans objectifs globaux, sans perspectives méthodologiques, bref sans chair ni colonne vertébrale. Il résulte de ce cas rapidement brossé que la langue maternelle doit impérativement faire l'objet d'une politique linguistique explicite, comme en témoigneraient encore les affrontements virulents qui ont accompagné la signature pour la Charte sur les langues régionales. Les Académies, par exemple, incarnent les lieux les plus propices à un tel débat. Quelle est la langue de l'Etat? Et en existe-t-il une qui corresponde à l'identité de celui-ci et à ses besoins, à la représentation qu'il se fait de lui-même? Ou y en a-t-il plusieurs? En quelle langue s'incarne le pouvoir légitime? 1.2.2. Les langues régionales Elles sont, pour certaines, aussi vieilles que le français, et ont fait l'objet de multiples attentions, y compris celle de l'abbé Grégoire au moment de la révolution. Elles se présentent aujourd'hui sous un jour neuf, qui tient certainement à l'évolution du monde, à la perte des repères individuels et nationaux, et au désir qui en résulte de s'inscrire dans une communauté d'appartenance. On peut dire que la présence d'une diversité de langues qui ont résisté au pilonnage des pouvoirs politiques et de leurs relais, constitue, au moins pour une entité nationale, une richesse qu'il est simplement juste de développer, de
2 Actes des Etats généraux des langues, Paris, 1989. 20