Projet éducatif et famille

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Les éducateurs voulant mettre en place des projets individualisés pour les enfants dont ils ont la charge, trouvent rarement dans leur entourage l'aide qui leur est nécessaire. L'objectif de ce livre est d'aider l'éducateur qui souhaite réaliser des projets individualisés, à développer des compétences, à travailler avec les familles afin de les inclure dans le projet de l'enfant, tout en privilégiant l'accompagnement au quotidien.
Publié le : lundi 1 novembre 2010
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EAN13 : 9782296446397
Nombre de pages : 223
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Projet éducatif et famille
Comment faire participer la famille

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12891-0 EAN : 9782296128910

Daniel GRANVAL

Projet éducatif et famille
Comment faire participer la famille

L’HARMATTAN

Technologie de l’action sociale
Collection dirigée par Jean-Marc DUTRENIT
Les pays francophones, européens notamment, sont très dépourvus d’outils scientifiques et techniques dans l'intervention sociale. Il importe de combler ce retard. "Technologie de l'Action Sociale" met à la disposition des organismes, des praticiens, des étudiants, des professeurs et des gestionnaires les ouvertures et les réalisations les plus récentes. Dans cette perspective, la collection présente divers aspects des questions sociales du moment, rassemble des informations précises, garanties par une démarche scientifique de référence, permettant au lecteur d'opérationnaliser sa pratique. Chaque volume présente des méthodes et techniques immédiatement applicables. Au-delà, la collection demeure ouverte à des ouvrages moins techniques, mais rendant compte d'expériences originales, pouvant servir de modèle d'inspiration. Méthodes de diagnostic social, individuel ou collectif, modalités efficaces de l’accompagnement social, de la rééducation et de l'insertion, techniques d’analyse et de prévision dans le domaine de l’Action sociale, modèles d'évaluation et d'organisation des services et établissements du secteur sanitaire et social, en milieu ouvert ou fermé sont les principaux centres d'intérêt de cette collection. Améliorer l'expertise sociale pour faciliter l’intégration des handicapés de tous ordres à la vie quotidienne, tel est en résumé l'objectif visé.

Ceux qui pensent que leurs travaux peuvent trouver place dans cette collection sont invités à nous contacter.

Déjà parus
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Du même auteur Dans le domaine social
- Méthodologie des projets individualisés – CREAI NordPas-de-Calais 1994. - C’est pas évident, (co-auteur avec Francis Campagne) Édition d’auteur (D Granval, rue des lilas 59660 Merville) 1997. - Le projet individualisé en travail social – L’Harmattan, 2000. - Adolescents difficiles, établissements et aide sociale : Comment améliorer ? – L’Harmattan, 2002. - Espèce d’éducateurs ! (co-auteur avec Francis Campagne) Édition d’auteur (D Granval, rue des lilas 59660 Merville) 2002. - Projet éducatif d’un établissement social – L’Harmattan, 2005. - Du Bon Pasteur au Centre Benoît Labre, 155 ans de la vie d’un établissement social – A.A.E.S. Benoît Labre Arras, 2008.

Autres sujets
- Histoire du cinéma à Merville - Club Cinéma, Merville. 1999. - Merville Hier et Aujourd’hui - Club Cinéma Merville, 2004. - Les cinémas du Nord – Pas de Calais de 1896 à aujourd’hui – (Club Cinéma Merville). 2005. - Chapelles et monuments religieux à Merville – Club Cinéma Merville, 2007. - Les tournages de films dans le Nord – Pas-de-Calais (Club Cinéma Merville), 2008

Introduction
Les diverses mutations de notre société ont complètement changé la donne au niveau du travail social. L’époque où l’éducateur spécialisé était convaincu d’avoir une vocation et ne comptait pas ses heures est révolue. Même s’il le voulait, il n’aurait pas le droit d’exercer son métier comme il y a trente ans. Les lois, la convention collective, les mentalités, relèguent cet éducateur vieille génération au musée archéologique. L’accompagnement au quotidien se réduit à trente-cinq heures, moins les temps de réunions et les démarches diverses. Les problématiques sont de plus en plus complexes. Les maisons d’enfants et les foyers sont maintenant sollicités pour accueillir des populations qui étaient autrefois prises en charge par la psychiatrie ou les établissements de l’éducation surveillée. Là où autrefois deux ou trois éducateurs suffisaient à encadrer un groupe, il en faut maintenant six. Les usagers subissent ces changements qui entraînent des découpages d’horaires, des manques de coordination, dont ils font les frais.

