Quartiers Nord - Comores

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Mutée dans un collège provisoire, au coeur d'une cité comorienne des quartiers nord marseillais, l'auteur découvre une réalité très éloignée de ses pronostics et de ses préjugés. Au fil des mois, ses notes prennent la forme d'un carnet de voyage, à la mesure de son dépaysement et de la perte de ses repères pédagogiques ou culturels. A l'heure où Mayotte devient le 101e département français, où l'on apprend, au hasard de faits divers tragiques, que la communauté comorienne de Marseille est estimée à plus de 80000 membres, que savons-nous au fond de cette île et de ce peuple ?
Publié le : vendredi 1 avril 2011
Lecture(s) : 46
EAN13 : 9782296807266
Nombre de pages : 102
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QUARTIERS NORD - COMORES
Carnet de voyage dans un collège marseillais
Élisée Lacascade











QUARTIERS NORD - COMORES
Carnet de voyage dans un collège marseillais













































































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54758-2
EAN : 9782296547582


















Les faits rapportés ici sont authentiques, comme les textes
ou extraits de textes rédigés par des élèves.

Par respect pour eux, tous les prénoms et
noms de lieux ont été modifiés.













































I

Un dimanche de juillet, j’ai marché jusqu’au collège pour
faire des repérages. J’ai traversé une zone industrielle en
friches, des enfants jouaient au foot… Les quartiers nord,
c’est une succession de cités et de quartiers au nom
évocateur : Chutes la vie, Malpassé… Rosa Bonheur ! Qui a
bien pu baptiser ainsi ce collège provisoire (le terme figure
sur le panneau du Conseil général), entouré de barres ? Ironie
du sort ou d’un élu particulièrement cynique ? Ce jour-là, je
n’en verrai pas plus. C’est dimanche, tout est fermé.

