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Quartiers Nord - Comores

De
102 pages
Mutée dans un collège provisoire, au coeur d'une cité comorienne des quartiers nord marseillais, l'auteur découvre une réalité très éloignée de ses pronostics et de ses préjugés. Au fil des mois, ses notes prennent la forme d'un carnet de voyage, à la mesure de son dépaysement et de la perte de ses repères pédagogiques ou culturels. A l'heure où Mayotte devient le 101e département français, où l'on apprend, au hasard de faits divers tragiques, que la communauté comorienne de Marseille est estimée à plus de 80000 membres, que savons-nous au fond de cette île et de ce peuple ?
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Élisée Lacascade
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© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54758-2 EAN : 9782296547582
Les faits rapportés ici sont authentiques, comme les textes ou extraits de textes rédigés par des élèves. Par respect pour eux, tous les prénoms et noms de lieux ont été modifiés.
I
Un dimanche de juillet, j’ai marché jusqu’au collège pour faire des repérages. J’ai traversé une zone industrielle en friches, des enfants jouaient au foot… Les quartiers nord, c’est une succession de cités et de quartiers au nom évocateur : Chutes la vie, Malpassé… Rosa Bonheur ! Qui a bien pu baptiser ainsi ce collègeterme figure (le sur le panneau du Conseil général), entouré de barres ? Ironie du sort ou d’un élu particulièrement cynique ? Ce jourlà, je n’en verrai pas plus. C’est dimanche, tout est fermé. Je n’oublierai jamais l’entrée en matière du principal le jour de la prérentrée : « C’est pas de l’algeco, mais c’est pas non plus du dur… C’est un peu la maison Phénix des collèges ». Moi phénix, ça m’évoque plutôt l’oiseau qui renaît de ses cendres et une affiche de l’artiste Claude Lévêque, montrant l’un de ces pavillons de lotissement entouré de grillages, flanqué de l’inscription manuscrite « Prêts à crever ? »… Quand, quinze jours plus tard, je verrai les faux plafonds se soulever au premier coup de mistral puis les rivets des coursives métalliques se desceller, je plaindrai sincèrement les propriétaires de maisons Phénix. Je ne peux m’empêcher de penser qu’un tel bâtiment n’aurait pu être
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construit en centreville ou dans les beaux quartiers. Les parents d’élèves s’y seraient violemment opposés. « Du provisoire destiné à durer, je ne vous le cacherai pas. » Le principal poursuit, précisant qu’il n’a aucune idée des prévisions du rectorat en la matière. Nous apprenons que le collège a ouvert ses portes en avril dernier pour accueillir les enfants qui « débordaient » des établissements voisins. Elèves et profs ont été « délocalisés » à deux mois des vacances, dans un climat de mécontentement général qui a provoqué, chez les enseignants, une grève fleuve. Aucun d’entre eux n’est d’ailleurs présent pour témoigner, nous sommes tous nouveaux et un tiers d’entre nous fait sa première rentrée. Cette année, les néotitulaires essuient les plâtres d’une nouvelle réforme : ils enseignent directement à plein temps, sans avoir pu bénéficier d’une année de stage comme auparavant. Tout juste sortis de la fac et d’une préparation à un concours extrêmement théorique, ils se retrouvent, sans transition ni préparation, devant les classes. Nous apprenons aussi que nous n’avons droit qu’à une « demiconseillère d’éducation » et que le collège n’est pas encore classé . C’est la nouvelle étiquette (politiquement plus correcte) des ZEP : Zones d’Éducation Prioritaire. L’établissement a beau avoir été construit dans l’enceinte d’une cité scolaire , accueillir 95 % d’élèves boursiers, évidemment issus de foyers dits défavorisés (80 % de chômeurs), il va falloir demander et obtenir notre classification. Tandis que le principal complète la liste des problèmes à résoudre, j’observe le collège côté cour : un bâtiment administratif aux airs de mirador, des classes disposées en U, sur deux niveaux, autour d’une minuscule cour, des coursives et des escaliers métalliques pour les desservir. D’autres noms, plus appropriés que Rosa Bonheur, me traversent l’esprit : JACQUES MESRINE, MICHEL FOUCAULT…