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Paradoxalement, le code de l’enfance et de la famille met en avant le droit des usagers. La loi 2002-2 préconise des orientations pour lesquelles les éducateurs n’ont pas été formés. La tentation est grande de simuler pour donner l’illusion d’être en conformité avec la loi. Des simulacres de projets d’accompagnement, de participation de la famille, risquent de se substituer à de véritables projets individualisés et démarches contributives des familles. En 2000, avec le livre le projet individualisé en travail social, je présentais un mode d’emploi simple et concret de ces nouvelles pratiques.1 Depuis, j’ai réalisé que les difficultés pour les éducateurs consistaient à trouver la bonne problématique et les moyens d’inclure la famille dans le projet personnalisé de l’enfant. Comment faire pour aller audelà de simples formalités telles que l’organisation des visites, maintien des liens, participation à certains actes quotidiens, transmission d’informations ? Certes, ces initiatives sont appréciables, mais malheureusement, elles ne sont pas toujours suffisantes pour traiter le substrat des problèmes. Nous partons du postulat que la problématique des personnes que nous accueillons prend sa source dans celle de la famille. L’une et l’autre sont indissociables. Les aborder séparément amplifie les risques d’échecs. Nous avons souvent constaté que nos meilleures réussites étaient dues à une implication des membres de la famille, en particulier celle des parents, dans la résolution des problématiques. Ceci nous amène à un second postulat par lequel nous considérons que le milieu familial possède les ressources nécessaires à la construction des solutions. Nous ne les trouverons pas à leur place.
Daniel Granval, Le projet individualisé en travail social, L’Harmattan, 2000.
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L’éducateur sera celui qui pourra ouvrir des pistes. Il devra pour cela mener un certain nombre d’investigations pour observer, comprendre, et ainsi, pouvoir agir. Ce n’est pas toujours facile car les familles, la plupart du temps, ne peuvent ou ne veulent pas fournir les informations nécessaires. Néanmoins, la pratique des projets individualisés ne doit pas se faire au détriment de l’accompagnement au quotidien. Le quotidien est indispensable à la relation éducateurs - enfants. C’est sur lui que se fonde l’autorité de l’adulte. Pour que cette autorité soit reconnue et considérée, l’éducateur doit accorder du temps, de l’énergie et de l’empathie aux personnes qu’il se propose d’accompagner. Ce n’est qu’à ces conditions qu’il sera crédible auprès des jeunes qui lui sont confiés. C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait que ta rose est si importante, disait Antoine de Saint-Exupéry.2 L’autoritarisme, au contraire, ne se reçoit pas, ne se donne pas. Il s’impose et ne fonctionne que sous un regard inquisiteur maintenu en permanence. Alors, comment faire pour pratiquer des projets individualisés fiables tout en préservant un travail éducatif basé sur l’accompagnement au quotidien ? D’ordinaire, l’initiation au fonctionnement des projets individualisés est organisée au sein des établissements dans le cadre de la formation continue. Ce sont des méthodologies plus ou moins complexes qui sont présentées. Séduisantes en théorie, elles déconcertent les éducateurs qui se demandent quand ils trouveront le temps de les appliquer. Après le départ du « formateur », qui a été royalement rétribué, soit l’éducateur se transforme en scribouillard qui rédige des notes, des schémas, des diagrammes, des tableaux copieux en informations, soit il reprend les bonnes vieilles habitudes des projets bidons qui conviennent à tous et sur lesquels il n’y a que le nom à changer.
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Saint-Exupéry, Le petit prince.