Je n’oublierai jamais l’entrée en matière du principal le
jour de la prérentrée : « C’est pas de l’algeco, mais c’est pas
non plus du dur… C’est un peu la maison Phénix des
collèges ». Moi phénix, ça m’évoque plutôt l’oiseau qui
renaît de ses cendres et une affiche de l’artiste Claude
Lévêque, montrant l’un de ces pavillons de lotissement
entouré de grillages, flanqué de l’inscription manuscrite
« Prêts à crever ? »… Quand, quinze jours plus tard, je verrai
les faux plafonds se soulever au premier coup de mistral puis
les rivets des coursives métalliques se desceller, je plaindrai
sincèrement les propriétaires de maisons Phénix. Je ne peux
m’empêcher de penser qu’un tel bâtiment n’aurait pu être
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construit en centre-ville ou dans les beaux quartiers. Les
parents d’élèves s’y seraient violemment opposés.
« Du provisoire destiné à durer, je ne vous le cacherai
pas. » Le principal poursuit, précisant qu’il n’a aucune idée
des prévisions du rectorat en la matière. Nous apprenons que
le collège a ouvert ses portes en avril dernier pour accueillir
les enfants qui « débordaient » des établissements voisins.
Elèves et profs ont été « délocalisés » à deux mois des
vacances, dans un climat de mécontentement général qui a
provoqué, chez les enseignants, une grève fleuve. Aucun
d’entre eux n’est d’ailleurs présent pour témoigner, nous
sommes tous nouveaux et un tiers d’entre nous fait sa
première rentrée. Cette année, les néo-titulaires essuient les
plâtres d’une nouvelle réforme : ils enseignent directement à
plein temps, sans avoir pu bénéficier d’une année de stage
comme auparavant. Tout juste sortis de la fac et d’une
préparation à un concours extrêmement théorique, ils se
retrouvent, sans transition ni préparation, devant les classes.
Nous apprenons aussi que nous n’avons droit qu’à une
« demi-conseillère d’éducation » et que le collège n’est pas
encore classé Ambition réussite. C’est la nouvelle étiquette
(politiquement plus correcte) des ZEP : Zones d’Éducation
Prioritaire. L’établissement a beau avoir été construit dans
l’enceinte d’une cité scolaire Ambition réussite, accueillir
95 % d’élèves boursiers, évidemment issus de foyers dits
défavorisés (80 % de chômeurs), il va falloir demander et
obtenir notre classification. Tandis que le principal complète
la liste des problèmes à résoudre, j’observe le collège côté
cour : un bâtiment administratif aux airs de mirador, des
classes disposées en U, sur deux niveaux, autour d’une
minuscule cour, des coursives et des escaliers métalliques
pour les desservir. D’autres noms, plus appropriés que Rosa
Bonheur, me traversent l’esprit : JACQUES MESRINE,
MICHEL FOUCAULT…
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Premier jour d’école, un lundi après-midi. Je vérifie ce
que les collègues m’ont annoncé et que laissait supposer le
trombinoscope photocopié. Sur les 24 visages qui me font
face, 20 au moins semblent comoriens. Il y a aussi trois
élèves originaires d’Afrique du Nord et une blonde. L’appel
provoque un fou rire général. J’ai beau m’être excusée à
l’avance de ce que j’allais sûrement écorcher des noms, la
plupart des élèves rectifient, avec humour ou mépris, selon
les susceptibilités. Beaucoup de noms n’ont pas été transcrits
correctement en français sur la liste dont je dispose.
DJADAWI est devenu DJIDANI, TOIHARATI,
TOIARATCHI et MOINECHA, MINOUCHI. Je me présente
à mon tour en évoquant mes origines parisiennes et ma
satisfaction d’être à Marseille, dans ce collège où, comme l’a
dit le principal, « tout est à construire ». Manque de chance :
l’OM a battu la veille le PSG. Ahmed arbore fièrement un
dessin sur lequel figurent les résultats du match. La deuxième
heure ressemble à la première. Mêmes profils d’élèves,
mêmes prénoms inouïs, que je mettrai un temps fou à
mémoriser. Comme les visages. Ceux des filles surtout, dont
je repère mal les singularités. De leur côté, ils me confondent
avec la prof de musique ou nous croient sœurs.
Les premiers cours sont surtout consacrés à l’exposé des
règles de vie en classe : écoute, respect et tolérance… Nous
avons beau expliquer leur raison d’être et les répéter au début
de chaque séance (ils les connaissent rapidement par cœur),
rares sont les élèves qui les appliquent. La plupart d’entre eux
parlent quand bon leur semble et n’hésitent pas à couper la
parole aux autres, moi la première. Puis, j’essaie de leur
expliquer la nécessité de maîtriser la langue française. Ils me
laissent achever mon laïus, parce que c’est le début de
l’année, mais le couperet ne tarde pas à tomber. « J’ai rien
compris », concluent en chœur trois élèves du fond, juste
avant la sonnerie. Stridente comme les alarmes antivol. Le
pouvoir des mots ? Les filles s’en « battent les couilles ». À
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celle qui a pris « sa » place, Sophie répond : « J’te nique ta
race, connasse ». Si j’interviens, c’est que je manque
d’humour. « Ça va, on s’amuse ». N’empêche, quand un
cours commence comme ça…
Pour calmer le jeu, j’ai instauré le rituel de “la minute de
silence” en début d’heure. Pendant une minute, ils sont priés
de se taire et de rester tranquilles. À quelques exceptions près
(fou rire, pets ou toux récalcitrantes), ça fonctionne. Et, s’il
m’arrive d’oublier, ils me rappellent à l’ordre. Mais, dès la
minute suivante, c’est parti :
– M’dame, il me traite !
– Moi, j’ai froid.
– Ça suffit maintenant… S’il vous plaît… Asseyez-
vous… Il fait suffisamment chaud, enlevez vos manteaux et
sortez vos affaires.
Certains refusent de se séparer de leur sacoche à l’effigie
de Che Guevara (« C’est qui ? ») et la gardent sur leurs
genoux pendant toute l’heure, de crainte d’être « dépouillés ».
– M’dame, j’ai oublié mon cahier.
– Qu’est-ce que je peux y faire ?
– J’sais pas moi. Juste, je vous dis, j’ai oublié mon cahier.
– Je vais finir par punir ceux qui viennent sans leur
cahier…
– Mais c’est pas de ma faute, j’ai oublié.
J’ai, par ailleurs, du mal à me faire une idée précise du
niveau des élèves. Les fiches qu’ils ont rédigées pendant la
première heure sont éloquentes. Quelques-unes sont quasi
vierges, deux illisibles. Non, ils ne se souviennent pas de ce
qu’ils ont étudié l’année dernière. Non, ils n’ont pas lu
pendant les vacances, ni jamais d’ailleurs. Mais Hasnia, elle,
a dévoré une demi-douzaine de romans. Elle vient de
terminer Des Souris et des hommes et commence Bel Ami…
Je ne tarde pas à découvrir que son voisin est analphabète,
bien qu’il déploie des trésors d’intelligence pour cacher ses
difficultés. Il fait le clown ou refuse les exercices qu’il est, en
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