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Premier jour d’école, un lundi aprèsmidi. Je vérifie ce que les collègues m’ont annoncé et que laissait supposer le trombinoscope photocopié. Sur les 24 visages qui me font face, 20 au moins semblent comoriens. Il y a aussi trois élèves originaires d’Afrique du Nord et une blonde. L’appel provoque un fou rire général. J’ai beau m’être excusée à l’avance de ce que j’allais sûrement écorcher des noms, la plupart des élèves rectifient, avec humour ou mépris, selon les susceptibilités. Beaucoup de noms n’ont pas été transcrits correctement en français sur la liste dont je dispose. DJADAWI est devenu DJIDANI, TOIHARATI, TOIARATCHI et MOINECHA, MINOUCHI. Je me présente à mon tour en évoquant mes origines parisiennes et ma satisfaction d’être à Marseille, dans ce collège où, comme l’a dit le principal, « tout est à construire ». Manque de chance : l’OM a battu la veille le PSG. Ahmed arbore fièrement un dessin sur lequel figurent les résultats du match. La deuxième heure ressemble à la première. Mêmes profils d’élèves, mêmes prénoms inouïs, que je mettrai un temps fou à mémoriser. Comme les visages. Ceux des filles surtout, dont je repère mal les singularités. De leur côté, ils me confondent avec la prof de musique ou nous croient sœurs. Les premiers cours sont surtout consacrés à l’exposé des règles de vie en classe : écoute, respect et tolérance… Nous avons beau expliquer leur raison d’être et les répéter au début de chaque séance (ils les connaissent rapidement par cœur), rares sont les élèves qui les appliquent. La plupart d’entre eux parlent quand bon leur semble et n’hésitent pas à couper la parole aux autres, moi la première. Puis, j’essaie de leur expliquer la nécessité de maîtriser la langue française. Ils me laissent achever mon laïus, parce que c’est le début de l’année, mais le couperet ne tarde pas à tomber. « J’ai rien compris », concluent en chœur trois élèves du fond, juste avant la sonnerie. Stridente comme les alarmes antivol. Le pouvoir des mots ? Les filles s’en « battent les couilles ». À
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celle qui a pris « sa » place, Sophie répond : « J’te nique ta race, connasse ». Si j’interviens, c’est que je manque d’humour. « Ça va, on s’amuse ». N’empêche, quand un cours commence comme ça… Pour calmer le jeu, j’ai instauré le rituel de “la minute de silence” en début d’heure. Pendant une minute, ils sont priés de se taire et de rester tranquilles. À quelques exceptions près (fou rire, pets ou toux récalcitrantes), ça fonctionne. Et, s’il m’arrive d’oublier, ils me rappellent à l’ordre. Mais, dès la minute suivante, c’est parti : – M’dame, il me traite ! – Moi, j’ai froid. – Ça suffit maintenant… S’il vous plaît… Asseyez vous… Il fait suffisamment chaud, enlevez vos manteaux et sortez vos affaires. Certains refusent de se séparer de leur sacoche à l’effigie de Che Guevara (« C’est qui ? ») et la gardent sur leurs genoux pendant toute l’heure, de crainte d’être « dépouillés ». – M’dame, j’ai oublié mon cahier. – Qu’estce que je peux y faire ? – J’sais pas moi. Juste, je vous dis, j’ai oublié mon cahier. – Je vais finir par punir ceux qui viennent sans leur cahier… – Mais c’est pas de ma faute, j’ai oublié. J’ai, par ailleurs, du mal à me faire une idée précise du niveau des élèves. Les fiches qu’ils ont rédigées pendant la première heure sont éloquentes. Quelquesunes sont quasi vierges, deux illisibles. Non, ils ne se souviennent pas de ce qu’ils ont étudié l’année dernière. Non, ils n’ont pas lu pendant les vacances, ni jamais d’ailleurs. Mais Hasnia, elle, a dévoré une demidouzaine de romans. Elle vient de terminer     et commence Je ne tarde pas à découvrir que son voisin est analphabète, bien qu’il déploie des trésors d’intelligence pour cacher ses difficultés. Il fait le clown ou refuse les exercices qu’il est, en
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