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L’objectif de ce livre est d’aider l’éducateur qui souhaite réaliser des projets individualisés fiables, développer des compétences à travailler avec les familles et prendre en compte les problématiques familiales pour les inclure dans le projet de l’enfant tout en privilégiant l’accompagnement au quotidien. Après avoir situé le contexte dans lequel les établissements sociaux fonctionnent et après avoir présenté notre conception du travail avec les familles, nous étudierons la manière de mener des investigations. Pour cela, nous prendrons pour modèle le lieutenant Columbo et nous examinerons avec attention le mode opératoire qu’il utilise pour mener une enquête. Malgré des objectifs très différents, nous découvrirons de nombreuses similitudes entre les méthodes du lieutenant de police et celles d’un éducateur au cours de ses investigations. Nous aborderons ensuite le projet individualisé d’une manière simple en permettant de distinguer les objectifs généraux, les objectifs concrets et les moyens. Nous verrons comment reconnaître des objectifs fiables, comment rendre l’enfant ou l’adolescent acteur de son projet et le rôle joué par la famille dans celui-ci. De nombreux exemples étayeront ma démonstration. Ce ne sont pas toujours des exemples de réussites. Parfois, les échecs sont plus formateurs. J’ai pensé aussi que faire part de mes insuccès, de mes maladresses, contribuera à encourager le lecteur à persévérer quand il constatera que l’erreur est légitime et que cette modélisation, à force d’expérience, est accessible à tous.

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1. Le contexte
Les jeunes accueillis
Il y a une trentaine d’années, les maisons d’enfants ouvraient leurs portes à ceux que nous appelions familièrement les « cas sociaux », dont les parents étaient malades, la famille dissociée ou mono parentale, où les enfants étaient en danger moral, avaient subi des carences éducatives, des maltraitances… Si cela est encore vrai actuellement, nous avons à faire à des jeunes dits en difficulté, en grande difficulté ou en très grande difficulté. Ces termes, souvent employés, ne nous permettent pas de définir un profil des populations que nous accueillons. Nous dirons qu’ils relèvent de certains types de comportements extrêmes qui révèlent un mal-être. Alertés par des comportements symptomatiques, les travailleurs sociaux contactent les établissements pour des enfants qui pratiquent l’absentéisme scolaire, consomment des stupéfiants ou de l’alcool, ont tenté de se suicider, se sont scarifiés, ont commis des actes de délinquance, etc. Ces symptômes sont les révélateurs de souffrances, de mal-être dont les origines ne sont pas toujours faciles à découvrir. Notre expérience nous permet d’affirmer qu’ils sont pratiquement tous issus d’une problématique familiale, ce qui rend encore plus difficile les 11

investigations et le contenu de l’aide que nous sommes susceptibles d’apporter. Si certains enfants ou adolescents parviennent assez facilement à parler de ce qu’ils ressentent et à évoquer leur passé parfois très difficile, d’autres critiquent et rejettent systématiquement tout ce qui leur est proposé. D’autres encore sont complètement silencieux et n’expriment jamais leur opinion, même quand ils sont interrogés. Certains passent de l’hyperactivité débordante à des dépressions inexplicables. Des enfants parlent sans arrêt de leur famille ou n’en disent jamais un mot, même s’ils sont sollicités. Dès qu’il y a de la frustration, ils se lancent dans un combat inégal dont ils sortent pratiquement toujours perdants ou se soumettent sans rien dire. Ils abandonnent sans lutter et conservent leur chagrin. De nouveaux types de situations apparaissent. Elles sont liées à l’inceste révélé ou autres abus sexuels dont l’action judiciaire s’étale dans le temps. De nombreux dossiers sont classés sans suite. L’adolescent qui révèle des abus subis dans la famille est souvent rejeté par son entourage. Il se retrouve seul avec sa souffrance. A l’acte incestueux s’ajoute un implacable rejet. Les comportements deviennent extrêmes et laissent à penser à un dédoublement de personnalité. D’une infinie tristesse, l’adolescent passera à une exubérance sans borne. D’une grande gentillesse, il deviendra extrêmement agressif. Il y a aussi l’enfant maltraité qui développera des comportements pour essayer de se faire battre, soit par les éducateurs, soit par les autres jeunes. Au besoin, il s’en chargera lui même. Il y aussi celui qui devient maltraitant à son tour. Nous arrivons ici vraisemblablement aux limites de nos compétences. Bon nombre de ces adolescents angoissent les éducateurs. Ils le savent et s’acharnent particulièrement sur ceux qui ont peur. Ils sont sans cesse dans la provocation,

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dans la recherche du conflit. Si celui-ci éclate, selon sa teneur, l’éducateur mettra plusieurs heures, voire plusieurs jours à s’en remettre émotionnellement. Quant à eux, ils apparaîtront une demi-heure plus tard, complètement sereins, comme si de rien n’était. Il faut une solidité psychique à toute épreuve et des moyens conséquents pour assumer de tels accompagnements. Il nous arrive régulièrement de recevoir ce type de jeunes et nous constatons qu’ils provoquent toujours une grande insécurité dans le groupe. Ils entraînent couramment les plus fragiles dans leur sillage en utilisant le chantage, la terreur, les menaces. Ces jeunes ont une grande capacité à déstabiliser les adultes et à mettre en péril l’institution qui les accueille. Nous devons reconnaître humblement, compte tenu des moyens dont nous disposons, que nous ne savons pas actuellement assumer pleinement l’accompagnement de ce type de jeunes. Bon nombre d’entre eux ont vécu des carences affectives dans les premiers mois de leur existence. Des parents transmettent leurs déséquilibres psychiques à leurs enfants, qui probablement les transmettront à leur tour. Ils deviennent menteurs, colériques, brutaux. En contradiction avec eux-mêmes, ils n’ont pas conscience des conséquences de leurs actes. Ils ne respectent personne et utilisent leur entourage. Leurs relations sont uniquement basées sur la satisfaction de leurs désirs immédiats. Ils sont affectivement instables et n’ont pas de véritables amis. Ils sont facilement tentés par la délinquance, la drogue ou les consommations abusives d’alcool. Ils sont capables à certains moments de se faire apprécier ou de provoquer le rejet. Cela est dû en partie à une incohérence manifeste entre les discours et les actes. Lors d’entretiens individuels, ils feront amende honorable. Ils convaincront les éducateurs de leur volonté de changer. Ils ont l’art d’inspirer de la compassion. Dès la première occasion, leurs comportements seront totalement contraires. Ils sont généralement non motivés. Ils n’adhèrent pas à leur

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placement et ils considèrent que les problèmes ne viennent pas d’eux, mais des autres. Les éducateurs sont fréquemment tenus de supporter le symptôme sans être capables de le réduire. C’est parfois très éprouvant et cela implique des capacités de réactivité tout en évitant d’être bonnement répressif. A priori, un suivi psychiatrique ou thérapeutique associé semble nécessaire pour obtenir des chances d’améliorations. Nous verrons dans la suite de cet ouvrage que nous pouvons envisager autrement notre approche éducative pour augmenter nos capacités à aborder ces situations. Il se trouve en effet que les établissements sociaux sont souvent sollicités pour accueillir des jeunes qui sont aux marges de leurs compétences. Ils sont incités à recevoir des adolescents qui relèvent de la psychiatrie. Dès qu’il n’y a pas de psychose diagnostiquée, les médecins estiment que les situations de ces jeunes ne sont pas de leur ressort. Cela se comprend car, en dehors de la camisole chimique, ils sont aussi démunis que les éducateurs pour appréhender certains comportements difficiles à gérer. Les services sociaux doivent donc se débrouiller avec un refus d’accueil et n’ont pas d’autre alternative que les Etablissements de l’Aide Sociale à l’Enfance. Des tentatives de collaboration ont été menées avec de rares réussites. Les psychiatres veulent bien que nous leur donnions toutes les informations mais, en échange, ils font valoir le secret médical. Et attention ! Il ne faut pas que les éducateurs parlent de psychothérapie ou tout autre vocabulaire qui pourrait leur faire penser qu’il y a atteinte à leur territoire3. Des établissements sociaux se sont aussi retrouvés dans de très grandes difficultés. Certains ont même fermé pour ne pas avoir su éviter d’être submergés par
Pour ne pas heurter la susceptibilité de certains « psys » qui pourraient craindre que nous empiétions sur leur territoire, nous préférons utiliser l’expression « action thérapeutique ».
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des situations ingérables. Il y a aussi la Protection Judiciaire de la Jeunesse qui n’assume pas la prise en charge d’une bonne partie des jeunes délinquants. Ceci est particulièrement flagrant pour le public féminin. Il est très rare qu’une adolescente soit accueillie en établissement au titre de l’ordonnance de 1945. Les établissements sociaux sont aussi sollicités pour accueillir des handicapés, quitte à ce qu’une fois stabilisé, l’enfant soit orienté vers un IRP comme cela nous est arrivé. Il faut parfois préparer de jeunes adultes handicapés à l’autonomie avant l’échéance des vingt et un ans, malgré leurs difficultés particulières.

La finalité des établissements d’éducation spécialisée
La vocation des établissements d’éducation spécialisée consiste à accueillir des enfants ou des adultes qui ont des difficultés relatives à un handicap physique, sensoriel, mental ou social. Mis à part quelques structures particulièrement médicalisées, ces établissements ont toujours été peu pourvus en moyens thérapeutiques. Il y a depuis quelques années des psychologues, souvent à temps partiel, qui sont recrutés. Il y avait, lorsqu’il était encore possible d’en trouver, des psychiatres qui intervenaient, mais l’essentiel du personnel d’encadrement est composé d’éducateurs spécialisés quand il ne s’agit pas de moniteurs éducateurs ou d’aides médicopédagogiques. Les établissements de l’Aide Sociale à l’Enfance ont été très longtemps confinés à l’accueil des enfants pour lesquels on estimait nécessaire de pallier les carences éducatives, voire de redresser les défauts de comportement. Nous constatons que, depuis quelques années, ces lieux d’accueil sont sollicités pour compenser les carences ou les défaillances d’autres secteurs. Les foyers d’adolescents en particulier sont requis comme alternative à

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la prison ou aux hôpitaux psychiatriques. Pour ces derniers, nous sommes d’ailleurs confrontés à un paradoxe : il est demandé aux éducateurs de prendre en charge des jeunes particulièrement difficiles, psychologiquement très perturbés. Mais que les travailleurs sociaux ne s’avisent pas de faire de la psychothérapie car ils seront vivement rappelés à l’ordre et on leur fera comprendre qu’il s’agit d’une activité exclusivement réservée. Les milieux psychiatriques s’en sortent d’ailleurs très bien par une belle dérobade, en affirmant que ces situations ne sont pas de leur ressort. Aux éducateurs de se débrouiller avec le peu de moyens dont ils disposent, sans même pouvoir obtenir des observations dites « confidentielles ». Les sollicitations se font de plus en plus nombreuses et pressantes pour que les établissements s’orientent vers une démarche qualité et ce qu’on appelle pompeusement les « bonnes pratiques ». Cette idée au premier abord séduisante me laisse au demeurant dans une profonde perplexité. Pour entrer dans une démarche qualité, il faut au préalable disposer d’une marge de liberté d’action suffisante pour déterminer des critères et mettre en place ceux-ci, en vue d’atteindre les objectifs souhaités. Cela implique que l’entreprise ait le choix des stratégies qu’elle mettra en place, notamment au niveau des prix appliqués et des utilisations budgétaires. Ce n’est pas le cas des établissements sociaux qui dépendent de tutelles : DDASS, départements, PJJ, CAF, etc. Ce sont celles-ci qui déterminent les prix de journées, les habilitations et les affectations des excédents. Nous verrons par la suite que d’autres contraintes s’imposent aux établissements, rendant peu pertinente toute démarche qualité. Néanmoins, il devient de plus en plus difficile de tenir un tel discours sans être suspecté d’être rétrograde et il est de bon ton de montrer son intention et sa bonne volonté pour entrer dans une démarche qualité. Cela n’empêche pas les travailleurs sociaux d’évaluer

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leur action. A partir de critères déterminés par l’équipe éducative, et annoncés dans le projet d’établissement, il est possible de contrôler la qualité du travail accompli.

La loi 2002 – 2
La loi 2002 - 2 est basée sur le respect des droits des usagers et sur leur participation dans le fonctionnement des institutions. Elle vise à « promouvoir l’autonomie et la protection des personnes, la cohésion sociale, l’exercice de la citoyenneté, à prévenir les exclusions et à en corriger les effets. Elle repose sur une évaluation continue des besoins et des attentes des membres de tous les groupes sociaux… » A ces fins, un certain nombre d’obligations s’imposent aux établissements : un livret d’accueil, une charte, un règlement, un contrat de séjour, un projet d’établissement, une évaluation interne et une autre externe. Avant de faire le bonheur des usagers, des enfants accueillis, cette loi comble ceux qui profitent de l’angoisse qu’elle génère auprès de certains directeurs ou responsables d’associations. Ainsi, nous voyons fleurir toutes sortes de méthodologies de projets individualisés plus compliquées les unes que les autres. Elles représentent des coûts importants pour un apport inefficace. Elles sont très séduisantes sur le papier ou lors de présentations au cours de colloques ou séminaires, mais nous en venons très vite à nous demander si nous sommes éducateurs et quand tout cela nous laissera du temps pour partager le quotidien avec les enfants. Avant de faire appel à de telles formations, j’invite les responsables d’associations à vérifier le pourcentage de temps de travail que leur mise en œuvre nécessitera pour chaque salarié chargé de l’encadrement. A l’époque des trente-cinq heures, le temps de travail est devenu un bien trop précieux pour que nous nous permettions de le gaspiller. On peut aussi regretter 17

qu’il y ait eu nécessité d’une loi pour rendre obligatoire un outil dont l’usage coule de source. C’est comme si on faisait un décret pour obliger les secrétaires à utiliser un ordinateur. Dans certains lieux, on applique la loi 2002 - 2 à la lettre, on rédige et on fait ce qui doit l’être sans se soucier pour autant de l’intérêt des personnes accueillies. Un projet d’accompagnement est rédigé rapidement et envoyé aux tutelles. On le met dans un dossier et on ne le ressort plus avant l’année suivante, pour y faire des « copiés-collés » et se mettre en conformité. Ces projets n’ont pas de sens. Ils ne sont pas connus des enfants et ils sont reconnaissables à leurs objectifs complètement flous. C’est un beau paradoxe pour une loi qui affiche la volonté de placer l’usager au centre du dispositif. Je suis très curieux de voir ce que cela donnera lors des évaluations externes.

Toujours plus d’exigences, plus de contraintes, avec moins de moyens et de flexibilité
Ces quinze dernières années, la flexibilité de la main d’œuvre n’a cessé de se réduire tandis que son coût a augmenté. Je développais, il y a huit ans, dans un autre ouvrage, les contingences liées à la législation qui constituaient une atteinte à la qualité du travail éducatif.4 Depuis, cela n’a cessé de s’intensifier. Le droit des usagers est ici confronté au droit des salariés. Il ne pèse pas lourd. La législation du travail est devenue tellement compliquée, qu’elle recèle des incohérences. La volonté de tout vouloir régler par des lois amène les personnes à passer plus de temps
Granval Daniel, Adolescents difficiles, établissements et aide sociale, comment améliorer, L’harmattan, 2002
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à gérer des grilles horaires, de congés, négocier leurs droits, évoquer les problèmes d’organisation et ainsi reléguer l’usager à l’arrière-plan des préoccupations. Dans notre secteur de l’enfance inadaptée, l’accord de branche pour l’application des trente-cinq heures, signé dans la précipitation pour ne pas faire perdre les aides, aboutit à un imbroglio, un fonctionnement dépourvu de flexibilité qui, en réalité, désavantage autant les professionnels que les usagers. Mais qu’avaient donc dans la tête ceux qui ont pondu cette ineptie ? A leur décharge, il faut préciser que les directives européennes n’ont pas facilité leur tâche. Quand on sait que ces accords ont été signés par des syndicats de salariés qui ne représentent selon Libération que 9 % d’entre eux ...5 Selon un sondage de ce journal, les travailleurs estiment que ces syndicats sont éloignés de leurs préoccupations réelles… Un éducateur ne peut pas travailler plus de douze heures d’affilée. Et encore, c’est une dérogation pour les week-ends. Un dimanche en internat pour les adolescents, c’est de 8 heures à 23 heures, soit quinze heures. Il faut donc deux éducateurs de service le dimanche. En étant quatre sur un groupe, ils travaillaient autrefois un week-end sur quatre. Maintenant, ils sont de service un week-end sur deux. Lorsqu’il est question de faire une sortie à la plage l’été ou à Euro Disney aux vacances d’hiver, soit on s’abstient, soit on raccourcit le séjour sur place. Les enfants finissent par passer plus de temps sur le trajet ou toute leur journée devant la télévision. Autre exemple de la bêtise de la réglementation, les séjours de vacances. Certains établissements ont simplement décidé de ne plus en faire. L’application stricte de la réglementation du travail rend tout à fait impossible la
Libération du 27 octobre 2004 et du 9 avril 2008. Lexpansion.com – actuchomage.org – www.liberation : taux syndiqués.
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réalisation de ces séjours. Il faudrait plus d’éducateurs que de jeunes. L’actualité nous amène à parler des permanences de nuits en chambres de veille. Henri Salvador, ce crooner bien connu qui prônait la fainéantise dans une chanson bien connue, serait heureux6. On a enfin trouvé le moyen d’être payé non seulement couchés mais aussi à dormir. Un éducateur de veille est quand même beaucoup plus sécurisant pour les enfants qu’un veilleur. Ils retrouvent au lever l’éducateur qui les a accompagnés au coucher. En cas de crise d’angoisse, le soir ou la nuit, c’est une personne compétente qui intervient, pas un surveillant. Et comme l’éducateur de veille n’est pas pressé de rentrer chez lui le soir, on ne voit pas d’aberrations du genre éteindre la télévision un quart d’heure avant la fin du film, au prétexte que l’éducateur a fini son service. On ne voit pas non plus de groupes où les enfants sont à peine couchés, encore énervés et face auxquels le veilleur doit se débrouiller seul. Le projet éducatif de l’établissement que je dirigeais comportait l’objectif de « confrontation à la réalité ». Les éducateurs tentent d’expliquer aux adolescents, l’importance de se lever le matin pour aller travailler et d’être sérieux pour ne pas décevoir l’employeur. Que diront ces éducateurs lorsque ces jeunes leur rétorqueront qu’eux sont payés à dormir ? Avec toutes ces contraintes, amplitudes, repos obligatoires, heures supplémentaires limitées, compensations de toutes sortes, l’éducateur, ce spécialiste de la relation devient un spécialiste des grilles horaires. Il ne s’y retrouve pas d’ailleurs lui-même, car ses conditions de travail ont en réalité régressé et son salaire a été bloqué. L’éducateur fait un travail difficile qui mériterait d’être mieux rémunéré à condition d’apporter une prestation de qualité conforme au
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Le travail c’est la santé, rien faire c’est la conserver.

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projet éducatif. Cela serait plus pertinent que de brader son action. Les enfants ont besoin d’une présence sécurisante, d’activités de loisirs, de vacances, de la prise en compte de leurs souffrances. Les emplois du temps morcelés ne permettent pas d’y répondre convenablement. Ces contraintes induisent des coûts de prix de journées de plus en plus élevés alors que par ailleurs nos financeurs se voient attribuer des charges supplémentaires : Aide sociale, entretien de routes défectueuses, etc. Ils ont de ce fait moins de possibilités pour financer nos établissements. Des signes précurseurs annoncent la gravité de la situation : Le département du Pas-de-Calais a indiqué dans sa lettre de cadrage concernant le budget 2007 que l’augmentation du groupe I des dépenses serait de 0 %. Ce groupe comprend entre autres : le gaz, l’électricité, les carburants, les timbres, tous ces postes qu’on ne maîtrise pas et qui augmentent de façon exponentielle. La décision a été reconduite pour 2008 en mettant à part les dépenses d’énergie ; mais cela est arrivé au moment où les matières premières des produits alimentaires augmentaient. A ces difficultés s’ajoute le fait que les personnels éducatifs ne sont formés ni pour les projets individualisés, ni pour travailler avec les familles comme le veut la loi. Je recevais récemment une éducatrice jeune diplômée. Je lui ai demandé si elle était à l’aise avec les projets individualisés. Sans hésiter, elle me répondit affirmativement. Je lui demandais donc de m’exposer une fiche de projet qu’elle avait faite lors de son dernier stage. Elle en a été incapable. Lorsqu’ils sortent de l’école, nous devons former nos éducateurs sur les terrains. Malgré ces obstacles, ces incohérences, la mauvaise foi de certains, il me semble pertinent de réagir et de relever le

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défi de mener une action éducative performante, de qualité conforme à l’esprit de la loi 2002 – 2. C’est donc dans le contexte d’un établissement confronté à des problématiques de plus en plus complexes, dans le paradoxe de devoir augmenter la qualité des prestations dans un environnement où la flexibilité est en diminution, les contraintes en augmentation et les moyens en régression, que nous réfléchissons à maintenir des conditions d’accueil satisfaisantes. Pour cela, nous proposons des projets individualisés qui intégreront la problématique et la participation de la famille. Les prochains chapitres montreront comment nous y sommes parvenus.

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